• Ombre, épisode 1 : Partie 13

    Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    13

    C’est à l’écart des rues les plus animées que l’on trouve les quartiers du clan. Car si ses occupants sont les heureux propriétaires d’un parc d’attraction pour touristes, ils n’en restent pas moins vampires et, comme tous ceux de leur espèce, tiennent à leur intimité plus qu’à n’importe quoi d’autre.

    Entre eux et le reste du territoire, une rue tient lieu de frontière. On peut s’y déplacer sans craindre qu’un vampire soucieux de sa tranquillité ne vienne vous chercher des poux. Néanmoins, le visiteur de passage a tout intérêt à tenir compte des différents avertissements placardés le long de murs, et qui l’enjoignent à rester éloigné des ruelles alentours, sous peine de mauvaises surprises.

    Une mise en garde efficace sur le tout venant, mais beaucoup moins en ce qui concerne Elyza…

    En tant que gardienne de ce territoire, celle-ci a la fâcheuse manie de faire comme si tout ceci ne la concernait pas, ce qui a pour chic d’exaspérer le service de sécurité et de pousser William au bord de la crise de nerf. Ce soir, toutefois, pas besoin d’aller asticoter tout ce petit monde directement dans les entrailles de son terrier, car à cette heure, elle sait pouvoir trouver son homme dans un établissement proche et ouvert au public.

    Elle s’arrête devant une devanture en briques, illuminée par des lampes murales situées un peu au-dessus de la porte. Plus haut, une enseigne fixée à une barre métallique grince doucement. Elle annonce : Bureau ouest. Et sur l’écriteau placardé à la droite de l’entrée : « Pensez à donner votre sang », suivi d’une grille de tarifs et d’horaires.

    Elle laisse tomber son mégot à terre et l’écrase, avant de pénétrer dans l’établissement. Une petite salle d’attente silencieuse la reçoit, qui sent l’eau de javel. Au centre, deux rangées de sièges, placées dos-à-dos. Vides – un spectacle tristement familier. Dans le fond, une porte close, donnant sur la pièce des prélèvements. Sur sa droite, un bureau d’accueil. La secrétaire a tourné les yeux vers elle et la fixe de la même façon qu’elle contemplerait un insecte particulièrement nuisible. Derrière elle, une seconde porte, qu’un écriteau désigne comme donnant sur le bureau de la direction.

    La femme n’a toujours pas dit un mot. Elle a les cheveux châtains, qu’elle coiffe en chignon. Des yeux marrons, qu’un trait de crayon noir fait ressortir. La peau blafarde, presque translucide et une constitution fragile donnant l’impression qu’un simple coup de vent pourrait la briser. L’espace d’un instant, Elyza peut lire de l’hostilité dans son regard. La seconde d’après, un sourire vient étirer les lèvres de la secrétaire, en même temps que ses traits se détendent, dans une expression faussement accueillante.

    — Gardienne, la salue-t-elle. Que puis-je faire pour vous ?

    Dans son ton, plus la moindre trace d’animosité, pas même de mépris. Rien qui ne laisse entendre que sa visite est aussi agréable que la morsure d’un roquet vicieux. Elyza ne s’en laisse pas pour autant compté et c’est avec un sourire tout aussi hypocrite qu’elle s’approche.

    — J’ai besoin de voir votre supérieur.

    — Malheureusement, j’ai peur que ce ne soit pas possible. Vous comprenez, monsieur William est très occupé et… pourquoi ne pas plutôt prendre rendez-vous ?

    — Toujours la même rengaine, hein ? Désolée pour lui, mais il faudra qu’il laisse de côtés ses petites affaires pour me recevoir. J’ai besoin de le voir cette nuit ! (Et, avec un geste en direction de la porte clause :) Je connais le chemin.

    Elle n’a pas besoin d’en dire plus, car l’autre sait bien qu’en cas de nouveau refus, elle passera cette porte de gré ou de force, pour s’imposer au maître du lieu. De quoi causer de sérieux soucies à son employée, William n’étant pas du genre à pardonner ce type d’incompétence.

    — Je vais voir s’il peut vous recevoir, s’empresse de lui répondre son interlocutrice.

    Comme elle disparaît dans la pièce voisine, Elyza enfonce les mains dans les poches de sa veste. Ses doigts jouent un moment avec le carton son paquet de cigarettes et elle doit se faire violence pour ne pas s’en griller une ; un panneau derrière l’accueil signalant au visiteur qu’il est strictement interdit de fumer dans les locaux. Enfin, la femme revient et annonce :

    — Monsieur William va vous recevoir, Gardienne.

    Puis, avec un petit sourire d’excuse :

    — Néanmoins, il n’a pas beaucoup de temps à vous consacrer.

    — Et il compte sur mon savoir-vivre pour ne pas lui en faire perdre davantage, pas vrai ? Ça va, je connais la chanson !

    Elle passe derrière le bureau et, au moment d’entrer dans la pièce voisine, dit :

    — On raconte que vous avez subi des attaques dernièrement ?

    Elle n’a pas le plaisir de voir l’expression de son interlocutrice vaciller. Pas même une fraction de seconde. Toujours aimable, l’autre lui répond simplement :

    — J’imagine que nous en serions les premiers informés, si tel était vraiment le cas.

    Pour tout commentaire, Elyza hausse les épaules et passe dans le bureau en refermant la porte derrière elle.

    Une large pièce, que réchauffe un feu de cheminée. Un bureau en bois sombre, massif, qui en impose, face à deux larges fenêtres, devant lesquelles on a pour l’heure tiré des rideaux épais. S’y trouve installé un homme au dos droit et aux petites lunettes rondes, qui ajoutent à son air sévère. Peut-être a-t-il vraiment été myope de son vivant. Aujourd’hui, néanmoins, il ne devrait plus en avoir l’utilité, le statut vampirique ayant pour bénéfice de réparer ce type d’imperfection. Elyza sait d’ailleurs que les verres n’ont aucune correction et ne sont là que pour lui donner un genre.

    Bien que numéro deux du clan, c’est aujourd’hui lui qui le dirige, et ce depuis que Maureen a découvert les plaisirs de la drogue elfique, pour ne plus jamais en ressortir. Une dépendance qui la rend instable, végétative la plupart du temps et dont il se murmure que William n’est pas étranger.

    Il a les cheveux courts, d’un châtain foncé, ainsi que les yeux noirs. Des lèvres fines, pincées et le nez en pointe. Il croise les mains et, d’un geste sec du menton, lui désigne les deux sièges qui lui font face.

    — Vous savez, nous sommes d’honnêtes citoyens, Gardienne. Il m’étonne donc que vous mettiez autant de zèle à venir nous importuner.

    — Vous avez choisi de vous rapprocher de la meute, William, lui répond-elle en s’installant dans un siège en cuir, deux fois trop large pour elle. Elle croise les jambes en angle droit et ajoute : Il fallait vous attendre à ce genre de désagréments.

    Et puis, si le clan Maureen était aussi respectable que William aime le prétendre, jamais il ne se serait lié à Hélios.

    — Vous remuez le couteau dans la plaie ! C’est vrai, la meute nous a causé quelques torts par le passé, mais… je crois que nous avons su prouver que nous n’étions en rien liés à ses activités.

    — Prouvé est bien grand mot, mais je ne suis pas là pour ça.

    À nouveau, elle tripote son paquet de cigarette et se mord la lèvre. Inutile de lui demander la permission d’en allumer une, elle sait qu’il refusera. Et si elle ne se montre pas toujours aussi obéissante, elle préfère ne pas se mettre William à dos tout de suite. Un soupir lui échappe et son interlocuteur s’étonne :

    — Ah non ?

    — Non. (Elle serre le poing et se force à refouler son besoin de nicotine.) Pour commencer, je suis là parce que ma petite enveloppe n’a pas été livrée ce mois-ci. Et vous savez que je n’aime pas qu’on essaye de m’entuber, William… encore moins quand il s’agit d’argent !

    Difficile de dire si l’expression de surprise qui se peint sur les traits de William est feinte ou non. Ses sourcils se haussent et il décroise les mains.

    — Vous êtes sûre ?

    — Certaine !

    — Alors il ne peut s’agir que d’une erreur. Vous me connaissez : j’ai horreur des mauvais payeurs.

    Près de lui, un interphone. Comme il appuie sur le bouton d’appel, un grésillement se fait entendre, suivi d’une voix féminine :

    — Oui, monsieur William ?

    — Il semblerait que l’enveloppe de la Gardienne n’ait pas été livrée ce mois-ci. Veuillez me l’apporter et trouvez-moi le nom de celui qui en avait la charge. (Puis, à l’intention d’Elyza :) Ça ne devrait pas être long.

    — J’espère que vous n’allez pas me faire le coup à chaque fois !

    William redresse le dos et une franche indignation vient crisper son visage. Drapé dans sa dignité bafouée, il rétorque :

    — Nous avons toujours respecté notre part du contrat, Gardienne !

    — Et il me sort ça sans hésiter, c’est le plus beau ! Toujours, William, vous êtes bien sûr ? Parce que moi, j’ai en mémoire deux ou trois saloperies que vous m’avez joué par le passé… y a même une rumeur qui circule en ce moment… comme quoi qu’on aurait voulu forcer vos portes… une sale affaire ! On parle même de morts et pas du côté adverse. (Un sourire en coin vient étirer ses lèvres.) Charmantes créatures, hein ?

    William se laisse doucement aller contre le dossier de son siège et forme une pyramide de ses mains. À la courbe de sa bouche, on devine sa contrariété. Son regard, lui, a quelque chose de menaçant.

    — La rumeur, vous dites ?

    — Ouais… la rumeur !

    — Décidément, Philibert devient un vrai problème.

    Au tour d’Elyza de hausser les sourcils, dans une expression de surprise parfaitement simulée.

    — Qui ça ?

    — Je vous en prie, Gardienne, ne vous moquez pas de moi ! Nous savons tous les deux que Philibert a quelques soucis de discrétion… mais je pensais m’être montré suffisamment clair à ce sujet avec lui.

    — Du genre en me laissant coûte que coûte dans l’ignorance ? Bien tenté, William, mais vous avez oublié de tenir le même discours aux elfes qu’on vous a envoyé en renfort. Pas très causants, ces types-là, mais quand on sait où appuyer…

    L’espace d’un instant, William se contente de la fixer, aussi immobile qu’une statue. Puis il brise sa pyramide et, d’un doigt, repousse ses lunettes en arrière.

    — Les elfes, vous dites ?

    — Ouaip !

    — Je ne vous crois pas. Ces gens sont d’une loyauté à toute épreuve. Enfin, passons… vous savez pour notre petit problème… soit ! Ça devait arriver tôt ou tard. J’avais seulement espéré que ce ne serait qu’une fois l’affaire réglée.

    — Je ne vous savais pas aussi optimiste, vraiment !

    William émet un claquement de langue agacé. Son expression s’assombrit un peu plus et, à cet instant, elle songe qu’elle n’aimerait pas être dans la peau de Philibert quand son supérieur lui mettra la main dessus. Même, elle se sent désolée pour lui. Pas au point d’en perdre le sommeil, mais… quoiqu’on puisse en dire, elle a un minimum de cœur.

    — Pourquoi toujours chercher à compliquer les choses ? On a sûrement dû vous le dire, mais cette histoire ne vous concerne en aucune façon.

    — C’est plutôt vous qui les compliquez, Wil' ! (L’abréviation le fait ciller, mais il ne proteste pas.) Que vous le vouliez ou non, c’est mon territoire ici, j’en suis la Gardienne. Tout ce qui s’y magouille me concerne forcément de près ou de loin.

    — Non, là, c’est vous qui faites fausse route. Le rôle de l’Ordre se limite à protéger les Naturels, pas à se mêler de nos accrochages avec d’autres Surnaturels. Je crois d’ailleurs que c’est la raison pour laquelle nous vous payons, Gardienne, pour que vous ne veniez pas mettre votre nez dans nos affaires !

    — Et c’est là où vous avez tout faux ! Vous me payez pour pas que j’aille cafter à l’Ordre toutes vos petites combines, rien de plus. Parce que si j’avais balancé ne serait-ce que le quart des problèmes que vous me causez, y a longtemps que ce territoire serait retourné sous sa domination. Pas sûr, d’ailleurs, qu’à l’heure actuelle, y aurait encore beaucoup de Surnaturels pour voir ça. (Son point s’abat sur l’un des accoudoirs, tandis qu’elle ajoute :) Vous auriez dû me prévenir ! Les affrontements entre Surnaturels ont presque toujours des répercussions sur le reste de la population. Premièrement, je suis donc tenue de m’en mêler et, deuxièmement, nous avions un accord : vous êtes censé me signaler la présence de tout Surnaturel potentiellement dangereux qui viendraient traîner ses sales pattes dans le coin.

    Une tirade inutile, car l’expression de William demeure butée.

    — Je continue de penser que tout ceci ne vous concerne en aucune façon. Il est certain que l’on cherche à nous nuire et, qui qu’ils soient, nous finirons par leur remettre la main dessus… mais sans votre aide.

    Elyza pousse un soupir. Bon… puisqu’il le prend comme ça !

    — Wiwi, commence-t-elle.

    Elle tire son paquet de cigarette et, comme son apparition ne provoque pas même un sourcillement, elle en place une entre ses lèvres.

    — Mon pote !

    Puis elle sort une petite boîte d’allumettes et la secoue… tchac ! Tchac ! Manque de chance, là non plus, elle n’a pas le plaisir de surprendre le moindre changement dans l’expression de l’autre. Pas le plus petit tressaillement. Il a retrouvé son calme froid et paraît inébranlable. Tant pis pour lui ! Elle fait craquer une allumette, allume tranquillement sa cigarette, avant de conclure :

    — Vous savez que je n’en resterai pas là.

    Elle caresse l’idée de pousser la provocation jusqu’à poser les pieds sur le bureau, mais, à vue de nez, elle a les jambes trop courtes. La seule et unique fois qu’elle en a eu l’occasion, William est entré dans une telle colère qu’elle a bien cru qu’il allait l’écharper. Depuis, il s’assure de placer les sièges visiteurs à distance suffisante du meuble, pour lui empêcher tout plaisir de récidive. Autant dire qu’elle attend avec impatience le jour où il se relâchera.

    — Et vous savez que je ne changerai pas d’avis, répond William en se levant. Maintenant, si vous le permettez, j’ai du travail qui m’attend !

    Et à la menace qui sourde dans sa voix, si subtile qu’il faut avoir l’oreille exercée pour la déceler, elle comprend que si elle s’obstine à squatter les lieux, alors il ne répondra plus de rien. Elle va donc pour se lever, avant de se raviser et de questionner :

    — Juste une dernière chose : quelles mesures comptez-vous prendre si vous ne parvenez pas à remettre la main sur ces créatures ?

    — Vous supposez que nous pourrions prendre des décisions dangereuses pour la population Naturelle ?

    — À vous de me le dire.

    Ce clan vampirique se targue d’être le plus sûr de toutes les Cités. Ses membres en tirent d’ailleurs une certaine fierté et il se raconte que les écarts sont sévèrement punis. Ses soupçons peuvent passer pour à la limite de l’injurieux, mais William n’est plus à ça près.

    C’est donc d’un ton courtois, mais glacial, qu’il répond :

    — Nous ne sommes pas des sauvages, Gardienne. Si ces créatures nous laissent en paix, nous en ferons de même de notre côté : Je ne permettrai pas que l’on réveille leur hostilité de quelque manière que ce soit !

    — Et dans le cas contraire ?

    — Dans le cas contraire… soyez assurée que je mettrai tout en œuvre pour les retrouver et aussi longtemps que cela n’aura pas de répercussion sur le reste de la population. Plus que tout, je ne tiens pas à attirer l’attention des Brigades : Il n’y a rien de pire pour les affaires !

    Au même instant, on frappe à la porte. La secrétaire se présente sur le seuil, une enveloppe bien rembourrée à la main.

    Erwin Doe ~ 2017

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