• Ombre, épisode 1 - Partie 9

    Épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

     

        9

    — L’immigration, tu dis ?

    Elyza fronce ses sourcils. L’oreille collée au combiné du téléphone, elle écoute Jonathan lui faire son rapport. À l’extérieur, le soleil se couche. Elle n’est toutefois debout que depuis peu, ayant dormi une bonne partie de la journée.

    Distraitement, elle s’enfonce le petit doigt dans l’oreille gauche et commence à se la curer. À l’autre bout du fil, Jonathan s’embarque dans une série d’hypothèses embrouillées qu’elle a du mal à suivre. Il est bien mignon, le p'tit John, mais elle ne le paye pas pour jouer aux détectives !

    — John ! Hé, Johnny ! Laisse ça de côté, tu veux ? Dis-moi simplement si Bébert avait décidé d’un plan d’attaque pour remettre la main sur cette saloperie ?

    Comme Jonathan se met à bredouiller et n’en devient que plus difficile à comprendre, ses sourcils se froncent davantage. Elle finit par saisir qu’il n’a pas pensé à poser la question, mais qu’il lui semble que, pour le moment, les Brigades n’ont pris aucune décision concrète à ce sujet.

    — Bon, écoute, laisse tomber ! Demain, même heure, tu retournes voir notre ami et tu lui lâches pas la grappe tant qu’il t’aura pas tout balancé. Comment ? Ouais… nan, en fait. T’auras qu’à me téléphoner pour me raconter tout ça. Je te dirai à ce moment-là si j’ai autre chose pour toi. C’est ça, bonne soirée mon p’tit John.

    Elle raccroche, puis croise les bras. L’air quelque peu contrarié.

    Tout ça, à vrai dire, n’est pas très encourageant. À moins que le destin veuille bien les faire tomber nez à nez avec la coupable, leur seul espoir repose sur le C.E.S. Et si celui-ci ne leur trouve rien dans ses archives, alors, vraiment, ils pataugeront dans la merde.

    Elle se passe une main sur le visage et gagne la pièce voisine. Des bruits lui parviennent depuis la salle de bain, signe que Théodore est levé.

    Dans la cuisine, elle se prépare un repas sommaire, à base de café et de tartines au miel. Dans le frigidaire, elle trouve également un yaourt. Le dernier, qui trône au milieu de petites bouteilles en verre remplies d’un liquide rouge : les provisions de son colocataire. Elles encombrent presque toutes les grilles du frigidaire, si bien qu’Elyza a de plus en plus de mal à trouver de la place pour ses propres aliments. Elle renifle. Un de ces quatre, il faudra qu’elle lui en touche deux mots…

    Elle s’installe tout juste à table quand Théodore la rejoint. Les cheveux encore humides, une serviette sur les épaules pour éviter de mouiller sa chemise, il adresse un regard désapprobateur à son repas.

    — Si tu m’avais demandé, je t’aurais préparé quelque chose.

    La bouche déjà pleine de ses tartines, Elyza se lèche les doigts, en même temps qu’elle pousse un grognement. Ce qui, chez elle, possède un panel de traductions assez étendu, allant de « va te faire foutre » à « Ouais, t’as raison ». Dans le cas présent, elle lui fait savoir que ça lui est égal, mais aussi qu’il l’emmerde à jouer les petites ménagères. Théodore a la présence d’esprit de ne pas insister.

    Après un dernier regard désapprobateur, il passe dans la cuisine. Il y a un bruit de porte qui s’ouvre, de verres qui s’entrechoquent, puis de porte qui se referme. L’instant d’après, il s’installe à table avec, à la main, l’une de ses encombrantes bouteilles. Il la dépose devant lui, sans faire toutefois mine de l’ouvrir. À la place, il se met à la fixer. D’abord quelques secondes, qui ne tardent pas à lorgner vers la minute. Et dans l’expression, un soupçon d’absence.

    Comme le silence s’éternise entre eux, Elyza cesse de se bâfrer pour l’observer. Puis, comme il ne réagit toujours pas :

    — Un problème, Théo ?

    Le regard qu’il tourne dans sa direction est vide. Affreusement vide. Elle cligne des paupières, tandis qu’une pointe de nervosité vient la chatouiller. L’instant d’après, une étincelle de vie s’allume dans les yeux sombres de Théodore.

    — Je te demande pardon ?

    — Ton truc, là. (D’un geste du menton, elle lui désigne la bouteille.) Tu comptes l’attaquer un jour ?

    Elle s’efforce de paraître calme, mais en vérité il commence à l’inquiéter. Pourtant, il paraît stable ces derniers temps. Un peu morose à cause de l’intrusion de Jonathan dans leur quotidien, mais rien d’alarmant.

    Théodore a un hochement de tête qui se veut affirmatif, sans toutefois faire de geste en direction de son repas. Et alors que la nervosité d’Elyza gagne en intensité, il pousse un soupir et s’enquiert :

    — Est-ce que tu comptes nous imposer la présence de cet imbécile ?

    Elle sent la boule qui s’est formée au niveau de sa gorge se résorber. C’est donc ça ! Il fait juste la tête !

    Sa tranquillité revenue, elle touille son café et ne peut s’empêcher d’avoir un sourire en coin.

    — C’était pas prévu que tu m’accompagnes, dis !

    — Je ne le ferai pas, mais je n’ai pas envie de le voir débarquer ici. Pas ce soir. C’est déjà assez pénible de le savoir en ta compagnie, alors si en plus je dois le supporter chez nous…

    — Qu’est-ce que tu me fais là, mon p’tit Théo ? Une crise de jalousie ?

    Comme l’expression de Théodore s’assombrit, elle devine qu’elle a visé juste. Elle s’accorde un ricanement et porte sa tasse à ses lèvres, avant de grimacer. Trop chaud !

    Les joues gonflées, elle souffle sur le liquide noirâtre dont la surface se met à onduler. En silence, Théodore se saisit de son repas et jette sur la table le bouchon qui le scellait. Il porte le goulot à ses lèvres quand Elyza lui apprend :

    — Au fait, Johnny m’a appelée.

    Nouvelle à laquelle il ne se donne pas la peine de répondre. Elle poursuit :

    — Selon Bébert, on pourrait avoir affaire à une créature débarquée avec l’immigration. Une bonne femme du quartier – tu sais, du quartier du crime, j’veux dire – aurait eu la visite d’une nana au milieu de la nuit. Du genre en pleine panique, mais dont elle a pas été foutue de biter un mot. Bref, elle lui a pas ouvert et Bébert doit penser qu’elle a eu plus de chances avec nos victimes.

    Toujours sans répondre, Théodore repose sur la table la bouteille, à présent vide. Il a le regard dilaté et tremble légèrement. Elyza sait qu’il peut se révéler dangereux quand il s’alimente, aussi se tient-elle sur ses gardes. Son expression, toutefois, ne laisse rien transparaître de son trouble et ce n’est qu’une fois certaine qu’il ne perdra les pédales qu’elle conclut :

    — Et si tu veux tout savoir, j’ai filé sa soirée au p’tit John.

    Suite à quoi, elle trempe les lèvres dans son café et esquisse un sourire satisfait. Tiède !

    Tout en sirotant sa boisson, elle continue de surveiller Théodore du coin de l’œil. Les paupières mi-closes, la main soutenant sa tête, celui-ci semble ailleurs. Elle songe que si Jonathan doit devenir un habitué des lieux, il lui faudra le mettre en garde contre certaines petites particularités de son colocataire. Elle le sait opposé à cette idée, mais ils ne pourront pas y couper. La prochaine fois, Barnabé ne se montrera pas aussi clément !

    Non sans aigreur, elle songe à quel point c’est décevant de n’avoir attiré qu’un Naturel dans ses filets. Avec un Surnaturel, elle n’aurait pas autant de soucis à se faire…

    Quand Théodore revient enfin à lui, elle est retournée ses tartines. Il se passe les doigts dans ses boucles sombres et dit :

    — Ça fait un moment que nous n’avions pas eu d’affaire comme celle-là.

    — Ouais, et c’est franchement pas du meilleur goût question publicité. C’est que t’as pas encore vu ce que raconte la presse. Ils s’en donnent à cœur joie, ces cons !

    Sans un mot, Théodore se lève et se dirige en direction du coin salon. Sur la table basse, les journaux du jour. Et en une, l’inévitable triple meurtre qui les occupe. Il les feuillette rapidement et se désole de leur caractère à sensation. Entre deux lignes, certains n’hésitent pas à ressortir d’autres affaires violentes allouées aux Surnaturels, tandis que d’autres lapident sans vergogne les Brigades spéciales et le C.E.S. On fait également état des réactions que l’affaire a suscité en haut lieu et, sans surprise, les commentaires les plus virulents émanent de l’Ordre.

    — Ce matin, reprend Elyza, j’ai dû foutre à la porte trois de ces fouineurs. Y voulaient m’interroger, qu’ils disaient. J’ai dû débrancher le téléphone avant d’aller me coucher. (Elle termine son café et repose sa tasse.) Si j’étais toi, j’éviterais d’ouvrir les bureaux ce soir.

    Théodore se tourne vers elle.

    — Tu penses qu’ils vont revenir ?

    — Y a des chances. J’ai entendu que ça frappait dans l’après-midi. Toi, t’as le sommeil lourd, mais moi… j’ai bien pensé à aller pousser une gueulante, mais au final, j’ai eu trop la flemme de me lever. Z’ont fini par partir, mais tu connais ce genre de loustiques ! L’en faut beaucoup pour les décourager.

    Théodore acquiesce. Il est en effet plus sage de rester fermer cette nuit. De toute façon, ce n’est pas comme si l’on venait frapper à leur porte toutes les nuits… en six mois, leurs bureaux n’ont accueilli que deux ou trois visiteurs spontanés. Depuis que les Brigades se sont imposées dans le coin, les gens préfèrent frayer avec eux plutôt qu’avec l’Ordre. Ça n’a pas été toujours ainsi, bien sûr, et par le passé, ceux qu’Elyza a remplacés taillaient souvent le bout de gras avec la populace. Le fait qu’ils se donnent encore la peine d’ouvrir tient plus de la forme, que d’une réelle certitude quant à l’utilité de la chose.

    — Tu veux que je cherche de mon côté ?

    — J’sais pas, lui répond-elle en plissant les paupières. Tu te sens d’attaque pour ça ? J’veux dire… je serai sans doute trop loin pour intervenir en cas de pépin.

    — Je me sens parfaitement bien.

    Elle hésite une seconde ou deux, mais pas davantage. Elle ne veut pas qu’il s’imagine encore qu’elle ne lui fait pas confiance. Enfin… d’une certaine façon, si, bien sûr. Elle préfère se montrer prudente. Mais… d’expérience, elle sait qu’elle doit éviter de le lui manifester trop clairement.

    Finalement, elle opine du chef.

    — Alors vas-y ! Commence donc par aller jeter un œil du côté de la rue du crime. Avec un peu de chance, tu arriveras à dénicher quelque chose qui nous aura échappé…

    Quant à elle, elle a une petite affaire à régler.

    Erwin Doe ~ 2017

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