• Ombre - épisode 1-4

    Ombre, épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

      4

     

    Jonathan adresse un regard soupçonneux au ciel. Doit-il prendre le risque de lui faire confiance, ou bien aller récupérer le parapluie qu’il a abandonné sur son lit, juste avant de quitter sa chambre ? Son hôtel n’est qu’à quelques mètres, il peut encore revenir sur ses pas.

     

    Il observe les passants. Aucun d’eux ne donne l’impression de s’être préparé à un brusque changement climatique. Pour cause, les journaux, la radio, assurent d’une même voix que le temps se maintiendra toute la journée. Gris, couvert, frisquet, mais sans une goutte de pluie.

     

    Malgré tout, Jonathan ne parvient à chasser le sentiment de défiance qui le harcèle. S’il emporte un parapluie avec lui, il passera peut-être pour paranoïaque, mais au moins sera-t-il paré à toute éventualité.

     

    Au pire, songe-t-il, il pourra s’en servir comme d’une canne. Certains le font bien pour se donner un genre, que le temps soit clément ou non. Pourquoi pas lui ? D’autant qu’avec son costume trois pièces, sombre, sa chemise blanche et sa cravate aux fines rayures, que complètent un borsalino et un manteau, l’ajout de cet élément sera un plus pour son allure générale.

     

    Toujours un peu hésitant, il triture ses boutons de manchette. Une voiture s’arrête le long du trottoir. Il ne lui accorde d’abord qu’une attention distraite, ce jusqu’à ce que la vitre arrière ne s’ouvre et que ses yeux croisent ceux, tirant sur le jaune, de l’homme qui se découpe dans l’ouverture. Un frisson lui remonte le long du dos, presque un choc électrique. L’autre a porté un cigare à ses lèvres et ne le quitte pas du regard, de ce regard de prédateur, terrible, qui rappelle celui d’un animal sauvage.

     

    Une boule se forme au niveau de sa gorge, bloquant sa respiration. Il entend une portière s’ouvrir, de l’autre côté du véhicule. Il n’a toutefois pas le loisir d’identifier celui qui en sort, car déjà, il lui tourne le dos et remonte la rue d’un pas vif.

     

    Il songe à regagner son hôtel et à n’en sortir qu’une fois la voie de nouveau libre. Il y renonce, trop conscient que si Elios s’est déplacé jusqu’ici, ce n’est certainement pas pour repartir bredouille. Il fera irruption dans l’établissement avec ses hommes, exigera du personnel de connaître le numéro de sa chambre et… ensuite ? Impossible de leur échapper. Dans le cas contraire, il sera grillé en tant que Surnaturel et aura du mal à récupérer ses valises.

     

    À cette heure de la matinée, les piétons se font rares. Néanmoins, il espère leur nombre suffisant pour éviter qu’Elios n’ordonne qu’on lui tire dans le dos. Dans sa poitrine, son cœur bat à tout rompre, tandis qu’il cherche un moyen de se sortir de ce guêpier.

     

    Derrière lui, une voix s’élève, autoritaire. Alors, incapable de contenir sa panique plus longtemps, il se met à courir.

     

    Même sous sa forme humaine, il ne connaît pas beaucoup de Naturels capables de rivaliser avec la vitesse d’un lycanthrope. Malheureusement pour lui, Elios se déplace rarement sans Franck ou Julian… et même si l’un des deux l’apprécie assez pour le traiter en ami, dans cette situation, il ne pourra compter sur sa pitié.

     

    Tout en cherchant du regard une planque dans laquelle se faufiler sans être aperçu, il porte une main à l’intérieur de son manteau et palpe l’arme qui s’y trouve. De toute son âme, il espère ne pas avoir à s’en servir.

     

    Il remonte la rue en esquivant les passants, provoquant quelques écarts brutaux, qu’accompagnent parfois des exclamations. La main toujours à l’intérieur de son manteau, il jette un regard par-dessus son épaule. Toujours pas trace de ses poursuivants. Il arrive à la fin du trottoir et va pour traverser quand une voiture s’arrête dans un crissement au milieu du passage clouté. Jonathan a juste le temps de s’arrêter et avise, dans l’habitacle du véhicule sombre, des elfes noirs aux mines sinistres. Pas le temps de réfléchir, il se jette sur sa droite, en plein sur la route, sans se soucier des automobilistes qui se mettent à klaxonner.

     

    S’il réussit à s’en tirer en un seul morceau, c’est pour être violemment bousculé en atteignant le trottoir voisin. Projeté en arrière, il se serait écroulé si une main épaisse ne l’avait pas rattrapé par le col. Les passants qui assistent à la scène et qui voient maintenant les elfes quitter la voiture pour venir dans leur direction, s’empressent de passer leur chemin.

     

    En la personne de son agresseur, Jonathan reconnaît Franck, un malabar aussi haut qu’épais, qui découvre les dents de façon menaçante. Il crispe les doigts sur la poignée de son arme, mais l’autre lui enfonce dans les côtes le canon d’un calibre bien plus dévastateur que le sien.

     

    — Joue pas aux cons, pigé ? C’est de l’argent ! lui souffle la voix rauque de Franck.

     

    Avec la même facilité que s’il maniait une poupée de chiffon, il le traîne jusqu’à la première voiture, qui s’avance vers eux.

     

    Les elfes les ont rejoints. Jonathan peut en dénombrer quatre et, bien que leurs yeux sensibles soient protégés par des lunettes de soleil, il devine à leurs expressions crispées combien évoluer en plein jour les incommode.

     

    Le véhicule s’arrête doucement le long du trottoir, au moment où ils arrivent à sa hauteur. La vitre arrière s’ouvre et le regard miel d’Elios se plante dans celui de Jonathan.

     

    — Je croyais t’avoir dit de foutre le camp de mon territoire !

     

    Jonathan déglutit. Il connaît la réputation d’Elios, sait qu’en sa qualité d’Alpha de la meute locale, il s’agit d’un individu dangereux. C’est d’ailleurs pour se protéger de lui qu’il séjourne dans un quartier à majorité Naturelle. Non pas que son interlocuteur craigne cette couche de la population. Seulement, difficile de s’adonner à ses petites affaires au milieu d’une population dont la méfiance a tôt fait de vous attirer des ennuis avec la justice.

     

    L’arme de Franck continue de le harceler, se montre même un peu plus pressante. Une façon de lui signifier que le temps de leur petite entrevue étant comptée – une « bonne âme » ayant sans aucun doute déjà signalé leur présence aux autorités compétentes – mieux vaut pour lui ne pas chercher à leur en faire perdre.

     

    L’Alpha qui le fixe est un individu aux longs cheveux sombres et ondulés. Il a une barbe méticuleusement taillée et, à cause de ses yeux, il ne peut dissimuler la partie animale qui sommeille en lui.

     

    — Laisse tomber, Elios… je travaille pour la Gardienne, maintenant. Ce territoire est le sien avant d’être le tien !

     

    Des paroles pour le moins courageuses, mais dont sa voix défaillante gâche un peu l’effet. Du reste, il regrette déjà de les avoir prononcées.

     

    Derrière lui, il entend les elfes pousser des sifflements et émettre des bruits de bouche hostiles. L’arme de Franck s’enfonce avec une telle violence dans ses côtes qu’il laisse échapper une exclamation. Mais c’est le calme apparent d’Elios qui l’inquiète par-dessus tout. Ce dernier plisse les paupières, dans un signe de suspicion évident.

     

    — Pour cette bécasse ? Qu’est-ce qu’elle a foutu de Théodore ?

     

    — Il… il travaille toujours pour elle. Mais elle avait besoin de renforts…

     

    Quelques secondes, des secondes qui lui paraissent interminables, terribles, s’abattent sur lui. Elios continue de le fixer, avec l’intensité de ceux qui cherchent à lire en vous.

     

    Finalement, il questionne :

     

    — Tu ne serais tout de même pas assez stupide pour me mentir ?

     

    — Je ne suis pas fou ! Tu sais aussi bien que moi ce que font les Gardiens à ceux qui s’attribuent à tort leur protection.

     

    — Précisément ! Et compte sur moi pour faire tourner l’information. S’il s’avère que tu t’es payé ma tête, je m’assurerai que tu aies tout le loisir de le regretter.

     

    Jonathan ne répond rien. Déjà parce qu’il ne veut pas qu’Elios devine combien sa promesse l’inquiète, mais surtout parce que la peur lui paralyse la langue.

     

    La vitre tintée remonte et Elios disparaît de sa vue. Franck le relâche, mais non sans lui avoir asséné un dernier coup. Comme il ouvre la portière avant et prend place sur le siège passager, les elfes noirs se dispersent pour regagner leur propre véhicule.

     

    Après leur départ, Jonathan s’empresse de passer son chemin.

     

    Tout en massant les côtes et en songeant combien il a eu de la chance, il comprend que son temps est compté. Soit il fait rapidement ses preuves auprès d’Elyza, afin de lui prouver que tout lycanthrope qu’il est, il n’en demeure pas moins digne de confiance, ou bien… la prochaine fois qu’Elios lui mettra la main au collet, on le retrouvera quelque part, la peau tuméfiée de coups et le corps criblé de balles en argent.

     

    Erwin Doe ~ 2017

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