• Ombre - Episode 1 - Partie 8

    Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

    8

    De l’extérieur, le quartier général des Brigades Spéciales est un grand bâtiment grisâtre. Construit sur deux étages, des barreaux se dessinent à chaque fenêtre. Près de la porte à deux battants, un écriteau suffisamment discret pour qu’on puisse passer devant sans y prêter attention. Dessus, quelques mots : Brigades Spéciales – Bureau 1.

    En ce qui le concerne, Jonathan l’a bien en visuel. De l’autre côté de la rue, il hésite. S’imposer auprès de ce Barnabé, un inspecteur, alors qu’il n’est rien… et peut-être moins que rien… ça a quelque chose d’inconfortable, et même d’humiliant.

    La veille, Elyza lui a assuré qu’annoncer venir en son nom suffirait pour qu’on l’introduise dans le bureau du concerné. Et si d’aventure, il tombait sur un têtu, alors une petite gueulante permettrait – toujours selon ses dires – aux choses de rentrer dans l’ordre.

    « Simple comme bonjour, Johnny ! »

    Il la revoit encore lui tapoter le bras, sûre d’elle, et lui glisser un horaire où il aurait le plus de chance de coincer Barnabé. Néanmoins, il doute de parvenir aux résultats promis et n’estime qu’à quelques minutes le temps nécessaire à son interlocuteur pour le mettre à la porte.

    À supposer, bien entendu, qu’on le laisse approcher de l’inspecteur.

    Désireux d’échapper à cette corvée, Jonathan n’avait pas manqué de faire remarquer à Elyza qu’il lui suffirait d’un appel pour obtenir les informations désirées. Solution plus facile, mais aussi plus rapide pour tout le monde. Proposition qui avait reçu un refus catégorique. Par téléphone, lui avait-elle répondu, on ne pouvait pas provoquer la même pression. Et puis, ce serait donner l’opportunité à Barnabé de lui raccrocher au nez. Elle refusait de lui offrir ce plaisir.

    Comme il se décide à passer la porte, il pénètre dans un hall d’accueil silencieux et mal chauffé. Derrière le poste d’accueil, une femme à la peau noire que Jonathan n’a aucun mal à reconnaître. À son entrée, elle repose son livre et il peut lire dans son regard qu’elle le reconnaît également. Sur sa poitrine, un badge avec un nom : MONTANTIN.

    — Vous êtes là pour l’inspecteur Barnabé ?

    Une question lancée pour la forme, car il devine à son attitude qu’elle doute qu’il puisse être là pour autre chose. Visiblement, on s’attendait à sa visite.

    — Oui… heu… peut-il me recevoir ?

    — Vous le trouverez dans son bureau. (Puis, avec un geste de la main.) Prenez le couloir du fond et ce sera la dernière porte sur votre gauche.

    Il la remercie avant de se diriger en direction du couloir indiqué. Là, il longe deux rangées de portes, parfois closes, d’autres fois ouvertes sur un bureau, avant de parvenir à celui qui l’intéresse. Il y frappe et, comme on l’invite à entrer, sa main se pose avec nervosité sur la poignée.

    La pièce qui l’accueille est presque rutilante de propreté. Sur le bureau, rien ne traîne, chaque objet semble posséder sa place propre et immuable, ce jusqu’à la machine à écrire qui trône à la gauche du plateau. Il y règne un tel degré de maniaquerie que même la tasse vide abandonnée près du pot à crayons ne paraît avoir été placée là qu’après une longue réflexion de la part de son utilisateur. Et au milieu des effets professionnels, un cadre photo, ainsi qu’un cendrier parfaitement propre.

    Les murs sont blancs, nus, seulement décorés d’un calendrier. Deux gros meubles d’archives siègent dans le fond de la pièce, juste derrière le bureau. Et partout, cette odeur de produit nettoyant.

    — Je craignais qu’elle ne vienne en personne me casser les pieds, le salue Barnabé à son entrée.

    L’homme est installé derrière son bureau, les mains jointes devant lui. Troublé par cet accueil, Jonathan bredouille :

    — Heu… je… désolé.

    — Il n’y a pas de quoi. À moins que vous ne soyez encore plus pénible qu’elle, ce dont je doute, je me réjouis qu’elle vous ait délégué cette tâche. (Puis, avec un plissement de paupières :) John… c’est ça ?

    — Jonathan, rectifie-t-il. Jonathan Owan.

    Dans le regard de son interlocuteur, une lueur de compassion s’allume.

    — Je vois… vous vous y ferez. En comparaison de ses autres manies, celle-ci est la plus supportable. (Avec un geste de la main.) Asseyez-vous.

    Tout en s’installant dans le siège dédié aux visiteurs, Jonathan se sent terriblement gauche et déplacé. Le regard fixe de son interlocuteur accroît son malaise. Des yeux gris, scrutateurs et peu chaleureux, semblables à ceux d’un prédateur étudiant sa proie.

    Les mains de Barnabé sont longues, aux ongles courts et parfaitement entretenus. Malgré leur aspect fragile, elles n’ont rien de rassurantes tant elles conviendraient mieux à un cadavre.

    — Vous avez de la chance. Un peu plus et je m’apprêtais à partir, lui fait savoir Barnabé.

    — Elle m’avait dit que je pourrais vous trouver ici, juste après l’heure du déjeuner…

    — Alors la prochaine fois, pensez à venir un peu plus tôt. Je savais qu’elle viendrait aujourd’hui, alors j’ai patienté un peu plus longtemps. Je regrette, mais je ne vais pas avoir beaucoup de temps à vous accorder. (Et avant que Jonathan ne puisse formuler le moindre mot, il enchaîne en faisant glisser vers lui un tas de feuilles jointes entre elles par un trombone.) Cela étant dit, vous serez sans doute heureux d’apprendre que vous ne vous êtes pas déplacé pour rien. Nous avons recueilli quelques éléments qui pourront… un problème, monsieur Owan ?

    Face au froncement de sourcils de son interlocuteur, Jonathan comprend qu’il a laissé transparaître sa surprise. D’une main, il se masse la nuque.

    — Eh bien, c’est-à-dire… je ne pensais pas que ce serait aussi simple. Enfin, vous comprenez, elle m’avait dit…

    C’est avec un étonnement non feint que Barnabé le contemple à présent. Et comme Jonathan, qui se sent stupide, ne termine pas, il l’encourage :

    — Oui, continuez…

    Le rouge lui montant aux joues, Jonathan a un haussement d’épaules.

    — Ce n’est rien… vraiment, c’était stupide de ma part. Elle m’avait laissé entendre que vous pourriez ne pas être très coopératif. Alors je m’étais imaginé…

    — Que vous auriez dû me tirer les vers du nez ? (Et face au silence coupable de Jonathan, Barnabé poursuit :) Vous savez, s’il y a bien une chose dont je me passe volontiers, c’est de sa présence ici. Alors si pour cela je dois me montrer coopératif, comme vous le dites… eh bien ! Ça ne me semble pas être un gros sacrifice. (Ses lèvres esquissent un sourire au goût ironique.) Et puis, si je ne voulais pas m’entretenir avec vous, je vous aurais déjà fait mettre à la porte.

    Une façon de lui signifier combien il a été stupide de se croire capable de le faire parler.

    — Je ne voulais pas me montrer prétentieux.

    — J’imagine que non… Enfin, oublions ça ! (Il commence à feuilleter le dossier devant lui et reprend :) Un peu après votre départ, nous avons mis la main sur un témoin qui a peut-être vu quelque chose d’intéressant. Selon elle, une femme serait venue frapper à sa porte quelques jours plus tôt, au milieu de la nuit. Comme elle parlait une langue étrangère, elles ne sont pas parvenues à se comprendre. Tout ce dont elle est certaine c’est que l’autre était en panique. (Ses yeux se plissent.) Elle ne l’a vue qu’à travers son judas… et comme il faisait sombre, elle n’a pas pu nous donner une description bien précise. Toutefois, elle jure que la femme était blessée. En tout cas, c’est ce qu’il lui a semblé. Mais comme notre témoin est de nature méfiante, elle a refusé jusqu’au bout de lui ouvrir et sa visiteuse a finalement passé son chemin.

    — Et vous pensez que ce serait notre coupable ?

    — C’est une piste, mais pas une certitude. Néanmoins, les dates concorderaient plutôt bien. Vous savez que nous n’avons pas retrouvé de corps… vous avez d’ailleurs vu ce qu’il en restait. Difficile de faire une estimation de l’heure de la mort avec ça. Mais ! Nous avons interrogé les employeurs de monsieur Fouctau et celui-ci ne s’est pas présenté au travail depuis le 10. Et si on en croit notre témoin, c’est dans la nuit du 9 au 10 que sa visiteuse a frappé à sa porte.

    — Presque quatre jours…

    — Durant lesquels notre suspecte serait restée au domicile de ses victimes. Elle n’a dû le quitter qu’une fois son garde-manger – si vous me passez l’expression – vide.

    — Donc… elle aurait agi seule ?

    — C’est une hypothèse, en tout cas…

    Jonathan médite là-dessus. Une cible solitaire est toujours plus difficile à retrouver qu’un groupe. Et c’est sans doute une chance qu’ils aient découvert les victimes si tôt, car l’autre se trouve peut-être encore sur le territoire. D’ailleurs, sans la curiosité d’une voisine inquiète de ne plus apercevoir ses voisins, le crime serait demeuré secret un petit moment.

    — Toutefois, reprend Barnabé, nous ne négligeons pas non plus l’idée qu’elle ait ouvert la porte à des complices après avoir maîtrisé le couple. Elyza vous l’a sans doute expliqué, mais nous penchons pour une créature de type lycanthropique. La meute locale a été interrogée à ce sujet, mais de vous à moi, nous ne pensons pas sérieusement trouver le ou les coupables dans leurs rangs. Je commence à bien les connaître… leurs méthodes, en particulier. Non, pour moi, si lycanthrope il y a, il nous faut songer à une menace extérieure… peut-être un solitaire. C’est rare, mais ça existe.

    Comme il tapote du doigt sur son dossier, le regard porté en direction de sa montre, il ne remarque pas l’expression tendue de Jonathan. Soudain ruisselant de sueur, il songe que c’est peut-être une chance, au final, si Elyza ignore sa condition de lycathrope. Sans quoi, il devine qu’elle en aurait déjà informé Barnabé… et qu’au vu des éléments rassemblés par les Brigades, il aurait fait un coupable idéal. Bon sang ! Il s’est même présenté chez elle dans la période de temps où leur suspecte quittait ses victimes.

    Il tire un mouchoir de sa poche et s’éponge le front avec, tandis que Barnabé reprend :

    — Bien entendu, nous ne nous contentons pas de ces seules hypothèses. L’odeur, notamment, nous fait douter d’avoir affaire à un lycanthrope ordinaire. À l’heure où je vous parle, le C.E.S. est en train de pratiquer des examens sur la salive retrouvée sur les restes des victimes. Autant vous dire qu’il partage nos doutes, car il est vrai qu’il y a des différences assez flagrantes entre les photos d’archives que nous possédons de meurtres à caractère lycanthropique, et ceux qui nous occupent actuellement. Je reste toutefois certain que notre coupable ne vient pas de ce territoire… peut-être même pas des Cités. Et pas davantage des Enfers, car comme vous le savez sans doute, l’immigration Infernale est contrôlée de très près et toute nouvelle espèce y est aussitôt gardée en quarantaine et répertoriée.

    — Je crois savoir que les Cités doivent faire face à une vague d’immigration massive depuis quelque temps… serait-il possible que cette créature ait voyagé avec elle ? avance Jonathan, songeant à quel point ces afflux inquiètent la population locale.

    Depuis près de six mois maintenant, on voit des groupes fuir leurs pays d’origines pour venir se perdre jusqu’ici. La plupart des villes et des régions environnantes sont submergées, d’autant plus que les Cités ont pris pour décision de fermer leurs portes à ces demandeurs d’asile.

    La raison avancée par les dirigeants locaux est que la situation demeure trop inquiétante pour qu’ils puissent faire courir le moindre risque à leurs sujets. En effet, ces populations fuient ce que l’on a fini par appeler la Grande infection. Un virus hautement contagieux qui continue de faire des ravages à l’ouest – aucun remède n’ayant encore été découvert pour luter contre. Et s’il y a bien une chose que l’on veut éviter, c’est que le drame se reproduise ici.

    — C’est en effet ce que nous craignons, répond Barnabé, qui a croisé les mains derrière sa nuque. La quasi-totalité de l’immigration provient de pays pauvres et sous-développés, bien trop éloignés de nous pour que le C.E.S. y soit vraiment implanté. De ce que j’ai cru comprend, il en va différemment de l’Ordre et ce dernier fait son possible pour y retarder l’installation de son adversaire. Les conséquences de ce manque, nous les vivons en ce moment même. Les populations Surnaturelles de cette partie du monde nous sont encore largement méconnues. En résumé, si nous n’avons pas affaire à des lycanthropes, nos recherches risquent de se compliquer considérablement.

    Et le plus inquiétant reste que cette créature, quelle qu’elle soit, est sans doute capable de prendre forme humaine. Et une fois au milieu d’une foule de Naturels… comment la démasquer ?

    D’une main, Barnabé soulève le dossier et le laisse retomber là où il l’a initialement trouvé. Puis il conclut :

    — Ce sont actuellement les seuls éléments dont nous disposons. Avec un peu de chance, nous aurons davantage d’indices d’ici à demain. En attendant… (Il se lève et tend une main en direction de son visiteur.) si vous voulez bien m’excuser, j’ai encore beaucoup à faire.

    Jonathan l’imite et accepte cette main cadavérique, froide, beaucoup trop froide. Un frisson lui remonte le long du dos et il doit prendre sur lui pour ne pas laisser transparaître son malaise.

    Une fois à l’extérieur, il songe à quel point cette affaire s’annonce difficile… et combien, surtout, ça n’est pas de chance qu’elle éclate au moment où il doit faire ses preuves auprès d’Elyza.

    Erwin Doe ~2017

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