• Ombre, épisode 1 : Partie 10

    Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

     10

    Avec l’arrivée de la nuit, le temps s’est considérablement rafraîchi. Mais contrairement à la plupart des passants, Elyza ne porte ni écharpe, ni manteau, leur préférant une simple veste. En vérité, voilà un moment maintenant que le froid n’a plus beaucoup d’emprise sur son corps, si ce n’est en cas de chute critique des températures, où elle peut s’accorder quelques frissons et, surtout, beaucoup de grognements.

    Il est tout juste vingt-deux heures et la grande majorité des Naturels locaux ont regagné la sécurité de leur habitat. L’heure est aux Surnaturels, mais aussi à la petite criminalité Naturelle et à un tourisme qui n’a fait que croître, au fur et à mesure que l’autorité des Brigades s’imposait sur ce territoire.

    Le quartier qu’elle traverse est de ceux qui ne s’animent qu’une fois la nuit tombée. Les commerces ne fermeront pas avant le petit jour et, bras dessus, bras dessous, des couples s’arrêtent devant les vitrines, gloussant parfois à la vue de spectacles inattendus.

    Au sein de ce tourisme virulent, beaucoup ne sont là que dans le seul but de trouver l’aventure. On les reconnaît facilement à leur regard enfiévré, mais aussi aux airs canailles qu’ils s’efforcent d’arborer, ou à leur désinvolture aussi factice que peu convaincante.

    Si la plupart repartiront sans qu’on ait agressé un seul de leurs cheveux, ils retrouveront les leurs avec la certitude triomphante d’avoir échappé à mille et un dangers. Seul un faible pourcentage, en vérité, connaîtra de véritables désagréments, car détroussés, victimes de quelques prostituées habituées à arnaquer le gogo, sinon de crapules.

    Mais si la criminalité existe bel et bien au sein de ce quartier, celui-ci se donne surtout des allures dangereuses. On offre au touriste ce qu’il est venu chercher : à savoir la compagnie de rebuts de la société, principalement Surnaturels. Et les récits qu’il fera de son excursion en terres « barbares » ne manqueront pas d’émoustiller ses proches en manque de sensations fortes, qui finiront tôt ou tard par venir traîner leurs savates dans le coin. Un petit jeu auquel le clan vampirique local est non seulement le meilleur, mais aussi le grand gagnant.

    Fort de son expérience quant aux moyens les plus lucratifs d’attirer le chaland, il a permis à ce quartier, autrefois parmi les plus pauvres, de s’enrichir, mais aussi de bénéficier d’une forme de sécurité.

    Car depuis que les vampires sont devenus les maîtres des lieux, les petites frappes et autres délinquants ne s’y risquent qu’avec prudence, conscients que plus d’un avant eux ont disparus de la circulation pour y avoir provoqué des troubles. Ce sans qu’on ne parvienne jamais ni à remettre la main sur leur cadavre, ni encore moins sur leurs agresseurs. Bien entendu, chacun ici connaît l’identité des coupables, mais sans preuves, difficiles de les incriminer et peu importe qu’ils soient Surnaturels.

    Au final de quoi, on impute le plus gros des problèmes de violence aux touristes, plutôt qu’à la mauvaise graine locale. Les arnaques, par contre, foisonnent, mais s’avèrent souvent trop subtiles ou trop bien orchestrées pour que les plaintes soient fréquentes.

    Elyza connait ce quartier comme sa poche. Elle y a suffisamment traîné pour être sensible au moindre de ses changements, aussi infime soit-il. Et c’est cette familiarité qui lui permet de noter la présence un peu trop visible d’elfes noirs.

    Les mains enfoncées dans les poches, elle en suit quelques-uns du regard et en reconnait deux ou trois. Le fait que des elfes noirs soient présents sur cette partie du territoire n’a rien de surprenant en soi. On rencontre cette sorte de Merveilleux à tous les coins de rue une fois la nuit tombée. Ce qui l’est, en revanche, c’est que les visages qu’elle identifie sont sous contrat avec la meute locale. Et ça, ça ! Ça, elle peut affirmer que ça pue drôlement.

    L’espace d’un instant, elle hésite à aller les aborder, mais songe qu’elle aura du mal à en tirer quoi que ce soit. Ils sont d’un naturel méfiant et suffisamment fidèles à Elios pour ne pas moufter, même sous la menace d’être envoyés quelques jours au frais, histoire de leur remettre les idées en place. Non ! Mieux vaut se renseigner auprès de personnalités plus malléables.

    Reprenant sa route, elle finit par repérer la voix de celui qu’elle cherche et se dirige dans sa direction. Face à la façade d’un établissement, une petite estrade, sur laquelle est perché un rouquin armé d’un haut-parleur. Il harangue la foule, lui promet une expérience hors du commun, une exhibition de Monstrueux, les plus belles Merveilleuses jamais vues, approchez, approchez, car les places sont limitées !

    De petite taille, il a les cheveux bouclés, les yeux verts et des tâches de rousseur qui jurent sur sa peau bien trop blafarde. Une connaissance vampirique qui répond au nom de Philibert.

    — Hé ! fait-il en abaissant son haut-parleur. N’est-ce pas la Gardienne que je vois là ? Ça faisait un moment, dis donc !

    — Salut Phil. Toujours rabatteur, à ce que j’vois ?

    Son interlocuteur écarte les bras.

    — Qu’est-ce que j’y peux si William n’arrive pas à m’encadrer ? Je suis pourtant pas son pire élément. Je travaille dur, moi, pas comme certains qui se la coulent douce derrière leur bureau. Mais tu crois que ça suffit ? Rien du tout ! Tiens, s’il le pouvait, je suis sûr qu’il me chasserait.

    — On se demande bien pourquoi…

    Philibert prend un air blessé et porte une main à l’emplacement de son cœur.

    — Héla ! Tu vas pas t’y mettre toi aussi ? Je te rappelle que c’est en partie de ta faute s’il m’a dans le collimateur. (La surprise apparaît sur son visage.) Attends un peu ! Mais c’est vrai, ça ! (Comme la méfiance gagne son expression, il s’enquiert :) Qu’est-ce que tu me veux ?

    Satisfaite qu’il comprenne aussi vite, Elyza lui offre un large sourire.

    — Un petit service à te demander… rien de bien méchant… juste quelques renseignements.

    La panique submerge son interlocuteur, qui jette un regard inquiet autour de lui.

    — Sans moi ! William me le fera payer s’il apprend que je t’ai encore rencardé sur nos affaires.

    — Je t’ai même pas encore dit ce que je voulais…

    — Peut-être, mais je te connais. Si tu viens me trouver, c’est certainement pas pour que je te file des infos sur les elfes du quartier voisin. Non, rien à faire, je marche pas !

    Les lèvres d’Elyza prennent une courbe cynique.

    — Tu sais quoi ? Tu fais drôlement bien de me causer d’elfes, parce que c’est justement eux qui m’intéressent. Et pas n’importe lesquels, hein ? Ceux de chez Elios. Me dis pas que t’as pas remarqué qu’ils grouillent dans le coin !

    Comme elle plonge son regard dans celui du vampire, celui-ci vacille, avant de se reprendre. À son tour, il lui offre un sourire qui dévoile des crocs un peu trop longs.

    — Qu’est-ce que tu vas encore t’imaginer ? On manque d’elfes noirs, en ce moment. Les clients en raffolent, alors quand on est un peu à court, Elios nous envoie quelques gars.

    — C’est ça ! Sacré associé, Elios, hein ? Le cœur sur la main, toujours prêt à faire un geste. Z'avez jamais pensé à lui demander de vous faire des exhibitions de lycanthropes ? Non parce que ça, sérieux, ça devrait drôlement plaire à vos pigeons !

    Philibert détourne le regard, juste le temps d’encaisser le sarcasme et de se modeler un visage intéressé.

    — Hé ! Mais tu sais que c’est une sacrée bonne idée, ça ? Faudrait que j’en parle à William, tiens. Je suis sûr que ça va lui plaire.

    — C’est bon, Phiphi, arrête ton char.

    — Elyza, je te l’ai déjà dit, mais ta manie de raccourcir les noms est énervante. Il faut vraiment que tu arrêtes avec ça !

    Elle lui donne une tape sur l’épaule.

    — J’y penserai ! En attendant, fais-moi le plaisir de cracher ta pilule. Je connais Elios mieux que vous tous. Pas du tout le genre à envoyer ses gars jouer les phénomènes de foire, encore moins gratos. Il a une image à tenir, tu piges ?

    — Je sais que tu n’y penseras pas. Tu n’y penses jamais. À chaque fois, tu me dis que tu le feras et tu continues quand même.

    — Ça s’appelle essayer de noyer le poisson, Phil.

    Philibert ouvre la bouche pour protester, hésite, puis la referme. Finalement, un soupir lui échappe.

    — Écoute…, dit-il en se penchant dans sa direction. C’est nos affaires, d’accord ? Ça ne concerne absolument pas l’Ordre, alors…

    — Laisse-moi le privilège d’en juger, le coupe Elyza, ce qui fit naître une lueur d’agacement dans le regard de son interlocuteur.

    — Tu vas jamais me foutre la paix, hein ? crache-t-il en se redressant.

    — Tu me connais ! Avoir les autres à l’usure, c’est ma spécialité.

    Une spécialité que Philibert a souvent eu à expérimenter. Sans doute un peu trop au goût de sa victime, mais franchement, Elyza n’en éprouve aucun remord. C’est de sa faute, après tout. Il faut toujours qu’il joue aux fortes têtes, à croire qu’il est incapable d’apprendre de ses erreurs.

    — Tu me mets dans une situation pas possible…

    Elle hausse les épaules.

    — Qu’est-ce que tu préfères ? Me dire ce que je veux entendre et avoir la paix, ou bien que j’aille baver chez William à propos d’un petit malin qui s’amuserait à faire les poches aux clients ? Entre nous, je pense pas que sa seigneurie apprécierait d’apprendre que ses problèmes de pickpocket sont une infection interne.

    Elle voit la fureur embraser le regard de Philibert et son visage se crisper en un masque hostile. Les mains dans les poches, elle hausse un sourcil, l’air de dire qu’elle attend. Mais malgré son apparente décontraction, elle reste sur ses gardes, prête à s’éloigner en cas de problème. Car tout avorton qu’il puisse être, Philibert n’en demeure pas moins l’heureux détenteur d’une force supérieure à celle de n’importe quel Naturel. Et le problème, avec les vampires, c’est leur perte de contrôle. Brutales, involontaires, mais dévastatrice.

    Philibert finit néanmoins par prendre sur lui. Plus calme, quoique toujours tendu par l’exaspération, il siffle :

    — Combien de temps est-ce que tu vas me faire marcher avec ça ? Ça remonte à quatre ans. J’ai changé depuis !

    — Changé, mais pas complètement arrêté… à ce que j’en sais.

    Le regard de Philibert se fait lourd de reproche. Toutefois acculé, il capitule :

    — Bon, écoute… si tu me promets de…

    — Je promets rien du tout. Accouche !

    — T’es vraiment chiante, tu sais ça ?

    Puis, après s’être assuré que personne ne fait attention à eux, il se penche de nouveau dans sa direction et lui souffle :

    — D’accord, c’est bon, je vais te raconter. Mais pas ici ! Je vais demander à prendre une pause. Va m’attendre à l’arrière, je te ferai entrer par la porte de service.

    Erwin Doe ~ 2017

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