• Ombre, épisode 1 - Partie 6

    Épisode 1 : L’Ombre qui dévorait un cadavre


    6

    Le drame a pour cadre un quartier ouvrier, à cette heure déserté par plus de la moitié de sa population. Au moment où les Brigades étaient alertées, les uns se levaient ou se préparaient pour rejoindre les bancs de l’école, tandis que les autres avaient depuis longtemps quitté la chaleur de leurs draps, pour satisfaire aux exigences d’un travail souvent dur et mal payé. Quant au dernier tiers, composé surtout de femmes au foyer, il s’adonnait à ses activités quotidiennes, parfois sur le son d’une radio, souvent sur les pleurs et les appels d’enfants en bas âge.

    Dans la rue du crime, la plupart des ménagères ont gagné le pas de leurs portes, où elles se réunissent en petits groupes aux chuchotements de conspirateurs.

    Leur arrivée provoque une certaine agitation au sein de ces entités bourdonnantes. Les regards se font plus acérés, les commérages plus rapides et Jonathan comprend combien il est chanceux que sa lycanthropie ne puisse être discernable à l’œil nu. Il n’ose imaginer quel effet celle-ci aurait eut sur cette ambiance où la terreur se mêle avec un peu trop de force à la colère.

    Près de la maison du crime stationnent plusieurs véhicules. Peinture noire et portières blanches, où s’exhibe un logo : le loup hurlant des Brigades Spéciales.

    De taille modeste, l’habitation est faite de briques rouges et ne comporte qu’un étage. Sur le pas de la porte, un homme en faction. L’individu porte l’uniforme sombre de sa profession, aux épaulettes aussi blanches que ses gants. Un grand type à la moustache fournie et au début d’embonpoint, bien plus proche de la quarantaine que de la trentaine.

    Comme Elyza et Jonathan s’avancent dans sa direction, il fronce les sourcils. Elyza, qui ne le reconnaît pas, fait signe à Jonathan de rester en retrait. Puis elle s’approche et dit, en désignant la porte :

    — Je rentre.

    Comme s’il cherche à l’impressionner, l’agent se redresse de toute sa taille.

    — Les civils n’ont rien à faire ici, jeune fille !

    — L’imbécile ! Tu ne vois pas mes deux ombres, là ?

    L’homme baisse les yeux en direction de ses ombres, dont l’une semble gratifiée d’une vie propre. Il reporte son attention sur Elyza, qui le fixe, puis sur ses ombres, puis sur Elyza de nouveau. Mais quelque chose le dérange. Sans doute l’apparence de son interlocutrice ne colle-t-elle pas avec l’idée qu’il se fait d’une représentante de l’Ordre. Sous sa caboche, les deux images refusent de fusionner. Elles se repoussent, s’échinent à nier l’évidence et c’est finalement la suspicion qui l’emporte. Son visage s’empourpre, sa moustache frétille de colère et, avec l’expression de celui à qui on ne la fait pas, il déclare, catégorique :

    — Ce n’est pas un lieu pour les enfants ! Allez, ouste, merdeuse ! Fiche-moi le camp !

    Lui répond un large sourire de la part de la merdeuse en question.

    La suite se passe trop vite pour que ni Jonathan, pas plus que la victime, n’aient le temps de réagir. Un cri de douleur éclate. Celui que produisent des cordes vocales quand un genou est violemment frappé par une chaussure à grosse semelle.

    Une bordée de jurons plus tard, un homme et une femme font leur apparition sur le perron et trouvent l’agent en train de sautiller sur une jambe, l’autre maintenue entre ses mains. Elyza termine d’allumer sa cigarette et lève une main en guise de salut.

    — Comment va, Bébert ?

    L’interpellé – un grand type rasé de près, aux cheveux poivre et sel et à l’allure quelque peu négligée – la dévisage.

    — Gardienne, la salue-t-il sèchement, avant de se tourner vers son subordonné sautillant. Marcel ! Et si tu arrêtais de te donner en spectacle ? Belle image pour les Brigades, franchement !

    — Je sais pas comment vous les formez, vos gars, mais faudrait songer à revoir votre programme !

    Le dénommé Marcel cesse de gémir et tente de se tenir à peu près convenablement. Ce qui, en équilibre sur une seule jambe, n’est pas très convaincant.

    — Ce qu’il y a à revoir, Gardienne, c’est votre comportement. Je ne suis pas censé accepter que vous frappiez mes hommes.

    — Et moi je ne suis pas censée accepter qu’ils me manquent de respect, ni qu’ils essayent de me barrer le chemin… qui est aussi celui de l’Ordre, hein, je te le rappelle. Un petit nouveau, j’imagine ?

    Son interlocuteur ferme les yeux et se pince l’arête du nez entre deux doigts. La femme derrière lui, une brune aux cheveux très courts et à la peau noire, porte elle aussi l’uniforme des Brigades. Un simple agent, tout comme le collègue Marcel, contrairement à Barnabé qui a déjà du galon.

    — Il n’est pas chez nous depuis une semaine. Je l’avais pourtant prévenu de votre visite.

    — Tu lui as dit à quoi je ressemblais, au moins ?

    — J’avais autre chose à penser, figurez-vous…

    — C’est pourtant pas la première fois que ça arrive, lui rappelle Elyza en secouant la tête. Faut que j’en estrope combien pour que tu finisses par comprendre ?

    Barnabé pousse un soupir et rouvre les yeux. Il a le visage émacié et des yeux gris. Son allure générale est celle d’un homme que la vie n’a pas épargné. Les épaules tombantes, la gabardine trop large pour son gabarit, il désigne l’habitation d’un geste de la tête.

    — On a trois victimes : deux adultes et un enfant.

    — Et les coupables ?

    Il hausse les épaules.

    — Des Surnaturels, c’est tout ce qu’on sait. Et vu le peu qu’ils nous ont laissé, impossible d’être catégorique quant à l’espèce concernée.

    Puis son regard se porte en direction de Jonathan, qui se tient toujours en retrait.

    — Qui est-ce ?

    Elyza lui adresse un coup d’œil par-dessus son épaule et lui fait signe de s’approcher.

    — Mon assistant.

    — Je pensais avoir eu Théodore au téléphone…

    — C’était lui. Mais vu qu’il m’est pas bien utile de jour, j’ai dû embaucher du renfort.

    Une nouvelle qui ne semble pas du goût de son interlocuteur, bien qu’il n’émette aucun commentaire.

    — Vous voulez vraiment qu’il entre avec nous ?

    Elyza laisse tomber sa cigarette, qu’elle écrase sous sa semelle.

    — Il est là pour se former. (Et à l’intention de Jonathan :) Si tu sens ton petit-déjeuner te remonter dans la gorge, essaye d’aller le rendre dehors.

    Comme quatre paires d’yeux se braquent sur lui, dans l’attente d’une réponse, Jonathan se crispe et bredouille :

    — Heu… je… je ferai de mon mieux.

    Ce qui ne paraît pas satisfaire son public, celui-ci l’imaginant déjà en train de leur saloper la scène de crime. Une erreur, bien sûr, car Jonathan ne craint pas la vue du sang. Du reste, et comme beaucoup de Surnaturels, il a connu quelques tableaux insoutenables.

    L’odeur, en revanche, pourrait lui poser problème. Ils n’avaient pas encore atteint l’habitation, qu’il pouvait déjà la sentir. Infecte, écœurante, violente et bestiale. Elle malmène son odorat développé.

    — Dans ce cas…, soupire Barnabé, avant de les inviter à le suivre.

    À peine ont-ils pénétré à l’intérieur que Jonathan pousse un couinement de surprise et se pince vivement le nez. Il règne sur les lieux l’odeur du sang, des entrailles, mais aussi de la peur, auxquelles se mélange une autre, nettement plus agressive et puissante.

    Elyza, qui se pince aussi le nez, lui décoche un regard, avant de suivre Barnabé en direction du salon. Là, d’autres membres des Brigades s’activent et, entre deux flashs d’un appareil photo, on s’interpelle. Un homme manque de les bousculer à leur entrée et passe dans le couloir. Jonathan s’écarte sur le côté, puis s’avance dans la pièce.

    Il s’agit d’un salon tout à fait commun, si l’on exclue le sang qui imbibe le canapé et la moquette. On en trouve également des traces sur les murs et les meubles, où il forme des constellations brunâtres. La table basse est renversée, mais hormis ces quelques détails, l’endroit n’a pas subi de dégradations. En fait, le plus terrible reste le sang, tout ce sang qui forme une tâche impressionnante au milieu de la pièce.

    C’est presque comme s’il n’y a pas eu de confrontation, comme si les victimes n’ont pas vraiment cherché à se défendre ou à fuir, comme si tout s’était déroulé ici, à l’emplacement de cette souillure macabre.

    Deux hommes s’affairent autour, leur matériel de photographie en main. Les flashs des appareils ne cessent d’illuminer l’horreur sanguinolente qui s’exhibe au pied du canapé, incarnation de ce qu’il reste des victimes. Quelques os, parfois brisés, d’autres fois rongés, quelques lambeaux d’entrailles, également, et de peau, qu’on peut voir pendre à la table basse ou écrasés aux murs. Rien de plus. Les agresseurs, quels qu’ils soient, devaient posséder une mâchoire puissante, suffisamment en tout cas pour réduire les os en miettes et, surtout, les crânes dont il ne reste pas la moindre trace – à l’exception de dents égarées.

    Elyza s’est approchée des restes, qu’elle inspecte en écoutant d’une oreille les explications de Barnabé. Au milieu de son discours, elle le coupe pour questionner d’une voix de canard :

    — Des signes de lutte ailleurs ?

    — Non. (Barnabé a dissimulé le bas de son visage derrière un mouchoir.) Ni ici, ni là-haut. L’enfant a sans doute été tuée dans son sommeil.

    — Et les parents ?

    — On suppose qu’ils n’ont pas eu le temps de réagir.

    — Les voisins ?

    — N’ont rien vu, rien entendu.

    — Et merde !

    — Et pas de signe d’effraction non plus. Soit ils étaient inconscients au point de ne pas fermer leur porte à clef, soit ils ont fait entrer de plein gré leur agresseur.

    Puis, avec un signe du menton en direction du couloir :

    — Vous voulez voir la troisième victime ?

    — Ouaip ! En tout cas ce qu’il en reste.

    Suivi d’Elyza, Barnabé quitte la pièce. Jonathan ne les imite pas. Toute son attention accaparée par les vestiges du carnage, il sent gronder en lui sa partie animale. Son état second est toutefois davantage dû à la puanteur ambiante, qu’à sa conscience de prédateur.

    — John ? Hé ! Qu’est-ce que tu fous ?

    Il lui faut quelques secondes pour saisir que c’est à lui qu’on s’adresse. Avec un haussement de sourcils, il se tourne vers Elyza. Son regard absent la traverse, comme si elle n’existe pas, avant que sa conscience ne daigne redescendre sur terre. Il secoue la tête, porte une main à son front et, contrarié de s’être laissé aller, la rejoint.

    — Dis donc, tu tires une de ces tronches ! lui fait-elle remarquer. T’es sûr que tout va bien ?

    Pour toute réponse, Jonathan grimace. Il a du mal à parler, la tête lui tourne et ses yeux irrités larmoient. Tout en sortant son paquet de cigarettes, Elyza lui dit de sa voix de canard :

    — Tu peux aller prendre l’air, si tu veux. J’en ai pas pour très longtemps.

    Une proposition qu’il aurait préféré pouvoir refuser. Malheureusement, il sent que son corps ne tiendra plus le choc très longtemps. Trop d’odeurs… beaucoup trop d’odeurs. Il faut qu’il sorte de là !

    — Si ça ne te fait rien…, répond-il d’une voix tout aussi comique que celle de son interlocutrice.

    D’un signe de tête, elle lui signifie que ça lui est égal. Puis elle lui envoie une tape sur le bras et va rejoindre Barnabé, qui l’attend sur les premières marches d’un escalier. Après leur départ, Jonathan se retrouve seul dans le hall d’entrée.

    N’y tenant plus, il se précipite à l’extérieur, manque de percuter l’agent Marcel, et gagne l’autre côté de la rue. Seulement alors, il cesse de se pincer le nez pour prendre de longues et avides goulées d’air.

    Erwin Doe ~ 2017

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