• Ombre : épisode 1 - Partie 11

    Épisode 1 : l'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    11

    Philibert ne tarde pas à venir lui ouvrir. D’un regard, il s’assure qu’aucun témoin ne se dissimule dans l’arrière-cour minable où il lui a demandé de patienter, avant de se déplacer sur le côté pour lui permettre d’entrer.

    Le couloir qui l’accueille est sombre. De la musique et des applaudissements leur parviennent de la salle principale. Des sifflements et quelques vivats les accompagnent.

    — Les affaires ont l’air de marcher…

    Philibert, qui ouvre une porte, lui répond :

    — Y a pas à se plaindre. On a récupéré deux nouveaux artistes. Des frangins de type Monstrueux. Leur numéro est plutôt apprécié.

    — Des Monstrueux, tu dis ?

    Ils passent dans une petite salle de repos mal chauffée et pour l’heure déserte. Ça sent le tabac froid, mais aussi la mauvaise hygiène. Ici et là, des vêtements abandonnés, jetés aux quatre coins de la pièce avec quelques canettes vides.

    — Des Trolls, pour être exact. Si tu voyais ce que ces mecs-là sont capables d’avaler, t’en reviendrais pas ! Tiens, par exemple, ils te prennent un bloc de métal gros comme mon poing et…

    — Hé, Phil ! Lâche un peu ton boniment, tu veux ? J’suis pas là pour ça. (Puis, après une seconde d’hésitation :) Attends voir… maintenant que tu m’y fais penser, c’est vrai que ces bestioles-là ont une sacrée force dans la mâchoire ! (Ses yeux s’étrécissent en même temps qu’elle songe que ce serait trop beau.) Rafraîchis-moi la mémoire… c’est pas capable de changer de forme, hein ?

    D’étonnement, Philibert hausse les sourcils. Un zeste de méfiance s’allume au fond de son regard.

    — Pas à ma connaissance, non. Pourquoi ?

    Sans lui répondre, Elyza jette un œil aux affiches qui décorent les murs. Aux côtés des anciens artistes qui ont fait la réputation de l’endroit se mêlent quelques petits nouveaux, qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de chopper pour un entretien entre quatre yeux.

    Sur l’une des annonces les plus récentes, deux créatures identiques. Des monstres imposants, à la peau d’un vert boueux et aux mâchoires disproportionnées. Des ventres gras, mais des épaules et des bras musclés. Leurs oreilles sont en pointe et la touffe de cheveux qui se dresse sur leurs crânes déplumés ressemble à de la mauvaise herbe.

    — T’occupes ! dit-elle en revenant à lui. Passe plutôt à la suite.

    Avec une grimace contrariée, Philibert se laisse tomber sur l’un des canapés et porte la main à l’intérieur de sa veste. Il en sort un étui à cigarette et bougonne :

    — Si t’étais un peu plus aimable, peut-être que les gens auraient davantage envie de collaborer avec toi.

    — Si j’étais plus aimable, vous chercheriez à en profiter. Tu crois que je vous connais pas, dis ? (Puis, comme il ne répond pas, se contentant de lui offrir sa tête des mauvais jours :) Alors, ces elfes ?

    Avec un grognement, Philibert se plante une cigarette au coin des lèvres et fait craquer une allumette.

    En tant que mort-vivants, les vampires ne respirent pas… ou du moins, n’en ont plus besoin pour survivre. De fait, le tabac, qui les force à faire fonctionner plus que de raison leurs poumons, ne les intéresse pas. Philibert fait figure d’exception. Un vieux travers qui, selon lui, doit lui venir de son existence de Naturel.

    — On a eu un problème, commence-t-il en expirant un nuage de fumée. Des… choses nous ont attaqués.

    — Des choses ? Quelles choses ?

    — Ben, justement… on n’en sait trop rien.

    — Va falloir être un peu plus précis, Phiphi…

    Il hausse les épaules et, tandis qu’elle le fixe, il laisse tomber les cendres de sa cigarette dans un cendrier déjà trop encombré.

    — Je vais avoir du mal. Tu vois, j’étais pas là quand ça s’est produit et ceux qui ont assisté au carnage n’ont pas été capables de nous en filer une description bien précise. Selon eux, ça ne ressemblait à rien de connu… des sortes de bestioles marrons, avec de grosses têtes et des yeux incandescents.

    — Je pige pas… pourquoi ces trucs vous auraient attaqués ?

    Elle s’est à son tour allumé une cigarette. Une main enfoncée dans une poche, elle continue de le fixer, attentive au moindre signe d’entourloupe de sa part. D’un mouvement de la main, Philibert disperse la fumée qui stagne devant ses yeux.

    — Apparemment, ils s’intéressaient aux cadavres. On nous en livrait de nouveaux quand ces saloperies ont déboulées. Deux ou trois grosses bestioles, à ce qu’il paraît. Elles se sont jetées sur le corbillard et ont voulu embarquer son chargement. Une chance, on a réagi à temps et les corps s’en sont tirés sans une égratignure… de notre côté, on peut pas en dire autant.

    — Des morts ?

    — Pas cette fois-là, non. Des blessés. Assez grièvement, mais tous ont survécus. William a dû verser un sacré pot-de-vin aux types de la morgue pour qu’ils évitent d’ébruiter l’affaire.

    Et connaissant l’importance qu’a pour le clan leurs affaires avec les services mortuaires Naturels, elle devine que William s’est montré plus que généreux.

    Les liens entre les morgues locales et les vampires remontent à un petit moment déjà, à une époque où ceux-ci n’avaient pas encore transformé le quartier en attrape touriste. Soucieux d’être perçus comme des citoyens – presque – modèles et non comme les prédateurs qu’on voit trop souvent en eux, ils avaient travaillé en collaboration avec le C.E.S pour obtenir le droit de se charger de la préparation des morts en vue de leur dernier voyage. Et pour seul payement, le sang des défunts. Le reste, que ce soit la veillée funéraire ou la crémation, restent entre les mains des organismes Naturels.

    Bien entendu, l’idée eut du mal à passer. Beaucoup de mal, même, et seul l’acharnement du C.E.S. lui avait permit de triompher.

    Malgré tout, la population Naturelle apprécie peu de laisser ses morts entre les mains de Surnaturels et les tient à l’œil. Si le clan a jusqu’à présent échappé aux scandales, ce grâce à son travail non seulement exemplaire, mais surtout quasiment gratuit, il suffirait qu’un seul cadavre disparaisse, ou revienne à sa famille avec quelques morceaux en moins, pour que c’en soit fait de sa réputation.

    — Continue, dit-elle.

    Philibert se gratte l’arrière du crâne.

    — En fait, c’est après la seconde attaque qu’on a décidé de faire appel à la meute. Ce genre d’histoire, c’est un peu leur rayon… je veux dire… se débarrasser d’un ennemi encombrant, tout ça… enfin bref ! À la seconde attaque, donc, ces machins se sont pointés avec du renfort et ont cherché à forcer les portes de notre entrepôt. On est parvenu à les chasser, mais pas sans pertes. Trois morts de notre côté, dont un qu’ils ont enlevé encore vivant.

    « William a pas attendu pour réagir. Il a contacté aussitôt Elios qui a envoyé des gars à lui pour pister les fuyards. J’étais là quand ils sont arrivés… tu aurais dû voir leurs tronches ! J’ai bien cru qu’ils allaient se barrer fissa et nous laisser régler ça par nous-mêmes. (Il se tapote le nez.) L’odeur. Les lycanthropes ont un odorat sacrément développé et nos agresseurs puent comme pas permis. (Il tire sur sa cigarette.) C’est quand je les ai entendus se plaindre que j’ai reniflé moi aussi. Pouah ! J’ai jamais senti un truc pareil ! Une véritable infection !

    Au fond d’Elyza, quelque chose fait « tilt ». Est-il possible que… ?

    — Malheureusement, ils n’ont pas réussi à les retrouver. Ils les ont pistés un petit moment, puis l’odeur a disparue. Comme ça ! Tout ce sur quoi ils sont parvenus à mettre la main, ce sont les restes du pauvre type embarqué avec eux. Dévoré… ! On a presque rien pu récupérer de lui. (Il frissonne et sa main, celle qui tient la cigarette, tremble un peu.) Un vampire, bordel ! Depuis quand c’est possible, ça ?

    Pour un vampire, se retrouver dans la position d’une proie potentielle est forcément désagréable. Il est toujours douloureux de se voir rappeler qu’on n’est peut-être pas les têtes de gondole de la chaîne alimentaire.

    — Depuis, ils les recherchent. Les elfes noirs patrouillent dans le secteur avec l’ordre d’intervenir si ces machins devaient attaquer notre clientèle vivante. Tu comprends ? Ça serait sacrément mauvais pour nous si ça devait se produire.

    — Et la première attaque date de quand ?

    Sans déceler la note d’agacement qui perce dans la voix d’Elyza, Philibert lève les yeux au plafond, comme si cela l’aide à mieux réfléchir, et répond :

    — Je dirais… attends… un peu plus d’une semaine.

    Le sourire qui apparaît sur les lèvres de son interlocutrice suinte le mauvais augure.

    — Et bien entendu, pas un seul d’entre vous n’a jugé utile de venir m’en informer ?

    Philibert sursaute si violemment qu’il en laisse tomber sa cigarette.

    — Bon sang, Elyza ! s’exaspère-t-il en la ramassant avant qu’elle ne mette le feu à la moquette. Je t’ai dit que ça ne te concernait pas !

    — Je veux que ça me concerne ! Tu te rappelles que c’est arrivé sur mon territoire, mhh ?

    — Écoute…

    — Et qu’en cas d’intrusion de Surnaturels potentiellement dangereux, vous êtes tenus de m’avertir ? C’était pas dans notre accord, ça, peut-être ?

    — Si, mais…

    — Mais quoi ? Vous avez pas respecté vos engagements, Phiphi, et ça, j’suis pas censée l’accepter !

    — Bon, écoute… d’accord, on n’a pas été très réglos sur ce coup. Il n’empêche que je maintiens que ça ne te regarde pas ! Jusqu’à preuve du contraire, le rôle des Gardiens n’est pas de nous défendre, nous, Surnaturels. Et même si c’était le cas, de toute façon, personne ne voudrait de vous ici. Mais ce n’est pas le seul problème… (L’espace d’un instant, il hésite à poursuivre.) Il y a également que si tu t’en mêles, alors Théodore aussi.

    Les sourcils d’Elyza se haussent.

    — Et ?

    — Et ce n’est pas possible ! Théodore n’appartient pas à notre clan. Et puis tu sais bien ce qu’on pense des gars comme lui : on ne veut pas avoir affaire à eux !

    En réponse, Elyza lui adresse un regard noir qui le fait se tortiller. Il se tasse même un peu, dans l’attente d’un coup qui ne vient pas. À la place, Elyza se penche en avant et écrase sa cigarette dans le cendrier.

    — Je vais te dire, Phil. Si un jour j’apprends que l’un d’entre vous s’est amusé à lui manquer de respect, je le brise en deux. Pigé ?

    Philibert tire nerveusement sur son mégot avant de répondre :

    — Quand il vient, on se contente de le servir. Il paye, il prend, il se tire. Ça s’arrête là. Il te l’aurait dit, non, si on lui avait joué un sale coup ?

    Non, et c’est bien là le problème. Théodore ne dit jamais rien. Quand bien même chercherait-elle à lui tirer les vers du nez qu’il s’obstinerait à rester muet. Bien qu’ils soient amis, il reste Surnaturel et considère lui aussi que certaines choses ne la concernent pas… elle, la représentante de l’Ordre et de la société Naturelle.

    — Je vais aller rendre une petite visite à son altesse, décide-t-elle. Mais t’inquiète, je lui dirai pas que t’as moufté.

    Philibert esquisse un pauvre sourire.

    — Même si tu ne lui dis rien, il le saura de toute façon.

    Le plus triste étant qu’il a sans doute raison.

    Erwin Doe ~ 2017

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