• Quand on parle du loup - partie 2

    Quand on parle du loup

    Partie 2



    Chaperon avait longtemps couru après son papillon, s’enfonçant loin, toujours plus loin dans la forêt. Sa course l’avait conduite jusqu’à une clairière lumineuse, où l’insecte lui avait finalement échappé.

    L’espace d’une seconde, elle avait jeté un regard autour d’elle, se rendant compte qu’elle était incapable de retrouver son chemin. Ce petit arbre, là-bas, lui disait vaguement quelque chose, mais… il fallait également avouer que le buisson un peu rabougri situé à l’opposé lui était tout autant familier.

    Puis elle avait baissé les yeux en direction de ses pieds et avait remarqué les fleurs qui, par centaines, recouvraient la clairière. Presque un champ, parfait et paisible, à l’herbe grasse et bien verte. Oubliant qu’elle était perdue, elle s’était accroupie avec l’idée de confectionner un beau bouquet.

    Son panier près d’elle, elle hésitait longuement avant de cueillir une fleur, jetait un œil un peu distrait à celles qu’elle tenait déjà dans sa main, puis se déplaçait de quelques pas, avant de faire son choix.

    Ainsi occupée, elle prêta à peine attention aux craquements qui s’échappaient de la forêt et qui se rapprochaient inexorablement. Un juron s’éleva, puis une forme émargea des fourrés pour s’offrir à sa vue : celle d’un homme blond, aux cheveux en bataille. Mal rasé, le nez rouge et le regard vitreux, un fusil pendait à son épaule.

    Il jeta un coup d’œil maussade autour de lui. Comme un hoquet lui échappait, suivi d’un « Hooo », il leva mollement le pied pour s’avancer, mais ne réussit qu’à s’écrouler au milieu des fleurs.

    Chaperon, qui n’avait pas fait un geste tout le long de cet étrange spectacle, se désintéressa presque aussitôt de l’inconnu, pour s’en retourner à son bouquet.

    Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que l’homme ne donne de nouveau signe de vie.

    Tout d’abord, ce furent les doigts de sa main droite qui remuèrent, puis ceux de sa main gauche. Enfin, il poussa un nouveau « Hoooo » et s’assit.

    L’air absent, il fit de nouveau le tour de la clairière du regard, puis renifla. Une fleur était écrasée contre sa joue.

    Il avisa finalement Chaperon et lança :

    — Dis voir, p'tiote, t’aurais pas vu un loup traîner dans le coin ?

    L’enfant releva son regard bovin sur lui. Dans sa menotte, un bouquet bien trop gros pour elle, d’où des fleurs maltraitées s’échappaient pour venir s’écraser sur ses genoux.

    — Un loup ? répéta-t-elle.

    — Ouais, ouais, c’est ça, un loup !

    — J’en ai vu un.

    Une lueur passa dans les yeux du chasseur, qui abattit ses grosses mains sur ses cuisses, croisées en tailleur.

    — Vrai ? questionna-t-il en se courbant en avant. Près d’ici ?

    Une excitation sauvage se lisait dans son expression. Son sourire était celui d’un prédateur qui a retrouvé la piste de sa proie. En réponse, Chaperon eut un signe de tête négatif et se redressa lourdement.

    — Non. J’en ai vu un toooooooout…, commença-t-elle en se détournant, avant de tendre un doigt.

    Elle hésita, puis se tourna sur sa droite.

    — Tooooout…

    Hésita encore et pointa sa gauche.

    — Toooooout…

    Mais tout où ? Se souvenant qu’elle était perdue, elle abaissa le bras. Derrière elle, le chasseur se grattait le crâne et avait sorti de sous ses couches de vêtements une petite fiole. Il renifla et, sans plus faire attention à elle, se mit à pester :

    — Saloperie de loup. Pourriture de crevure ! Si j’ui refous la main dessus, j’vais pas le louper !

    Intriguée par ce drôle de bonhomme, Chaperon se tourna vers lui.

    — Vous n’aimez pas beaucoup les loups, hein, m’sieurs ?

    Sa fiole portée à ses lèvres, le chasseur lui jeta un regard en biais.

    — Si je les aime ? Moi ? Cette racaille ? Ces bouffeurs de chiens et de gosses ? Ah ça non, p'tiote, j’peux pas les piffer !

    Puis, rebouchant sa bouteille, il baissa le ton, porta une main sur le côté de sa bouche, et poursuivit avec un air conspirateur :

    — Et tu sais pourquoi ? Parce que ces sales bêtes viennent jusque chez vous pour vous provoquer. Elles vous matent par la fenêtre quand vous êtes avec vot' dame. Elles viennent bouffer vos poules, vos chèvres, et même vos mômes, si vous y faites pas gaffe. L’une de ces saloperies s’est payé mon chien pas plus tard qu’la semaine dernière. Une brave bête que j’avais depuis des années. Un compagnon ! Un vrai de vrai ! Et quoi ? Suffit qu’une de ces charognes passe dans le coin pour que CRAC ! (Des deux mains, il mima une mâchoire qui se referme sur sa proie.) Plus de Fido, plus de fidèle compagnon.

    — C’est vrai ça ?

    — Si c’est vrai ? Si c’est vrai, tu dis ? Pour sûr qu’c'est vrai ! (Il avait de nouveau haussé le ton et, du poing, se frappa la poitrine.) Mais cette saloperie sait pas à qui elle s’est attaquée. Elle sait pas que des loups, moi, j’m'en suis payé des dizaines. La chasse au loup, p'tiote, c’est ma spécialité ! Suffit que je vois le bout d’un museau pour que, tac ! (D’un geste vif, il s’était saisi de son fusil et, un œil fermé, le pointa devant lui.) J’appuie sur la détente avant que cette foutue de bordel de saloperie de…

    BANG !

    Dans son excitation, l’homme avait appuyé sur la détente. Le coup frôla de près (De très près même) Chaperon, qui ne s’accorda même pas le luxe de sursauter. Le seul signe que son petit cœur s’était emballé l’espace d’une seconde, fut sa main qui se relâcha pour laisser tomber à terre son beau bouquet.

    Il y eut un silence, un long silence. Puis le chasseur laissa retomber son fusil et dit :

    — 'fin, bref… tu vois le genre, hein ?

    Soudain calmé, il se remit tant bien que mal sur ses pieds. Ses genoux craquèrent sous l’effort et, dans un « haaa » douloureux, il porta une main à son dos. Dans son regard, plus aucune étincelle de vie. Toute la passion qui l’avait animé quelques instants plus tôt s’était envolée.

    Là-dessus, il se détournait pour reprendre sa route dans des « Haaa… foutues années… foutues de foutues années… » quand Chaperon, après un battement de paupières, l’appela :

    — Attendez, m’sieur !

    L’air profondément ennuyé, le chasseur s’arrêta et tourna le cou dans sa direction.

    — Ouais ?

    Avant de répondre, Chaperon saisit son panier et le souleva, non sans difficultés.

    — Dites, vous pourriez pas m’aider à retrouver mon chemin ?



    *

     

    Le loup, qui s’était endormi juste après son copieux repas, fut tiré de ses rêves par de petits coups frappés à la porte. Son ronflement eut un raté et il ouvrit les yeux au moment où une voix annonçait :

    — Mémé, mémé, c’est moi !

    Il battit des paupières et, le museau froncé, chercha à rassembler ses souvenirs. Un peu de bave lui coulait le long du menton. Il ne reconnaissait pas cet intérieur sombre et puant. La surface sous lui était beaucoup trop confortable pour être le carré d’herbes et de feuilles où il avait l’habitude de se coucher, et puis… bon sang, il avait un sacré poids sur l’estomac !

    Il y porta une patte et, au moment où la voix se faisait de nouveau entendre pour dire : « Mémé, je rentre », tout lui revint brusquement en mémoire. La gamine, la vieille qu’il avait avalée tout rond, et puis… oh bon sang !

    — Non ! Attends, n’entre… !

    Mais trop tard, la porte s’ouvrait déjà.

    Au moment où la lumière extérieure vint le frapper, il plongea sous les couvertures et les remonta jusqu’à ses yeux. Il remarqua alors qu’il tremblait et retroussa les babines, dégoûté. Bon sang, ce n’était qu’une gosse !

    La petite s’était à présent avancée dans la pièce et avait refermé la porte derrière elle. Près de l’oreiller, le loup avisa la charlotte que la mère-grand portait avant qu’il ne l’avale. Il s’en saisit et l’enfonça sur son crâne.

    — Viens, mon enfant, dit-il d’une voix chevrotante. Viens donc embrasser ta mémé.

    Chaperon se figea et, pour la seconde fois, le loup vit une expression s’esquisser sur son visage : celle de la défiance.

    — Mais mémé ! Je peux pas : tu es malade.

    — Rien qu’un bécot, mon enfant. Un tout petit bécot sur la joue pour faire plaisir à ta mémé qui se meurt.

    Chaperon hésita. Bien qu’elle soit en général plutôt longue à la détente, elle connaissait suffisamment sa mémé pour comprendre que celle-ci était en train de lui préparer un mauvais coup. Qu’allait-elle faire, une fois qu’elle se serait suffisamment approchée ? Lui éternuer au visage, afin de la faire tomber malade elle aussi ? À moins qu’elle ne lui tire l’oreille pour la punir de son retard. Des scénarios peu réjouissants, mais toujours préférables à celui de se frotter au bâton qu’elle pouvait apercevoir, là, appuyé contre le lit de la vieille femme.

    Oui… tout plutôt que de se faire rosser le dos et les fesses par cet ennemi de toujours, duquel elle n’avait déjà que trop goûté par le passé.

    Aussi, et quoique toujours récalcitrante, elle traîna les pieds jusqu’au lit. Elle ne prenait même plus la peine de soulever son panier, qui raclait contre le plancher derrière elle.

    — Mémé, fit-elle, maman t’a préparé plein de bonnes choses pour t’aider à guérir.

    Sous la couverture, le loup se para d’un sourire carnassier.

    — Ah oui ? Eh bien viens me montrer ça, ma petite. Viens montrer à ta mémé ce que tu lui as apporté.

    L’enfant était à présent à son chevet, à portée de patte. Elle le contemplait fixement, et ce avec une telle intensité que le loup se crut un instant démasqué. Mais non, car la gamine se contenta de remarquer :

    — Mémé, comme tu as de grands yeux aujourd’hui !

    — Oui… eh bien ! C’est pour mieux te voir, mon enfant.

    — Oh dis, mémé, comme tu as de grandes oreilles aussi !

    — C’est pour mieux t’enten… Aïe ! Aïe ! Aïe !

    — Wah, elles sont vraiment très longues ! s’exclama Chaperon, qui avait agrippé entre deux doigts l’une des oreilles du loup et la tirait pour mieux l’inspecter. Et pleines de poils en plus, beurk !

    — Non mais ça va pas ?! Espèce de petite peste !

    La voix du loup n’avait plus rien de celle d’une vieille femme mourante. Rauque et puissante, elle explosa en même temps qu’il faisait un bond pour se redresser, afin de toiser l’enfant de toute sa hauteur. Celle-ci, surprise, eut un petit mouvement de recul et s’exclama :

    — Ah, le loup ! (Puis, jetant un regard autour d’elle.) Mais alors, où est ma mémé ?

    Un sourire en coin retroussa les babines du loup.

    — Ta mémé ? répondit-il en passant une patte sur son ventre rebondi. Je l’ai dévorée tout cru, ta mémé.

    — Tu as mangé ma mémé ?

    Le sourire de son interlocuteur s’élargit.

    — Exactement ! Et maintenant, petit chaperon rouge, commença-t-il en se tassant sur lui-même, ça va être ton tour !

    Et, tous crocs dehors, il se jeta sur l’enfant, dont les doigts de crispèrent sur l’anse de son panier. Celle-ci fit un pas en arrière, banda ses petits muscles et, à deux mains, souleva la lourde corbeille pour la faire voler en direction de son agresseur. L’objet faucha le loup en plein museau et le repoussa rudement en arrière dans un couinement. Emportée dans son élan, Chaperon fit un tour sur elle-même, puis un autre, tandis que le contenu de son chargement volait en tous sens pour s’écraser sur le sol.

    Une patte portée à son museau douloureux, le loup bafouilla :

    — Mais… mais… mais…

    Il n’y comprenait plus rien. De sa vie, c’était bien la première fois qu’il tombait sur une proie comme celle-là. Il avait l’habitude des chasseurs qui le mettaient en joue, l’habitude des chiens qui se jetaient sur lui, mais une enfant… une petite fille, seule, sans défense… ça n’était pas logique !

    Toujours aussi imperturbable, Chaperon lui faisait de nouveau face et, d’un doigt réprobateur, le désigna.

    — Tu es vraiment mal élevé !

    — De… de…

    — Tu pénètres chez les gens, poursuivit la gamine, sans cesser de le montrer du doigt et en faisant un pas en avant. Tu les dévores, (Nouveau pas en avant) puis tu te couches dans leur lit (Encore un pas), tu trompes leurs visiteurs (Un pas de plus), et tu essayes de les dévorer eux aussi. (Buttant contre le lit, elle ne put avancer davantage. Son doigt, lui, touchait presque le nez du loup) Ce n’est pas très gentil, monsieur le loup !

    La patte toujours portée à son museau, ce dernier ne trouva rien à répondre. Une boule avait commencé à se former dans sa gorge et, sans qu’il ne comprenne vraiment pourquoi, des larmes lui picotèrent les yeux. L’espace d’un instant, il se sentit redevenir un louveteau. Un louveteau terrifié par sa mère, après avoir commis une grosse, une très très grosse bêtise.

    Un petit couinement pathétique lui échappa et… il explosa en sanglots.

    — Pardon !

    Secoué de tremblements, il se recroquevilla en boule sur le lit et dissimula son visage entre ses pattes.

    — Pardon, répéta-t-il d’une voix plaintive, semblable à celle d’un gamin qui tente d’obtenir la clémence maternelle. Je… je ne voulais pas… je…

    Un mensonge mais, en cet instant, il se sentait si chamboulé que la culpabilité avait commencé à se mêler au désespoir.

    — Là, là, fit Chaperon en venant lui tapoter l’épaule d’une main. Je ne t’en veux pas, tu sais ?

    Le loup leva sur elle un regard embué de larmes. Son museau coulait et il renifla bruyamment.

    — Mais ta mémé… ta mémé…

    Plus imperturbable et effrayante que jamais, la petite le fixait. Doucement, elle vint poser une main sur sa patte. Presque un geste de réconfort.

    — Ne t’inquiète pas pour ça, lui dit-elle, personne ne l’aimait vraiment, de toute façon.

    Et aussi brusquement qu’elles étaient apparues, les larmes du loup se tarirent. Un froid mordant s’abattit sur lui et il fut pris d’un frisson. Cette gamine… !

    Les mains posées sur les hanches, Chaperon fit deux pas en arrière sans le lâcher des yeux.

    — Et puis, tu sais, fit-elle, si tu as si faim que ça, nous pouvons toujours manger ce qu’avait préparé ma maman !

    Et pour la première fois, ce qui ressemblait à l’ombre d’un sourire se dessina sur ses lèvres naturellement boudeuses…



    … voilà, c’est ainsi que se termine notre histoire. Chaperon et le loup se régalèrent du contenu du panier, avant de se séparer pour s’en retourner chacun chez lui.

    Quant au chasseur… eh bien, après avoir guidé Chaperon, l’homme avait longtemps marché à travers bois. Il avait marché, marché, marché, s’était cogné les pieds plusieurs fois, avait trébuché tout autant, sans oublier de porter sa fiole un peu trop régulièrement à ses lèvres. A un moment, il fut d’ailleurs persuadé d’apercevoir le loup et arma son fusil pour l’abattre. Délire d’alcoolique car, quand il s’était approché de sa victime, il n’avait découvert qu’une vieille souche. Déçu, mais pas découragé, il avait voulu l’enjamber, s’était emmêlé les pieds, et avait chuté la tête la première.

    S’il râla, il ne s’en releva pas pour autant et, l’esprit totalement abruti par l’alcool, avait finalement plongé dans un sommeil agité…

    Erwin Doe ~ 2014

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