• Ombre - épisode 1 - Partie 5

    Ombre, épisode 1 : l'Ombre qui dévorait un cadavre

     

    5

     

    À son arrivée, il trouve stores et volets tirés, ce qui lui fait craindre d’être arrivé trop tôt. Il devine qu’Elyza a dû passer une partie de la nuit debout, à arpenter les rues de son territoire et, sans doute, dort-elle encore. Toutefois, l’écriteau qui pend derrière la vitre de la porte d’entrée le détrompe, celui-ci indiquant que les bureaux sont ouverts.

    Comme la veille, personne n’est là pour l’accueillir. Un peu gêné, il s’essuie les pieds sur le tapis. Une voix s’élève depuis la pièce voisine :

    — C’est toi Jonathan ?

    Comme la porte qui y mène est entrebâillée, il s’en approche et répond, sans oser l’ouvrir davantage :

    — Heu… désolé, je suis peut-être un peu en avance.

    — Au contraire, t’arrives pile-poil au bon moment ! Viens par ici, j’ai presque terminé.

    Il porte donc la main à la poignée et pénètre dans une large pièce, servant à la foi de séjour, de salle à manger et de salon. Ce dernier en occupe le centre et se compose d’un tapis, d’un fauteuil, ainsi que d’un canapé usés. Pour compléter le tableau, une table basse encombrée de journaux.

    Tout au fond, sur la droite, une porte donnant sur la cour. Face à Jonathan, un couloir sombre et, à sa gauche, une table et quelques chaises, près d’une porte close. Elyza, qui termine son petit déjeuner, l’accueille d’un hochement de tête. Dans sa main, une cigarette et, près de son coude, un cendrier aux trop nombreux cadavres.

    Non sans étonnement, il découvre également Théodore, assis à la droite d’Elyza. Il le salue, mais tout ce qu’il obtient se résume à un regard aussi froid qu’hostile.

    — Ma parole, t’es tombé du lit ou quoi ? lui lance la jeune femme en tirant sur sa cigarette. Faut croire que t’es motivé ! Du café ?

    Et d’un geste du menton, elle lui désigne la chaise qui lui fait face.

    — Sans façon, merci, lui répond Jonathan en s’y installant.

    — Et c’est que tu t’es encore mis sur ton trente-et-un ! T’sais, ton entretien c’était hier, je t’en voudrai pas si tu reviens à la normale maintenant.

    — Je pensais avoir fait simple…

    — Ah ouais ? Bah purée, on doit pas avoir la même notion de simplicité ! Mais écoute, tu fais comme tu le sens… juste, je dis ça, c’est parce que dans notre métier, ses fringues, on les garde jamais bien longtemps en bon état… à la première emmerde, on a toutes les chances de les foutre à la benne aussitôt de retour chez soi !

    À l’idée d’abîmer ses précieux costumes, Jonathan sent le sang se retirer de son visage. Car s’il y a bien quelque chose de précieux, pour un lycanthrope, c’est sa garde-robe. Les siens y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux, d’autant que celle-ci fait leur réputation. Un lycanthrope ne possédant pas les moyens de se vêtir convenablement n’attire pas facilement le respect de ses pairs.

    — Je n’avais pas pensé à ça… je porterai quelque chose de plus adapté la prochaine fois.

    Bien que l’idée de revêtir l’affreux costume découvert au fond de sa malle lui donne déjà de l’urticaire. Quoiqu’il en dise, il n’est pas certain de pouvoir s’y résigner.

    Théodore, tout en conservant son mutisme, le fixe avec une intensité qui le met rapidement mal à l’aise. Dans l’expression du vampire, il lit un il ne sait quoi qui le trouble. Il préfère éviter son regard et l’ambiance, déjà lourde, ne tarde pas à devenir étouffante.

    Elyza, par contre, lui semble tout à fait détendue. Elle termine tranquillement son café et a écrasé sa cigarette dans le cendrier, où elle continue de produire une longue volute de fumée. Jonathan a presque l’impression qu’elle ignore Théodore.

    Comme le silence s’éternise, un peu plus terrible à chaque seconde, il se tourne finalement vers le vampire. Ses lèvres, d’abord, se pincent, puis il questionne, dans l’espoir de briser un peu la glace :

    — En arrivant, je me demandais pourquoi les volets étaient encore tirés… tu ne dors donc pas la journée ?

    Bien qu’il ne soit que neuf-heures du matin, la chose peut se comparer à une nuit blanche déjà bien entamée pour son interlocuteur. Malheureusement, ce dernier ne semble pas décidé à faire le moindre effort. Car si la veille il a au moins daigné lui adresser la parole, ce matin-là, il se contente de l’ignorer avec tout le mépris dont il est capable. Sa réaction agace Jonathan, qui n’insiste pas. De son côté, Elyza se permet un sourire goguenard.

    — On les laisse fermés la plupart du temps… tu sais, des fois qu’il y aurait du grabuge ! Déjà qu’il est lent à sortir de son sommeil, alors si en plus il peut pas se défendre… par chez nous, on appelle ça une cible facile. Un coup de barre, un rayon de soleil et paf ! On n’en parle plus. (Et comme Théodore lui adresse un regard noir, son sourire s’élargit, tandis qu’elle porte sa tasse à ses lèvres.) Mais aujourd’hui, c’est spécial : Il tenait absolument à t’accueillir !

    Le sursaut outré de Théodore la fait ricaner.

    — Moi j’dis qu’il y a de l’amour dans l’air, ajoute-t-elle avec un clin d’œil à l’adresse d’un Jonathan perdu.

    — Ça suffit, Elyza ! s’emporte le vampire. Tu sais parfaitement pourquoi je tenais à l’attendre ! (Pointant un doigt en direction de Jonathan, il ajoute :) Et je reste convaincu que ce serait une erreur de l’engager. Renonce à cette idée !

    Le désigné ouvre la bouche pour protester, mais Elyza se montre la plus rapide. Sans délicatesse, elle repose sa tasse vide sur la table et répond :

    — Et moi je t’ai dit que je veux d’abord voir ce qu’il vaut.

    — Même si nous savons tous les deux que ce sera une perte de temps ?

    — Mon pauvre Théo ! Faut vraiment que t’arrêtes de nous croire sur la même longueur d’onde.

    Ce qui a au moins pour effet de moucher Théodore. Vexé, celui-ci s’enfonce dans un silence plus hostile que jamais. Jonathan peut presque sentir son agressivité prendre corps et venir le harceler. Il porte la main au nœud de sa cravate et tire dessus, comme s’il manque d’air et cherche à la desserrer.

    Toujours à son aise, Elyza l’informe :

    — Sur ce, on va pas trop tarder nous deux. Une petite scène de crime à visiter. J’espère que tu te sens d’attaque ?

    En vérité, pas vraiment, mais ce n’est pas non plus comme s’il a le choix. À cette heure, Elios doit déjà répandre son poison autour de lui et il ignore combien de temps il faudra à la rumeur pour remonter jusqu’aux oreilles d’Elyza.

    Comme elle se lève, il l’imite et questionne :

    — On est sûr que les coupables sont des Surnaturels ?

    — Il semblerait… en tout cas, c’est l’opinion des Brigades.

    — Qu’est-ce que je vais avoir à faire ?

    — Rien ! Contente-toi de regarder et de ne surtout toucher à rien ! Tu enregistres tout ce que tu vois et si quelque chose te semble pas net, tu me fais signe. (Puis, avec un geste de la main en direction de la table.) Je te laisse débarrasser, Théo.

    Et sans attendre de réponse, elle ouvre la porte donnant sur les bureaux…

    Erwin Doe ~ 2017

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