• Ombre, épisode 1 - Partie 12

    Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    12

    Quand Théodore arrive dans la rue du crime, il a presque le sentiment de se trouver dans une ville fantôme. Le drame a produit sur les esprits une aggravation des paranoïas, en poussant la plupart à se retrancher chez eux dès le coucher du soleil. Seuls quelques hommes se risquent encore à mettre un orteil hors de chez eux. On a le gosier sec et la volonté de gagner le bistro du coin, pour échapper à un cadre familial souvent jugé étouffant, ou peu stimulant. Mais pas question d’y aller seul. Trop dangereux, par les temps qui courent ! Alors, on s’empresse de rejoindre les voisins, tout aussi désireux de mettre les voiles, et on met le cap sur le débit de boissons le plus proche.

    Mais même en groupe, on évite de sortir désarmé. En tout cas, c’est ce qu’en déduit le vampire en croisant un trio de courageux, dont il ne manque pas d’attirer les regards. Son apparence frêle, déjà, ne peut qu’éveiller leur suspicion. Car pour oser s’aventurer seul à l’extérieur, avec une constitution comme la sienne, il faut forcément dissimuler quelque chose. Le pas des hommes se ralentit et les visages se crispent. L’un est blafard, les autres dégagent une hostilité teintée de panique et on s’écarte de son chemin pour ne pas avoir à le frôler. La main d’un des types se porte à l’intérieur de son manteau, sans doute pour se poser sur le manche d’un couteau ou la crosse d’un pistolet. Il peut en voir un deuxième palper ses poches, quand il les dépasse.

    Dans son dos, le trio marmonne et s’interroge. Lycanthrope ? Vampire ? Et s’il s’agissait de la saloperie responsable du massacre ? Néanmoins, personne n’a le courage de venir s’assurer de son identité et l’on s’empresse plutôt de passer son chemin en accélérant l’allure. D’une main, Théodore rejette les boucles qui lui volent devant le visage et se détend. Devoir se confronter à des Naturels est la dernière chose qu’il souhaite.

    Derrière les rideaux et les volets de la plupart des habitations, de la lumière brille encore. Il peut parfois y percevoir du mouvement, comme on entend ses pas résonner dans la rue. Des doigts écartent délicatement les voilages, pour jeter un œil à l’extérieur. Le voisinage est sur ses gardes et il a conscience qu’il lui sera difficile d’enquêter dans le quartier cette nuit. Il se demande d’ailleurs s’il ne doit pas craindre qu’un de ces spectateurs indésirables ne se décide à appeler les Brigades… juste au cas où. Encore une fois, son apparence, sa solitude, jouent contre lui et l’on doit déjà se concerter sur ce qu’il convient de faire.

    Il s’arrête et perçoit le grincement d’une porte. Une voix féminine, paniquée, chuchote une supplication. Théodore jette un regard par-dessus son épaule et découvre, debout sur son paillasson, un individu massif en marcel, qui le fixe avec agressivité. Dans sa main, un long morceau de bois, comme une canne de marche. Une arme de fortune qu’il serre si fort que ses jointures en ont blanchi. Il peut distinguer en partie la silhouette de sa femme, près de lui, qui tend ses petites mains dans sa direction. Elle le presse de rentrer, de ne pas commettre de folie ; que c’est trop dangereux et qu’ils feraient mieux d’appeler les autorités.

    Théodore et l’homme soutiennent le regard de l’autre un moment, sans bouger, sans qu’un mot ne soit échangé. Finalement, le vampire hausse les épaules et reprend sa route. Des pas le suivent, mais la voix de la femme se fait plus aiguë, plus pressante que jamais. Les pas s’arrêtent, pour retourner d’où ils sont venus et la porte claque.

    La tension de Théodore est montée d’un cran. Décidément, les Naturels sont bien plus sur les nerfs que ce à quoi il s’attendait. Impossible d’espérer s’attarder encore longtemps. Il lui faut régler au plus vite ce pourquoi il est venu, avant l’arrivée d’une cavalerie qu’il devine à présent imminente.

    De nouveau, il s’arrête et tente d’évaluer son état. Son énergie lui semble bonne, il s’est nourri avant de partir et il se sent suffisamment stable pour user de ses facultés vampiriques sans craindre de dérapage brutal. Il lève les yeux en direction du ciel étoilé, le temps que son esprit se calme et, d’un coup, disparaît dans les ombres. Il se fond dans leur masse, ne réapparaissant seulement aux yeux du monde que quand celles-ci prennent brusquement fin, pour disparaître de nouveau dans les suivantes. Ainsi, ses pas deviennent non seulement inaudibles, mais il se déplace plus vite, a presque le sentiment de ne plus posséder de corps qui l’entrave.

    La maison du crime, enfin. Il la reconnaît aux bandes rouges qui la barricadent encore, mais surtout à l’odeur qui s’en dégage. Bien qu’il ne respire pas, elle frappe sa sensibilité exacerbée, agresse ses sens déjà fragiles et à fleur de peau, le poussant à s’arrêter à l’ombre d’une habitation. La puanteur du carnage est entêtante, violente. Au sang se mélange celle de la terreur des victimes, celle de leurs entrailles, également. Il en a presque le vertige. Trop de sang… beaucoup trop de sang a coulé ici.

    Il porte une main à sa bouche et ferme les yeux. Ça a été une erreur de proposer son aide à Elyza… si tôt… et surtout sur une affaire comme celle-ci.

    Dans sa poitrine, son cœur s’est remis à battre et il peut l’entendre pulser à ses oreilles. La fièvre monte en lui et ses joues le chauffent. Un voile passe devant son regard et les ténèbres dans lesquels il se fond semblent s’abattre sur sa vision.

    Quand il reprend contenance, il est en sueur et chancelle. Son dos vient rencontrer le mur derrière lui et il reste là, sans oser faire le moindre geste. Il remarque alors qu’il n’est plus seul, face à l’habitation. Un individu se tient à présent entre lui et la façade, les mains enfoncées dans ses poches et lui tournant le dos. L’autre ne bouge pas pendant au moins une bonne minute, ses cheveux et la fourrure du col de son manteau balayés par la brise froide qui souffle.

    Finalement, un couinement échappe à l’inconnu, qui tourne vivement le visage de côté en se pinçant le nez entre deux doigts. Dans ce profil congestionné par l’inconfort, Théodore reconnaît celui de Jonathan. La surprise est telle qu’il manque de perdre sa concentration et de quitter les ombres. Qu’est-ce qu’il fiche ici, celui-là ? Elyza lui a pourtant dit qu’elle lui avait donné sa soirée !

    À quelques distances de là lui parvient le résonnement d’un moteur. Jonathan tourne les yeux dans cette direction et un pli soucieux vient lui barrer le front. Théodore se redresse, certain que les ennuis approchent. Il hésite d’ailleurs à se révéler à Jonathan pour lui demander les raisons de sa présence ici, quand l’autre se met soudainement à courir. Trop surpris pour réagir, le vampire le voit prendre la poudre d’escampette avec la même précipitation que s’il était poursuivi et disparaître entre deux bâtiments. Une attitude pour le moins suspecte, qui le laisse un moment pantois.

    Car enfin, il ne peut pas avoir deviné l’identité de ceux qui approchent et, quand bien même, en quoi cela devrait-il l’inquiéter ? Les Brigades ne peuvent rien contre un Naturel, aussi louche soit-il. Qui plus est, c’est un Surnaturel que l’on recherche pour ce crime, alors…

    Tout en se demandant ce que l’autre peut bien avoir sur la conscience pour réagir ainsi, et si cela risque de leur attirer des ennuis, à lui comme à Elyza, Théodore regarde approcher les phares du véhicule. Sa curiosité le titille. A-t-il encore une chance de rattraper le fuyard ? Sans doute que non et c’est bien dommage, car il aurait aimé savoir où il compte se rendre ensuite. D’ailleurs, s’il ne veut pas perdre les prochaines heures à s’expliquer auprès des Brigades, quant aux raisons de sa présence ici, il ferait mieux d’imiter Jonathan.

    Non pas que de simples Naturels puissent deviner sa présence au sein des ombres, mais l’odeur continue de le malmener et il n’aura sans doute bientôt plus la force de se maintenir invisible. Son regard se porte une dernière fois en direction de l’habitation. Il aurait au moins aimé aller y faire un tour, que son déplacement n’ait pas totalement servi à rien, mais il doit y renoncer. Certain qu’il ne tiendra pas le choc, une fois à l’intérieur.

    Alors, et bien que navré de s’en retourner bredouille, il reprend sa route en sens inverse, ombre parmi les ombres, au moment où le véhicule sombre des Brigades s’arrête à sa hauteur et que deux agents en sortent pour inspecter les environs…

    Erwin Doe ~ 2017

    Revenir à la catégorie

    Aller à : Partie 11 / Partie 13

     

    Licence Creative Commons
    L'Ombre qui dévorait un cadavre de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
    Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://erwindoe.eklablog.fr/contact.


    Tags Tags : , , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :