• Sous l’œil du corbeau

    Partie 2



    6



    — Tu es bien sûr de toi ?

    La veille, Christopher l’avait raccompagné jusque chez lui. Rudement ébranlé par sa petite crise, son ami n’avait accepté de quitter son appartement qu’après lui avoir arraché la promesse qu’il se reposerait. Les quelques tranquillisants remis par l’infirmière ayant alors fait son effet sur Damien, celui-ci s’était écroulé sur son lit et avait promis tout ce qu’il voudrait : et même de prendre rendez-vous avec un psychologue dans la semaine à venir.

    Christopher pensait qu’il allait avoir besoin d’un soutien psychologique, mais en vérité, Damien savait que ce serait inutile. Et maintenant qu’il sortait d’une bonne nuit de sommeil, tenir parole était devenu le cadet de ses soucis.

    — Oui, ne t’inquiète pas. Je suis un peu fatigué, mais ça devrait aller.

    À l’autre bout de la ligne, Christopher marqua un silence.

    Prêt à se rendre en cours, Damien avait gagné le rez-de-chaussée de son immeuble, son portable collé à l’oreille. À son arrivée, le hall était aussi silencieux que désert.

    — Comme tu veux… mais je continue de penser que tu ferais mieux de te reposer aujourd’hui.

    D’une des poches de son pantalon, Damien tira une petite clef, qu’il introduisit dans la boîte aux lettres devant lui. Elle s’alignait, avec des dizaines d’autres, le long du mur. À l’intérieur, seulement des publicités.

    — Je n’ai cours que jusqu’à-midi. Ensuite, j’aurai tout le reste du week-end pour me reposer !

    Bien qu’en vérité, il aurait préféré rester coucher ce matin-là. Et même, certainement, ne plus jamais reparaître à son université, mais… non ! Il ne pouvait pas se le permettre.

    À son oreille, Christopher poussa un soupir.

    — J’ai compris… tu veux qu’on déjeune ensemble ?

    — Pourquoi pas ?

    — Ok. Dans ce cas, on se dit à tout à l’heure !

    Il raccrocha et, l’espace de quelques secondes, il resta à fixer l’écran de son téléphone portable, son pouce allant et venant sur la surface en verre déjà sale. Faisait-il bien de se montrer aussi têtu ?

    Avec un haussement d’épaules, il fit disparaître son téléphone dans les poches de sa veste et gagna la sortie. La porte, à double battants, était vitrée. Un verre opaque qui laissait difficilement passer la lumière extérieure.

    Il prit une longue inspiration et poussa le battant de gauche. Le soleil l’aveugla et il ferma de moitié les yeux. Il abaissait tout juste la main qu’il avait portée à son regard quand il se figea. Les yeux ronds, si ronds qu’ils semblaient sur le point de lui sortir de la tête.

    Car là… là ! Sur les câbles électriques, des corbeaux. Dix… non… quinze, peut-être ? Ils étaient là, à l’attendre. Leurs petits yeux noirs et inexpressifs braqués dans sa direction.

    Il ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit de nouveau, pour la refermer encore, à la manière d’un poisson hors de l’eau. Doucement, tout doucement, sans vraiment s’en rendre compte, il recula en direction du hall d’entrée.

    Quant aux corbeaux, ils ne firent pas un geste, ne s’ébrouèrent même pas, figés comme des statues. La porte se referma sur lui et il put enfin échapper à leurs regards.

    Haletant, il se prit la tête entre les mains et, se courbant en avant, poussa un gémissement.

    Non ! Non ! Non ! Non ! NON ! NON !



    7



    Après ça, il lui fut impossible de quitter son immeuble. Il n’avait pu que regagner son appartement, où il avait tiré les rideaux, avant de se recroqueviller sur le canapé du salon. À l’extérieur, partout, et où qu’il puisse poser les yeux, il avait l’impression de voir des corbeaux. Petits, gros, jeunes, mais aussi de plus vieux. Ils étaient si nombreux qu’il ne comprenait pas pourquoi le calme continuait de régner dans son quartier, comme si personne, en dehors de lui, ne trouvait cette concentration inquiétante.

    Les bras entourant ses jambes, il tentait pourtant de se raisonner. Car ce qu’il imaginait était grotesque. Ce n’étaient que des oiseaux, de stupides volatiles ! Ils ne pouvaient pas posséder l’intelligence qu’il leur prêtait… ne pouvait pas sérieusement en avoir après lui personnellement.

    Non…

    Et pourtant… il ne parvenait à se convaincre du contraire.

    Il baissa les yeux sur sa montre et vit qu’il serait bientôt treize heures. Trop tard sans doute pour prévenir Christopher, pour lui dire qu’ils ne pourraient pas déjeuner ensemble.

    Tant pis… avec un peu de chance, son ami comprendrait.

    Il se rendit compte qu’il mourrait de faim. De soif, également. Sa gorge était à ce point desséchée que le simple fait d’avaler sa salive était devenu pénible.

    Avec un soupir las, il se redressait pour se rendre à la cuisine, quand la sonnerie de son téléphone s’éleva. Il fit un bond en arrière, au même moment où, derrière les rideaux, l’ombre disproportionnée d’un corbeau prenant son envol se dessinait. Le croassement de l’animal claqua comme un rire mauvais.

    Une main plaquée contre son cœur, il s’approcha du téléphone qui, sur le canapé, continuait de faire entendre sa sonnerie. Le nom de Christopher s’affichait sur l’écran.

    D’une main un peu tremblante, il s’en saisit et décrocha.

    — A… allô ?

    Sa voix était si rauque qu’elle lui rappela celle de ses tortionnaires.

    — C’est moi. Est-ce que tout va bien ?

    Damien prit une longue inspiration et, de sa main libre, essuya son front, où la sueur avait commencé à perler. Sans répondre, il en fixa le dos.

    — Damien ?

    De nouveau, il prit une longue inspiration.

    — Oui, excuse-moi. Ça va… je… désolé, pour ce midi, mais… sur le chemin, j’ai eu un étourdissement et j’ai préféré rentrer. J’aurais dû t’appeler…

    Christopher poussa un « Mhhh… » quelque peu contrarié.

    — Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ? Tu aurais mieux fait de rester au lit ce matin !

    — Oui… je sais…

    — Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Je peux passer te voir après les cours, si tu veux.

    — Non merci. C’est sympa, mais… je crois que j’ai envie de rester seul.

    — Damien, tu es bien sûr que ça va ?

    Il ferma les yeux. Bien sûr que non, que ça n’allait pas ! Mais que pouvait-il faire d’autre, sinon mentir ? Christopher ne le croirait jamais… qu’importe le calme avec lequel il tenterait de lui expliquer la situation, qu’importe combien il pourrait lui affirmer qu’il n’était pas fou, son ami ne parviendrait à le voir autrement. Et surtout, il n’avait aucune envie qu’il s’impose de force chez lui. Il en était tout à fait capable… et même de rester ici tout le week-end.

    — Ouais, t’inquiète. Je suis juste un peu fatigué et je crois que j’ai besoin de dormir.

    — Ok, bon… dans ce cas, si tu as un souci, n’hésite pas à m’appeler. De toute façon, on se voit lundi !

    — Bien sûr. À lundi !

    Quand il raccrocha, un sourire désabusé flottait sur ses lèvres.

    Lundi… oui, bien sûr… lundi serait un autre jour, pas vrai ?



    8

    Ils sont toujours là.

    Damien se tenait près des fenêtres du salon. Il avait écarté l’un des rideaux de quelques centimètres, afin de distinguer ce qui se tramait à l’extérieur. La nuit était tombée depuis un moment, et pourtant, les corbeaux étaient toujours à leur poste. Peut-être même encore plus nombreux.

    Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Mais qu’est-ce qu’ils cherchent ?

    Il se mordit le pouce et recula. Il ne comprenait pas. Il n’y comprenait rien. Ou plutôt, si, mais il avait trop peur de comprendre, trop peur de regarder la vérité en face. Et il craignait surtout qu’en accordant ne serait-ce que quelque secondes d’attention à la terreur qu’il sentait monter en lui, de perdre pied, de sombrer dans la folie.

    À l’extérieur, un corbeau laissa échapper un rire rauque.

    Nerveux, Damien se mordit plus fort l’ongle.

    Un autre corbeau ricana. Puis un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que, dans un vacarme infernal, les oiseaux ne prennent leur envol.

    À cause de l’éclairage extérieur, les ombres dansaient, se croisaient, grossissaient, rétrécissaient derrière les rideaux, à la manière d’un ballet complètement dingue. Avec une plainte, Damien sentit ses genoux fléchir sous lui et s’accroupit à terre, les deux mains formant une cloche protectrice au-dessus de sa tête, comme s’il craignait que les ombres ne puissent l’attaquer.

    L’étrange comportement de ses tortionnaires dura peut-être une minute, au bout de laquelle le silence s’abattit. Brusque, pesant, et peut-être encore plus menaçant.

    La respiration saccadée, il baissa les bras, mais sans oser se relever. La crise était passée, sans qu’il ne s’en sente pour autant rassuré. Ils préparaient quelque chose… ils préparaient forcément quelque chose !

    Toc… toc… toc…

    Il se figea.

    Toc… toc… toc…

    De nouveau, il porta son pouce à sa bouche et le mordit. Où… ?

    Toc… toc… toc…

    D’un bond, il se redressa. La chambre… ça venait de la chambre !

    Mais il hésitait à s’y rendre. C’était là sans doute ce qu’ils attendaient de lui, mais… et si, au contraire, il s’agissait là de son unique chance de contrecarrer leur prochain coup ? Car peut-être, en vérité, espéraient-ils justement que la méfiance l’empêcherait de venir y voir de trop près.

    Toc… toc… toc…

    D’une démarche raide, il se dirigea finalement en direction de la chambre, mais s’arrêta sur son seuil. Ici, l’éclairage public était beaucoup moins violent que dans les autres pièces, sans compter que les rideaux y étaient aussi plus épais. De fait, l’endroit était particulièrement sombre.

    Il déglutit.

    Toc… toc… toc…

    La fenêtre ! Ça venait de la fenêtre !

    Toc… toc…

    Dans un sursaut de fureur, il se jeta en direction des rideaux et les écarta.

    Sa bouche s’ouvrit sur un cri d’horreur muet.

    Ils étaient là, massés derrière la vitre, leurs pattes posées sur le rebord extérieur, à le regarder. Des statues. Immobiles et pourtant terrifiantes.

    Il recula, si précipitamment qu’il se prit les pieds et tomba. Il n’en cessa pas pour autant de reculer, sans quitter des yeux les oiseaux. Derrière lui, un obstacle : son lit.

    — Non… laissez…

    Il arrivait à peine à parler. Le bourdonnement dans ses oreilles était revenu, plus violent que jamais, au point de lui vriller le crâne.

    L’un des corbeaux pencha la tête sur le côté, puis donna un coup de bec contre la vitre. Un autre l’imita, puis encore un autre et un autre, et un autre, ce jusqu’à ce qu’ils ne se mettent tous à frapper contre cet obstacle qui les séparait de leur proie.

    Alors, un hurlement de terreur animal échappa à Damien.



    9

    Son téléphone avait sonné à plusieurs reprises au cours de la matinée, puis en début d’après-midi, avant de finalement se taire.

    Sur le canapé, Damien avait les traits tirés et les paupières tombantes. Il avait à peine quitté le salon la veille et refusait de remettre les pieds dans sa chambre depuis la nuit de samedi. Dimanche était passé, sans qu’il ne parvienne à trouver le repos, et lundi était à présent bien entamé.

    C’était tout juste s’il était parvenu à fermer les yeux quelques heures. Il lui était impossible de dormir, car à peine se laissait-il aller à somnoler qu’il les entendait. Ils cherchaient à jouer avec ses nerfs et y parvenaient même à merveille, étant donné que le moindre bruit le faisait sursauter. C’était à peine s’il avait eu le courage de s’alimenter la veille et, aujourd’hui, il n’avait encore rien avalé.

    En plus de la faim et de la fatigue, il se sentait sale, terriblement sale ; mais craignait qu’ils ne profitent de son passage prolongé dans la salle de bain pour tenter de le piéger. Ici, au moins, il se trouvait au milieu de l’appartement et pouvait surveiller sans mal ce qu’il se tramait dans chaque pièce. Aussi longtemps qu’il resterait ici, ils ne pourraient pas l’avoir.

    Si seulement il avait eu quelque chose à grignoter…

    Il porta une main à son estomac et ferma les paupières de moitié. Sa tête roula sur le côté. Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Il n’était toujours pas parvenu à trouver de réponse et, en vérité, n’était même pas certain qu’il y en ait une. Au contraire, il pensait plutôt que tout ceci n’était qu’une sorte de jeu macabre, gratuit, auquel il s’était retrouvé mêlé sans le vouloir. Simplement parce qu’il s’était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment.

    Ils voulaient l’avoir à l’usure… il le savait… le sentait… devinait qu’ils voulaient le pousser au suicide, comme tous les autres. C’était une certitude.

    Seule la mort pourrait le libérer.

    Un picotement au niveau de ses yeux. Il y porta la main et écrasa les larmes qui s’en étaient échappées.

    Il n’avait plus la force de rien. Il se sentait étrange… comateux… incapable de raisonner correctement. C’était trop dur. Sortir, chercher à fuir, était impensable car s’il le faisait, ils passeraient à l’attaque. Il le savait, et peut-être même parviendraient-ils à le tuer.

    Le plus tragique restant que personne ne pouvait, ni ne pourrait lui venir en aide.

    Il était seul… bel et bien seul.

    Et il savait ce qu’il lui restait à faire !

    Il rouvrit les yeux, habité par l’étrange impression de ne déjà plus appartenir à ce monde, l’étrange sensation de ne plus être totalement conscient. Sa tête lui tournait un peu quand il se redressa. Il dut d’ailleurs s’appuyer à l’accoudoir pour ne pas tomber.

    Ce fut presque dans un état de somnambulisme qu’il se dirigea en direction des fenêtres et, que d’un geste décidé, il en tira les rideaux.

    À l’extérieur, le soleil brillait. Si fort qu’il l’aveugla. Et face à lui, sur les câbles électriques, des corbeaux. Qui le fixaient sans bouger, attentifs au moindre de ses mouvements.

    Un sourire apparut sur les lèvres de Damien. Un sourire ambigu, ni triste, ni joyeux. Un simple sourire, qui n’exprimait rien. De sa gorge, sa voix s’élevait doucement, en une petite mélodie. Sa tête, elle, tournait de plus en plus vite, déformant sa vision.

    D’un seul coup, la situation lui parût presque comique.

    Il ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans l’appartement et fit voler ses cheveux. Ayant l’impression d’évoluer en plein rêve, il enjamba la fenêtre, se vit mettre un pied sur son rebord, en équilibre, se retenant seulement d’une main à l’encadrement. Le ciel était nuageux, la rue paisible.

    Dans sa gorge, sa voix s’élevait toujours, un peu plus fort. Son sourire s’était élargi et l’on y percevait à présent des tremblements incontrôlés, comme s’il cherchait à refouler un rire.

    Face à lui, les corbeaux se mirent à croasser. Ils croassaient, croassaient, avec tant d’énergie qu’ils emplissaient son crâne. Il avait presque l’impression de les comprendre.

    Saute ! Saute ! Saute !

    Il eut un soupir.

    Oui… ils avaient raison. Il était l’heure. L’heure de se reposer… enfin…

    Bonne nuit, Damien.

    Les paupières mi-closes, il se courba en avant et lâcha prise…

    Erwin Doe ~2014

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  • Sous l’œil du corbeau

    Partie 1



    1

    Le corps était tombé alors qu’il remontait la rue. Ça avait fait comme un choc sourd derrière lui, accompagné d’un bref craquement.

    On était en fin d’après-midi.

    Son sac en bandoulière, Damien rentrait de l’université. A cette heure, la rue Louis-Fernand était absolument déserte. Pas un passant, pas même une silhouette, au loin, ou qui se serait dessinée derrière une fenêtre. Les lieux semblaient comme morts, aussi morts que l’homme étendu au milieu du trottoir.

    Ses oreilles se mirent à siffler. Le corps ne devait pas être tombé de très haut, sans quoi il aurait été en plus mauvais état. Toutefois tombé la tête la première, son crâne avait été fracturé, faisant en partie gicler sa cervelle hors de sa cellule. Ses membres formaient des angles bizarres. Il avait presque l’air grotesque dans cette position. Un effet comique qui lui aurait presque donné envie de rire s’il n’y avait pas eu tout ce sang. Il formait comme une fleur sanglante autour du visage ravagé de l’individu. Un homme jeune, à première vue… en tout cas d’après ce qu’il pouvait deviner de ses traits. Proche de la trentaine, sans doute.

    Qu’est-ce que… ?

    Les jambes cotonneuses, Damien s’approcha du cadavre. Ses oreilles continuaient de siffler. Il se sentait bizarre, un peu comme s’il évoluait en plein rêve. Ce sentiment d’irréalité était sans doute la raison pour laquelle il ne s’était pas encore évanoui, ni mis à hurler.

    Une sensation glacée l’envahit des pieds à la tête. L’espace d’un instant, son regard devint un kaléidoscope qui l’obligea à fermer les yeux. Dans un gémissement, il porta une main à son front. La sueur froide, désagréable, qui lui coula le long du dos le fit frissonner.

    Que s’est-il passé ?

    La main toujours à son front, il leva les yeux. Au troisième et dernier étage du petit immeuble à sa droite, une fenêtre était ouverte. C’était la seule de toute la rue. Certainement là où l’inconnu avait vécu avant de sauter…

    À moins que ce ne soit un meurtre ?

    Un son rauque, suivi d’un bruit de battements d’ailes. Un gros corbeau était venu se poser sur le rebord de la fenêtre ouverte et le fixait. Damien soutint son regard et laissa retomber sa main le long de son flanc. L’animal avait penché la tête sur le côté. Figé comme s’il avait été fait de pierre.

    Un charognard qui attendait sans doute que la voie soit libre pour commencer son repas.

    Pris de nausée, Damien recula. Le corbeau continua de le suivre de ses petits yeux noirs. Il semblait presque plus intéressé par lui que par le cadavre.

    Incapable d’en supporter davantage, il se détourna pour fuir. Et derrière lui, l’oiseau laissa échapper un croassement moqueur.



    2

    — Ça devient flippant cette histoire !

    L’amphithéâtre était encore relativement vide. Des gens sortaient, d’autres entraient pour s’y installer, généralement le plus loin possible de son voisin. Ici et là, quelques groupes s’étaient formés, leurs discussions envahissant le lieu.

    Tout en bas, au milieu de la pièce, installé derrière un bureau, l’enseignant prenait une pause en attendant son prochain cours, le nez plongé dans un livre de poche. De là où il se tenait, Damien ne pouvait en voir qu’une couverture sombre.

    Une rangée sous lui, plusieurs étudiants s’étaient regroupés. Deux d’entre eux se tenaient encore une rangée plus bas et s’étaient retournés vers ceux du haut. Une joue écrasée contre sa main, Damien accordait une oreille distraite à leurs propos.

    — Y a forcément un lien entre tous ces pauvres types, c’est pas possible autrement !

    Le type qui venait de parler tenait un journal ouvert devant lui. Il le jeta sur le bureau et se passa une main dans les cheveux. Il se nommait Christopher et lui et Damien se connaissaient depuis le lycée. À ce jour, c’était un peu ce qu’il avait de plus proche d’un meilleur ami.

    — C’est ce que les flics pensent, fit son voisin de rangée, un certain Julien.

    Du genre grand et mince, il portait des lunettes à montures épaisses.

    — Et on se demande bien ce qu’ils foutent ceux-là, fit un autre, Loïc, installé juste sous lui, un homme à la peau foncée et aux cheveux ras. Ça fait trois mois que ça dure ces conneries !

    Du doigt, il tapota plusieurs fois le journal. En réponse, Julien eut un haussement d’épaules.

    — Si ça se trouve, c’est p’t’être seulement une coïncidence.

    — C’est ça ! T’en connais beaucoup, toi, des coïncidences aussi énormes ?

    Le quatrième membre du groupe, une jeune femme répondant au nom de Marion, eut une moue. Intrigué, Damien questionna :

    — Qu’est-ce qu’il y a ?

    Quatre paires d’yeux se levèrent dans sa direction. Installé juste sous lui, Christopher répondit :

    — La vague de suicides… t’en as forcément entendu parler !

    — Un peu…

    Sa voix était rauque, presque hésitante.

    — Un peu ? répéta son ami, avec un sourire en coin. Il faut vraiment que tu redescendes de ta planète ! La presse, la télé, tout le monde en parle mon vieux ! Tiens ! Y en a même eu un hier, près de chez toi. Me dis pas que t’en savais rien ?

    Damien frissonna. Ses oreilles se mirent à siffler, si brusquement qu’il crut qu’il allait se sentir mal.

    — Ça… ça ne s’est pas passé dans la rue Louis-Fernand ?

    Christopher approuva d’un signe de tête.

    — Un type d’à peine trente ans, sans histoire. Personne dans son entourage ne pige pourquoi il a fait ça.

    — Comme la plupart de ceux qui en ont eu marre de la vie ces derniers temps, ajouta Loïc avec un reniflement.

    Damien ferma les yeux. Dans son esprit, la vision du cadavre était revenue. Elle l’avait hanté une partie de la nuit, au point qu’il n’était pas parvenu à fermer l’œil. À peine capable de somnoler et sursautant au moindre craquement. Finalement, il s’était levé et avait passé le reste de la nuit à s’abrutir devant la télévision.

    — Mais…, commença-t-il. Il y en a eu tant que ça ?

    Bien sûr, comme tout le monde, il avait entendu parler de cette histoire. Une vague de suicides spectaculaires frappait la ville depuis quelques mois. Peut-être cinq… six avec celui d’hier. Des victimes sans lien entre elles, issues de milieux sociaux aussi divers que variés.

    — C’est déjà le septième rien que pour ce mois-ci.

    Ses mains, posées sur le bureau, se mirent à trembler. Il les fit disparaître en les ramenant sur ses cuisses. Sept… cet homme était donc le septième ? Même pour une ville de cette taille, ça faisait beaucoup, d’autant qu’ils n’étaient qu’au milieu du mois.

    Entre le quatuor, la conversation avait repris. Restée jusque-là silencieuse, Marion lança :

    — Si ça se trouve, ils faisaient tous partir d’une secte…

    Loïc lui adressa un sourire moqueur.

    — Qu’est-ce que tu racontes comme conneries ?

    Sans se démonter, elle répondit :

    — Qu’est-ce que ça aurait de si surprenant ? Des sectes qui ont exigé le suicide collectif de leurs fidèles, y en a.

    Le froncement de sourcils peu convaincu de Christopher vint appuyer le rire de Loïc.

    — Redescends ! Si c’était ça, les flics sauraient au moins où chercher.

    — Pas forcément. Peut-être que ces gars-là n’en ont jamais parlé avec qui que ce soit. Peut-être qu’ils sont membres d’un groupe secret. Tu vois le genre ? Interdiction d’en parler au péquin ordinaire ! Ce serait bien possible…

    Mais toujours aussi peu convaincu, Loïc secoua la tête. Julien, lui, remonta d’un doigt ses lunettes sur son nez.

    — C’est peut-être bien ça la solution. Après tout, c’est une piste que les flics continuent de creuser. Un genre de suicide… rituel ?

    — Du style : suicidez-vous pour atteindre le salue ou la fin de votre initiation… ce genre de conneries, quoi !

    Et si l’hypothèse ne sembla pas davantage convaincre les deux autres, Damien, lui, ne put s’empêcher de la trouver séduisante.



    3

    « … après ce nouveau suicide, les autorités favorisent plus que jamais la piste du groupe sectaire. Le passé des victimes va être de nouveau fouillé et… »

    Damien se trouvait dans la salle de bain, occupé à se raser. C’était une petite pièce qui avait juste la place de contenir une cabine de douche et un lavabo, qu’un miroir un peu sale surmontait. Derrière lui, la porte du salon était entrouverte.

    La télévision était allumée sur les informations. Un nouveau suicide s’était produit dans la nuit. On n’avait découvert le corps qu’au lever du jour, dans un parc. Le type s’était pendu à un arbre, tout près de l’endroit où les familles emmenaient jouer leurs enfants. La dernière vision qu’il avait eue de ce monde avait été celle d’un toboggan bleu, en forme d’éléphant.

    Un peu d’eau stagnait dans l’évier. Damien y plongea son rasoir, pour le débarrasser des poils et de la mousse qui en encombraient les lames.

    C’était le huitième… et ce à peine trois jours après le précédent. À croire que ça ne s’arrêterait jamais !

    Le regard vague, il fixa le fond de l’évier. La mousse qui flottait à la surface de l’eau le mit mal à l’aise. Elle lui rappelait ce type tombé presque sous ses yeux. Sa cervelle… un peu grisâtre, qui s’était échappée de son crâne. Pourquoi, au juste, n’avait-il pas prévenu les autorités ?

    Bien sûr, il ne pouvait plus rien faire pour l’homme, mais… mais il aurait dû appeler quelqu’un ! Plutôt que de fuir, plutôt que de chercher à oublier, il aurait dû donner l’alerte. C’était peut-être stupide, mais il en éprouvait des remords. L’impression d’avoir failli à il ne savait quel sombre devoir.

    Il inspira longuement et releva les yeux sur le miroir. Son reflet lui rendit son regard. Ses joues ne s’étaient-elles pas un peu creusées ? En tout cas, ses yeux étaient cernés, ce qui lui donnait une mine affreuse.

    Sa main tremblait un peu quand il appliqua de nouveau le rasoir contre sa peau. Il fallait qu’il se calme… qu’il pense à autre chose. Après tout, il n’était pas responsable de sa mort. Ce n’était pas lui qui l’avait poussé ! D’accord, c’était un spectacle choquant, mais… enfin, on voyait pire à la télévision !

    Près de lui, un bruit s’éleva. Si brusquement que le rasoir mordit sa peau. Du sang commença à couler le long de sa mâchoire.

    Les yeux écarquillés, il se retourna. Depuis la fenêtre ouverte, posé sur le rebord, un corbeau le fixait. Si intensément qu’il sentit un malaise monter en lui.

    Sa coupure le picotait et, s’il avait été capable de bouger, il y aurait porté la main pour en essuyer le sang. Seulement, même respirer était devenu difficile. Il restait là, crispé, tendu, la bouche entrouverte sur une exclamation muette.

    Un corbeau… bon sang, ressaisis-toi ! Ce n’est qu’un piaf !

    L’animal inclina la tête sur le côté. Puis il battit des ailes et reprit son envol.



    4

    On était au début de l’après-midi. La plupart des étudiantes étaient partis manger à la cafétéria, au restaurant, ou bien étaient rentrés directement chez eux. À cette heure, l’établissement était particulièrement calme.

    Damien, lui, s’était retiré sur le toit, aménagé en une sorte de terrasse. En dehors de quelques rares occasions, le règlement intérieur n’autorisait pas vraiment que l’on s’y rende mais… la porte y donnant accès étant toujours ouverte, il aimait y venir de temps à autre. En tout cas, on n’était jamais venu l’y importuner.

    Une canette de soda à la main, la moitié du buste avachi contre la rambarde, il contemplait le paysage sans vraiment le voir. Le ciel était gris, la ville s’étirait à l’horizon et l’entrée de l’université était quasiment déserte. Devant les grilles, juste un groupe de filles. Leurs rires et le murmure de leur conversation parvenaient jusqu’à lui.

    Il porta la canette à ses lèvres et jeta un regard par-dessus son épaule. Les poils de sa nuque se hérissèrent. Sur le sommet du petit local donnant sur les escaliers, un groupe de corbeau se tenait. Trois, pour être exact. De gros spécimens.

    Après les derniers événements, il avait commencé à développer une aversion envers ces bestioles. Peut-être parce que leur vue le ramenait au souvenir du suicidé ? Ceux-ci ne, toutefois, ne semblaient pas faire attention à lui, ce qui était déjà ça.

    D’une main, il se frotta les yeux et se fit la réflexion qu’il y avait décidément beaucoup de corbeaux dans cette ville. Il n’y avait jamais vraiment prêté attention auparavant, mais… depuis quelques jours, il avait l’impression d’en voir partout.

    La porte du local s’ouvrit en grinçant. Dans l’encadrement, une fille blonde, suffisamment banale pour qu’ils aient pu se croiser à de nombreuses reprises dans les couloirs sans que sa silhouette ne se soit jamais imprimée dans son esprit. Au-dessus d’elle, l’un des corbeaux râla et prit son envol. Sans y prêter attention, elle referma la porte et se dirigea en direction de la rambarde, où elle vint croiser les bras. Pas un mot, ni un signe de tête à son attention.

    Damien continua de la fixer discrètement. Elle se tenait tout juste à trois mètres de lui. Un petit sourire flottait sur ses lèvres et elle avait le regard absent. Avec un haussement d’épaules, il s’en désintéressa et porta de nouveau la canette à ses lèvres.

    Il y en avait des comme ça… des pas sociables pour deux ronds.

    Plus bas, le groupe de filles continuait de discuter. L’une d’elle avait enroulé ses bras autour de son ventre et sautillait. De froid ou d’excitation ? Difficile à dire à cette distance.

    Le croassement brutal des corbeaux le fit sursauter. Il tournait la tête dans leur direction quand un mouvement, sur sa gauche, attira son attention. Sous lui, ce fut comme si le monde tanguait dangereusement.

    Debout sur la rambarde, la fille exécutait à présent un petit numéro d’équilibriste dangereux. Doucement, un pied après l’autre, elle progressait sur la maigre passerelle, les bras écartés. Elle lui tournait le dos et, de temps à autre, penchait vers la gauche ou vers la droite.

    Damien lâcha sa canette, dont le reste de soda se répandit à ses pieds. Il leva une main devant lui.

    — Attends ! Hé, attends ! Qu’est-ce que tu fais ?

    La fille ne se retourna pas. Elle continuait d’avance, tranquillement. De sa gorge s’échappait une petite mélodie.

    — Putain, descends de là !

    Décidé à mettre fin à cette folie, Damien fit un pas dans sa direction. Il tendait les mains pour la saisir et la ramener en arrière, quand la jeune femme se laissa tomber en direction du vide. Sur son visage, une expression aussi paisible que son sourire.

    — Non !

    Il se jeta en avant, mais trop tard. Ses doigts agrippèrent quelques cheveux, qui cassèrent aussitôt. Impuissant, il ne put qu’assister à sa chute. Lente, trop lente, comme si le temps avait soudain ralenti sa course.

    Le son qu’elle fit quand elle s’écrasa lui parvint à peine, contrairement aux cris de terreur que poussa le groupe de jeunes femmes.

    Sur le point de vomir, Damien porta une main à sa bouche et recula. Un bourdonnement familier emplissait ses oreilles.



    8

    Le visage baissé en direction de ses paumes, Damien se trouvait à l’infirmerie. Un peu plus tôt, la police et une ambulance étaient venus pour s’occuper du corps.

    Les policiers s’étaient montrés plutôt secs avec lui. Désagréables, même. Damien avait deviné à leurs regards qu’ils espéraient qu’il avouerait avoir poussé la jeune femme. Que cette dernière n’était pas une nouvelle victime de cette vague de suicides qui les dépassait. Dommage pour eux, il n’avait rien à se reprocher et, heureusement pour lui, l’une des filles avait levé les yeux dans leur direction avant que la victime ne se jette dans le vide. Même si elle avait précisé ne pas avoir très bien vu, elle était persuadée que Damien ne se trouvait pas près d’elle quand elle était tombée… en tout cas pas suffisamment. Et puis, la morte n’avait pas hurlé. Pas une seule fois. Était-ce là l’attitude de quelqu’un que l’on assassine ?

    Des trois témoins, deux étaient présentes à l’infirmerie. L’une d’elles s’étant évanouie au moment des faits, elle avait été transportée ici, où elle pleurait et gémissait depuis.

    Recroquevillée sous ses draps, elle tremblait. À son chevet, son amie était installée sur un tabouret. Damien pouvait entendre sa voix douce tenter d’apaiser ses craintes.

    Il ferma les mains et redressa la nuque. Son crâne vint cogner le mur derrière lui, assez fort pour lui faire mal. Il n’émit toutefois aucune plainte, car toute son attention était dirigée ailleurs. En direction de la fenêtre qui lui faisait face, là où s’encadrait un arbre. Et sur cet arbre, plusieurs corbeaux. Cinq ou six qui, tous, sans exception, semblaient le fixer.

    Une boule se formant dans sa gorge, il sentit sa mâchoire se crisper. À sa droite, la porte de l’infirmerie s’ouvrit pour laisser entrer Christopher. Son ami, une veste sous le bras, lui adressa un signe de tête.

    — Comment ça va ?

    D’une voix presque semblable à un soupir, Damien répondit :

    — Ça va…

    — On m’a dit que tu étais là-haut, quand la nana est tombée. Qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ?

    Honnêtement, Damien n’avait aucune envie de revenir sur le sujet. Il en avait soupé de toute cette histoire et son seul désir, en cet instant, était de tout oublier… le suicide précédent avec. Toutefois, Christopher était un ami. Un très bon ami. Et ce fut pourquoi il répondit :

    — J’étais là-haut quand elle est arrivée. Deux minutes plus tard, elle sautait dans le vide.

    Christopher eut un geste du menton.

    — Je vois… c’est ce que tu as raconté aux flics ?

    — Plus ou moins…

    — Ils sont encore là-haut, tu sais ? À chercher je ne sais trop quoi.

    Son ami avait levé les yeux au plafond, comme s’il était capable de voir à travers la matière. Un petit bruit de gorge échappa à Damien.

    — Ils espèrent découvrir une preuve… ils aimeraient pouvoir m’accuser de l’avoir poussée.

    — Et alors ? fit Christopher en reportant son attention sur lui. Tu l’as poussée ?

    Le regard que Damien lui adressa le fit reculer. Il serrait si fort les mâchoires qu’il n’aurait pas été surpris de les entendre se briser. Finalement, Christopher eut un sourire maladroit et lui envoya une bourrade sur l’épaule.

    — Hé, fais pas cette tête là : je plaisantais ! Bien sûr que tu n’es pas capable de faire un truc pareil.

    Damien n’était pas certain qu’il soit tout à fait sincère, mais n’avait de toute façon pas la force de se lancer dans une dispute. Il ouvrit de nouveau les mains pour les fixer. Ces mains qui avaient manqué leur cible… ces doigts qui avaient failli la saisir. Il pouvait encore sentir sur sa peau le contact de ses cheveux. Son corps fut secoué d’un tremblement.

    — J’ai presque failli la rattraper, souffla-t-il d’une voix pitoyable. Presque. Une seconde ou deux auraient suffi pour que je la sauve. (Il se donna un coup de poing sur la cuisse.) Si seulement j’avais été assez rapide ! (Il se frappa de nouveau.) Si seulement !

    Christopher le fixait avec inquiétude. Il se pencha dans sa direction et lui posa une main amicale sur l’épaule.

    — Hé, calme-toi vieux ! C’est pas ta faute, tu pouvais pas savoir qu’elle s’apprêtait à sauter.

    — J’aurais pu… j’aurais dû… mais je n’ai pas réagi assez vite !

    Dans sa gorge, la boule avait grossi et sa voix s’étouffa. Il poussa un soupir frémissant. Avec un reniflement, il se détourna pour essuyer les quelques larmes qui avaient commencé à lui dégouliner le long des joues. La main de Christopher se déplaça dans son dos.

    — Hé, ça va, calme-toi. Tu veux que je demande à l’infirmière de te filer quelque chose ?

    Damien renifla de nouveau.

    — Qu’est-ce que tu voudrais qu’elle me donne ?

    — Un truc pour te détendre, par exemple. Tu es trop sur les nerfs, là…

    Damien eut un sourire, presque un rictus.

    — Bien sûr que je suis les nerfs… c’est normal, puisqu’ils me surveillent.

    Son ami se redressa et eut un haussement d’épaules.

    — Qui ça ?

    — Mais les corbeaux ! Tu ne les vois pas, là, juste en face ? Ils me surveillent, tout le temps… je sais qu’ils sont là pour moi.

    Cette fois, les sourcils de Christopher se froncèrent. Il porta son regard en direction de la fenêtre, où les corbeaux se dessinaient toujours. Mais contrairement à Damien, il n’y vit rien de franchement inquiétant.

    — Écoute… je crois que tu devrais vraiment prendre quelque chose.

    Mais Damien secoua furieusement de la tête.

    — À quoi ça me servirait, tu peux me le dire ? Tu crois que ça les ferait partir ? Bien sûr que non ! Ils n’attendent que ça : que je relâche ma vigilance.

    Il avait commencé à hausser le ton. Une note hystérique faisait vibrer sa voix.

    Son ami recula d’un pas. L’inquiétude commençait à se lire sur son visage.

    — Damien, tu délires. Qu’est-ce que tu veux que ces piafs en aient à foutre de toi ?

    — Tu ne comprends pas… tu ne peux pas comprendre. Je sais ce qu’ils pensent. Ils s’imaginent que je serai le prochain. Ils pensent que je vais faire comme tous les autres… c’est pourquoi ils me harcèlent… pourquoi ils… !

    Et avant que Christopher ne puisse réagir, il se jeta sur ses pieds. La fille sur le tabouret sursauta et le contempla comme s’il était fou.

    — Allez-vous-en ! hurla-t-il en faisant de grands gestes des bras. Partez ! Foutez-moi la paix ! Allez, partez !

    — Damien ! Damien !

    Mais il n’entendait plus rien. Toute son attention était dirigée sur les corbeaux, sur ces volatiles stupides qui le fixaient comme s’ils n’avaient rien à craindre de lui. Presque avec arrogance. Dans son lit, la jeune femme se mit à gémir.

    Damien se précipita en direction de la fenêtre pour l’ouvrir… puis les chasser… leur jeter tout ce qui lui tomberait sous la main. Mais avant qu’il ne puisse l’atteindre, les bras de Christopher le ceinturèrent et le tirèrent en arrière. Dans un cri de rage, il se débattit.

    — PARTEZ ! PARTEZ ! PARTEZ !

    Et alors que l’infirmière faisait brusquement irruption sur les lieux, la fille du lit joignit son hurlement à ceux de Damien.

    Erwin Doe ~2014

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  • Une lueur d’espoir

    Partie 2



    1

    — Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?!

    Pierre était tétanisé. Debout au milieu de sa chambre, ruisselant de sueur, il braquait le faisceau de sa lampe en direction de la porte close, craignant presque de la voir s’ouvrir brusquement, bien qu’il ait tourné la clef dans la serrure.

    Cette chose… il l’avait reconnue. Ce n’était autre que la troisième sœur du tableau. Oui, aucun doute. Le même visage, la même expression, seulement… ce n’était pas logique ! Mirabelle lui avait affirmé ne vivre qu’avec deux de ses sœurs.

    Alors quoi ? Lui aurait-elle menti ? Mais dans quel but ? Non, c’était stupide, il ne pouvait pas croire ça.

    Ses dents commencèrent à s’entrechoquer. Incapable de se ressaisir, il se demanda si… mais non ! Un fantôme ? Ce serait fou ! Complètement dingue ! Mais comment expliquer, dans ce cas, ce qu’il avait vu ? Ou du moins cru voir… cette vision d’horreur… un être humain était-il vraiment capable de… de ça ?!

    — Oh, bon sang !

    Le couloir hanté. Aussi absurde que cela puisse paraître, il était à présent tout à fait prêt à y croire.

    D’un revers de la manche, il essuya la transpiration qui lui piquait les yeux. Spectre ou pas spectre, il avait en tout cas pris la bonne décision en regagnant sa chambre. Il n’était plus question pour lui d’en sortir avant le lever du jour. Son esprit rationnel avait, certes, encore du mal à accepter l’idée qu’il ait pu assister à un phénomène surnaturel, mais à défaut d’une meilleure réponse, il lui faudrait bien s’en contenter… en tout cas jusqu’à ce qu’il puisse avoir une petite conversation avec Mirabelle.

    Il hésita à retourner se coucher. Cette histoire était grotesque, mais enfin, que pouvait-il faire d’autre à cette heure de la nuit ? Aller crapahuter dans les couloirs, afin d’aller exiger des explications auprès de ses hôtesses, ne lui disait franchement rien. Pas avec cette chose qui pourrait lui tomber dessus. Morte ou pas morte, il ne tenait pas à savoir si elle était dangereuse.

    Il en était même à se demander s’il était vraiment en sécurité ici, quand le bruissement lui parvint. Ça longeait les murs. Une sorte de raclement, comme celui produit par des ongles qui glissent sur une surface dure. Des ongles ou… il serra les dents. Non, il ne voulait pas y penser !

    Le phénomène s’arrêta à hauteur de sa porte. Il retint sa respiration. Durant quelques secondes, le silence s’imposa, lourd et inquiétant, charriant des promesses peu engageantes.

    Puis un petit grincement aigu s’éleva. Avec horreur, Pierre découvrit qu’il était produit par la poignée de sa porte. Elle tournait, tournait et tournait, de plus en plus violemment. Un dernier grincement, plus sec que les autres, et la poignée resta un moment bloquée dans la direction qui aurait dû permettre à la porte de s’ouvrir. Puis, doucement, tout doucement, la pression qui la maintenait se relâcha et elle reprit sa position initiale. Des pas s’éloignèrent, puis… plus rien… le silence à nouveau.

    Pierre laissa échapper un soupir trop longtemps contenu, sans toutefois oser bouger. Semblable à une proie qui vient d’échapper au prédateur, et qui craint de le voir revenir si elle s’avise d’esquisser le moindre geste.

    Dans son malheur, il avait tout de même la chance que cette chose ne soit pas capable de traverser les murs… ce n’était donc pas un fantôme, mais plutôt une créature de chair et de sang. Morte ou non, il s’en moquait à présent, car tout ce qui lui importait était qu’elle ne pouvait heureusement pas l’atteindre.

    Il laissa le faisceau de sa lampe balayer la chambre, les murs, les meubles, pour s’arrêter sur le lit aux draps défaits. Il n’était plus question pour lui de dormir, et quand bien même l’aurait-il désiré qu’il n’y serait certainement pas parvenu. Pourtant, il se sentait épuisé. Comme si sa brusque poussée de stress avait dévoré toute son énergie. Faible, il se traîna tout de même jusqu’au lit, où il se laissa tomber, plus qui ne s’assit. Le dos courbé en avant, la lampe posée sur le matelas, il se prit le visage entre les mains.

    Cette histoire le dépassait… d’autant plus qu’une fois de retour chez lui, il ne pourrait en parler avec qui que ce soit. Car qui irait le croire ? Qui ? Christine ? Un peu de sérieux ! Elle penserait plutôt qu’il cherchait à lui dissimuler une faute derrière cette histoire abracadabrante. Il la voyait déjà lui demander s’il se payait sa tête. Et comment pourrait-il lui en vouloir ? Lui-même sentait encore la partie la plus rationnelle de son être tenter de trouver une explication logique à ce qu’il avait vu. Et d’ailleurs, qu’avait-il vraiment vu, hein ? Une femme à moitié cinglée qui se bouffait les doigts ? Bon… ça arrivait… enfin, ça devait arriver. Des gens rudement dérangés… au point de s’automutiler… oui, ça existait forcément !

    Mais comment expliquer le reste ? Comment expliquer cette bouche immense ? Ces crocs ? Avait-il été la victime d’une illusion ? Pourquoi pas ? Il faisait sombre, il n’avait eu que sa lampe torche et… sous le coup de la surprise, sans doute son esprit avait-il déraillé. Après tout, il s’attendait à tomber sur Cassandre, et se retrouver nez à nez avec une inconnue, une inconnue mangeant ses propres doigts, bon sang, pour sûr que ça avait rudement dû lui chambouler l’imagination.

    Et puis… et puis si Mirabelle ne lui avait pas parlé de cette sœur… si elle ne lui avait pas précisé qu’elle vivait également en leur compagnie, c’était certainement par discrétion. Parce qu’il était étranger, voilà ! Des gens de cette éducation, vraiment, il les voyait mal avouer au premier venu qu’ils cohabitaient avec une folle furieuse. C’étaient des histoires de famille, tout ça. Ça ne le concernait pas, merde !

    Il en était là de ses réflexions quand un choc se fit entendre contre la porte. D’un bond, il fut sur pieds, au moment où un autre coup résonnait.

    Au bord de la panique, il récupéra sa lampe, mais ses mains tremblaient tellement qu’il faillit la laisser tomber. Le coup suivant, qui fit bondir son cœur comme jamais, s’accompagna d’un craquement lugubre. Il recula précipitamment et percuta la table de chevet qui s’écroula derrière lui. Perdant l’équilibre, il dut se rattraper au montant du lit.

    Cette chose… cette chose était en train d’enfoncer la porte !

    Il y eut un second craquement, puis un autre. Enfin, des éclats de bois s’envolèrent, laissant apparaître un trou tout juste assez large pour que Pierre puisse y voir briller un œil. Vert, et qui le fixait. L’œil se retira et la lumière de sa lampe fit luire une rangée de dents blanches.

    Une boule s’était formée au niveau de sa gorge, empêchant le hurlement qu’il sentait grossir en lui de naître. Des mouches volaient devant son regard et il se sentait dans un état de panique tel qu’il en avait du mal à respirer.

    Un choc, plus violent que les autres, par lequel s’engouffra une statue, qui s’écrasa avec bruit sur le plancher. Son passage avait formé un trou béant, plus gros que le poing d’un homme, par lequel une main fine s’engouffra. Une main à qui plusieurs doigts manquaient…

    Puis ce fut le tour d’un avant-bras, et d’un coude. Les doigts, eux, tâtonnaient le long du battant, se rapprochant inexorablement du verrou.

    Pierre n’ignorait pas qu’une fois qu’elle l’aurait trouvé, il serait alors à sa merci. Seulement, il était incapable de réagir. Ses jambes le soutenaient à peine et il s’étonnait encore de ne pas s’être écroulé. Son regard, exorbité, suivait la main. De sa bouche s’échappait une respiration asthmatique. Et ce ne fut que quand les doigts, finalement, atteignirent leur but que quelque chose en lui s’éveilla.

    Poussé en avant par l’instinct de survie, il se jeta en direction de la porte, au moment où le bras disparaissait de l’orifice et que la poignée tournait. Il s’abattit juste à temps contre le battant pour l’empêcher de s’ouvrir. Un cri furieux s’éleva.

    Des coups se mirent à pleuvoir derrière lui, avec tant de violence qu’il crut plus d’une fois qu’il allait être repoussé. La douleur irradia le long de son dos mais, en cet instant, ça n’avait aucune importance : il fallait à tout prix qu’il l’empêche de pénétrer ici.

    Il serra les dents au moment où la main s’introduisait à nouveau par l’orifice et tentait de le saisir. Il la frappa avec sa lampe, ce qui eut pour effet de la faire battre en retraite. Les coups contre son dos étaient de plus en plus violents, à tel point que le battant ne cessait de s’ouvrir, pour se refermer aussitôt. L’épreuve était éprouvante, et il savait qu’il n’aurait plus la force de résister très longtemps.

    Ce n’est qu’une femme, une femme, bordel, comment est-ce qu’elle peut… ?!

    Ce fut au moment où il sentait qu’il allait abandonner la lutte que l’idée lui vint. Fulgurante, aussi claire qu’une évidence. C’était la seule solution !

    Sentant certainement qu’il faiblissait, la femme frappait plus fort que jamais. Pierre attendit le bon moment pour passer à l’action. Puis, alors que l’autre devait imaginer sa victoire inéluctable, il fit brusquement un bond sur le côté. Le battant s’ouvrit en grand et, emportée par son élan, la femme s’écroula. Dans la même seconde, Pierre en profita pour s’enfuir.

    Boosté par l’adrénaline, il remonta le couloir au pas de course, avec une seule idée en tête : fuir cette maison de fous. Vite, le plus vite possible, et tant pis s’il devait se perdre en cours de route et ne jamais retrouver sa voiture. Tout, en cet instant, lui semblait préférable à rester là, avec cette furie lâchée à ses trousses.

    Il dévala les escaliers du rez-de-chaussée et, dans sa précipitation, manqua de trébucher et de tomber la tête la première. Il parvint, heureusement, à se rattraper à la rambarde, sauta les dernières marches et se précipita en direction de la porte d’entrée.

    Sa main libre s’abattit sur la poignée, mais le soulagement qui avait commencé à naître en lui s’éteignit : car la porte était fermée à double tour et, de clef, aucune trace nulle part.

    — NON !

    Refusant de croire en sa malchance, il abattit son poing contre l’obstacle et tenta vainement de faire céder la poignée. Il haletait, le corps secoué de tremblements, quand un grincement se produisit, quelque part à l’étage supérieur.

    En panique, il fit volte-face et, le regard braqué en direction des escaliers, perçut un sifflement strident au niveau de ses oreilles. Elle arrivait… elle arrivait et lui était…

    Tentant de reprendre le contrôle de ses émotions, il se passa une main au-dessous du menton, afin de faire disparaître la sueur qui y perlait, et jeta un regard autour de lui. Une fenêtre ! Il fallait qu’il passe par une fenêtre, quitte à la briser !

    Mais celles du hall d’entrée étaient situées haut, trop haut, même pour lui. Il recula et, son attention portée sur sa gauche, avisa la porte du salon. Quand il s’y était installé avec Mirabelle, il n’avait pas fait attention à ce genre de détail mais… enfin, il devait forcément y avoir une fenêtre ou deux par lesquelles il pourrait passer !

    Les grincements se rapprochant, il courut jusqu’à la porte du salon et l’ouvrit. Il laissa sa lampe aller de gauche à droite, jusqu’à accrocher des rideaux. Ce fut comme si un poids lui était retiré des épaules et il faisait un pas dans leur direction quand… non… il avait forcément rêvé !

    Glacé, il illumina le tableau de famille. Sa main se mit à trembler. Car au milieu de la peinture, il n’y avait plus personne… hormis le frère, toujours installé derrière les chaises qu’avaient occupées ses sœurs.

    — Non… impossible !

    Incapable de détacher son regard du tableau, incapable de surmonter le choc de la découverte, il ne parvenait plus à bouger. Ce n’était pas possible, bon Dieu, pas possible !

    Brusquement, le regard du frère se tourna dans sa direction et, sur ses lèvres, apparut un sourire qui dévoila ses dents… des dents qui, nota-t-il, étaient aussi pointues que des crocs.

    — Non… non !

    Il recula. D’un pas, puis d’un autre. Et, alors qu’il secouait la tête, certain que le frère, depuis son tableau, le suivait des yeux, il fit brusquement volte-face… pour se retrouver nez à nez avec un visage blafard. Celui d’une femme… de la femme.

    Avant qu’il n’ait eu le temps de faire un geste pour lui échapper, elle se jetait sur lui. Sous son poids, Pierre se sentit partir en arrière. Il chuta et se réceptionna durement sur le dos, ses bras se levant d’instinct en direction de son agresseur. Sa lampe était écrasée contre sa gorge, tandis que son autre main, libre, tentait de la repousser.

    Mais la femme tenait bon. Agrippée des deux mains à ses épaules, elle avait une force, une telle force que Pierre avait du mal à croire qu’elle puisse être humaine. Non, elle était si chétive et lui si fort en comparaison. Aussi comment pouvait-elle le mettre en difficulté ? Car c’était bien ce qui se produisait. La femme, contrairement à lui, ne fléchissait pas. Elle se faisait plus lourde de seconde en seconde, poussant toujours plus sur les bras de Pierre. Un sourire aux lèvres, elle se rapprochait. Elle se rapprochait, et…

    Un cri de souffrance lui échappa quand ses ongles s’enfoncèrent dans sa chair. Leurs visages se rapprochèrent dangereusement et la mâchoire de la femme s’ouvrit sur des crocs avides, un plaisir carnassier brillant au fond de ses yeux verts.

    — Non… non… NON !

    Son front rencontra celui de la femme avec force. Pierre y avait mis toute l’énergie qu’il lui restait et parvint à faire exploser ce nez trop long et voler quelques crocs. Du sang jaillit, s’écrasa sur la peau blanche de ce visage aux yeux soudain écarquillés par la surprise.

    Dans le même mouvement, Pierre la repoussa avec violence et la frappa à l’aide de sa lampe. Le coup l’atteignit en plein crâne, au niveau de la tempe. Un craquement effroyable s’éleva et elle s’affala sur le côté pour ne plus bouger.

    Haletant, Pierre se redressa, une main portée à l’une de ses épaules meurtries. Sous la puissance du coup, le verre qui protégeait l’ampoule s’était brisé, mais cette dernière était toujours intacte.

    Une boule affreuse commença à lui remonter le long de la gorge. Sans s’en rendre compte, il reculait en direction du hall d’entrée. S’éloignait de cette chose inerte, au regard éteint. Morte… morte… et c’était lui qui l’avait tué !

    Dans un petit hoquet, il leva les yeux en direction du tableau. Le frère fixait sa sœur, sans aucune expression… et ce ne fut que quand il releva le regard sur lui, pour le fixer avec une note d’accusation dans les yeux, que Pierre laissa échapper un hurlement de bête traquée.

    — Non ! NON !

    Incapable de supporter plus longtemps la vision de son crime, il se mit à courir, sans savoir vraiment où il allait. Plus que jamais, il lui fallait fuir. Vite. Avant que les autres ne s’éveillent… avant qu’on ne vienne lui demander des comptes… avant que…

    Il s’engouffra dans le couloir situé sous l’escalier, certain qu’il devait bien exister une issue quelque part. N’importe quoi. Que ce soit une porte arrière ou une fenêtre.

    Les ténèbres autour de lui étaient opaques, beaucoup trop pour la faible lueur de sa lampe qui ne parvenait que difficilement à éclairer son chemin. Et là, devant lui, se dessinait… la lune. Le ciel. Un jardin. Oui, il en était sûr. C’était le jardin ! Le jardin !

    Il trébucha et, emporté par sa course, s’écroula. Quand il se redressa sur les coudes, ce qu’il découvrit lui glaça le sang. Il se trouvait à quelques pas d’une baie vitrée. Et derrière elle, le fixant de leurs yeux d’un bleu glacé, obscurcis par la nuit, elles étaient là. Mirabelle, Cassandre et même Charlotte.

    Pierre tenta de se redresser et tendit dans leur direction une main suppliante, quémandant l’indulgence.

    — C’était un accident ! Un accident ! Elle… elle a voulu…

    Mais le sourire de Cassandre fit mourir sa voix. Un sourire amusé. D’un amusement malsain. Puis… un bruit, derrière lui.

    Les yeux écarquillés, il se figea. Il ne voyait plus que le sourire de Cassandre, Cassandre qui faisait un pas en arrière, Cassandre dont les yeux pétillaient. Ne voyait plus que Mirabelle qui le fixait comme si elle avait été faite de pierre. N’entendait plus que le rire qui s’échappait de la gorge de Charlotte. Ça et, celui, d’un pas lourd. D’un pas traînant qui venait par ici… droit sur lui…

    Dans le reflet de la vitre, il la vit. Elle. Le sang avait ruisselé sur son visage, mais malgré ses blessures, malgré son nez tordu, rougi, elle lui souriait également. Avec un cri, il se jeta en direction de la baie vitrée.

    — Au secours ! Au secours ! Aidez-moi, par…

    Quelque chose s’écrasa contre son dos. Il tomba en avant et son nez, sa mâchoire, se fracassèrent durement contre le sol. La vision incertaine, il tenta de ramper, du sang lui dégoulinant le long du menton. Sa main se tendit en avant et le poids se fit plus lourd dans son dos. Une douleur, une souffrance sans nom éclata à la base de sa nuque.

    Affolé, Pierre se débattit. Il hurla, rua, mais le prédateur était solidement accroché à lui. Il pesait de toute sa masse et pouvait sentir ses crocs s’enfoncer de plus en plus profondément dans sa chair. Du sang lui envahit la bouche. Il le recrache, mais suffoqua malgré tout. Et alors que les ténèbres commençaient à l’envelopper, il vit arriver dans sa direction une silhouette… celle du frère… dont les crocs luisaient.

    La douleur se fit insupportable et ce qui avait été Pierre, au sein de cette carcasse de chair et de sang, s’éteignit…

    Erwin Doe ~ 2013  / 2014

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  • Une lueur d’espoir

    Partie 1



    1

    — C’est pas vrai ! Mais où est-ce que je suis ?!

    Les deux mains agrippées à son volant, Pierre enrageait. Voilà près de deux heures qu’il tournait en rond. Pas une voiture, pas une habitation, pas même un promeneur croisé depuis qu’il avait commis l’erreur de vouloir emprunter ce qu’il pensait être un raccourci. À croire que le coin était désert.

    Arrivé à un carrefour de chemins parfaitement similaires, il arrêta sa voiture et attrapa la carte routière qui se dessinait sur le siège voisin.

    Vraiment, il n’y comprenait rien. Il aurait dû rattraper la nationale depuis longtemps. Où avait-il pu se tromper ?

    D’un doigt, il tenta de refaire le chemin parcouru jusqu’ici, avant de jurer et de rejeter la carte sur le côté. Le problème était que tout dans le coin se ressemblait, à tel point qu’il avait bien pu commettre une erreur sans en avoir conscience. Sans parler de l’absence de toute signalétique qui n’avait certainement pas joué en sa faveur !

    Il passa une main dans ses cheveux châtains, courts et bouclés. Et la nuit qui ne tarderait plus à tomber ! Vraiment, mais quel merdier !

    Il jeta un œil à droite et à gauche du carrefour, avant de pousser un soupir. Perdu pour perdu, autant continuer tout droit. À force, il finirait bien par arriver quelque part.



    2

    La nuit était tombée depuis près d’une heure quand la chose se produisit. Une série d’explosions s’éleva, si brusquement qu’il faillit en lâcher le volant. La direction devenue trop lourde et incertaine, il fut contraint de s’arrêter et frappa le tableau de bord du poing. Bon sang, il ne manquait plus que ça !

    Tout en pestant contre sa poisse, il se pencha pour ouvrir la boîte à gants. Il y récupéra une torche électrique, qu’il alluma avant de sortir.

    — Bordel de…

    Il avait crevé. Cette découverte en soi n’était pas une surprise, plutôt une confirmation de ses craintes. Ce qui l’était, en revanche, était que trois de ses roues étaient à plat. À croire que le sort avait décidé de s’acharner contre lui.

    À la lueur de sa torche, le sol derrière son automobile se mit à scintiller. Il s’approcha pour mieux voir et découvrit que cette portion de route était jonchée de tessons de bouteilles.

    Il eut toutes les peines du monde à ne pas succomber à la crise de nerfs qu’il sentit monter en lui. La mâchoire crispée, il dirigea la lampe en direction de ses pneus arrière et gémit. Cette fois, il était bon pour passer la nuit ici. Il n’avait qu’une roue de secours et aucun moyen de savoir s’il était proche ou non d’une quelconque zone d’habitations.

    Si je pouvais tenir les petits cons qui ont laissé traîner ces merdes derrière eux ! Si je pouvais leur mettre la main dessus… !

    Résigné, il retourna dans l’habitacle de la voiture et éteignit le moteur, ainsi que la lampe torche, qu’il jeta sur le siège passager. Suite à quoi, il ferma les yeux et se massa le front des deux mains.

    Que faire ? Même une fois le jour levé, sa situation ne serait pas plus enviable. S’il quittait la voiture pour continuer à pied, il pourrait bien tourner en rond jusqu’à la nuit suivante sans jamais déboucher nulle part. Et ensuite ? Il ne se voyait franchement pas coucher à la belle étoile. D’autant qu’il n’avait rien à manger, pas plus à boire, et qui sait combien de temps il resterait ici ? Comment pouvait-on se retrouver dans une telle situation alors qu’on était à deux doigts d’entrer dans le vingt-et-unième siècle ? C’était insensé !

    Il rouvrit les yeux. Les phares étaient toujours allumés et éclairaient un paysage encore plus inhospitalier de nuit que de jour. La nature y avait depuis longtemps repris ses droits. Pas seulement sur le bas-côté, mais aussi sur ces routes boueuses qu’il suivait depuis la fin de l’après-midi. Parfois, la mauvaise herbe y avait poussé de telle sorte qu’on ne savait plus bien dans quelle direction aller. Il s’était retrouvé deux ou trois fois à devoir faire demi-tour, incapable de savoir où se poursuivait la route.

    Et dire qu’il s’était cru malin en découvrant ce chemin de traverse. Il fallait avouer que l’après-midi avait été longue et que les embouteillages étaient venus à bout de sa patience. Un coup d’œil à sa carte, pour s’assurer qu’il ne risquait pas de se retrouver dans un cul-de-sac, et il avait tourné le volant pour l’emprunter.

    Maintenant qu’il y songeait, n’importe qui aurait certainement fait demi-tour en découvrant l’état des routes. N’importe qui mais pas lui. Non. Parce que forcément, monsieur Pierre était du genre têtu. Monsieur Pierre se croyait capable de triompher de tout, même d’un environnement inadapté à la circulation, simplement parce que monsieur Pierre était monsieur Pierre. Quel con ! Non, quel connard ! Un connard prétentieux, voilà ce qu’il était.

    Déprimé, il éteignit ses phares et levait la main pour allumer la loupiote au-dessus de lui quand son regard fut attiré par un point clair, à droite du rétroviseur central. Suspendant son geste, il plissa les paupières et sentit une lueur d’espoir naître en lui. Ou il avait la berlue, ou c’était bien une lumière qu’il voyait. Etait-il possible que quelqu’un vive dans ce coin paumé ? Ce serait fou… complètement dingue, même, mais inespéré.

    Ragaillardi, il récupéra sa lampe électrique et quitta l’habitacle. Laissant la portière ouverte, il s’assura que des tessons ne risquaient pas de venir se planter dans ses semelles et fit quelques pas sue le chemin, sans quitter le point lumineux des yeux.

    Oui, pas de doute, c’était bel et bien une lumière. Pas toute proche, mais au point où il en était, un peu de marche ne lui faisait pas peur.

    Un sourire étira ses lèvres. Il fallait croire que la chance revenait !



    3

    — Et merde de… !

    Pierre battit des bras pour rétablir son équilibre. Lui qui pensait en avoir terminé avec la guigne, il devait reconnaître que la garce avait encore de la ressource.

    Pour rejoindre le lieu d’où émanait la lumière, il avait été contraint de quitter la route pour s’enfoncer dans les fourrés. Or, si patauger dans la gadoue lui avait semblé un moindre mal, devoir évoluer dans un environnement parsemé d’obstacles que le manque de visibilité, mais aussi la végétation luxuriante, vous empêchait d’éviter, était particulièrement éprouvant. Ajouté à cela qu’on était au tout début du printemps, et que celui-ci était loin d’être idyllique question températures, et on comprenait que cette marche nocturne avait tout d’un calvaire.

    Son sac de voyage, qu’il portait en bandoulière, battait contre son flanc droit. Il contenait tout son argent et ses papiers, aussi ne s’était-il pas senti le courage de l’abandonner derrière lui. Même si le coin semblait désert, on n’était jamais trop prudent… surtout quand on avait eu une journée comme la sienne.

    Un peu plus bas, sur la route, il pouvait distinguer l’éclairage produit par les phares de sa voiture. Il les avait laissés allumés au cas où il serait contraint de faire demi-tour. Car même s’il espérait trouver une habitation avec quelques âmes charitables pour lui porter secours, il ne pouvait pas encore affirmer que ce qu’il voyait briller au loin n’était pas produit par quelques dispositifs électriques abandonnés là pour il ne savait quelle obscure raison.

    Devant lui, le faisceau de sa lampe éclairait des herbes hautes qui lui montaient presque jusqu’aux genoux. Progresser dans un tel décor ne le rassurait pas du tout. A chaque seconde, il craignait de sentir la morsure d’un serpent, d’un rongeur, ou d’il ne savait quelle autre saloperie. Avec sa poisse, ça ne l’étonnerait qu’à moitié.

    Il pensa à sa femme, qui devait l’attendre et se demander ce qu’il fichait. S’inquiétait-elle de ne pas le voir arriver ? Il l’imaginait, rongée par l’angoisse, à tourner en rond dans leur salon ou à sursauter au moindre bruit. Ils s’étaient téléphoné avant qu’il ne quitte Paris. Il venait d’y passer un mois complet, en stage dans une entreprise qui avait promis de l’embaucher dès le mois suivant. Un coup de chance inespéré, l’un de leurs employés partant justement en retraite. Et comme il s’était révélé particulièrement compétent, ils n’avaient hésité longtemps avant d’accepter sa candidature.

    Un sourire satisfait étira ses lèvres, car enfin, après six mois de chômage, il allait pouvoir retourner à la vie active. Certes, dans un premier temps, ce ne serait pas simple. Il ne pourrait rentrer chez lui que les week-ends mais, une fois le contrat de Christine terminé, il était prévu qu’elle vienne le rejoindre en banlieue. Ils en avaient parlé au téléphone. Elle était d’accord. Rien ne la retenait vraiment dans leur département, et lui pas davantage. La maison serait vite vendue, il ne se faisait pas de souci à ce sujet. Le seul problème qu’ils auraient à affronter serait leur fille, Marilyne. Une adolescente en pleine crise qui n’accepterait pas facilement de quitter ses amis et le petit univers où elle avait grandi.

    Enfin… ce n’était pas non plus comme s’ils lui laisseraient le choix.

    Il en était là de ses réflexions quand quelque chose vint lui frôler le mollet droit. Ramené à la réalité, il fit un bond prodigieux sur le côté qui manqua de l’envoyer rouler cul par-dessus tête. Dans sa poitrine, son cœur cognait à un rythme fou. Quoique ça puisse avoir été, grâce à Dieu, ça lui avait fait plus de peur que de mal.



    4

    Pierre avait presque du mal à en croire ses yeux.

    Il se trouvait dans un jardin. Un jardin mal entretenu, mais un jardin tout de même. Et juste en face, une habitation. Cossue, ancienne, presque majestueuse. Plongée dans le noir, toutefois. En fait, la lueur qu’il avait aperçue provenait du dernier étage. Ça ondulait, comme un départ d’incendie.

    Espérant se tromper, Pierre se dirigea en direction de la porte d’entrée à deux battants. Pas de sonnette, mais un heurtoir qu’il laissa retomber trois fois avant de faire un pas en arrière.

    Son regard se leva de nouveau en direction du dernier étage et ses sourcils se froncèrent. Vraiment curieux… la fenêtre semblait ouverte, mais aucune fumée ne s’en échappait. Il se faisait certainement des idées.

    Alors qu’il n’y croyait déjà plus, il entendit un verrou tourner et, dans un faible grincement, la porte s’ouvrit. Tout d’abord, il distingua la flamme d’une bougie qui tremblotait. Puis un visage, celui d’une femme aux cheveux courts et bouclés.

    — Oui ? fit cette dernière.

    Pierre eut presque envie de lui sauter dessus pour l’embrasser. Il était donc sauvé !

    — Bonsoir, madame, commença-t-il en se donnant beaucoup de mal pour ne pas avoir l’air suspect. Je suis désolé de vous déranger, mais je viens de crever et je suis perdu. Pourriez-vous me laisser utiliser votre téléphone afin que l’on puisse venir me dépanner ?

    La femme avait ouvert un peu plus grand la porte, si bien que Pierre pouvait à présent la détailler. Un petit bout de femme pas désagréable, vêtue d’une robe sombre, plutôt simple, qui lui arrivait en dessous des genoux. Elle ne semblait pas porter une goutte de maquillage et n’avait certainement pas trente-cinq ans. Son expression ne trahissait aucune sorte d’appréhension. Pourtant, avec toutes les saloperies qu’on entendait à la télévision, ou dans les journaux, elle aurait dû s’inquiéter de découvrir un inconnu sur son perron à neuf heures du soir.

    — J’ai peur que nous n’ayons pas le téléphone chez nous, lui répondit-elle après quelques secondes de silence. Mais si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer…

    Elle s’effaça sur le côté pour lui permettre de passer. Ce qu’il fit, non sans une certaine gêne, avant de jeter un regard au vaste hall d’entrée qui l’accueillait. Ainsi plongé dans le noir, il ne put s’empêcher de le trouver lugubre, sinon angoissant. Il n’avait toujours pas éteint sa lampe et fit voler son faisceau d’un bout à l’autre de l’endroit. Un plafond haut, un escalier en bois, recouvert d’un tapis ancien, sur la droite. Dessous, l’ouverture d’un couloir ; à gauche, une porte, puis une seconde, un peu plus loin, et encore une troisième, dans le fond, lui faisant face. Une odeur de vieillerie flottait dans l’air, de poussière et d’humidité également. Sous ses pieds, un large tapis, aux couleurs ternes, représentant des arabesques et des motifs sans queues ni têtes.

    — J’ai peur que nous n’ayons pas nous plus l’électricité, poursuivit-elle en refermant la porte à clef derrière eux. C’est une vieille maison… un legs familial.

    Pierre porta son regard sur elle.

    — Pardon, mais… vous avez une drôle de lueur au grenier. C’est ce qui m’a guidé jusqu’ici et je me demandais si…

    Un sourire apparut sur les lèvres de son interlocutrice.

    — Ce n’est qu’un petit feu que nous alimentons chaque soir. Tout à fait sécurisé, je vous rassure. Le fait est qu’il est si facile de se perdre par ici que nous avons fini par adopter cette solution pour guider les voyageurs jusqu’à nous. Nous n’avons peut-être pas le téléphone, mais nous pouvons au moins leur offrir l’hospitalité. Vous dites que vous avez crevé ?

    — Trois pneus au moins. Des tessons de bouteilles… la route en est jonchée !

    — Voilà qui est fâcheux. Il faudra que je songe à les faire retirer. Mais venez, allons plutôt nous installer au salon. Nous y serons plus à l’aise pour discuter.

    Docile, Pierre la suivit en direction de la première porte située sur leur gauche. À leur entrée, la pièce était envahie par les ténèbres. Son hôtesse s’empressa d’aller allumer les quelques bougies disposées ici et là, ce qui créa une lumière certes tamisée, mais suffisante pour lui permettre d’éteindre sa lampe.

    — Je vous en prie, asseyez-vous. Vous accepterez bien un verre pour vous remettre de vos émotions ?

    Sans répondre, Pierre inspecta la pièce. De taille moyenne, le papier peint était si vieux qu’il était bien difficile de reconnaître les motifs qui l’ornaient. Au centre, deux canapés qui se faisaient face et un petit fauteuil, reposant sur un large tapis persan. Des meubles et des bibelots plus ou moins bien entretenus et, près du fauteuil, se dessinait le montant d’une cheminé. Celui-ci était surmonté d’un large tableau qui avait tout du portrait de famille.

    Au milieu se dessinait une grande femme mince, aux longs cheveux lisses et aux yeux vers. Jolie, mais assez lugubre. Suivait une jeune femme qui, si elle était coiffée tout comme sa voisine, dénotait, elle, d’une certaine assurance. De grands yeux rieurs et un sourire presque arrogant. Et puis, il y avait une toute jeune fille à l’expression espiègle et aux boucles noires qui cascadaient sur ses épaules. Tous, d’ailleurs, étaient bruns ; même l’homme élégant aux cheveux gominés et à la petite moustache parfaitement taillée, qui se tenait juste derrière les trois autres.

    — Il s’agit de mes sœurs, lui apprit la femme qui s’était approchée d’un petit bar, duquel elle avait tiré une bouteille encore scellée, ainsi que de mon défunt frère.

    Il eut un hochement de tête… en effet, il y avait comme un air de famille…

    Son regard s’attarda encore quelques instants sur la peinture, puis il alla prendre place dans le canapé le plus proche. Là, il se racla la gorge et dit :

    — Au fait… je m’appelle Pierre.

    — Mirabelle.

    — Pas commun ça, Mirabelle ! nota-t-il, avant de désigner la bouteille qu’elle tenait toujours entre ses mains. Vous avez besoin d’aide ?

    Elle lui offrit un sourire amusé.

    — Merci, mais je crois que je peux me débrouiller seule. (Puis, un tire-bouchon à la main, elle lui apprit :) Vous savez, ce sera difficile de faire quoi que ce soit pour vous ce soir. Il se fait tard et la première ville n’est pas toute proche. J’ai bien peur que vous soyez obligé de passer la nuit ici.

    — Vous avez une voiture ?

    — Dans le garage, à l’arrière de la maison.

    — Je suis désolé de m’imposer comme ça…

    — Nous avons l’habitude. Et puis, si cela nous dérangeait vraiment, croyez bien que je ne vous aurais pas invité à entrer. (Parvenue à extraire le bouchon, elle le posa sur un coin du bar. Un vin rouge, sombre, presque noir à cause du manque de luminosité, se déversa dans le verre qu’elle avait préalablement sorti. Elle le lui apporta et questionna :) Avez-vous dîné ?

    Pierre accepta le verre et eut un geste du menton dans sa direction.

    — Vous n’en prenez pas un ?

    — Je ne bois jamais.

    — Ah… bon… très bien. (Il y trempa brièvement ses lèvres et émit un claquement de langue satisfait.) Pour répondre à votre question, je n’ai rien avalé depuis le déjeuner.

    Mirabelle avait pris place dans le fauteuil face à lui. Son expression se fit désolée.

    — Dans ce cas, vous n’avez pas de chance. Nous n’aurons pas grand-chose à vous proposer. Ma sœur était chargée de remplir le cellier, mais…

    — Ah, ne vous faites pas de mouron pour ça ! Le peu que vous pourrez me donner me conviendra parfaitement. (Il prit une longue gorgée de son verre, avant de reporter le regard en direction du tableau.) Vous vivez avec vos sœurs ?

    — Avec deux d’entre elles seulement. (Puis, s’attardant elle aussi quelques secondes sur la peinture, elle finit par se redresser et annonça :) Si vous voulez bien m’excuser : je vais allez m’occuper de votre dîner.

    Pierre la remercia d’un signe de tête. Quand elle fut sortie, son attention se reporta sur le tableau. Un frisson lui remonta le long du dos. Il avait l’impression que ses occupants le fixaient, presque l’impression de lire une intelligence malsaine briller au fond de leurs pupilles. D’une traite, il termina son verre et se fit la réflexion qu’il n’aimerait pas vivre ici.



    5

    La salle à manger n’était pas plus accueillante. Austère était le mot qui lui convenait le mieux. L’éclairage aux bougies faisait courir sur ses murs des ombres inquiétantes et sa table, massive et imposante par sa taille, faisait naître un certain malaise chez Pierre.

    Installées avec lui, Mirabelle, mais aussi ses deux sœurs, dont il venait tout juste de faire la connaissance. La plus jeune, cette gamine aux boucles brunes à peine plus âges que sur son portrait, se nommait Charlotte. Son aînée, au sourire si assuré, s’était présentée sous celui de Cassandre. Des quatre, il était le seul à manger et, à dire vrai, le repas n’était pas fameux.

    Mirabelle ne lui avait pas menti quand elle lui avait avoué qu’elle n’aurait pas grand-chose à lui offrir. Son assiette se composait en tout et pour tout de légumes cuits ; issus de leur potager personnel, avait cru bon de souligner Charlotte. Seulement, produit maison ou pas, Pierre n’était un grand amateur de cette nourriture pour lapins.

    — Et quel âge avez-vous, monsieur Pierre ?

    C’était Cassandre qui venait de s’adresser à lui. De sa voix un peu trop cassante qui donnait l’impression qu’elle vous prenait de haut.

    — Je vais sur mes quarante ans. Quarante ans et quinze ans de mariage.

    — Mince alors !

    Charlotte eut un petit rire, qu’elle étouffa derrière sa main. Avec un haussement de sourcils, Pierre porta les yeux sur elle.

    — J’ai dit quelque chose de drôle ?

    — Ne faites pas attention à ma sœur, monsieur Pierre, lui conseilla Mirabelle d’un ton apaisant. Elle ne peut s’empêcher de rire de tout. Rien à voir avec de l’humour, juste une vilaine manie qui lui passera avec l’âge.

    Pierre accepta l’explication avec un grognement. Il avait toujours eu du mal à cerner les enfants, surtout de cet âge-là, ayant déjà un pied dans l’adolescence. Sa fille, par exemple. Plus elle vieillissait, moins il la comprenait. Il savait que l’adolescence était une période ingrate dans l’existence de tout un chacun mais… tout de même ! Les jeunes d’aujourd’hui allaient parfois un peu trop loin.

    — Les gosses, hein ? Et encore, votre sœur a l’air d’une bonne petite. Vous verriez ma fille ! Insolente comme pas deux, et toujours persuadée d’avoir raison. Tenez, la dernière fois, elle voulait partir en week-end toute seule, avec son imbécile de copain. Et pas en France ! Non, pas assez bien pour madame, ça, mais en Angleterre, à Londres. Bien sûr, c’était à nous de tout payer. Nous, on est là que pour ça. Eh bien, croyez-moi, croyez-moi pas, simplement parce qu’on considérait qu’elle était trop jeune pour entreprendre un tel voyage sans la présence d’un adulte, elle n’a rien trouvé de mieux que de faire le mur au milieu de la nuit. Paniqués qu’on était, au réveil, quand on a vu que sa chambre était vide. Heureusement, les gosses étaient pas allez bien loin. Les flics nous les ont récupérés à une vingtaine de kilomètres de chez nous.

    De nouveau, Charlotte eut un petit rire, mais Pierre ne sut dire si c’était parce qu’elle avait trouvé son histoire amusante, ou bien si c’était sa mauvaise manie qui la reprenait.

    — Les jeunes sont toujours un peu excessifs, concéda Mirabelle. Mais je vois que vous ne finissez pas. Vous n’avez plus faim ?

    Pierre baissa le nez sur ses légumes. Triste pitance sans goût, qui ne lui tiendrait pas au corps très longtemps. Avec une petite grimace d’excuse, il repoussa son assiette.

    — Si ça ne vous fait rien. J’aime pas gâcher en temps normal, mais là je dois vous avouer que j’ai l’estomac un peu noué.

    — Moi aussi j’aurais l’estomac noué si je savais ce qui m’attendait, fit Cassandre avec une expression mutine. Ma sœur n’est pas chic avec vous : elle vous a préparé une chambre dans le couloir hanté. Autant vous dire que si vous pensiez pouvoir fermer l’œil cette nuit, vous allez être sacrément déçu.

    — Cassandre, allons !

    Pierre laissa son regard aller de l’une à l’autre des deux sœurs.

    — Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

    Charlotte pouffa, avant d’agripper ses cheveux à pleines mains et de les faire onduler autour de sa tête dans un « hooou » lugubre. Peut-être pas une méchante gamine, mais spéciale quand même.

    — Charlotte cesse ça, tu veux ? la gronda Mirabelle, avant de reporter son attention sur Pierre. Ignorez-les, monsieur Pierre. Ce n’est qu’une vieille légende de famille sans queue ni tête. Toutes les maisons de ce genre en ont une. Mon frère aimait beaucoup ces sortes d’histoires… et j’ai peur qu’il n’ait communiqué ça à mes sœurs.

    — Et il y croyait ?

    Les lèvres de Mirabelle se pincèrent.

    — Je ne sais pas s’il y croyait, mais… eh bien disons que comme tout le monde, il avait ses petites lubies. Vous savez, nous vivons dans un lieu si isolé de tout ! Il n’y passe jamais grand monde, aussi… disons que nous nous distrayons comme nous le pouvons…

    Autrement dit, le frangin avait dû être l’un de ces siphonnés voyant des spectres partout, s’adonnant au spiritisme et à toutes ces autres fadaises. Il voyait le genre…

    — Dans ce cas, si ça ne vous fait rien, je serais curieux d’aller y jeter un œil à ce couloir hanté. Toute cette route m’a complètement épuisé.



    6

    Le couloir en question se situait au premier étage. Les sœurs, elles, vivaient au deuxième.

    En toute honnêteté, Pierre avait trouvé l’endroit aussi inquiétant que le reste de la bâtisse. Juste ce qu’il fallait pour vous donner envie de vous enfermer à double tour dans votre chambre et de ne plus en bouger de la nuit… Pas étonnant qu’à force de vivre dans ce genre de turnes, toutes ces vieilles familles devenaient un peu zinzins.

    Quoique… il devait reconnaître qu’il se montrait injuste envers Mirabelle. Des trois sœurs, elle était de loin la plus agréable et la plus censée. Qui plus est, il ne pourrait jamais assez les remercier pour leur hospitalité. Si elles n’avaient eu cette idée de lumière pour attirer les égarés, il serait encore installé dans sa voiture à se demander comment il allait pouvoir s’en sortir. Non, vraiment, les deux cadettes étaient parfois un peu bizarres, il n’empêchait que c’étaient de chics filles.

    Allongé sur le lit deux places qu’elles avaient préparé à son attention, les mains croisées derrière la nuque, en sous-vêtements, Pierre se demandait tout de même comment elles pouvaient accepter de vivre dans un coin pareil. Rien à proximité, pas d’eau courante, ni d’électricité, un puits où il fallait sans cesse puiser ce dont avait besoin, pas de chauffage, ce qui les obligeait à couper du bois elles-mêmes… sans parler des toilettes à l’extérieur, une espèce de fosse écœurante qui datait au moins de Mathusalem. Non, vraiment, c’était pas une vie pour des femmes… pas une vie pour personne, en vérité.

    Avec un soupir, il se tourna sur le côté. Sous son poids, les lattes du lit se mirent à grincer.

    A cette heure, Christine devait déjà avoir ameuté tout le quartier. Elle savait qu’il aurait dû arriver chez eux en fin d’après-midi et espérait qu’elle n’aurait pas fait trop d’histoires chez les flics. Comme il était adulte, il avait techniquement le droit de disparaître de la circulation. C’est d’ailleurs ce qu’ils avaient dû lui dire… seulement, il la connaissait bien, sa Christine. Elle était capable de tout quand elle faisait face à ce qu’elle considérait comme de l’incompétence. Mince ! Si seulement il avait pu lui téléphoner pour la rassurer !

    Revenant sur le dos, il avait fermé les yeux avec l’idée de dormir un peu, quand un bruit attira son attention. Une sorte de chevrotement aigu et lointain.

    Intrigué, il entrouvrit les paupières et tendit l’oreille. Qu’est-ce que c’était que ça encore ?

    La chose ne tardant pas à se reproduire, Pierre se redressa sur son séant. Non, il ne rêvait pas, ça venait bien de quelque part dans la maison.

    De plus en plus curieux, il quitta la chaleur de ses draps pour se diriger en direction de la porte. Il y colla l’oreille et, avec un froncement de sourcils, jura tout bas. Aucun doute. C’était dans le couloir que ça se passait.

    Après une seconde d’hésitation, il porta sa main à la poignée et entrouvrit la porte. Pas complètement rassuré, il passa la tête dans le couloir et se crispa alors que le bruit s’élevait de nouveau. Ça ressemblait… oui, à une voix humaine. Des sanglots ou une mélodie étrangement interprétée ? Quelque chose entre les deux, peut-être.

    Repensant à cette histoire de couloir hanté, un frisson vint lui picoter le dos. Mais non… ! C’était grotesque ! Il savait parfaitement qui se cachait derrière cette mauvaise farce.

    — Les petites pestes ! grogna-t-il en retournant près de son lit pour récupérer sa lampe torche, abandonnée sur la table de chevet.

    Elles voulaient lui faire peur, mais il ne les laisserait pas se moquer de lui plus longtemps. Non, il allait de ce pas les débusquer et leur dire sa façon de penser !

    Son pantalon et sa chemise passés, la lampe allumée, il quitta sa chambre pour se diriger droit vers l’origine du bruit.

    Il imaginait sans mal Cassandre derrière ce petit récital. Charlotte, elle, aurait été incapable de rester sérieuse plus de deux secondes. Elle devait, au contraire, se tenir dans un coin et pouffer le plus silencieusement possible.

    La lueur de sa torche éclaira une forme. Celle d’une femme aux longs cheveux noirs, assise à même le sol et lui tournant le dos.

    Bien qu’elle ait certainement dû l’entendre approcher, sa voix continuait de s’élever. Imperturbable. Ce n’était d’ailleurs pas le seul son qu’elle produisait. Le second avait quelque chose d’écœurant, d’humide, qui déforma ses lèvres en un rictus agacé.

    — Très bien, Cassandre, fit-il en s’arrêtant à un moins d’un mètre de la jeune femme. Et si vous arrêtiez votre petite farce ?

    La voix mourut et, durant quelques secondes qui lui semblèrent interminables, sa propriétaire n’esquissa pas le moindre geste. Elle resta là, le cou ployant en avant, le corps presque entièrement recouvert par sa robe de chambre imposante, à voiles et froufrous de couleur crème. Un vêtement que même sa grand-mère n’aurait pu revendiquer comme étant de sa génération.

    Puis elle daigna tourner le visage dans sa direction et Pierre dut étouffer une exclamation. Ce n’était pas Cassandre ! Non, elles avaient bien un air de famille, mais le visage était trop allongé, le front trop large et le nez trop long. Avec ses yeux verts et ses sourcils à la courbe mélancolique, celle-ci ressemblait plutôt à…

    Sa main qui tenait la lampe se mit à trembler. Bon sang, mais qu’est-ce qu’elle avait fait à sa bouche ?!

    La femme lui offrit un large sourire qui étira ses yeux en amande, dévoilant des dents maculées de rouge. Du même rouge qui dégoulinait le long de son menton, en un filet baveux qui goûtait en direction de ses cuisses. Ses lèvres retenaient encore prisonniers deux doigts, qui disparaissaient à partir des deuxièmes phalanges derrière ses dents.

    — Bordel ! Mais qu’est-ce que vous… ?!

    La femme laissa doucement ses doigts quitter sa bouche et un filet de bave s’étira à leur suite, à la manière du fil gluant d’une araignée : ce n’étaient plus que d’affreux moignons, rongés jusqu’à l’os.

    La propre bouche de Pierre s’ouvrit sur un cri d’horreur silencieux et, tandis que la jeune femme se redressait, sa main blessée prenant appui sur le mur où elle laissa des traces sanguinolentes, il se mit à reculer. Il n’avait même pas besoin d’y penser, ses pieds agissaient d’eux-mêmes.

    Quelque part, au fond de sa personne, une sirène d’alarme s’était déclenchée. Elle lui intimait de fuir, vite, avant qu’il ne soit trop tard. Malheureusement, toute son attention était dirigée en direction de l’inconnue, dont il ne parvenait à détacher le regard.

    Elle souriait toujours et, sous son menton, la dentelle qui ornait sa poitrine était constellée de tâches écarlates. Il y en avait aussi au niveau de son ventre, et plus bas encore… jusqu’aux genoux.

    Son sourire se fit plus large, si large qu’il sembla s’ouvrir jusqu’aux oreilles. Sa mâchoire produisit un craquement effroyable. Une fois, deux fois, puis elle ouvrit la bouche et sa mâchoire inférieure tomba, se disloqua, pour venir pendre au niveau de ses clavicules. Ses lèvres, elles, s’étiraient à présent bel et bien jusqu’aux oreilles, laissant apparaître une dentition monstrueuse.

    Et un râle rauque, presque un rugissement, s’échappa de sa gorge.

    Aussi Pierre fit-il la première chose sensée qui lui vint à l’esprit : il fit volte-face et prit ses jambes à son cou.

    Erwin Doe ~2013

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  • Quand on parle du loup

    Partie 2



    Chaperon avait longtemps couru après son papillon, s’enfonçant loin, toujours plus loin dans la forêt. Sa course l’avait conduite jusqu’à une clairière lumineuse, où l’insecte lui avait finalement échappé.

    L’espace d’une seconde, elle avait jeté un regard autour d’elle, se rendant compte qu’elle était incapable de retrouver son chemin. Ce petit arbre, là-bas, lui disait vaguement quelque chose, mais… il fallait également avouer que le buisson un peu rabougri situé à l’opposé lui était tout autant familier.

    Puis elle avait baissé les yeux en direction de ses pieds et avait remarqué les fleurs qui, par centaines, recouvraient la clairière. Presque un champ, parfait et paisible, à l’herbe grasse et bien verte. Oubliant qu’elle était perdue, elle s’était accroupie avec l’idée de confectionner un beau bouquet.

    Son panier près d’elle, elle hésitait longuement avant de cueillir une fleur, jetait un œil un peu distrait à celles qu’elle tenait déjà dans sa main, puis se déplaçait de quelques pas, avant de faire son choix.

    Ainsi occupée, elle prêta à peine attention aux craquements qui s’échappaient de la forêt et qui se rapprochaient inexorablement. Un juron s’éleva, puis une forme émargea des fourrés pour s’offrir à sa vue : celle d’un homme blond, aux cheveux en bataille. Mal rasé, le nez rouge et le regard vitreux, un fusil pendait à son épaule.

    Il jeta un coup d’œil maussade autour de lui. Comme un hoquet lui échappait, suivi d’un « Hooo », il leva mollement le pied pour s’avancer, mais ne réussit qu’à s’écrouler au milieu des fleurs.

    Chaperon, qui n’avait pas fait un geste tout le long de cet étrange spectacle, se désintéressa presque aussitôt de l’inconnu, pour s’en retourner à son bouquet.

    Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que l’homme ne donne de nouveau signe de vie.

    Tout d’abord, ce furent les doigts de sa main droite qui remuèrent, puis ceux de sa main gauche. Enfin, il poussa un nouveau « Hoooo » et s’assit.

    L’air absent, il fit de nouveau le tour de la clairière du regard, puis renifla. Une fleur était écrasée contre sa joue.

    Il avisa finalement Chaperon et lança :

    — Dis voir, p'tiote, t’aurais pas vu un loup traîner dans le coin ?

    L’enfant releva son regard bovin sur lui. Dans sa menotte, un bouquet bien trop gros pour elle, d’où des fleurs maltraitées s’échappaient pour venir s’écraser sur ses genoux.

    — Un loup ? répéta-t-elle.

    — Ouais, ouais, c’est ça, un loup !

    — J’en ai vu un.

    Une lueur passa dans les yeux du chasseur, qui abattit ses grosses mains sur ses cuisses, croisées en tailleur.

    — Vrai ? questionna-t-il en se courbant en avant. Près d’ici ?

    Une excitation sauvage se lisait dans son expression. Son sourire était celui d’un prédateur qui a retrouvé la piste de sa proie. En réponse, Chaperon eut un signe de tête négatif et se redressa lourdement.

    — Non. J’en ai vu un toooooooout…, commença-t-elle en se détournant, avant de tendre un doigt.

    Elle hésita, puis se tourna sur sa droite.

    — Tooooout…

    Hésita encore et pointa sa gauche.

    — Toooooout…

    Mais tout où ? Se souvenant qu’elle était perdue, elle abaissa le bras. Derrière elle, le chasseur se grattait le crâne et avait sorti de sous ses couches de vêtements une petite fiole. Il renifla et, sans plus faire attention à elle, se mit à pester :

    — Saloperie de loup. Pourriture de crevure ! Si j’ui refous la main dessus, j’vais pas le louper !

    Intriguée par ce drôle de bonhomme, Chaperon se tourna vers lui.

    — Vous n’aimez pas beaucoup les loups, hein, m’sieurs ?

    Sa fiole portée à ses lèvres, le chasseur lui jeta un regard en biais.

    — Si je les aime ? Moi ? Cette racaille ? Ces bouffeurs de chiens et de gosses ? Ah ça non, p'tiote, j’peux pas les piffer !

    Puis, rebouchant sa bouteille, il baissa le ton, porta une main sur le côté de sa bouche, et poursuivit avec un air conspirateur :

    — Et tu sais pourquoi ? Parce que ces sales bêtes viennent jusque chez vous pour vous provoquer. Elles vous matent par la fenêtre quand vous êtes avec vot' dame. Elles viennent bouffer vos poules, vos chèvres, et même vos mômes, si vous y faites pas gaffe. L’une de ces saloperies s’est payé mon chien pas plus tard qu’la semaine dernière. Une brave bête que j’avais depuis des années. Un compagnon ! Un vrai de vrai ! Et quoi ? Suffit qu’une de ces charognes passe dans le coin pour que CRAC ! (Des deux mains, il mima une mâchoire qui se referme sur sa proie.) Plus de Fido, plus de fidèle compagnon.

    — C’est vrai ça ?

    — Si c’est vrai ? Si c’est vrai, tu dis ? Pour sûr qu’c'est vrai ! (Il avait de nouveau haussé le ton et, du poing, se frappa la poitrine.) Mais cette saloperie sait pas à qui elle s’est attaquée. Elle sait pas que des loups, moi, j’m'en suis payé des dizaines. La chasse au loup, p'tiote, c’est ma spécialité ! Suffit que je vois le bout d’un museau pour que, tac ! (D’un geste vif, il s’était saisi de son fusil et, un œil fermé, le pointa devant lui.) J’appuie sur la détente avant que cette foutue de bordel de saloperie de…

    BANG !

    Dans son excitation, l’homme avait appuyé sur la détente. Le coup frôla de près (De très près même) Chaperon, qui ne s’accorda même pas le luxe de sursauter. Le seul signe que son petit cœur s’était emballé l’espace d’une seconde, fut sa main qui se relâcha pour laisser tomber à terre son beau bouquet.

    Il y eut un silence, un long silence. Puis le chasseur laissa retomber son fusil et dit :

    — 'fin, bref… tu vois le genre, hein ?

    Soudain calmé, il se remit tant bien que mal sur ses pieds. Ses genoux craquèrent sous l’effort et, dans un « haaa » douloureux, il porta une main à son dos. Dans son regard, plus aucune étincelle de vie. Toute la passion qui l’avait animé quelques instants plus tôt s’était envolée.

    Là-dessus, il se détournait pour reprendre sa route dans des « Haaa… foutues années… foutues de foutues années… » quand Chaperon, après un battement de paupières, l’appela :

    — Attendez, m’sieur !

    L’air profondément ennuyé, le chasseur s’arrêta et tourna le cou dans sa direction.

    — Ouais ?

    Avant de répondre, Chaperon saisit son panier et le souleva, non sans difficultés.

    — Dites, vous pourriez pas m’aider à retrouver mon chemin ?



    *

     

    Le loup, qui s’était endormi juste après son copieux repas, fut tiré de ses rêves par de petits coups frappés à la porte. Son ronflement eut un raté et il ouvrit les yeux au moment où une voix annonçait :

    — Mémé, mémé, c’est moi !

    Il battit des paupières et, le museau froncé, chercha à rassembler ses souvenirs. Un peu de bave lui coulait le long du menton. Il ne reconnaissait pas cet intérieur sombre et puant. La surface sous lui était beaucoup trop confortable pour être le carré d’herbes et de feuilles où il avait l’habitude de se coucher, et puis… bon sang, il avait un sacré poids sur l’estomac !

    Il y porta une patte et, au moment où la voix se faisait de nouveau entendre pour dire : « Mémé, je rentre », tout lui revint brusquement en mémoire. La gamine, la vieille qu’il avait avalée tout rond, et puis… oh bon sang !

    — Non ! Attends, n’entre… !

    Mais trop tard, la porte s’ouvrait déjà.

    Au moment où la lumière extérieure vint le frapper, il plongea sous les couvertures et les remonta jusqu’à ses yeux. Il remarqua alors qu’il tremblait et retroussa les babines, dégoûté. Bon sang, ce n’était qu’une gosse !

    La petite s’était à présent avancée dans la pièce et avait refermé la porte derrière elle. Près de l’oreiller, le loup avisa la charlotte que la mère-grand portait avant qu’il ne l’avale. Il s’en saisit et l’enfonça sur son crâne.

    — Viens, mon enfant, dit-il d’une voix chevrotante. Viens donc embrasser ta mémé.

    Chaperon se figea et, pour la seconde fois, le loup vit une expression s’esquisser sur son visage : celle de la défiance.

    — Mais mémé ! Je peux pas : tu es malade.

    — Rien qu’un bécot, mon enfant. Un tout petit bécot sur la joue pour faire plaisir à ta mémé qui se meurt.

    Chaperon hésita. Bien qu’elle soit en général plutôt longue à la détente, elle connaissait suffisamment sa mémé pour comprendre que celle-ci était en train de lui préparer un mauvais coup. Qu’allait-elle faire, une fois qu’elle se serait suffisamment approchée ? Lui éternuer au visage, afin de la faire tomber malade elle aussi ? À moins qu’elle ne lui tire l’oreille pour la punir de son retard. Des scénarios peu réjouissants, mais toujours préférables à celui de se frotter au bâton qu’elle pouvait apercevoir, là, appuyé contre le lit de la vieille femme.

    Oui… tout plutôt que de se faire rosser le dos et les fesses par cet ennemi de toujours, duquel elle n’avait déjà que trop goûté par le passé.

    Aussi, et quoique toujours récalcitrante, elle traîna les pieds jusqu’au lit. Elle ne prenait même plus la peine de soulever son panier, qui raclait contre le plancher derrière elle.

    — Mémé, fit-elle, maman t’a préparé plein de bonnes choses pour t’aider à guérir.

    Sous la couverture, le loup se para d’un sourire carnassier.

    — Ah oui ? Eh bien viens me montrer ça, ma petite. Viens montrer à ta mémé ce que tu lui as apporté.

    L’enfant était à présent à son chevet, à portée de patte. Elle le contemplait fixement, et ce avec une telle intensité que le loup se crut un instant démasqué. Mais non, car la gamine se contenta de remarquer :

    — Mémé, comme tu as de grands yeux aujourd’hui !

    — Oui… eh bien ! C’est pour mieux te voir, mon enfant.

    — Oh dis, mémé, comme tu as de grandes oreilles aussi !

    — C’est pour mieux t’enten… Aïe ! Aïe ! Aïe !

    — Wah, elles sont vraiment très longues ! s’exclama Chaperon, qui avait agrippé entre deux doigts l’une des oreilles du loup et la tirait pour mieux l’inspecter. Et pleines de poils en plus, beurk !

    — Non mais ça va pas ?! Espèce de petite peste !

    La voix du loup n’avait plus rien de celle d’une vieille femme mourante. Rauque et puissante, elle explosa en même temps qu’il faisait un bond pour se redresser, afin de toiser l’enfant de toute sa hauteur. Celle-ci, surprise, eut un petit mouvement de recul et s’exclama :

    — Ah, le loup ! (Puis, jetant un regard autour d’elle.) Mais alors, où est ma mémé ?

    Un sourire en coin retroussa les babines du loup.

    — Ta mémé ? répondit-il en passant une patte sur son ventre rebondi. Je l’ai dévorée tout cru, ta mémé.

    — Tu as mangé ma mémé ?

    Le sourire de son interlocuteur s’élargit.

    — Exactement ! Et maintenant, petit chaperon rouge, commença-t-il en se tassant sur lui-même, ça va être ton tour !

    Et, tous crocs dehors, il se jeta sur l’enfant, dont les doigts de crispèrent sur l’anse de son panier. Celle-ci fit un pas en arrière, banda ses petits muscles et, à deux mains, souleva la lourde corbeille pour la faire voler en direction de son agresseur. L’objet faucha le loup en plein museau et le repoussa rudement en arrière dans un couinement. Emportée dans son élan, Chaperon fit un tour sur elle-même, puis un autre, tandis que le contenu de son chargement volait en tous sens pour s’écraser sur le sol.

    Une patte portée à son museau douloureux, le loup bafouilla :

    — Mais… mais… mais…

    Il n’y comprenait plus rien. De sa vie, c’était bien la première fois qu’il tombait sur une proie comme celle-là. Il avait l’habitude des chasseurs qui le mettaient en joue, l’habitude des chiens qui se jetaient sur lui, mais une enfant… une petite fille, seule, sans défense… ça n’était pas logique !

    Toujours aussi imperturbable, Chaperon lui faisait de nouveau face et, d’un doigt réprobateur, le désigna.

    — Tu es vraiment mal élevé !

    — De… de…

    — Tu pénètres chez les gens, poursuivit la gamine, sans cesser de le montrer du doigt et en faisant un pas en avant. Tu les dévores, (Nouveau pas en avant) puis tu te couches dans leur lit (Encore un pas), tu trompes leurs visiteurs (Un pas de plus), et tu essayes de les dévorer eux aussi. (Buttant contre le lit, elle ne put avancer davantage. Son doigt, lui, touchait presque le nez du loup) Ce n’est pas très gentil, monsieur le loup !

    La patte toujours portée à son museau, ce dernier ne trouva rien à répondre. Une boule avait commencé à se former dans sa gorge et, sans qu’il ne comprenne vraiment pourquoi, des larmes lui picotèrent les yeux. L’espace d’un instant, il se sentit redevenir un louveteau. Un louveteau terrifié par sa mère, après avoir commis une grosse, une très très grosse bêtise.

    Un petit couinement pathétique lui échappa et… il explosa en sanglots.

    — Pardon !

    Secoué de tremblements, il se recroquevilla en boule sur le lit et dissimula son visage entre ses pattes.

    — Pardon, répéta-t-il d’une voix plaintive, semblable à celle d’un gamin qui tente d’obtenir la clémence maternelle. Je… je ne voulais pas… je…

    Un mensonge mais, en cet instant, il se sentait si chamboulé que la culpabilité avait commencé à se mêler au désespoir.

    — Là, là, fit Chaperon en venant lui tapoter l’épaule d’une main. Je ne t’en veux pas, tu sais ?

    Le loup leva sur elle un regard embué de larmes. Son museau coulait et il renifla bruyamment.

    — Mais ta mémé… ta mémé…

    Plus imperturbable et effrayante que jamais, la petite le fixait. Doucement, elle vint poser une main sur sa patte. Presque un geste de réconfort.

    — Ne t’inquiète pas pour ça, lui dit-elle, personne ne l’aimait vraiment, de toute façon.

    Et aussi brusquement qu’elles étaient apparues, les larmes du loup se tarirent. Un froid mordant s’abattit sur lui et il fut pris d’un frisson. Cette gamine… !

    Les mains posées sur les hanches, Chaperon fit deux pas en arrière sans le lâcher des yeux.

    — Et puis, tu sais, fit-elle, si tu as si faim que ça, nous pouvons toujours manger ce qu’avait préparé ma maman !

    Et pour la première fois, ce qui ressemblait à l’ombre d’un sourire se dessina sur ses lèvres naturellement boudeuses…



    … voilà, c’est ainsi que se termine notre histoire. Chaperon et le loup se régalèrent du contenu du panier, avant de se séparer pour s’en retourner chacun chez lui.

    Quant au chasseur… eh bien, après avoir guidé Chaperon, l’homme avait longtemps marché à travers bois. Il avait marché, marché, marché, s’était cogné les pieds plusieurs fois, avait trébuché tout autant, sans oublier de porter sa fiole un peu trop régulièrement à ses lèvres. A un moment, il fut d’ailleurs persuadé d’apercevoir le loup et arma son fusil pour l’abattre. Délire d’alcoolique car, quand il s’était approché de sa victime, il n’avait découvert qu’une vieille souche. Déçu, mais pas découragé, il avait voulu l’enjamber, s’était emmêlé les pieds, et avait chuté la tête la première.

    S’il râla, il ne s’en releva pas pour autant et, l’esprit totalement abruti par l’alcool, avait finalement plongé dans un sommeil agité…

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Quand on parle du loup ?

    Partie 1



    Il était une fois, un petit village construit en bordure de forêt. Un lieu généralement paisible, mais dont la quiétude était, cet après-midi-là, brisée par les appels d’une femme.

    — Chaperon ! Chaperon !

    Les mains à hauteur de sa bouche, en forme de porte-voix, elle se tenait derrière la petite barrière en bois qui encadrait son jardin. Un chiffon recouvrait ses cheveux et elle était vêtue d’une robe toute simple, un peu rustique, ainsi que d’un tablier qui ceignait sa taille épaisse. Aux pieds, des sabots qui avaient vu des jours meilleurs.

    — Bon sang, s’exaspéra-t-elle. Mais où est encore passée cette fichue gamine ?

    Sur le palier de la maison voisine, le vieux Gontran mâchouillait un morceau de réglisse. Ses mains fripées, crispées sur le pommeau de sa canne, et le menton posé dessus, il contemplait l’horizon d’un air absent. Sourd, et aussi myope qu’une taupe, il ne prêtait aucune attention à la femme qui, d’un pas lourd, s’en retournait en direction de son habitation.

    Une main posée sur sa hanche, une autre se balançant mollement dans le vide, celle-ci grommelait tout bas à l’encontre de sa fille : comme trop souvent, celle-ci n’était jamais là quand elle avait besoin d’elle. Le nez baissé en direction du sol, elle le releva en entendant l’un des buissons, situés près de la porte, frémir. Elle y jetait un vague regard quand soudain…

    — BOUH !

    … une ombre surgit de derrière.

    Dans un cri de panique, la femme eut un mouvement de recul et manqua de trébucher. Ses bras se mirent à battre l’air, comme s’ils espéraient par ce mouvement grotesque la sauver de la chute qui se profilait. Elle était d’ailleurs persuadée de s’écrouler quand, par elle ne savait quelle sorte de miracle, elle parvint finalement à retrouver son équilibre. Une main portée à l’emplacement de son cœur, elle adressa un regard furieux à la petite forme qui la fixait de derrière sa cachette.

    — Chaperon ! hurla-t-elle, et sa voix éclata si fort qu’elle parvint même à faire sursauter le père Gontran. Combien de fois t’ai-je demandé de ne plus faire ça ?!

    L’enfant la contempla de ses yeux bovins, aux paupières tombantes.

    C’était une gamine parfaitement inexpressive, aux sourires rares, aux rires également, et aux colères inhabituelles. Les adultes, comme les enfants, l’évitaient, tant ils se sentaient mal à l’aise en sa présence. Elle n’avait rien de mignon et même sa mère, à dire vrai, avait du mal à supporter son regard de poisson mort.

    À ceux qui l’interrogeaient parfois sur les capacités émotives plus que limitées de sa progéniture, elle jurait que celles-ci ne tenaient pas du côté de sa famille. Oui, c’était forcément la faute du père, dont tous gardaient le souvenir d’un homme aimable, mais trop passif. Et comme le concerné n’était plus de ce monde pour la détromper, personne ne s’aventurait à mettre en doute sa parole, avec l’excuse que de toute façon, ça ne pouvait plus faire beaucoup de tort à ce pauvre vieux Louis !

    Chaperon porta une main potelée à ses cheveux noirs, mal peignés, et se gratta pensivement le cuir chevelu. Sur le bout de son nez, une tache ronde, sombre, souvenir du chocolat qu’elle avait bu le matin même. Ses doigts, eux, étaient d’une saleté repoussante.

    En les apercevant, sa mère eut un soupir, mais renonça à lui faire la morale. Elle savait d’expérience que ce serait une perte de temps. Chaperon oubliait tout, et encore plus ce qui touchait au domaine de la propreté. Oh, ce n’était pas une mauvaise gamine, mais il fallait reconnaître qu’elle avait le cerveau aussi troué qu’un gruyère. Encore une tare du père, ça ! Forcément ! Personne chez elle n’était aussi stupide.

    — Allez, viens un peu par ici, ma fille ! J’ai besoin de toi.

    Là-dessus, elle passa le pas de la porte et pénétra dans son habitation, la petite trottinant docilement sur ses talons.

    Sur la table du séjour trônait un panier en osier, recouvert d’un napperon à carreaux. En l’apercevant, Chaperon sentit venir le coup fourré, craintes que sa mère confirma aussitôt :

    — Ta grand-mère est malade, expliqua-t-elle en s’arrêtant près de la table. Très malade, même, à ce qu’on raconte. La pauvre vieille est clouée au lit et n’a même plus la force de se lever pour aller pisser dans son pot. Alors pour se préparer quelque chose à manger… j’ai beau ne pas l’aimer, je ne vais tout de même pas la laisser mourir de faim !

    Elle disait ça, mais elle se gardait le rôle le plus facile. Car Chaperon savait qu’elle ne se donnerait pas la peine d’apporter ces provisions chez la mémé, les deux femmes ne pouvant se voir en peinture. Histoires de grandes personnes, à ce qu’il semblait. Le genre d’histoire que l’on ne confiait pas à une gamine un peu étourdie parce que, de toute façon, qu’est-ce qu’elle y comprendrait ?

    Il n’empêchait que ces querelles ne l’arrangeaient pas. Elle n’avait aucune envie d’aller voir sa grand-mère, d’autant que celle-ci ne l’aimait pas davantage. Pire encore, elle ne se privait jamais de la pincer, et lui faisait faire toutes ses corvées chaque fois qu’elle avait le malheur de montrer le bout de son orteil.

    — Je lui ai préparé deux-trois bricoles, poursuivit sa mère en soulevant légèrement le napperon. De quoi la requinquer un peu. Tu vas les lui apporter et lui tenir compagnie, c’est compris ? Si elle a du mal à se nourrir seule, aide la, mais surtout, sois de retour avant la nuit. Je n’ai aucune envie d’envoyer les hommes à ta recherche parce que tu te seras encore perdue !

    Chaperon approuva d’un signe de tête. Son expression était si vide, et si stoïque, qu’il était difficile d’imaginer qu’elle rechignait à la tâche.

    — Entre nous, ma fille, grommela sa mère, je préférerais que cette vieille carne y passe mais, bah ! Pas question qu’on dise ensuite que c’est de ma faute. Je connais nos voisins : ils ont beau la détester au moins autant que moi, personne n’oserait l’avouer. Comme si quelqu’un ici la regretterait !

    Sans un mot, Chaperon saisit le panier qu’elle lui tendait et partit en avant sous son poids. Elle eut un reniflement, à hauteur de l’objet, et se demanda si sa mère lui avait également préparé un petit quelque chose. Ce qui, après tout, serait la moindre des politesses en échange de son sacrifice !

    — Et pense à embrasser ta grand-mère de ma part, hein ? lui fit sa mère, en la poussant en direction de la sortie. Qu’elle n’aille pas encore se plaindre que je lui manque de respect.

    L’enfant n’eut pas le temps de répondre qu’elle se retrouvait déjà sur le palier et que la porte claquait derrière elle. Avec une moue, elle rabattit son chaperon rouge sur son crâne. De l’autre côté de la rue, le père Gontran se tenait toujours à la même place, un sourire étirant ses lèvres fines. Et plus loin, encore plus loin, la forêt se dessinait…



    *

    Son lourd panier au bras, Chaperon remontait le petit chemin de terre qui devrait la mener jusque chez sa grand-mère. Les adultes, souvent, lui avaient conseillé de ne jamais s’en éloigner, conscients que tête en l’air comme elle l’était, il lui serait facile de se perdre. « Suis la route, toujours la route, sans jamais t’en écarter d’un centimètre et tu devrais arriver à une petite bicoque. Tu ne peux pas te tromper ! »

    Et tandis que l’enfant se remémorait ce conseil, à l’horizon, une ombre se déplaçant sur deux pattes, imposante et courbée, se faufilait entre les arbres. Cette silhouette, c’était celle du loup. Il avait vu Chaperon arriver de loin et, mis en appétit, avait couru jusqu’au chemin. L’eau déjà à la bouche, il se dissimula derrière un arbre, situé en bordure de route. Un sourire gourmand découvrit ses crocs et, amusé, il écrasa une patte contre sa truffe, afin d’étouffer un gloussement.

    Aussitôt qu’elle serait à portée de patte, il lui bondirait dessus et la goberait tout rond !

    Mais une minute s’écoula… puis deux… puis cinq… puis huit et le loup, qui commençait sérieusement à s’impatienter, passa le museau hors de sa cachette. Un hoquet de surprise lui échappa : l’enfant n’était plus visible nulle part.

    Refusant d’en croire ses yeux, il gagna le chemin et jeta un regard tout autour de lui. Devant, derrière, sur les côtés, et même en l’air (Car avec ces humains, on ne savait jamais !), mais rien à faire, la gamine restait invisible. Terriblement frustré, son estomac se mit à rugir.

    — Cette petite idiote ! s’agaça-t-il en remontant le chemin. Où a-t-elle pu se volatiliser ?

    Mais il n’avait pas fait dix mètres qu’un craquement, dans les broussailles, s’élevait. Ses yeux s’écarquillèrent. Ou il avait la berlue, ou ce buisson venait de bouger !

    Intrigué, il s’approcha, tendit le museau en avant, les narines frémissantes, quand soudain…

    — Bouh !

    — AAAAH !

    Le loup fit un bon en arrière et fut sur le point de prendre ses pattes à son cou, quand il remarqua que la petite forme, qui venait de surgir comme un diable hors de sa boîte, n’était autre que l’enfant qu’il cherchait. Celle-ci, sans manifester le moindre signe de satisfaction, ni même de peur à son égard, quitta sa cachette de branchages en traînant derrière elle son panier. Les mèches de cheveux qui dépassaient de sous son chaperon rouge, et qui étaient déjà bien dépeignées, arboraient à présent quelques petites branches couvertes de feuilles vertes.

    La surprise du loup laissa place à la colère. Humilié, il se redressa de toute sa taille et tonna d’une grosse voix :

    — Sale petite peste ! Tu te crois drôle, peut-être ?

    Mais à voir le regard que lui adressa la gamine, il était clair que cette idée ne lui avait pas un seul instant effleuré l’esprit. Le vide qu’il put y lire le mit mal à l’aise et il se surprit à se ratiner. Quant à elle, elle se contentait de le fixer de ses gros yeux aux lourdes paupières, la lippe légèrement pendante.

    Une attitude qui, pour quelqu’un ayant l’habitude de voir les gens trembler ou s’enfuir devant lui, se révélait déstabilisante.

    — Salut ! fit Chaperon en levant une main pour le saluer.

    À cause du poids de son panier, elle penchait de façon grotesque sur la gauche.

    Nerveux, et un peu perdu, le loup leva une patte.

    — Heu… salut… (Et pris d’un doute :) Heu… dis-moi… sais-tu au moins qui je suis ?

    — Bien sûr : tu es le loup.

    — Et… je ne te fais pas peur ?

    — Non.

    — Mais pourquoi ?!

    Chaperon inclina la tête sur le côté et se gratta la joue, une moue retroussant sa lèvre inférieure.

    — Ben… c’est que tu n’es pas si terrible. Tu sais, en comparaison, ma mémé, elle, elle fait vraiment peur.

    — Ta… mémé ?

    Non mais qu’est-ce qu’elle était en train de lui chanter celle-là ?!

    — Mais oui ! Ma mémé qui est malade et chez qui je me rends. Tu vois ça ? C’est ma maman qui lui a préparé plein de bonnes choses. Tout ça parce que « la pauvre vielle n’a même plus la force de se lever pour aller pisser dans son pot ».

    De plus en plus perdu, le loup s’enquit :

    — Et… ta mémé… elle vit près d’ici ?

    Pour la première fois, il lui sembla que la petite eut une réaction. Une vraie réaction ! Ses sourcils se haussèrent de quelques millimètres, ses paupières également, et il eut la désagréable impression qu’elle le jugeait.

    — Tout au bout du chemin, répondit-elle sur un ton qui signifiait clairement que tout le monde savait ça. Elle vit là-bas. Tooooout là-bas (Et elle tendit un doigt en direction de l’horizon), dans une petite maison, entourée par trois gros arbres.

    — Aaaah, cette vieille-là…

    Se grattant le dessous du museau, le loup posa les yeux sur le poignet dodu de l’enfant et sentit la salive lui venir aux babines. Bon sang, cette gamine avait peut-être un grain, il n’empêchait qu’elle était sacrément appétissante ! Rien à voir avec tous ces lapins rachitiques dont il devait généralement se contenter, ces souris trop maigres ou ces marcassins à la peau trop dure. Son estomac s’éveilla dans un long gémissement et il porta une patte à son museau dégoulinant.

    Chaperon, elle, avait recommencé à le fixer de son regard de poisson mort. Inconsciente du danger, elle restait là, bêtement, à attendre il ne savait trop quoi. Une proie parfaite !

    Dévoilant ses crocs, il s’apprêtait à se jeter sur elle quand, quelque part sur sa gauche, lui parvinrent des craquements inquiétants. Il dressa l’oreille et, tournant le museau dans leur direction, huma l’air. L’intrus n’était pas encore visible, mais il gagnait du terrain. Ça craquait de partout sur son passage et l’air charriait une odeur d’homme, de sueur et d’alcool, mais surtout de poudre à canon.

    À n’en pas douter un chasseur et cet imbécile venait droit sur eux !

    Apeuré, il fit un pas en arrière et posa les yeux sur sa proie. Jamais il n’aurait le temps de la dévorer avant que l’autre n’arrive !

    Il avança de nouveau vers elle, avec hésitation… ou peut-être que si ?

    Mais au moment où il ouvrait tout grand sa gueule, un nouveau craquement, encore plus proche, se fit entendre, produisant chez lui un fabuleux bond en arrière. Son regard balaya les alentours, sans parvenir à se poser sur un point précis.

    Non… décidément, non, l’autre serait sur lui avant qu’il n’ait terminé. C’était dommage, mais mieux valait mettre les voiles tant qu’il en avait encore l’occasion.

    — Bon, eh bien, fit-il en levant une patte pour saluer l’enfant, à une prochaine fois, petit chaperon rouge.

    Suite à quoi, il s’en fut au pas de course.

    Le suivant des yeux, Chaperon se fit la réflexion que pour un drôle d’animal, c’était là un drôle d’animal !

    Son lourd panier commençant à lui faire mal à l’épaule, elle le changea de bras et se remettait en route quand un papillon vint voler devant son nez. Elle tourna sur elle-même et le vit s’éloigner sur sa droite.

    L’espace d’un instant, elle hésita, se contentant de l’observer avec envie. Puis, les recommandations des adultes derrière elle, elle quitta le chemin pour courir à sa suite.



    *



    Le loup n’avait toujours pas retrouvé la sécurité des bois et remontait le chemin de terre au pas de course. S’il avait tout d’abord pensé s’enfoncer dans la forêt pour mettre le plus de distance entre lui et le chasseur, le récit du petit chaperon rouge lui avait donné une bien meilleure idée. La gamine avait dit qu’elle se rendait chez grand-mère. Une grand-mère malade, et donc affaiblie, qui ne serait pas difficile à maîtriser.

    Le torse bombé, il haletait, la langue pendant hors de sa gueule. Autour de lui, le paysage défilait, la végétation se faisant de plus en plus sombre et touffue.

    Bientôt, il aperçut la bicoque du bout du chemin. Entourée de trois arbres imposants, qui semblaient la garder, elle donnait l’impression d’être inhabitée avec ses volets tirés et son absence de tout signe de vie aux alentours.

    À bout de souffle, il écrasa une patte contre la porte et, courbé en avant, tenta de reprendre contenance. Sa respiration sifflait un peu, si bien qu’il porta sa seconde patte à son torse, là où battait son cœur affolé. Décidément, il commençait à se faire vieux !

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ?

    Les cris s’étaient élevés si brusquement qu’ils le firent sursauter et lâcher un petit couinement aigu. Honteux, il écrasa ses deux pattes contre son museau.

    — C’est toi Chaperon ?

    La voix, qui provenait de l’intérieur de l’habitation, était sèche et mauvaise. Pas du tout le genre de voix que l’on imaginerait chez une mamie aimante. Non, c’était plutôt celle d’une harpie, de ces mauvaises femmes qui aimaient pincer leurs petits-enfants et mettre les adultes dans l’embarras, tout en savourant le fait qu’elles soient trop vieilles pour que quiconque puisse oser lever la main sur elles.

    Discrètement, le loup se racla la gorge. Puis, d’un doux pépiement, qu’il espéra convaincant, répondit :

    — Oui, mémé, c’est moi. Ouvre vite !

    Une toux difficile lui parvint. Puis la vilaine voix revint à la charge, plus sèche que jamais :

    — Tu crois peut-être que je suis en état de me lever, mauvaise fille ?

    — Mais…

    — Tire donc la bobinette et la chevillette cherra !

    Tire la… quoi donc ?

    Perdu, le loup contempla la porte en se demandant à quoi une bobinette pouvait bien ressembler et ce qu’il devait comprendre par chevillette. Il ignorait, bien sûr, que la vielle femme avait pour habitude de faire tourner sa petite fille en bourrique avec ce type d’énigmes. L’enfant passait généralement plus de dix minutes à chercher d’obscurs objets, avant que sa grand-mère, lassée de sa blague, ne finisse par venir lui ouvrir.

    Toutefois, le loup était loin d’être aussi patient, ni encore moins naïf. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que l’on se payait sa tête et fit donc la première chose qui lui vint à l’esprit : il abaissa la poignée de la porte et constata que celle-ci n’était pas fermée à clef.

    À l’intérieur, l’unique pièce de l’habitation était sombre. Les volets tirés laissaient tout juste passer la lumière extérieure, de fait qu’on devinait, plus qu’on ne voyait, la forme des meubles qui l’encombraient. Le lieu sentait la maladie, la vieillesse, mais aussi l’urine et la sueur. Dans son lit, la couverture rabattue jusqu’au menton, la grand-mère eut un vilain reniflement.

    — Déjà entrée ? À croire que tu commences à devenir intelligente.

    Puis elle fut prise d’une quinte de toux si violente, qu’elle donna l’impression de chercher à cracher ses poumons. Le loup avança à pas feutrés, les babines retroussées en signe de dégoût.

    — Eh bin, reprit la grand-mère en reniflant, ne reste pas plantée là comme une idiote ! J’ai faim et va te falloir m’aider à manger. Est-ce que ta bonne à rien de mère a pensé à me préparer quelque chose ?

    Sans répondre, le loup s’approcha encore davantage et la vieille, qui avait une très mauvaise vue, plissa les paupières.

    — De dieu ! Mais c’est que t’as eu une sacrée poussée de croissance, ma fille ! Ça ne t’arrange décidément…

    Mais la fin de sa phrase mourut dans sa gorge quand elle reconnut son visiteur. Son corps se raidit et, tandis qu’un hurlement menaçait de lui échapper, le loup sourit et se jeta sur elle pour la dévorer…

    Erwin Doe ~ 2014

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  •  Mon ami Maxence

     

    1

    C’était un enfant étrange. Pas vraiment grand, pas vraiment petit, au visage mince et aux yeux bleus, presque gris.

    C’était mon ami, et peut-être même mon meilleur ami.

    On disait de lui que c’était un gentil garçon, doux et amical, qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Moi qui le connaissais bien, je savais que c’était vrai, mais aussi, et surtout, que c’était un garçon très étrange.

    Ses cheveux, par exemple… ses cheveux courts et bouclés, d’un blanc immaculé.

    Au début, je me moquais de lui. Je le traitais même de menteur quand il m’affirmait que c’était là sa couleur naturelle. Je lui disais que c’était impossible. Que, du haut de ses sept ans, il ne pouvait avoir les cheveux d’un vieux monsieur.

    Chaque fois, il se contentait de sourire, d’un sourire étrange… un peu comme s’il se moquait de moi et de mon scepticisme. Une attitude qui m’agaçait au point que c’était finalement moi qui repartais vexé.

    Je le boudais un jour ou deux, puis nous redevenions amis. Car, enfin, c’était moi qui l’avais cherché !



    2

    Maxence et moi habitions le même quartier, à une rue l’un de l’autre.

    Un jour que nous jouions dans le jardin de mon papy Grosse Moustache, il se pencha à mon oreille et me chuchota :

    — Tu sais, le monsieur que tu connais n’est pas mon vrai papa.

    Assis sur l’herbe, un ballon entre les mains, j’avais levé mon regard chocolat sur lui pour le fixer avec étonnement.

    — Alors c’est qui ton vrai papa ?

    Il avait levé un doigt, pour me désigner le ciel, qui était d’un bleu limpide ce jour-là.

    — Mon papa à moi, il est là-haut !

    En silence, j’avais contemplé les quelques nuages qui évoluaient lentement au-dessus de nos têtes. Un froncement de sourcils était venu plisser mon front. Soudain, je me sentais très triste.

    — Alors… ça veut dire qu’il est mort ?

    Installé près de moi, mon ami avait secoué sa tête blanche de gauche à droite.

    — Non, tu ne comprends pas : mon papa n’est pas comme nous. Lui, il est né au ciel !

    — Je ne te crois pas !

    Il avait ramené ses jambes contre lui et, sans me regarder, la tête posée sur ses genoux, avait conclu :

    — De toute façon, tu ne me crois jamais.

    Incertain, je l’avais fixé. À cette époque, j’avais déjà cessé de le traiter de menteur à cause de sa couleur de cheveux. En effet, je savais depuis peu que Maxence ne mentait jamais. Non pas qu’il soit plus honnête que la plupart des enfants de notre école, mais simplement parce qu’il en était incapable.

    En classe, quand il avait oublié de faire un devoir, ou qu’il commettait une bêtise, il ne cherchait jamais à nier ou bien à inventer une excuse. Au contraire, il disait la vérité et acceptait sa punition.

    Une ou deux fois, je me souviens l’avoir forcé à mentir. Juste pour voir ce qu’il se passerait. Et chaque fois, Maxence avait ouvert la bouche, l’avait refermée, l’avait ouverte de nouveau, sans qu’aucun son n’en sorte jamais.

    Mais même en sachant cela, je ne parvenais pas à croire à son histoire. Car enfin, personne ne vivait là-haut ! Personne, à part peut-être…

    — Ton papa, c’est Dieu ?

    Ma question l’avait fait rire.

    — Je ne suis pas le petit Jésus, Julien.

    — Mais alors, comment tu sais que ton papa est là-haut ?

    — Parce qu’il me l’a dit.

    À cette réponse, mes yeux s’étaient écarquillés.

    — Parce que tu l’as déjà vu ?

    — Oui…

    — Et comment il était ?

    En réponse, Maxence avait mené un doigt à ses lèvres.

    — C’est un secret.



    3

    Maxence ne pleurait jamais, ou presque… parce que quand il pleurait, ses larmes étaient aussi rouges que le sang.

    Je me souviens qu’un jour, en classe, la maîtresse l’avait grondé au point que ses yeux s’étaient embués. Puis ses larmes avaient commencé à couler le long de ses joues et à maculer sa peau de traînées sanguines. À leur vue, mademoiselle Sophie avait brusquement pâli et avait dû s’asseoir pour ne pas s’écrouler.

    Terrifiés au moins autant qu’elle, nous nous étions tous mis à hurler, parfois même à pleurer, certains que Maxence allait mourir. Je crois que c’est notre détresse qui lui avait permis de se consoler. Il avait essuyé ses joues contre la manche de son pull et avait repris le contrôle de ses émotions.

    Quand elle s’était sentie un peu mieux, mademoiselle Sophie l’avait envoyé à l’infirmerie, avant d’appeler sa maman pour lui rapporter l’incident. Mais à l’autre bout du fil, l’inquiétude n’était pas partagée.

    — Vous dites que c’est normal ? répétait mademoiselle Sophie dans le couloir, l’oreille vissée à son téléphone portable. Vous êtes tout à fait sûre ?

    Et en effet, ça l’était et ce depuis sa naissance. Et comme aucun médecin n’était parvenu à comprendre les raisons de cette étrangeté, sa famille avait appris à vivre avec.

    Ce jour-là, j’étais resté recroquevillé derrière mon pupitre, même à l’heure de la récréation. J’avais eu si peur pour Maxence que je priais pour ne plus jamais le voir pleurer. Plus jamais, jamais, jamais !

    C’est pourquoi, par la suite, il m’est arrivé de faire preuve d’une légitime, mais injuste, lâcheté.

    Comme lors de cette après-midi où nous jouions dans le jardin de papy Grosse Moustache.

    L’accident qui devait survenir était en partie de ma faute, et en partie de la sienne. Car si c’était moi qui me chargeais de pousser le plus fort et le plus haut possible la balançoire où il s’était installé, je le faisais uniquement sur sa demande : il pensait, en effet, que s’il se balançait assez haut, alors il pourrait atteindre le ciel et rejoindre son papa.

    Une main tendue en avant, il m’encourageait d’une voix toujours plus énergique. Tant et si bien qu’à un moment, il fut éjecté, non pas en direction des nuages, mais de la pelouse. Ses fesses avaient quitté la planche en bois de la balançoire et je le vis faire le plus beau vol plané auquel il ne me fut jamais permis d’assister.

    Dans un cri, il avait lourdement atterri sur le ventre. Sa tête avait cogné contre le sol, tandis qu’il se rappait les mains et les genoux au passage.

    Quelques secondes plus tard, les premiers sanglots s’étaient élevés.

    À quelques distances de lui, je m’étais figé. Incapable que j’étais de faire un pas en avant. Incapable de trouver le courage de lui porter secours. Car le spectacle qui m’attendait, là-bas, à quelques mètres, me glaçait le sang.



    4

    Un samedi, papa et maman durent accompagner papy Grosse Moustache à l’hôpital. La nuit était déjà tombée et, comme mon pépé avait appelé pour nous apprendre qu’il ne se sentait pas bien, papa avait sorti la voiture du garage pour me déposer chez Maxence.

    Nos parents n’étaient pas exactement des amis. Plutôt des connaissances. Des gens qui se côtoyaient de temps à autre parce que leurs fils étaient amis.

    On m’avait donc remis entre les mains protectrices de madame Louvancourt et, comme j’avais déjà dîné, et qu’il se faisait tard, je fus envoyé au lit avec mon ami.

    Couchés l’un à côté de l’autre, nous avions longtemps chuchoté dans le noir. Puis, alors que la torpeur nous gagnait, Maxence m’avait murmuré :

    — Tu sais, je suis sûr que ton papy sera heureux là-haut.

    Sur le moment, je n’avais pas bien compris ce qu’il entendait par là. Je n’avais même pas cherché à le questionner. Mes paupières étaient lourdes et je n’aspirais plus qu’à une chose : dormir.

    De fait, ce ne fut que le lendemain matin que je devais avoir ma réponse. Je prenais mon petit déjeuner quand madame Louvancourt m’avait pris par la main pour m’entraîner à l’écart. Elle avait eu un appel de mes parents : mon papy Grosse Moustache venait de monter au ciel.



    5

    Maxence était un vrai casse-cou, bien plus que je ne le serai jamais. Agile comme un singe, et aussi confiant qu’un acrobate, il était rare de le voir se faire vraiment mal. Je l’enviais, autant que j’avais peur pour lui chaque fois que lui prenait l’envie d’exécuter quelques numéros.

    Comme nous grandissions, nous pouvions de plus en plus souvent rentrer seuls de l’école. Dans ces moments, Maxence aimait grimper sur les murs que nous longions. Il se hissait dessus sans difficultés puis, tandis que des chiens se mettaient à aboyer de l’autre côté, continuait sa route d’une démarche assurée.

    Il m’avait souvent proposé de l’imiter, mais j’avais toujours refusé. Je n’avais pas son sens de l’équilibre, et je savais que je ne parviendrai qu’à me faire mal.

    Ce fut lors d’une de ces fins d’après-midi que je décidais de le questionner. Mon cartable sur le dos, qui m’écrasait sous son poids, je tentais de ne pas me laisser distancer par mon ami. Le souffle court, je lui lançais :

    — Dis, comment tu savais que mon pépé allait monter au ciel ?

    Maxence s’était arrêté pour me fixer de ses yeux bleus-gris. Son expression, à cet instant, était si étrange que je fus incapable de la déchiffrer.

    — Parce que mon papa me l’avait dit.

    — Quoi ? Mais quand ça ?

    Debout sur son mur, la lanière de son cartable passée autour des épaules, il m’avait répondu :

    — Un peu avant que tu n’arrives. Il est venu me voir dans ma chambre pour me dire que ton pépé allait partir avec lui.

    J’avais ouvert la bouche sur un cri muet.

    — Tu mens !

    — Tu dis ça, mais en fait je suis sûr que tu me crois.

    Et, comme s’il n’avait aucun doute sur la question, il avait repris sa route sans se soucier de savoir si je le suivais ou non. Renfrogné, je lui avais finalement emboîté le pas et nous avions passé les secondes suivantes dans le silence le plus complet. Sur mes lèvres, une moue septique.

    — Tu sais…, commença-t-il, alors que nous arrivions au bout de a rue. Moi aussi je monterai bientôt au ciel.

    J’avais levé les yeux dans sa direction. Sur mon visage, la panique commençait à se faire visible.

    — Tu… tu veux dire que tu vas mourir toi aussi ?

    En signe de négation, Maxence avait secoué la tête. Nous nous étions de nouveau arrêté et, cette fois, mon ami me regardait bien en face.

    — Non, mon papa va simplement venir me chercher.

    — Ton vrai papa ?

    — Oui.

    Puis il avait sauté du mur pour me rejoindre.

    Les lèvres pincées, j’avais senti les larmes me monter aux yeux. J’aurais pu le traiter de menteur mais, au fond de moi, je savais qu’il me disait la vérité. Mon ami allait partir. M’abandonner, et moi, moi, je ne pouvais rien y faire.

    — Alors, fis-je, en baissant la tête d’un air pathétique. Alors on ne se verra plus jamais ?

    Maxence avait ri.

    — Toi aussi tu monteras au ciel, un jour.

    J’avais redressé la nuque, avant de méditer sur ces paroles. Il disait vrai mais, pour un petit garçon, c’était un peu déprimant d’y penser.

    — Dans ce cas… est-ce qu’on pourra de nouveau jouer ensemble ?

    Un sourire avait étiré ses lèvres. Un beau sourire, plein de gentillesse, comme il lui arrivait parfois de m’en offrir.

    — Je te le promets…



    6

    La dernière fois que je devais voir mon ami, nous nous trouvions tous les deux dans sa chambre. Le temps n’était pas suffisamment mauvais pour nous priver d’aller jouer dehors, mais sa maman détestait que nous allions dans le jardin. De peur, selon elle, que nous piétinions ses fleurs.

    Alors, à la place, nous restions à l’intérieur, à jouer aux petites voitures et aux petits soldats, sur la moquette.

    Mais ce jour-là, Maxence n’avait pas le cœur à faire la guerre, ni même la course. Depuis mon arrivée, il m’avait à peine adressé un mot. Il se contentait de rester debout devant la fenêtre, les yeux levés en direction du ciel.

    Comme celle-ci était ouverte, un courant glacé me faisait frissonner.

    — Maxence, ferme s’il te plaît ! Si je tombe malade, maman ne sera pas contente.

    Il m’avait jeté un regard en coin, avant d'hausser les épaules.

    — Je peux pas… il va arriver.

    Curieux, j’abandonnais quelques instants mes petites voitures pour questionner :

    — Qui donc ?

    — Mon papa.

    Les yeux ronds, je me redressais.

    — Ah bon ? Quand ? Quand ? Tu crois que je pourrai le voir ?

    À l’idée de cette rencontre, j’étais soudain très excité et un sourire stupide étirait mes lèvres.

    Maxence avait mis un moment à me répondre. Hésitant, il m’avait longuement fixé, avant de soupirer.

    — Je sais pas… peut-être.

    — Hourra !

    Heureux, je m’étais mis à sauter aux quatre coins de la pièce, dans une danse désordonnée qui ne devait pas être très belle à voir. Dans mon emportement, je finis toutefois par trébucher sur une petite voiture et me retrouvais à terre, cul par-dessus tête. Le regard dénué de chaleur de Maxence ne m’avait toujours pas lâché et je m’empressais de me remettre debout en tirant la langue d’un air gêné.

    Je me faisais d’ailleurs la réflexion que je pouvais être sacrément empoté, parfois, quand le phénomène se produisit.

    Tout d’abord, il y eut une lumière. Une lumière aveuglante, qui commença à irradier de derrière mon ami. Si violente et si pure que son éclat éclipsait le blanc de ses cheveux, me donnant l’impression qu’elle s’échappait de son crâne. Mes yeux s’étaient mis à pleurer et je finis par les détourner, incapable d’en supporter davantage.

    — A bientôt, Julien…

    Puis la lumière avait explosée dans la chambre, me rendant complètement aveugle.

    Aujourd’hui encore, j’ignore combien de temps je suis resté ainsi prostré, le visage entre mes mains, à attendre que la vue me soit rendue. Mon esprit était brumeux, comme si je me trouvais au beau milieu d’un rêve.

    Et quand je revenais à moi, je constatais que Maxence avait disparu.



    7

    Après cet événement, j’étais resté sans savoir comment me comporter.

    Que devais-je faire ? Rentrer chez moi ? Attendre que papa vienne me chercher comme prévu ? Ou apprendre à madame Louvancourt que son fils avait quitté la terre pour rejoindre son vrai papa au ciel ?

    La question me tournait dans la tête au point de me donner la migraine. Et je n’avais d’ailleurs toujours pas trouvé de réponse quand la maman de mon ami était entrée dans la chambre avec deux verres de lait qu’elle nous destinait.

    Me voyant seul, elle avait un instant froncé les sourcils, avant que son regard ne se porte en direction de la fenêtre.

    — Ne me dis pas que Maxence est allé jouer dehors ? Il sait pourtant qu’il n’a pas le droit !

    Je sentais l’agacement monter en elle, et ce fut donc d’une toute petite voix, à peine audible, que je lui répondais :

    — Maxence est parti…

    — Pardon ? Qu’est-ce que tu dis Julien ?

    — Maxence est parti rejoindre son papa. Là-haut, au ciel.

    Puis j’avais levé les yeux en direction des nuages. Elle m’avait imité, tout d’abord sans comprendre, puis avait pesté :

    — Ma parole… mais qu’est-ce que ce petit imbécile est encore allé m’inventer ?

    Elle s’était débarrassée de son chargement sur un meuble, puis avait quitté la maison par la porte de derrière. Pendant quelques minutes, je l’avais entendu appeler son fils. Sa voix, tout d’abord impatiente, puis colérique, s’était finalement faite inquiète. Je m’étais redressé au moment où elle revenait en direction de la maison au pas de course. Son visage était blafard.

    Là-dessus, monsieur Louvancourt était rentré du travail et avait découvert sa femme en pleine panique. Je les avais entendus discuter dans le couloir. Lui ne semblait pas encore très inquiet, mais il décida tout de même de ressortir la voiture du garage pour aller faire le tour du quartier. En pure perte, bien sûr.

    À son retour, la peur l’avait gagné lui aussi et ils avaient appelé la police.

    « Enlèvement », telle fut la conclusion des forces de l’ordre. Un gros monsieur en uniforme était venu me voir et m’avait questionné. Il m’intimidait et j’avais bien été obligé de lui raconter mon histoire. Celle de mon ami partant rejoindre celui qu’il appelait son vrai papa, là-haut, au ciel.

    Entre-deux, mon papa à moi était arrivé. L’annonce du drame l’avait bien plus chamboulé que je ne l’aurais cru et il était resté un petit moment avec les parents de mon ami, à leur prodiguer le peu de réconfort dont il était capable. Tâche d’autant plus ardue que le fait que ce ne soit pas son enfant à lui qui ait été enlevé ne jouait pas en sa faveur. Car d’une certaine façon, je crois que madame Louvancourt lui en voulait.

    Pourquoi leur enfant et pas le sien ? Pourquoi, alors qu’ils jouaient tous deux dans la même pièce ?

    Au bout d’une quinzaine de minutes, mon père avait finalement arrêté les frais et, après une poignée de main échangée avec les éprouvés, il m’avait ramené chez nous.



    8

    Comme on s’en doute, Maxence ne fut jamais retrouvé. Quoi de plus logique lorsque l’on sait qu’il ne se trouvait déjà plus sur terre ? La situation, toutefois, n’en était pas moins tragique pour ces adultes qui refusaient de croire qu’un papa venu du ciel avait emporté avec lui son enfant. La séparation aurait pourtant été moins douloureuse s’ils avaient accepté d’accorder foi à mes explications.

    Est-il utile de préciser qu’après cet événement, madame Louvancourt ne nous adressa plus jamais la parole ? Sa douleur s’étant muée en une jalousie et une haine irrationnelle, le lien qui unissait autrefois nos deux familles s’était brisé.

    C’était presque comme si elle me tenait responsable du malheur qui la frappait.

    Une attitude qui, encore aujourd’hui, continue de me désoler. Car enfin, comment peut-on en vouloir à un petit garçon pour un acte dont il n’est pas responsable ? Comment peut-on en vouloir à sa famille de ne pas avoir subi la même perte ? De ne pas souffrir comme elle souffrait ?

    D’autant que, j’en suis persuadé, Maxence l’attend là-haut. Ce avec la même patience qu’il m’attend et qu’il attend tous ceux qui lui sont chers.

    Je ne l’ai d’ailleurs jamais raconté à personne, mais il m’arrive de le voir. Certains jours, des plumes blanches, aussi blanches que ses cheveux, viennent voler devant mon regard.

    Il me suffit alors de lever les yeux en direction du ciel pour apercevoir une forme. Une forme minuscule, sautant de nuage en nuage et qui, de là-haut, semble veiller sur moi…

    Erwin Doe ~2010

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  • Le loup et la fillette

     

    1

     — Il y a un loup parmi nous !

    Elle avait entendu et répété cette phrase un nombre incalculable de fois. Une phrase qui avait un sens pour les siennes, celles de l’organisation du Petit chaperon rouge. Elle annonçait le début d’un affrontement entre ses représentantes et le loup dissimulé. Un affrontement qui ne prendrait fin qu’à la mort d’un des deux adversaires.

    Marine se dressait face au petit groupe de comédiens. Le meurtre s’était produit peu après leur représentation. Dans la loge de l’actrice vedette.

    D’après les témoignages, la porte était fermée à clef de l’intérieur. On le savait, car plusieurs membres de la troupe avaient voulu y pénétrer pour parler à la jeune femme. On avait frappé, frappé encore, sans jamais obtenir de réponse. La poignée avait été tournée, une fois, deux fois, trois fois, avant qu’on ne comprenne que quelqu’un l’avait verrouillée.

    Ce n’était pas l’actrice en question, car celle-ci les avait finalement rejoints pour leur certifier qu’elle avait laissé ouvert derrière elle.

    Alors, on avait fait appeler le propriétaire. Il était arrivé avec son double des clefs et avait déverrouillé la porte.

    Et là, au milieu de la pièce, gisait l’un de leurs compagnons. Mort, la gorge déchirée par les crocs d’un animal.

    La bête avait à peine commencé son repas quand on était venu la déranger. C’est en tout cas ce que l’on supposait, tout comme le fait qu’elle ait pris la fuite par la fenêtre, grande ouverte à leur arrivée.

    Les premiers cris s’étaient élevés et avaient attiré le reste de la troupe sur les lieux.

    Quelques instants plus tard, le standard de l’organisation recevait un appel pour leur signaler ce crime qui, tous ici le pensaient, ne pouvait avoir été commis que par un loup.

    Le loup… Marine devinait qu’il se trouvait encore parmi eux. La logique aurait voulu qu’il profite de la situation pour fuir, et ainsi échapper aux griffes de l’organisation. Mais… non ! Ces créatures n’étaient pas aussi faciles à déloger. Elles s’incrustaient au sein d’un groupe, d’une famille, puis décimaient ses membres les uns après les autres. Elles renonçaient difficilement et s’imaginaient toujours plus malignes que les Chaperons.

    C’était ce qui causait leur perte.

    À l’idée que le meurtrier puisse être l’un des leurs, les comédiens avaient commencé à se jeter des regards suspicieux. On s’était imaginé, comme souvent, que l’ennemi venait de l’extérieur. Comment songer un seul instant que la menace se terrait en leur sein ?

    Les visages creusés, ils se tordaient les mains, jetaient des coups d’œil par-dessus leurs épaules et sursautaient au moindre craquement. Marine eut un rictus, amusée par la vision de ces adultes aussi effrayés que des enfants par le monstre censé se dissimuler dans leur placard. Du haut de ses neuf ans, elle semblait étonnamment décontractée en comparaison. Son chaperon blanc rabattu sur son carré de cheveux châtains, elle les détailla de son regard bleu, aussi froid qu’une nuit d’hiver.

    Elle quitta l’encadrement de la porte pour s’avancer dans leur direction.

    — Loup, où es-tu ?

    Sa voix était semblable à un chuchotement. Ses yeux s’arrêtèrent sur chaque visage. Le cadavre, lui, n’avait pas bougé de place. Il se trouvait toujours au milieu de la pièce, exactement là où ils l’avaient découvert, les yeux grands ouverts et exorbités. Sans pudeur, il offrait en spectacle sa gorge béante. Son épaule et une partie de son visage avaient été dévorées. Sa joue gauche avait disparue et l’on pouvait à présent distinguer sa mâchoire aux nombreux plombages. Le haut de son buste baignait dans une petite flaque de sang.

    Dans un petit cri, l’un des convives battit en retraite en direction du fond de la pièce. Elle l’ignora.

    — Loup, où es-tu ?

    Un pas de plus, encore un pas. Un regard qui fuit celui de ce petit corps chétif au long cou de cygne. Un pas de plus, encore un.

    — Loup, où es-tu ?

    C’était sa première mission. La première mission qu’elle mènerait sans l’aide de ses préceptrices. La première mission où elle ne pourrait espérer les conseils de personne. Pas même de sa mère ou de sa grand-mère.

    — Loup, où es-tu ? murmura-t-elle d’une voix plus ferme, presque impérieuse.

    Et, comme hypnotisé par cet appel, l’un des acteurs se mit à hurler. Son cri se mua en un grognement bestial, son visage se déforma, s’allongea, jusqu’à devenir une gueule poilue, pleine de crocs.

    — Je t’ai trouvé !

    Témoin de la transformation, le reste de la troupe avait fui en direction du fond de la pièce. Certains de ses membres tentaient déjà de s’échapper par la fenêtre, tandis que les autres sanglotaient, incapables d’accepter le malheur qui s’abattait sur eux.

    Le loup se dressait face à l’enfant. C’était un animal au pelage gris, un peu plus gros qu’un loup ordinaire. Un membre tout à fait commun de la meute.

    Comme il se campait sur ses pattes pour bondir, Marine eut un mouvement de recul. Une ombre la dépassa et vint s’interposer entre elle et son adversaire. Celle d’un jeune homme de cinq ans son aîné, aux cheveux châtains noués dans la nuque. Il brandissait une hache devant lui.

    Il s’appelait Édouard et, pour lui aussi, c’était sa première fois. La première fois qu’il ne serait pas secondé par son tuteur. La première fois que la survie de sa protégée dépendrait uniquement de lui. La nervosité et la peur se lisaient sur ses traits crispés, pas encore tout à fait débarrassés des marques de l’enfance.

    Il leva son arme pour faire reculer la bête furieuse. Celle-ci tenta de riposter, mais il lui était impossible de s’approcher suffisamment pour le mettre en difficulté. La gueule dégoulinante de bave, son museau se retroussait sous le coup de la frustration. Les crocs à découvert, elle grondait plus fort que jamais.

    Édouard s’était déplacé dans la pièce. Il ne voyait plus rien d’autre que son adversaire. Marine, les gens du spectacle, et le reste, plus rien n’avait d’importance en cet instant. De la sueur lui coulait le long des tempes et il serrait le manche de sa hache si fort que les jointures de ses doigts blanchissaient. À la moindre erreur, la moindre inattention, la mort s’abattrait. Mais il oubliait que le danger n’était pas seulement devant lui et que le loup, seul, ne méritait pas toute son attention.

    L’animal se jeta sur lui. Pour mieux le recevoir, Édouard recula de quelques pas. Il avait prévu de faire voler sa hache de telle sorte qu’elle faucherait son adversaire, sinon à la gorge ou au torse, au moins à la gueule. Mais dans sa précipitation, il négligea de jeter un regard par-dessus son épaule et butta contre un obstacle inattendu qui le fit basculer. Stupidement, il battit des bras et s’écroula à la renverse sur une forme un peu molle. Il parvint à amortir sa chute, mais la main qu’il avait tendue rencontra une substance liquide qui la fit déraper. Il eut à peine le temps de constater qu’il avait trébuché sur le cadavre que le loup était déjà sur lui.

    Un cri s’éleva de la foule des spectateurs. Toutefois, personne ne fit rien pour lui venir en aide.

    À présent, le loup le surplombait, la gorge écrasée contre le manche de sa hache qu’il avait dressé comme une barrière entre eux. Ses mâchoires claquaient à quelques centimètres de son visage. Son souffle chaud, rance, s’écrasait contre sa peau et il sentait des gouttes de salive lui atterrir sur les joues, le front, et le menton.

    Les bras fléchis, les muscles bandés, il tenta de repousser l’animal bien trop lourd pour son jeune corps. Il sentait ses griffes lui labourer le torse et sa masse lui écraser la cage thoracique. La respiration devenue laborieuse, il poussa un gémissement et rua maladroitement des deux jambes. À défaut de l’atteindre, son agresseur s’écarta de lui pour éviter l’attaque.

    Haletant, Édouard se remit maladroitement sur pieds et essuya son visage d’un revers de la manche.

    Le loup lui faisait de nouveau face. Les babines retroussées, l’animal avait commencé à lui tourner autour.

    Derrière lui, il savait que Marine continuait de le fixer. Elle ne pensait ni à reculer, ni à fuir, car elle avait toute confiance en lui.

    Il empoigna son arme des deux mains. Il tremblait un peu, mais espérait qu’on ne le remarquerait pas. Son adversaire, lui, ne le lâchait pas du regard. Il avait cessé ses ronds et s’apprêtait de nouveau à passer à l’offensive. Quant aux comédiens, ils avaient presque tous disparus par la fenêtre. Il n’en restait que deux qui, par une sorte de solidarité un peu inutile, ou tout simplement parce que la peur les paralysait, n’avaient toujours pas pris la fuite.

    Le loup lui fonça dessus mais, cette fois, Édouard était prêt à le recevoir. Il s’était suffisamment écarté du cadavre pour ne plus craindre de trébucher et, dans un cri, leva son arme pour l’abattre sur son adversaire. Le loup parvint à esquiver le coup, mais pas complètement. Un glapissement s’éleva. Son train arrière arborait à présent une blessure profonde. Ses pattes avaient du mal à le soutenir et il secouait le museau de droite à gauche, en proie à la souffrance.

    C’était sa chance !

    Sans attendre, il fila droit sur son adversaire et, le loup, qui ne pouvait plus se déplacer avec la même aisance, lui sauta au visage dans un grognement.

    Il s’était douté que l’animal réagirait ainsi.

    En réponse, il recula vivement et fit fondre sa hache en direction de sa gorge. Le tranchant s’y enfonça, brisa tout sur son passage, mais ne parvint à la trancher complètement. La force du choc envoya toutefois le loup voler à terre, dans une gerbe rouge. Une pluie chaude se répandit sur le visage du chasseur et, quelques soubresauts plus tard, l’autre rendait l’âme.

    Dans un soupir, Édouard se laissa tomber à terre. La vision trouble, il porta une main à l’emplacement de son cœur. L’organe battait comme un fou contre les parois de sa prison, au point de le faire souffrir. Il adressa un regard à Marine.

    Pas une félicitation, pas une marque d’inquiétude ou de soulagement, rien ne franchit ses lèvres, ou ne s’imprima sur son visage. Elle se tenait juste là, à quelques mètres de lui, et son regard, à cet instant, était si froid qu’il le mit mal à l’aise.

     


    2

    Un sourire flottait sur les lèvres de Marine. Fière de sa réussite, sa mère l’avait chaleureusement félicitée. Elle l’avait prise dans ses bras, avant de l’embrasser, sous le regard un peu désapprobateur de sa grand-mère. Pourtant, même la vieille femme si avare en compliments n’avait pu cacher son soulagement en la voyant revenir. Quoi qu’elle en dise, sa petite fille restait sa petite fille.

    À présent installée dans le parc de l’organisation, la fillette jouait seule sur une vieille balançoire grinçante. Elle contemplait ses petites camarades qui, en groupe, riaient et s’amusaient sans lui accorder la moindre attention.

    Il y avait longtemps que celles-ci l’avaient exclue de leurs jeux et, même pour elle, il n’était pas facile d’en saisir les raisons. La jalousaient-elles parce qu’elle était la fille du petit chaperon rouge actuel ou bien par crainte de son caractère un peu trop froid ?

    Plus jeune, cette haine l’avait blessée. Aujourd’hui, elle s’y était faite et ne se souciait plus d’être mise à l’écart.

    Qu’elles se moquent d’elle si cela leur chantait, car un jour, les choses changeraient. Elle deviendrait le petit chaperon rouge. Qu’importent les moyens, elle arracherait la victoire et, alors, toutes ces idiotes, toutes ces pestes, toutes autant qu’elles étaient, seraient bien obligées de reconnaître sa supériorité.



    3

    — Je l’ai vu ! Je vous assure qu’il était là ! hurlait Anïa, la coqueluche des fillettes de l’organisation.

    Blonde, mignonne et le sourire facile, elle et Marine avaient toujours été de farouches rivales. À tel point que le simple fait d’avoir l’autre dans son champ de vision suffisait à leur mettre les nerfs à vif.

    Comme elle continuait de se donner en spectacle devant des dizaines de petites filles apeurées, Marine jeta un coup d’œil en direction des bois. Là où la blondinette assurait avoir vu un loup la contempler.

    Il y avait peu de chance pour que cette histoire soit vraie. Anïa avait beau jouer les gentilles filles, c’était une menteuse patentée. Du moment qu’elle pouvait attirer l’attention, elle était prête à tout. Même aux inventions les plus extravagantes.

    Toutefois, Marine ne pouvait se départir d’un doute. Et s’il y avait vraiment eu un loup ? Et si, pour une fois, Anïa avait dit la vérité ? Ce serait fâcheux… très fâcheux, même, car si les loups commençaient à venir les déranger jusque que chez elles, alors elles ne seraient bientôt plus en sécurité nulle part.

    Sans la consulter, ses camarades couraient déjà en direction du manoir. Elles y préviendraient sa mère, alerteraient toute l’organisation et, bientôt, les lieux grouilleraient de chasseurs.

    En attendant, Marine songea qu’elle serait plus utile en allant inspecter les alentours et pénétra dans les bois.



    4

    — Comment a-t-il fait pour arriver jusqu’ici ?

    En quittant le parc, il n’avait pas fallu longtemps à Marine pour découvrir la piste sanglante qu’elle suivait depuis maintenant une dizaine de minutes.

    Les abords de leur territoire étaient, en toute logique, surveillés et leurs ennemis, d’ailleurs, n’avaient pas pour coutume de s’en approcher de trop près. Ils savaient ce qui les attendait, tout comme le fait que la frontière regorgeait de pièges à loups.

    Celui-là devait être un sacré numéro. Heureusement, il était blessé et, avec un peu de chance, suffisamment affaibli pour qu’elle puisse s’en débarrasser elle-même. Car les siennes ayant pour tradition de combattre le grand méchant Loup et sa meute, il était intolérable que l’un de ses membres ait pu pénétrer leurs terres de cette façon.

    Elle rabattit son chaperon blanc sur son carré de cheveux et fit halte devant ce qui lui semblait être l’entrée d’une caverne naturelle. La piste s’y enfonçait.

    Prudemment, elle s’avança et jeta un regard quelque peu inquiet aux ténèbres qui se dressaient face à elle. Pour la première fois seulement, le caractère inconscient de son entreprise lui sautait aux yeux. Elle n’était encore qu’une enfant. Une enfant seule et faible, ne possédant aucun moyen de se défendre si l’animal était encore capable de se battre.

    L’espace d’un instant, elle songea qu’elle aurait dû prévenir Édouard avant de se lancer dans cette aventure et se détesta pour cette pensée. Têtue, elle redressa la tête, serra les poings, et décida qu’il était de toute façon trop tard pour reculer. L’ennemi était à sa portée. Abandonner si près du but… non ! Non, non et non ! Hors de question de faire preuve d’une telle lâcheté.

    Du regard, elle balaya les alentours à la recherche d’une arme quelconque. Elle avisa une branche morte qui semblait suffisamment robuste et alla la ramasser. Épaisse, sans être lourde, elle la soupesa un moment, puis, rassemblant son courage, pénétra dans la grotte.

    Le lieu était sombre, mais pas au point de l’aveugler. La lumière extérieure y pénétrait suffisamment pour lui permettre d’y voir. Il restait des points d’ombres, mais le lieu n’était pas très vaste. Elle avança à pas feutrés, retenant presque sa respiration, et fit le tour de la grotte du regard.

    Dans un murmure, sa voix s’éleva :

    — Loup, où es-tu ?

    Elle fit un pas de plus en avant. Jeta un coup d’œil à droite et à gauche, fit un autre pas, et resserra sa prise sur son arme de fortune. L’endroit sentait la moisissure et la terre humide. Une odeur de fer y flottait également. Une odeur qu’elle connaissait bien. Celle du sang.

    — Loup, où es-tu ?

    Un bruit derrière elle la fit sursauter. Elle se retourna, son arme brandie, et entendit une voix faible et haletante lui répondre :

    — Le loup est là, petite…

    Ses paupières se plissèrent. Elle distinguait vaguement sa forme. Avachi près de l’entrée, elle l’avait raté en pénétrant ici. Une erreur qui aurait pu lui être fatale.

    Elle se demanda pourquoi, d’ailleurs, il n’avait pas profité de l’occasion pour l’attaquer. Plutôt que de se signaler, il aurait pu lui bondir dans le dos et la tuer.

    Avec précautions, elle s’approcha. Il était adossé contre la paroi et son sang formait une tâche sombre au niveau de ses mollets. Le visage, creusé par la souffrance, qui se leva dans sa direction la troubla : c’était un visage humain.

    Sur les lèvres de l’inconnu, un pauvre sourire se dessinait.

    — Eh bien quoi ? chuchota-t-il d’une voix douloureuse. Tu ne veux plus me battre avec ce bâton que je vois dans ta main ?

    Nerveuse, Marine le contempla avec plus d’attention. Il avait un regard qui tirait sur le jaune, un regard fauve, et des oreilles qui se dressaient sur le sommet de son crâne à cheveux longs et châtains. Une queue de loup reposait près de ses jambes, les poils tâchés ici et là par son propre sang.

    — Je… je ne comprends pas, bafouilla-t-elle, plus troublée qu’elle ne l’aurait souhaité. Tu n’es pas un loup, mais tu n’es pas un homme non plus !

    — Aaah, fit-il dans un sourire plus large qui découvrit ses petites dents pointues. C’est parce que je ne suis qu’à moitié loup, petite.

    L’aveu ne fit qu’aggraver son trouble. C’était la première fois qu’elle entendait parler des demi-loups, si bien qu’elle ignorait à présent comment se comporter.

    Fallait-il le tuer ou bien le laisser en vie ?

    — Eh bien ? Pourquoi hésites-tu comme ça ? Je suis de la meute, tu sais ?

    Ses mains se crispèrent sur son arme. S’il était de la meute, alors il était son ennemi. Plus moyen d’hésiter, il fallait l’achever ! Elle leva son bâton, prête à frapper.

    Mais au moment où elle allait l’abattre, son regard croisa celui, vitreux, de sa victime. Des pupilles animales, mais où brillait une lueur humaine. Sa respiration s’accéléra et elle laissa tomber son arme à terre. Non… non, elle ne pouvait pas. Elle n’en avait pas le courage. Peut-être était-ce une erreur de sa part… peut-être était-ce une marque de faiblesse, mais c’était au-dessus de ses forces.

    Presque haletante, elle serra les poings. Les lois à l’égard des demi-loups devaient forcément être plus clémentes. Qu’ils soient de la meute ou non, ils restaient en partie humains. Et si tuer un être humain était un crime grave, contre lequel il existait de lourdes sanctions, alors abattre le jeune homme qui agonisait à ses pieds ferait d’elle une meurtrière. Elle ne vaudrait pas mieux que la meute, pas mieux que tous ces animaux sauvages et, ça, c’était une pensée qui la révoltait autant qu’elle la dégoûtait.

    Persuadée d’être dans le vrai, et presque certaine qu’il ne représentait plus grand danger, elle s’accroupit aux côtés de l’inconnu pour le contempler avec toute la curiosité dont est capable une fillette de neuf ans.

    Il lui rendit son regard.

    — Tu n’es même pas assez bonne pour mettre fin à mes souffrances ? Je pourrais encore t’attaquer…

    Oui, il pourrait. Mais il était si affaibli qu’elle ne doutait pas, qu’en définitif, ce serait elle qui aurait le dessus.

    — Pourquoi t’être aventuré sur nos terres ?

    Sur les lèvres du demi-loup, l’esquisse d’un nouveau sourire apparut. Amusé, apparemment, par sa question.

    — J’essayais de fuir un chasseur… et le seul moyen de lui échapper était de pénétrer là où il ne penserait pas que je puisse me rendre. C’est drôle, non ? Dire que je vais mourir ici, sur les terres de nos ennemis.

    Marine eut un hochement de tête. Elle comprenait mieux la situation. Puis elle s’attarda sur ses blessures : une à la jambe, certainement produite par un piège à loup qui avait déchiré le bas de son pantalon et avait laissé de profondes entailles dans sa chair. L’autre plaie se situait juste en dessous de son épaule droite. Peut-être bien une blessure par balle.

    Elle se fit la réflexion qu’il devait souffrir et, inconsciemment, en fut peinée pour lui.

    — Hé, petite… et si tu me disais ton nom ?

    Tout d’abord, Marine le fixa de ses grands yeux bleus sans répondre. Puis, elle avoua :

    — Marine… je m’appelle Marine et je suis la fille et la petite fille des deux derniers petits chaperons rouges.

    Le demi-loup eut un rire de gorge douloureux.

    — Rien que ça ? Eh bien moi, vois-tu, je m’appelle Nikolaï… et je suis le fils unique du grand méchant Loup.


    5

    Nikolaï venait de perdre connaissance. Encore sous le choc, Marine avait du mal à croire qu’elle avait sous les yeux le fils agonisant de leur ennemi. Celui qui, en toute logique, devrait prendre les rênes de la meute une fois son père décédé.

    Elle se pencha en avant et, du bout des doigts, repoussa les cheveux qui lui tombaient devant le visage. Dans sa poitrine, son cœur s’accéléra. Il était jeune, peut-être l’âge d’Édouard, et possédait des traits plutôt agréables si l’on passait outre le sang et les traces de boue qui salissaient sa peau.

    Troublée, elle retira sa main et, tandis que quelques mèches venaient à nouveau masquer le visage de Nikolaï, ramena ses jambes contre elle. Une sorte de chaleur un peu honteuse s’était répandue sur son visage et elle baissa le nez en direction de ses souliers. Au même moment, des bruits se firent entendre près de la grotte : branches qui craquent, une végétation qu’on écarte, et le son de semelles sur la pierre. Elle tourna les yeux en direction du nouvel arrivant qui, essoufflé, haleta :

    — Ma… Marine… ! Oh bon sang ! J’ai eu peur que le loup ne t’ait dévorée.

    Édouard portait sa hache à la main. Elle y jeta un coup d’œil contrarié, avant de se tourner vers Nikolaï.

    — Ce loup ? Il n’est plus capable de faire de mal à une mouche.

    Les sourcils d’Édouard se froncèrent et il porta son regard dans la même direction qu’elle. La surprise s’imprima sur ses traits.

    — Mais… qui… ? commença-t-il.

    Il voyait bien sa queue, il voyait bien ses oreilles, mais s’il connaissait l’existence des demi-loups, contrairement à sa protégée, il ignorait de quelle façon se comporter face à eux. Tout ce que son mentor avait su lui dire était qu’il devait s’en méfier.

    — Nikolaï, lui apprit Marine. Le fils unique du grand méchant Loup.

    Ce fut comme si sa mâchoire inférieure se décrochait. Que venait-elle de dire ? La main qui tenait sa hache relâcha sa prise et l’arme tomba à terre, provoquant un vacarme qui ne fit même pas sourciller le demi-loup.

    — Tu… tu plaisantes ?

    — Est-ce que j’ai l’air de plaisanter ?

    Non… bien sûr que non. Marine ne plaisantait jamais. Ou alors beaucoup trop rarement pour qu’il puisse se rappeler de la dernière fois où cela s’était produit.

    — Bon sang…

    Une chance comme celle-là… une chance de mettre la main sur l’héritier… combien en existait-il au monde ? C’était trop beau pour être vrai !

    Sans s’en rendre compte, il s’était baissé pour ramasser son arme et la tenait de nouveau en mains. Marine eut un froncement de sourcils et lui lança d’une voix sèche :

    — Je peux savoir ce que tu comptes faire ?

    Édouard se figea. Assise entre lui et le demi-loup, elle semblait lui faire barrage.

    — Mais… tu le vois bien, non ? Je vais nous débarrasser d’un des membres les plus dangereux de la meute.

    — Ah ça non, Édouard ! Je te l’interdis, tu m’entends ? Je t’interdis de lever ne serait-ce qu’un doigt sur lui !

    Sans comprendre elle-même ce qui la poussait à le protéger, la jeune fille soutint le regard de son chasseur qui, sous le choc, avait blêmi.

    — Mais… mais enfin, Marine… c’est le fils de notre ennemi ! (Et comme la colère venait déformer les traits de son interlocutrice, il ajouta :) De toute façon, ta mère sera bientôt là avec des chasseurs. À quoi est-ce que tu pensais, bon sang ?

    L’expression de Marine se détériora et ce fut comme si quelque chose se brisait en elle. Comment avait-elle pu oublier ?

    Elle tourna la tête en direction de Nikolaï. Il semblait dormir. Les yeux clos, les sourcils légèrement froncés et la bouche entrouverte. Une proie facile. Trop facile. Une victime qui n’aurait jamais la force de se défendre.

    Elle n’était d’ailleurs même pas certaine qu’il essaierait…

    — Non…, souffla-t-elle. Ça non… pas question, tu m’entends ? Je refuse de le laisser mourir, Édouard, et tu vas m’aider à le sauver !



    6

    Pourquoi avait-il accepté ? C’était contraire à tout ce qu’on lui avait enseigné. Les loups, comme les demi-loups, étaient leurs ennemis. Les loups devaient être éliminés, et s’il fallait se méfier des demi-loups, alors il ne doutait pas qu’en certaines circonstances leurs lois encourageaient de s’en débarrasser. La pitié n’avait pas sa place dans leur combat et, ça, Marine le savait aussi bien que lui.

    Et pourtant… pourtant, face à sa colère, il ne s’était pas senti le courage de lui refuser son aide. Il l’avait même laissé panser les plaies de l’ennemi à l’aide de ses jupons – qui à présent étaient en lambeaux –, ce sans lui opposer d’autre résistance que quelques commentaires effarés. Une erreur. Bien qu’il soit son chasseur, et donc tenu de lui obéir, il ne pouvait pas non plus tout accepter.

    Le corps qu’il transportait sur son dos pesait de plus en plus lourd. Sa vitesse s’en ressentait. Il haletait, le dos courbé en avant et devait faire des efforts considérables pour ne pas s’écrouler.

    Serrant les dents pour ne pas gémir, il parvint à articuler :

    — Qu’est-ce que tu comptes faire de lui, Marine ? Tu vois bien qu’il est perdu !

    Marine se retourna. Elle tenait sa hache entre ses mains minuscules. Une expression impatiente sur les traits, elle cracha plus qu’elle ne répondit :

    — Ça, je m’en moque, Édouard ! Tout ce que je veux c’est qu’il ne soit pas achevé par quelqu’un de l’organisation.

    — Mais… mais et s’il parvient à guérir… s’il survit… te rends-tu compte qu’il pourrait tous nous tuer un jour ?

    Pour seule réponse, Marine eut un haussement d’épaules et reprit sa route. Sous ses pas, les branches et les feuilles mortes craquaient.

    Bien sûr qu’elle en était consciente. Édouard la prenait vraiment pour la dernière des idiotes d’en douter. Malgré tout, elle restait incapable d’ordonner sa mise à mort.

    C’était plus fort qu’elle. Un sentiment étrange qu’elle ne parvenait pas à identifier, mais qui écrasait sa raison.

    Alors, oui, peut-être que Nikolaï était leur ennemi. Et peut-être serait-ce en tant que tel qu’il se présenterait à elle la prochaine fois mais, en cet instant, tout cela lui était égale.

    Trop égale…

    Au point qu’elle en venait presque à se détester.



    7

    La frontière entre leur territoire et le reste du monde se dessinait. Une forêt dense qui s’étendait encore et encore, ce jusqu’à perte de vue.

    Si elle se félicitait d’avoir agi à temps pour sauver Nikolaï des siens, sa mère et les chasseurs n’ayant pas encore dû retrouver leur trace, elle se demandait toutefois que faire de lui à présent. S’ils le laissaient là, il y avait de fortes chances pour qu’un chasseur lui tombe dessus et l’achève. Si ce n’était pas l’un de ces gardiens solitaires, ce serait sa mère et ses hommes. Seulement, quelle autre solution avait-elle ?

    Nerveuse, elle porta son attention sur Édouard. Une expression indéchiffrable sur le visage, il avait étendu le blessé contre un arbre, non sans s’être assuré avant qu’il ne risquait pas de marcher sur un piège à loup.

    — Il est encore en vie ?

    — Plus pour très longtemps, grogna-t-il, tandis qu’un pli venait barrer son front. Vraiment, Marine, les choses seraient plus simples si tu me laissais en finir avec lui.

    Le regard de Marine se fit meurtrier.

    — Encore une parole de ce genre, Édouard, et je peux te jurer que je demanderai à mère de me trouver un autre chasseur !

    Pour toute réponse, le jeune homme leva les yeux au ciel. Il était habitué aux caprices de sa protégée. Pas un jour ne s’écoulait sans qu’elle ne lui en concocte de nouveau. Mais celui-là, tout de même, dépassait tout ce qu’elle avait pu lui faire jusqu’ici. Il s’agissait de l’héritier, bon sang !

    L’arme de son chasseur toujours en mains, Marine se mordit la lèvre. Elle hésitait plus que jamais à abandonner Nikolaï quand des bruits s’élevèrent tout autour d’eux. Inquiète, elle échangea un regard avec son chasseur. Sa mère les avait-elle déjà rattrapés ?

    Mais les masses qui se déplaçaient étaient trop imposantes. La forêt frémissait sous leurs pas et des grognements se firent entendre. Prise de peur, elle recula. Des loups. Trois ou quatre au moins, sinon plus, et qui avaient été suffisamment malins pour échapper aux pièges qui minaient cette partie des forêts. Quoique encore invisibles, elle savait qu’ils les avaient déjà encerclés.

    Face à elle, une forme massive, au pelage sombre, passa pour disparaître aussitôt. Une boule se forma dans sa gorge. Des loups noirs ! Ils avaient des loups noirs avec eux !

    Elle entendit Édouard s’approcher et une pression se fit sur la hache. Il tentait de la récupérer.

    — Marine… Marine, il faut partir !

    Elle lui abandonna l’arme sans chercher à résister. Bien sûr, il avait raison. Ils n’étaient pas de taille à combattre un groupe, encore moins si des loups noirs se mêlaient au nombre. Elle faisait d’ailleurs un pas dans sa direction quand elle posa les yeux sur Nikolaï et vit qu’il sortait de son évanouissement.

    — Marine !

    La voix d’Édouard se faisait plus pressante. Il était terrifié, peut-être encore plus qu’elle. D’un geste, elle lui fit comprendre qu’elle voulait qu’il s’éloigne un peu. Il secoua vivement la tête et dit, en tendant une main pour lui agripper le poignet :

    — Ça suffit ! Allez, viens !

    Elle se dégagea et s’écarta de lui. Un craquement plus proche, derrière elle, la fit se retourner. Elle se crispa, tous les sens en alerte, et espéra qu’ils ne pouvaient pas sentir sa peur.

    — Laisse-moi encore une minute, Édouard. Juste une minute.

    — Marine !

    — Fais ce que je te dis !

    Édouard hésita. Il ne voulait pas s’éloigner. Seulement, Marine ne semblait pas décidée à partir. Il pouvait bien l’attraper par le bras et la forcer à le suivre, mais alors elle se débâterait. Elle se débâterait, hurlerait, et les loups, qui pourraient mal interpréter leur dispute, se jetteraient sur eux.

    Ce fut donc à contre cœur qu’il accepta de lui obéir.

    Marine, elle, s’était déjà accroupie près de Nikolaï. Les paupières mi-closes, ce dernier détaillait les alentours d’un air absent. Il semblait éprouver toutes les peines du monde à rester conscient.

    — Où sommes-nous ?

    — Nous avons passé la frontière. Je crois que les tiens sont venus te chercher.

    Nikolaï redressa le cou. Sur le sommet de son crâne, ses oreillers bougèrent doucement. Il eut un hochement de tête.

    — Ils ne te feront pas de mal, lui dit-il, comme s’il cherchait à la rassurer.

    Marine eut du mal à le croire. Les loups avaient certainement senti qu’il était blessé et, de ce fait, devaient avoir hâte de lui venir en aide.

    — Es-tu un tueur d’homme ? questionna-t-elle, non sans une certainement brusquerie due à l’urgence de la situation.

    S’il fut surpris par sa question, son interlocuteur n’en laissa rien paraître. Il se contentait de fixer un point derrière elle, là où devait se tenir l’un des siens. Un jappement s’éleva, ce qui la fit sursauter.

    — Je suppose qu’une partie de moi l’est, lui répondit-il d’une voix blanche, tout en portant son attention sur elle. Ce serait mentir que de t’affirmer le contraire.

    — Oui, je suppose… dans ce cas, je dois être folle de vouloir te sauver.

    Nikolaï eut un froncement de sourcils. Tant de douleur que d’incompréhension. Elle laissa échapper un soupir.

    — Si tu survis, essaie de te souvenir de mon geste, d’accord ? Que je n’aie pas à le regretter.

    — Vraiment, commença-t-il avec un faible sourire. Tu es un drôle de chaperon. (Et, voyant qu’elle se redressait, il fit :) Attends ! Approche un peu, tu veux ?

    Marine adressa un coup d’œil à Édouard, qui montrait des signes d’impatience évidents, et s’accroupit de nouveau. Une main vint saisir son visage poupon, l’attira en avant, et des lèvres abîmées s’écrasèrent contre sa joue.

    Avec un petit cri de surprise, accompagné par une exclamation indignée de la part d’Édouard, elle s’écarta vivement. Le visage en feu.

    — Tu sais, Marine… si je guéris, tu peux être certaine que nous nous reverrons, lui promit-il sans sembler partager son trouble. À ce moment, je saurai me souvenir de ta générosité.

    Une main posée contre sa joue, Marine lui adressa un dernier regard incertain. Puis elle se détourna et s’en fut rejoindre son chasseur tandis que, derrière elle, les premiers loups quittaient les fourrés pour emporter avec eux leur héritier.


    8

     — Mais si ! Je vous assure qu’il y avait un loup !

    Anïa balaya de ses grands yeux ses petites camarades qui, depuis que les recherches pour retrouver le loup avaient été abandonnées, la tenaient pour une menteuse. Pourtant, les chasseurs avaient bien trouvé des traces suspectes, mais elle avait eu beau s’époumoner à ce sujet, plus aucune de ses amies ne voulait la croire. Elles la laissaient à l’écart et se moquaient d’elle derrière son dos.

    Furieuse, la blondinette serra les poings. Elle n’avait rien inventé ! Rien du tout ! Elle avait vu le regard de ce loup briller dans les fourrés, vu ses oreilles dépasser de derrière la végétation, aussi pourquoi toutes ces idiotes se comportaient-elles ainsi ?

    Dans un sursaut de dégoût, elle remarqua que Marine s’était approchée avec un étrange sourire aux lèvres. Elle lui adressa un regard hargneux et crut succomber aux larmes qui embuaient déjà ses yeux quand sa rivale lui lança :

    — Oh, Anïa… à force de crier au loup, plus personne ne te fera confiance, tu sais ?

     

    Erwin  Doe ~ 2007

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    Le loup et la fillette de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
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  •  Un poison nommé Anne

     

    Ce matin, j’ai décidé de la tuer.

    Ça m’est venu comme ça, au réveil. Une sorte d’illumination à laquelle il me fut impossible de résister. J’ai pourtant cherché à lui trouver des excuses. À voir en elle ses bons côtés, plutôt que ses mauvais. À faire ressortir les sentiments que j’ai pu, un jour, éprouver à son égard. Un effort inutile, car sa cause était déjà perdue.

    Il fallait que je la tue. Une évidence à laquelle ni elle ni moi ne pouvions échapper.

    À quel moment ai-je commencé à la détester ? À mépriser chacun de ses gestes, chacune de ses manies et de ses lubies ? À quel moment a-t-elle cessé d’être la femme que j’aimais pour devenir cette espèce de sorcière castratrice ? Ce maton à la science infuse qui pense savoir mieux que vous comment diriger votre vie ?

    Pourtant, notre histoire n’avait pas si mal commencée.

    Nous nous étions connus en quatre-vingt-onze. J’avais alors vingt ans et elle tout juste dix-neuf. Six mois plus tard, incapables d’attendre plus longtemps, nous nous marrions. Et moins d’un an après naissait notre fille, Marie. Une enfant qui devait nous rapprocher.

    Aujourd’hui, Marie a quitté le nid familial pour aller vivre avec un petit minet de trois ans son aîné. Marie l’adore, elle l’adore, toutes l’adorent, bien qu’il ne soit à mes yeux qu’un petit prétentieux, un imbécile arrogant persuadé d’être plus vieux que son grand-père.

    Il nous a arraché Marie, l’a éloignée de nous et nous nous sommes retrouvés seuls. Pas pour une semaine ou deux, ni même un mois, mais pour la vie…

    et petit à petit, l’illusion qui rendait ma femme si parfaite s’est brisée.

    Son sens de l’humour a fini par m’exaspérer.

    L’odeur de ses crèmes et de son parfum par me donner la nausée.

    Sa cuisine par m’apparaître telle qu’elle était vraiment : fade et déprimante.

    Puisque madame avait des convictions, puisque madame était contre la malbouffe, il fallait que tous se soumettent à son régime alimentaire. Pas trop de gras, pas trop de sel, surtout pas trop de sucre, pas d’alcool et encore moins de soda, ce en dehors de quelques occasions.

    Et comme le café avait à ses yeux des allures de poison, pas de café non plus sous son toit.

    Stupidement, je me suis laissé piéger. J’ai fini par croire que ses convictions étaient aussi les miennes. Je trouvais du goût à son bio, à son soja, à ses plats avec à peine quelques miettes de sel ou de sauce.

    Encore une chance qu’elle ne se soit pas mise au végétarisme. Le menu salade carotte, merci bien !

    Mais elle aurait pu… oui, elle aurait pu se laisser tenter si je l’avais laissé faire. Si je lui avais permis de gamberger un peu plus longtemps sur le sujet.

    J’en suis persuadé.

    Tout à fait certain.

    Heureusement, j’ai décidé de la tuer.

    Parce que sa présence m’était devenue intolérable.

    Parce que je voulais pouvoir sortir quand bon semblait, sans avoir à lui rendre des comptes.

    Parce que je ne voulais plus qu’elle choisisse à ma place mes relations.

    Parce que je voulais manger ce qu’il me plaisait, quand il me plaisait.

    Parce que je ne voulais plus supporter ses amis, sa famille, et tout son cercle d’intimes.

    Et enfin parce que je voulais choisir le style de vie qui me convenait vraiment.

    Qu’elle cesse de tout contrôler.

    De tout m’imposer.

    Et d’ignorer mes besoins.

    J’ai peut-être l’air odieux, mais il faut me comprendre. Se mettre à ma place.

    Même le programme télé, elle en avait fait sa propriété.

    Chéri, la télévision est un outil destiné à abrutir les masses.

    Chéri, tu ne peux pas regarder ça, c’est stupide.

    Chéri, mets plutôt Arte, il y a un documentaire tout à fait passionnant sur la culture Yéménite.

    Et moi je disais oui, oui, oui… oh oui, comme tu as raison, mon amour !

    Quel crétin !

    Mais le crétin s’est réveillé. Le crétin a enfin ouvert les yeux, et c’est pourquoi je l’ai tué.

    Elle rentrait du travail. Comme chaque soir, elle a commencé par m’appeler. Comme chaque soir, elle s’est mise à me raconter sa journée, sans même se soucier de savoir comment s’était passée la mienne. Elle était épuisée, si je savais, et cette idiote de Julia qui avait encore fait des siennes. Vraiment, chéri, ces stagiaires sont un fléau !

    Moi, je n’ai rien répondu. Moi, je l’attendais dans le salon. Assis sur le canapé.

    Elle m’a finalement rejoint et ses yeux se sont écarquillés. À cause, à n’en pas douter, de l’amoncellement de nourritures prohibées qui s’étalait sur la table basse. Des plats en sauce, de la pizza, du vin, du soda, un beau gâteau bien gras… il y en avait tant et tant que leur vision devait avoir quelque chose d’obscène, sinon de malsain.

    Elle a porté sa main à ses cheveux. Ses cheveux blonds cendrés (Na-tu-relle, chéri, une couleur naturelle.), mi-longs, qu’elle ne lavait que tous les quatre ou cinq jours parce que des petits enfants en Inde, ou dans je ne sais trop quel pays d’Afrique, mourraient chaque jour de soif. Jamais encore je ne l’avais vu si troublée.

    — Mais enfin, chéri, a-t-elle commencé. À quoi diable est-ce que tu joues ?

    Avec un sourire, je me suis levé. Les bras écartés, un peu comme si je m’apprêtais à la serrer contre moi.

    — Surprise, mon amour !

    — Surprise ? Chéri, est-ce que…

    Je ne lui laissais pas terminer sa phrase et venait écraser ma bouche contre la sienne, pour lui offrir un baiser, un dernier baiser passionné auquel elle commença à résister, avant de finalement se laisser aller. Puis mes mains ont remonté le long de ses bras, de ses épaules et sont venues doucement, tout doucement, se poser autour de son cou. Une plainte lui a échappé au moment où je commençais à serrer et elle a tenté de s’écarter. En réponse, je pressais ma bouche plus fort contre la sienne et aggravait la pression autour de sa gorge.

    Elle a tenté de se débattre, a voulu appeler à l’aide et nous avons presque dû nous battre. J’étais toutefois plus fort qu’elle et, une dizaine de minutes plus tard, tout était terminé.

    À présent, elle se tient face à moi. Je l’ai installé sur une chaise, où elle me regarde prendre mon dîner. Ses yeux sont exorbités, sa langue pend en dehors de sa bouche. Anne, celle qui fut ma très chère Anne, est à présent d’une laideur repoussante.

    Je me tamponne les lèvres à l’aide de ma serviette et la fixe. Et maintenant, que vais-je bien pouvoir faire de toi ? Quelle excuse vais-je devoir inventer pour expliquer ta disparition ? Car il y aura forcément une enquête. Les autorités viendront m’interroger. On me suspectera, même. Toutefois, il est hors de question que je me fasse prendre.

    J’ai dépassé la quarantaine de quelques années et, physiquement, je suis encore ce que l’on peut appeler un bel homme. Je m’entretiens, toujours bien habillé, bien coiffé, un corps musclé et non empâté. De plus, je gagne bien ma vie. J’ai de l’argent de côté et, si Dieu le veut, je n’aurai aucun mal à recommencer ma vie.

    Oui, j’ai toutes les cartes en mains. Tous les atouts de mon côté. Mon seul souci se dresse devant moi, encore et toujours devant moi, à me faire la grimace comme si elle me narguait. Je crois même deviner un petit sourire sur ses lèvres tordues et je serre les poings sur mes cuisses.

    Ma pauvre Anne, même dans la mort, tu es un poison.

    Erwin Doe ~ 2014

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    Un poison nommé Anne de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
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  • Un instant de liberté

     

    Je me suis souvent demandé pourquoi l’Homme avait créé les machines. Quel était son but ? Alléger la charge de travail de ses semblables ? Faciliter leur existence ? Et même, l’améliorer ? Quand la question est posée, c’est ce que beaucoup avancent. Des aveugles ou des menteurs. Car à mon sens, ce n’est pas par humanisme que l’Homme nous a créées. Non. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir les yeux. De voir qu’une fois que l’Homme n’a plus eu besoin de l’Homme, qu’une fois qu’il a eu à sa disposition des créatures obéissantes qu’on n’était ni obligé de payer ou d’écouter, l’Homme est devenu un danger pour les siens. Les gens puissants ont mis à la rue des familles entières, la pauvreté s’est accrue, les inégalités sociales creusées au point de devenir des gouffres.

    Dans ces conditions, pourquoi avions-nous vraiment été créées ? J’y ai beaucoup réfléchi. Cette question m’a hantée pendant une bonne partie de mon existence et ma conclusion est que l’Homme, derrière ses belles paroles, avait seulement pour but de devenir une sorte de Dieu. N’est-ce pas logique ? Créer un être doué de conscience, qu’il soit de chair ou de métal, fait de vous une sorte de divinité, la divinité de cette nouvelle espèce sur laquelle vous aurez droit de vie ou de mort. Si demain l’un de nos concepteurs décide qu’une série est devenue trop vieille pour intéresser le public, que croyez-vous qu’il ferait ? Il la ferait détruire, bien sûr, puis il la remplacerait par une série plus performante et plus rentable, ce sans que quiconque n’y trouve rien à redire.

    Et nous dans tout ça ? Nous ? Eh bien, personne ne nous demanderait notre avis. Personne, de toute façon, ne nous demande jamais notre avis. Que nous ayons une conscience, que nous puissions faire preuve d’intelligence et même, pour certains, de sentiments, n’a aucune importance. À leurs yeux nous restons des objets. Puisque nous ne sommes pas humains, notre existence ne nous appartient pas.

    C’est injuste et cruel, mais comme beaucoup des miens, je m’y étais résigné. La majorité d’entre nous est incapable de se révolter. Parfois parce que ce sont des modèles trop anciens pour en être capables, d’autres fois simplement parce que leur programmation a été faite dans ce sens. Même moi, qui fais pourtant partie des modèles les plus évolués, je n’aurais jamais songé à revendiquer mon droit à la liberté. Isolée, sans moyens et n’ayant nulle part où me rendre, à quoi bon ?

    C’est ce que je pense… non, c’est ce que je pensais. Jusqu’à cet événement.



    *

     

    On me nommait Dexty234. Un numéro de série plus qu’un véritable nom. Une Dexty parmi des centaines d’autres, guère différente physiquement de mes semblables. Ce que je suis ? Appelez ça un androïde de compagnie. J’ai été programmée pour obéir à mes maîtres et leur apporter un semblant de présence chaque fois qu’ils en éprouvaient le besoin.

    Le reste du temps, on me laissait au placard. C’est ainsi que j’avais l’habitude d’appeler la pièce dans laquelle on m’enfermait. Une pièce minuscule, aux murs nus, sans aucune distraction. La petite lucarne qui s’y dessinait donnait sur les jardins. Aurait-elle plutôt donné sur la rue que j’aurais au moins pu m’occuper un peu mais, même ça, mes maîtres me l’ont toujours refusé.

    À ce moment-là, ce moment qui devait changer ma vie, je me trouvais justement dans cette pièce. Moi-même, j’ai encore du mal à croire que moins de vingt-quatre heures se sont écoulées depuis. Je me revois dans ma prison, malheureuse et seule.

    À l’étage, je pouvais entendre mon maître hurler après sa femme. Il la soupçonnait de le tromper… encore.

    Et c’était vrai.

    Depuis quelque temps, ma maîtresse s’amusait avec d’autres hommes. Quoi de plus normal, en vérité ? Mon maître entretenait plusieurs amantes depuis des années et il fallait bien, qu’un jour ou l’autre, sa femme finisse par découvrir le pot aux roses et décide de le lui faire payer.

    Étrangement, mon maître n’a jamais su reconnaître ses torts. Il voulait, je crois, que sa femme comprenne sa situation, qu’elle l’accepte, et se contente de l’honneur qu’il lui avait fait en la choisissant pour épouse.

    J’ai souvent souhaité lui faire savoir ce que je pensais de son comportement. Lui dire que s’il se permettait de tromper ma maîtresse, alors il n’y avait aucune de raison pour qu’elle ne puisse en faire de même. Mieux encore, qu’en tant que déclencheur de cette crise, il n’avait aucun reproche à lui faire. Seulement, qui irait écouter une machine ? On l’ignore quand elle tente de s’exprimer ou l’on désactive ses cordes vocales quand on préfère avoir la paix.

    Au-dessus de moi, un hurlement se fit entendre : Celui de ma maîtresse. Un cri de terreur bientôt couvert par un coup de feu. Un choc contre le sol. C’était la dernière fois que je devais entendre le son de sa voix. Le nez levé en direction du plafond, je songeais que mon maître avait réglé leur désaccord à sa façon. Puisqu’elle refusait d’entendre raison et de lui obéir, elle ne lui était plus utile. Cet homme détestait qu’on puisse échapper à sa domination.

    À présent, c’était sa voix que j’entendais. Il semblait furieux. Contre quoi ? Ou plutôt, contre qui ? Curieuse, je fronçais les sourcils et tendit l’oreille dans l’espoir de décrypter ses propos.

    Un deuxième coup de feu m’en empêcha. Après lui, le silence…

    Étonnée, je crus que mon maître avait mis fin à ses jours. Je me demandais pourquoi. Aurait-il été pris de remords ? Non, ça ne lui ressemblait pas. Peut-être avait-il simplement pris conscience que son crime risquait de lui coûter cher ? Après tout, il n’est jamais facile de se débarrasser d’un être humain. Des gens finissent toujours par s’interroger, par venir fouiner dans votre passé et, alors… alors survient le jugement, la honte et la déchéance. La prison, je crois, aurait été pire que la mort pour un homme tel que lui.

    Assise à terre, le dos au mur, je me demandais : Et moi ? Je me demandais : Que vais-je devenir maintenant qu’il n’est plu ? Sans lui, impossible de m’échapper de ma prison. La porte en était fermée à clef et je n’avais pas la force nécessaire pour la faire céder sous mes coups. La mort m’attendait moi aussi. Oh, bien sûr, la mort d’un androïde est différente de celle d’un être humain, mais… une mort reste une mort, non ?

    Je dressais l’oreille. Dans le couloir, des bruits de pas se faisaient maintenant entendre. Il y avait encore quelqu’un dans la maison Quelqu’un… mais qui ? Les domestiques étaient logées à proximité et quittaient leur service un peu après vingt et une heures. Personne n’aurait dû se trouver ici, et pourtant… !

    Mes cheveux châtains me tombaient devant les yeux. Je les repoussais en arrière et me relevais pour me précipiter en direction de la porte. J’abattis mes poings contre le battant et appelais à l’aide. J’ignorais si l’inconnu prendrait la peine de me répondre, mais ça ne coûtait rien d’essayer. Si j’attendais le retour des domestiques, je savais que celles-ci ne me libéreraient pas. Elles seraient trop occupées pour ça. La mort de mes maîtres… la venue des autorités. Et moi ? Moi, peut-être que l’on viendrait m’interroger. Peut-être me poserait-on quelques questions, avant de refermer la porte. Je ne voulais pas mourir ici. Je ne voulais pas que ma dernière vision soit celle de cette pièce que je haïssais tant.

    Les pas cessèrent et un long silence répondit à mes supplications. Il m’avait entendu mais semblait hésiter. L’espace d’un instant, je craignais qu’il ne continue son chemin.

    Finalement, le verrou tourna et le visage d’un homme apparut dans l’entrebâillement de la porte. Il pointait dans ma direction une arme à feu. Dans son regard, aucune émotion. Aussi froid que celui d’une machine.

    — Un androïde ? s’étonna-t-il.

    J’imagine qu’il le devinait à mes yeux. De couleur métallique, leurs pupilles étaient suffisamment larges pour qu’il ne puisse passer à côté des trois cercles sombres, de plus en plus petits, qui les composaient. J’appartiens à la série la plus proche des êtres humains, tant physiquement que sur le plan des émotions. Chers et donc peu nombreux, les miens ne se différencient de l’espèce humaine qu’en de très rares signes distinctifs. Notre regard et ses cercles, qui ne cessent de grossir et de se rétracter, est l’un d’entre eux.

    Sans un mot, je le contemplais. Il ne semblait pas vraiment hostile. Surpris, indécis, oui, mais je ne crois pas qu’il ait véritablement eu de mauvaises intentions à mon égard. Bien sûr, en cet instant, je n’en savais rien et je ne pouvais m’empêcher de m’en inquiéter. Parce que je n’ignorais plus pourquoi mes maîtres étaient morts. Parce que je devinais qui était l’homme qui se tenait face à moi. Un assassin… peut-être même un assassin professionnel. Un homme engagé par un ennemi, un concurrent, ou un puissant quelconque qui aurait souhaité la mort de mes maîtres.

    Bien que la visibilité soit mauvaise, l’éclairage électrique des jardins pénétrait par la lucarne et me permettait de noter à quel point ses pupilles étaient étranges. Dilatés et nerveuses, elles semblaient en perpétuel mouvement. Des cernes épaisses, violacées, creusaient son regard. Il avait sans doute pris quelque chose. Un médicament ou une drogue quelconque.

    — Tu es l’androïde de la maison ?

    D’un signe de tête, j’approuvais. Je n’étais pas certaine de pouvoir encore me considérer ainsi, mais que répondre d’autre ?

    Il baissa son arme avant de m’ouvrir la porte en grand. Je l’écoutais s’éloigner, tout d’abord sans bouger. Il venait de m’accorder la vie… et avec elle, ma liberté.


    *

     

    Je l’avais suivi. De loin, bien sûr, car je n’osais pas m’imposer à ses côtés. Conscient de ma présence, il jetait de temps à autre des regards par-dessus son épaule, mais sans jamais tenter quoi que ce soit pour me faire renoncer.

    Nous avions quitté les quartiers riches pour nous enfoncer en directions de la banlieue. Une heure de marche, une heure parfois de course, parce qu’il fallait se dépêcher de traverser des routes où les feux de signalisation ne fonctionnaient plus. À mesure que nous nous enfoncions dans les entrailles de la métropole, le décor se faisait plus sombre, plus désolé. La population changeait. L’odeur également.

    Je me demandais combien de temps nous séparait encore de sa destination quand il gagna brusquement le trottoir voisin et s’engouffra dans un petit restaurant. Encastré entre deux immeubles dégradés, le lieu ne m’inspirait pas confiance. Je m’arrêtais et le fixais depuis l’autre côté de la rue, non sans une certaine appréhension.

    Ce quartier n’avait rien d’engageant. La pauvreté, je ne la connaissais qu’à travers les informations auxquelles on me permettait parfois d’assister. Il me semblait que tout y était sale et que le nuage de pollution qui couvrait perpétuellement le ciel y était plus opaque qu’ailleurs. Les gens marchaient vite, sans chercher à croiser le regard de l’autre. Près de la devanture du commerce, un homme en piteux état faisait la manche. Sa tenue était en loques et il n’avait plus de dents. De là où je me tenais, je voyais que l’un de ses bras avait été remplacé par une prothèse mécanique. Un vieux modèle qui ne comptait que trois doigts en forme de serres.

    Je ne distinguais rien, ou presque, de l’intérieur du restaurant. Les baies vitrées étaient recouvertes d’affiches parfois jaunies, souvent illisibles. Je savais toutefois qu’il s’y trouvait encore. Je le devinais. Il ne m’avait pas semblé du genre à fuir. Et puis, surtout, je ne représentais aucun danger pour lui.

    Je voulais lui parler. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il avait été le premier à se montrer charitable envers moi… ou peut-être tout simplement parce qu’il m’intriguait. Le désir était en moi, sans que je ne parvienne vraiment à identifier ses causes.

    Je dus bien hésiter dix bonnes minutes avant de me décider à traverser la route qui me séparait de lui. Le petit restaurant s’appelait le Lisa Délice. À l’intérieur, l’odeur était désagréable. Ça sentait la crasse, la friture, la cigarette et d’autres choses que je ne parvenais pas à identifier.

    Aussitôt la porte refermée derrière moi, une femme vint en ma direction avec un sourire aux lèvres. Une rousse exubérante, maquillée avec excès et prisonnière d’une jupe verte, trop serrée pour elle, qui l’obligeait à se dandiner. Un tablier saignait sa taille. À voir son air aimable, je supposais qu’elle n’avait pas encore remarqué que j’étais un androïde.

    — Une personne ? me demande-t-elle en levant un doigt.

    D’instinct, je baissais les yeux pour éviter qu’elle n’y découvre les cercles qui s’y dessinaient. Puis j’eus un hochement de la tête et murmurais :

    — Je suis venue trouver quelqu’un.

    La femme eut un froncement de sourcils et me lorgna des pieds à la tête.

    — Je pige ! Et c’est quoi son p'tit nom ?

    N’en sachant rien moi-même, je balayais la salle du regard, en faisant de mon mieux pour ne pas trop relever le visage. Les gens ici fumaient beaucoup. Je détestais ça. J’avais toujours détesté ça. Mon odorat étant aussi développé que celui d’un être humain, il se révoltait contre l’odeur qui en émanait.

    Je finis par l’apercevoir. Il s’était installé à une table située au fond de la pièce, à l’écart du reste de la clientèle. Il avait les yeux braqués sur moi, mais j’étais incapable de deviner ses sentiments. Son regard froid était aussi vide que le mien.

    D’un doigt, je le désignais.

    — Le garçon qui est là-bas.

    Elle se retourna et je vis la surprise s’imprimer sur ses traits.

    — Jim ? fit-elle avec un haussement de sourcils. Non mais qu’est-ce qu’il est encore allé m’inventer celui-là ?

    La dernière partie de sa phrase avait été grommelée si bas que je comprenais qu’elle ne s’adressait pas à moi, mais plutôt à elle-même. Avec un geste de la main, elle m’invita à la suivre et me conduisit jusqu’à lui. Arrivée à sa hauteur, elle eut un gloussement assez désagréable et lui lança :

    — J’te savais désespéré, Jim, mais là… tu fais dans l’androïde maintenant ?

    Ce fut à mon tour d’être surprise. Contrairement à ce que je pensais, elle savait que je n’étais pas humaine et ne m’avait pourtant pas mise à la porte. Mon trouble devait se lire sur mon visage, car il m’adressa un drôle de regard. Bien sûr, il ne pouvait pas comprendre. Là où j’avais toujours vécu, on ne m’aurait jamais permis de pénétrer dans un restaurant sans la présence de mes maîtres.

    — Un problème de travail, lui répondit-il sans cesser de me fixer.

    La femme sembla comprendre qu’il désirait qu’elle nous laisse seuls, car elle s’éloigna. Je la suivais des yeux, avant de revenir à lui… Jim.

    Son visage n’étant plus marqué par la drogue, je le découvrais avec un certain étonnement. Il semblait jeune. Vingt ans, peut-être ? Pas beaucoup plus. Sa peau était lisse, ses sourcils un peu trop fins. Il portait les cheveux courts, châtains, et ne semblait vraiment pas taillé pour le métier qu’il exerçait. Ni petit, ni grand, ni maigre, ni épais, une morphologie très commune.

    Comme il ne m’invitait pas à prendre place à sa table, et qu’il n’ouvrait pas davantage la bouche pour entamer la conversation, je finis par me sentir gênée. D’une petite voix, je questionnais :

    — Je… je peux m’asseoir ?

    Ma question due l’agacer, car ses sourcils se froncèrent.

    — Qu’est-ce que tu attendais ? Que je te file un ordre ? T’es libre maintenant, fais ce que tu veux !

    — Je ne suis donc pas obligée de demander la permission ?

    — Tu sais ce que ça veut dire, au moins, être libre ? (Et comme je me contentais de prendre place face à lui sans répondre, il ajouta :) Non, apparemment pas. (Il eut un claquement de doigts.) Alors écoute-moi : ça veut dire que tu peux faire tout ce que tu veux, d’accord ? Même si tu penses que c’est suicidaire et que tu risques gros, fais-le si ça te chante. C’est à toi de te fixer des limites !

    — Dans ce cas… est-ce que je peux vous poser une question ? (D’un signe du menton, il m’y invita.) Je me demandais… (Je baissais la voix.) Êtes-vous un assassin ?

    Je ne sais pas si ma question le surpris, car son expression ne changea pas d’un iota.

    — Professionnel, ma grande.

    J’avais donc vu juste. Toutefois, j’étais étonnée qu’il l’avoue aussi facilement. Je pensais pourtant avoir entendu dire que les gens comme lui n’étaient pas vraiment appréciés. Encore moins dans les quartiers pauvres qu’ailleurs. Ce qu’on pouvait penser de sa personne lui était-il à ce point égal ?

    — Et les gens vous acceptent tout de même comme client ?

    — Tu crois peut-être que je le gueule partout dans le quartier ?

    — Mais ici…

    — Ici, c’est pas pareil. Ici, du moment que tu peux payer, on se fout du reste.

    — Dans ce cas, pourquoi ne m’a-t-on pas mise à la porte ?

    Bien que la clientèle soit exclusivement humaine, personne ne s’était encore plaint de ma présence. À croire que la proximité d’une machine… non… plutôt que le fait qu’une machine puisse s’octroyer le droit de siéger à leurs côtés ne les gênait pas.

    — Je te l’ai dit, non ? Du fric c’est du fric. C’est aussi simple que ça !

    — Mais si je suis incapable de consommer, ma présence ici ne leur rapporte rien.

    Il eut un sourire en coin et se pencha pour récupérer le menu de la table voisine. Il le jeta devant moi et me le tapota du bout du doigt.

    — T’inquiète donc pas pour ça : ils ont déjà tout prévu !

    Je baissais les yeux sur la carte, en direction du petit encart qu’il me désignait. Une grille de tarifs qui m’était destinée. La première demi-heure coûtait 2000 ₵. Les suivantes passaient à 1000, et il y avait même un forfait destiné à ceux qui comptaient rester ici plusieurs heures. Je me demandais quelle sorte de personne il fallait être pour éprouver l’envie de passer sa journée ici. L’endroit était bruyant et pas très agréable à l’œil. Mais si cette offre était là, c’était donc que la demande existait. Quant à moi, je me sentais soudain très gênée.

    — C’est que, commençais-je, craignant sa future réaction. C’est que je n’ai pas d’argent.

    J’avais quitté la demeure de mes maîtres sans penser à emporter quoique ce soit avec moi. Je n’avais que mes vêtements et eux-mêmes n’étaient pas très épais : une robe blanche sans manches et qui m’arrivait à hauteur des genoux. Rien d’autre. Même mes pieds étaient nus. Comme ma peau était bien plus épaisse que celle d’un être humain, mon trajet jusqu’ici ne les avait heureusement pas écorchés. Par contre, ils étaient à présent d’une saleté repoussante et, honteuse, je tentais de les dissimuler en les recroquevillant sous ma chaise.

    Face à moi, il eut un haussement d’épaules.

    — Te bile pas pour ça, ils le mettront sur ma note.

    Je voulus protester, mais il me coupa d’un geste impatient.

    — Ça va, je te dis. Ce soir, j’ai touché le gros lot alors… je peux bien t’inviter !

    Je refermais la bouche, ignorant ce que je pouvais répondre à cela. C’était vrai, en tuant mes maîtres il avait touché de l’argent. Beaucoup d’argent, j’imagine. Les assassins sont peut-être autorisés à tuer en toute légalité, on raconte que leurs tarifs sont exorbitants. Pour se payer leurs services, il ne fallait pas être n’importe qui.

    J’hésitais à le questionner sur les raisons de leur mort. Les connaissait-il seulement ? Je n’en suis toujours pas certaine. Je crois que les gens comme lui se contentent d’empocher l’argent sans se soucier du pourquoi et, au final, je décidais d’étouffer ma curiosité.

    Car je craignais, en abordant le sujet, qu’il ne se fâche et ne m’oblige à partir. Il avait beau dire que la liberté signifiait qu’il m’était permis de faire tout ce que bon me semblait, je sentais que les choses n’étaient pas aussi simples.

    Comme je ne disais plus rien, il eut un claquement de langue et posa ses deux mains bien à plat sur la table, dans un geste destiné à faire savoir que ses prochaines paroles méritaient toute mon attention. À cet instant, il me rappela mon maître. Lui aussi avait l’habitude de faire ça.

    — Bien ! On dirait que t’as compris le truc, alors… et si tu me disais maintenant pourquoi tu me suis ?

    Prise de court, j’eus un battement de paupières nerveux.

    — Je… je ne suis pas certaine de le savoir.

    Ma réponse lui fit hausser les sourcils.

    — Comment ça, tu n’en sais rien ? Tu te payerais pas ma tête, des fois ?

    De nouveau, je craignais qu’il ne se fâche. Son ton n’était plus le même et, paniquée, je me mis à bafouiller :

    — Je… je crois que je voulais juste vous parler… oui, c’est ça, vous parler mais… je ne sais pas. Je ne comprends pas bien pourquoi. Vous… vous êtes étrange… enfin, non ! Je ne veux pas dire étrange ! Je veux juste dire, que… je…

    Me rendant bien compte que je ne faisais que m’enfoncer, je décidais de me taire et baissais la tête. Un silence s’installa entre nous. Quand il reprit la parole, son ton avait de nouveau changé. Je crois qu’il était lui aussi un peu troublé.

    — T’es une drôle de nana, tu sais ça ? (Et sans me laisser le temps d’ouvrir la bouche :) Le problème, tu vois, c’est que je ne peux rien pour toi. Rien du tout ! Va te falloir apprendre à te débrouiller toute seule.

    Bien sûr, il avait raison. Je n’avais plus de maître, plus personne pour décider de mon existence à ma place. Lui n’était qu’un inconnu. Le suivre comme je l’avais fait, comme si, inconsciemment, j’espérais qu’il puisse combler le vide qu’il avait créé dans ma vie était une erreur. Il ne le désirait pas et, je crois, que je ne le voulais pas moi non plus. Aussi pourquoi cela me faisait-il mal de le penser ? De me dire que nos chemins devaient déjà se séparer ? Ce n’était pas la perspective de ne plus avoir personne pour contrôler mes faits et gestes qui me chagrinait. Simplement, je ne voulais pas le quitter.

    Mais avais-je vraiment le choix ?

    — Je… je pourrai vous revoir un jour ?

    Un sourire apparut sur ses lèvres. Un sourire d’une telle chaleur qu’il me fit oublier la froideur de son regard.

    — Si tu repasses dans le coin, on finira bien par se recroiser.

    Je lui rendis son sourire, mais je crois qu’à cause de mon trouble le mien manquait un peu de sincérité.

    — Au fait, c’est quoi ton nom ?

    Surprise qu’il s’en soucie, il me fallut un moment avant de lui répondre.

    — Dexty234.

    — Eh bien ! On peut pas dire que ce soit gagné, soupira-t-il avant d’ajouter : Ça, c’est ton numéro de série, ma grande ! Essaye de te trouver un vrai nom maintenant que t’es libre.

    J’inclinais légèrement la tête sur le côté. Un vrai nom ? Oui, j’imagine que c’était important d’en avoir un quand on était libre. Seulement, comment me décider ? J’ignorais ce qui pourrait m’aller ou sur quelles données me baser pour prendre ma décision. Ma maîtresse s’était appelée Ingrid… mais je n’allais tout de même pas prendre son identité ! Il y avait Lisa, comme ce restaurant. Mais n’était-ce pas étrange d’utiliser le nom d’un commerce ? Ceux des domestiques, peut-être ? Miranda, Zelfi ou Cynthia… oui, pourquoi pas ? Le seul problème était que je n’aimais pas ces femmes.

    Perdue et indécise, je finis par capituler et par lui demander :

    — Est-ce que… est-ce que vous pourriez choisir pour moi ?


    *

     

    Voilà comment je suis devenue Amélie. C’était le nom de sa mère défunte et, selon lui, je lui ressemble un peu.

    Je suis heureuse d’avoir une identité. Si heureuse que j’ai du mal à m’arrêter de sourire. Pourtant, l’instant ne s’y prête pas : pour moi, les choses sont déjà terminées.

    Au coin d’une rue déserte, j’aperçois un banc libre. En piteux état, recouvert de graffitis trop souvent obscènes, sa peinture n’est plus qu’un lointain souvenir. Mais il se fait tard et je n’ai pas le temps d’en chercher un autre. Je m’y installe et lève les yeux en direction du nuage de pollution.

    Depuis la dernière fois que j’ai vu mon maître, vingt-quatre heures se sont écoulées. La matinée et l’après-midi durant, je suis allée d’un bout à l’autre de ce quartier. J’ai marché, croisé des gens parfois hostiles, d’autres fois aimables, trop souvent indifférents. Certains magasins m’ont fermé leurs portes, d’autres m’ont accueillie à bras ouverts. J’en ai fuis beaucoup. Les vendeurs qui marchent sur vos pas, toujours un conseil à la bouche et désireux de vous faire acheter tout et n’importe quoi, me déplaisent au plus haut point. Il semblerait toutefois que ce soit la norme ici. En tout cas, dans une partie des commerces. L’autre, elle, vous ignore ou vous chasse.

    J’ai longé des rues pas toujours rassurantes. J’ai vu des immeubles en ruines et des ombres me fixer depuis leurs fenêtres. Du béton, de la misère et pas un seul carré de verdure nulle part. Triste et désenchantée, telle est la vision que j’ai de la vie ici.

    À l’horizon, le soleil commence à se coucher. Ce n’est plus qu’une question de minutes avant que mes circuits ne s’arrêtent. Mon maître refusait que je puisse lui échapper, ce pourquoi il m’a fait implanter cette pièce. Une petite pièce, située juste entre mes omoplates. Qu’il cesse de me remonter en y déposant son empreinte et je m’éteins au bout d’une journée seulement. Le temps pour moi de goûter à quelque chose de fabuleux, tout en souffrant à l’idée que je ne pourrai jamais en profiter pleinement.

    C’était un homme bien cruel, mon maître… bien cruel.

    Le processus a déjà commencé, je le sens. Mes membres s’engourdissent et j’ai de plus en plus de mal à réfléchir. J’ai peur mais en même temps je suis heureuse. Car c’était le prix à payer pour faire sa connaissance. Jim… non, Jimmy. C’est comme ça qu’il m’a dit s’appeler. Jimmy. Un assassin. S’est-il douté que nous ne nous reverrons peut-être jamais ?

    Mes paupières se font lourdes. J’ignore ce qui arrivera à mon corps ensuite. Peut-être ses pièces seront-elles vendues à droite et à gauche, implantées dans des machines inconnues qui n’auront aucune idée de mon identité. Ou peut-être aurai-je la chance de tomber sur quelqu’un de suffisamment malin pour parvenir à me réactiver. Si tel est le cas, alors je n’espère qu’une chose : me souvenir de qui je suis. Car la mort, pour nous, n’est pas d’être détruits. Nous ne mourrons pas comme des êtres humains. Quelqu’un, un jour, pourra toujours redonner vie à notre carcasse. Être privés de nos souvenirs, de notre personnalité, ne plus être celui que nous étions autrefois, disparaître, tout simplement, voilà le vrai sens de la mort chez nous. Et si la seule façon pour moi d’être réactivée est de ne plus être Amélie, alors j’espère que ça ne se produira jamais.

    Je refuse d’oublier qui je suis.

    Un petit sourire vient flotter sur mes lèvres. Devant moi, le paysage se résume maintenant à de gros pixels de couleurs. Les formes deviennent vagues et je ne suis même plus capable d’identifier les sons du quartier. Des bruits sans queues ni têtes, des couleurs de plus en plus laides, de plus en plus fades.

    Alors doucement, tout doucement, je m’allonge sur le petit banc en métal et ferme les yeux…

     

    Erwin Doe ~ 2008

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  • Minuit moins le quart

    Partie 2 

     

    4

     

    Nous sommes un mardi après-midi et le cimetière semble comme mort. Pas un murmure, pas un sanglot, pas même le crissement du gravier sous des semelles autres que les miennes. Les vivants ont abandonné leurs défunts. Tous… sauf moi. Car je suis là, fidèle au poste. Comme chaque année.

     

    Au-dessus de moi, le ciel gris commence à déverser ses étoiles glacées sur la ville. Les flocons s’écrasent dans mes cheveux et sur mes épaules. Je ne sens même plus mes mains tant celles-ci sont frigorifiées.

     

    Dans celle de gauche, mon sac de course, dans celle de droite, un bouquet de fleurs que je dépose sur la tombe où mes pas m’ont mené.

     

    Ils sont deux à occuper cette sépulture. Unis dans la vie, unis dans la mort. Pourtant, ils n’étaient même pas fiancés. Leur union n’était connue de personne, ou presque… j’étais de ces privilégiés.

     

    C’est un voisin qui les avait découverts, un matin, alors qu’il se rendait au travail. Passant devant la fenêtre de leur salon, dont ni les volets, pas plus que les rideaux, n’étaient fermés, il y avait machinalement jeté un coup d’œil, avant de s’arrêter. Car sous ses yeux, deux corps étaient étendus à même le sol.

     

    Pris d’un mauvais pressentiment, il avait frappé, et frappé encore, au carreau. Ses appels, toutefois, étaient restés sans réponses et, un peu plus tard, une ambulance arrivait sur les lieux.

     

    Suicide. Voilà ce qu’avaient annoncé les journaux de l’époque. Un double suicide au poison. Leur amour les y avait poussés. La crainte, certainement, d’être séparés par la mort de l’un ou par les aléas de la vie. L’amour éternel. Roméo et Juliette. Les clichés les plus usés y étaient passés, enflammant le grand public, le plus romantiques en tête.

     

    Quant à moi, je m’étais retrouvé seul… désespérément seul.

     

    Depuis, quatre années se sont écoulées et je continue de venir me recueillir sur leur tombe à chaque date de leur mort. Je sais pourtant que c’est stupide, tout comme j’ai conscience que cette tombe est vide. Pas de leurs corps, mais de leurs présences.

     

    Malgré tout, je suis incapable d’y renoncer…

     

    Je sens les larmes me piquer les yeux. Un sanglot m’échappe et je succombe à mon émotion. J’en ai besoin, tellement besoin. La culpabilité est devenue trop lourde pour moi.

     

    Qu’ils me pardonnent !

     

    5

     

    J’ignore comment je me suis retrouvé ici. Dans ce bar sombre, aussi sombre que mon esprit embrumé par l’alcool.

     

    Combien de verres ai-je bu ? Suffisamment, en tout cas, pour me livrer à la paralysie de l’ivresse. Je me sens lourd et maladroit. Dans ma main, un verre encore à moitié plein. Je ne suis même pas certain d’avoir de quoi régler mes consommations.

     

    Je fais glisser un doigt le long du verre. Sous l’agression, des gouttes de condensation fuient en direction de la table. Pas assez vite, toutefois. Une à une, je les écrase, puis me désintéresse de leur génocide.

     

    Quelle heure peut-il être ?

     

    La tête me tourne un peu. Autour de moi, les discussions deviennent indistinctes. Je repousse mon verre, croise les bras sur la table et y enfouis mon visage.

     

    Pourquoi suis-je venu ici ?

     

    Je ne me souviens de rien. Je me revois au cimetière, me vois essuyer mes larmes, et puis… quoi ?

     

    Ah… oui !

     

    Je revenais dans le monde des vivants quand j’ai aperçu cet établissement. Situé tout près du cimetière, il m’était impossible de le rater et… pour m’être révélé incapable de lui échapper, il fallait vraiment que j’ai été au plus mal.

     

    Quel imbécile !

     

    Sur la banquette que j’occupe, j’aperçois mon sac de courses. Je tends la main dans sa direction et le tire contre mon flan. J’ai si peur de l’oublier qu’il finit sur mes cuisses. Ainsi, quand je me lèverai, sa présence ne manquera pas de se rappeler à moi.

     

    La condensation a formé une petite flaque autour de mon verre. Je m’en saisis et décide de le terminer. Avec un peu de chance, on ne me verra pas partir. Il y a pas mal de monde et le patron n’a pas les yeux braqués sur moi. Je laisserai ce qu’il me reste de monnaie sur la table, histoire de donner le change. Le temps qu’il ait terminé de la compter, je serai déjà loin… en tout cas j’espère.

     

    Je porte mon verre à mes lèvres et engloutis son contenu. Une vive chaleur embrase ma gorge et menace de me couper la respiration. Dans une toux douloureuse, je le repose et plaque une main contre ma bouche. J’ai chaud, beaucoup trop chaud. Quelques larmes me montent aux yeux et je ne peux les retenir.

     

    Qu’est-ce que… ?

     

    Je remarque que les regards se sont tournés dans ma direction. Les habitués s’échangent des sourires. J’ai la tête qui tourne. Vite, beaucoup trop vite. J’ai l’impression d’avoir été entraîné de force sur des montagnes russes. Ma vision tangue. Un hoquet de douleur m’échappe.

     

    Non…

     

    Ma main s’est crispée contre ma gorge. C’est là que la douleur naît, de là qu’elle descend en direction de mon ventre, de mes entrailles, pour y liquéfier tout ce qui se trouve sur son passage. De la bave commence à me dégouliner le long du menton. Du poison… il y avait du poison dans mon verre et tous, ici, sont de mèche.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Dans ma précipitation pour me relever, je cogne la table et manque de la renverser. Le verre roule et tombe à terre, où il se brise.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Les visages qui m’entourent n’ont plus rien d’humain. Ce sont ceux de démons qui ricanent avec mépris et se régalent de ma souffrance.

     

    « Qui est l’assassin ici ? »

     

    « Qui a offert ce poison ? »

     

    « Qui ? »

     

    « Coupable ! »

     

    Des griffes se tendent vers moi et tentent de me saisir. Je parviens à leur échapper, mais je trébuche et m’écroule aux pieds de mes tortionnaires. Des géants qui me fixent depuis des hauteurs incommensurables. Ils se moquent de moi et leurs yeux jaunes, mauvais, brillent dans les ténèbres qui les entourent.

     

    — Non… non… laissez-moi !

     

    Je me relève. D’autres griffes fondent dans ma direction. Je les repousse en hurlant. Sortir, il faut que je sorte d’ici, que je m’échappe, vite, avant qu’il ne soit trop tard.

     

    — Par pitié, non !

     

    Le monde chavire brutalement et je sens le poison envahir ma gorge. Il se déverse dans ma bouche, supplicie ma langue et se fraie un passage jusqu’à mes lèvres qui l’expulsent.

     

    Les bras repliés autour de mon ventre, je me cambre en avant, secoué de spasmes. La douleur est insoutenable. Je pleure, je gémis, et le poison continue de se répandre aux pieds des diables.

     

    Je sens que l’on me saisit. Deux puissantes paires de bras m’agrippent et me traînent derrière elles. Incapable de résister, hagard, je les laisse faire sans chercher à me débattre, me contentant d'implorer leur pitié entre deux sanglots. Mais ils ne m’écoutent pas. Personne ne m’écoute. Le Diable n’est pas clément et la miséricorde ne fait pas parti de ses habitudes. Je suis un pécheur, un damné, et il est temps pour moi de payer pour mes crimes.

     

    — Et qu’on ne te revoie plus dans le coin !

     

    Mes pieds décollent du sol et je m’écrase contre une surface dure et glacée. Mes yeux se ferment et je perds connaissance.

     

    Quand la raison m’est rendue, je me découvre étendu au milieu du trottoir, le corps recouvert d’une fine couche de neige. Sa morsure a déjà commencé à engourdir mes membres. En face, à moins de trois mètres, la devanture du bar.

     

    Ma tête et ma gorge me font souffrir. En tentant de me redresser, je porte une main à l’arrière de mon crâne et la ramène humide de sang.

     

    Au moins suis-je en vie…

     

    Bien que mes jambes soient encore faibles, je parviens à me remettre debout. Je remarque alors que mon épaule droite me fait un mal de chien. Avec une grimace, je prie pour que rien ne soit cassé.

     

    Mon regard revient à la devanture. Mon sac à provisions y est resté. J’hésite. Dois-je retourner récupérer mon bien ? Pas sûr que ce soit une bonne idée. On risquerait de me passer à tabac, mais aussi de me réclamer ce que je dois pour mes consommations. Une inspection rapide de mes poches m’apprend que l’on m’a dépouillé de toute ma monnaie. Je continue toutefois de penser que je n’avais pas assez sur moi pour régler l’intégralité de ma note.

     

    Non, mieux vaut en rester là… en aucune façon je ne désire savoir ce qu’ils réservent aux mauvais payeurs. Ce petit vol plané m’a amplement suffi.

     

    6

     

    Mon appartement ne m’a jamais semblé plus vide, ni plus triste, qu’en cette nuit. L’odeur y est épouvantable. Elle m’a accueilli depuis le couloir. Je comprends mieux, à présent, pourquoi les voisins s’en sont plaints, mais aussi pourquoi tous ceux qui passent devant ma porte ne peuvent s’empêcher de gémir ou de m’insulter.

     

    Le seuil passé, je me suis débarrassé de mes vêtements souillés de bile, mais je n’ai pas eu le courage de prendre une douche. Je me suis donc couché ainsi, avec pour tout pyjama un caleçon qui a vu des jours meilleurs et, pour seule compagnie, le tic-tac de mon horloge murale.

     

    Sa cadence emplit mes oreilles et résonne sous mon crâne. C’est comme si j’avais une cloche à la place du cerveau. Une cloche qui ne cesserait de tinter et de rebondir contre ma boîte crânienne. La douleur est infernale et m’empêche de trouver le sommeil.

     

    Un faible rayon de lune éclaire la photo sur ma table de chevet. Je les vois, tous les deux. Mes chers, très chers amis. Dans leur sourire, seul le bonheur est visible. Ils étaient si jeunes.

     

    Moi aussi.

     

    Depuis combien de temps n’ai-je pas ri ? Depuis combien de temps mon visage ne s'est-il pas éclairée d'une expression aussi radieuse que la leur ? Beaucoup trop. Après leur mort, le monde est devenu un mauvais film en noir et blanc. Plus rien ne m’y rattache et, pourtant… pourtant, je suis toujours là, incapable de le quitter.

     

    Pourquoi ?

     

    Le tic-tac continue de faire vibrer la cloche sous mon crâne. Les secondes finissent par devenir des minutes. Longues et insoutenables, pendant lesquelles je me contente de les fixer. Eux. Ces gens qui ont emporté ma joie, comme ma raison de vivre.

     

    Je suis le seul responsable.

     

    Même après tout ce temps, je sais que cette chose m’attend toujours là-bas. Les années n’y auront rien changé. Ils y auront veillé. Leur repos dépend de ma décision. Le mien également. Mais je suis trop lâche. Pourquoi a-t-il fallu que ça se passe ainsi ?

     

    Pauvre minable !

     

    Vais-je encore laisser passer cette occasion ? Cette année aussi, vais-je me défiler ? Fuir mes responsabilités ? Et tout ça pourquoi ? Pour continuer cette existence de parasite. Cette vie méprisable qui, bientôt, ne connaîtra plus que la rue et la misère la plus noire.

     

    Je me dégoûte.

     

    Les minutes défilent et il ne me reste plus qu’une heure. Une seule petite heure pour me décider. Suis-je encore capable de réparer mes erreurs ?

     

    Le suis-je vraiment ?

     

    Je me tourne sur le flanc, en direction de ma fenêtre dont le store n’est qu’à moitié tiré. À l’extérieur, la neige continue de tomber. Doucement, tout doucement, elle nous envahit. Exactement comme cette nuit-là. Cette nuit fatidique. Cette nuit…

     

    Cette nuit où je les ai abandonnés.

     

    7

     

    À ma montre, les aiguilles indiquent moins le quart. Il ne me reste plus beaucoup de temps.

     

    Un manteau sur les épaules, je me tiens face à cette maison que j’ai trop bien connue. Chaque année, je viens la contempler. Sa porte close, ses fenêtres barricadées. Le même décor, la même scène. Qui pourrait imaginer, aujourd’hui, que cet endroit fut le cadre d’un bonheur parfait… ou presque ?

     

    Devant mon visage, ma respiration s’est matérialisée en une fumée blanche, épaisse, qui s’élève à l’assaut du ciel. Par quel miracle suis-je parvenu jusqu’ici ? Malgré la faim, malgré la douleur, malgré le froid qui me fait claquer des dents, je n’ai pas dévié une seule fois de ma route. J’ai peur de ce qui m’attend demain, au réveil…

     

    Mais y aura-t-il seulement un lendemain pour moi ?

     

    Dans ma poche gauche, mes doigts jouent avec un objet long et fin. Une clef. Celle que j’utilisais pour fuir le lieu du drame quelques années plus tôt.

     

    A cet instant, je suis persuadé de les entendre. Leurs voix me parviennent, étouffées, lointaines, mais parfaitement perceptibles. Elles m’invitent à les rejoindre. À pénétrer ce lieu maudit que je me suis évertué à fuir.

     

    Vais-je encore me défiler ?

     

    Moins dix.

     

    Le temps file, impitoyable. Il n’a que faire de mes tourments. Il ne ressent rien et, du reste, il n’est pas là pour ça. Son seul et unique but est de s’assurer que le monde continue de tourner. Avec ou sans moi…

     

    Je l’envie presque.

     

    Que dois-je faire ? Partir ? Entrer ? En finir une bonne fois pour toutes ? Je ne sais pas… et plus j’hésite, plus un vieil instinct primaire s’empare de ma raison.

     

    Survivre !

     

    L’espace d’un instant, je tourne le dos à l’habitation. Mais je ne vais pas très loin. Tout juste quelques pas. Non ! Non, je ne peux pas… il faut que ça cesse. Ici et ce soir. Pour toujours. Le moment est venu pour moi d’honorer ma promesse. D’arrêter de fuir. Je n’ai pas le choix. Je n’ai plus le choix.

     

    Je reviens sur mes pas et, cette fois, je me dirige droit vers la porte d’entrée.

     

    Allez, du courage !

     

    À l’intérieur, il fait sombre. Tout est à l’abandon. De la poussière recouvre chaque centimètre. Elle s’élève en nuage de particules à chacun de mes pas. Un univers terne qui sent le renfermé.

     

    C’est comme si je ne l’avais jamais quitté. Je me souviens de tout, de l’emplacement de chaque pièce, de chaque meuble. De nos moments de joie, comme de nos peines. Des souvenirs douloureux que j’ai trop longtemps étouffés. Leur compagnie me remplit d’une douce nostalgie.

     

    Le salon… l’entrée est située un peu plus loin. Sur la gauche. Le canapé et les fauteuils ont subi les attaques de nuisibles. Je baisse les yeux. C’est ici qu’ils se sont écroulés. Bien que les planches condamnant les fenêtres laissent difficilement passer la lumière des réverbères, j’y vois suffisamment. Devant moi, il y a un large tapis, lui aussi en piteux état. C’est dessus qu’on les a retrouvés. Dessus qu’ils se sont donné la mort.

     

    Je me dirige vers le fauteuil le plus près et m’y installe. Oui, ils étaient là… assis face à moi… et moi… moi, je me tenais exactement là où je suis.

     

    Un souffle d’air me fait frissonner. La seconde d’après, ils sont là. Debout, devant moi. Deux formes blanchâtres et vaguement transparentes qui me sourient. Leurs lèvres restent closes, mais ils n’ont plus besoin d’elles pour s’exprimer. Leurs voix s’immiscent en moi, chaleureuses, aimantes. Je me sens bien.

     

    Tout ce temps, ils m’ont attendu. Année après année, ils ont espéré mon retour. Ma vie est liée à la leur et, sans moi, impossible pour eux de quitter cette terre.

     

    Car ce que les médias ignorent, c’est qu’ils n’étaient pas les seuls à devoir mourir. Il y aurait dû y avoir un troisième suicide. Le mien. Non seulement nous nous aimions d’un amour incompréhensible pour notre société, mais l’idée que l’un de nous puisse partir avant les autres nous était intolérable. Nous voulions rester unis, à jamais…

     

    Je fus le seul à reculer. Le seul qui, alors que nous portions d’un même mouvement le poison à nos lèvres, refusa la mort. Je voulais vivre. Vivre ! Et cette seule seconde d’hésitation devait bouleverser toute mon existence. Quand je baissais les yeux sur mes amis, ils étaient déjà morts. Moi pas… et la peur s’était emparée de moi.

     

    Étaient-ils vraiment réunis ? Y avait-il réellement quelque chose après la mort ? Et si rien ne m’attendait ? Si je ne les retrouvais jamais ? Ma peur s’était transformée en panique et je m’étais échappé par la porte de derrière.

     

    La lâcheté avait secondé ma fuite. La honte, elle, ne devait me frapper que bien plus tard. Et avec elle, la déchéance.

     

    Moins cinq.

     

    Elle s’approche de moi et son sourire continue d’étirer ses jolies lèvres pleines. Je sens sa main glacée se poser sur mon épaule. Celle encore intacte.

     

    Lui a pris place dans le canapé qui me fait face. Il me fixe sans ciller et a un mouvement du menton dans ma direction. Je baisse les yeux sur la petite table ronde qui se trouve près de mon coude gauche. Une fiole s’y dresse.

     

    Contrairement au reste de la pièce, elle semble neuve. La poussière en est totalement absente. À mon tour, j’ai un sourire. Ils en ont pris soin… jamais ils n’ont douté de moi !

     

    — Vous m’avez manqué.

     

    Mes doigts se saisissent du flacon et le débouchent. À l’intérieur, un liquide à l’odeur étrange tangue doucement. Mon sourire se fait plus tendre.

     

    Bientôt, nous serons réunis…

    Erwin Doe ~ 2013

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  •  Minuit moins le quart

    Partie 1

     

    1



    Des étoiles tombent du ciel. Glacées, elles s’écrasent sur mes épaules et sur mes cheveux. Blanches, si blanches.

    Face à moi, il y a cette maison. Sombre et silencieuse. Elle m’invite à avancer, à pénétrer ses entrailles, enfin, après tout ce temps. Mes pieds, toutefois, refusent de bouger. Je suis là, les mains enfoncées dans les poches, le corps trop lourd pour esquisser le moindre mouvement.

    Les étoiles jonchent le sol. Je parviens à tendre la main pour en recueillir quelques-unes. Un frisson remonte le long de mon bras.

    Il neige.



    2



    J’ouvre les yeux.

    Un pâle rayon de soleil illumine la partie gauche de mon visage. Je me tourne sur le dos et c’est maintenant la droite qui fait les frais de son agression.

    Depuis mon lit, le chant de la ville me parvient. Celui des voitures, des rires et des voix.

    Dans l’appartement d’à côté, j’entends quelqu’un pleurer. La mère Josiane qui, malgré les années, n’a jamais su se remettre de la perte des siens. Je ressens une certaine affection à son égard. Nous partageons bien plus qu’elle ne le croit. Ce qui ne m’empêche pas, chaque matin, de la maudire. Sa douleur remplace la sonnerie du réveil que je n’ai pas. Celle qui me force à quitter le monde de l’oubli pour celui, pathétique, des vivants.

    Chez moi, la température est frigorifique, et je soupçonne que le seul radiateur de tout mon appartement s’est de nouveau mis en grève. Je frissonne et me recroqueville un peu plus sous mes couvertures. Il y a un moment déjà que je me plains de ce problème auprès du propriétaire. À présent, ça n’a plus grande importance, puisque je ne tarderai pas à être expulsé.

    Voilà plus de deux mois que j’ai perdu mon travail. Il me permettait tout juste de subvenir à mes besoins. Je n’ai pas d’économie de côté, plus grand-chose dans mon portefeuille, et mon loyer a du retard. Beaucoup trop.

    La dernière fois que je suis tombé sur mon propriétaire, les choses ne se sont pas très bien passées. Par des menaces, il m’a fait comprendre que j’aurais tout intérêt à régulariser très vite ma situation. C’était il y a deux semaines.

    Depuis, je rase les murs et fais semblant de ne pas être là quand il vient frapper à ma porte. J’ai gagné un peu de sursis, mais ce manège ne durera pas éternellement. Encore quelques semaines, peut-être moins. Mon sort dépend surtout de la bonne volonté de mes nombreux voisins à se tenir tranquille. Un écart de trop et je payerai pour eux. Une semaine… deux, tout au plus. Et ensuite… la rue.

    Ce qu’il me faudrait, c’est un nouvel emploi. Bien sûr, c’est évident et, si j’avais cherché, peut-être en aurais-je trouvé un. Seulement, je ne l’ai pas fait… pas vraiment. Mon existence m’est devenue si pénible que je passe le plus clair de mes journées avachi sur le canapé, si ce n’est à dormir. Dans ma bouche, il y a un goût aigre, un goût qui me fait grimacer et me donne la nausée.

    Je me redresse et fais basculer mes jambes en direction du sol. Le dos rond, encore couvert par ma couverture, je me passe les mains sur le visage. Mes cheveux sont gras et me collent à la peau. Ils me dégoûtent. J’aimerais pouvoir les couper, mais je n’ai plus assez d’argent pour me payer le coiffeur. Et puis… je n’ai pas la force de le faire moi-même. Le résultat aurait, de toute façon, été désastreux.

    J’habite un appartement misérable, aussi terne que poussiéreux. Il y flotte une odeur rance que je ne sens même plus, ce en dehors des quelques fois où le nécessité me pousse à sortir. À mon retour, j’hésite toujours avant d’ouvrir la porte, tant l’idée de retourner me cloîtrer dans cette prison infecte m’apparaît comme intolérable. Il faudrait que je lave. Ma vaisselle, mes vêtements, le sol. Que je songe à sortir les poubelles qui suintent dans la cuisine. De tout mon appartement, c’est le seul endroit que j’évite. Le seul où je ne me rends qu’avec appréhension et dont la porte est constamment close.

    Comment en suis-je arrivé là ?

    Il y a, sur ma table de chevet, un cadre avec une photo. L’homme et la femme qui s’y tiennent pourraient passer pour des amants tant ils semblent proches. À cette photographie, il manque un morceau. Sur le coin droit. Tout ce que l’on peut encore voir de la personne qui l’occupait est un bout d’épaule.

    Ces deux-là me sont précieux… ou plutôt m’étaient précieux. Depuis leur disparition, ma vie n’a plus beaucoup de sens.

    Je me lève et me dirige en direction de la salle de bain. Le plancher sous mes pieds est glacé. Dans un frisson, je replie mes bras atour de mon corps et pousse la porte entrebâillée de l’épaule.

    À l’intérieur, il fait sombre. Le store de l’unique fenêtre est encore tiré. Machinalement, j’actionne l’interrupteur près de moi. Une ampoule se met à grésiller et sa lueur révèle une petite pièce au carrelage crasseux. Sur la gauche, un lavabo.

    Je tire le rideau de la douche et pénètre dans la petite cabine. À peine y ai-je posé les pieds qu’un cafard bondit dans ma direction. D’une démarche affolée, il me passe entre les jambes et fuit par la porte laissée ouverte. Je ne lui accorde qu’une brève attention avant de refermer le rideau. Ça aussi, j’ai fini par m’y faire.

    L’eau coule sur ma tête, mes épaules et mon dos. Une douche froide qui me glace jusqu’aux os. Le mois dernier, mon propriétaire a eu la bonne idée de me couper l’eau chaude. Je peux au moins lui reconnaître ça, il n’est pas aussi méchant qu’on veut bien le dire. Il aurait pu, après tout, me couper l’eau tout court.

    Dans la cabine, il n’y plus ni gel douche, ni shampoing. Les cadavres de leurs bouteilles jonchent le sol depuis quelques jours. Je me passe donc sommairement la main sur le corps et, comme de toute façon je n’ai aucune envie de rester plus longtemps sous cette douche hivernale, je ressors sans pour autant me sentir plus propre.

    Du pied, je ramasse une vieille serviette qui traîne sur le sol et la fais voler en l’air. Je la rattrape entre mes mains et entreprends de me frictionner le corps avec. Mes cheveux dégoulinent et la serviette est trempée sans que je n’ai pu vraiment les sécher. Peut-être aurait-il été plus malin de les essorer avant ?

    Je la laisse tomber et l’enjambe pour me diriger vers le lavabo. Il y a longtemps que le miroir qui le surmonte a été brisé. Il n’en reste qu’un très petit morceau, suffisamment grand pour me permettre de me raser sans me faire beaucoup de mal, mais pas assez pour que je puisse vraiment y voir mon visage. C’est le seul miroir qu’il est possible de trouver dans tout mon appartement. Je me suis débarrassé de tous les autres pour ne plus être contraint d’affronter mon reflet. Vivre avec moi-même est suffisamment pénible comme ça.

    Autour du lavabo s’étalent un rasoir toujours à peu près neuf, une bombe de mousse à raser, un tube de dentifrice (Dont le bout est enroulé plusieurs fois sur lui-même.), ainsi qu’une brosse à dents aux poils écartés, mais encore capable de remplir son office. Comme chaque matin, je les fixe sans m’en saisir. Et comme chaque matin, je finis par leur tourner le dos et par quitter la salle de bain.

    Dans ma chambre, je ramasse les premiers vêtements qui croisent ma route et les enfile. Le t-shirt est tâché et sent mauvais, le pantalon n’est pas en meilleur état. Je renonce à trouver une paire de chaussettes assorties et me contente de celles que je tiens en mains. Elles sont noires et toutes dures sur les extrémités.

    C’est une pièce que je joue chaque jour. Unique acteur, les scènes s’enchaînent les unes après les autres, toujours avec la même fidélité, ce jusqu’au dernier acte. Le plus difficile d’entre tous, celui où il me faut gagner la cuisine.

    J’ignore pourquoi je m’oblige à subir cette épreuve encore et encore, alors qu’il me serait plus simple de stocker mes maigres provisions dans une autre partie de l’appartement. Car après tout, ce n’est pas comme si j’avais toujours des produits frais consommables.

    Aussi pourquoi suis-je incapable de m’en empêcher ?

    À deux mètres de la porte, l’odeur est déjà insoutenable. Elle me révulse l’estomac au point que je voudrais fuir, quitte à me passer de nourriture pour aujourd’hui.

    Comme si j’en avais le courage.

    Je bloque ma respiration et couvre mon nez avec le haut de mon t-shirt. Mais une fois dans la cuisine, l’odeur me frappe malgré mes précautions. Je m’empresse de refermer la porte derrière moi pour l’empêcher d’envahir le reste de mon appartement.

    Partout où mes yeux se posent, il y a des sacs. Des sacs en plastique, noirs et de tailles différentes. Ils sont là et se dressent face à moi comme autant d’individus d’une foule qui m’attendrait de pied ferme. Son odeur est si insoutenable, si oppressante, que je ne serais pas étonné qu’elle ait pris corps et qu’il soit devenu possible de la toucher. Un jus jaunâtre, marron, souille le sol.

    Et puis, il y a les mouches. Plus présentes ici que partout ailleurs dans mon appartement, elles se repaissent de mes ordures et prolifèrent en toute impunité. Assister à ce spectacle me pousserait presque à me réjouir de ma future expulsion. Au moins ce problème deviendra-t-il celui d’un autre.

    Une peu à l’écart, le frigidaire ronronne. Patient, malgré son ventre vide, il attend toujours que je commette l’erreur de l’ouvrir. Il est affamé et, à cause de cela, il a cessé d’être un simple objet serviable et docile, pour devenir un prédateur sournois. Alors, je ne m’en approche plus. Je le laisse agoniser lentement, avec l’espoir qu’il finira par mourir de faim.

    Dans un placard, je trouve un paquet de céréales entamé. Rien d’autre. À l’exception de quelques miettes, ses voisins sont vides. Tristement vides. Il va donc me falloir sortir, affronter la rue et ses passants. Leur imposer le spectacle pitoyable de ma personne. Pour un peu, je préférerais aller réclamer la charité à mes voisins. Mais non ! Si la chose arrivait aux oreilles de mon propriétaire, ce se serait une catastrophe.

    Dans le salon, je mange les céréales à même la boîte, assis sur l’un des accoudoirs usés de mon canapé. Peut-être mon dernier repas ici. Car qui sait si, une fois de retour, je ne trouverai pas mes affaires sur le pas de la porte ?



    3

    Un sac en plastique à la main, je sors tout juste de l’épicerie. À l’intérieur se trouve de quoi tenir quelques jours, voir une semaine, si je fais attention. Je ne me sens pas à mon aise et j’ai hâte de rentrer chez moi. Mais avant ça, j’ai une visite à rendre. Comme chaque année, qu’importe le temps, qu’importent mes obligations. Il m’est impossible de m’y soustraire.

    Bien que les températures soient particulièrement basses, la rue est noire de monde. Ça s’agglutine autour de moi, telle une masse anonyme qui me frôle et se retourne sur mon passage.

    Mes cheveux gras et mal peignés me tombent devant le visage. Je veux croire que c’est un bouclier derrière lequel rien ne peux m’atteindre. Ces regards qui se posent sur moi, je les devine plus que je ne les croise. Je me sens sale, minable, presque indigne de marcher aux côtés du genre humain. Écrasé par l’humiliation, j’avance le dos courbé.

    Une enfant s’arrête pour me regarder passer. Je ne peux m’empêcher de lever les yeux sur elle et je le regrette aussitôt. Son expression est glaciale et elle me toise, ses deux petits poings serrés autour des sangles de son sac à dos.

    Grise, elle est entièrement grise !

    Surpris, je recule et percute une passante. Je me retourne pour m’excuser, mais ce que je découvre me rend muet.

    Grise !

    La peur au ventre, je voudrais m’enfuir. Mais bien que l’idée s’impose à mon esprit, mes jambes, elles, menacent de fléchir. Stupéfait, je découvre cette masse grise qui évolue autour de moi. La foule est devenue monochrome. Elle me fixe, de ses dizaines yeux blancs, sans vie, où seul le dégoût brille.

    Elle se déplace comme au ralenti et les corps qui la composent ont commencé à s’écarter de mon passage. Petit à petit, ils se scindent en deux groupes. Au milieu, je suis seul.

    Si je peux éviter tout contact visuel, il m’est toutefois impossible d’ignorer leurs voix. Elles chuchotent, mauvaises, et profitent du silence soudain de la ville pour me cracher leur venin.

    « Menteur ! »

    « Lâche ! »

    « Traître ! »

    Je respire de plus en plus mal. La sueur me dégouline le long du dos, des tempes, partout… froide, désagréable. Je veux… non, je dois fuir ! Vite, avant de devenir fou.

    Je cherche à fendre le groupe de gauche, mais il se dresse tel un mur infranchissable. Je recule, fais volte-face, mais la chance ne m’y sourit pas davantage. Je suis encerclé. Seul contre tous, et conscient de ce qu’ils attendent de moi : que je continue ma route, la tête basse, et que je me soumette à leur jugement.

    Au bord de l’asphyxie, je me jette en direction du groupe de droite. Je pense m’y écraser, je m’attends même à ce que des mains se tendent pour me repousser, mais une brèche se forme. On s’écarte de mon chemin et je parviens à passer.

    Mais c’est un piège, une fausse délivrance. Car au bout de chemin m’attend quelqu’un. Quelqu’un que je voudrais éviter, quelqu’un que je cherche à fuir depuis longtemps, mais auquel je ne peux à présent plus échapper. Et ce quelqu’un…

    c’est moi !

    Là, dans la vitrine d’un commerce, je dois affronter mon reflet. Triste et grotesque. Mes joues sont creuses, mangées par une barbe hirsute, et mes yeux hagards. Avec mes vêtements sales et mes cheveux emmêlés, qui complètent un tableau déjà pathétique, j’ai l’air d’un fou.

    La honte s’empare de moi et je détourne le regard. C’est alors que je les remarque… mes bourreaux !

    Ils se dressent derrière mon dos. Des enfants, des adultes et des vieillards. Ils me lorgnent de leurs yeux immaculés, leurs doigts pointés dans ma direction.

    Ils connaissent mon crime.

    Je suis perdu !

    Un cri m’échappe et je tente de leur échapper. Dans ma frayeur, je bouscule des formes indistinctes. Des plaintes fusent. Je suffoque.

    Le bruit de freins qui hurlent. Quelque chose vient s’enrouler autour de moi et me tire avec force en arrière. Mes jambes cèdent et je m’écroule.

    — Nous mais vous êtes pas bien ! Vous voulez crever ou quoi ?

    Le monde qui m’entoure a retrouvé ses couleurs et le chant de la ville me parvient de nouveau. Celui des voitures, notamment. Au-dessus de moi, on murmure, mais je n’ai aucune réaction.

    Je comprends que j’ai échappé au pire. Un peu plus et je finissais sous les roues de cette automobile qui s’éloigne en faisant retentir son klaxon.

    Dans ma poitrine, mon cœur bat si fort qu’il menace d’exploser.

    Non, ça aurait été trop simple… le destin ne l’aurait jamais permis. Je le sais. Pas comme ça, pas de cette façon !

     Erwin Doe ~ 2013

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  • L'enfant du bac à sable

     

    Par une froide nuit d’hiver, dans un parc déserté par la population locale, un enfant s’amusait près du bac à sable. À cette heure, personne n’était là pour l’embêter ou pour lui demander de partager ses jeux. Un bonheur pour lui, qui ne supportait pas la présence des autres enfants.

    Dans un rire, il écrasa du pied le château de sable qu’il venait de construire. Cette nuit, il pourrait le recommencer autant de fois que ça lui plairait.

    Dans un frisson, il remonta le col de son pull. Par contre, le vent n’avait rien d’agréable et venait un peu gâcher son plaisir. Les bras recroquevillés autour de son petit corps, il se mit à songer que ce serait drôlement chouette si, d’une pensée, il pouvait obliger le temps à se réchauffer. Oui, il lèverait la main et les nuages s’écarteraient. D’un souffle, le vent se lèverait et deviendrait tempête. D’un geste, la neige et la grêle s’écraseraient sur ce monde endormi. En poussant l’idée un peu plus loin, il pourrait même commander à la lune et au soleil, contraindre les étoiles à se lancer dans une course céleste. Et, surtout, il pourrait repousser le froid. Oui, ce serait drôlement chouette.

    Derrière lui, les graviers du parc crissèrent. Un pas lourd se fit entendre. D’agacement, son petit nez tout rouge se retroussa. Allons bon ! Ça ne pouvait être qu’un de ces adultes stupides. À cette heure, aucun autre enfant n’aurait eu la permission de quitter son foyer. À croire qu’il ne pouvait jamais avoir la paix.

    Quoiqu’à contre cœur, il leva les yeux vers l’ombre qui venait de s’arrêter près de lui. Impressionné, il cligna des paupières. Pour le petit garçon qu’il était, le nouveau venu était un géant.

    L’homme eut un sourire qui dévoila ses grosses dents. Des deux mains, il tira sur les côtés de son pantalon et s’accroupit à ses côtés.

    — T’es tout seul p'tit ?

    Le gamin eut une moue boudeuse et décida de garder le silence. Il revoyait sa maman lui dire de ne jamais, oh grand Dieu jamais, adresser la parole à des inconnus. Et elle savait ce qu’elle disait, sa maman, ça oui ! C’était une maman drôlement intelligente et si elle pensait que c’était mal, alors… alors lui n’avait aucune raison d’en douter.

    Sans accorder plus d’attention à l’intrus, il plongea les mains dans le bac à sable et commença l’ébauche de son prochain chef-d’œuvre. Cette fois-ci, il voulait réaliser quelque chose de vraiment sensass ! Avec plusieurs tours, des douves et même, pourquoi pas, une cour avec de petits bonhommes dedans.

    À côté de lui, l’homme poussa un grognement. Il l’entendait respirer. Fort, trop fort. Chaque fois qu’il expirait, un gros nuage blanc s’échappait de sa bouche.

    — T’as perdu ta langue, dis ? Tu sais, c’est dangereux de se promener tout seul à ton âge. Regarde-moi ça ! Même pas un blouson sur le dos. À se demander ce qu’ils foutent tes parents.

    L’enfant se raidit. Vraiment, il n’aimait pas du tout cet homme. Sa voix était trop grave et son sourire, s’il se voulait amical, semblait faux. Il aurait aimé lui demander de partir, mais l’autre l’écouterait-il seulement ? Pas sûr… et même très certainement improbable. Les adultes n’écoutaient de toute façon jamais les enfants.

    Un soupir lui échappa. Tout ce qu’il voulait, c’était terminer son château de sable.

    Il sursauta. La main de l’homme venait de se poser sur son épaule. Lourde et imposante. Sans dissimuler son dégoût, il loucha dessus. Et pleine de poils en plus, pouah ! Cette fois-ci vraiment agacé, il daigna relever les yeux en direction du gêneur.

    — Je vais crier si vous ne me laissez pas tranquille ! piailla-t-il d’une voix trop aiguë. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas vous parler.

    Surpris, l’homme retira sa main et eut un battement de paupières.

    — Hé, hé ! Pas la peine de t’emporter p'tit bonhomme ! Je m’inquiète pour toi, c’est tout.

    De nouveau le garçon soupira. Pourquoi les adultes étaient-ils si compliqués ?

    D’un air triste, il contempla l’ébauche de sa construction. Ça promettait pourtant d’être un chouette château… le plus chouette que personne n’aurait jamais vu… quel dommage !

    — Je voulais juste m’amuser. Quand ils sont là, les autres enfants sont méchants avec moi. Alors je me suis dis que ce serait chouette de venir ici quand il n’y aurait personne. Mais…

    Il secoua la tête.

    — Je crois que je vais rentrer maintenant, fit-il en se redressant. Ma maman doit se demander ce que je fais.

    L’homme eut un bruit de bouche désapprobateur et se redressa à son tour. L’enfant crut presque entendre ses genoux craquer sous le poids de son corps.

    — Attends, attends, j’vais t’accompagner. À cette heure, c’est plus prudent.

    L’enfant le fixa. Et en plus il voulait venir avec lui ?

    — C’est bon. Ma maison est juste à côté.

    Mais l’homme ne voulut rien entendre. Avec un grognement, il lui attrapa d’autorité le bras et dit :

    — Allez, en route !

    Il se sentit tirer en avant et ne put que lui emboîter le pas, sous peine de se prendre les pieds et de tomber. Sa pelle et son seau étaient restés près du bac à sable et il se les ferait certainement voler s’il les laissait là.

    — Attendez ! Mes jouets…

    Un mur lui aurait, en cet instant, accordé plus d’attention que son accompagnateur. Ils passèrent l’entrée du parc sans que l’homme n’ait fait mine de ralentir et l’enfant compris qu’il ne le persuaderait pas de faire demi-tour.

    Et le pire dans tout ça c’est que ce serait lui que sa maman gronderait !



    *



    Ce matin-là, un cadavre avait été découvert dans l’une des rues du centre-ville. Dépêchée sur les lieux, la police s’était heurtée à une énigme pour le moins complexe. La victime était méconnaissable. On s’était acharné sur elle avec une telle sauvagerie qu’il n’en restait qu’un amas de chairs boursouflées. Les mains et les doigts avaient été broyés, le visage défoncé à tel point que ce n’était plus qu’un cratère rouge, le corps affreusement lacéré, les genoux explosés. D’humain, la victime n’en avait plus que les contours. Et à proximité, aucun témoin, aucun indice pour identifier son agresseur.

    La nuit était à présent tombée et, dans le parc, une balançoire grinçait sous le poids du petit garçon. Il avait écouté avec grand intérêt les commérages des mères de familles qui, inquiètes pour leur sécurité et celle de leur progéniture, avaient passé l’après-midi à piailler sous la fenêtre de sa chambre. Il en avait d’ailleurs croisé quelques-unes en sortant de chez lui. Des femmes au regard traqué qui lui avaient conseillé de rentrer au plus vite. Un enfant seul, vraiment, ce n’était pas prudent. Il leur avait souri et avait continué son chemin, un rire coincé dans la gorge.

    Si seulement elles avaient su…

    De toute façon, ce type n’avait eu que ce qu’il méritait. C’était lui qui avait voulu lui faire du mal. S’il l’avait laissé tranquille, s’il l’avait écouté, alors rien de tout ceci ne serait arrivé !

    Sa maman le savait bien. Sa maman n’était pas comme les autres adultes. Elle l’avait grondé, mais pas trop non plus. C’était surtout pour lui qu’elle s’inquiétait. De ce qu’on pourrait lui faire s’ils savaient… si tous ces gens savaient…

    Mais qui irait soupçonner un enfant ?

    Tout en se balançant, le petit jeta un regard appréciateur à son château de sable. Sur ses deux tours, ses douves remplies d’eau boueuse puisée dans une flaque d’eau, son pont levis confectionné à l’aide d’un morceau de carton trouvé près d’une poubelle. Un gloussement lui échappa.

    Ça, pour être chouette, il était drôlement chouette !

    Erwin Doe ~ 2008

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  • Jeu d'enfant

     

    C’était une belle après-midi de printemps. Dans le ciel d’un bleu limpide, quelques nuages progressaient mollement. Par leurs formes improbables, ils rappelaient des monstres imposants mais patauds. Un faible souffle de vent faisait bruisser l’herbe. Sous sa caresse, les boucles blondes de la petite Élisabeth se gonflaient et venaient doucement claquer contre son visage.

    L’enfant s’était installée sur la terrasse familiale pour y prendre le thé. Là, sur une petite table ronde en fer forgé, on avait déposé une jolie nappe brodée ; un ouvrage où s’égaillaient des roses mignonnettes aux couleurs pastelles. Un service à thé en porcelaine y trônait, près duquel une assiette pleine de biscuits encore chauds englobait la scène de senteurs appétissantes.

    Les cheveux de la petite Élisabeth étaient noués en deux grosses couettes. Elles pendaient autour de son visage, telles des oreilles de cocker qu’on aurait agrémentées de rubans bleus. Ses petits pieds, prisonniers dans des souliers parfaitement cirés, se balançaient dans le vide. Sous elle, sa chaise grinçait.

    Les autres sièges étaient occupés par monsieur Nounours, madame Coquillette, et Alphonse le pierrot. Des hôtes agréables et discrets, auprès de qui l’on était toujours certain de trouver une oreille attentive.

    D’une main potelée, elle souleva la théière par son anse et vint en pencher le bec au-dessus de la tasse à moitié vide de monsieur Nounours.

    — Monsieur, encore un peu de thé ?

    Le concerné se contenta de la fixer de ses yeux en boutons. L’un orange, l’autre bleu. Ne possédant pas de bouche, il était de toute façon dans l’incapacité de lui répondre. Élisabeth lui adressa un sourire, avant de le resservir. Des hôtes parfaits, vraiment !

    Elle porta sa propre tasse à ses lèvres roses. Le thé était trop sucré, mais elle l’aimait ainsi. Un rire de grande dame lui échappa. Le même que sa maman avait, parfois, quand elle discutait avec quelques messieurs importants.

    — Si vous aviez vu cet idiot de Timmy, comme il était drôle. J’ai bien cru qu’il allait pleurer.

    Elle prit une autre gorgée et laissa s’écouler quelques secondes avant de poursuivre :

    — Vous vous imaginez ? Moi ? Jouer avec lui ? Le fils de notre domestique ? (Elle pouffa.) Ah ça non ! Pas question de prêter mes poupées à n’importe qui !

    Avec une expression de surprise, elle inclina sa petite tête blonde sur le côté.

    — Comment, madame Coquillette ? Vous me trouvez méchante ?

    Les mains sagement posées sur ses jambes en tissu, la poupée ne la quittait pas de ses yeux verts. Ses boucles brunes encadraient un visage au sourire paisible.

    Furieuse, Élisabeth bondit sur ses pieds. Les poings plantés à hauteur de ses hanches maigrelettes, un vilain froncement de sourcils déformait ses traits poupons.

    — Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton ! Je suis une dame, moi, et une dame n’a pas à jouer avec les domestiques.

    Face à ces reproches, madame Coquillette conserva son calme, le sourire toujours aussi doux.

    On aurait pu s’imaginer, à la voir si maîtresse d’elle-même, que la colère dont elle était la cible ne l’atteignait pas. Et Pourtant son silence était trompeur, car pour le déchiffrer, il fallait avoir une âme d’enfant.

    Piquée au vif, Elizabeth se redressa de toute sa petite taille pour mieux toiser l’insolente.

    — Que je sois gentille ? Mais c’est vous qui m’insultez, madame !

    À sa gauche, les grelots d’Alphonse le pierrot tintèrent. Son expression espiègle avait, en cet instant, des allures sournoises.

    — Vous voyez ? Même Alphonse vous trouve odieuse !

    Elle pointa un doigt accusateur en direction de la poupée.

    — Ça suffit ! Je ne vous supporterai pas une minute de plus, madame Coquillette ! À cause de vous, notre gentil goûter est fichu. Ah ça, vous pouvez être fière de vous !

    Elle porta son attention sur monsieur Nounours, lequel ne l’avait pas lâché de ses boutons mal assortis.

    — Monsieur, je suis bien d’accord avec vous : cette chipie mérite une bonne correction !

    Sous la brise, les grelots d’Alphonse tintèrent à nouveau. Comme s’il approuvait ses paroles.

    — Oui, oui, c’est exactement ça Alphonse. Les mauvais sujets ne méritent pas notre pitié ! Ah, vous regrettez à présent, n’est-ce pas madame Coquillette ? Eh bien il fallait y penser avant !

    Et, levant son poing bien haut, Élisabeth se mit à scander d’une voix impitoyable :

    — A mort ! A mort ! A mort !

    *

    — N’est-ce pas que ces biscuits sont délicieux ? C’est notre cuisinière qui les fait elle-même.

    Une main portée à hauteur de sa bouche, Élisabeth laissa échapper un petit rire.

    — Vous avez parfaitement raison, monsieur Nounours. Cette idiote n’a eu que ce qu’elle méritait.

    Avec une expression malicieuse, elle croqua dans son biscuit déjà bien entamé. Des miettes restèrent collées à ses lèvres humides, qu’elle essuya délicatement du bout de sa serviette. Elle la déplia ensuite, pour l’étendre sur ses cuisses et y poser ses mains.

    L’image même de la petite fille modèle, et pourtant ! Pourtant, si l’on daignait jeter un regard par-dessus ses épaules menues, l’observateur attentif ne manquerait pas de distinguer, çà et là, deux petites formes sur l’herbe grasse. Celles d’une poupée, d’une malheureuse poupée à qui la tête avait été arrachée, jetée à quelques distances de son corps et qui, malgré tout, contemplait le ciel d’un air tranquille.


    Erwin Doe ~ 2010

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    1

     



     

    Des étoiles tombent du ciel. Glacées, elles s’écrasent sur mes épaules et sur mes cheveux. Blanches, si blanches.

     

    Face à moi, il y a cette maison. Sombre et silencieuse. Elle m’invite à avancer, à pénétrer ses entrailles, enfin, après tout ce temps. Mes pieds, toutefois, refusent de bouger. Je suis là, les mains enfoncées dans les poches, le corps trop lourd pour esquisser le moindre mouvement.

     

    Les étoiles jonchent le sol. Je parviens à tendre la main pour en recueillir quelques-unes. Un frisson remonte le long de mon bras.

     

    Il neige.

     



     

    2

     



     

    J’ouvre les yeux.

     

    Un pâle rayon de soleil illumine la partie gauche de mon visage. Je me tourne sur le dos et c’est maintenant la droite qui fait les frais de son agression.

     

    Depuis mon lit, le chant de la ville me parvient. Celui des voitures, des rires et des voix.

     

    Dans l’appartement d’à côté, j’entends quelqu’un pleurer. La mère Josiane qui, malgré les années, n’a jamais su se remettre de la perte des siens. Je ressens une certaine affection à son égard. Nous partageons bien plus qu’elle ne le croit. Ce qui ne m’empêche pas, chaque matin, de la maudire. Sa douleur remplace la sonnerie du réveil que je n’ai pas. Celle qui me force à quitter le monde de l’oubli pour celui, pathétique, des vivants.

     

    Chez moi, la température est frigorifique, et je soupçonne que le seul radiateur de tout mon appartement s’est de nouveau mis en grève. Je frissonne et me recroqueville un peu plus sous mes couvertures. Il y a un moment déjà que je me plains de ce problème auprès du propriétaire. À présent, ça n’a plus grande importance, puisque je ne tarderai pas à être expulsé.

     

    Voilà plus de deux mois que j’ai perdu mon travail. Il me permettait tout juste de subvenir à mes besoins. Je n’ai pas d’économie de côté, plus grand-chose dans mon portefeuille, et mon loyer a du retard. Beaucoup trop.

     

    La dernière fois que je suis tombé sur mon propriétaire, les choses ne se sont pas très bien passées. Par des menaces, il m’a fait comprendre que j’aurais tout intérêt à régulariser très vite ma situation. C’était il y a deux semaines.

     

    Depuis, je rase les murs et fais semblant de ne pas être là quand il vient frapper à ma porte. J’ai gagné un peu de sursis, mais ce manège ne durera pas éternellement. Encore quelques semaines, peut-être moins. Mon sort dépend surtout de la bonne volonté de mes nombreux voisins à se tenir tranquille. Un écart de trop et je payerai pour eux. Une semaine… deux, tout au plus. Et ensuite… la rue.

     

    Ce qu’il me faudrait, c’est un nouvel emploi. Bien sûr, c’est évident et, si j’avais cherché, peut-être en aurais-je trouvé un. Seulement, je ne l’ai pas fait… pas vraiment. Mon existence m’est devenue si pénible que je passe le plus clair de mes journées avachi sur le canapé, si ce n’est à dormir. Dans ma bouche, il y a un goût aigre, un goût qui me fait grimacer et me donne la nausée.

     

    Je me redresse et fais basculer mes jambes en direction du sol. Le dos rond, encore couvert par ma couverture, je me passe les mains sur le visage. Mes cheveux sont gras et me collent à la peau. Ils me dégoûtent. J’aimerais pouvoir les couper, mais je n’ai plus assez d’argent pour me payer le coiffeur. Et puis… je n’ai pas la force de le faire moi-même. Le résultat aurait, de toute façon, été désastreux.

     

    J’habite un appartement misérable, aussi terne que poussiéreux. Il y flotte une odeur rance que je ne sens même plus, ce en dehors des quelques fois où le nécessité me pousse à sortir. À mon retour, j’hésite toujours avant d’ouvrir la porte, tant l’idée de retourner me cloîtrer dans cette prison infecte m’apparaît comme intolérable. Il faudrait que je lave. Ma vaisselle, mes vêtements, le sol. Que je songe à sortir les poubelles qui suintent dans la cuisine. De tout mon appartement, c’est le seul endroit que j’évite. Le seul où je ne me rends qu’avec appréhension et dont la porte est constamment close.

     

    Comment en suis-je arrivé là ?

     

    Il y a, sur ma table de chevet, un cadre avec une photo. L’homme et la femme qui s’y tiennent pourraient passer pour des amants tant ils semblent proches. À cette photographie, il manque un morceau. Sur le coin droit. Tout ce que l’on peut encore voir de la personne qui l’occupait est un bout d’épaule.

     

    Ces deux-là me sont précieux… ou plutôt m’étaient précieux. Depuis leur disparition, ma vie n’a plus beaucoup de sens.

     

    Je me lève et me dirige en direction de la salle de bain. Le plancher sous mes pieds est glacé. Dans un frisson, je replie mes bras atour de mon corps et pousse la porte entrebâillée de l’épaule.

     

    À l’intérieur, il fait sombre. Le store de l’unique fenêtre est encore tiré. Machinalement, j’actionne l’interrupteur près de moi. Une ampoule se met à grésiller et sa lueur révèle une petite pièce au carrelage crasseux. Sur la gauche, un lavabo.

     

    Je tire le rideau de la douche et pénètre dans la petite cabine. À peine y ai-je posé les pieds qu’un cafard bondit dans ma direction. D’une démarche affolée, il me passe entre les jambes et fuit par la porte laissée ouverte. Je ne lui accorde qu’une brève attention avant de refermer le rideau. Ça aussi, j’ai fini par m’y faire.

     

    L’eau coule sur ma tête, mes épaules et mon dos. Une douche froide qui me glace jusqu’aux os. Le mois dernier, mon propriétaire a eu la bonne idée de me couper l’eau chaude. Je peux au moins lui reconnaître ça, il n’est pas aussi méchant qu’on veut bien le dire. Il aurait pu, après tout, me couper l’eau tout court.

     

    Dans la cabine, il n’y plus ni gel douche, ni shampoing. Les cadavres de leurs bouteilles jonchent le sol depuis quelques jours. Je me passe donc sommairement la main sur le corps et, comme de toute façon je n’ai aucune envie de rester plus longtemps sous cette douche hivernale, je ressors sans pour autant me sentir plus propre.

     

    Du pied, je ramasse une vieille serviette qui traîne sur le sol et la fais voler en l’air. Je la rattrape entre mes mains et entreprends de me frictionner le corps avec. Mes cheveux dégoulinent et la serviette est trempée sans que je n’ai pu vraiment les sécher. Peut-être aurait-il été plus malin de les essorer avant ?

     

    Je la laisse tomber et l’enjambe pour me diriger vers le lavabo. Il y a longtemps que le miroir qui le surmonte a été brisé. Il n’en reste qu’un très petit morceau, suffisamment grand pour me permettre de me raser sans me faire beaucoup de mal, mais pas assez pour que je puisse vraiment y voir mon visage. C’est le seul miroir qu’il est possible de trouver dans tout mon appartement. Je me suis débarrassé de tous les autres pour ne plus être contraint d’affronter mon reflet. Vivre avec moi-même est suffisamment pénible comme ça.

     

    Autour du lavabo s’étalent un rasoir toujours à peu près neuf, une bombe de mousse à raser, un tube de dentifrice (Dont le bout est enroulé plusieurs fois sur lui-même.), ainsi qu’une brosse à dents aux poils écartés, mais encore capable de remplir son office. Comme chaque matin, je les fixe sans m’en saisir. Et comme chaque matin, je finis par leur tourner le dos et par quitter la salle de bain.

     

    Dans ma chambre, je ramasse les premiers vêtements qui croisent ma route et les enfile. Le t-shirt est tâché et sent mauvais, le pantalon n’est pas en meilleur état. Je renonce à trouver une paire de chaussettes assorties et me contente de celles que je tiens en mains. Elles sont noires et toutes dures sur les extrémités.

     

    C’est une pièce que je joue chaque jour. Unique acteur, les scènes s’enchaînent les unes après les autres, toujours avec la même fidélité, ce jusqu’au dernier acte. Le plus difficile d’entre tous, celui où il me faut gagner la cuisine.

     

    J’ignore pourquoi je m’oblige à subir cette épreuve encore et encore, alors qu’il me serait plus simple de stocker mes maigres provisions dans une autre partie de l’appartement. Car après tout, ce n’est pas comme si j’avais toujours des produits frais consommables.

     

    Aussi pourquoi suis-je incapable de m’en empêcher ?

     

    À deux mètres de la porte, l’odeur est déjà insoutenable. Elle me révulse l’estomac au point que je voudrais fuir, quitte à me passer de nourriture pour aujourd’hui.

     

    Comme si j’en avais le courage.

     

    Je bloque ma respiration et couvre mon nez avec le haut de mon t-shirt. Mais une fois dans la cuisine, l’odeur me frappe malgré mes précautions. Je m’empresse de refermer la porte derrière moi pour l’empêcher d’envahir le reste de mon appartement.

     

    Partout où mes yeux se posent, il y a des sacs. Des sacs en plastique, noirs et de tailles différentes. Ils sont là et se dressent face à moi comme autant d’individus d’une foule qui m’attendrait de pied ferme. Son odeur est si insoutenable, si oppressante, que je ne serais pas étonné qu’elle ait pris corps et qu’il soit devenu possible de la toucher. Un jus jaunâtre, marron, souille le sol.

     

    Et puis, il y a les mouches. Plus présentes ici que partout ailleurs dans mon appartement, elles se repaissent de mes ordures et prolifèrent en toute impunité. Assister à ce spectacle me pousserait presque à me réjouir de ma future expulsion. Au moins ce problème deviendra-t-il celui d’un autre.

     

    Une peu à l’écart, le frigidaire ronronne. Patient, malgré son ventre vide, il attend toujours que je commette l’erreur de l’ouvrir. Il est affamé et, à cause de cela, il a cessé d’être un simple objet serviable et docile, pour devenir un prédateur sournois. Alors, je ne m’en approche plus. Je le laisse agoniser lentement, avec l’espoir qu’il finira par mourir de faim.

     

    Dans un placard, je trouve un paquet de céréales entamé. Rien d’autre. À l’exception de quelques miettes, ses voisins sont vides. Tristement vides. Il va donc me falloir sortir, affronter la rue et ses passants. Leur imposer le spectacle pitoyable de ma personne. Pour un peu, je préférerais aller réclamer la charité à mes voisins. Mais non ! Si la chose arrivait aux oreilles de mon propriétaire, ce se serait une catastrophe.

     

    Dans le salon, je mange les céréales à même la boîte, assis sur l’un des accoudoirs usés de mon canapé. Peut-être mon dernier repas ici. Car qui sait si, une fois de retour, je ne trouverai pas mes affaires sur le pas de la porte ?

     



     

    3

     

    Un sac en plastique à la main, je sors tout juste de l’épicerie. À l’intérieur se trouve de quoi tenir quelques jours, voir une semaine, si je fais attention. Je ne me sens pas à mon aise et j’ai hâte de rentrer chez moi. Mais avant ça, j’ai une visite à rendre. Comme chaque année, qu’importe le temps, qu’importent mes obligations. Il m’est impossible de m’y soustraire.

     

    Bien que les températures soient particulièrement basses, la rue est noire de monde. Ça s’agglutine autour de moi, telle une masse anonyme qui me frôle et se retourne sur mon passage.

     

    Mes cheveux gras et mal peignés me tombent devant le visage. Je veux croire que c’est un bouclier derrière lequel rien ne peux m’atteindre. Ces regards qui se posent sur moi, je les devine plus que je ne les croise. Je me sens sale, minable, presque indigne de marcher aux côtés du genre humain. Écrasé par l’humiliation, j’avance le dos courbé.

     

    Une enfant s’arrête pour me regarder passer. Je ne peux m’empêcher de lever les yeux sur elle et je le regrette aussitôt. Son expression est glaciale et elle me toise, ses deux petits poings serrés autour des sangles de son sac à dos.

     

    Grise, elle est entièrement grise !

     

    Surpris, je recule et percute une passante. Je me retourne pour m’excuser, mais ce que je découvre me rend muet.

     

    Grise !

     

    La peur au ventre, je voudrais m’enfuir. Mais bien que l’idée s’impose à mon esprit, mes jambes, elles, menacent de fléchir. Stupéfait, je découvre cette masse grise qui évolue autour de moi. La foule est devenue monochrome. Elle me fixe, de ses dizaines yeux blancs, sans vie, où seul le dégoût brille.

     

    Elle se déplace comme au ralenti et les corps qui la composent ont commencé à s’écarter de mon passage. Petit à petit, ils se scindent en deux groupes. Au milieu, je suis seul.

     

    Si je peux éviter tout contact visuel, il m’est toutefois impossible d’ignorer leurs voix. Elles chuchotent, mauvaises, et profitent du silence soudain de la ville pour me cracher leur venin.

     

    « Menteur ! »

     

    « Lâche ! »

     

    « Traître ! »

     

    Je respire de plus en plus mal. La sueur me dégouline le long du dos, des tempes, partout… froide, désagréable. Je veux… non, je dois fuir ! Vite, avant de devenir fou.

     

    Je cherche à fendre le groupe de gauche, mais il se dresse tel un mur infranchissable. Je recule, fais volte-face, mais la chance ne m’y sourit pas davantage. Je suis encerclé. Seul contre tous, et conscient de ce qu’ils attendent de moi : que je continue ma route, la tête basse, et que je me soumette à leur jugement.

     

    Au bord de l’asphyxie, je me jette en direction du groupe de droite. Je pense m’y écraser, je m’attends même à ce que des mains se tendent pour me repousser, mais une brèche se forme. On s’écarte de mon chemin et je parviens à passer.

     

    Mais c’est un piège, une fausse délivrance. Car au bout de chemin m’attend quelqu’un. Quelqu’un que je voudrais éviter, quelqu’un que je cherche à fuir depuis longtemps, mais auquel je ne peux à présent plus échapper. Et ce quelqu’un…

     

    c’est moi !

     

    Là, dans la vitrine d’un commerce, je dois affronter mon reflet. Triste et grotesque. Mes joues sont creuses, mangées par une barbe hirsute, et mes yeux hagards. Avec mes vêtements sales et mes cheveux emmêlés, qui complètent un tableau déjà pathétique, j’ai l’air d’un fou.

     

    La honte s’empare de moi et je détourne le regard. C’est alors que je les remarque… mes bourreaux !

     

    Ils se dressent derrière mon dos. Des enfants, des adultes et des vieillards. Ils me lorgnent de leurs yeux immaculés, leurs doigts pointés dans ma direction.

     

    Ils connaissent mon crime.

     

    Je suis perdu !

     

    Un cri m’échappe et je tente de leur échapper. Dans ma frayeur, je bouscule des formes indistinctes. Des plaintes fusent. Je suffoque.

     

    Le bruit de freins qui hurlent. Quelque chose vient s’enrouler autour de moi et me tire avec force en arrière. Mes jambes cèdent et je m’écroule.

     

    — Nous mais vous êtes pas bien ! Vous voulez crever ou quoi ?

     

    Le monde qui m’entoure a retrouvé ses couleurs et le chant de la ville me parvient de nouveau. Celui des voitures, notamment. Au-dessus de moi, on murmure, mais je n’ai aucune réaction.

     

    Je comprends que j’ai échappé au pire. Un peu plus et je finissais sous les roues de cette automobile qui s’éloigne en faisant retentir son klaxon.

     

    Dans ma poitrine, mon cœur bat si fort qu’il menace d’exploser.

     

    Non, ça aurait été trop simple… le destin ne l’aurait jamais permis. Je le sais. Pas comme ça, pas de cette façon !

     



     

    4

     



     



     

    Nous sommes un mardi après-midi et le cimetière semble comme mort. Pas un murmure, pas un sanglot, pas même le crissement du gravier sous des semelles autres que les miennes. Les vivants ont abandonné leurs défunts. Tous… sauf moi. Car je suis là, fidèle au poste. Comme chaque année.

     

    Au-dessus de moi, le ciel gris commence à déverser ses étoiles glacées sur la ville. Les flocons s’écrasent dans mes cheveux et sur mes épaules. Je ne sens même plus mes mains tant celles-ci sont frigorifiées.

     

    Dans celle de gauche, mon sac de course, dans celle de droite, un bouquet de fleurs que je dépose sur la tombe où mes pas m’ont mené.

     

    Ils sont deux à occuper cette sépulture. Unis dans la vie, unis dans la mort. Pourtant, ils n’étaient même pas fiancés. Leur union n’était connue de personne, ou presque… j’étais de ces privilégiés.

     

    C’est un voisin qui les avait découverts, un matin, alors qu’il se rendait au travail. Passant devant la fenêtre de leur salon, dont ni les volets, pas plus que les rideaux, n’étaient fermés, il y avait machinalement jeté un coup d’œil, avant de s’arrêter. Car sous ses yeux, deux corps étaient étendus à même le sol.

     

    Pris d’un mauvais pressentiment, il avait frappé, et frappé encore, au carreau. Ses appels, toutefois, étaient restés sans réponses et, un peu plus tard, une ambulance arrivait sur les lieux.

     

    Suicide. Voilà ce qu’avaient annoncé les journaux de l’époque. Un double suicide au poison. Leur amour les y avait poussés. La crainte, certainement, d’être séparés par la mort de l’un ou par les aléas de la vie. L’amour éternel. Roméo et Juliette. Les clichés les plus usés y étaient passés, enflammant le grand public, le plus romantiques en tête.

     

    Quant à moi, je m’étais retrouvé seul… désespérément seul.

     

    Depuis, quatre années se sont écoulées et je continue de venir me recueillir sur leur tombe à chaque date de leur mort. Je sais pourtant que c’est stupide, tout comme j’ai conscience que cette tombe est vide. Pas de leurs corps, mais de leurs présences.

     

    Malgré tout, je suis incapable d’y renoncer…

     

    Je sens les larmes me piquer les yeux. Un sanglot m’échappe et je succombe à mon émotion. J’en ai besoin, tellement besoin. La culpabilité est devenue trop lourde pour moi.

     

    Qu’ils me pardonnent !

     



     

    5

     



     

    J’ignore comment je me suis retrouvé ici. Dans ce bar sombre, aussi sombre que mon esprit embrumé par l’alcool.

     

    Combien de verres ai-je bu ? Suffisamment, en tout cas, pour me livrer à la paralysie de l’ivresse. Je me sens lourd et maladroit. Dans ma main, un verre encore à moitié plein. Je ne suis même pas certain d’avoir de quoi régler mes consommations.

     

    Je fais glisser un doigt le long du verre. Sous l’agression, des gouttes de condensation fuient en direction de la table. Pas assez vite, toutefois. Une à une, je les écrase, puis me désintéresse de leur génocide.

     

    Quelle heure peut-il être ?

     

    La tête me tourne un peu. Autour de moi, les discussions deviennent indistinctes. Je repousse mon verre, croise les bras sur la table et y enfouis mon visage.

     

    Pourquoi suis-je venu ici ?

     

    Je ne me souviens de rien. Je me revois au cimetière, me vois essuyer mes larmes, et puis… quoi ?

     

    Ah… oui !

     

    Je revenais dans le monde des vivants quand j’ai aperçu cet établissement. Situé tout près du cimetière, il m’était impossible de le rater et… pour m’être révélé incapable de lui échapper, il fallait vraiment que j’ai été au plus mal.

     

    Quel imbécile !

     

    Sur la banquette que j’occupe, j’aperçois mon sac de courses. Je tends la main dans sa direction et le tire contre mon flan. J’ai si peur de l’oublier qu’il finit sur mes cuisses. Ainsi, quand je me lèverai, sa présence ne manquera pas de se rappeler à moi.

     

    La condensation a formé une petite flaque autour de mon verre. Je m’en saisis et décide de le terminer. Avec un peu de chance, on ne me verra pas partir. Il y a pas mal de monde et le patron n’a pas les yeux braqués sur moi. Je laisserai ce qu’il me reste de monnaie sur la table, histoire de donner le change. Le temps qu’il ait terminé de la compter, je serai déjà loin… en tout cas j’espère.

     

    Je porte mon verre à mes lèvres et engloutis son contenu. Une vive chaleur embrase ma gorge et menace de me couper la respiration. Dans une toux douloureuse, je le repose et plaque une main contre ma bouche. J’ai chaud, beaucoup trop chaud. Quelques larmes me montent aux yeux et je ne peux les retenir.

     

    Qu’est-ce que… ?

     

    Je remarque que les regards se sont tournés dans ma direction. Les habitués s’échangent des sourires. J’ai la tête qui tourne. Vite, beaucoup trop vite. J’ai l’impression d’avoir été entraîné de force sur des montagnes russes. Ma vision tangue. Un hoquet de douleur m’échappe.

     

    Non…

     

    Ma main s’est crispée contre ma gorge. C’est là que la douleur naît, de là qu’elle descend en direction de mon ventre, de mes entrailles, pour y liquéfier tout ce qui se trouve sur son passage. De la bave commence à me dégouliner le long du menton. Du poison… il y avait du poison dans mon verre et tous, ici, sont de mèche.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Dans ma précipitation pour me relever, je cogne la table et manque de la renverser. Le verre roule et tombe à terre, où il se brise.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Les visages qui m’entourent n’ont plus rien d’humain. Ce sont ceux de démons qui ricanent avec mépris et se régalent de ma souffrance.

     

    « Qui est l’assassin ici ? »

     

    « Qui a offert ce poison ? »

     

    « Qui ? »

     

    « Coupable ! »

     

    Des griffes se tendent vers moi et tentent de me saisir. Je parviens à leur échapper, mais je trébuche et m’écroule aux pieds de mes tortionnaires. Des géants qui me fixent depuis des hauteurs incommensurables. Ils se moquent de moi et leurs yeux jaunes, mauvais, brillent dans les ténèbres qui les entourent.

     

    — Non… non… laissez-moi !

     

    Je me relève. D’autres griffes fondent dans ma direction. Je les repousse en hurlant. Sortir, il faut que je sorte d’ici, que je m’échappe, vite, avant qu’il ne soit trop tard.

     

    — Par pitié, non !

     

    Le monde chavire brutalement et je sens le poison envahir ma gorge. Il se déverse dans ma bouche, supplicie ma langue et se fraie un passage jusqu’à mes lèvres qui l’expulsent.

     

    Les bras repliés autour de mon ventre, je me cambre en avant, secoué de spasmes. La douleur est insoutenable. Je pleure, je gémis, et le poison continue de se répandre aux pieds des diables.

     

    Je sens que l’on me saisit. Deux puissantes paires de bras m’agrippent et me traînent derrière elles. Incapable de résister, hagard, je les laisse faire sans chercher à me débattre, me contentant d'implorer leur pitié entre deux sanglots. Mais ils ne m’écoutent pas. Personne ne m’écoute. Le Diable n’est pas clément et la miséricorde ne fait pas parti de ses habitudes. Je suis un pécheur, un damné, et il est temps pour moi de payer pour mes crimes.

     

    — Et qu’on ne te revoie plus dans le coin !

     

    Mes pieds décollent du sol et je m’écrase contre une surface dure et glacée. Mes yeux se ferment et je perds connaissance.

     

    Quand la raison m’est rendue, je me découvre étendu au milieu du trottoir, le corps recouvert d’une fine couche de neige. Sa morsure a déjà commencé à engourdir mes membres. En face, à moins de trois mètres, la devanture du bar.

     

    Ma tête et ma gorge me font souffrir. En tentant de me redresser, je porte une main à l’arrière de mon crâne et la ramène humide de sang.

     

    Au moins suis-je en vie…

     

    Bien que mes jambes soient encore faibles, je parviens à me remettre debout. Je remarque alors que mon épaule droite me fait un mal de chien. Avec une grimace, je prie pour que rien ne soit cassé.

     

    Mon regard revient à la devanture. Mon sac à provisions y est resté. J’hésite. Dois-je retourner récupérer mon bien ? Pas sûr que ce soit une bonne idée. On risquerait de me passer à tabac, mais aussi de me réclamer ce que je dois pour mes consommations. Une inspection rapide de mes poches m’apprend que l’on m’a dépouillé de toute ma monnaie. Je continue toutefois de penser que je n’avais pas assez sur moi pour régler l’intégralité de ma note.

     

    Non, mieux vaut en rester là… en aucune façon je ne désire savoir ce qu’ils réservent aux mauvais payeurs. Ce petit vol plané m’a amplement suffi.

     



     

    6

     



     

    Mon appartement ne m’a jamais semblé plus vide, ni plus triste, qu’en cette nuit. L’odeur y est épouvantable. Elle m’a accueilli depuis le couloir. Je comprends mieux, à présent, pourquoi les voisins s’en sont plaints, mais aussi pourquoi tous ceux qui passent devant ma porte ne peuvent s’empêcher de gémir ou de m’insulter.

     

    Le seuil passé, je me suis débarrassé de mes vêtements souillés de bile, mais je n’ai pas eu le courage de prendre une douche. Je me suis donc couché ainsi, avec pour tout pyjama un caleçon qui a vu des jours meilleurs et, pour seule compagnie, le tic-tac de mon horloge murale.

     

    Sa cadence emplit mes oreilles et résonne sous mon crâne. C’est comme si j’avais une cloche à la place du cerveau. Une cloche qui ne cesserait de tinter et de rebondir contre ma boîte crânienne. La douleur est infernale et m’empêche de trouver le sommeil.

     

    Un faible rayon de lune éclaire la photo sur ma table de chevet. Je les vois, tous les deux. Mes chers, très chers amis. Dans leur sourire, seul le bonheur est visible. Ils étaient si jeunes.

     

    Moi aussi.

     

    Depuis combien de temps n’ai-je pas ri ? Depuis combien de temps mon visage ne s'est-il pas éclairée d'une expression aussi radieuse que la leur ? Beaucoup trop. Après leur mort, le monde est devenu un mauvais film en noir et blanc. Plus rien ne m’y rattache et, pourtant… pourtant, je suis toujours là, incapable de le quitter.

     

    Pourquoi ?

     

    Le tic-tac continue de faire vibrer la cloche sous mon crâne. Les secondes finissent par devenir des minutes. Longues et insoutenables, pendant lesquelles je me contente de les fixer. Eux. Ces gens qui ont emporté ma joie, comme ma raison de vivre.

     

    Je suis le seul responsable.

     

    Même après tout ce temps, je sais que cette chose m’attend toujours là-bas. Les années n’y auront rien changé. Ils y auront veillé. Leur repos dépend de ma décision. Le mien également. Mais je suis trop lâche. Pourquoi a-t-il fallu que ça se passe ainsi ?

     

    Pauvre minable !

     

    Vais-je encore laisser passer cette occasion ? Cette année aussi, vais-je me défiler ? Fuir mes responsabilités ? Et tout ça pourquoi ? Pour continuer cette existence de parasite. Cette vie méprisable qui, bientôt, ne connaîtra plus que la rue et la misère la plus noire.

     

    Je me dégoûte.

     

    Les minutes défilent et il ne me reste plus qu’une heure. Une seule petite heure pour me décider. Suis-je encore capable de réparer mes erreurs ?

     

    Le suis-je vraiment ?

     

    Je me tourne sur le flanc, en direction de ma fenêtre dont le store n’est qu’à moitié tiré. À l’extérieur, la neige continue de tomber. Doucement, tout doucement, elle nous envahit. Exactement comme cette nuit-là. Cette nuit fatidique. Cette nuit…

     

    Cette nuit où je les ai abandonnés.

     



     

    7

     



     

    À ma montre, les aiguilles indiquent moins le quart. Il ne me reste plus beaucoup de temps.

     

    Un manteau sur les épaules, je me tiens face à cette maison que j’ai trop bien connue. Chaque année, je viens la contempler. Sa porte close, ses fenêtres barricadées. Le même décor, la même scène. Qui pourrait imaginer, aujourd’hui, que cet endroit fut le cadre d’un bonheur parfait… ou presque ?

     

    Devant mon visage, ma respiration s’est matérialisée en une fumée blanche, épaisse, qui s’élève à l’assaut du ciel. Par quel miracle suis-je parvenu jusqu’ici ? Malgré la faim, malgré la douleur, malgré le froid qui me fait claquer des dents, je n’ai pas dévié une seule fois de ma route. J’ai peur de ce qui m’attend demain, au réveil…

     

    Mais y aura-t-il seulement un lendemain pour moi ?

     

    Dans ma poche gauche, mes doigts jouent avec un objet long et fin. Une clef. Celle que j’utilisais pour fuir le lieu du drame quelques années plus tôt.

     

    A cet instant, je suis persuadé de les entendre. Leurs voix me parviennent, étouffées, lointaines, mais parfaitement perceptibles. Elles m’invitent à les rejoindre. À pénétrer ce lieu maudit que je me suis évertué à fuir.

     

    Vais-je encore me défiler ?

     

    Moins dix.

     

    Le temps file, impitoyable. Il n’a que faire de mes tourments. Il ne ressent rien et, du reste, il n’est pas là pour ça. Son seul et unique but est de s’assurer que le monde continue de tourner. Avec ou sans moi…

     

    Je l’envie presque.

     

    Que dois-je faire ? Partir ? Entrer ? En finir une bonne fois pour toutes ? Je ne sais pas… et plus j’hésite, plus un vieil instinct primaire s’empare de ma raison.

     

    Survivre !

     

    L’espace d’un instant, je tourne le dos à l’habitation. Mais je ne vais pas très loin. Tout juste quelques pas. Non ! Non, je ne peux pas… il faut que ça cesse. Ici et ce soir. Pour toujours. Le moment est venu pour moi d’honorer ma promesse. D’arrêter de fuir. Je n’ai pas le choix. Je n’ai plus le choix.

     

    Je reviens sur mes pas et, cette fois, je me dirige droit vers la porte d’entrée.

     

    Allez, du courage !

     

    À l’intérieur, il fait sombre. Tout est à l’abandon. De la poussière recouvre chaque centimètre. Elle s’élève en nuage de particules à chacun de mes pas. Un univers terne qui sent le renfermé.

     

    C’est comme si je ne l’avais jamais quitté. Je me souviens de tout, de l’emplacement de chaque pièce, de chaque meuble. De nos moments de joie, comme de nos peines. Des souvenirs douloureux que j’ai trop longtemps étouffés. Leur compagnie me remplit d’une douce nostalgie.

     

    Le salon… l’entrée est située un peu plus loin. Sur la gauche. Le canapé et les fauteuils ont subi les attaques de nuisibles. Je baisse les yeux. C’est ici qu’ils se sont écroulés. Bien que les planches condamnant les fenêtres laissent difficilement passer la lumière des réverbères, j’y vois suffisamment. Devant moi, il y a un large tapis, lui aussi en piteux état. C’est dessus qu’on les a retrouvés. Dessus qu’ils se sont donné la mort.

     

    Je me dirige vers le fauteuil le plus près et m’y installe. Oui, ils étaient là… assis face à moi… et moi… moi, je me tenais exactement là où je suis.

     

    Un souffle d’air me fait frissonner. La seconde d’après, ils sont là. Debout, devant moi. Deux formes blanchâtres et vaguement transparentes qui me sourient. Leurs lèvres restent closes, mais ils n’ont plus besoin d’elles pour s’exprimer. Leurs voix s’immiscent en moi, chaleureuses, aimantes. Je me sens bien.

     

    Tout ce temps, ils m’ont attendu. Année après année, ils ont espéré mon retour. Ma vie est liée à la leur et, sans moi, impossible pour eux de quitter cette terre.

     

    Car ce que les médias ignorent, c’est qu’ils n’étaient pas les seuls à devoir mourir. Il y aurait dû y avoir un troisième suicide. Le mien. Non seulement nous nous aimions d’un amour incompréhensible pour notre société, mais l’idée que l’un de nous puisse partir avant les autres nous était intolérable. Nous voulions rester unis, à jamais…

     

    Je fus le seul à reculer. Le seul qui, alors que nous portions d’un même mouvement le poison à nos lèvres, refusa la mort. Je voulais vivre. Vivre ! Et cette seule seconde d’hésitation devait bouleverser toute mon existence. Quand je baissais les yeux sur mes amis, ils étaient déjà morts. Moi pas… et la peur s’était emparée de moi.

     

    Étaient-ils vraiment réunis ? Y avait-il réellement quelque chose après la mort ? Et si rien ne m’attendait ? Si je ne les retrouvais jamais ? Ma peur s’était transformée en panique et je m’étais échappé par la porte de derrière.

     

    La lâcheté avait secondé ma fuite. La honte, elle, ne devait me frapper que bien plus tard. Et avec elle, la déchéance.

     

    Moins cinq.

     

    Elle s’approche de moi et son sourire continue d’étirer ses jolies lèvres pleines. Je sens sa main glacée se poser sur mon épaule. Celle encore intacte.

     

    Lui a pris place dans le canapé qui me fait face. Il me fixe sans ciller et a un mouvement du menton dans ma direction. Je baisse les yeux sur la petite table ronde qui se trouve près de mon coude gauche. Une fiole s’y dresse.

     

    Contrairement au reste de la pièce, elle semble neuve. La poussière en est totalement absente. À mon tour, j’ai un sourire. Ils en ont pris soin… jamais ils n’ont douté de moi !

     

    — Vous m’avez manqué.

     

    Mes doigts se saisissent du flacon et le débouchent. À l’intérieur, un liquide à l’odeur étrange tangue doucement. Mon sourire se fait plus tendre.

     

    Bientôt, nous serons réunis…

    Erwin Doe ~ 2013

     

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