• Ombre - Episode 1-1

    Ombre, épisode 1 : L'ombre qui dévorait un cadavre

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    La pluie tombe, déborde des gouttières, rendant le pavé glissant et les rues encore plus tristes et lugubres qu’à l’accoutumé. On évolue le dos courbé, dissimulé en partie sous son manteau ou son parapluie, son chapeau bien enfoncé sur sa tête. Le pas est vif, le regard ne s’arrête jamais longtemps sur les commerces ou les badauds croisés. Pour certains, on s’en retourne chez soi, empressé de se mettre au chaud, de se changer et, pourquoi pas, de prendre un bon bain. Pour les autres, les obligations les ont poussés à l’extérieur et l’inconfort sera parmi les maux qu’ils auront à endurer au cours des prochaines heures.

    Au milieu de l’artère, membre de la cohorte des malchanceux, un jeune homme à l’allure piteuse va son chemin, le regard écarquillé. Si son manteau est de belle facture et sans aucun doute du plus bel effet en d’autres circonstances, celui-ci n’est pas adapté pour affronter pareilles intempéries. Son propriétaire ne cesse de grelotter, la pluie s’étant infiltrée jusqu’aux dernières couches de sa tenue, jusqu’à sa chair, jusqu’à ses os. Elle ruisselle des bords de son chapeau melon. Dans les mains gantées de l’individu, par le moindre parapluie, pas la plus petite trace de pochette sous laquelle s’abriter.

    Ses cheveux châtains, qui lui arrivent en général un peu au-dessus du menton, pendouillent misérablement autour de son cou. Il a le regard marron et l’expression de ceux qui ont l’habitude de ne pas être chouchoutés par la vie.

    S’il peut sembler stupide de sa part de se risquer à l’extérieur avec une tenue aussi coûteuse que la sienne – car un œil averti ne manquerait de noter que, jusqu’à ses chaussures, son habillement n’appartient pas à ceux que toutes les bourses peuvent se permettre – il faut lui reconnaître des circonstances atténuantes. Car alors qu’il quittait son hôtel, une demi-heure plus tôt, le temps était froid, certes, avec un brouillard pas forcément agréable, mais rien ne laissait présager qu’il se dégraderait aussi vite.

    Son pied s’enfonce dans quelque chose de glacial et il hurle en esquivant, quoique trop tard, la flaque d’eau qui s’est formée là où plusieurs pavés manquent à l’appel. Il secoue la jambe, mais le mal est déjà fait : Son bas de pantalon est crotté, sa chaussette s’est transformée en éponge et sa chaussure est certainement foutue. Une petite merveille dont il n’a fait l’acquisition que depuis une semaine. Pour un peu, il en pleurerait !

    Sur un soupir, il reprend sa route et tente d’ignorer le bruit spongieux qui s’échappe de sa chaussure.

    Et dire qu’il espérait faire bonne impression… !

    Car ce n’est pas par hasard s’il a choisi cette tenue. Elle lui a demandé de la réflexion, tout autant que de nombreux essais. Comment impressionner favorablement une Gardienne, telle avait été sa plus grande interrogation. Comment ne pas lui déplaire, aussi, quels pièges devait-il éviter, s’il ne voulait pas se voir jeter séance tenante à la rue ? Il avait mis de côté ses tenues les plus chics, par peur de paraître prétentieux, avait renoncé aux couleurs trop voyantes, de crainte qu’on ne le prenne pour un hurluberlu, avant d’opter pour l’élégance sobre. Son chapeau n’avait pas seulement été ajouté par souci de finition, mais également pour réduire les effets désastreux qu’un temps humide produit sur ses cheveux. Et tout ça pourquoi, au final ? À croire qu’il a perdu son temps…

    À la réflexion, il aurait sans doute été préférable qu’il s’habille avec cet affreux costume découvert dans le fond de sa malle. Il l’avait négligé à cause de son apparence vieillotte, mais surtout parce qu’il ne lui avait coûté que quelques sous à une époque financièrement difficile de sa vie. Visuellement, après une telle averse, le résultat aurait presque été le même et, surtout, quelle importance de ruiner un vêtement d’aussi piètre qualité ?

    Il s’arrête sous le préau d’un commerce et sort de sa poche un morceau de papier plié en deux. Dessus, une adresse, écrite dans une encre baveuse, mais encore lisible. S’il en croit ses maigres connaissances sur le quartier, il ne doit plus se trouver très loin de sa cible. Malheureusement, le temps est si affreux que tout, chaque rue, chaque ruelle, chaque place et chaque habitation tend à se ressemble.

    Il jette un regard autour de lui, sans parvenir à se décider. En plus de la pluie, le brouillard réduit son champ de vision et il est à peu près certain de se perdre s’il se fie à son seul instinct. Résigné, il chiffonne le morceau de papier et se décide à demander son chemin.

    Une petite clochette tinte quand il pousse la porte du commerce et il se retrouve dans une boulangerie, pour l’heure désertée par la clientèle. Il pose les yeux sur le plancher, terne, puis sur la femme derrière le comptoir qui le fixe avec horreur.

    Conscient du spectacle déplorable qu’il offre, du paillasson qui, sous lui, est déjà trempé, il ne s’avance pas plus loin et se racle la gorge. Plus par gêne que dans le souci d’attirer une attention qui lui est déjà toute accordée.

    — Je cherche le dix-huit, chemin des loups, explique-t-il.

    La femme, une quinquagénaire potelée, a crispé ses poings contre sa poitrine. Elle bat des paupières et semble presque étonnée de l'entendre s'adresser à elle.

    — Le dix-huit… ? répète-t-elle.

    — Chemin des loups.

    — C’est le bureau de la Gardienne que vous cherchez ?

    Ça a l’air de la surprendre. Pire, il a le sentiment que ça éveille sa suspicion. Pourtant, une Gardienne n’est pas censée avoir mauvaise réputation auprès de la population Naturelle.

    — C’est exact.

    — Et pourquoi donc ?

    C’est à son tour d’exprimer la surprise. En quoi, au juste, ses affaires privées la concernent ?

    — Écoutez, j’ai simplement besoin de savoir quelle direction prendre. (Puis, comme s'il pense que la chose a la moindre importance :) Il pleut !

    Il faut un instant à son interlocutrice pour réagir. Finalement, elle daigne quitter la sécurité de son comptoir, mais conserve entre eux une certaine distance. Du doigt, elle lui désigne un point à travers sa vitrine.

    — C’est par là-bas. Faut suivre la rue, jusqu’à ce que vous tombiez sur le bon numéro. Là, ce sera sur votre droite. Vous tournez dans la ruelle et vous frappez à la première porte. Vous retenez bien ? La première, pas la deuxième ! Ils risqueraient de pas apprécier que vous rentriez chez eux, voyez ?

    Il fixe la direction qu’elle lui indique, avant de la remercier. Puis il rentre la tête dans ses épaules et retourne affronter les intempéries.

    Une chance, il ne lui faut pas longtemps avant d’atteindre le numéro dix-huit. La petite plaque en fer usée, où s’exhibent les chiffres, appartient à un bâtiment pour le moins imposant, quoique plus impressionnant en largeur qu’en hauteur. De ce côté-ci, pas l’ombre d’une porte, juste des fenêtres aux volets et aux stores tirés.

    Il prend sur sa droite, où il s’enfonce dans une ruelle sombre et ruisselante. L’écho de la pluie l’encercle, son odeur aussi, celle de l’humidité, du sol composé d’une terre boueuse qui termine de ruiner ses chaussures. Le bout de la ruelle forme un angle qui l’oblige à tourner à gauche et il débouche sur une cour bétonnée, protégée des regards extérieurs par un mur d’enceinte.

    Sur sa droite, coincé entre deux portes, un banc dont la pierre grise disparaît en partie sous la mousse. S’il doit être agréable de s’y installer par beau temps, dans cet espace privé qui semble comme isolé du reste du monde, pour l’heure il a l’air parfaitement miséreux.

    Son regard s’attarde sur la porte la plus proche. Le store en est tiré mais, derrière la vitre, il peut distinguer un écriteau indiquant que les bureaux sont ouverts.

    Il a vraiment du mal à croire qu’il se trouve là. Du mal à imaginer que c’est de lui-même qu’il vient de se rendre sur le territoire d’une Gardienne. Faut-il qu’il soit devenu fou ? Car si les apparences ne le laissent pas deviner, il n’a rien d’un Naturel – soit un représentant de la majorité humaine qui n’a pour elle ni pouvoirs extraordinaires, ni d’ancêtres non-humains, ni même d’hôte plus ou moins indésirable. En tant que lycanthrope, certes né de parents Naturels, mais lycanthrope tout de même, la loi le range dans la catégorie hétéroclite des Surnaturels. Et l’Ordre des Gardiens, en tenant le rôle de protecteur du genre Naturel contre l’ennemi Surnaturel, incarne à peu près tout ce qu’il exècre en ce monde.

    Pourtant, c’est bien lui qui se tient là, à moins de deux mètres de la porte d’une de ses représentantes. Non seulement prêt à s’introduire chez elle, mais aussi habité par l’espoir qu’elle puisse lui offrir une sécurité qu’il n’a plus connue depuis longtemps. Lui aurait-on prédit la chose quand, quelques mois plus tôt, il migrait sur ce territoire, qu’il en aurait ri et traité son interlocuteur de menteur.

    D’ailleurs, il n’avait pas réagi différemment en entendant parler d’elle la première fois. Ce qu’on lui rapportait lui semblait à ce point extraordinaire, qu’il refusait encore d’abandonner toute méfiance à son égard. Car comment imaginer qu’elle puisse être différente des siens ? Sincèrement différente, elle dont le rôle restait de surveiller les gens comme lui ?

    Mais comment expliquer, sinon, qu’elle puisse déjà travailler avec un Surnaturel… ?

    Alors qu’il lève le poing pour frapper, il s’inquiète de l’accueil que son apparence lui réserve. Pas très longtemps, néanmoins, car il refuse de faire demi-tour rendu aussi loin.

    Il frappe et tourne la poignée.

    Une douce chaleur l’accueille, alors qu’il pénètre dans une pièce silencieuse et déserte. Deux bureaux, dont l’un est encombré plus que de raison, l’autre proprement rangé. Le long des murs, quelques meubles, notamment des casiers à archives. Il y a également une horloge comtoise dont le mouvement de pendule mêle sa sonorité aux cliquètements du chauffage.

    Les murs sont recouverts d’un papier peint jauni, aux motifs géométriques. Au plafond, les poutres qui soutiennent le premier étage sont apparentes. Il flotte dans la pièce une odeur complexe, faite de cirage, de café, de cigarette, mais aussi de renfermé.

    Sur le bureau du fond, le plus grand des deux, il peut distinguer une petite sonnette. Mais il n’ose pas s’avancer, de crainte de salir le plancher qui, bien qu’ancien, semble entretenu. Le tapis, sous lui, est déjà constellé de taches sombres et chacun de ses mouvements en rajoute d’autres. Il baisse un regard déprimé en direction de ses chaussures et de son pantalon humide, sinon trempé aux chevilles. Puis il avise la porte close, sur sa droite.

    Il se racle la gorge et appelle, d’une voix forte, mais hésitante :

    — Ex… excusez-moi ! Est-ce qu’il y a quelqu’un ?

    Dans les secondes qui suivent, il entend du mouvement dans la pièce voisine. La porte s’ouvre et laisse place à individu au regard sombre.

    Son apparence – bien que conscient qu’il ne doit pas s’y fier pour évaluer son âge réel ; est celle d’un homme jeune, peut-être de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Il a de longs cheveux noirs et bouclés, qui encadrent un visage à la peau trop blanche et aux traits fins. Son expression pourrait geler le souffle d’un dragon et il y a dans son attitude un petit quelque chose destiné à vous avertir que vous n’évoluez pas dans le monde.

    Sa chemise blanche souligne des épaules fluettes et, bien qu’un peu plus grand que lui, l’individu est de constitution délicate.

    — Jonathan Owan, je présume ? questionne le nouveau venu, après l’avoir détaillé des pieds à la tête.

    Sentant le rouge lui monter aux joues, Jonathan pince les lèvres et approuve d’un hochement de tête.

    — Je suis désolé… je ne m’attendais pas à ce que le temps se dégrade et…

    — Aucune importance ! Débarrassez-vous donc de votre… manteau et allez vous asseoir là-bas. La Gardienne va arriver.

    Bien qu’agacé par son ton un poil méprisant, Jonathan prend sur lui et s’exécute. Sur sa gauche, près de la porte, un porte-manteau sur lequel il abandonne son vêtement, ainsi que son melon et ses gants. Il s’apprête à quitter la sécurité du tapis, quand une seconde voix, féminine celle-là, s’élève :

    — Un problème, Théo ? Je te sens un poil crispé là !

    — Théodore, rectifie l’homme aux cheveux noirs, non sans irritation.

    Un soupir lui répond et une petite forme le pousse sur le côté pour venir les rejoindre. Un moment de flottement s’empare de Jonathan…

    Erwin Doe ~ 2017

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