• Ombre, épisode 1 - Partie 7

    Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

    7

    Quand ils quittent le lieu du crime, les premiers journalistes font leur apparition. Avec eux, une foule de curieux qui va en grossissant, obligeant Barnabé à faire dépêcher des renforts sur place pour pouvoir continuer de travailler en paix.

    — Pour une première fois, tu t’en es plutôt bien tiré.

    Pour toute réponse, Jonathan se contente de lui offrir un sourire incertain. Elle continue :

    — Alors, tes impressions ?

    — Je ne sais pas… il y a quelque chose d’étrange là-dedans.

    — Ça tu peux le dire !

    — L’inspecteur… Barnabé, c’est ça ? Il n’a trouvé aucune trace d’effraction ?

    — Tu l’as entendu ! La porte était fermée à double tour, sa clef dans la serrure, pas de vitre cassée et aucun signe ou presque de lutte. À croire que ces zigues-là savent traverser les murs !

    — Les propriétaires ont pu leur ouvrir…

    — C’est l’opinion des Brigades. Le tout étant de savoir pourquoi ils l’ont fait. Tu te doutes bien que sur un territoire comme celui-ci, la nuit, les Naturels s’amusent pas à ouvrir leur porte à n’importe qui ! Et puis les lycanthropes, tout le monde connaît… on sait que c’est pas parce que ça ressemble à un Naturel que c’en est forcément un.

    — Alors c’est que leur visiteur a réussi à endormir leur méfiance. Peut-être une femme… ou bien un enfant… ?

    Elyza lui décoche un regard en coin.

    — Et pourquoi une nana ?

    — Heu… eh bien, commence-t-il, songeant qu’il s’aventure peut-être sur un terrain glissant. Il me semble que les femmes attirent moins les soupçons. En tout cas, en comparaison des hommes. Peut-être pas chez les Surnaturels, mais j’ai le sentiment qu’en ce qui concerne les Naturels, une femme ou un enfant sera davantage perçu comme une victime potentielle que comme danger.

    Un sourire sans joie vient étirer les lèvres de son interlocutrice. L’espace d’un instant, il croit l’avoir agacée, mais elle lui explique :

    — Les Brigades pensent pareil. Et je crois que c’est une bonne piste. T’as bien vu comment ça s’est passé, quand on est arrivés ? À cause de mon apparence, on m’a pas prise au sérieux… et crois-moi, c’est pas la première fois ! Alors imaginer que notre agresseur ait réussi à tromper ses victimes grâce à sa trombine… ça n’a rien de farfelu. Le truc maintenant c’est de découvrir avec quelle sorte de saloperie on va devoir se bastonner et ça… c’est une autre galère !

    — Est-ce que les Brigades ont une hypothèse ?

    Elyza hausse les épaules et plonge la main dans l’une des poches de sa veste. Elle en tire un paquet de cigarettes froissé.

    — Oh ça… elles en ont plein. Et moi aussi, si tu veux tout savoir. Et c’est ça le problème avec ce genre d’affaire : quand tu sais pas à quoi tu t’attaques, tout est possible. (Elle allume sa cigarette.) Je veux dire… nos coupables, là, ça pourrait tout aussi bien être des Monstrueux, que des Infernaux, des Infectés ou même des Féeriques. On a quatre groupes de Surnaturels, quatre ! Et de tous, y a que les Infectés dont on peut faire rapidement le tour : les lycanthropes et les vampires. Mais les autres… (Elle crache un nuage de fumée.) les autres, putain ! Qui peut savoir combien de saloperies ça renferme ? Le C.E.S arrête pas d’en découvrir.

    Autrement dit, le Centre d’Étude du Surnaturel. Les principaux opposants de l’Ordre et les premiers à avoir œuvré pour la cause Surnaturelle. En tant que lycanthrope, Jonathan a déjà eu affaire à leur organisme.

    — Cela dit, je pense pas qu’on ait affaire à des Féeriques. C’est pas leur genre… pas leurs méthodes du tout. Et puis… de ce qu’on en sait, ils ont pas trop la mâchoire, tu vois, pour bouffer du Naturel comme ça.

    — Dans ce cas… je pense qu’on peut aussi retirer les Infectés de cette liste.

    — Ah ouais ? Et pourquoi ça, Johnny ?

    Jonathan hausse les sourcils. Johnny ? Est-ce qu’elle vient vraiment de l’appeler Johnny ?

    — Heu… eh bien… c’est-à-dire…

    Avec un soupir intérieur, il décide de laisser couler et poursuit :

    — Je ne pense pas que des vampires puissent avoir fait ça. Sinon, nous aurions retrouvé des corps… en tout cas des restes un peu plus consistants. En général, ils se contentent de boire le sang de leurs victimes et même si certains apprécient la consistance de la chair, leur organisme ne leur permet pas d’en consommer beaucoup. Et puis, ils n’ont aucun attrait pour les os… ou les organes internes.

    — Je suis d’accord. Aucun vampire n’aurait pu faire un coup pareil, même si tout le clan s’invitait pour les festivités. Par contre, j’en dirais pas autant des lycanthropes. Les Brigades les ont classés en tête de leurs suspects.

    — C’est ridicule !

    Surprise par son ton, Elyza s’arrête pour le fixer. Jonathan déteste la moquerie qu’il peut lire dans son expression.

    — Ridicule, tu dis ? (Et, après un bref ricanement :) Et qu’est-ce qui te rend si sûr de toi, mon p’tit John ?

    Avec une longue inspiration, Jonathan ferme les yeux. Elle vient de le refaire… elle a encore écorché son nom. Il ne la fréquente pas depuis vingt-quatre que, déjà, elle se permet ce type de liberté.

    — Ce qui me rend si sûr, commence-t-il, en prenant le temps de bien articuler, c’est que les lycanthropes n’ont pas pour habitude d’attaquer leurs victimes chez elles. La grande majorité n’a même jamais goûté de chair Naturelle. Il n’y a que les plus isolés, et ils sont rares, à chasser pour se nourrir. Quant aux autres… ils vivent en ville ou à proximité. Elle leur fournit tout ce dont ils ont besoin.

    — C’est vrai que la plupart trouvent plus pratique d’aller faire ses courses au boucher du coin, reconnaît-elle. Mais t’oublies qu’ils conservent leur instinct de prédateur. Z’ont beau être devenus de sacrées feignasses, n’empêche que certains peuvent perdre les pédales.

    — Un fait qui ne concerne qu’une poignée d’individus, souvent déjà instables. (Le sujet est sensible et il s’efforce de ne pas laisser l’agacement transparaître dans sa voix.) La plupart du temps, la meute s’en débarrasse elle-même. Et puis, quel intérêt y aurait-il à attaquer une proie directement chez elle ? Si les lycanthropes ont le goût de la chasse, ce n’est pas de celle-là. J’ajouterai que si leur mâchoire est puissante, elle ne l’est pas au point de broyer les os de cette façon. Ils peuvent être rongés, brisés, mais pas engloutis. Et puis, ils ne touchent pas aux crânes, alors que ceux des victimes avaient disparus.

    Il note qu’une lueur satisfaite vient de s’allumer dans le regard de son interlocutrice. Elle tire sur sa cigarette.

    — Faut croire que tu m’as pas raconté de craques quand tu prétendais t’y connaître sur le sujet.

    — Tu pensais que je mentais ?

    — Non… mais j’avais pas non plus la preuve que tu te payais pas ma tête. Maintenant, si tu veux connaître mon opinion, je ne pense pas non plus que les lycanthropes soient dans le coup. Déjà parce que je connais la meute du coin et que c’est pas son genre du tout. Pas ses méthodes non plus. D’ailleurs, Barnabé non plus ne croit pas en sa culpabilité. Il la garde sous la main, parce qu’on sait jamais, mais il a suffisamment eu affaire à elle pour savoir à quoi s’attendre. Non, lui, il penche plutôt pour des lycanthropes extérieurs à ce territoire. Pas crédible une seule seconde et tu viens d’expliquer pourquoi…

    Jonathan lui adresse un regard de reproche.

    — Tu aurais pu commencer par là, non ?

    — Pour te gâcher le plaisir de te croire plus malin que moi ? Tu me connais pas encore assez ! Et puis je te rappelle que t’es en période d’essai. Faut bien que j’te teste !

    Pour sa part, il pense que c’est plutôt le plaisir de le voir passer pour un idiot qui la motive. Comme elle se remet en route, il la suit un moment en silence. Les mains enfoncées dans les poches, il rumine son agacement. Finalement, il s’enquiert :

    — Et l’Ordre ? Cet événement ne risque-t-il pas de lui servir de prétexte pour venir causer des problèmes ?

    Bien qu’Elyza soit plus petite que lui, ses jambes soutiennent un pas rapide qui lui permet de marcher en tête. Ses épaules se haussent et c’est sans se retourner qu’elle répond :

    — Qu’est-ce que ça peut te faire ? C’est pas comme si ça te concernait, hein ?

    — Non… enfin, si… tout de même ! Si nous sommes amenés à travailler ensemble, je risque d’avoir affaire à lui.

    Cette fois, Elyza daigne lui jeter un regard par-dessus son épaule. Sa cigarette coincée au coin des lèvres, elle reconnaît :

    — C’est vrai. Mais t’as pas de soucis à te faire : s’ils doivent venir emmerder quelqu’un, ce sera moi.

    — Oui, mais…

    — Allez, Johnny, te fais pas de bile ! Tu veux savoir si ce petit massacre risque d’attirer d’autres Gardiens ? Honnêtement, je pense pas. C’est pas la première fois que le meurtre de Naturels viendra faire les choux gras de la presse locale. T’sais, dans le coin, la criminalité est assez importante, alors… des trucs moches, ça arrive tous les jours. Bon, je te l’accorde, en général ça se passe soit entre Surnaturels, soit entre Naturels, mais je vais pas te dire que le croisement des deux n’arrive jamais. Alors ouais, tu peux être certain que l’Ordre va sauter sur l’occasion pour casser du sucre sur le dos des Surnaturels et de tous ceux qui travaillent à leurs côtés… le C.E.S, par exemple. Mais bon, c’est pas nouveau, hein ? Il fait ça à chaque fois ! Mais de là à imaginer qu’on lui donnera l’autorisation de venir foutre la merde… il en faudra bien plus !

    — Mais… et si ça devait se reproduire ? S’il devait y avoir d’autres meurtres ?

    — S’il devait y avoir d’autres meurtres, commence Elyza, d’une voix un peu traînante. Eh bien, ce serait déjà plus emmerdant. Je sais pas si t’es au courant, mais ce territoire est toujours en période d’essai. Du genre prolongé. Vingt ans que les Brigades s’y sont implantées. Quinze pour ma pomme. C’est pour te dire !

    — Pourtant, hasarde Jonathan, j’ai cru comprendre que la création des Brigades a permis de réduire considérablement la criminalité Surnaturelle.

    — Ouais… on peut dire ça… mais bon, c’est pas toute la vérité non plus.

    — Ah non ? s’étonne-t-il. Tu sais, je ne suis pas aux Cités depuis très longtemps et je connais mal l’histoire de ce territoire.

    Pour la seconde fois, Elyza s’arrête. Un sourcil haussé, elle l’observe. Le temps de quelques battements. Puis un sourire en coin sarcastique vient étirer ses lèvres.

    — Tiens donc ! Tu t’étais bien caché de me l’apprendre, celle-là !

    — Je… je te demande pardon ?

    — Ton statut d’immigré. Je me disais aussi que c’était bizarre, qu’un mec comme toi veuille travailler pour moi… fallait bien qu’il y ait un os quelque part !

    Bien que perdu, Jonathan devine que ça commence à sentir mauvais pour lui.

    — Je ne comprends pas… !

    — À d’autres, hé ! (Elle pointe sa cigarette dans sa direction.) Avoue que t’as même pas de papiers en règle ? T’es pas stupide, mon p’tit John, si c’était le cas, tu serais certainement pas venu me trouver. Ailleurs, y aurait toujours eu un risque pour qu’on cherche à contrôler tes papiers. Alors que moi… ils sont nombreux dans le coin à savoir que je suis pas trop regardante sur la question.

    Un frisson de panique lui remonte le long du dos. Elle n’a pas tort ! Il est vrai que sa permission de séjour arrive à expiration. Les Cités – cette mégalopole tentaculaire, titanesque, séparée du reste du monde par un mur d’enceinte aussi impressionnant qu’impénétrable… en tout cas pour l’honnête homme – n’ouvre pas facilement ses portes à ceux qui viennent y frapper. Encore moins aujourd’hui qu’à l’époque de son arrivée, il y a presque deux ans. En tant que lycanthrope, il a d’ailleurs dû passer par de nombreux chemins détournés afin d’obtenir son ticket d’entrée. Et surtout, se séparer d’une sacrée fortune…

    Tout en espérant qu’elle ne demanderait pas à voir ses papiers, il répond :

    — Je ne voulais pas te mentir.

    — Et en un sens, tu l’as pas fait. Tu t’es juste contenté de bien te la fermer. (Et comme Jonathan baisse la tête d’un air penaud, elle ajoute :) Allez, te bile pas ! Si tu me conviens, je ferai en sorte de régler ton problème. Et puis en attendant… (Elle tapote sa cigarette, avant de se la caler au coin des lèvres.) ça me fera toujours un moyen de pression !

    Sur quoi, elle reprend sa route, sans s’inquiéter de l’expression choquée de Jonathan. Après quelques secondes de battement, il secoue la tête et la rattrape. Il y a un silence, puis il se risque à revenir à leur conversation initiale :

    — Quand tu dis que ce n’est pas entièrement vrai… que l’action des Brigades a permis de réduire la criminalité de ce territoire. Qu’est-ce que tu entends par là ?

    — Simplement que les Brigades ne sont pas pour grand-chose dans la soi-disant paix locale. D’accord, la population Surnaturelle préfère avoir affaire à eux qu’à l’Ordre, mais… ça, tu vois ! Ça n’aurait p’t’être pas duré bien longtemps si je n’étais pas parvenue à m’imposer.

    — Ce que tu es en train de me dire… c’est que ce serait ta présence qui aurait permis cette paix ?

    — En un sens. Quand j’ai débarqué ici, les Brigades avaient amélioré un certain nombre de choses, c’est vrai. Mais c’était encore sacrément la merde et y avait un paquet de sales trucs qui menaçaient d’exploser. Et ça, elles pouvaient pas faire grand-chose contre… en tout cas pas avec leur position de l’époque. Moi, c’était différent.

    Jonathan ne répond pas. Hésite entre le rire et l’incrédulité. Même s’il veut bien croire que sa présence ait joué un rôle dans toutes cette histoire, il la trouve un poil prétentieuse.

    — Qu’est-ce qu’y a, Johnny ? T’es en train de te payer ma tête ?

    Le début de sourire qui étire ses lèvres disparaît et laisse place à l’agacement.

    — J’aimerais autant que tu ne m’appelles pas comme ça, dit-il.

    — Cause toujours ! Je te signale, qu’ici, c’est toi qu’es en position de faiblesse. Alors tiens-toi à carreaux !

    — Je ne voulais pas te vexer…

    — Parce que tu crois que c’est le cas ?

    — Ce que je veux dire c’est que… enfin, j’ai entendu parler de l’ancienne réputation de ce territoire. L’Ordre n’est jamais parvenu à arranger quoique ce soit ici. Au contraire, sa présence n’a fait qu’exacerber les tensions.

    À quoi Elyza répond d’abord par un reniflement méprisant, avant de laisser tomber son mégot.

    — C’est que t’en connais des choses, dis donc ! Et c’est vrai que l’Ordre n’est jamais parvenu à mater ce territoire. Il s’est donné du mal, pourtant. Plusieurs Gardiens y sont morts… ou sont toujours portés disparus pour certains. Ouais, les gens d’ici en ont sacrément bavé. Seulement…

    Son regard se braque sur Jonathan.

    — Seulement t’avise plus jamais de te foutre de moi ! T’étais pas là à l’époque, tu sais rien de ce qu’y s’est passé !

    Jonathan se le tient pour dit et bien qu’encore dubitatif, il n’insiste pas. Après un instant de silence, Elyza semble s’en satisfaire et hausse les épaules.

    — Cela dit, je dois reconnaître que les Brigades m’ont beaucoup aidée. Elles font du bon boulot ici, vraiment. Et ça, c’est une chance pour tout le monde.

    Puis elle marque une nouvelle pause. L’expression songeuse.

    — Même, je dirais que c’est surtout une chance que le C.E.S. ait autant de poids aujourd’hui. Ils ont pas mal d’alliés, mine de rien… des alliés puissants. Je sais pas si tu le sais, mais tous les princes ne sont pas du côté de l’Ordre. Et ça, tu vois, c’est sans doute pourquoi l’Ordre n’ait jamais parvenu à renverser l’équipe adversaire. Ils s’attaquent à du gros morceau. Sans compter que les Brigades commencent à faire leurs preuves et à ranger de plus en plus l’opinion de leur côté. Et pas seulement chez les Naturels !

    — Mais les Brigades ont été créées pour protéger les Naturels des Surnaturels, fait remarquer Jonathan. D’un sens, on ne peut pas dire que leurs positions soient très différentes de celles de l’Ordre.

    Ils ont atteint un petit square. Quelques badauds s’y promènent, mais rares sont ceux à s’y arrêter longtemps, que ce soit pour flemmarder, lire, ou même casser la croûte – le temps, décidément, ne s’y prête pas. Un vieil homme est tout de même assis sur un banc et jette des miettes à des pigeons voraces. Dans les rangs, ça roucoule et ça se bouscule. Quelques moineaux se mêlent à la fête et, profitant de leur petite taille, parviennent à se faufiler au milieu des groupes, avant de s’envoler avec leur prise. Du menton, Elyza désigne un banc voisin.

    — Ouais, t’as pas tout à fait tort, reconnaît-elle en s’asseyant. Les Brigades ont beau avoir été créées grâce au soutien du C.E.S., il n’empêche qu’elles ne dépendent pas de lui. En fait, on peut dire qu'elles se positionnent entre le C.E.S et l’Ordre. Alors ouais, c’est vrai qu’elles ne représentent pas la justice Surnaturelle. C’est vrai aussi que si un Naturel agresse un Surnaturel, elles n’interviendront pas… à moins que ça ne risque de dégénérer et de causer des problèmes à la population Naturelle. C’est pour ça que les Surnaturels, au final, continuent de se méfier d’elles. Ils le savent bien, qu’elles sont pas vraiment leur allié. Juste une nouvelle forme de surveillance. Cela dit… (Elle lève un doigt.) à choisir entre l’Ordre et les Brigades, tous te diront qu’ils préfèrent, et de loin, avoir affaire aux Brigades. Parce que pour le moment, elles doivent répondre à certaines exigences du C.E.S. si elles veulent continuer d’exister. Par exemple, le droit à un procès. Je veux dire, un vrai procès. Et pas seulement guidé par la main Naturelle. Alors ouais, des fois, t’as des peines de mort qui tombent, mais la plupart s’en tirent avec des amendes ou une peine de prison. Reconnaît que ça fait une sacrée différence avec la logique de l’Ordre et de son « coupable une fois, coupable toujours ».

    — Et toi, dans tout ça… où est-ce que tu te positionnes ?

    Parce qu’elle travaille avec un vampire, il sait déjà qu’elle est différente du reste de l’Ordre. Il sait aussi que la population Surnaturelle ne la déteste pas forcément. Alors oui, beaucoup s’en méfient, mais il n’a pas senti, chez ceux avec qui il a abordé le sujet, la haine que l'on voue en général aux Gardiens. Du reste, elle lui donne de plus en plus le sentiment d’être un électron libre. Suffisamment indépendante pour que, comme il le pense… ou plutôt comme le laisse supposer son regard noir, le même que celui de Théodore, elle ait accepté d’échanger son sang avec un vampire.

    Et c’est ce même regard sombre, où l’iris et la pupille ne forment qu’une seule et même entité, qui se tourne dans sa direction.

    — Et toi, Johnny, c’est quoi ta position ?

    Jonathan scille. Elle ajoute :

    — Je veux dire que depuis tout à l’heure, tu réagis pas forcément comme le tout venant Naturel. Tu t’intéresses aux Surnaturels, c’est ça ? T’as même pas l’air franchement hostile vis-à-vis d’eux. En fait, t’as tout d’une graine de recrue du C.E.S. (Puis, avec un sourire cynique.) Alors quoi, on a raté sa vocation ?

    — Hum…, commence-t-il. Oui… quelque chose comme ça, sans doute…

    Et comme elle le fixe, visiblement dans l’attente d’un développement, il se gratte l’arrière du crâne.

    — Pour faire simple, disons que comme mon voisinage a souvent été constitué de Surnaturels, je ne crois pas aux préjugés qui leur colle à la peau. En fait, j’ai tendance à penser que c’est une erreur de les voir comme des ennemis.

    Elyza opine du chef.

    — Ouais… s’bien ce que je dis : t’es fait pour travailler pour le C.E.S. ! Mais je pense qu’on va pouvoir s’entendre. Pour moi, tu vois, Surnaturels, Naturels, toutes ces conneries, je m’en balance ! Mon éducation m’a apprise à suspecter tout ce qui n’est pas Naturel. Mon expérience que, du côté Surnaturel comme Naturel, les cons sont en majorité. Et que dans le genre champion toutes catégories, on n’a rien fait de mieux que l’endoctriné de l’Ordre. Ça répond à ta question ?

    — Je n’en suis pas certain…

    — Bah ! Pour faire simple, mon boulot, c’est de régler les problèmes de ce territoire. Et si pour ça je dois pactiser avec tout le monde – le C.E.S., les Brigades, les Surnaturels et j’en passe, alors je le fais. Le reste, tu vois, ça me passe au-dessus de la tête.

    — Mais, ça te convient ? Je veux dire… si tu ne partages pas les positions de l’Ordre, pourquoi continuer à travailler pour lui ?

    Elyza glisse deux doigts dans le col de sa chemise et les enroula autour d’une chaînette qu’elle tire à l’air libre. Au bout de celle-ci, la pierre rouge où semble se mouvoir une ombre.

    — Tu sais ce que c’est ?

    Et comme Jonathan, d’un signe négatif de tête, avoue son ignorance, elle explique :

    — Ça, mon p’tit John, c’est ce qui nous permet à nous, Gardiens, de contrôler nos Ombres. Sans lui, c’est nous qui en serions les esclaves.

    « Maintenant, imagine que demain, j’envoie l’Ordre se faire foutre et que je décide de ne plus marcher dans ses combines. Selon sa loi, je devrais crever. Parce que, tu vois, dans notre société, celui qui se retrouve avec une Ombre en trop n’a pas d’autre choix que de servir l’Ordre. Et s’il se met en tête de refuser… alors, son Ombre lui est inutile. Il devient une sorte d’Infecté beaucoup trop dangereux pour être laissé sans surveillance.

    « Le problème c’est qu’on connaît pas trente-six solutions pour extraire une Ombre parasite du corps de son porteur : il faut le tuer. Et c’est seulement après ça que l’Ombre redevient captive de cette pierre, là, et qu’on peut la récupérer pour l’offrir au prochain volontaire. Voilà comment ça se passe, quand la vie est suffisamment garce pour te foutre entre les pattes de ces types-là.

    Là-dessus, elle laisse retomber son collier à l’intérieur de sa chemise et croise les jambes.

    — En fait…, hasarde Jonathan. Ce que tu essayes de me dire, c’est que tu n’as pas le choix ?

    En réponse, Elyza laisse échapper un bruit de gorge moqueur.

    — Hé, John ! Me fais pas dire ce que je n’ai pas dit : j’suis pas du tout en train de m’apitoyer sur mon sort. Parce que tu vois, qu’on le veuille ou non, on a toujours le choix. Je pourrais refuser leurs règles, je pourrais aussi me tirer d’ici et adopter le profil du fugitif. Mais je suis beaucoup trop égoïste pour ça. Je tiens pas seulement à la vie, tu vois, mais aussi à mon petit confort. Crécher je sais pas où, devoir me planquer, flipper qu’un Gardien me remette finalement la main dessus, tout ça… c’est pas pour moi ! Je suis pas devenue Gardienne sous la contrainte. C’est parce que je l’ai bien voulu !

    Au-dessus de leurs têtes, le ciel a commencé à se couvrir. De gros nuages s’amassent, signe avant-coureur d’une belle averse qu’aucun spécialiste n’avait prévue. Jonathan adresse un regard soupçonneux en direction de cette grisaille menaçante, quand une goutte s’écrase sur son nez.

    — Eh bin ! On dirait qu’on nous prépare encore du joli, là-haut, soupire Elyza en levant une main, comme pour y recueillir la bruine naissante. On ferait bien de pas trop s’attarder, si tu veux mon avis. (Puis, tournant les yeux vers Jonathan.) Alors, Johnny, qu’est-ce que tu décides ? T’as envie de continuer avec moi ou bien le spectacle de ce matin t’a définitivement refroidi ?

    — Je crois que la question ne se pose pas…

    — Ouais… ce serait con d’être foutu à la porte des Cités au premier contrôle, hein ? Surtout par les temps qui courent !

    Et comme il ne répond pas, les lèvres d’Elyza s’étirèrent en un large sourire.

    — 'fin, moi ça m’arrange ! J'ai justement un boulot à te refiler !

    Erwin Doe ~  2017

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