• Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    13

    C’est à l’écart des rues les plus animées que l’on trouve les quartiers du clan. Car si ses occupants sont les heureux propriétaires d’un parc d’attraction pour touristes, ils n’en restent pas moins vampires et, comme tous ceux de leur espèce, tiennent à leur intimité plus qu’à n’importe quoi d’autre.

    Entre eux et le reste du territoire, une rue tient lieu de frontière. On peut s’y déplacer sans craindre qu’un vampire soucieux de sa tranquillité ne vienne vous chercher des poux. Néanmoins, le visiteur de passage a tout intérêt à tenir compte des différents avertissements placardés le long de murs, et qui l’enjoignent à rester éloigné des ruelles alentours, sous peine de mauvaises surprises.

    Une mise en garde efficace sur le tout venant, mais beaucoup moins en ce qui concerne Elyza…

    En tant que gardienne de ce territoire, celle-ci a la fâcheuse manie de faire comme si tout ceci ne la concernait pas, ce qui a pour chic d’exaspérer le service de sécurité et de pousser William au bord de la crise de nerf. Ce soir, toutefois, pas besoin d’aller asticoter tout ce petit monde directement dans les entrailles de son terrier, car à cette heure, elle sait pouvoir trouver son homme dans un établissement proche et ouvert au public.

    Elle s’arrête devant une devanture en briques, illuminée par des lampes murales situées un peu au-dessus de la porte. Plus haut, une enseigne fixée à une barre métallique grince doucement. Elle annonce : Bureau ouest. Et sur l’écriteau placardé à la droite de l’entrée : « Pensez à donner votre sang », suivi d’une grille de tarifs et d’horaires.

    Elle laisse tomber son mégot à terre et l’écrase, avant de pénétrer dans l’établissement. Une petite salle d’attente silencieuse la reçoit, qui sent l’eau de javel. Au centre, deux rangées de sièges, placées dos-à-dos. Vides – un spectacle tristement familier. Dans le fond, une porte close, donnant sur la pièce des prélèvements. Sur sa droite, un bureau d’accueil. La secrétaire a tourné les yeux vers elle et la fixe de la même façon qu’elle contemplerait un insecte particulièrement nuisible. Derrière elle, une seconde porte, qu’un écriteau désigne comme donnant sur le bureau de la direction.

    La femme n’a toujours pas dit un mot. Elle a les cheveux châtains, qu’elle coiffe en chignon. Des yeux marrons, qu’un trait de crayon noir fait ressortir. La peau blafarde, presque translucide et une constitution fragile donnant l’impression qu’un simple coup de vent pourrait la briser. L’espace d’un instant, Elyza peut lire de l’hostilité dans son regard. La seconde d’après, un sourire vient étirer les lèvres de la secrétaire, en même temps que ses traits se détendent, dans une expression faussement accueillante.

    — Gardienne, la salue-t-elle. Que puis-je faire pour vous ?

    Dans son ton, plus la moindre trace d’animosité, pas même de mépris. Rien qui ne laisse entendre que sa visite est aussi agréable que la morsure d’un roquet vicieux. Elyza ne s’en laisse pas pour autant compté et c’est avec un sourire tout aussi hypocrite qu’elle s’approche.

    — J’ai besoin de voir votre supérieur.

    — Malheureusement, j’ai peur que ce ne soit pas possible. Vous comprenez, monsieur William est très occupé et… pourquoi ne pas plutôt prendre rendez-vous ?

    — Toujours la même rengaine, hein ? Désolée pour lui, mais il faudra qu’il laisse de côtés ses petites affaires pour me recevoir. J’ai besoin de le voir cette nuit ! (Et, avec un geste en direction de la porte clause :) Je connais le chemin.

    Elle n’a pas besoin d’en dire plus, car l’autre sait bien qu’en cas de nouveau refus, elle passera cette porte de gré ou de force, pour s’imposer au maître du lieu. De quoi causer de sérieux soucies à son employée, William n’étant pas du genre à pardonner ce type d’incompétence.

    — Je vais voir s’il peut vous recevoir, s’empresse de lui répondre son interlocutrice.

    Comme elle disparaît dans la pièce voisine, Elyza enfonce les mains dans les poches de sa veste. Ses doigts jouent un moment avec le carton son paquet de cigarettes et elle doit se faire violence pour ne pas s’en griller une ; un panneau derrière l’accueil signalant au visiteur qu’il est strictement interdit de fumer dans les locaux. Enfin, la femme revient et annonce :

    — Monsieur William va vous recevoir, Gardienne.

    Puis, avec un petit sourire d’excuse :

    — Néanmoins, il n’a pas beaucoup de temps à vous consacrer.

    — Et il compte sur mon savoir-vivre pour ne pas lui en faire perdre davantage, pas vrai ? Ça va, je connais la chanson !

    Elle passe derrière le bureau et, au moment d’entrer dans la pièce voisine, dit :

    — On raconte que vous avez subi des attaques dernièrement ?

    Elle n’a pas le plaisir de voir l’expression de son interlocutrice vaciller. Pas même une fraction de seconde. Toujours aimable, l’autre lui répond simplement :

    — J’imagine que nous en serions les premiers informés, si tel était vraiment le cas.

    Pour tout commentaire, Elyza hausse les épaules et passe dans le bureau en refermant la porte derrière elle.

    Une large pièce, que réchauffe un feu de cheminée. Un bureau en bois sombre, massif, qui en impose, face à deux larges fenêtres, devant lesquelles on a pour l’heure tiré des rideaux épais. S’y trouve installé un homme au dos droit et aux petites lunettes rondes, qui ajoutent à son air sévère. Peut-être a-t-il vraiment été myope de son vivant. Aujourd’hui, néanmoins, il ne devrait plus en avoir l’utilité, le statut vampirique ayant pour bénéfice de réparer ce type d’imperfection. Elyza sait d’ailleurs que les verres n’ont aucune correction et ne sont là que pour lui donner un genre.

    Bien que numéro deux du clan, c’est aujourd’hui lui qui le dirige, et ce depuis que Maureen a découvert les plaisirs de la drogue elfique, pour ne plus jamais en ressortir. Une dépendance qui la rend instable, végétative la plupart du temps et dont il se murmure que William n’est pas étranger.

    Il a les cheveux courts, d’un châtain foncé, ainsi que les yeux noirs. Des lèvres fines, pincées et le nez en pointe. Il croise les mains et, d’un geste sec du menton, lui désigne les deux sièges qui lui font face.

    — Vous savez, nous sommes d’honnêtes citoyens, Gardienne. Il m’étonne donc que vous mettiez autant de zèle à venir nous importuner.

    — Vous avez choisi de vous rapprocher de la meute, William, lui répond-elle en s’installant dans un siège en cuir, deux fois trop large pour elle. Elle croise les jambes en angle droit et ajoute : Il fallait vous attendre à ce genre de désagréments.

    Et puis, si le clan Maureen était aussi respectable que William aime le prétendre, jamais il ne se serait lié à Hélios.

    — Vous remuez le couteau dans la plaie ! C’est vrai, la meute nous a causé quelques torts par le passé, mais… je crois que nous avons su prouver que nous n’étions en rien liés à ses activités.

    — Prouvé est bien grand mot, mais je ne suis pas là pour ça.

    À nouveau, elle tripote son paquet de cigarette et se mord la lèvre. Inutile de lui demander la permission d’en allumer une, elle sait qu’il refusera. Et si elle ne se montre pas toujours aussi obéissante, elle préfère ne pas se mettre William à dos tout de suite. Un soupir lui échappe et son interlocuteur s’étonne :

    — Ah non ?

    — Non. (Elle serre le poing et se force à refouler son besoin de nicotine.) Pour commencer, je suis là parce que ma petite enveloppe n’a pas été livrée ce mois-ci. Et vous savez que je n’aime pas qu’on essaye de m’entuber, William… encore moins quand il s’agit d’argent !

    Difficile de dire si l’expression de surprise qui se peint sur les traits de William est feinte ou non. Ses sourcils se haussent et il décroise les mains.

    — Vous êtes sûre ?

    — Certaine !

    — Alors il ne peut s’agir que d’une erreur. Vous me connaissez : j’ai horreur des mauvais payeurs.

    Près de lui, un interphone. Comme il appuie sur le bouton d’appel, un grésillement se fait entendre, suivi d’une voix féminine :

    — Oui, monsieur William ?

    — Il semblerait que l’enveloppe de la Gardienne n’ait pas été livrée ce mois-ci. Veuillez me l’apporter et trouvez-moi le nom de celui qui en avait la charge. (Puis, à l’intention d’Elyza :) Ça ne devrait pas être long.

    — J’espère que vous n’allez pas me faire le coup à chaque fois !

    William redresse le dos et une franche indignation vient crisper son visage. Drapé dans sa dignité bafouée, il rétorque :

    — Nous avons toujours respecté notre part du contrat, Gardienne !

    — Et il me sort ça sans hésiter, c’est le plus beau ! Toujours, William, vous êtes bien sûr ? Parce que moi, j’ai en mémoire deux ou trois saloperies que vous m’avez joué par le passé… y a même une rumeur qui circule en ce moment… comme quoi qu’on aurait voulu forcer vos portes… une sale affaire ! On parle même de morts et pas du côté adverse. (Un sourire en coin vient étirer ses lèvres.) Charmantes créatures, hein ?

    William se laisse doucement aller contre le dossier de son siège et forme une pyramide de ses mains. À la courbe de sa bouche, on devine sa contrariété. Son regard, lui, a quelque chose de menaçant.

    — La rumeur, vous dites ?

    — Ouais… la rumeur !

    — Décidément, Philibert devient un vrai problème.

    Au tour d’Elyza de hausser les sourcils, dans une expression de surprise parfaitement simulée.

    — Qui ça ?

    — Je vous en prie, Gardienne, ne vous moquez pas de moi ! Nous savons tous les deux que Philibert a quelques soucis de discrétion… mais je pensais m’être montré suffisamment clair à ce sujet avec lui.

    — Du genre en me laissant coûte que coûte dans l’ignorance ? Bien tenté, William, mais vous avez oublié de tenir le même discours aux elfes qu’on vous a envoyé en renfort. Pas très causants, ces types-là, mais quand on sait où appuyer…

    L’espace d’un instant, William se contente de la fixer, aussi immobile qu’une statue. Puis il brise sa pyramide et, d’un doigt, repousse ses lunettes en arrière.

    — Les elfes, vous dites ?

    — Ouaip !

    — Je ne vous crois pas. Ces gens sont d’une loyauté à toute épreuve. Enfin, passons… vous savez pour notre petit problème… soit ! Ça devait arriver tôt ou tard. J’avais seulement espéré que ce ne serait qu’une fois l’affaire réglée.

    — Je ne vous savais pas aussi optimiste, vraiment !

    William émet un claquement de langue agacé. Son expression s’assombrit un peu plus et, à cet instant, elle songe qu’elle n’aimerait pas être dans la peau de Philibert quand son supérieur lui mettra la main dessus. Même, elle se sent désolée pour lui. Pas au point d’en perdre le sommeil, mais… quoiqu’on puisse en dire, elle a un minimum de cœur.

    — Pourquoi toujours chercher à compliquer les choses ? On a sûrement dû vous le dire, mais cette histoire ne vous concerne en aucune façon.

    — C’est plutôt vous qui les compliquez, Wil' ! (L’abréviation le fait ciller, mais il ne proteste pas.) Que vous le vouliez ou non, c’est mon territoire ici, j’en suis la Gardienne. Tout ce qui s’y magouille me concerne forcément de près ou de loin.

    — Non, là, c’est vous qui faites fausse route. Le rôle de l’Ordre se limite à protéger les Naturels, pas à se mêler de nos accrochages avec d’autres Surnaturels. Je crois d’ailleurs que c’est la raison pour laquelle nous vous payons, Gardienne, pour que vous ne veniez pas mettre votre nez dans nos affaires !

    — Et c’est là où vous avez tout faux ! Vous me payez pour pas que j’aille cafter à l’Ordre toutes vos petites combines, rien de plus. Parce que si j’avais balancé ne serait-ce que le quart des problèmes que vous me causez, y a longtemps que ce territoire serait retourné sous sa domination. Pas sûr, d’ailleurs, qu’à l’heure actuelle, y aurait encore beaucoup de Surnaturels pour voir ça. (Son point s’abat sur l’un des accoudoirs, tandis qu’elle ajoute :) Vous auriez dû me prévenir ! Les affrontements entre Surnaturels ont presque toujours des répercussions sur le reste de la population. Premièrement, je suis donc tenue de m’en mêler et, deuxièmement, nous avions un accord : vous êtes censé me signaler la présence de tout Surnaturel potentiellement dangereux qui viendraient traîner ses sales pattes dans le coin.

    Une tirade inutile, car l’expression de William demeure butée.

    — Je continue de penser que tout ceci ne vous concerne en aucune façon. Il est certain que l’on cherche à nous nuire et, qui qu’ils soient, nous finirons par leur remettre la main dessus… mais sans votre aide.

    Elyza pousse un soupir. Bon… puisqu’il le prend comme ça !

    — Wiwi, commence-t-elle.

    Elle tire son paquet de cigarette et, comme son apparition ne provoque pas même un sourcillement, elle en place une entre ses lèvres.

    — Mon pote !

    Puis elle sort une petite boîte d’allumettes et la secoue… tchac ! Tchac ! Manque de chance, là non plus, elle n’a pas le plaisir de surprendre le moindre changement dans l’expression de l’autre. Pas le plus petit tressaillement. Il a retrouvé son calme froid et paraît inébranlable. Tant pis pour lui ! Elle fait craquer une allumette, allume tranquillement sa cigarette, avant de conclure :

    — Vous savez que je n’en resterai pas là.

    Elle caresse l’idée de pousser la provocation jusqu’à poser les pieds sur le bureau, mais, à vue de nez, elle a les jambes trop courtes. La seule et unique fois qu’elle en a eu l’occasion, William est entré dans une telle colère qu’elle a bien cru qu’il allait l’écharper. Depuis, il s’assure de placer les sièges visiteurs à distance suffisante du meuble, pour lui empêcher tout plaisir de récidive. Autant dire qu’elle attend avec impatience le jour où il se relâchera.

    — Et vous savez que je ne changerai pas d’avis, répond William en se levant. Maintenant, si vous le permettez, j’ai du travail qui m’attend !

    Et à la menace qui sourde dans sa voix, si subtile qu’il faut avoir l’oreille exercée pour la déceler, elle comprend que si elle s’obstine à squatter les lieux, alors il ne répondra plus de rien. Elle va donc pour se lever, avant de se raviser et de questionner :

    — Juste une dernière chose : quelles mesures comptez-vous prendre si vous ne parvenez pas à remettre la main sur ces créatures ?

    — Vous supposez que nous pourrions prendre des décisions dangereuses pour la population Naturelle ?

    — À vous de me le dire.

    Ce clan vampirique se targue d’être le plus sûr de toutes les Cités. Ses membres en tirent d’ailleurs une certaine fierté et il se raconte que les écarts sont sévèrement punis. Ses soupçons peuvent passer pour à la limite de l’injurieux, mais William n’est plus à ça près.

    C’est donc d’un ton courtois, mais glacial, qu’il répond :

    — Nous ne sommes pas des sauvages, Gardienne. Si ces créatures nous laissent en paix, nous en ferons de même de notre côté : Je ne permettrai pas que l’on réveille leur hostilité de quelque manière que ce soit !

    — Et dans le cas contraire ?

    — Dans le cas contraire… soyez assurée que je mettrai tout en œuvre pour les retrouver et aussi longtemps que cela n’aura pas de répercussion sur le reste de la population. Plus que tout, je ne tiens pas à attirer l’attention des Brigades : Il n’y a rien de pire pour les affaires !

    Au même instant, on frappe à la porte. La secrétaire se présente sur le seuil, une enveloppe bien rembourrée à la main.

    Erwin Doe ~ 2017

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  • Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    12

    Quand Théodore arrive dans la rue du crime, il a presque le sentiment de se trouver dans une ville fantôme. Le drame a produit sur les esprits une aggravation des paranoïas, en poussant la plupart à se retrancher chez eux dès le coucher du soleil. Seuls quelques hommes se risquent encore à mettre un orteil hors de chez eux. On a le gosier sec et la volonté de gagner le bistro du coin, pour échapper à un cadre familial souvent jugé étouffant, ou peu stimulant. Mais pas question d’y aller seul. Trop dangereux, par les temps qui courent ! Alors, on s’empresse de rejoindre les voisins, tout aussi désireux de mettre les voiles, et on met le cap sur le débit de boissons le plus proche.

    Mais même en groupe, on évite de sortir désarmé. En tout cas, c’est ce qu’en déduit le vampire en croisant un trio de courageux, dont il ne manque pas d’attirer les regards. Son apparence frêle, déjà, ne peut qu’éveiller leur suspicion. Car pour oser s’aventurer seul à l’extérieur, avec une constitution comme la sienne, il faut forcément dissimuler quelque chose. Le pas des hommes se ralentit et les visages se crispent. L’un est blafard, les autres dégagent une hostilité teintée de panique et on s’écarte de son chemin pour ne pas avoir à le frôler. La main d’un des types se porte à l’intérieur de son manteau, sans doute pour se poser sur le manche d’un couteau ou la crosse d’un pistolet. Il peut en voir un deuxième palper ses poches, quand il les dépasse.

    Dans son dos, le trio marmonne et s’interroge. Lycanthrope ? Vampire ? Et s’il s’agissait de la saloperie responsable du massacre ? Néanmoins, personne n’a le courage de venir s’assurer de son identité et l’on s’empresse plutôt de passer son chemin en accélérant l’allure. D’une main, Théodore rejette les boucles qui lui volent devant le visage et se détend. Devoir se confronter à des Naturels est la dernière chose qu’il souhaite.

    Derrière les rideaux et les volets de la plupart des habitations, de la lumière brille encore. Il peut parfois y percevoir du mouvement, comme on entend ses pas résonner dans la rue. Des doigts écartent délicatement les voilages, pour jeter un œil à l’extérieur. Le voisinage est sur ses gardes et il a conscience qu’il lui sera difficile d’enquêter dans le quartier cette nuit. Il se demande d’ailleurs s’il ne doit pas craindre qu’un de ces spectateurs indésirables ne se décide à appeler les Brigades… juste au cas où. Encore une fois, son apparence, sa solitude, jouent contre lui et l’on doit déjà se concerter sur ce qu’il convient de faire.

    Il s’arrête et perçoit le grincement d’une porte. Une voix féminine, paniquée, chuchote une supplication. Théodore jette un regard par-dessus son épaule et découvre, debout sur son paillasson, un individu massif en marcel, qui le fixe avec agressivité. Dans sa main, un long morceau de bois, comme une canne de marche. Une arme de fortune qu’il serre si fort que ses jointures en ont blanchi. Il peut distinguer en partie la silhouette de sa femme, près de lui, qui tend ses petites mains dans sa direction. Elle le presse de rentrer, de ne pas commettre de folie ; que c’est trop dangereux et qu’ils feraient mieux d’appeler les autorités.

    Théodore et l’homme soutiennent le regard de l’autre un moment, sans bouger, sans qu’un mot ne soit échangé. Finalement, le vampire hausse les épaules et reprend sa route. Des pas le suivent, mais la voix de la femme se fait plus aiguë, plus pressante que jamais. Les pas s’arrêtent, pour retourner d’où ils sont venus et la porte claque.

    La tension de Théodore est montée d’un cran. Décidément, les Naturels sont bien plus sur les nerfs que ce à quoi il s’attendait. Impossible d’espérer s’attarder encore longtemps. Il lui faut régler au plus vite ce pourquoi il est venu, avant l’arrivée d’une cavalerie qu’il devine à présent imminente.

    De nouveau, il s’arrête et tente d’évaluer son état. Son énergie lui semble bonne, il s’est nourri avant de partir et il se sent suffisamment stable pour user de ses facultés vampiriques sans craindre de dérapage brutal. Il lève les yeux en direction du ciel étoilé, le temps que son esprit se calme et, d’un coup, disparaît dans les ombres. Il se fond dans leur masse, ne réapparaissant seulement aux yeux du monde que quand celles-ci prennent brusquement fin, pour disparaître de nouveau dans les suivantes. Ainsi, ses pas deviennent non seulement inaudibles, mais il se déplace plus vite, a presque le sentiment de ne plus posséder de corps qui l’entrave.

    La maison du crime, enfin. Il la reconnaît aux bandes rouges qui la barricadent encore, mais surtout à l’odeur qui s’en dégage. Bien qu’il ne respire pas, elle frappe sa sensibilité exacerbée, agresse ses sens déjà fragiles et à fleur de peau, le poussant à s’arrêter à l’ombre d’une habitation. La puanteur du carnage est entêtante, violente. Au sang se mélange celle de la terreur des victimes, celle de leurs entrailles, également. Il en a presque le vertige. Trop de sang… beaucoup trop de sang a coulé ici.

    Il porte une main à sa bouche et ferme les yeux. Ça a été une erreur de proposer son aide à Elyza… si tôt… et surtout sur une affaire comme celle-ci.

    Dans sa poitrine, son cœur s’est remis à battre et il peut l’entendre pulser à ses oreilles. La fièvre monte en lui et ses joues le chauffent. Un voile passe devant son regard et les ténèbres dans lesquels il se fond semblent s’abattre sur sa vision.

    Quand il reprend contenance, il est en sueur et chancelle. Son dos vient rencontrer le mur derrière lui et il reste là, sans oser faire le moindre geste. Il remarque alors qu’il n’est plus seul, face à l’habitation. Un individu se tient à présent entre lui et la façade, les mains enfoncées dans ses poches et lui tournant le dos. L’autre ne bouge pas pendant au moins une bonne minute, ses cheveux et la fourrure du col de son manteau balayés par la brise froide qui souffle.

    Finalement, un couinement échappe à l’inconnu, qui tourne vivement le visage de côté en se pinçant le nez entre deux doigts. Dans ce profil congestionné par l’inconfort, Théodore reconnaît celui de Jonathan. La surprise est telle qu’il manque de perdre sa concentration et de quitter les ombres. Qu’est-ce qu’il fiche ici, celui-là ? Elyza lui a pourtant dit qu’elle lui avait donné sa soirée !

    À quelques distances de là lui parvient le résonnement d’un moteur. Jonathan tourne les yeux dans cette direction et un pli soucieux vient lui barrer le front. Théodore se redresse, certain que les ennuis approchent. Il hésite d’ailleurs à se révéler à Jonathan pour lui demander les raisons de sa présence ici, quand l’autre se met soudainement à courir. Trop surpris pour réagir, le vampire le voit prendre la poudre d’escampette avec la même précipitation que s’il était poursuivi et disparaître entre deux bâtiments. Une attitude pour le moins suspecte, qui le laisse un moment pantois.

    Car enfin, il ne peut pas avoir deviné l’identité de ceux qui approchent et, quand bien même, en quoi cela devrait-il l’inquiéter ? Les Brigades ne peuvent rien contre un Naturel, aussi louche soit-il. Qui plus est, c’est un Surnaturel que l’on recherche pour ce crime, alors…

    Tout en se demandant ce que l’autre peut bien avoir sur la conscience pour réagir ainsi, et si cela risque de leur attirer des ennuis, à lui comme à Elyza, Théodore regarde approcher les phares du véhicule. Sa curiosité le titille. A-t-il encore une chance de rattraper le fuyard ? Sans doute que non et c’est bien dommage, car il aurait aimé savoir où il compte se rendre ensuite. D’ailleurs, s’il ne veut pas perdre les prochaines heures à s’expliquer auprès des Brigades, quant aux raisons de sa présence ici, il ferait mieux d’imiter Jonathan.

    Non pas que de simples Naturels puissent deviner sa présence au sein des ombres, mais l’odeur continue de le malmener et il n’aura sans doute bientôt plus la force de se maintenir invisible. Son regard se porte une dernière fois en direction de l’habitation. Il aurait au moins aimé aller y faire un tour, que son déplacement n’ait pas totalement servi à rien, mais il doit y renoncer. Certain qu’il ne tiendra pas le choc, une fois à l’intérieur.

    Alors, et bien que navré de s’en retourner bredouille, il reprend sa route en sens inverse, ombre parmi les ombres, au moment où le véhicule sombre des Brigades s’arrête à sa hauteur et que deux agents en sortent pour inspecter les environs…

    Erwin Doe ~ 2017

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  • Épisode 1 : l'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    11

    Philibert ne tarde pas à venir lui ouvrir. D’un regard, il s’assure qu’aucun témoin ne se dissimule dans l’arrière-cour minable où il lui a demandé de patienter, avant de se déplacer sur le côté pour lui permettre d’entrer.

    Le couloir qui l’accueille est sombre. De la musique et des applaudissements leur parviennent de la salle principale. Des sifflements et quelques vivats les accompagnent.

    — Les affaires ont l’air de marcher…

    Philibert, qui ouvre une porte, lui répond :

    — Y a pas à se plaindre. On a récupéré deux nouveaux artistes. Des frangins de type Monstrueux. Leur numéro est plutôt apprécié.

    — Des Monstrueux, tu dis ?

    Ils passent dans une petite salle de repos mal chauffée et pour l’heure déserte. Ça sent le tabac froid, mais aussi la mauvaise hygiène. Ici et là, des vêtements abandonnés, jetés aux quatre coins de la pièce avec quelques canettes vides.

    — Des Trolls, pour être exact. Si tu voyais ce que ces mecs-là sont capables d’avaler, t’en reviendrais pas ! Tiens, par exemple, ils te prennent un bloc de métal gros comme mon poing et…

    — Hé, Phil ! Lâche un peu ton boniment, tu veux ? J’suis pas là pour ça. (Puis, après une seconde d’hésitation :) Attends voir… maintenant que tu m’y fais penser, c’est vrai que ces bestioles-là ont une sacrée force dans la mâchoire ! (Ses yeux s’étrécissent en même temps qu’elle songe que ce serait trop beau.) Rafraîchis-moi la mémoire… c’est pas capable de changer de forme, hein ?

    D’étonnement, Philibert hausse les sourcils. Un zeste de méfiance s’allume au fond de son regard.

    — Pas à ma connaissance, non. Pourquoi ?

    Sans lui répondre, Elyza jette un œil aux affiches qui décorent les murs. Aux côtés des anciens artistes qui ont fait la réputation de l’endroit se mêlent quelques petits nouveaux, qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de chopper pour un entretien entre quatre yeux.

    Sur l’une des annonces les plus récentes, deux créatures identiques. Des monstres imposants, à la peau d’un vert boueux et aux mâchoires disproportionnées. Des ventres gras, mais des épaules et des bras musclés. Leurs oreilles sont en pointe et la touffe de cheveux qui se dresse sur leurs crânes déplumés ressemble à de la mauvaise herbe.

    — T’occupes ! dit-elle en revenant à lui. Passe plutôt à la suite.

    Avec une grimace contrariée, Philibert se laisse tomber sur l’un des canapés et porte la main à l’intérieur de sa veste. Il en sort un étui à cigarette et bougonne :

    — Si t’étais un peu plus aimable, peut-être que les gens auraient davantage envie de collaborer avec toi.

    — Si j’étais plus aimable, vous chercheriez à en profiter. Tu crois que je vous connais pas, dis ? (Puis, comme il ne répond pas, se contentant de lui offrir sa tête des mauvais jours :) Alors, ces elfes ?

    Avec un grognement, Philibert se plante une cigarette au coin des lèvres et fait craquer une allumette.

    En tant que mort-vivants, les vampires ne respirent pas… ou du moins, n’en ont plus besoin pour survivre. De fait, le tabac, qui les force à faire fonctionner plus que de raison leurs poumons, ne les intéresse pas. Philibert fait figure d’exception. Un vieux travers qui, selon lui, doit lui venir de son existence de Naturel.

    — On a eu un problème, commence-t-il en expirant un nuage de fumée. Des… choses nous ont attaqués.

    — Des choses ? Quelles choses ?

    — Ben, justement… on n’en sait trop rien.

    — Va falloir être un peu plus précis, Phiphi…

    Il hausse les épaules et, tandis qu’elle le fixe, il laisse tomber les cendres de sa cigarette dans un cendrier déjà trop encombré.

    — Je vais avoir du mal. Tu vois, j’étais pas là quand ça s’est produit et ceux qui ont assisté au carnage n’ont pas été capables de nous en filer une description bien précise. Selon eux, ça ne ressemblait à rien de connu… des sortes de bestioles marrons, avec de grosses têtes et des yeux incandescents.

    — Je pige pas… pourquoi ces trucs vous auraient attaqués ?

    Elle s’est à son tour allumé une cigarette. Une main enfoncée dans une poche, elle continue de le fixer, attentive au moindre signe d’entourloupe de sa part. D’un mouvement de la main, Philibert disperse la fumée qui stagne devant ses yeux.

    — Apparemment, ils s’intéressaient aux cadavres. On nous en livrait de nouveaux quand ces saloperies ont déboulées. Deux ou trois grosses bestioles, à ce qu’il paraît. Elles se sont jetées sur le corbillard et ont voulu embarquer son chargement. Une chance, on a réagi à temps et les corps s’en sont tirés sans une égratignure… de notre côté, on peut pas en dire autant.

    — Des morts ?

    — Pas cette fois-là, non. Des blessés. Assez grièvement, mais tous ont survécus. William a dû verser un sacré pot-de-vin aux types de la morgue pour qu’ils évitent d’ébruiter l’affaire.

    Et connaissant l’importance qu’a pour le clan leurs affaires avec les services mortuaires Naturels, elle devine que William s’est montré plus que généreux.

    Les liens entre les morgues locales et les vampires remontent à un petit moment déjà, à une époque où ceux-ci n’avaient pas encore transformé le quartier en attrape touriste. Soucieux d’être perçus comme des citoyens – presque – modèles et non comme les prédateurs qu’on voit trop souvent en eux, ils avaient travaillé en collaboration avec le C.E.S pour obtenir le droit de se charger de la préparation des morts en vue de leur dernier voyage. Et pour seul payement, le sang des défunts. Le reste, que ce soit la veillée funéraire ou la crémation, restent entre les mains des organismes Naturels.

    Bien entendu, l’idée eut du mal à passer. Beaucoup de mal, même, et seul l’acharnement du C.E.S. lui avait permit de triompher.

    Malgré tout, la population Naturelle apprécie peu de laisser ses morts entre les mains de Surnaturels et les tient à l’œil. Si le clan a jusqu’à présent échappé aux scandales, ce grâce à son travail non seulement exemplaire, mais surtout quasiment gratuit, il suffirait qu’un seul cadavre disparaisse, ou revienne à sa famille avec quelques morceaux en moins, pour que c’en soit fait de sa réputation.

    — Continue, dit-elle.

    Philibert se gratte l’arrière du crâne.

    — En fait, c’est après la seconde attaque qu’on a décidé de faire appel à la meute. Ce genre d’histoire, c’est un peu leur rayon… je veux dire… se débarrasser d’un ennemi encombrant, tout ça… enfin bref ! À la seconde attaque, donc, ces machins se sont pointés avec du renfort et ont cherché à forcer les portes de notre entrepôt. On est parvenu à les chasser, mais pas sans pertes. Trois morts de notre côté, dont un qu’ils ont enlevé encore vivant.

    « William a pas attendu pour réagir. Il a contacté aussitôt Elios qui a envoyé des gars à lui pour pister les fuyards. J’étais là quand ils sont arrivés… tu aurais dû voir leurs tronches ! J’ai bien cru qu’ils allaient se barrer fissa et nous laisser régler ça par nous-mêmes. (Il se tapote le nez.) L’odeur. Les lycanthropes ont un odorat sacrément développé et nos agresseurs puent comme pas permis. (Il tire sur sa cigarette.) C’est quand je les ai entendus se plaindre que j’ai reniflé moi aussi. Pouah ! J’ai jamais senti un truc pareil ! Une véritable infection !

    Au fond d’Elyza, quelque chose fait « tilt ». Est-il possible que… ?

    — Malheureusement, ils n’ont pas réussi à les retrouver. Ils les ont pistés un petit moment, puis l’odeur a disparue. Comme ça ! Tout ce sur quoi ils sont parvenus à mettre la main, ce sont les restes du pauvre type embarqué avec eux. Dévoré… ! On a presque rien pu récupérer de lui. (Il frissonne et sa main, celle qui tient la cigarette, tremble un peu.) Un vampire, bordel ! Depuis quand c’est possible, ça ?

    Pour un vampire, se retrouver dans la position d’une proie potentielle est forcément désagréable. Il est toujours douloureux de se voir rappeler qu’on n’est peut-être pas les têtes de gondole de la chaîne alimentaire.

    — Depuis, ils les recherchent. Les elfes noirs patrouillent dans le secteur avec l’ordre d’intervenir si ces machins devaient attaquer notre clientèle vivante. Tu comprends ? Ça serait sacrément mauvais pour nous si ça devait se produire.

    — Et la première attaque date de quand ?

    Sans déceler la note d’agacement qui perce dans la voix d’Elyza, Philibert lève les yeux au plafond, comme si cela l’aide à mieux réfléchir, et répond :

    — Je dirais… attends… un peu plus d’une semaine.

    Le sourire qui apparaît sur les lèvres de son interlocutrice suinte le mauvais augure.

    — Et bien entendu, pas un seul d’entre vous n’a jugé utile de venir m’en informer ?

    Philibert sursaute si violemment qu’il en laisse tomber sa cigarette.

    — Bon sang, Elyza ! s’exaspère-t-il en la ramassant avant qu’elle ne mette le feu à la moquette. Je t’ai dit que ça ne te concernait pas !

    — Je veux que ça me concerne ! Tu te rappelles que c’est arrivé sur mon territoire, mhh ?

    — Écoute…

    — Et qu’en cas d’intrusion de Surnaturels potentiellement dangereux, vous êtes tenus de m’avertir ? C’était pas dans notre accord, ça, peut-être ?

    — Si, mais…

    — Mais quoi ? Vous avez pas respecté vos engagements, Phiphi, et ça, j’suis pas censée l’accepter !

    — Bon, écoute… d’accord, on n’a pas été très réglos sur ce coup. Il n’empêche que je maintiens que ça ne te regarde pas ! Jusqu’à preuve du contraire, le rôle des Gardiens n’est pas de nous défendre, nous, Surnaturels. Et même si c’était le cas, de toute façon, personne ne voudrait de vous ici. Mais ce n’est pas le seul problème… (L’espace d’un instant, il hésite à poursuivre.) Il y a également que si tu t’en mêles, alors Théodore aussi.

    Les sourcils d’Elyza se haussent.

    — Et ?

    — Et ce n’est pas possible ! Théodore n’appartient pas à notre clan. Et puis tu sais bien ce qu’on pense des gars comme lui : on ne veut pas avoir affaire à eux !

    En réponse, Elyza lui adresse un regard noir qui le fait se tortiller. Il se tasse même un peu, dans l’attente d’un coup qui ne vient pas. À la place, Elyza se penche en avant et écrase sa cigarette dans le cendrier.

    — Je vais te dire, Phil. Si un jour j’apprends que l’un d’entre vous s’est amusé à lui manquer de respect, je le brise en deux. Pigé ?

    Philibert tire nerveusement sur son mégot avant de répondre :

    — Quand il vient, on se contente de le servir. Il paye, il prend, il se tire. Ça s’arrête là. Il te l’aurait dit, non, si on lui avait joué un sale coup ?

    Non, et c’est bien là le problème. Théodore ne dit jamais rien. Quand bien même chercherait-elle à lui tirer les vers du nez qu’il s’obstinerait à rester muet. Bien qu’ils soient amis, il reste Surnaturel et considère lui aussi que certaines choses ne la concernent pas… elle, la représentante de l’Ordre et de la société Naturelle.

    — Je vais aller rendre une petite visite à son altesse, décide-t-elle. Mais t’inquiète, je lui dirai pas que t’as moufté.

    Philibert esquisse un pauvre sourire.

    — Même si tu ne lui dis rien, il le saura de toute façon.

    Le plus triste étant qu’il a sans doute raison.

    Erwin Doe ~ 2017

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  • Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

     10

    Avec l’arrivée de la nuit, le temps s’est considérablement rafraîchi. Mais contrairement à la plupart des passants, Elyza ne porte ni écharpe, ni manteau, leur préférant une simple veste. En vérité, voilà un moment maintenant que le froid n’a plus beaucoup d’emprise sur son corps, si ce n’est en cas de chute critique des températures, où elle peut s’accorder quelques frissons et, surtout, beaucoup de grognements.

    Il est tout juste vingt-deux heures et la grande majorité des Naturels locaux ont regagné la sécurité de leur habitat. L’heure est aux Surnaturels, mais aussi à la petite criminalité Naturelle et à un tourisme qui n’a fait que croître, au fur et à mesure que l’autorité des Brigades s’imposait sur ce territoire.

    Le quartier qu’elle traverse est de ceux qui ne s’animent qu’une fois la nuit tombée. Les commerces ne fermeront pas avant le petit jour et, bras dessus, bras dessous, des couples s’arrêtent devant les vitrines, gloussant parfois à la vue de spectacles inattendus.

    Au sein de ce tourisme virulent, beaucoup ne sont là que dans le seul but de trouver l’aventure. On les reconnaît facilement à leur regard enfiévré, mais aussi aux airs canailles qu’ils s’efforcent d’arborer, ou à leur désinvolture aussi factice que peu convaincante.

    Si la plupart repartiront sans qu’on ait agressé un seul de leurs cheveux, ils retrouveront les leurs avec la certitude triomphante d’avoir échappé à mille et un dangers. Seul un faible pourcentage, en vérité, connaîtra de véritables désagréments, car détroussés, victimes de quelques prostituées habituées à arnaquer le gogo, sinon de crapules.

    Mais si la criminalité existe bel et bien au sein de ce quartier, celui-ci se donne surtout des allures dangereuses. On offre au touriste ce qu’il est venu chercher : à savoir la compagnie de rebuts de la société, principalement Surnaturels. Et les récits qu’il fera de son excursion en terres « barbares » ne manqueront pas d’émoustiller ses proches en manque de sensations fortes, qui finiront tôt ou tard par venir traîner leurs savates dans le coin. Un petit jeu auquel le clan vampirique local est non seulement le meilleur, mais aussi le grand gagnant.

    Fort de son expérience quant aux moyens les plus lucratifs d’attirer le chaland, il a permis à ce quartier, autrefois parmi les plus pauvres, de s’enrichir, mais aussi de bénéficier d’une forme de sécurité.

    Car depuis que les vampires sont devenus les maîtres des lieux, les petites frappes et autres délinquants ne s’y risquent qu’avec prudence, conscients que plus d’un avant eux ont disparus de la circulation pour y avoir provoqué des troubles. Ce sans qu’on ne parvienne jamais ni à remettre la main sur leur cadavre, ni encore moins sur leurs agresseurs. Bien entendu, chacun ici connaît l’identité des coupables, mais sans preuves, difficiles de les incriminer et peu importe qu’ils soient Surnaturels.

    Au final de quoi, on impute le plus gros des problèmes de violence aux touristes, plutôt qu’à la mauvaise graine locale. Les arnaques, par contre, foisonnent, mais s’avèrent souvent trop subtiles ou trop bien orchestrées pour que les plaintes soient fréquentes.

    Elyza connait ce quartier comme sa poche. Elle y a suffisamment traîné pour être sensible au moindre de ses changements, aussi infime soit-il. Et c’est cette familiarité qui lui permet de noter la présence un peu trop visible d’elfes noirs.

    Les mains enfoncées dans les poches, elle en suit quelques-uns du regard et en reconnait deux ou trois. Le fait que des elfes noirs soient présents sur cette partie du territoire n’a rien de surprenant en soi. On rencontre cette sorte de Merveilleux à tous les coins de rue une fois la nuit tombée. Ce qui l’est, en revanche, c’est que les visages qu’elle identifie sont sous contrat avec la meute locale. Et ça, ça ! Ça, elle peut affirmer que ça pue drôlement.

    L’espace d’un instant, elle hésite à aller les aborder, mais songe qu’elle aura du mal à en tirer quoi que ce soit. Ils sont d’un naturel méfiant et suffisamment fidèles à Elios pour ne pas moufter, même sous la menace d’être envoyés quelques jours au frais, histoire de leur remettre les idées en place. Non ! Mieux vaut se renseigner auprès de personnalités plus malléables.

    Reprenant sa route, elle finit par repérer la voix de celui qu’elle cherche et se dirige dans sa direction. Face à la façade d’un établissement, une petite estrade, sur laquelle est perché un rouquin armé d’un haut-parleur. Il harangue la foule, lui promet une expérience hors du commun, une exhibition de Monstrueux, les plus belles Merveilleuses jamais vues, approchez, approchez, car les places sont limitées !

    De petite taille, il a les cheveux bouclés, les yeux verts et des tâches de rousseur qui jurent sur sa peau bien trop blafarde. Une connaissance vampirique qui répond au nom de Philibert.

    — Hé ! fait-il en abaissant son haut-parleur. N’est-ce pas la Gardienne que je vois là ? Ça faisait un moment, dis donc !

    — Salut Phil. Toujours rabatteur, à ce que j’vois ?

    Son interlocuteur écarte les bras.

    — Qu’est-ce que j’y peux si William n’arrive pas à m’encadrer ? Je suis pourtant pas son pire élément. Je travaille dur, moi, pas comme certains qui se la coulent douce derrière leur bureau. Mais tu crois que ça suffit ? Rien du tout ! Tiens, s’il le pouvait, je suis sûr qu’il me chasserait.

    — On se demande bien pourquoi…

    Philibert prend un air blessé et porte une main à l’emplacement de son cœur.

    — Héla ! Tu vas pas t’y mettre toi aussi ? Je te rappelle que c’est en partie de ta faute s’il m’a dans le collimateur. (La surprise apparaît sur son visage.) Attends un peu ! Mais c’est vrai, ça ! (Comme la méfiance gagne son expression, il s’enquiert :) Qu’est-ce que tu me veux ?

    Satisfaite qu’il comprenne aussi vite, Elyza lui offre un large sourire.

    — Un petit service à te demander… rien de bien méchant… juste quelques renseignements.

    La panique submerge son interlocuteur, qui jette un regard inquiet autour de lui.

    — Sans moi ! William me le fera payer s’il apprend que je t’ai encore rencardé sur nos affaires.

    — Je t’ai même pas encore dit ce que je voulais…

    — Peut-être, mais je te connais. Si tu viens me trouver, c’est certainement pas pour que je te file des infos sur les elfes du quartier voisin. Non, rien à faire, je marche pas !

    Les lèvres d’Elyza prennent une courbe cynique.

    — Tu sais quoi ? Tu fais drôlement bien de me causer d’elfes, parce que c’est justement eux qui m’intéressent. Et pas n’importe lesquels, hein ? Ceux de chez Elios. Me dis pas que t’as pas remarqué qu’ils grouillent dans le coin !

    Comme elle plonge son regard dans celui du vampire, celui-ci vacille, avant de se reprendre. À son tour, il lui offre un sourire qui dévoile des crocs un peu trop longs.

    — Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ? On manque d’elfes noirs, en ce moment. Les clients en raffolent, alors quand on est un peu à court, Elios nous envoie quelques gars.

    — C’est ça ! Sacré associé, Elios, hein ? Le cœur sur la main, toujours prêt à faire un geste. Z'avez jamais pensé à lui demander de vous faire des exhibitions de lycanthropes ? Non parce que ça, sérieux, ça devrait drôlement plaire à vos pigeons !

    Philibert détourne le regard, juste le temps d’encaisser le sarcasme et de se modeler un visage intéressé.

    — Hé ! Mais tu sais que c’est une sacrée bonne idée, ça ? Faudrait que j’en parle à William, tiens. Je suis sûr que ça va lui plaire.

    — C’est bon, Phiphi, arrête ton char.

    — Elyza, je te l’ai déjà dit, mais ta manie de raccourcir les noms est énervante. Il faut vraiment que tu arrêtes avec ça !

    Elle lui donne une tape sur l’épaule.

    — J’y penserai ! En attendant, fais-moi le plaisir de cracher ta pilule. Je connais Elios mieux que vous tous. Pas du tout le genre à envoyer ses gars jouer les phénomènes de foire, encore moins gratos. Il a une image à tenir, tu piges ?

    — Je sais que tu n’y penseras pas. Tu n’y penses jamais. À chaque fois, tu me dis que tu le feras et tu continues quand même.

    — Ça s’appelle essayer de noyer le poisson, Phil.

    Philibert ouvre la bouche pour protester, hésite, puis la referme. Finalement, un soupir lui échappe.

    — Écoute…, dit-il en se penchant dans sa direction. C’est nos affaires, d’accord ? Ça ne concerne absolument pas l’Ordre, alors…

    — Laisse-moi le privilège d’en juger, le coupe Elyza, ce qui fit naître une lueur d’agacement dans le regard de son interlocuteur.

    — Tu vas jamais me foutre la paix, hein ? crache-t-il en se redressant.

    — Tu me connais ! Avoir les autres à l’usure, c’est ma spécialité.

    Une spécialité que Philibert a souvent eu à expérimenter. Sans doute un peu trop au goût de sa victime, mais franchement, Elyza n’en éprouve aucun remord. C’est de sa faute, après tout. Il faut toujours qu’il joue aux fortes têtes, à croire qu’il est incapable d’apprendre de ses erreurs.

    — Tu me mets dans une situation pas possible…

    Elle hausse les épaules.

    — Qu’est-ce que tu préfères ? Me dire ce que je veux entendre et avoir la paix, ou bien que j’aille baver chez William à propos d’un petit malin qui s’amuserait à faire les poches aux clients ? Entre nous, je pense pas que sa seigneurie apprécierait d’apprendre que ses problèmes de pickpocket sont une infection interne.

    Elle voit la fureur embraser le regard de Philibert et son visage se crisper en un masque hostile. Les mains dans les poches, elle hausse un sourcil, l’air de dire qu’elle attend. Mais malgré son apparente décontraction, elle reste sur ses gardes, prête à s’éloigner en cas de problème. Car tout avorton qu’il puisse être, Philibert n’en demeure pas moins l’heureux détenteur d’une force supérieure à celle de n’importe quel Naturel. Et le problème, avec les vampires, c’est leur perte de contrôle. Brutales, involontaires, mais dévastatrice.

    Philibert finit néanmoins par prendre sur lui. Plus calme, quoique toujours tendu par l’exaspération, il siffle :

    — Combien de temps est-ce que tu vas me faire marcher avec ça ? Ça remonte à quatre ans. J’ai changé depuis !

    — Changé, mais pas complètement arrêté… à ce que j’en sais.

    Le regard de Philibert se fait lourd de reproche. Toutefois acculé, il capitule :

    — Bon, écoute… si tu me promets de…

    — Je promets rien du tout. Accouche !

    — T’es vraiment chiante, tu sais ça ?

    Puis, après s’être assuré que personne ne fait attention à eux, il se penche de nouveau dans sa direction et lui souffle :

    — D’accord, c’est bon, je vais te raconter. Mais pas ici ! Je vais demander à prendre une pause. Va m’attendre à l’arrière, je te ferai entrer par la porte de service.

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  • Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

        9

    — L’immigration, tu dis ?

    Elyza fronce ses sourcils. L’oreille collée au combiné du téléphone, elle écoute Jonathan lui faire son rapport. À l’extérieur, le soleil se couche. Elle n’est toutefois debout que depuis peu, ayant dormi une bonne partie de la journée.

    Distraitement, elle s’enfonce le petit doigt dans l’oreille gauche et commence à se la curer. À l’autre bout du fil, Jonathan s’embarque dans une série d’hypothèses embrouillées qu’elle a du mal à suivre. Il est bien mignon, le p'tit John, mais elle ne le paye pas pour jouer aux détectives !

    — John ! Hé, Johnny ! Laisse ça de côté, tu veux ? Dis-moi simplement si Bébert avait décidé d’un plan d’attaque pour remettre la main sur cette saloperie ?

    Comme Jonathan se met à bredouiller et n’en devient que plus difficile à comprendre, ses sourcils se froncent davantage. Elle finit par saisir qu’il n’a pas pensé à poser la question, mais qu’il lui semble que, pour le moment, les Brigades n’ont pris aucune décision concrète à ce sujet.

    — Bon, écoute, laisse tomber ! Demain, même heure, tu retournes voir notre ami et tu lui lâches pas la grappe tant qu’il t’aura pas tout balancé. Comment ? Ouais… nan, en fait. T’auras qu’à me téléphoner pour me raconter tout ça. Je te dirai à ce moment-là si j’ai autre chose pour toi. C’est ça, bonne soirée mon p’tit John.

    Elle raccroche, puis croise les bras. L’air quelque peu contrarié.

    Tout ça, à vrai dire, n’est pas très encourageant. À moins que le destin veuille bien les faire tomber nez à nez avec la coupable, leur seul espoir repose sur le C.E.S. Et si celui-ci ne leur trouve rien dans ses archives, alors, vraiment, ils pataugeront dans la merde.

    Elle se passe une main sur le visage et gagne la pièce voisine. Des bruits lui parviennent depuis la salle de bain, signe que Théodore est levé.

    Dans la cuisine, elle se prépare un repas sommaire, à base de café et de tartines au miel. Dans le frigidaire, elle trouve également un yaourt. Le dernier, qui trône au milieu de petites bouteilles en verre remplies d’un liquide rouge : les provisions de son colocataire. Elles encombrent presque toutes les grilles du frigidaire, si bien qu’Elyza a de plus en plus de mal à trouver de la place pour ses propres aliments. Elle renifle. Un de ces quatre, il faudra qu’elle lui en touche deux mots…

    Elle s’installe tout juste à table quand Théodore la rejoint. Les cheveux encore humides, une serviette sur les épaules pour éviter de mouiller sa chemise, il adresse un regard désapprobateur à son repas.

    — Si tu m’avais demandé, je t’aurais préparé quelque chose.

    La bouche déjà pleine de ses tartines, Elyza se lèche les doigts, en même temps qu’elle pousse un grognement. Ce qui, chez elle, possède un panel de traductions assez étendu, allant de « va te faire foutre » à « Ouais, t’as raison ». Dans le cas présent, elle lui fait savoir que ça lui est égal, mais aussi qu’il l’emmerde à jouer les petites ménagères. Théodore a la présence d’esprit de ne pas insister.

    Après un dernier regard désapprobateur, il passe dans la cuisine. Il y a un bruit de porte qui s’ouvre, de verres qui s’entrechoquent, puis de porte qui se referme. L’instant d’après, il s’installe à table avec, à la main, l’une de ses encombrantes bouteilles. Il la dépose devant lui, sans faire toutefois mine de l’ouvrir. À la place, il se met à la fixer. D’abord quelques secondes, qui ne tardent pas à lorgner vers la minute. Et dans l’expression, un soupçon d’absence.

    Comme le silence s’éternise entre eux, Elyza cesse de se bâfrer pour l’observer. Puis, comme il ne réagit toujours pas :

    — Un problème, Théo ?

    Le regard qu’il tourne dans sa direction est vide. Affreusement vide. Elle cligne des paupières, tandis qu’une pointe de nervosité vient la chatouiller. L’instant d’après, une étincelle de vie s’allume dans les yeux sombres de Théodore.

    — Je te demande pardon ?

    — Ton truc, là. (D’un geste du menton, elle lui désigne la bouteille.) Tu comptes l’attaquer un jour ?

    Elle s’efforce de paraître calme, mais en vérité il commence à l’inquiéter. Pourtant, il paraît stable ces derniers temps. Un peu morose à cause de l’intrusion de Jonathan dans leur quotidien, mais rien d’alarmant.

    Théodore a un hochement de tête qui se veut affirmatif, sans toutefois faire de geste en direction de son repas. Et alors que la nervosité d’Elyza gagne en intensité, il pousse un soupir et s’enquiert :

    — Est-ce que tu comptes nous imposer la présence de cet imbécile ?

    Elle sent la boule qui s’est formée au niveau de sa gorge se résorber. C’est donc ça ! Il fait juste la tête !

    Sa tranquillité revenue, elle touille son café et ne peut s’empêcher d’avoir un sourire en coin.

    — C’était pas prévu que tu m’accompagnes, dis !

    — Je ne le ferai pas, mais je n’ai pas envie de le voir débarquer ici. Pas ce soir. C’est déjà assez pénible de le savoir en ta compagnie, alors si en plus je dois le supporter chez nous…

    — Qu’est-ce que tu me fais là, mon p’tit Théo ? Une crise de jalousie ?

    Comme l’expression de Théodore s’assombrit, elle devine qu’elle a visé juste. Elle s’accorde un ricanement et porte sa tasse à ses lèvres, avant de grimacer. Trop chaud !

    Les joues gonflées, elle souffle sur le liquide noirâtre dont la surface se met à onduler. En silence, Théodore se saisit de son repas et jette sur la table le bouchon qui le scellait. Il porte le goulot à ses lèvres quand Elyza lui apprend :

    — Au fait, Johnny m’a appelée.

    Nouvelle à laquelle il ne se donne pas la peine de répondre. Elle poursuit :

    — Selon Bébert, on pourrait avoir affaire à une créature débarquée avec l’immigration. Une bonne femme du quartier – tu sais, du quartier du crime, j’veux dire – aurait eu la visite d’une nana au milieu de la nuit. Du genre en pleine panique, mais dont elle a pas été foutue de biter un mot. Bref, elle lui a pas ouvert et Bébert doit penser qu’elle a eu plus de chances avec nos victimes.

    Toujours sans répondre, Théodore repose sur la table la bouteille, à présent vide. Il a le regard dilaté et tremble légèrement. Elyza sait qu’il peut se révéler dangereux quand il s’alimente, aussi se tient-elle sur ses gardes. Son expression, toutefois, ne laisse rien transparaître de son trouble et ce n’est qu’une fois certaine qu’il ne perdra les pédales qu’elle conclut :

    — Et si tu veux tout savoir, j’ai filé sa soirée au p’tit John.

    Suite à quoi, elle trempe les lèvres dans son café et esquisse un sourire satisfait. Tiède !

    Tout en sirotant sa boisson, elle continue de surveiller Théodore du coin de l’œil. Les paupières mi-closes, la main soutenant sa tête, celui-ci semble ailleurs. Elle songe que si Jonathan doit devenir un habitué des lieux, il lui faudra le mettre en garde contre certaines petites particularités de son colocataire. Elle le sait opposé à cette idée, mais ils ne pourront pas y couper. La prochaine fois, Barnabé ne se montrera pas aussi clément !

    Non sans aigreur, elle songe à quel point c’est décevant de n’avoir attiré qu’un Naturel dans ses filets. Avec un Surnaturel, elle n’aurait pas autant de soucis à se faire…

    Quand Théodore revient enfin à lui, elle est retournée ses tartines. Il se passe les doigts dans ses boucles sombres et dit :

    — Ça fait un moment que nous n’avions pas eu d’affaire comme celle-là.

    — Ouais, et c’est franchement pas du meilleur goût question publicité. C’est que t’as pas encore vu ce que raconte la presse. Ils s’en donnent à cœur joie, ces cons !

    Sans un mot, Théodore se lève et se dirige en direction du coin salon. Sur la table basse, les journaux du jour. Et en une, l’inévitable triple meurtre qui les occupe. Il les feuillette rapidement et se désole de leur caractère à sensation. Entre deux lignes, certains n’hésitent pas à ressortir d’autres affaires violentes allouées aux Surnaturels, tandis que d’autres lapident sans vergogne les Brigades spéciales et le C.E.S. On fait également état des réactions que l’affaire a suscité en haut lieu et, sans surprise, les commentaires les plus virulents émanent de l’Ordre.

    — Ce matin, reprend Elyza, j’ai dû foutre à la porte trois de ces fouineurs. Y voulaient m’interroger, qu’ils disaient. J’ai dû débrancher le téléphone avant d’aller me coucher. (Elle termine son café et repose sa tasse.) Si j’étais toi, j’éviterais d’ouvrir les bureaux ce soir.

    Théodore se tourne vers elle.

    — Tu penses qu’ils vont revenir ?

    — Y a des chances. J’ai entendu que ça frappait dans l’après-midi. Toi, t’as le sommeil lourd, mais moi… j’ai bien pensé à aller pousser une gueulante, mais au final, j’ai eu trop la flemme de me lever. Z’ont fini par partir, mais tu connais ce genre de loustiques ! L’en faut beaucoup pour les décourager.

    Théodore acquiesce. Il est en effet plus sage de rester fermer cette nuit. De toute façon, ce n’est pas comme si l’on venait frapper à leur porte toutes les nuits… en six mois, leurs bureaux n’ont accueilli que deux ou trois visiteurs spontanés. Depuis que les Brigades se sont imposées dans le coin, les gens préfèrent frayer avec eux plutôt qu’avec l’Ordre. Ça n’a pas été toujours ainsi, bien sûr, et par le passé, ceux qu’Elyza a remplacés taillaient souvent le bout de gras avec la populace. Le fait qu’ils se donnent encore la peine d’ouvrir tient plus de la forme, que d’une réelle certitude quant à l’utilité de la chose.

    — Tu veux que je cherche de mon côté ?

    — J’sais pas, lui répond-elle en plissant les paupières. Tu te sens d’attaque pour ça ? J’veux dire… je serai sans doute trop loin pour intervenir en cas de pépin.

    — Je me sens parfaitement bien.

    Elle hésite une seconde ou deux, mais pas davantage. Elle ne veut pas qu’il s’imagine encore qu’elle ne lui fait pas confiance. Enfin… d’une certaine façon, si, bien sûr. Elle préfère se montrer prudente. Mais… d’expérience, elle sait qu’elle doit éviter de le lui manifester trop clairement.

    Finalement, elle opine du chef.

    — Alors vas-y ! Commence donc par aller jeter un œil du côté de la rue du crime. Avec un peu de chance, tu arriveras à dénicher quelque chose qui nous aura échappé…

    Quant à elle, elle a une petite affaire à régler.

    Erwin Doe ~ 2017

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  • Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

    8

    De l’extérieur, le quartier général des Brigades Spéciales est un grand bâtiment grisâtre. Construit sur deux étages, des barreaux se dessinent à chaque fenêtre. Près de la porte à deux battants, un écriteau suffisamment discret pour qu’on puisse passer devant sans y prêter attention. Dessus, quelques mots : Brigades Spéciales – Bureau 1.

    En ce qui le concerne, Jonathan l’a bien en visuel. De l’autre côté de la rue, il hésite. S’imposer auprès de ce Barnabé, un inspecteur, alors qu’il n’est rien… et peut-être moins que rien… ça a quelque chose d’inconfortable, et même d’humiliant.

    La veille, Elyza lui a assuré qu’annoncer venir en son nom suffirait pour qu’on l’introduise dans le bureau du concerné. Et si d’aventure, il tombait sur un têtu, alors une petite gueulante permettrait – toujours selon ses dires – aux choses de rentrer dans l’ordre.

    « Simple comme bonjour, Johnny ! »

    Il la revoit encore lui tapoter le bras, sûre d’elle, et lui glisser un horaire où il aurait le plus de chance de coincer Barnabé. Néanmoins, il doute de parvenir aux résultats promis et n’estime qu’à quelques minutes le temps nécessaire à son interlocuteur pour le mettre à la porte.

    À supposer, bien entendu, qu’on le laisse approcher de l’inspecteur.

    Désireux d’échapper à cette corvée, Jonathan n’avait pas manqué de faire remarquer à Elyza qu’il lui suffirait d’un appel pour obtenir les informations désirées. Solution plus facile, mais aussi plus rapide pour tout le monde. Proposition qui avait reçu un refus catégorique. Par téléphone, lui avait-elle répondu, on ne pouvait pas provoquer la même pression. Et puis, ce serait donner l’opportunité à Barnabé de lui raccrocher au nez. Elle refusait de lui offrir ce plaisir.

    Comme il se décide à passer la porte, il pénètre dans un hall d’accueil silencieux et mal chauffé. Derrière le poste d’accueil, une femme à la peau noire que Jonathan n’a aucun mal à reconnaître. À son entrée, elle repose son livre et il peut lire dans son regard qu’elle le reconnaît également. Sur sa poitrine, un badge avec un nom : MONTANTIN.

    — Vous êtes là pour l’inspecteur Barnabé ?

    Une question lancée pour la forme, car il devine à son attitude qu’elle doute qu’il puisse être là pour autre chose. Visiblement, on s’attendait à sa visite.

    — Oui… heu… peut-il me recevoir ?

    — Vous le trouverez dans son bureau. (Puis, avec un geste de la main.) Prenez le couloir du fond et ce sera la dernière porte sur votre gauche.

    Il la remercie avant de se diriger en direction du couloir indiqué. Là, il longe deux rangées de portes, parfois closes, d’autres fois ouvertes sur un bureau, avant de parvenir à celui qui l’intéresse. Il y frappe et, comme on l’invite à entrer, sa main se pose avec nervosité sur la poignée.

    La pièce qui l’accueille est presque rutilante de propreté. Sur le bureau, rien ne traîne, chaque objet semble posséder sa place propre et immuable, ce jusqu’à la machine à écrire qui trône à la gauche du plateau. Il y règne un tel degré de maniaquerie que même la tasse vide abandonnée près du pot à crayons ne paraît avoir été placée là qu’après une longue réflexion de la part de son utilisateur. Et au milieu des effets professionnels, un cadre photo, ainsi qu’un cendrier parfaitement propre.

    Les murs sont blancs, nus, seulement décorés d’un calendrier. Deux gros meubles d’archives siègent dans le fond de la pièce, juste derrière le bureau. Et partout, cette odeur de produit nettoyant.

    — Je craignais qu’elle ne vienne en personne me casser les pieds, le salue Barnabé à son entrée.

    L’homme est installé derrière son bureau, les mains jointes devant lui. Troublé par cet accueil, Jonathan bredouille :

    — Heu… je… désolé.

    — Il n’y a pas de quoi. À moins que vous ne soyez encore plus pénible qu’elle, ce dont je doute, je me réjouis qu’elle vous ait délégué cette tâche. (Puis, avec un plissement de paupières :) John… c’est ça ?

    — Jonathan, rectifie-t-il. Jonathan Owan.

    Dans le regard de son interlocuteur, une lueur de compassion s’allume.

    — Je vois… vous vous y ferez. En comparaison de ses autres manies, celle-ci est la plus supportable. (Avec un geste de la main.) Asseyez-vous.

    Tout en s’installant dans le siège dédié aux visiteurs, Jonathan se sent terriblement gauche et déplacé. Le regard fixe de son interlocuteur accroît son malaise. Des yeux gris, scrutateurs et peu chaleureux, semblables à ceux d’un prédateur étudiant sa proie.

    Les mains de Barnabé sont longues, aux ongles courts et parfaitement entretenus. Malgré leur aspect fragile, elles n’ont rien de rassurantes tant elles conviendraient mieux à un cadavre.

    — Vous avez de la chance. Un peu plus et je m’apprêtais à partir, lui fait savoir Barnabé.

    — Elle m’avait dit que je pourrais vous trouver ici, juste après l’heure du déjeuner…

    — Alors la prochaine fois, pensez à venir un peu plus tôt. Je savais qu’elle viendrait aujourd’hui, alors j’ai patienté un peu plus longtemps. Je regrette, mais je ne vais pas avoir beaucoup de temps à vous accorder. (Et avant que Jonathan ne puisse formuler le moindre mot, il enchaîne en faisant glisser vers lui un tas de feuilles jointes entre elles par un trombone.) Cela étant dit, vous serez sans doute heureux d’apprendre que vous ne vous êtes pas déplacé pour rien. Nous avons recueilli quelques éléments qui pourront… un problème, monsieur Owan ?

    Face au froncement de sourcils de son interlocuteur, Jonathan comprend qu’il a laissé transparaître sa surprise. D’une main, il se masse la nuque.

    — Eh bien, c’est-à-dire… je ne pensais pas que ce serait aussi simple. Enfin, vous comprenez, elle m’avait dit…

    C’est avec un étonnement non feint que Barnabé le contemple à présent. Et comme Jonathan, qui se sent stupide, ne termine pas, il l’encourage :

    — Oui, continuez…

    Le rouge lui montant aux joues, Jonathan a un haussement d’épaules.

    — Ce n’est rien… vraiment, c’était stupide de ma part. Elle m’avait laissé entendre que vous pourriez ne pas être très coopératif. Alors je m’étais imaginé…

    — Que vous auriez dû me tirer les vers du nez ? (Et face au silence coupable de Jonathan, Barnabé poursuit :) Vous savez, s’il y a bien une chose dont je me passe volontiers, c’est de sa présence ici. Alors si pour cela je dois me montrer coopératif, comme vous le dites… eh bien ! Ça ne me semble pas être un gros sacrifice. (Ses lèvres esquissent un sourire au goût ironique.) Et puis, si je ne voulais pas m’entretenir avec vous, je vous aurais déjà fait mettre à la porte.

    Une façon de lui signifier combien il a été stupide de se croire capable de le faire parler.

    — Je ne voulais pas me montrer prétentieux.

    — J’imagine que non… Enfin, oublions ça ! (Il commence à feuilleter le dossier devant lui et reprend :) Un peu après votre départ, nous avons mis la main sur un témoin qui a peut-être vu quelque chose d’intéressant. Selon elle, une femme serait venue frapper à sa porte quelques jours plus tôt, au milieu de la nuit. Comme elle parlait une langue étrangère, elles ne sont pas parvenues à se comprendre. Tout ce dont elle est certaine c’est que l’autre était en panique. (Ses yeux se plissent.) Elle ne l’a vue qu’à travers son judas… et comme il faisait sombre, elle n’a pas pu nous donner une description bien précise. Toutefois, elle jure que la femme était blessée. En tout cas, c’est ce qu’il lui a semblé. Mais comme notre témoin est de nature méfiante, elle a refusé jusqu’au bout de lui ouvrir et sa visiteuse a finalement passé son chemin.

    — Et vous pensez que ce serait notre coupable ?

    — C’est une piste, mais pas une certitude. Néanmoins, les dates concorderaient plutôt bien. Vous savez que nous n’avons pas retrouvé de corps… vous avez d’ailleurs vu ce qu’il en restait. Difficile de faire une estimation de l’heure de la mort avec ça. Mais ! Nous avons interrogé les employeurs de monsieur Fouctau et celui-ci ne s’est pas présenté au travail depuis le 10. Et si on en croit notre témoin, c’est dans la nuit du 9 au 10 que sa visiteuse a frappé à sa porte.

    — Presque quatre jours…

    — Durant lesquels notre suspecte serait restée au domicile de ses victimes. Elle n’a dû le quitter qu’une fois son garde-manger – si vous me passez l’expression – vide.

    — Donc… elle aurait agi seule ?

    — C’est une hypothèse, en tout cas…

    Jonathan médite là-dessus. Une cible solitaire est toujours plus difficile à retrouver qu’un groupe. Et c’est sans doute une chance qu’ils aient découvert les victimes si tôt, car l’autre se trouve peut-être encore sur le territoire. D’ailleurs, sans la curiosité d’une voisine inquiète de ne plus apercevoir ses voisins, le crime serait demeuré secret un petit moment.

    — Toutefois, reprend Barnabé, nous ne négligeons pas non plus l’idée qu’elle ait ouvert la porte à des complices après avoir maîtrisé le couple. Elyza vous l’a sans doute expliqué, mais nous penchons pour une créature de type lycanthropique. La meute locale a été interrogée à ce sujet, mais de vous à moi, nous ne pensons pas sérieusement trouver le ou les coupables dans leurs rangs. Je commence à bien les connaître… leurs méthodes, en particulier. Non, pour moi, si lycanthrope il y a, il nous faut songer à une menace extérieure… peut-être un solitaire. C’est rare, mais ça existe.

    Comme il tapote du doigt sur son dossier, le regard porté en direction de sa montre, il ne remarque pas l’expression tendue de Jonathan. Soudain ruisselant de sueur, il songe que c’est peut-être une chance, au final, si Elyza ignore sa condition de lycathrope. Sans quoi, il devine qu’elle en aurait déjà informé Barnabé… et qu’au vu des éléments rassemblés par les Brigades, il aurait fait un coupable idéal. Bon sang ! Il s’est même présenté chez elle dans la période de temps où leur suspecte quittait ses victimes.

    Il tire un mouchoir de sa poche et s’éponge le front avec, tandis que Barnabé reprend :

    — Bien entendu, nous ne nous contentons pas de ces seules hypothèses. L’odeur, notamment, nous fait douter d’avoir affaire à un lycanthrope ordinaire. À l’heure où je vous parle, le C.E.S. est en train de pratiquer des examens sur la salive retrouvée sur les restes des victimes. Autant vous dire qu’il partage nos doutes, car il est vrai qu’il y a des différences assez flagrantes entre les photos d’archives que nous possédons de meurtres à caractère lycanthropique, et ceux qui nous occupent actuellement. Je reste toutefois certain que notre coupable ne vient pas de ce territoire… peut-être même pas des Cités. Et pas davantage des Enfers, car comme vous le savez sans doute, l’immigration Infernale est contrôlée de très près et toute nouvelle espèce y est aussitôt gardée en quarantaine et répertoriée.

    — Je crois savoir que les Cités doivent faire face à une vague d’immigration massive depuis quelque temps… serait-il possible que cette créature ait voyagé avec elle ? avance Jonathan, songeant à quel point ces afflux inquiètent la population locale.

    Depuis près de six mois maintenant, on voit des groupes fuir leurs pays d’origines pour venir se perdre jusqu’ici. La plupart des villes et des régions environnantes sont submergées, d’autant plus que les Cités ont pris pour décision de fermer leurs portes à ces demandeurs d’asile.

    La raison avancée par les dirigeants locaux est que la situation demeure trop inquiétante pour qu’ils puissent faire courir le moindre risque à leurs sujets. En effet, ces populations fuient ce que l’on a fini par appeler la Grande infection. Un virus hautement contagieux qui continue de faire des ravages à l’ouest – aucun remède n’ayant encore été découvert pour luter contre. Et s’il y a bien une chose que l’on veut éviter, c’est que le drame se reproduise ici.

    — C’est en effet ce que nous craignons, répond Barnabé, qui a croisé les mains derrière sa nuque. La quasi-totalité de l’immigration provient de pays pauvres et sous-développés, bien trop éloignés de nous pour que le C.E.S. y soit vraiment implanté. De ce que j’ai cru comprend, il en va différemment de l’Ordre et ce dernier fait son possible pour y retarder l’installation de son adversaire. Les conséquences de ce manque, nous les vivons en ce moment même. Les populations Surnaturelles de cette partie du monde nous sont encore largement méconnues. En résumé, si nous n’avons pas affaire à des lycanthropes, nos recherches risquent de se compliquer considérablement.

    Et le plus inquiétant reste que cette créature, quelle qu’elle soit, est sans doute capable de prendre forme humaine. Et une fois au milieu d’une foule de Naturels… comment la démasquer ?

    D’une main, Barnabé soulève le dossier et le laisse retomber là où il l’a initialement trouvé. Puis il conclut :

    — Ce sont actuellement les seuls éléments dont nous disposons. Avec un peu de chance, nous aurons davantage d’indices d’ici à demain. En attendant… (Il se lève et tend une main en direction de son visiteur.) si vous voulez bien m’excuser, j’ai encore beaucoup à faire.

    Jonathan l’imite et accepte cette main cadavérique, froide, beaucoup trop froide. Un frisson lui remonte le long du dos et il doit prendre sur lui pour ne pas laisser transparaître son malaise.

    Une fois à l’extérieur, il songe à quel point cette affaire s’annonce difficile… et combien, surtout, ça n’est pas de chance qu’elle éclate au moment où il doit faire ses preuves auprès d’Elyza.

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  • Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

    7

    Quand ils quittent le lieu du crime, les premiers journalistes font leur apparition. Avec eux, une foule de curieux qui va en grossissant, obligeant Barnabé à faire dépêcher des renforts sur place pour pouvoir continuer de travailler en paix.

    — Pour une première fois, tu t’en es plutôt bien tiré.

    Pour toute réponse, Jonathan se contente de lui offrir un sourire incertain. Elle continue :

    — Alors, tes impressions ?

    — Je ne sais pas… il y a quelque chose d’étrange là-dedans.

    — Ça tu peux le dire !

    — L’inspecteur… Barnabé, c’est ça ? Il n’a trouvé aucune trace d’effraction ?

    — Tu l’as entendu ! La porte était fermée à double tour, sa clef dans la serrure, pas de vitre cassée et aucun signe ou presque de lutte. À croire que ces zigues-là savent traverser les murs !

    — Les propriétaires ont pu leur ouvrir…

    — C’est l’opinion des Brigades. Le tout étant de savoir pourquoi ils l’ont fait. Tu te doutes bien que sur un territoire comme celui-ci, la nuit, les Naturels s’amusent pas à ouvrir leur porte à n’importe qui ! Et puis les lycanthropes, tout le monde connaît… on sait que c’est pas parce que ça ressemble à un Naturel que c’en est forcément un.

    — Alors c’est que leur visiteur a réussi à endormir leur méfiance. Peut-être une femme… ou bien un enfant… ?

    Elyza lui décoche un regard en coin.

    — Et pourquoi une nana ?

    — Heu… eh bien, commence-t-il, songeant qu’il s’aventure peut-être sur un terrain glissant. Il me semble que les femmes attirent moins les soupçons. En tout cas, en comparaison des hommes. Peut-être pas chez les Surnaturels, mais j’ai le sentiment qu’en ce qui concerne les Naturels, une femme ou un enfant sera davantage perçu comme une victime potentielle que comme danger.

    Un sourire sans joie vient étirer les lèvres de son interlocutrice. L’espace d’un instant, il croit l’avoir agacée, mais elle lui explique :

    — Les Brigades pensent pareil. Et je crois que c’est une bonne piste. T’as bien vu comment ça s’est passé, quand on est arrivés ? À cause de mon apparence, on m’a pas prise au sérieux… et crois-moi, c’est pas la première fois ! Alors imaginer que notre agresseur ait réussi à tromper ses victimes grâce à sa trombine… ça n’a rien de farfelu. Le truc maintenant c’est de découvrir avec quelle sorte de saloperie on va devoir se bastonner et ça… c’est une autre galère !

    — Est-ce que les Brigades ont une hypothèse ?

    Elyza hausse les épaules et plonge la main dans l’une des poches de sa veste. Elle en tire un paquet de cigarettes froissé.

    — Oh ça… elles en ont plein. Et moi aussi, si tu veux tout savoir. Et c’est ça le problème avec ce genre d’affaire : quand tu sais pas à quoi tu t’attaques, tout est possible. (Elle allume sa cigarette.) Je veux dire… nos coupables, là, ça pourrait tout aussi bien être des Monstrueux, que des Infernaux, des Infectés ou même des Féeriques. On a quatre groupes de Surnaturels, quatre ! Et de tous, y a que les Infectés dont on peut faire rapidement le tour : les lycanthropes et les vampires. Mais les autres… (Elle crache un nuage de fumée.) les autres, putain ! Qui peut savoir combien de saloperies ça renferme ? Le C.E.S arrête pas d’en découvrir.

    Autrement dit, le Centre d’Étude du Surnaturel. Les principaux opposants de l’Ordre et les premiers à avoir œuvré pour la cause Surnaturelle. En tant que lycanthrope, Jonathan a déjà eu affaire à leur organisme.

    — Cela dit, je pense pas qu’on ait affaire à des Féeriques. C’est pas leur genre… pas leurs méthodes du tout. Et puis… de ce qu’on en sait, ils ont pas trop la mâchoire, tu vois, pour bouffer du Naturel comme ça.

    — Dans ce cas… je pense qu’on peut aussi retirer les Infectés de cette liste.

    — Ah ouais ? Et pourquoi ça, Johnny ?

    Jonathan hausse les sourcils. Johnny ? Est-ce qu’elle vient vraiment de l’appeler Johnny ?

    — Heu… eh bien… c’est-à-dire…

    Avec un soupir intérieur, il décide de laisser couler et poursuit :

    — Je ne pense pas que des vampires puissent avoir fait ça. Sinon, nous aurions retrouvé des corps… en tout cas des restes un peu plus consistants. En général, ils se contentent de boire le sang de leurs victimes et même si certains apprécient la consistance de la chair, leur organisme ne leur permet pas d’en consommer beaucoup. Et puis, ils n’ont aucun attrait pour les os… ou les organes internes.

    — Je suis d’accord. Aucun vampire n’aurait pu faire un coup pareil, même si tout le clan s’invitait pour les festivités. Par contre, j’en dirais pas autant des lycanthropes. Les Brigades les ont classés en tête de leurs suspects.

    — C’est ridicule !

    Surprise par son ton, Elyza s’arrête pour le fixer. Jonathan déteste la moquerie qu’il peut lire dans son expression.

    — Ridicule, tu dis ? (Et, après un bref ricanement :) Et qu’est-ce qui te rend si sûr de toi, mon p’tit John ?

    Avec une longue inspiration, Jonathan ferme les yeux. Elle vient de le refaire… elle a encore écorché son nom. Il ne la fréquente pas depuis vingt-quatre que, déjà, elle se permet ce type de liberté.

    — Ce qui me rend si sûr, commence-t-il, en prenant le temps de bien articuler, c’est que les lycanthropes n’ont pas pour habitude d’attaquer leurs victimes chez elles. La grande majorité n’a même jamais goûté de chair Naturelle. Il n’y a que les plus isolés, et ils sont rares, à chasser pour se nourrir. Quant aux autres… ils vivent en ville ou à proximité. Elle leur fournit tout ce dont ils ont besoin.

    — C’est vrai que la plupart trouvent plus pratique d’aller faire ses courses au boucher du coin, reconnaît-elle. Mais t’oublies qu’ils conservent leur instinct de prédateur. Z’ont beau être devenus de sacrées feignasses, n’empêche que certains peuvent perdre les pédales.

    — Un fait qui ne concerne qu’une poignée d’individus, souvent déjà instables. (Le sujet est sensible et il s’efforce de ne pas laisser l’agacement transparaître dans sa voix.) La plupart du temps, la meute s’en débarrasse elle-même. Et puis, quel intérêt y aurait-il à attaquer une proie directement chez elle ? Si les lycanthropes ont le goût de la chasse, ce n’est pas de celle-là. J’ajouterai que si leur mâchoire est puissante, elle ne l’est pas au point de broyer les os de cette façon. Ils peuvent être rongés, brisés, mais pas engloutis. Et puis, ils ne touchent pas aux crânes, alors que ceux des victimes avaient disparus.

    Il note qu’une lueur satisfaite vient de s’allumer dans le regard de son interlocutrice. Elle tire sur sa cigarette.

    — Faut croire que tu m’as pas raconté de craques quand tu prétendais t’y connaître sur le sujet.

    — Tu pensais que je mentais ?

    — Non… mais j’avais pas non plus la preuve que tu te payais pas ma tête. Maintenant, si tu veux connaître mon opinion, je ne pense pas non plus que les lycanthropes soient dans le coup. Déjà parce que je connais la meute du coin et que c’est pas son genre du tout. Pas ses méthodes non plus. D’ailleurs, Barnabé non plus ne croit pas en sa culpabilité. Il la garde sous la main, parce qu’on sait jamais, mais il a suffisamment eu affaire à elle pour savoir à quoi s’attendre. Non, lui, il penche plutôt pour des lycanthropes extérieurs à ce territoire. Pas crédible une seule seconde et tu viens d’expliquer pourquoi…

    Jonathan lui adresse un regard de reproche.

    — Tu aurais pu commencer par là, non ?

    — Pour te gâcher le plaisir de te croire plus malin que moi ? Tu me connais pas encore assez ! Et puis je te rappelle que t’es en période d’essai. Faut bien que j’te teste !

    Pour sa part, il pense que c’est plutôt le plaisir de le voir passer pour un idiot qui la motive. Comme elle se remet en route, il la suit un moment en silence. Les mains enfoncées dans les poches, il rumine son agacement. Finalement, il s’enquiert :

    — Et l’Ordre ? Cet événement ne risque-t-il pas de lui servir de prétexte pour venir causer des problèmes ?

    Bien qu’Elyza soit plus petite que lui, ses jambes soutiennent un pas rapide qui lui permet de marcher en tête. Ses épaules se haussent et c’est sans se retourner qu’elle répond :

    — Qu’est-ce que ça peut te faire ? C’est pas comme si ça te concernait, hein ?

    — Non… enfin, si… tout de même ! Si nous sommes amenés à travailler ensemble, je risque d’avoir affaire à lui.

    Cette fois, Elyza daigne lui jeter un regard par-dessus son épaule. Sa cigarette coincée au coin des lèvres, elle reconnaît :

    — C’est vrai. Mais t’as pas de soucis à te faire : s’ils doivent venir emmerder quelqu’un, ce sera moi.

    — Oui, mais…

    — Allez, Johnny, te fais pas de bile ! Tu veux savoir si ce petit massacre risque d’attirer d’autres Gardiens ? Honnêtement, je pense pas. C’est pas la première fois que le meurtre de Naturels viendra faire les choux gras de la presse locale. T’sais, dans le coin, la criminalité est assez importante, alors… des trucs moches, ça arrive tous les jours. Bon, je te l’accorde, en général ça se passe soit entre Surnaturels, soit entre Naturels, mais je vais pas te dire que le croisement des deux n’arrive jamais. Alors ouais, tu peux être certain que l’Ordre va sauter sur l’occasion pour casser du sucre sur le dos des Surnaturels et de tous ceux qui travaillent à leurs côtés… le C.E.S, par exemple. Mais bon, c’est pas nouveau, hein ? Il fait ça à chaque fois ! Mais de là à imaginer qu’on lui donnera l’autorisation de venir foutre la merde… il en faudra bien plus !

    — Mais… et si ça devait se reproduire ? S’il devait y avoir d’autres meurtres ?

    — S’il devait y avoir d’autres meurtres, commence Elyza, d’une voix un peu traînante. Eh bien, ce serait déjà plus emmerdant. Je sais pas si t’es au courant, mais ce territoire est toujours en période d’essai. Du genre prolongé. Vingt ans que les Brigades s’y sont implantées. Quinze pour ma pomme. C’est pour te dire !

    — Pourtant, hasarde Jonathan, j’ai cru comprendre que la création des Brigades a permis de réduire considérablement la criminalité Surnaturelle.

    — Ouais… on peut dire ça… mais bon, c’est pas toute la vérité non plus.

    — Ah non ? s’étonne-t-il. Tu sais, je ne suis pas aux Cités depuis très longtemps et je connais mal l’histoire de ce territoire.

    Pour la seconde fois, Elyza s’arrête. Un sourcil haussé, elle l’observe. Le temps de quelques battements. Puis un sourire en coin sarcastique vient étirer ses lèvres.

    — Tiens donc ! Tu t’étais bien caché de me l’apprendre, celle-là !

    — Je… je te demande pardon ?

    — Ton statut d’immigré. Je me disais aussi que c’était bizarre, qu’un mec comme toi veuille travailler pour moi… fallait bien qu’il y ait un os quelque part !

    Bien que perdu, Jonathan devine que ça commence à sentir mauvais pour lui.

    — Je ne comprends pas… !

    — À d’autres, hé ! (Elle pointe sa cigarette dans sa direction.) Avoue que t’as même pas de papiers en règle ? T’es pas stupide, mon p’tit John, si c’était le cas, tu serais certainement pas venu me trouver. Ailleurs, y aurait toujours eu un risque pour qu’on cherche à contrôler tes papiers. Alors que moi… ils sont nombreux dans le coin à savoir que je suis pas trop regardante sur la question.

    Un frisson de panique lui remonte le long du dos. Elle n’a pas tort ! Il est vrai que sa permission de séjour arrive à expiration. Les Cités – cette mégalopole tentaculaire, titanesque, séparée du reste du monde par un mur d’enceinte aussi impressionnant qu’impénétrable… en tout cas pour l’honnête homme – n’ouvre pas facilement ses portes à ceux qui viennent y frapper. Encore moins aujourd’hui qu’à l’époque de son arrivée, il y a presque deux ans. En tant que lycanthrope, il a d’ailleurs dû passer par de nombreux chemins détournés afin d’obtenir son ticket d’entrée. Et surtout, se séparer d’une sacrée fortune…

    Tout en espérant qu’elle ne demanderait pas à voir ses papiers, il répond :

    — Je ne voulais pas te mentir.

    — Et en un sens, tu l’as pas fait. Tu t’es juste contenté de bien te la fermer. (Et comme Jonathan baisse la tête d’un air penaud, elle ajoute :) Allez, te bile pas ! Si tu me conviens, je ferai en sorte de régler ton problème. Et puis en attendant… (Elle tapote sa cigarette, avant de se la caler au coin des lèvres.) ça me fera toujours un moyen de pression !

    Sur quoi, elle reprend sa route, sans s’inquiéter de l’expression choquée de Jonathan. Après quelques secondes de battement, il secoue la tête et la rattrape. Il y a un silence, puis il se risque à revenir à leur conversation initiale :

    — Quand tu dis que ce n’est pas entièrement vrai… que l’action des Brigades a permis de réduire la criminalité de ce territoire. Qu’est-ce que tu entends par là ?

    — Simplement que les Brigades ne sont pas pour grand-chose dans la soi-disant paix locale. D’accord, la population Surnaturelle préfère avoir affaire à eux qu’à l’Ordre, mais… ça, tu vois ! Ça n’aurait p’t’être pas duré bien longtemps si je n’étais pas parvenue à m’imposer.

    — Ce que tu es en train de me dire… c’est que ce serait ta présence qui aurait permis cette paix ?

    — En un sens. Quand j’ai débarqué ici, les Brigades avaient amélioré un certain nombre de choses, c’est vrai. Mais c’était encore sacrément la merde et y avait un paquet de sales trucs qui menaçaient d’exploser. Et ça, elles pouvaient pas faire grand-chose contre… en tout cas pas avec leur position de l’époque. Moi, c’était différent.

    Jonathan ne répond pas. Hésite entre le rire et l’incrédulité. Même s’il veut bien croire que sa présence ait joué un rôle dans toutes cette histoire, il la trouve un poil prétentieuse.

    — Qu’est-ce qu’y a, Johnny ? T’es en train de te payer ma tête ?

    Le début de sourire qui étire ses lèvres disparaît et laisse place à l’agacement.

    — J’aimerais autant que tu ne m’appelles pas comme ça, dit-il.

    — Cause toujours ! Je te signale, qu’ici, c’est toi qu’es en position de faiblesse. Alors tiens-toi à carreaux !

    — Je ne voulais pas te vexer…

    — Parce que tu crois que c’est le cas ?

    — Ce que je veux dire c’est que… enfin, j’ai entendu parler de l’ancienne réputation de ce territoire. L’Ordre n’est jamais parvenu à arranger quoique ce soit ici. Au contraire, sa présence n’a fait qu’exacerber les tensions.

    À quoi Elyza répond d’abord par un reniflement méprisant, avant de laisser tomber son mégot.

    — C’est que t’en connais des choses, dis donc ! Et c’est vrai que l’Ordre n’est jamais parvenu à mater ce territoire. Il s’est donné du mal, pourtant. Plusieurs Gardiens y sont morts… ou sont toujours portés disparus pour certains. Ouais, les gens d’ici en ont sacrément bavé. Seulement…

    Son regard se braque sur Jonathan.

    — Seulement t’avise plus jamais de te foutre de moi ! T’étais pas là à l’époque, tu sais rien de ce qu’y s’est passé !

    Jonathan se le tient pour dit et bien qu’encore dubitatif, il n’insiste pas. Après un instant de silence, Elyza semble s’en satisfaire et hausse les épaules.

    — Cela dit, je dois reconnaître que les Brigades m’ont beaucoup aidée. Elles font du bon boulot ici, vraiment. Et ça, c’est une chance pour tout le monde.

    Puis elle marque une nouvelle pause. L’expression songeuse.

    — Même, je dirais que c’est surtout une chance que le C.E.S. ait autant de poids aujourd’hui. Ils ont pas mal d’alliés, mine de rien… des alliés puissants. Je sais pas si tu le sais, mais tous les princes ne sont pas du côté de l’Ordre. Et ça, tu vois, c’est sans doute pourquoi l’Ordre n’ait jamais parvenu à renverser l’équipe adversaire. Ils s’attaquent à du gros morceau. Sans compter que les Brigades commencent à faire leurs preuves et à ranger de plus en plus l’opinion de leur côté. Et pas seulement chez les Naturels !

    — Mais les Brigades ont été créées pour protéger les Naturels des Surnaturels, fait remarquer Jonathan. D’un sens, on ne peut pas dire que leurs positions soient très différentes de celles de l’Ordre.

    Ils ont atteint un petit square. Quelques badauds s’y promènent, mais rares sont ceux à s’y arrêter longtemps, que ce soit pour flemmarder, lire, ou même casser la croûte – le temps, décidément, ne s’y prête pas. Un vieil homme est tout de même assis sur un banc et jette des miettes à des pigeons voraces. Dans les rangs, ça roucoule et ça se bouscule. Quelques moineaux se mêlent à la fête et, profitant de leur petite taille, parviennent à se faufiler au milieu des groupes, avant de s’envoler avec leur prise. Du menton, Elyza désigne un banc voisin.

    — Ouais, t’as pas tout à fait tort, reconnaît-elle en s’asseyant. Les Brigades ont beau avoir été créées grâce au soutien du C.E.S., il n’empêche qu’elles ne dépendent pas de lui. En fait, on peut dire qu'elles se positionnent entre le C.E.S et l’Ordre. Alors ouais, c’est vrai qu’elles ne représentent pas la justice Surnaturelle. C’est vrai aussi que si un Naturel agresse un Surnaturel, elles n’interviendront pas… à moins que ça ne risque de dégénérer et de causer des problèmes à la population Naturelle. C’est pour ça que les Surnaturels, au final, continuent de se méfier d’elles. Ils le savent bien, qu’elles sont pas vraiment leur allié. Juste une nouvelle forme de surveillance. Cela dit… (Elle lève un doigt.) à choisir entre l’Ordre et les Brigades, tous te diront qu’ils préfèrent, et de loin, avoir affaire aux Brigades. Parce que pour le moment, elles doivent répondre à certaines exigences du C.E.S. si elles veulent continuer d’exister. Par exemple, le droit à un procès. Je veux dire, un vrai procès. Et pas seulement guidé par la main Naturelle. Alors ouais, des fois, t’as des peines de mort qui tombent, mais la plupart s’en tirent avec des amendes ou une peine de prison. Reconnaît que ça fait une sacrée différence avec la logique de l’Ordre et de son « coupable une fois, coupable toujours ».

    — Et toi, dans tout ça… où est-ce que tu te positionnes ?

    Parce qu’elle travaille avec un vampire, il sait déjà qu’elle est différente du reste de l’Ordre. Il sait aussi que la population Surnaturelle ne la déteste pas forcément. Alors oui, beaucoup s’en méfient, mais il n’a pas senti, chez ceux avec qui il a abordé le sujet, la haine que l'on voue en général aux Gardiens. Du reste, elle lui donne de plus en plus le sentiment d’être un électron libre. Suffisamment indépendante pour que, comme il le pense… ou plutôt comme le laisse supposer son regard noir, le même que celui de Théodore, elle ait accepté d’échanger son sang avec un vampire.

    Et c’est ce même regard sombre, où l’iris et la pupille ne forment qu’une seule et même entité, qui se tourne dans sa direction.

    — Et toi, Johnny, c’est quoi ta position ?

    Jonathan scille. Elle ajoute :

    — Je veux dire que depuis tout à l’heure, tu réagis pas forcément comme le tout venant Naturel. Tu t’intéresses aux Surnaturels, c’est ça ? T’as même pas l’air franchement hostile vis-à-vis d’eux. En fait, t’as tout d’une graine de recrue du C.E.S. (Puis, avec un sourire cynique.) Alors quoi, on a raté sa vocation ?

    — Hum…, commence-t-il. Oui… quelque chose comme ça, sans doute…

    Et comme elle le fixe, visiblement dans l’attente d’un développement, il se gratte l’arrière du crâne.

    — Pour faire simple, disons que comme mon voisinage a souvent été constitué de Surnaturels, je ne crois pas aux préjugés qui leur colle à la peau. En fait, j’ai tendance à penser que c’est une erreur de les voir comme des ennemis.

    Elyza opine du chef.

    — Ouais… s’bien ce que je dis : t’es fait pour travailler pour le C.E.S. ! Mais je pense qu’on va pouvoir s’entendre. Pour moi, tu vois, Surnaturels, Naturels, toutes ces conneries, je m’en balance ! Mon éducation m’a apprise à suspecter tout ce qui n’est pas Naturel. Mon expérience que, du côté Surnaturel comme Naturel, les cons sont en majorité. Et que dans le genre champion toutes catégories, on n’a rien fait de mieux que l’endoctriné de l’Ordre. Ça répond à ta question ?

    — Je n’en suis pas certain…

    — Bah ! Pour faire simple, mon boulot, c’est de régler les problèmes de ce territoire. Et si pour ça je dois pactiser avec tout le monde – le C.E.S., les Brigades, les Surnaturels et j’en passe, alors je le fais. Le reste, tu vois, ça me passe au-dessus de la tête.

    — Mais, ça te convient ? Je veux dire… si tu ne partages pas les positions de l’Ordre, pourquoi continuer à travailler pour lui ?

    Elyza glisse deux doigts dans le col de sa chemise et les enroula autour d’une chaînette qu’elle tire à l’air libre. Au bout de celle-ci, la pierre rouge où semble se mouvoir une ombre.

    — Tu sais ce que c’est ?

    Et comme Jonathan, d’un signe négatif de tête, avoue son ignorance, elle explique :

    — Ça, mon p’tit John, c’est ce qui nous permet à nous, Gardiens, de contrôler nos Ombres. Sans lui, c’est nous qui en serions les esclaves.

    « Maintenant, imagine que demain, j’envoie l’Ordre se faire foutre et que je décide de ne plus marcher dans ses combines. Selon sa loi, je devrais crever. Parce que, tu vois, dans notre société, celui qui se retrouve avec une Ombre en trop n’a pas d’autre choix que de servir l’Ordre. Et s’il se met en tête de refuser… alors, son Ombre lui est inutile. Il devient une sorte d’Infecté beaucoup trop dangereux pour être laissé sans surveillance.

    « Le problème c’est qu’on connaît pas trente-six solutions pour extraire une Ombre parasite du corps de son porteur : il faut le tuer. Et c’est seulement après ça que l’Ombre redevient captive de cette pierre, là, et qu’on peut la récupérer pour l’offrir au prochain volontaire. Voilà comment ça se passe, quand la vie est suffisamment garce pour te foutre entre les pattes de ces types-là.

    Là-dessus, elle laisse retomber son collier à l’intérieur de sa chemise et croise les jambes.

    — En fait…, hasarde Jonathan. Ce que tu essayes de me dire, c’est que tu n’as pas le choix ?

    En réponse, Elyza laisse échapper un bruit de gorge moqueur.

    — Hé, John ! Me fais pas dire ce que je n’ai pas dit : j’suis pas du tout en train de m’apitoyer sur mon sort. Parce que tu vois, qu’on le veuille ou non, on a toujours le choix. Je pourrais refuser leurs règles, je pourrais aussi me tirer d’ici et adopter le profil du fugitif. Mais je suis beaucoup trop égoïste pour ça. Je tiens pas seulement à la vie, tu vois, mais aussi à mon petit confort. Crécher je sais pas où, devoir me planquer, flipper qu’un Gardien me remette finalement la main dessus, tout ça… c’est pas pour moi ! Je suis pas devenue Gardienne sous la contrainte. C’est parce que je l’ai bien voulu !

    Au-dessus de leurs têtes, le ciel a commencé à se couvrir. De gros nuages s’amassent, signe avant-coureur d’une belle averse qu’aucun spécialiste n’avait prévue. Jonathan adresse un regard soupçonneux en direction de cette grisaille menaçante, quand une goutte s’écrase sur son nez.

    — Eh bin ! On dirait qu’on nous prépare encore du joli, là-haut, soupire Elyza en levant une main, comme pour y recueillir la bruine naissante. On ferait bien de pas trop s’attarder, si tu veux mon avis. (Puis, tournant les yeux vers Jonathan.) Alors, Johnny, qu’est-ce que tu décides ? T’as envie de continuer avec moi ou bien le spectacle de ce matin t’a définitivement refroidi ?

    — Je crois que la question ne se pose pas…

    — Ouais… ce serait con d’être foutu à la porte des Cités au premier contrôle, hein ? Surtout par les temps qui courent !

    Et comme il ne répond pas, les lèvres d’Elyza s’étirèrent en un large sourire.

    — 'fin, moi ça m’arrange ! J'ai justement un boulot à te refiler !

    Erwin Doe ~  2017

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  • Épisode 1 : L’Ombre qui dévorait un cadavre


    6

    Le drame a pour cadre un quartier ouvrier, à cette heure déserté par plus de la moitié de sa population. Au moment où les Brigades étaient alertées, les uns se levaient ou se préparaient pour rejoindre les bancs de l’école, tandis que les autres avaient depuis longtemps quitté la chaleur de leurs draps, pour satisfaire aux exigences d’un travail souvent dur et mal payé. Quant au dernier tiers, composé surtout de femmes au foyer, il s’adonnait à ses activités quotidiennes, parfois sur le son d’une radio, souvent sur les pleurs et les appels d’enfants en bas âge.

    Dans la rue du crime, la plupart des ménagères ont gagné le pas de leurs portes, où elles se réunissent en petits groupes aux chuchotements de conspirateurs.

    Leur arrivée provoque une certaine agitation au sein de ces entités bourdonnantes. Les regards se font plus acérés, les commérages plus rapides et Jonathan comprend combien il est chanceux que sa lycanthropie ne puisse être discernable à l’œil nu. Il n’ose imaginer quel effet celle-ci aurait eut sur cette ambiance où la terreur se mêle avec un peu trop de force à la colère.

    Près de la maison du crime stationnent plusieurs véhicules. Peinture noire et portières blanches, où s’exhibe un logo : le loup hurlant des Brigades Spéciales.

    De taille modeste, l’habitation est faite de briques rouges et ne comporte qu’un étage. Sur le pas de la porte, un homme en faction. L’individu porte l’uniforme sombre de sa profession, aux épaulettes aussi blanches que ses gants. Un grand type à la moustache fournie et au début d’embonpoint, bien plus proche de la quarantaine que de la trentaine.

    Comme Elyza et Jonathan s’avancent dans sa direction, il fronce les sourcils. Elyza, qui ne le reconnaît pas, fait signe à Jonathan de rester en retrait. Puis elle s’approche et dit, en désignant la porte :

    — Je rentre.

    Comme s’il cherche à l’impressionner, l’agent se redresse de toute sa taille.

    — Les civils n’ont rien à faire ici, jeune fille !

    — L’imbécile ! Tu ne vois pas mes deux ombres, là ?

    L’homme baisse les yeux en direction de ses ombres, dont l’une semble gratifiée d’une vie propre. Il reporte son attention sur Elyza, qui le fixe, puis sur ses ombres, puis sur Elyza de nouveau. Mais quelque chose le dérange. Sans doute l’apparence de son interlocutrice ne colle-t-elle pas avec l’idée qu’il se fait d’une représentante de l’Ordre. Sous sa caboche, les deux images refusent de fusionner. Elles se repoussent, s’échinent à nier l’évidence et c’est finalement la suspicion qui l’emporte. Son visage s’empourpre, sa moustache frétille de colère et, avec l’expression de celui à qui on ne la fait pas, il déclare, catégorique :

    — Ce n’est pas un lieu pour les enfants ! Allez, ouste, merdeuse ! Fiche-moi le camp !

    Lui répond un large sourire de la part de la merdeuse en question.

    La suite se passe trop vite pour que ni Jonathan, pas plus que la victime, n’aient le temps de réagir. Un cri de douleur éclate. Celui que produisent des cordes vocales quand un genou est violemment frappé par une chaussure à grosse semelle.

    Une bordée de jurons plus tard, un homme et une femme font leur apparition sur le perron et trouvent l’agent en train de sautiller sur une jambe, l’autre maintenue entre ses mains. Elyza termine d’allumer sa cigarette et lève une main en guise de salut.

    — Comment va, Bébert ?

    L’interpellé – un grand type rasé de près, aux cheveux poivre et sel et à l’allure quelque peu négligée – la dévisage.

    — Gardienne, la salue-t-il sèchement, avant de se tourner vers son subordonné sautillant. Marcel ! Et si tu arrêtais de te donner en spectacle ? Belle image pour les Brigades, franchement !

    — Je sais pas comment vous les formez, vos gars, mais faudrait songer à revoir votre programme !

    Le dénommé Marcel cesse de gémir et tente de se tenir à peu près convenablement. Ce qui, en équilibre sur une seule jambe, n’est pas très convaincant.

    — Ce qu’il y a à revoir, Gardienne, c’est votre comportement. Je ne suis pas censé accepter que vous frappiez mes hommes.

    — Et moi je ne suis pas censée accepter qu’ils me manquent de respect, ni qu’ils essayent de me barrer le chemin… qui est aussi celui de l’Ordre, hein, je te le rappelle. Un petit nouveau, j’imagine ?

    Son interlocuteur ferme les yeux et se pince l’arête du nez entre deux doigts. La femme derrière lui, une brune aux cheveux très courts et à la peau noire, porte elle aussi l’uniforme des Brigades. Un simple agent, tout comme le collègue Marcel, contrairement à Barnabé qui a déjà du galon.

    — Il n’est pas chez nous depuis une semaine. Je l’avais pourtant prévenu de votre visite.

    — Tu lui as dit à quoi je ressemblais, au moins ?

    — J’avais autre chose à penser, figurez-vous…

    — C’est pourtant pas la première fois que ça arrive, lui rappelle Elyza en secouant la tête. Faut que j’en estrope combien pour que tu finisses par comprendre ?

    Barnabé pousse un soupir et rouvre les yeux. Il a le visage émacié et des yeux gris. Son allure générale est celle d’un homme que la vie n’a pas épargné. Les épaules tombantes, la gabardine trop large pour son gabarit, il désigne l’habitation d’un geste de la tête.

    — On a trois victimes : deux adultes et un enfant.

    — Et les coupables ?

    Il hausse les épaules.

    — Des Surnaturels, c’est tout ce qu’on sait. Et vu le peu qu’ils nous ont laissé, impossible d’être catégorique quant à l’espèce concernée.

    Puis son regard se porte en direction de Jonathan, qui se tient toujours en retrait.

    — Qui est-ce ?

    Elyza lui adresse un coup d’œil par-dessus son épaule et lui fait signe de s’approcher.

    — Mon assistant.

    — Je pensais avoir eu Théodore au téléphone…

    — C’était lui. Mais vu qu’il m’est pas bien utile de jour, j’ai dû embaucher du renfort.

    Une nouvelle qui ne semble pas du goût de son interlocuteur, bien qu’il n’émette aucun commentaire.

    — Vous voulez vraiment qu’il entre avec nous ?

    Elyza laisse tomber sa cigarette, qu’elle écrase sous sa semelle.

    — Il est là pour se former. (Et à l’intention de Jonathan :) Si tu sens ton petit-déjeuner te remonter dans la gorge, essaye d’aller le rendre dehors.

    Comme quatre paires d’yeux se braquent sur lui, dans l’attente d’une réponse, Jonathan se crispe et bredouille :

    — Heu… je… je ferai de mon mieux.

    Ce qui ne paraît pas satisfaire son public, celui-ci l’imaginant déjà en train de leur saloper la scène de crime. Une erreur, bien sûr, car Jonathan ne craint pas la vue du sang. Du reste, et comme beaucoup de Surnaturels, il a connu quelques tableaux insoutenables.

    L’odeur, en revanche, pourrait lui poser problème. Ils n’avaient pas encore atteint l’habitation, qu’il pouvait déjà la sentir. Infecte, écœurante, violente et bestiale. Elle malmène son odorat développé.

    — Dans ce cas…, soupire Barnabé, avant de les inviter à le suivre.

    À peine ont-ils pénétré à l’intérieur que Jonathan pousse un couinement de surprise et se pince vivement le nez. Il règne sur les lieux l’odeur du sang, des entrailles, mais aussi de la peur, auxquelles se mélange une autre, nettement plus agressive et puissante.

    Elyza, qui se pince aussi le nez, lui décoche un regard, avant de suivre Barnabé en direction du salon. Là, d’autres membres des Brigades s’activent et, entre deux flashs d’un appareil photo, on s’interpelle. Un homme manque de les bousculer à leur entrée et passe dans le couloir. Jonathan s’écarte sur le côté, puis s’avance dans la pièce.

    Il s’agit d’un salon tout à fait commun, si l’on exclue le sang qui imbibe le canapé et la moquette. On en trouve également des traces sur les murs et les meubles, où il forme des constellations brunâtres. La table basse est renversée, mais hormis ces quelques détails, l’endroit n’a pas subi de dégradations. En fait, le plus terrible reste le sang, tout ce sang qui forme une tâche impressionnante au milieu de la pièce.

    C’est presque comme s’il n’y a pas eu de confrontation, comme si les victimes n’ont pas vraiment cherché à se défendre ou à fuir, comme si tout s’était déroulé ici, à l’emplacement de cette souillure macabre.

    Deux hommes s’affairent autour, leur matériel de photographie en main. Les flashs des appareils ne cessent d’illuminer l’horreur sanguinolente qui s’exhibe au pied du canapé, incarnation de ce qu’il reste des victimes. Quelques os, parfois brisés, d’autres fois rongés, quelques lambeaux d’entrailles, également, et de peau, qu’on peut voir pendre à la table basse ou écrasés aux murs. Rien de plus. Les agresseurs, quels qu’ils soient, devaient posséder une mâchoire puissante, suffisamment en tout cas pour réduire les os en miettes et, surtout, les crânes dont il ne reste pas la moindre trace – à l’exception de dents égarées.

    Elyza s’est approchée des restes, qu’elle inspecte en écoutant d’une oreille les explications de Barnabé. Au milieu de son discours, elle le coupe pour questionner d’une voix de canard :

    — Des signes de lutte ailleurs ?

    — Non. (Barnabé a dissimulé le bas de son visage derrière un mouchoir.) Ni ici, ni là-haut. L’enfant a sans doute été tuée dans son sommeil.

    — Et les parents ?

    — On suppose qu’ils n’ont pas eu le temps de réagir.

    — Les voisins ?

    — N’ont rien vu, rien entendu.

    — Et merde !

    — Et pas de signe d’effraction non plus. Soit ils étaient inconscients au point de ne pas fermer leur porte à clef, soit ils ont fait entrer de plein gré leur agresseur.

    Puis, avec un signe du menton en direction du couloir :

    — Vous voulez voir la troisième victime ?

    — Ouaip ! En tout cas ce qu’il en reste.

    Suivi d’Elyza, Barnabé quitte la pièce. Jonathan ne les imite pas. Toute son attention accaparée par les vestiges du carnage, il sent gronder en lui sa partie animale. Son état second est toutefois davantage dû à la puanteur ambiante, qu’à sa conscience de prédateur.

    — John ? Hé ! Qu’est-ce que tu fous ?

    Il lui faut quelques secondes pour saisir que c’est à lui qu’on s’adresse. Avec un haussement de sourcils, il se tourne vers Elyza. Son regard absent la traverse, comme si elle n’existe pas, avant que sa conscience ne daigne redescendre sur terre. Il secoue la tête, porte une main à son front et, contrarié de s’être laissé aller, la rejoint.

    — Dis donc, tu tires une de ces tronches ! lui fait-elle remarquer. T’es sûr que tout va bien ?

    Pour toute réponse, Jonathan grimace. Il a du mal à parler, la tête lui tourne et ses yeux irrités larmoient. Tout en sortant son paquet de cigarettes, Elyza lui dit de sa voix de canard :

    — Tu peux aller prendre l’air, si tu veux. J’en ai pas pour très longtemps.

    Une proposition qu’il aurait préféré pouvoir refuser. Malheureusement, il sent que son corps ne tiendra plus le choc très longtemps. Trop d’odeurs… beaucoup trop d’odeurs. Il faut qu’il sorte de là !

    — Si ça ne te fait rien…, répond-il d’une voix tout aussi comique que celle de son interlocutrice.

    D’un signe de tête, elle lui signifie que ça lui est égal. Puis elle lui envoie une tape sur le bras et va rejoindre Barnabé, qui l’attend sur les premières marches d’un escalier. Après leur départ, Jonathan se retrouve seul dans le hall d’entrée.

    N’y tenant plus, il se précipite à l’extérieur, manque de percuter l’agent Marcel, et gagne l’autre côté de la rue. Seulement alors, il cesse de se pincer le nez pour prendre de longues et avides goulées d’air.

    Erwin Doe ~ 2017

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  • Ombre, épisode 1 : l'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    5

     

    À son arrivée, il trouve stores et volets tirés, ce qui lui fait craindre d’être arrivé trop tôt. Il devine qu’Elyza a dû passer une partie de la nuit debout, à arpenter les rues de son territoire et, sans doute, dort-elle encore. Toutefois, l’écriteau qui pend derrière la vitre de la porte d’entrée le détrompe, celui-ci indiquant que les bureaux sont ouverts.

    Comme la veille, personne n’est là pour l’accueillir. Un peu gêné, il s’essuie les pieds sur le tapis. Une voix s’élève depuis la pièce voisine :

    — C’est toi Jonathan ?

    Comme la porte qui y mène est entrebâillée, il s’en approche et répond, sans oser l’ouvrir davantage :

    — Heu… désolé, je suis peut-être un peu en avance.

    — Au contraire, t’arrives pile-poil au bon moment ! Viens par ici, j’ai presque terminé.

    Il porte donc la main à la poignée et pénètre dans une large pièce, servant à la foi de séjour, de salle à manger et de salon. Ce dernier en occupe le centre et se compose d’un tapis, d’un fauteuil, ainsi que d’un canapé usés. Pour compléter le tableau, une table basse encombrée de journaux.

    Tout au fond, sur la droite, une porte donnant sur la cour. Face à Jonathan, un couloir sombre et, à sa gauche, une table et quelques chaises, près d’une porte close. Elyza, qui termine son petit déjeuner, l’accueille d’un hochement de tête. Dans sa main, une cigarette et, près de son coude, un cendrier aux trop nombreux cadavres.

    Non sans étonnement, il découvre également Théodore, assis à la droite d’Elyza. Il le salue, mais tout ce qu’il obtient se résume à un regard aussi froid qu’hostile.

    — Ma parole, t’es tombé du lit ou quoi ? lui lance la jeune femme en tirant sur sa cigarette. Faut croire que t’es motivé ! Du café ?

    Et d’un geste du menton, elle lui désigne la chaise qui lui fait face.

    — Sans façon, merci, lui répond Jonathan en s’y installant.

    — Et c’est que tu t’es encore mis sur ton trente-et-un ! T’sais, ton entretien c’était hier, je t’en voudrai pas si tu reviens à la normale maintenant.

    — Je pensais avoir fait simple…

    — Ah ouais ? Bah purée, on doit pas avoir la même notion de simplicité ! Mais écoute, tu fais comme tu le sens… juste, je dis ça, c’est parce que dans notre métier, ses fringues, on les garde jamais bien longtemps en bon état… à la première emmerde, on a toutes les chances de les foutre à la benne aussitôt de retour chez soi !

    À l’idée d’abîmer ses précieux costumes, Jonathan sent le sang se retirer de son visage. Car s’il y a bien quelque chose de précieux, pour un lycanthrope, c’est sa garde-robe. Les siens y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux, d’autant que celle-ci fait leur réputation. Un lycanthrope ne possédant pas les moyens de se vêtir convenablement n’attire pas facilement le respect de ses pairs.

    — Je n’avais pas pensé à ça… je porterai quelque chose de plus adapté la prochaine fois.

    Bien que l’idée de revêtir l’affreux costume découvert au fond de sa malle lui donne déjà de l’urticaire. Quoiqu’il en dise, il n’est pas certain de pouvoir s’y résigner.

    Théodore, tout en conservant son mutisme, le fixe avec une intensité qui le met rapidement mal à l’aise. Dans l’expression du vampire, il lit un il ne sait quoi qui le trouble. Il préfère éviter son regard et l’ambiance, déjà lourde, ne tarde pas à devenir étouffante.

    Elyza, par contre, lui semble tout à fait détendue. Elle termine tranquillement son café et a écrasé sa cigarette dans le cendrier, où elle continue de produire une longue volute de fumée. Jonathan a presque l’impression qu’elle ignore Théodore.

    Comme le silence s’éternise, un peu plus terrible à chaque seconde, il se tourne finalement vers le vampire. Ses lèvres, d’abord, se pincent, puis il questionne, dans l’espoir de briser un peu la glace :

    — En arrivant, je me demandais pourquoi les volets étaient encore tirés… tu ne dors donc pas la journée ?

    Bien qu’il ne soit que neuf-heures du matin, la chose peut se comparer à une nuit blanche déjà bien entamée pour son interlocuteur. Malheureusement, ce dernier ne semble pas décidé à faire le moindre effort. Car si la veille il a au moins daigné lui adresser la parole, ce matin-là, il se contente de l’ignorer avec tout le mépris dont il est capable. Sa réaction agace Jonathan, qui n’insiste pas. De son côté, Elyza se permet un sourire goguenard.

    — On les laisse fermés la plupart du temps… tu sais, des fois qu’il y aurait du grabuge ! Déjà qu’il est lent à sortir de son sommeil, alors si en plus il peut pas se défendre… par chez nous, on appelle ça une cible facile. Un coup de barre, un rayon de soleil et paf ! On n’en parle plus. (Et comme Théodore lui adresse un regard noir, son sourire s’élargit, tandis qu’elle porte sa tasse à ses lèvres.) Mais aujourd’hui, c’est spécial : Il tenait absolument à t’accueillir !

    Le sursaut outré de Théodore la fait ricaner.

    — Moi j’dis qu’il y a de l’amour dans l’air, ajoute-t-elle avec un clin d’œil à l’adresse d’un Jonathan perdu.

    — Ça suffit, Elyza ! s’emporte le vampire. Tu sais parfaitement pourquoi je tenais à l’attendre ! (Pointant un doigt en direction de Jonathan, il ajoute :) Et je reste convaincu que ce serait une erreur de l’engager. Renonce à cette idée !

    Le désigné ouvre la bouche pour protester, mais Elyza se montre la plus rapide. Sans délicatesse, elle repose sa tasse vide sur la table et répond :

    — Et moi je t’ai dit que je veux d’abord voir ce qu’il vaut.

    — Même si nous savons tous les deux que ce sera une perte de temps ?

    — Mon pauvre Théo ! Faut vraiment que t’arrêtes de nous croire sur la même longueur d’onde.

    Ce qui a au moins pour effet de moucher Théodore. Vexé, celui-ci s’enfonce dans un silence plus hostile que jamais. Jonathan peut presque sentir son agressivité prendre corps et venir le harceler. Il porte la main au nœud de sa cravate et tire dessus, comme s’il manque d’air et cherche à la desserrer.

    Toujours à son aise, Elyza l’informe :

    — Sur ce, on va pas trop tarder nous deux. Une petite scène de crime à visiter. J’espère que tu te sens d’attaque ?

    En vérité, pas vraiment, mais ce n’est pas non plus comme s’il a le choix. À cette heure, Elios doit déjà répandre son poison autour de lui et il ignore combien de temps il faudra à la rumeur pour remonter jusqu’aux oreilles d’Elyza.

    Comme elle se lève, il l’imite et questionne :

    — On est sûr que les coupables sont des Surnaturels ?

    — Il semblerait… en tout cas, c’est l’opinion des Brigades.

    — Qu’est-ce que je vais avoir à faire ?

    — Rien ! Contente-toi de regarder et de ne surtout toucher à rien ! Tu enregistres tout ce que tu vois et si quelque chose te semble pas net, tu me fais signe. (Puis, avec un geste de la main en direction de la table.) Je te laisse débarrasser, Théo.

    Et sans attendre de réponse, elle ouvre la porte donnant sur les bureaux…

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  • Ombre, épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

      4

     

    Jonathan adresse un regard soupçonneux au ciel. Doit-il prendre le risque de lui faire confiance, ou bien aller récupérer le parapluie qu’il a abandonné sur son lit, juste avant de quitter sa chambre ? Son hôtel n’est qu’à quelques mètres, il peut encore revenir sur ses pas.

     

    Il observe les passants. Aucun d’eux ne donne l’impression de s’être préparé à un brusque changement climatique. Pour cause, les journaux, la radio, assurent d’une même voix que le temps se maintiendra toute la journée. Gris, couvert, frisquet, mais sans une goutte de pluie.

     

    Malgré tout, Jonathan ne parvient à chasser le sentiment de défiance qui le harcèle. S’il emporte un parapluie avec lui, il passera peut-être pour paranoïaque, mais au moins sera-t-il paré à toute éventualité.

     

    Au pire, songe-t-il, il pourra s’en servir comme d’une canne. Certains le font bien pour se donner un genre, que le temps soit clément ou non. Pourquoi pas lui ? D’autant qu’avec son costume trois pièces, sombre, sa chemise blanche et sa cravate aux fines rayures, que complètent un borsalino et un manteau, l’ajout de cet élément sera un plus pour son allure générale.

     

    Toujours un peu hésitant, il triture ses boutons de manchette. Une voiture s’arrête le long du trottoir. Il ne lui accorde d’abord qu’une attention distraite, ce jusqu’à ce que la vitre arrière ne s’ouvre et que ses yeux croisent ceux, tirant sur le jaune, de l’homme qui se découpe dans l’ouverture. Un frisson lui remonte le long du dos, presque un choc électrique. L’autre a porté un cigare à ses lèvres et ne le quitte pas du regard, de ce regard de prédateur, terrible, qui rappelle celui d’un animal sauvage.

     

    Une boule se forme au niveau de sa gorge, bloquant sa respiration. Il entend une portière s’ouvrir, de l’autre côté du véhicule. Il n’a toutefois pas le loisir d’identifier celui qui en sort, car déjà, il lui tourne le dos et remonte la rue d’un pas vif.

     

    Il songe à regagner son hôtel et à n’en sortir qu’une fois la voie de nouveau libre. Il y renonce, trop conscient que si Elios s’est déplacé jusqu’ici, ce n’est certainement pas pour repartir bredouille. Il fera irruption dans l’établissement avec ses hommes, exigera du personnel de connaître le numéro de sa chambre et… ensuite ? Impossible de leur échapper. Dans le cas contraire, il sera grillé en tant que Surnaturel et aura du mal à récupérer ses valises.

     

    À cette heure de la matinée, les piétons se font rares. Néanmoins, il espère leur nombre suffisant pour éviter qu’Elios n’ordonne qu’on lui tire dans le dos. Dans sa poitrine, son cœur bat à tout rompre, tandis qu’il cherche un moyen de se sortir de ce guêpier.

     

    Derrière lui, une voix s’élève, autoritaire. Alors, incapable de contenir sa panique plus longtemps, il se met à courir.

     

    Même sous sa forme humaine, il ne connaît pas beaucoup de Naturels capables de rivaliser avec la vitesse d’un lycanthrope. Malheureusement pour lui, Elios se déplace rarement sans Franck ou Julian… et même si l’un des deux l’apprécie assez pour le traiter en ami, dans cette situation, il ne pourra compter sur sa pitié.

     

    Tout en cherchant du regard une planque dans laquelle se faufiler sans être aperçu, il porte une main à l’intérieur de son manteau et palpe l’arme qui s’y trouve. De toute son âme, il espère ne pas avoir à s’en servir.

     

    Il remonte la rue en esquivant les passants, provoquant quelques écarts brutaux, qu’accompagnent parfois des exclamations. La main toujours à l’intérieur de son manteau, il jette un regard par-dessus son épaule. Toujours pas trace de ses poursuivants. Il arrive à la fin du trottoir et va pour traverser quand une voiture s’arrête dans un crissement au milieu du passage clouté. Jonathan a juste le temps de s’arrêter et avise, dans l’habitacle du véhicule sombre, des elfes noirs aux mines sinistres. Pas le temps de réfléchir, il se jette sur sa droite, en plein sur la route, sans se soucier des automobilistes qui se mettent à klaxonner.

     

    S’il réussit à s’en tirer en un seul morceau, c’est pour être violemment bousculé en atteignant le trottoir voisin. Projeté en arrière, il se serait écroulé si une main épaisse ne l’avait pas rattrapé par le col. Les passants qui assistent à la scène et qui voient maintenant les elfes quitter la voiture pour venir dans leur direction, s’empressent de passer leur chemin.

     

    En la personne de son agresseur, Jonathan reconnaît Franck, un malabar aussi haut qu’épais, qui découvre les dents de façon menaçante. Il crispe les doigts sur la poignée de son arme, mais l’autre lui enfonce dans les côtes le canon d’un calibre bien plus dévastateur que le sien.

     

    — Joue pas aux cons, pigé ? C’est de l’argent ! lui souffle la voix rauque de Franck.

     

    Avec la même facilité que s’il maniait une poupée de chiffon, il le traîne jusqu’à la première voiture, qui s’avance vers eux.

     

    Les elfes les ont rejoints. Jonathan peut en dénombrer quatre et, bien que leurs yeux sensibles soient protégés par des lunettes de soleil, il devine à leurs expressions crispées combien évoluer en plein jour les incommode.

     

    Le véhicule s’arrête doucement le long du trottoir, au moment où ils arrivent à sa hauteur. La vitre arrière s’ouvre et le regard miel d’Elios se plante dans celui de Jonathan.

     

    — Je croyais t’avoir dit de foutre le camp de mon territoire !

     

    Jonathan déglutit. Il connaît la réputation d’Elios, sait qu’en sa qualité d’Alpha de la meute locale, il s’agit d’un individu dangereux. C’est d’ailleurs pour se protéger de lui qu’il séjourne dans un quartier à majorité Naturelle. Non pas que son interlocuteur craigne cette couche de la population. Seulement, difficile de s’adonner à ses petites affaires au milieu d’une population dont la méfiance a tôt fait de vous attirer des ennuis avec la justice.

     

    L’arme de Franck continue de le harceler, se montre même un peu plus pressante. Une façon de lui signifier que le temps de leur petite entrevue étant comptée – une « bonne âme » ayant sans aucun doute déjà signalé leur présence aux autorités compétentes – mieux vaut pour lui ne pas chercher à leur en faire perdre.

     

    L’Alpha qui le fixe est un individu aux longs cheveux sombres et ondulés. Il a une barbe méticuleusement taillée et, à cause de ses yeux, il ne peut dissimuler la partie animale qui sommeille en lui.

     

    — Laisse tomber, Elios… je travaille pour la Gardienne, maintenant. Ce territoire est le sien avant d’être le tien !

     

    Des paroles pour le moins courageuses, mais dont sa voix défaillante gâche un peu l’effet. Du reste, il regrette déjà de les avoir prononcées.

     

    Derrière lui, il entend les elfes pousser des sifflements et émettre des bruits de bouche hostiles. L’arme de Franck s’enfonce avec une telle violence dans ses côtes qu’il laisse échapper une exclamation. Mais c’est le calme apparent d’Elios qui l’inquiète par-dessus tout. Ce dernier plisse les paupières, dans un signe de suspicion évident.

     

    — Pour cette bécasse ? Qu’est-ce qu’elle a foutu de Théodore ?

     

    — Il… il travaille toujours pour elle. Mais elle avait besoin de renforts…

     

    Quelques secondes, des secondes qui lui paraissent interminables, terribles, s’abattent sur lui. Elios continue de le fixer, avec l’intensité de ceux qui cherchent à lire en vous.

     

    Finalement, il questionne :

     

    — Tu ne serais tout de même pas assez stupide pour me mentir ?

     

    — Je ne suis pas fou ! Tu sais aussi bien que moi ce que font les Gardiens à ceux qui s’attribuent à tort leur protection.

     

    — Précisément ! Et compte sur moi pour faire tourner l’information. S’il s’avère que tu t’es payé ma tête, je m’assurerai que tu aies tout le loisir de le regretter.

     

    Jonathan ne répond rien. Déjà parce qu’il ne veut pas qu’Elios devine combien sa promesse l’inquiète, mais surtout parce que la peur lui paralyse la langue.

     

    La vitre tintée remonte et Elios disparaît de sa vue. Franck le relâche, mais non sans lui avoir asséné un dernier coup. Comme il ouvre la portière avant et prend place sur le siège passager, les elfes noirs se dispersent pour regagner leur propre véhicule.

     

    Après leur départ, Jonathan s’empresse de passer son chemin.

     

    Tout en massant les côtes et en songeant combien il a eu de la chance, il comprend que son temps est compté. Soit il fait rapidement ses preuves auprès d’Elyza, afin de lui prouver que tout lycanthrope qu’il est, il n’en demeure pas moins digne de confiance, ou bien… la prochaine fois qu’Elios lui mettra la main au collet, on le retrouvera quelque part, la peau tuméfiée de coups et le corps criblé de balles en argent.

     

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  • Ombre, épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

      3

     

    Quand Elyza sort de sa douche, huit heures viennent juste de sonner. La fatigue lui alourdit encore les paupières et c’est avec des gestes mécaniques qu’elle se sèche le corps, puis enfile ses sous-vêtements, chemise et pantalon. Atour de son cou, un pendentif dont la pierre rouge renferme des volutes en perpétuel mouvement. Elle le dissimule sous sa chemise, qu’elle boutonne jusqu’aux deux derniers boutons.

    De part et d’autre de ses jambes pendent des bretelles. Elle entreprend de se démêler les cheveux quand on frappe à la porte restée entrebâillée. La surprise s’imprime sur ses traits en y découvrant Théodore. À cette heure de la matinée, il devrait déjà être couché, et ce depuis un moment.

    Avec un haussement de sourcils, elle l’invite à s’exprimer.

    — Barnabé a téléphoné, lui apprend-il. Un meurtre leur a été signalé… ce serait lié à des Surnaturels.

    — Quand ça ?

    — On vient de le contacter. Il allait se mettre en route quand il a appelé.

    — T’as pensé à prendre l’adresse ?

    — Je l’ai laissée sur ton bureau.

    — Bien, parfait ! Puisque Bébert a eu la gentillesse de nous avertir, j’irai y faire un petit tour. Histoire que les Brigades ne s’imaginent pas que je me relâche. Ce sera d’ailleurs l’occasion de savoir ce que le p’tit John a dans le ventre.

    Si le peu d’émotions dont fait preuve Elyza à l’égard du drame ne semble pas le troubler, l’allusion à Jonathan suffit à assombrir l’expression du vampire.

    — Tu es sûre de toi ? Barnabé pourrait ne pas apprécier.

    — Les états d’âme de Barnabé, tu vois, je m’en balance ! Pour une fois que les emmerdes tombent à pic, je vais pas me gêner pour en profiter.

    Tout en continuant de se démêler les cheveux, elle l’observe dans le miroir qui lui fait face. Il s’agit d’un petit miroir sale, qui surplombe un évier aussi peu entretenu. Des cheveux, des restes de savon, de dentifrice et des taches de calcaire, entre autres, le ternissent.

    Sa besogne terminée, elle noue ses cheveux encore humides derrière sa nuque, tout en se demandant depuis combien de temps leur salle de bain n’a pas eu droit à son brin de ménage. En toute logique, c’est le travail de Théodore. Ou plutôt, sa petite manie. Abhorrant la saleté, il passe une partie de ses nuits à traquer la poussière. Le fait qu’il se soit ainsi relâché prouve que quelque chose continue de clocher chez lui. Pourtant, le traumatisme remonte maintenant à quelques semaines… elle ne comprend pas qu’il ne soit toujours pas parvenu à le surmonter.

    Non sans un certain agacement, elle note qu’il est toujours là, à la fixer. Pire encore, il lui offre à présent sa tête des mauvais jours.

    — D’accord…, soupire-t-elle en se tournant vers lui. C’est quoi ton problème, au juste ?

    — Ce Jonathan… je ne l’apprécie pas.

    — Tout ça parce qu’il a débarqué avec l’allure d’une serpillière ! T’abuserais pas un peu, dis ?

    — Non, rien à voir. Enfin… oui, c’est vrai que ça m’a plutôt agacé qu’il puisse se présenter dans cet état. Mais ce n’est pas ce qui me gêne… il y a quelque chose d’autre. Quelque chose chez lui qui me hérisse. Je déteste ça.

    Quant à elle, elle devine très bien pourquoi il réagit ainsi. Comme elle l’avait craint, la présence d’un nouveau venu s’apparente à une menace pour Théodore. Presque à une agression. Il a peur de ce qu’il découvrira, mais surtout, que ça puisse signifier qu’elle cherche à le remplacer.

    — Bon sang, Théo, on en a déjà parlé, non ? C’est pas parce que j’embauche du renfort que ça veut dire que je ne te fais plus confiance. Arrête avec ça !

    — Alors pourquoi est-ce que tu le fais ?

    — Parce que…, commence-t-elle, en faisant un effort pour ne pas s’emporter comme la dernière fois qu’ils avaient eu cette conversation. Parce qu’on a besoin d’aide, point ! Tu le sais aussi bien que moi. Tu ne peux pas me seconder pour tout. Ça a toujours été comme ça et je ne vois pas pourquoi, aujourd’hui, tu le prends aussi mal.

    — J’ai fait de mon mieux.

    — Je sais. Mais on a tous nos limites. Qu’est-ce qu’on y peut, dis ?

    Plutôt que de lui répondre, Théodore préfère se murer dans un silence hostile. Elle soupire et lève les yeux au ciel.

    — Et si tu allais te coucher ?

    — Je ne suis pas fatigué, grommelle-t-il. Et puis je veux l’attendre avec toi.

    Ce qui n’était pas dans ses plans, mais elle voit bien qu’il ne servirait à rien de s’y opposer. Au mieux, il se fâchera et elle devra supporter son silence durant les prochains jours, au pire, ça ne fera qu’aggraver la situation… et elle ne veut pas tirer davantage sur la corde. D’autant moins que celle de Théodore est vieille, usée, et surtout inapte à contenir bien longtemps la prochaine crise.

    Par sécurité, elle préfère capituler :

    — Oh et puis merde. Fais comme ça te chante !

    Erwin Doe ~ 2017

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    Aller à : Partie 2 / Partie 4

     

     

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  • Ombre, épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

      2

     

    Une adolescente ! Voilà à quoi ressemble la Gardienne de ce territoire : à une jeune personne de quinze ou seize ans. Bien sûr, il sait son apparence trompeuse. Sans doute même est-elle plus vielle que lui, mais… il ne peut s’empêcher d’être troublé par cette apparente jeunesse. Pourtant, impossible de faire erreur : les deux ombres qui se dessinent sous elle, l’une en perpétuelle mouvement, comme habitée par la vie, la désigne comme une représentante de l’Ordre.

     

    Un mètre soixante à vue de nez, des cheveux noirs qu’elle attache en queue de cheval basse derrière sa nuque et qui dégage un front trop haut. Des yeux un peu trop grands, offrant une drôle d’allure à son petit visage, dans lequel ils semblent prendre toute la place. De ses sourcils, il ne reste presque plus rien, juste deux petites touffes. Elle lui sourit, mais son expression a quelque chose de cynique.

     

    Tout comme le dénommé Théodore, elle a la peau blafarde et les pupilles sombres. Du reste, il y a quelque chose de très masculin dans sa façon de s’habiller et ses vêtements, trop larges pour elles, apparaissent comme grossiers sur ce corps androgyne.

     

    Un éclat de rire lui échappe et elle envoie un coup de coude à son compagnon.

     

    — Allez ! Ça peut arriver à tout le monde ! Va plutôt lui chercher une serviette, histoire qu’il se sèche un peu.

     

    De mauvaise grâce, Théodore repart dans l’autre pièce.

     

    De plus en plus mal à l’aise, Jonathan se dandine d’un pied sur l’autre, incertain quant à la façon d’ouvrir la conservation. Elle le sauve en pointant un doigt dans sa direction.

     

    — Jonathan, c’est ça ? Faut l’excuser, l’est un peu coincé comme garçon !

     

    — Je peux le comprendre… je ne suis pas très présentable.

     

    — Même pas du tout, tu veux dire ! Mais on va pas en faire toute une histoire, hein ?

     

    Bon, au moins a-t-elle le mérite d’être franche. Un peu trop, sans doute, car il perçoit dans son ton la rudesse de ceux qui ont la fâcheuse habitude de vous lancer au visage leurs vérités, et au diable votre sensibilité.

     

    Il cherche encore une réponse, quand Théodore revient et lui tend une serviette de bain. En remerciement, Jonathan bredouille quelque chose d’inintelligible et, sentant ses joues le brûler de nouveau, entreprend de se frictionner les cheveux.

     

    Le laissant à sa besogne, Théodore va s’installer face au bureau du fond, sur l’une des deux chaises prévues pour l’accueil des visiteurs. Sa compagne le rejoint peu après, pour s’installer derrière le meuble.

     

    Entre deux doigts, Jonathan trifouille une mèche de cheveux ondulée qui lui tombe devant le regard. Elle est à peine humide, mais il devine que ce séchage n’a rien arrangé à son apparence. Finalement, il s’essuie les pieds et consent à s’aventurer sur le plancher.

     

    — Au fait, moi c’est Elyza, se présente-t-elle, tandis qu’il prend place sur la seconde chaise, près de Théodore. Quant à lui, j’imagine que je n’ai plus besoin de te le présenter ? Oh ! Et j’espère que tu n’auras rien contre, mais c’est un vampire.

     

    — Oui… j’en ai vaguement entendu parler.

     

    — Ah oui ? Vrai qu’il commence à être connu, approuve-t-elle avec un hochement de tête.

     

    — J’ignorais que c’était possible. Je veux dire… que l’Ordre puisse accepter que des Surnaturels travaillent à leurs côtés.

     

    Disant cela, il tourne le regard en direction de Théodore, qui s’obstine à fixer le plancher. Elyza a un geste de la main.

     

    — Ouais… logiquement, l’Ordre l’interdit. C’est contre tout ce qu’il représente, pas vrai ? D’ailleurs, qu’une Gardienne puisse travailler avec un Surnaturel… tu vois, c’est sans doute une première dans nos annales. Mais bon… 'pas comme si j’avais eu le choix.

     

    — Logiquement, poursuit Théodore d’une voix qui tient du murmure, ce territoire nécessite la présence de plusieurs Gardiens.

     

    — Ouais. Au grand minimum trois… non, quatre, même ! Comme les zozos que j’ai remplacés. Mais tu vois, à l’heure actuelle, ce territoire n’est plus sous la domination de l’Ordre… enfin, pas tout à fait. Faire accepter un seul gardien dans le coin ç’a déjà pas été facile, alors un deuxième, voir un troisième… faut pas y compter !

     

    Comprenant un peu mieux les raisons de cette surprenante offre d’emploi – découverte par pur hasard au détour d’une feuille de chou – Jonathan questionne :

     

    — Donc… si je comprends bien, vous cherchez du renfort… même Surnaturel ?

     

    — Je vais te dire, c’est même en priorité du Surnaturel que je recherche. Enfin… pas de vampires… parce qu’avec Théo…

     

    — Théodore !

     

    — Ça risquerait de coincer.

     

    Jonathan a du mal à contenir le petit sourire victorieux qui lui monte aux lèvres. Il ne pensait pas que ce serait si facile ! Il s’apprête à leur annoncer son statut de Surnaturel, quand Elyza, avec une grimace, ajoute :

     

    — Ah, oui ! J’allais oublier les lycanthropes du coin. Pas question d’avoir ce genre d’emmerdeurs chez moi !

     

    La douche froide ! Estomaqué, Jonathan ouvre la bouche sur une exclamation muette. D’une voix tremblante, il bredouille :

     

    — Mais…

     

    Avant que Théodore ne le coupe :

     

    — Ce qui est de l’ordre de la logique. Qui voudrait travailler avec cette racaille ?

     

    — Mais… !

     

    — T’y vas fort, Théo ! C’est limite pas sympa pour la racaille, s’que tu dis-là ! Non mais vrai, elle au moins elle a la décence de pas foutre la merde partout où elle passe.

     

    Blafard, Jonathan ne sait plus que dire, ni que faire. Il lui semble que le monde, sous ses pieds, s’ouvre brusquement et qu’il tombe, tombe, tombe, sans fin. Il se demande s’il doit prendre congé maintenant, ou bien chercher à plaider sa cause, quand Elyza reporte son attention sur lui.

     

    — Enfin, bref. On préfère éviter les lycans et les vampires, mais pour le reste… on est plutôt ouverts ! (Ses paupières se plissent.) Et je t’avoue que j’aurais aussi préféré éviter les Naturels. C’est pas contre toi, tu vois, mais je cherche de l’allié suffisamment costaud pour me seconder durant la journée. T’aurait pas travaillé chez les Brigades, des fois ?

     

    Jonathan, qui n’écoute plus que d’une oreille, sent son intérêt s’éveiller de nouveau. Une petite minute ! Elle le prend donc pour un Naturel ?

     

    — J’ai bien peur que non, répond-il, sans chercher à la détromper.

     

    — Ah, merde !

     

    — Mais… mais j’ai de bonnes connaissances sur la faune surnaturelle.

     

    — Quelles sortes de connaissances ?

     

    — Eh bien… par exemple… sur les lycanthropes !

     

    Ce qui la fait rire.

     

    — Nous aussi, tu penses bien ! Hein, Théo ? (Et comme l’interrogé se contente de froncer un peu plus les sourcils :) Quoi d’autre ?

     

    — Oh, heu… mes connaissances sont plutôt vastes, alors…

     

    — Vampires ? Démons ? Elfes et… toutes ces choses, quoi ?

     

    — Oui ! Ce genre de choses.

     

    Elle grogne et se laisse aller contre le dossier de son siège. Il devine, à son expression, qu’il est loin de l’avoir convaincue.

     

    — Je te l’accorde, c’est important dans ce métier… mais c’est très loin d’être suffisant ! Ce qu’il faut avant tout c’est… disons… certaines facultés qui te permettraient de rester en vie face à un Infernal fou furieux. Tu vois, juste être capable d’identifier ton adversaire, ça va pas te servir à grand-chose dans le feu de l’action.

     

    — Oui, mais comme vous le précisez…

     

    — Tu ! Comme « tu » le précises. Ça sert à rien de se vouvoyer.

     

    — D’accord, comme tu le précises, c’est avant tout une aide pour les activités diurnes que tu recherches. Et de ce que j’en sais, l’activité des Gardiens est principalement nocturne. Alors oui, c’est vrai que sur ce territoire, la population Surnaturelle est plus importante qu’ailleurs, mais…

     

    — Mais en journée, le gros des emmerdeurs préfère dormir. Je comprends ton idée. Continue… !

     

    — C’est ça ! Le jour, les éléments à problèmes sont moins nombreux. Aussi est-ce à ce point important si je n’ai pas de pouvoirs surnaturels ? Je comprends très bien que ça aurait été préférable, mais… enfin… je ne suis pas non plus un incapable. Je veux dire… je sais me défendre ! Déjà, je peux me servir d’une arme à feu et même me débrouiller sans.

     

    — Rassure-moi, quand tu parles de te débrouiller… tu veux dire que tu sais te servir de tes poings ?

     

    Il comprend, au regard qu’elle lui jette, que sa question est encouragée par son apparence. Malgré les dégâts causés par la pluie qu’il peut encore entendre tomber à l’extérieur, il reste suffisamment bien habillé pour que l’on puisse douter de ses capacités à réagir face à une confrontation musclée. En d’autres termes, il passe pour une sorte de fils à papa qui chercherait à s’encanailler.

     

    — Je n’en ai sans doute pas l’air, mais… oui. Oui, je sais me défendre et j’ajouterai même que prendre des coups ne me fait pas peur.

     

    — Ce sera toujours mieux que Théodore.

     

    Le concerné lui adresse un regard noir, auquel elle répond par un ricanement. Puis elle croise les mains derrière sa nuque.

     

    — Bah ! Pourquoi ne pas faire un essai ? Je vais pas te mentir, t’es bien le seul à avoir répondu à mon annonce… à croire que travailler pour moi est la dernière chose que l’on souhaite dans le coin !

     

    Mais elle semble encore hésiter et, malheureusement pour lui, Jonathan est à court d’arguments. Quant à Théodore, il se borne à conserver le silence. D’ailleurs, il s’étonne qu’il n’ait toujours pas élevé la voix pour le faire mettre à la porte, tant son antipathie à son égard est visible.

     

    Elyza a levé les yeux au plafond, l’air songeur. Entre eux, un silence lourd, que trouble le tic-tac de l’horloge, ainsi que les cliquètements du radiateur.

     

    — Il faut que tu saches que le métier de Gardien n’est pas de tout repos, commence-t-elle. Je t’ai dit que j’aurai besoin de tes services le jour, mais je pourrais également en avoir besoin au milieu de la nuit et pas question d’espérer passer ton tour. Et puis, dans un cas comme dans l’autre, tu seras rapidement confronté à des spectacles pas franchement folichons. Tu te sens vraiment prêt à affronter ça ? J’veux dire, si la vue du sang ou de la barbaque te fait tourner de l’œil, autant que tu restes chez toi.

     

    — Laisse-moi une chance, une seule, de faire mes preuves ! Je pense… non, je suis certain que tu n’auras pas à le regretter !

     

    Il a mis toute la conviction dont il est capable dans sa réponse. Durant quelques secondes, elle se contente de le fixer avec concentration. Et, comme il soutient son regard, elle émet un claquement de doigt.

     

    — C’est d’accord, on va te prendre à l’essai ! Sois au bureau demain, dans la matinée ! Je verrai ce que je pourrai te faire faire.

     

    Le visage de Jonathan s’illumine, en même temps que celui de Théodore se crispe un peu plus. Pourtant, il ne cherche pas à s’opposer à cette décision. Et si, sur le moment, la chose ne le frappe pas, elle devait beaucoup troubler Jonathan un peu plus tard, alors qu’il se remémorait les étapes de cet échange…

     

    Erwin Doe ~ 2017

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  • Ombre, épisode 1 : L'ombre qui dévorait un cadavre

    1

     

    La pluie tombe, déborde des gouttières, rendant le pavé glissant et les rues encore plus tristes et lugubres qu’à l’accoutumé. On évolue le dos courbé, dissimulé en partie sous son manteau ou son parapluie, son chapeau bien enfoncé sur sa tête. Le pas est vif, le regard ne s’arrête jamais longtemps sur les commerces ou les badauds croisés. Pour certains, on s’en retourne chez soi, empressé de se mettre au chaud, de se changer et, pourquoi pas, de prendre un bon bain. Pour les autres, les obligations les ont poussés à l’extérieur et l’inconfort sera parmi les maux qu’ils auront à endurer au cours des prochaines heures.

    Au milieu de l’artère, membre de la cohorte des malchanceux, un jeune homme à l’allure piteuse va son chemin, le regard écarquillé. Si son manteau est de belle facture et sans aucun doute du plus bel effet en d’autres circonstances, celui-ci n’est pas adapté pour affronter pareilles intempéries. Son propriétaire ne cesse de grelotter, la pluie s’étant infiltrée jusqu’aux dernières couches de sa tenue, jusqu’à sa chair, jusqu’à ses os. Elle ruisselle des bords de son chapeau melon. Dans les mains gantées de l’individu, par le moindre parapluie, pas la plus petite trace de pochette sous laquelle s’abriter.

    Ses cheveux châtains, qui lui arrivent en général un peu au-dessus du menton, pendouillent misérablement autour de son cou. Il a le regard marron et l’expression de ceux qui ont l’habitude de ne pas être chouchoutés par la vie.

    S’il peut sembler stupide de sa part de se risquer à l’extérieur avec une tenue aussi coûteuse que la sienne – car un œil averti ne manquerait de noter que, jusqu’à ses chaussures, son habillement n’appartient pas à ceux que toutes les bourses peuvent se permettre – il faut lui reconnaître des circonstances atténuantes. Car alors qu’il quittait son hôtel, une demi-heure plus tôt, le temps était froid, certes, avec un brouillard pas forcément agréable, mais rien ne laissait présager qu’il se dégraderait aussi vite.

    Son pied s’enfonce dans quelque chose de glacial et il hurle en esquivant, quoique trop tard, la flaque d’eau qui s’est formée là où plusieurs pavés manquent à l’appel. Il secoue la jambe, mais le mal est déjà fait : Son bas de pantalon est crotté, sa chaussette s’est transformée en éponge et sa chaussure est certainement foutue. Une petite merveille dont il n’a fait l’acquisition que depuis une semaine. Pour un peu, il en pleurerait !

    Sur un soupir, il reprend sa route et tente d’ignorer le bruit spongieux qui s’échappe de sa chaussure.

    Et dire qu’il espérait faire bonne impression… !

    Car ce n’est pas par hasard s’il a choisi cette tenue. Elle lui a demandé de la réflexion, tout autant que de nombreux essais. Comment impressionner favorablement une Gardienne, telle avait été sa plus grande interrogation. Comment ne pas lui déplaire, aussi, quels pièges devait-il éviter, s’il ne voulait pas se voir jeter séance tenante à la rue ? Il avait mis de côté ses tenues les plus chics, par peur de paraître prétentieux, avait renoncé aux couleurs trop voyantes, de crainte qu’on ne le prenne pour un hurluberlu, avant d’opter pour l’élégance sobre. Son chapeau n’avait pas seulement été ajouté par souci de finition, mais également pour réduire les effets désastreux qu’un temps humide produit sur ses cheveux. Et tout ça pourquoi, au final ? À croire qu’il a perdu son temps…

    À la réflexion, il aurait sans doute été préférable qu’il s’habille avec cet affreux costume découvert dans le fond de sa malle. Il l’avait négligé à cause de son apparence vieillotte, mais surtout parce qu’il ne lui avait coûté que quelques sous à une époque financièrement difficile de sa vie. Visuellement, après une telle averse, le résultat aurait presque été le même et, surtout, quelle importance de ruiner un vêtement d’aussi piètre qualité ?

    Il s’arrête sous le préau d’un commerce et sort de sa poche un morceau de papier plié en deux. Dessus, une adresse, écrite dans une encre baveuse, mais encore lisible. S’il en croit ses maigres connaissances sur le quartier, il ne doit plus se trouver très loin de sa cible. Malheureusement, le temps est si affreux que tout, chaque rue, chaque ruelle, chaque place et chaque habitation tend à se ressemble.

    Il jette un regard autour de lui, sans parvenir à se décider. En plus de la pluie, le brouillard réduit son champ de vision et il est à peu près certain de se perdre s’il se fie à son seul instinct. Résigné, il chiffonne le morceau de papier et se décide à demander son chemin.

    Une petite clochette tinte quand il pousse la porte du commerce et il se retrouve dans une boulangerie, pour l’heure désertée par la clientèle. Il pose les yeux sur le plancher, terne, puis sur la femme derrière le comptoir qui le fixe avec horreur.

    Conscient du spectacle déplorable qu’il offre, du paillasson qui, sous lui, est déjà trempé, il ne s’avance pas plus loin et se racle la gorge. Plus par gêne que dans le souci d’attirer une attention qui lui est déjà toute accordée.

    — Je cherche le dix-huit, chemin des loups, explique-t-il.

    La femme, une quinquagénaire potelée, a crispé ses poings contre sa poitrine. Elle bat des paupières et semble presque étonnée de l'entendre s'adresser à elle.

    — Le dix-huit… ? répète-t-elle.

    — Chemin des loups.

    — C’est le bureau de la Gardienne que vous cherchez ?

    Ça a l’air de la surprendre. Pire, il a le sentiment que ça éveille sa suspicion. Pourtant, une Gardienne n’est pas censée avoir mauvaise réputation auprès de la population Naturelle.

    — C’est exact.

    — Et pourquoi donc ?

    C’est à son tour d’exprimer la surprise. En quoi, au juste, ses affaires privées la concernent ?

    — Écoutez, j’ai simplement besoin de savoir quelle direction prendre. (Puis, comme s'il pense que la chose a la moindre importance :) Il pleut !

    Il faut un instant à son interlocutrice pour réagir. Finalement, elle daigne quitter la sécurité de son comptoir, mais conserve entre eux une certaine distance. Du doigt, elle lui désigne un point à travers sa vitrine.

    — C’est par là-bas. Faut suivre la rue, jusqu’à ce que vous tombiez sur le bon numéro. Là, ce sera sur votre droite. Vous tournez dans la ruelle et vous frappez à la première porte. Vous retenez bien ? La première, pas la deuxième ! Ils risqueraient de pas apprécier que vous rentriez chez eux, voyez ?

    Il fixe la direction qu’elle lui indique, avant de la remercier. Puis il rentre la tête dans ses épaules et retourne affronter les intempéries.

    Une chance, il ne lui faut pas longtemps avant d’atteindre le numéro dix-huit. La petite plaque en fer usée, où s’exhibent les chiffres, appartient à un bâtiment pour le moins imposant, quoique plus impressionnant en largeur qu’en hauteur. De ce côté-ci, pas l’ombre d’une porte, juste des fenêtres aux volets et aux stores tirés.

    Il prend sur sa droite, où il s’enfonce dans une ruelle sombre et ruisselante. L’écho de la pluie l’encercle, son odeur aussi, celle de l’humidité, du sol composé d’une terre boueuse qui termine de ruiner ses chaussures. Le bout de la ruelle forme un angle qui l’oblige à tourner à gauche et il débouche sur une cour bétonnée, protégée des regards extérieurs par un mur d’enceinte.

    Sur sa droite, coincé entre deux portes, un banc dont la pierre grise disparaît en partie sous la mousse. S’il doit être agréable de s’y installer par beau temps, dans cet espace privé qui semble comme isolé du reste du monde, pour l’heure il a l’air parfaitement miséreux.

    Son regard s’attarde sur la porte la plus proche. Le store en est tiré mais, derrière la vitre, il peut distinguer un écriteau indiquant que les bureaux sont ouverts.

    Il a vraiment du mal à croire qu’il se trouve là. Du mal à imaginer que c’est de lui-même qu’il vient de se rendre sur le territoire d’une Gardienne. Faut-il qu’il soit devenu fou ? Car si les apparences ne le laissent pas deviner, il n’a rien d’un Naturel – soit un représentant de la majorité humaine qui n’a pour elle ni pouvoirs extraordinaires, ni d’ancêtres non-humains, ni même d’hôte plus ou moins indésirable. En tant que lycanthrope, certes né de parents Naturels, mais lycanthrope tout de même, la loi le range dans la catégorie hétéroclite des Surnaturels. Et l’Ordre des Gardiens, en tenant le rôle de protecteur du genre Naturel contre l’ennemi Surnaturel, incarne à peu près tout ce qu’il exècre en ce monde.

    Pourtant, c’est bien lui qui se tient là, à moins de deux mètres de la porte d’une de ses représentantes. Non seulement prêt à s’introduire chez elle, mais aussi habité par l’espoir qu’elle puisse lui offrir une sécurité qu’il n’a plus connue depuis longtemps. Lui aurait-on prédit la chose quand, quelques mois plus tôt, il migrait sur ce territoire, qu’il en aurait ri et traité son interlocuteur de menteur.

    D’ailleurs, il n’avait pas réagi différemment en entendant parler d’elle la première fois. Ce qu’on lui rapportait lui semblait à ce point extraordinaire, qu’il refusait encore d’abandonner toute méfiance à son égard. Car comment imaginer qu’elle puisse être différente des siens ? Sincèrement différente, elle dont le rôle restait de surveiller les gens comme lui ?

    Mais comment expliquer, sinon, qu’elle puisse déjà travailler avec un Surnaturel… ?

    Alors qu’il lève le poing pour frapper, il s’inquiète de l’accueil que son apparence lui réserve. Pas très longtemps, néanmoins, car il refuse de faire demi-tour rendu aussi loin.

    Il frappe et tourne la poignée.

    Une douce chaleur l’accueille, alors qu’il pénètre dans une pièce silencieuse et déserte. Deux bureaux, dont l’un est encombré plus que de raison, l’autre proprement rangé. Le long des murs, quelques meubles, notamment des casiers à archives. Il y a également une horloge comtoise dont le mouvement de pendule mêle sa sonorité aux cliquètements du chauffage.

    Les murs sont recouverts d’un papier peint jauni, aux motifs géométriques. Au plafond, les poutres qui soutiennent le premier étage sont apparentes. Il flotte dans la pièce une odeur complexe, faite de cirage, de café, de cigarette, mais aussi de renfermé.

    Sur le bureau du fond, le plus grand des deux, il peut distinguer une petite sonnette. Mais il n’ose pas s’avancer, de crainte de salir le plancher qui, bien qu’ancien, semble entretenu. Le tapis, sous lui, est déjà constellé de taches sombres et chacun de ses mouvements en rajoute d’autres. Il baisse un regard déprimé en direction de ses chaussures et de son pantalon humide, sinon trempé aux chevilles. Puis il avise la porte close, sur sa droite.

    Il se racle la gorge et appelle, d’une voix forte, mais hésitante :

    — Ex… excusez-moi ! Est-ce qu’il y a quelqu’un ?

    Dans les secondes qui suivent, il entend du mouvement dans la pièce voisine. La porte s’ouvre et laisse place à individu au regard sombre.

    Son apparence – bien que conscient qu’il ne doit pas s’y fier pour évaluer son âge réel ; est celle d’un homme jeune, peut-être de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Il a de longs cheveux noirs et bouclés, qui encadrent un visage à la peau trop blanche et aux traits fins. Son expression pourrait geler le souffle d’un dragon et il y a dans son attitude un petit quelque chose destiné à vous avertir que vous n’évoluez pas dans le monde.

    Sa chemise blanche souligne des épaules fluettes et, bien qu’un peu plus grand que lui, l’individu est de constitution délicate.

    — Jonathan Owan, je présume ? questionne le nouveau venu, après l’avoir détaillé des pieds à la tête.

    Sentant le rouge lui monter aux joues, Jonathan pince les lèvres et approuve d’un hochement de tête.

    — Je suis désolé… je ne m’attendais pas à ce que le temps se dégrade et…

    — Aucune importance ! Débarrassez-vous donc de votre… manteau et allez vous asseoir là-bas. La Gardienne va arriver.

    Bien qu’agacé par son ton un poil méprisant, Jonathan prend sur lui et s’exécute. Sur sa gauche, près de la porte, un porte-manteau sur lequel il abandonne son vêtement, ainsi que son melon et ses gants. Il s’apprête à quitter la sécurité du tapis, quand une seconde voix, féminine celle-là, s’élève :

    — Un problème, Théo ? Je te sens un poil crispé là !

    — Théodore, rectifie l’homme aux cheveux noirs, non sans irritation.

    Un soupir lui répond et une petite forme le pousse sur le côté pour venir les rejoindre. Un moment de flottement s’empare de Jonathan…

    Erwin Doe ~ 2017

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