• 25/03/2019

     

    Et voilà, cette fois c'est officiel : corrections de l'épisode 4 d'Un long voyage terminées ! \o/ \o/ \o/

    J'ai encore un peu de mal à y croire, honnêtement. C'était sans doute le plus gros boulet que je me trainais encore et... je pensais vraiment devoir le supporter encore un moment. Mais non, enfin, c'est fait ! J'ai donc tout mis à jour et, à présent, je peux dire pour de bon "adios" à la première saison ! Youhou ! Et donc, si tout se passe bien, la deuxième saison débutera (enfin) en mai. Juste le temps d'en terminer avec les corrections de l'épisode 7 !

    Avec ça, j'ai un peu avancé (mais vraiment un tout petit peu) dans l'épisode 3 de Démone. Il ne me reste donc plus qu'une scène à écrire avant d'enfin pouvoir mettre cet épisode de côté. Ensuite... ? On verra ! Si j'ai la motivation cette année, j'écrirais également les deux épisodes qu'il reste pour boucler cette seconde saison, sinon... sinon, ce sera repoussé à plus tard ! D'autant que pour l'instant, mes idées pour la troisième saison sont encore bien, bien vagues.

    Après la pluie, maintenant. Cette fois, c'est bon, l'épisode 3 est terminé ! Il passe donc à quelque chose comme 10.120 mots... et enfin, la fin ressemble à quelque chose ! Je me suis aussi débloqué avec l'épisode 4. Il me reste toujours la même scène... mais plus la motivation, ni l'inspiration. Enfin, jusqu'à aujourd'hui. J'ai donc bossé un peu dessus cette après-midi et, oui, oui, oui, j'en vois également la fin. Et ça aussi, c'est un soulagement. Après lui, il ne me restera donc plus qu'à écrire l'épisode 5 pour en terminer avec la première partie de cette première saison. J'ai un peu hâte de m'y mettre, d'autant qu'il comporte un certain nombre de scènes qui me plaisent bien !

    Et puis, ma fanfiction JokaxGhadius. J'ai attaqué l'épisode 2. J'ai complété son plan, aussi. Bref ! Pour le moment seulement 2.500 mots, mais... il devrait être assez facile à écrire donc, avec un peu de chance, je l'aurai rapidement terminé lui aussi ! \o/

    Du coup, pour cette semaine ? Je vais VRAIMENT essayé de me concentrer sur l'épisode 7 d'Un long voyage. Il ne me reste que trois parties à corriger, avant de pouvoir mettre le tout de côté, en attendant de pouvoir attaquer ses corrections finales. Malheureusement, ce sont des scènes particulièrement chiantes et... ouais ! J'y vais un peu à reculons. Enfin, si cette semaine je pouvais, et en terminer avec elles, et avec l'épisode 4 d'Après la pluie... et, soyons fou, terminer l'épisode 3 de Démone, honnêtement, je serais heureux !


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  • Fan-arts Klonoa

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis (Fin)

    Partie 12

     

     

    20

    Après un court silence, pendant lequel la gêne de Romuald s'accrut, Dolaine laissa échapper un pouffement, qui ne tarda pas à se transformer en fou rire. Son hilarité était telle que des larmes se formèrent aux coins de ses yeux. Elle rejeta la tête en arrière, une main portée à son ventre, et crut ne jamais pouvoir retrouver son sérieux. Face à elle, le vampire la fixait sans comprendre, de cette expression à la fois perdue et paniquée qu'elle lui connaissait bien.

    — Aaah, Romuald, aaaah, parvint-elle à articuler, quoiqu'à bout de souffle. Vous savez, j'ai vraiment l'impression de vous entendre dire ça tout le temps.

    — Je…

    — Et si je ne vous connaissais pas, le coupa-t-elle, je pourrais penser que vous n'êtes pas très honnête.

    La honte s'empara du vampire, qui s'empressa de bafouiller :

    — Je… je suis désolé…

    Et il semblait si abattu, pareil à un petit chiot à qui l'on viendrait de donner un coup de pied, que Dolaine se laissa de nouveau gagner par l'hilarité.

    — Moloch, ah, Moloch, vous n'êtes décidément qu'un idiot !

    Entre deux éclats, elle lui fit de petits gestes de la main, afin de l'apaiser. Puis, une fois son sérieux à peu près revenu, elle questionna, le souffle encore court :

    — Vous vous demandez si vous devez vous sentir insulté, n'est-ce pas ?

    — Eh bien…

    — Ah, laissez tomber ! Dites-moi plutôt ce que vous avez encore oublié de me dire !

    Romuald se mordit la lèvre. La regardant par en bas, le dos voûte, il répondit :

    — Oh, ce n'est pas grand-chose… mais peut-être vous souvenez-vous que je suis venu vous trouver à Sétar en prétendant vouloir découvrir Ekinoxe ?

    La Poupée haussa l'un de ses sourcils.

    — Et ce n'était pas le cas ?

    — Si, bien sûr… je ne vous ai pas totalement menti en vous disant cela. C'est vrai que je désirais, et que je souhaite toujours, mieux connaître ce monde. Quand on a vécu en reclus depuis aussi longtemps que moi, c'est inévitable. J'avais besoin de cette liberté, de me confronter à d'autres cultures et de découvrir d'autres paysages… mais vous savez, ce n'était pas là ma seule motivation pour entreprendre ce voyage.

    Il se gratta le crâne.

    — Pour tout vous avouer, je cherchais également à mieux me comprendre.

    Et comme elle le dévisageait avec un froncement de sourcils, il baissa les yeux.

    — Vous voyez… je ne me suis jamais vraiment senti à ma place chez les miens. Ils ne me comprennent pas, autant que j'ai souvent eu du mal à les comprendre et, à cause de cela, j'étais souvent seul. Je n'ai jamais eu qui que ce soit à qui parler… de ma différence, notamment. Personne pour savoir ce que je ressens, ni pour m'aider à me construire.

    Il releva les yeux.

    — Je suis un vampire, mais pas complètement non plus. Je ne peux toutefois pas prétendre avoir un quelconque lien de parenté avec le genre humain, bien qu'une goule ait façonné mon esprit. De fait, je n'ai jamais vraiment su où était ma place.

    — Et vous pensiez le découvrir en vous jetant sur les routes ? devina Dolaine, une note d'incrédulité dans la voix. Je vais sans doute vous décevoir, mais je suis passée par là avant vous et je ne peux pas dire que ça m'ait vraiment aidée.

    — Mais vous êtes parvenue à vous fixer quelque part…

    — Par défaut ! Seulement parce qu'à l'époque, j'étais lasse de chercher et que cette ville m'a semblé moins hostile que d'autres.

    Impression qui n'avait pas tardé à se détériorer, mais… à ce moment, elle était déjà propriétaire de sa maison. Alors oui, elle avait trouvé une sorte d'équilibre à Sétar, à force de temps, mais malgré les années on la percevait encore comme une étrangère… indésirable, qui plus est.

    — Malgré tout, reprit Romuald, je ne veux pas perdre espoir. Et à défaut, j'espère au moins comprendre quel est mon rôle ici-bas… j'imagine que cela va vous sembler stupide, mais je crois que ça me permettrait de me sentir mieux.

    — Vous savez, il y a un paquet de gens qui vivent très bien sans jamais s'être vraiment intéressés à la question…

    — Sans doute. Mais ces gens ne sont certainement pas comme vous et moi. Regardez les miens. Combien exactement s'interrogent à ce sujet ? Aucun, j'imagine. Et pourquoi ? Déjà parce qu'ils n'en ont peut-être pas les facultés, mais quand bien même ! Tout simplement parce qu'ils correspondent à la norme de notre espèce et qu'aucune différence ou expérience suffisamment désagréable n'est venue remettre en question ce qu'ils étaient. Ils sont vampires, ils travaillent pour la communauté, servent notre reine, bref, leur existence, si elle peut être difficile, n'a jamais été jalonnée des mêmes incertitudes que les miennes.

    Dolaine n'osa pas lui apprendre qu'elle-même n'avait jamais vraiment eu à se questionner là-dessus. Savoir si une place existait pour elle quelque part en ce monde, oui, souvent, et même encore aujourd'hui, mais l'utilité de son existence… ? Elle n'était pas certaine qu'il y en ait une. Non, en cela, elle demeurait semblable à beaucoup d'autres et n'aspirait, au fond, qu'à un environnement stable où elle pourrait vivre le restant de ses jours sans souffrir de ses origines.

    — Et si vous le découvriez, ce but, commença-t-elle d'une voix traînante, est-ce que cela vous aiderait à accepter l'idée de ne jamais trouver votre place en ce monde ?

    — S'il s'avérait que je n'ai effectivement ma place nulle part, eh bien… oui, sans doute. Car à défaut, j'aurai au moins quelque chose à accomplir. Ma vie ne sera pas vide de sens, comme elle l'a trop souvent été jusqu'ici.

    Franchement dépassée, Dolaine secoua la tête. Mais avant qu'elle ne puisse ajouter quoique ce soit, il questionna timidement :

    — Vous ai-je déjà parlé de Loupia ?

    C'était presque comme s'il avait honte d'aborder le sujet. Intriguée, Dolaine inclina la tête sur le côté.

    — Un ami à vous ?

    — Hum… non, pas exactement. Disons… peut-être un modèle, ou quelque chose du genre.

    Et, comme elle se contentait de le fixer, dans l'attente d'un développement, il s'empressa d'ajouter :

    — S'il n'y a aujourd'hui aucun vampire comme moi au sein d'Éternelle, je vous ai dit que d'autres y avaient vécu par le passé. J'ignore néanmoins combien d'entre eux sont encore en vie. Peu, sans doute, peut-être aucun, en dehors de Loupia.

    Il se racla la gorge.

    — D'ailleurs, je ne connais son nom que parce que je suis tombé sur des notes lui ayant appartenu. C'est arrivé tout à fait par hasard. Notre montagne est vaste, voyez-vous, et nos tunnels forment comme un labyrinthe dont plus de la moitié nous est inutile. A cette époque, j'avais dans l'idée de les cartographier – plus pour tromper mon ennui qu'autre chose – et me suis enfoncé de plus en plus loin au cœur de notre royaume. Ce jusqu'à découvrir cette petite pièce qui avait certainement dû lui servir de laboratoire. Il y avait laissé une partie de ses livres et de ses instruments… ainsi qu'un certain nombre d'écrits. Seulement, il avait quitté Éternelle bien avant ma naissance et les miens, quand je les ai interrogés sur son compte, n'ont rien su me dire. De fait qu'à part savoir qu'il s'agissait d'un mage – car ses écrits, malheureusement, ne contenaient presque rien de personnel. Juste des réflexions sur son art et ses expériences – j'ignore absolument tout de lui.

    À présent, il s'animait et un petit sourire gêné apparut sur ses lèvres.

    — C'est à cause de lui si je me suis intéressé à la magie. N'ayant personne d'autre à qui m'identifier, je l'admirais et espérais suivre ses traces.

    Et il ponctua la fin de sa phrase d'un petit rire.

    — Ce Loupia…, commença Dolaine, les sourcils froncés, en menant un doigt à sa tempe. Attendez voir ! Ce voleur de Mirar nous a parlé d'un vampire qui serait un peu comme vous…

    — Et il ne fait aucun doute que c'est de lui dont il s'agissait. D'ailleurs, votre amie Nya semble elle aussi le connaître.

    Oui, Dolaine se souvenait avoir eu une discussion avec elle, à ce sujet. Elle avait prétendu connaître un vampire qui, comme Romuald, était quelque peu différent des siens.

    Elle s'envoya une claque contre le front.

    — Mince alors ! Par les Dieux, ce monde est décidément trop petit !

    — Oh, vous savez, ça n'a rien de très surprenant : Loupia est sans aucun doute le seul mage de notre histoire. Mirar et votre amie étant eux-mêmes des praticiens, même sans jamais l'avoir rencontré, ils auraient au moins entendu parler de lui.

    — Ah, mais bien sûr ! s'exclama la Poupée en claquant des doigts. Alors c'est pour cette raison que vous teniez absolument à passer par Altair ? Vous espérez le rencontrer ?

    L'espace d'un instant, il se troubla et ce fut d'une petite voix qu'il avoua :

    — Oui, c'est ce que j'espère… en entreprenant ce voyage, mon but premier était de faire sa connaissance. J'avais la certitude que lui seul pourrait répondre aux questions que je me pose.

    Il secoua la tête.

    — Seulement, je crois que je m'illusionnais. Car si quelqu'un doit trouver des réponses, je crains que ce ne soit moi et moi seul.

    Un avis que Dolaine partageait. Sans doute ce Loupia pourrait-il l'aiguiller, mais jamais il ne pourrait lui apporter l'équilibre qu'il recherchait. Il s'agissait d'un combat qu'il devrait mener par lui-même.

    Elle soupira et, portant une main à ses cheveux, songea que si elle n'était pas fâchée des confidences de Romuald, il n'avait, en réalité, rien à se reprocher. Pourquoi aurait-il dû aborder un sujet aussi personnel avec quelqu'un qu'il venait de rencontrer ? Qu'il s'en sente coupable, qu'il imagine avoir encore commis une maladresse, ne la surprenait toutefois pas. Il était si empoté… à tel point qu'il lui faudrait avoir une discussion sérieuse avec lui un jour. Qu'il comprenne que tout un chacun avait le droit de posséder son jardin secret.

    — Bien sûr, reprit Romuald, je comprendrais qu'après ce que nous venons de vivre à Létis, vous décidiez de ne pas poursuivre ce voyage avec moi.

    Elle le gratifia d'un regard incrédule.

    — Je vous demande pardon ?

    La nervosité le faisait à présent se tortiller.

    — Eh bien… vous m'avez accompagné jusqu'ici et, en quelque sorte, ce qu'il nous est arrivé est de ma faute. Vous avez vécu des choses désagréables au cours de notre voyage et je me sens coupable vis-à-vis de cela. Ce n'était pas prévu… rien n'était prévu et, malgré tout, vous êtes toujours à mes côtés. Vous m'avez aidé à de nombreuses reprises, aussi… je crois que l'on peut dire que vous avez largement rempli votre part du contrat. Et si vous décidez de vous arrêter ici, soyez assurée que je remplirai la mienne.

    Disant cela, il porta le regard à son sac affaissé un peu plus loin, en compagnie de celui de Dolaine. Cette dernière l'imita et un grognement lui échappa. Oh l'imbécile !

    — Décidément… vous ne changerez jamais, soupira-t-elle.

    Comme elle se redressait, des fourmillements vinrent lui agresser les jambes. Se rapprochant du vampire, elle posa les mains sur ses épaules et lui offrit un petit sourire en coin.

    — Je vous parle de votre bêtise ! Écoutez mon conseil, Romuald, si vous ne devez accomplir qu'une seule chose au cours de votre existence, alors faites en sorte que ce soit de vous en guérir.

    — Mais…

    — D'ailleurs, savez-vous ce que je trouve le plus agaçant chez vous ? poursuivit-elle en approchant son visage du sien, comme si elle ne le voyait pas assez bien. C'est que malgré cette tête étrange qui est la vôtre, il y a en vous cette naïveté. Elle ne vous donne pas l'air très intelligent, mais elle a la fâcheuse tendance de vous rendre mignon et ça, vous voyez…

    Des deux mains elle saisit les oreilles en pointe du vampire, afin de les écarter. Son sourire s'élargit, presque carnassier.

    — C'est ce qui me rend le plus folle. Je n'y peux rien, c'est plus fort que moi : tout ce qui est mignon me donne envie de le chahuter. Demandez donc à Raphaël ! Il aurait beaucoup de choses à vous apprendre sur le sujet.

    Comme la panique revenait crisper les traits du vampire, elle devina qu'il n'avait rien compris à son petit discours et, surtout, qu'il ignorait parfaitement comment y réagir. Elle émit un petit rire et lui relâcha les oreilles, avant de lui tapoter l'épaule.

    — Allons, vous pensiez vraiment que j'accepterais de vous abandonner ? Empoté comme vous l'êtes, je me sentirais franchement coupable !

     

    21

    Un peu plus de deux semaines furent nécessaires pour faire disparaître les cadavres, débarrasser les rues d'une partie des débris qui les encombraient, ainsi que pour se soucier des dégâts occasionnés au niveau du port et commencer à réfléchir au problème des deux vaisseaux qui y avaient coulés, victimes de l'invasion. Ce fut seulement après cette période chargée que l'on autorisa de nouveau la circulation par les voies maritimes.

    Dolaine et Romuald attendaient justement d'embarquer sur l'un des quelques bateaux qui mouillaient au niveau du quai.

    En plus de son sac et d'un parapluie, le vampire portait une grosse valise, dans laquelle Dolaine avait fourré une toute nouvelle garde-robe – d'ailleurs moins usée que celle perdue dans l'incendie –, fruit de pillages qui avaient fini par le gêner. Et ce ne fut qu'au prix de débat énergiques – et surtout d'un nombre incalculable de disputes – qu'il était finalement parvenu à la convaincre de laisser un peu d'argent aux propriétaires en dédommagement.

    Son petit nez retroussé, la Poupée inspectait la foule de son regard bleu, notant ici et là quelques tensions, sinon réactions malheureuses à leur encontre, sans toutefois retrouver l'hostilité qui les avait accueillis à leur arrivée à Létis. Les survivants, trop heureux d'avoir échappé à la mort, n'ignoraient pas qu'ils devaient en partie leur bonne fortune à l'intervention d'Éternelle. Oh, les vieilles habitudes reprendraient tôt ou tard du service, mais pour l'heure, on ne se montrait plus aussi inamicale envers Romuald. La peur était toujours présente, mais la haine beaucoup moins.

    Ce dernier bâilla sans se couvrir la bouche. Sa dentition monstrueuse se dévoila et Dolaine nota combien il avait l'air fatigué. Les paupières tombantes, lourdes d'un sommeil qui ne désirait que l'attirer dans ses bras, il ne se remettait qu'avec difficultés des derniers événements. Ses nuits, pourtant longues – et bien qu'il se soit nourri par trois fois au cours de leur séjour prolongé –, ne parvenaient à chasser son épuisement… à croire que son organisme tout entier travaillait à lui donner une bonne leçon, des fois qu'il lui viendrait l'idée de recommencer ses petites prestations de magie.

    Leur prochaine étape serait l'île de Petit-Frère. Un voyage de trois ou quatre jours, et une première pour le vampire, qui n'avait encore jamais mis les pieds sur un bateau. En meilleure forme, la perspective de cette expérience l'aurait sans aucun doute excité. Mais pour l'heure, il n'aspirait qu'à prendre possession de leur cabine et s'y enfermer pour les prochaines heures.

    Dolaine levait les yeux vers lui, quand un bruit de cavalcade se fit entendre derrière eux. Plusieurs équidés fendirent la foule, transportant des soldats dont les regards vifs laissaient supposer qu'ils cherchaient quelque chose… ou quelqu'un. L'un d'eux arrêta son attention sur Romuald et une voix les interpella :

    — Gloire aux Dieux, je craignais que vous n'ayez déjà quitté Létis !

    Dolaine écarquilla les yeux. L'individu qui s'arrêtait à leur hauteur n'était autre que Mérik. Son visage portait encore les stigmates des affrontements, mais il paraissait en pleine forme.

    Elle fut soulagée de le savoir en vie. Ils ne s'étaient connus que quelques heures, mais les combats avaient provoqué tant de drames que revoir une figure familière lui réchauffait le cœur. Comme il descendait de sa monture pour venir dans leur direction, une vague d'inquiétude la submergea néanmoins et elle questionna :

    — Y a-t-il un problème ?

    Elle ne se souvenait que trop bien en quelles conditions le jeune homme les avait quittés. Intrigué lui aussi, Romuald n'en demeurait pas moins sur ses gardes.

    — Bien au contraire, les rassura Mérik. C'est en tant qu'émissaire du roi que je suis ici. (Il se tourna vers Romuald.) Il faut que vous sachiez que l'intervention des vôtres nous a beaucoup étonnés, autant qu'elle nous a été profitable. Au nom de mon royaume, je vous en remercie, vous comme Éternelle. (Il exécuta un petit salut, qui ne manqua pas de surprendre son interlocuteur.) Sachez-le, Létis saura se montrer reconnaissante.

    De plus en plus troublé, le vampire battit des paupières. Comme il ne réagissait pas, Dolaine lui envoya quelques coups de coude, afin de le pousser à se ressaisir. L'occasion était trop belle pour qu'on la laisse s'échapper : si Romuald voulait plaider la cause des siens, c'était le moment ou jamais !

    Son ami ne saisit toutefois pas le message et ce fut avec un petit sourire qui oscillait entre l'incrédulité et la nervosité qu'il répondit :

    — Ce n'était rien, rien du tout. Les miens se sont simplement contentés de… Aïe !

    Comme elle le devinait sur le point de dire une bêtise, Dolaine lui avait méchamment écrasé le pied, attirant sur elle son regard courroucé. Elle lui répondit par un reniflement et un retroussement de nez.

    — Bien au contraire ! assura Mérik. Et vous savez, tout ceci m'a beaucoup donné à réfléchir. Sur ce que vous disiez… vous avez prétendu qu'Éternelle n'était pas l'ennemie de Létis et, après ce que j'ai vu cette nuit-là, je suis tout à fait disposé à le croire. Toutefois ! Bien que votre aide nous ait été salutaire, et que vos intentions à notre égard se soient révélées moins hostiles que nous le pensions, je ne peux toujours pas accepter, ni encore moins pardonner, les rapts de mes concitoyens.

    — Mais comme j'ai tenté de vous l'expliquer, nous avons besoin de sang humain pour survivre, répondit Romuald, chez qui la nervosité s'accroissait.

    Il était sur la défensive et s'attendait à voir la conversation dégénérer. Le hochement de tête entendu de Mérik le prit de court.

    — Sur ce sujet également, j'ai beaucoup réfléchi. Et je crois que je comprends un peu mieux votre situation…

    Dolaine et Romuald s'échangèrent un regard, afin de s'assurer que l'autre avait bien entendu la même chose.

    Derrière Mérik, le reste des soldats gardait le silence. Trois individus toujours à cheval, qui ne les lâchaient pas des yeux. Et si leur expression n'était pas exactement hostile, on les sentait prudents.

    Mérik écarta les mains.

    — J'en ai discuté avec mon père. Je lui ai dit que j'avais rencontré un vampire sensé, suffisamment en tout cas pour que le dialogue soit possible avec lui. Et nous nous sommes demandés si vous ne pourriez pas nous être d'une quelconque utilité. Comprenez que les vôtres ne sont pas facilement approchables, pas plus que nous ne sommes certains de parvenir à nous faire comprendre d'eux. C'est pourquoi, je suis ici. Car j'aimerais que vous nous serviez d'intermédiaire.

    — Moi… ?

    — Létis chercherait-elle à s'allier à Éternelle ? s'enquit Dolaine.

    Le vampire lui adressa un regard rond, auquel elle ne répondit pas, peu surprise qu'il ne soit pas encore parvenu à cette conclusion.

    — Dans l'intérêt de tous, approuva Mérik. Je crois que la force d'Éternelle pourra nous être utile à l'avenir. Quant à Létis, je ne pense pas me tromper en affirmant que sa survie est importante pour votre royaume. Sans nous, les vampires seraient obligés d'aller chercher leurs proies ailleurs… bien plus loin, et il me semble que c'est pour empêcher cela que vous nous êtes venus en aide. Est-ce que je me trompe ?

    — J'ai bien peur que non, avoua Romuald. Mais je doute qu'une alliance soit possible entre nos deux royaumes si les miens n'ont rien à y gagner.

    — Tout comme il est impensable pour Létis de s'allier à un royaume qui enlève ses enfants pour les assouvir en esclavage, rétorqua Mérik, avant de lever une main apaisante. Ne vous trompez pas : ce n'est pas par hostilité que je vous dis cela, je ne fais que souligner la chose. Car si nous souhaitons aboutir à un accord, je pense que c'est là le principal problème qu'il nous faudra affronter et régler.

    — C'est également mon sentiment. Et j'espérais que Létis viendrait nous apporter des solutions…

    Ce fut au tour de Mérik d'être surpris.

    — J'ai bien peur que nous n'ayons rien à vous proposer… pas dans l'immédiat, en tout cas. Et je ne vous cacherai pas que je m'attendais à ce que vous ayez déjà votre idée sur la question. N'êtes-vous pas l'un des principaux concernés ?

    — Tout ce que je peux vous dire, c'est que pour survivre, il nous faut beaucoup de goules. Nous pourrions commencer par améliorer l'existence de celles que nous possédons déjà si d'autres venaient se joindre à elles, mais…

    — Si vous me permettez d'être franc, le coupa Mérik, nous ne sommes pas décidés à vous livrer des citoyens. Ce serait criminel et ce peu importe les conditions de vie que vous leur offririez : nous n'obligerons personne à se sacrifier.

    — Ce n'est pas ce que je vous demande non plus. Je crois que le volontariat serait nécessaire, seulement, je ne pense pas que beaucoup des vôtres accepteraient de venir chez nous de leur plein gré.

    — Je ne le pense pas non plus, soupira Mérik. Et c'est un sujet sur lequel j'aimerais m'entretenir un peu plus longuement avec vous, quand vous reviendrez à Létis. Ensemble, je suis certain que nous finirons par trouver une solution à nos différends.

    Romuald secoua la tête. Pas parce qu'il refusait le débat, seulement parce qu'il n'arrivait pas à croire qu'il livrait cette conversation. Mérik se disait envoyé par le roi lui-même, c'était donc sa volonté qui s'exprimait par son fils.

    — Je crois que…

    — Si vous le permettez, je pense savoir comment régler votre problème, pépia une petite voix derrière Mérik.

    Romuald écarquilla les yeux, tandis que Dolaine laissait échapper un hoquet.

    — Louis ?! Par Moloch, vous êtes en vie !

    Car c'était bien lui qui se tenait là, un bâton de marche à la main, un sac en bandoulière et un large sourire sur son visage rond. Une cape lui tombait sur les épaules et, en dehors de quelques égratignures encore visibles sur son nez et à l'arcade droite, il semblait lui aussi en pleine forme.

    — En doutiez-vous ? Je comprends mieux, dans ces conditions, pourquoi vous m'avez abandonné. Enfin, je ne vous en veux pas, vous ne l'avez pas fait exprès, n'est-ce pas ? Après cet incendie, j'étais moi-même persuadé que vous aviez péri, ce jusqu'à ce que je ne vous aperçoive quelques jours plus tôt, au cours d'une promenade. Je vous ai appelés, mais vous ne m'avez pas entendu. Vraiment, si vous saviez comme je suis content de vous revoir ! Il m'est arrivé des choses incroyables qu'il faut que je vous…

    — Attendez un instant ! le coupa Mérik, avec suffisamment d'autorité pour moucher le bavard. Qu'entendiez-vous en prétendant pouvoir nous aider ?

    Il y avait dans son ton un scepticisme qu'on lui pardonnait volontiers : Louis n'étant pas vampire, difficile de croire qu'il puisse vraiment posséder la solution de ce problème séculaire. Les yeux verts du Pantin se mirent à pétiller.

    — N'avez-vous donc jamais entendu parler de cette communauté vampirique qui, à Petit-Frère, vivrait en parfaite harmonie avec le genre humain ? (Puis, se tournant vers Romuald :) Je voulais vous en parler, mais nous avons été séparés avant. (Et comme son sourire s'élargissait :) Alors ça, on peut dire que vous avez sacrément de la chance que je vous aie remis la main dessus !

    Sans lui répondre, Mérik et Romuald s'échangèrent un regard plein d'espoir. Si cette histoire était vraie alors, bientôt, Éternelle et Létis trouveraient peut-être une solution à leur désaccord.

    — Nous devons justement nous rendre à Petit-Frère, souffla Romuald, qui avait l'impression d'évoluer en plein rêve.

    — Alors, je vous laisse vous charger de cette communauté. Pensez-vous qu'elle acceptera de vous ouvrir ses portes ?

    — Je… j'imagine qu'il n'y a pas de raison…

    Non, pas de raison du tout !

    La main de Mérik se tendit dans sa direction.

    — Je prierai pour que ce vous découvrirez là-bas nous aide à rapprocher nos deux peuples.

    Et, après une seconde d'hésitation, Romuald lui serra la main.

    Là-dessus, Mérik salua Dolaine, en fit de même pour Louis, avant de prendre congé du trio.

    — Eh bien, commença Dolaine, une fois que les cavaliers les eurent quittés. Et vous qui pensiez que Létis n'était pas prête à faire le second pas !

    Et comme Romuald restait trop abasourdi pour répondre, elle se tourna vers Louis.

    — Mais au fait, comment vous en êtes-vous sorti ?

    Les yeux de l'interrogé se remirent à pétiller et l'excitation provoquée par le souvenir de ses aventures lui fit monter le rouge aux joues.

    — Alors ça, c'est une histoire très amusante, vous allez voir ! Car juste après que nous nous soyons séparés, il s'avère que j'ai entendu du vacarme au-dessus de ma tête et que toute la pièce s'est mise à trembler. Je venais juste de récupérer mes bagages et je pensais vous rejoindre mais, enfin, ce phénomène était si soudain que je n'ai pu m'empêcher d'en être intrigué. Comme j'ai entendu de petits chocs du côté de ma fenêtre, j'ai été l'ouvrir et c'est à ce moment que l'incendie a commencé à ravager l'immeuble. Les Dieux m'en soient témoins, j'ai bien cru ma dernière heure arrivée ! Il y avait, dehors, plusieurs Chauves-souris et le feu, au-dessus de moi, avait déjà attaqué le plafond. J'imagine que le vacarme qui m'a attiré a été produit par l'une de ces créatures. Comme une explosion. D'ailleurs, j'avais à peine passé la tête à l'extérieur qu'un hurlement proprement effroyable s'est fait entendre ! J'en ai eu les oreilles qui ont sifflé durant plusieurs minutes ! Enfin, bref, j'étais donc là, piégé, à me demander quelle mort serait la moins douloureuse quand… mais au fait, saviez-vous qu'une statue aurait pris vie afin d'aller combattre Feu ? Ce devait être un spectacle tout à fait fabuleux et je déplore de ne pas…

    — Nom d'un petit Pantin, Louis, comment vous en êtes-vous sorti ?!

    Sans s'agacer de cette interruption, Louis se tourna vers Romuald.

    — C'est à l'un des vôtres que je dois d'être encore en vie. Comme les flammes avaient gagné le couloir et que je commençais à étouffer, j'ai finalement décidé de sauter. Coup de chance, un vampire passait par-là ! Il se déplaçait si vite que je ne l'ai pas vu approcher et le malheureux m'a reçu sur le dos. (Il eut un petit rire.) Il a tangué, mais a tout de même poursuivi sa route, avec moi agrippé à lui. Autant vous dire qu'il ne m'a pas semblé très enchanté, quand il a compris que je comptais rester avec lui jusqu'à la fin des affrontements. Mais il s'exprimait dans un commun si laborieux qu'il m'a été difficile de comprendre ce qu'il disait. Entre nous, c'est bien la première fois que quelqu'un me traite de poisson… !

    Et comme Louis secouait doucement la tête, Dolaine leva les yeux vers Romuald. Mais avant qu'elle ne puisse grommeler le commentaire qui lui venait aux lèvres, Louis reprit :

    — Mais au fait ! (Plus guilleret que jamais, il se rapprocha en deux petits bonds.) Vous comptez vous rendre à Petit-Frère, n'est-ce pas ? (Son bâton claqua contre le sol.) Quelle chance ! Nous allons pouvoir faire le voyage ensemble !

    Un bruit de gorge affreux échappa à Dolaine, dont le visage perdit soudain toute couleur.

    — Vous ne voulez pas dire…

    — Et si ! J'ai moi aussi une place sur le prochain bateau en partance pour Petit-Frère, lui confirma Louis avec un sourire si large qu'il lui dévoilait toutes les dents. Oh, vous allez voir, ce sera délicieux ! Je nous vois déjà, sur le pont, vous et moi, et l'océan… à perte de vue. Le vent du large, le spectacle de cette camaraderie touchante entre marins, et surtout…

    Dolaine s'agrippa les cheveux et secoua la tête, comme si elle refusait d'y croire, ses lèvres formant des « Non ! Non ! Non ! » silencieux. Puis sa voix s'éleva, brutale, et elle se jeta en avant pour saisir le Pantin par la cape et le secouer.

    — Par les Dieux, pourquoi faut-il que vous soyez en vie ?!

    Et Louis, qui ne pensait pas qu'elle puisse être sérieuse, partit dans un grand éclat de rire…

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 11

     

     

    19

    Sa question la prit de court. D'un geste vague de la main, elle répondit :

    — Eh bien… parce qu'il déteste Létis ?

    C'était, en tout cas, ce qu'elle avait toujours entendu dire. Feu haïssait sa voisine pour des raisons que l'on pensait nées d'une hostilité envers le genre humain. Il y avait des peuples et des royaumes comme cela, qui ne pouvaient en supporter un autre sans raison objective, juste parce que leurs différences les irritaient.

    — Je pense qu'il y a un peu de ça, approuva le vampire. Néanmoins, les choses sont plus complexes qu'il n'y parait.

    Il se rallongea sur le flanc et soutint son visage d'une main.

    — Vous savez, cette partie du monde était bien différente autrefois. Avant que Létis ne soit créée, il n'y avait que nous ici : Éternelle, Feu et Ténèbres. Un territoire où notre plus proche voisin – puissant, s'entend – était Porcelaine. C'est vous dire combien nous étions isolés.

    « Ce que je vais vous raconter est une histoire dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler. Elle n'est connue que des miens, ainsi que de Feu. Quant à Létis, je pense que plus personne aujourd'hui ne s'en souvient dans sa forme d'origine – les bâtisseurs de ce royaume n'ayant jamais eu de scrupule à réécrire l'histoire à leur avantage.

    Il se gratta le crâne, l'air embarrassé. Peu certain de savoir où débuter son récit, il se lança toutefois :

    — Comment vous dire… ? À cette époque, voyez-vous, Feu était au sommet de sa puissance. Nous étions en guerre perpétuelle contre lui, nous et Ténèbres. Je ne saurais vous dire depuis combien de temps cette situation durait. Pour un vampire, je suis encore jeune et l'histoire des miens est mince. Nous ne nous transmettons que quelques faits et la grande majorité de notre passé a été perdu depuis longtemps.

    « Mais je pense que Feu a toujours plus ou moins agi ainsi. Faire la guerre est dans sa nature. Quant à Éternelle, elle se contentait de lui résister. Je sais que les miens ne se sont jamais vraiment battus contre Feu. En dehors d'une seule et unique occasion, celle dont je veux vous parler ici, nous nous contentions de repousser ses attaques.

    « Pour Ténèbres, c'était différent. Nos montagnes sont très particulières et il n'est pas simple d'y pénétrer, même pour des créatures capables d'évoluer par la voie des airs. Ténèbres ne bénéficiait pas de cette chance et s'engageait régulièrement dans des batailles épuisantes, afin de préserver son territoire. Et comme il lui arrivait souvent d'en perdre une partie, elle se devait ensuite de la récupérer. En un sens, c'était une boucle sans fin…

    « Vous le savez sans doute déjà, mais à l'origine, Ténèbres était un territoire Troll – bien que ces créatures n'aient alors rien à voir avec celles que l'on connaît aujourd'hui. Ce qu'est devenu leur royaume, elles le doivent aux guerres contre Feu : une terre abandonnée de ses enfants, causant la mort de tous ceux qui oseraient la fouler.

    « À l'époque dont je vous parle, alors que les Trolls vivaient encore ici, nous avions une alliance avec Ténèbres. Pas une alliance militaire, non, mais plutôt… économique ? En tout cas pour Ténèbres.

    « Il faut que vous sachiez qu'à l'origine, nos goules étaient des Trolls. Ce sont des créatures bien plus résistantes à nos drogues que ne l'est le genre humain et qui savaient les apprécier sans tomber dans un état de dépendance. Il nous était donc facile de trouver des volontaires, d'autant plus qu'ils venaient chez nous pour faire fortune… certains ne restaient qu'une année ou deux, parfois plus, parfois moins, suffisamment longtemps en tout cas pour s'en retourner chez eux les poches pleines d'or.

    L'espace d'un instant, il fit silence. Son expression n'exprimait rien, plongé qu'il était dans le passé de son peuple. Nourri par une goule, ses connaissances sur l'histoire d'Éternelle ne lui avaient pas été transmises par le sang de son porteur. Il avait dû les arracher petit à petit, harcelant pour cela des semblables peu disposés à s'attarder sur un sujet pour lequel ils n'éprouvaient aucun intérêt.

    — Je vous ai dit que nous avions besoin de sang humain pour survivre. Or, vous comprenez à présent que ce n'est pas entièrement vrai. À cette époque, nous ne connaissions que le sang Troll et celui-ci nous convenait parfaitement. De ce qu'on m'en a raconté, il serait même bien plus nourrissant que le sang humain.

    Il eut un petit sourire et son regard se releva sur sa compagne silencieuse.

    — Vous savez, si les Clowns des cavernes sont connus pour leurs mines de diamants, Éternelle est un territoire qui regorge d'or. Comme nous n'en avons jamais vraiment eu l'utilité, nous nous en servions pour récompenser nos goules. Et sans Feu, j'imagine que nous aurions pu continuer encore longtemps ainsi.

    Il se passa un doigt le long des lèvres, avant de poursuivre :

    — Vous devez également l'ignorer, car je crois que Feu a une culture aussi méconnue que la nôtre, mais la montée au pouvoir d'un nouveau souverain entraîne une recrudescence de violence chez ce peuple.

    « Ceci est dû à leurs traditions. De ce que j'en sais, les années qui suivent le couronnement d'un nouveau chef sont employées à prouver sa valeur. Il lui faut impérativement remporter des batailles. La première surtout, car c'est celle-ci qui doit apporter sur Feu la bénédiction des Dieux. Toutefois, si le souverain connaît la défaite dès le début de son règne, on l'interprétera comme un signe de grand malheur et le royaume aura tendance à se refermer sur lui-même et à se montrer moins belliqueux. J'imagine que c'est de cette façon que nous avons pu survivre si longtemps à ses côtés… parce que Feu a sans doute été trop souvent repoussé par Ténèbres ou par nous-mêmes.

    « Quoi qu'il en soit, c'est un nouveau couronnement qui devait signer la perte de Ténèbres. Les premières victoires n'ont pas suffi à étancher la soif de conquête de son adversaire, qui a continué à la harceler, jusqu'à menacer d'extinction le peuple Troll au grand complet. Nous-mêmes n'étions pas en très bonne posture, car les Chauves-Souris étaient à cette époque bien plus nombreuses qu'elles ne le sont aujourd'hui. Et une nuit, nous avons découvert que Ténèbres avait cessé de vivre. Ses survivants avaient fui aux quatre coins du monde, n'emportant avec eux que ce qu'ils pouvaient transporter sur leur dos. Cette défection a bien failli causer notre perte.

    « Vous êtes sans doute en train de vous demander le rapport entre cette histoire et la Létis d'aujourd'hui. Ne vous inquiétez, pas je vais bientôt y venir.

    « Mais avant cela, il faut que vous compreniez la situation de l'époque, sans quoi vous aurez du mal à saisir l'actuelle. Il faut aussi que vous sachiez que, pour une raison que nous ne nous expliquons pas, nos drogues finissent par rendre stériles nos goules. Très vite, trop vite, en ce qui concerne les humains.

    « Maintenant, si je vous rappelle qu'ils étaient nombreux au sein de Ténèbres à venir chez nous pour faire fortune, vous comprendrez pourquoi ils ont fini par succomber à Feu. Au fil du temps, une partie de leur population ne pouvait plus procréer, ce qui les a considérablement affaiblis.

    « C'est pourquoi nous nous sommes retrouvés dans une position aussi fâcheuse, d'autant qu'au début, nous ne nous sommes même pas inquiétés de la fuite des Trolls. Nous avions encore quelques goules à notre disposition, suffisamment en tout cas pour nous permettre de survivre quelque temps.

    « Malheureusement, les miens n'ont jamais été très doués pour penser sur le long terme. Le fait que leurs goules ne soient pas éternelles aurait déjà dû les alarmer. Celui que certaines finiraient tôt ou tard par prendre le chemin de l'exil, également. Pire encore, ils n'ont pas compris à temps que l'impossibilité des Trolls à se reproduire jouerait contre eux. Ajouter à cela que, maintenant que son principal adversaire n'existait plus, Feu n'avait plus qu'Éternelle à harceler, et il s'en donnait à cœur joie.

    « Quand les choses sont finalement devenues critiques pour nous, nous avons dû envoyer certains des nôtres à la recherche des Trolls survivants. Sans doute l'une des premières fois que nous nous éloignions aussi loin de notre territoire. Mon peuple connaissait donc peu de choses sur le monde extérieur et la plupart ne revinrent jamais. Les quelques-uns qui devaient regagner nos montagnes rapportaient de mauvaises nouvelles, car aucun Troll n'avait accepté de les suivre.

    « Bien entendu, si les miens avaient fait ce qu'il fallait à temps, s'ils étaient venus en aide à Ténèbres, plutôt que de se cantonner à un rôle passif dans les guerres de ses voisins, ils n'auraient sans doute jamais connu la famine. Mais comme je vous l'ai expliqué, les miens ont beaucoup de mal à penser sur le long terme… encore davantage si ce long terme ne connaît pas de précédent.

    « Aussi avons-nous dû nous résigner à chercher un substitut aux Trolls. D'autres vampires ont été envoyés aux quatre coins du monde, avec l'ordre de ramener des spécimens de toutes les espèces qu'ils croiseraient. Là encore, beaucoup ne revinrent jamais, et avec Feu qui continuait ses agressions, Éternelle était au plus mal.

    « Nous finîmes néanmoins par découvrir que le sang humain était presque aussi nourrissant que celui des Trolls. Mais pour ajouter à notre malheur, il n'existait alors aucun royaume humain à proximité du nôtre, ce qui nous obligeait à nous éloigner souvent d'Éternelle. Feu ne tarda pas à le remarquer et nous nous mîmes à le croiser régulièrement sur notre route, avec les conséquences que vous imaginez.

    « Comme vous le savez, le sang d'une goule, quand il devient l'unique alimentation d'une larve, a certains effets étonnants sur notre esprit. Celui des Trolls en avait également, mais son impact était bien moins visible. Ainsi, les vampires issus de porteurs Trolls possédaient un esprit à peine plus vif que la moyenne, ce qui devait leur faciliter l'existence… j'imagine en tout cas qu'ils n'étaient pas victimes du même malaise que je provoque moi-même.

    « Tout ça pour dire que, la situation d'Éternelle ne s'améliorant pas et les pertes se poursuivant, il y eut bientôt de nombreux vampires nourris par des porteurs humains – les rendant ainsi plus aptes à réfléchir à nos problèmes que le reste de la population. C'est l'un d'entre eux qui aurait trouvé la solution, pourtant évidente : ce qu'il nous fallait, c'était qu'une population humaine vienne s'installer près de chez nous, afin que nous cohabitions de la même façon que nous l'avions fait avec Ténèbres.

    « Les terres alentours étant assez vastes pour accueillir un royaume ou deux, l'idée a fait son chemin. Une partie de ce territoire appartenait à mon peuple et celui-ci, qui n'en avait de toute façon pas l'utilité, décida qu'il la céderait volontiers à quiconque désirerait s'y installer.

    « Et justement ! Il s'avéra que, depuis peu, des armées humaines sillonnaient la région, à la recherche de nouvelles terres à conquérir. Ils portaient les couleurs du royaume de Sistar, l'une des plus grandes puissances de l'époque, disparue aujourd'hui. Et Comme Feu faisait des ravages dans leurs rangs, les miens – craignant que cette hostilité ne décourage les nouveaux arrivants – se hâtèrent de rentrer en contact avec eux.

    — Laissez-moi deviner, le coupa Dolaine en pointant son bâtonnet mâchouillé dans sa direction. Ces gens, il s'agissait des futurs créateurs de Létis, n'est-ce pas ?

    Romuald approuva d'un signe de tête.

    — On ne peut rien vous cacher, répondit-il, comme elle affichait un petit sourire satisfait.

    Puis il précisa :

    — Mais à cette époque, on les connaissait encore sous le nom de Sistariens.

    « Nous leur avons donc envoyé une délégation constituée de vampires nourris par des goules humaines – comprenez qu'à cette époque, on les estimait davantage qu'aujourd'hui –, avec pour mission de trouver un accord avec Sistar.

    « Nous étions décidés à quitter notre retraite pour nous battre à ses côtés. Nous sommes un peuple puissant et cette alliance les a tout de suite intéressés, d'autant plus que nous avions déjà de l'expérience contre l'ennemi commun. Il y eut sans doute de nombreuses discussions, mais je n'en sais pas davantage… tout ce dont je suis certain c'est que le sujet qui fut le plus longuement débattu concernait la contrepartie que nous attendions de ces hommes.

    « J'imagine sans mal que quand les miens ont avoué aux Sistariens la teneur de notre régime alimentaire, nous sommes passés du statut de possibles alliés, à celui de barbares, sinon de monstres. Mais quand fut abordé le sujet de l'or que recevraient les goules volontaires, l'avidité de ces gens prit le pas sur le dégoût que nous leur inspirions.

    « Avant de poursuivre, il faut que je vous explique une autre particularité de Feu : le règne d'un souverain y dure exactement cent cinquante ans, au bout duquel, s'il est encore en vie, le vieux roi est abattu de la main de son successeur. Nous ne parlons pas là de pouvoir qui reviendrait de père en fils, mais à celui que le peuple aura jugé le plus apte à prendre la relève.

    « Il est bon aussi de savoir que, dans leur culture, chaque année d'un règne est sacrée et ne peut revenir à un autre. Même si le souverain désigné tombe trop tôt, on ne cherchera pas à le remplacer. Le trône restera vide jusqu'à ce qu'il puisse de nouveau être occupé et le peuple, plongé dans la mélancolie, se retranchera dans son royaume. Car sans père pour le guider, il se risque peu à affronter le monde extérieur.

    « En sachant cela, vous comprenez que le meilleur moyen de mettre fin aux agressions de Feu est de faire tomber la tête de son souverain. C'est donc ce qui a été décidé entre nous et les Sistariens. Et dans cette bataille, Éternelle devait avoir le rôle décisif : celui de pénétrer jusqu'au cœur du royaume ennemi.

    « En prévision des affrontements à venir, les Sistariens ont fait venir des renforts. Des mages, beaucoup de mages et, comme notre accord était déjà validé, on nous remit quelques humains en échange d'or censé subvenir aux besoins de l'armée.

    « Malheureusement, les miens n'avaient jamais appris à se méfier. Ils ont naïvement cru leurs alliés aussi honnêtes qu'ils l'étaient eux-mêmes et n'ont pas hésité à leur fournir autant d'or qu'ils le souhaitaient. En sus, beaucoup de vampires sont morts durant ces combats, parce que Sistar les envoyait en première ligne. Au final, les pertes ont été tragiques de chaque côté, mais davantage chez Éternelle, qui était déjà bien affaiblie…

    « Enfin, quand la tête du souverain de Feu tomba et que son peuple retourna se terrer dans ses montagnes, les Sistariens s'installèrent sur ces terres qui étaient autrefois les nôtres et commencèrent à bâtir Létis.

    « Durant les premières années, nous n'avons eu que peu de contacts avec eux. Éternelle avait reçu suffisamment de goules durant les affrontements pour oublier de se soucier de l'avenir. Mais vous devinez ce qu'il s'est passé, n'est-ce pas ?

    « Quand les miens sont finalement revenus frapper aux portes de Létis, non seulement on refusa de traiter avec eux, mais en plus, plusieurs de nos émissaires furent blessés – grièvement pour certains. Et comme son appétit pour nos richesses ne connaissait pas de limite, on nous déclara la guerre, dans l'espoir de s'approprier nos mines.

    « C'est ce dernier coup du sort qui a manqué de provoquer notre extinction. Notre reine était si fragilisée qu'il était évident qu'elle ne pourrait plus donner naissance aux futures générations. Les miens décidèrent donc de mourir et d'attendre le meilleur moment pour renaître.

    Il eut un faible sourire, qui découvrit le bout de ses crocs.

    — Chez nous, nous appelons cela « Entrer en hibernation ». Quand notre survie est irrémédiablement menacée, notre seul espoir repose sur ce moyen. En gros, il consiste à sacrifier le peuple. Nous sommes assimilés par notre reine, afin de lui permettre de rassembler suffisamment d'énergie pour déclencher la protection d'Éternelle. Tout comme Ténèbres est liée aux Trolls, et qu'en leur absence il est impossible d'y pénétrer, Éternelle possède un genre de pouvoir similaire. Pour commencer, une barrière protectrice vient entourer le royaume, suffisamment solide pour résister à toutes les sortes de magies connues. Ce n'est toutefois que la première étape, la seconde étant qu'une fois nous avoir tous assimilés, notre souveraine donne naissance à trois derniers œufs. Deux larves de vampires et une, plus précieuse, qui abrite la future reine, tandis que la précédente s'éteint avec son peuple.

    « Ces œufs restent en hibernation jusqu'à ce qu'Éternelle décide de les appeler à la vie. Une fois nées, les larves vampiriques se nourrissent de la nouvelle reine, qui elle-même a juste assez de force pour leur permettre d'atteindre l'âge adulte. Et ce n'est qu'une fois qu'elles ont terminé leur croissance qu'elles peuvent enfin s'occuper de leur souveraine, lui apporter de quoi se nourrir, surtout, afin de lui permettre de donner naissance à la première génération…

    « Comme la mémoire de notre peuple se transmet de l'ancienne reine à la nouvelle, en se nourrissant d'elle, les premières larves apprennent tout ce dont elles ont besoin de savoir pour mener à bien leur mission. Y compris les événements du passé suffisamment traumatisants pour qu'ils se mêlent aux connaissances de base nécessaires.

    « Quant à moi, j'appartiens à la génération la plus récente de cette nouvelle souveraine…

    Romuald laissa s'écouler quelques secondes de silence, pendant lesquelles Dolaine ne trouva rien à dire. Elle comprenait mieux pourquoi Éternelle n'avait pas jugé utile d'entrer à nouveau en contact avec Létis. Bien entendu, rester bloqué sur le passé n'en demeurait pas moins stupide, car il fallait savoir donner leur chance aux nouvelles générations, mais… elle commençait à connaître suffisamment les vampires pour comprendre que leur nature ne leur permettait pas de résonner ainsi.

    — Depuis, reprit Romuald, nous avons connu la montée au pouvoir de deux autres souverains de Feu. Le premier a provoqué bien des ravages au sein de Létis, mais cette dernière a su lui tenir tête. Nous n'étions toutefois pas là pour le voir… notre renaissance n'est arrivée qu'au moment où, après plus de soixante ans de règne, le souverain en date succombait à une mauvaise blessure. Puis il y eut le second, et celui-là eut encore moins de chance. Une épidémie affaiblissait Feu à ce moment-là et le nouveau couronné s'est éteint après seulement quelques mois de règne. Depuis, Feu ne donnait même plus signe de vie et je crois qu'à Létis, on espérait que la maladie avait décimé sa population.

    « D'ailleurs, c'est une chance que Feu ait tant perdu de sa puissance au cours de ce drame, sans quoi il aurait été difficile de le repousser comme nous l'avons fait. Et cette défaite, alors qu'un nouveau souverain vient juste de monter au pouvoir, ne va pas arranger les choses pour son peuple. Seulement, je crois qu'il est loin d'avoir dit son dernier mot et que Létis entendra tôt ou tard reparler de lui.

    — Et Éternelle devra lui venir en aide…

    — Oui. Tant que notre survie dépendra de Létis, alors ce sera inévitable.

    Elle devinait que ça ne le réjouissait qu'à moitié. Car les siens viendraient mourir sur les terres de Létis, sans que jamais la situation entre leurs deux peuples ne s'améliore, ni qu'une réelle alliance ne s'établisse entre eux.

    — N'empêche, dit-elle en croisant les bras, je vous trouve un peu trop pessimiste sur ce coup. Je comprends que les vôtres soient encore traumatisés par leurs déboires passés, mais… bon sang ! Vous m'avez habituée à un raisonnement moins étroit. Létis n'est pas folle : elle sait qu'elle aura besoin d'un allié si elle désire survivre contre les agressions de Feu.

    — Bien sûr, mais je ne la vois pas pour autant venir frapper à nos portes pour trouver un accord qui nous satisferait tous deux. Je suis le premier désolé de penser ainsi. Je n'ai aucune rancœur contre le genre humain, mais vous l'avez entendu comme moi : pour Létis, nous sommes leurs ennemis.

    — C'est vrai, mais Éternelle leur a prouvé qu'elle ne les considérait pas comme tel.

    — Ce qui ne changera pas pour autant la perception qu'ils ont de nous. Il y a quelques jours encore, sans doute aurais-je pu y croire, mais… aujourd'hui, je ne suis plus sûr de rien.

    Et il en semblait terriblement abattu. Envolée la naïveté qui le caractérisait si souvent, son expression appartenait à un individu bien conscient des réalités du monde.

    — Le plus triste dans tout cela est sans doute que je peux comprendre leur attitude. Quand on y réfléchi cinq minutes, comment ne pas ressentir de l'horreur face à un peuple pour qui vous représentez l'alimentation première ? Comment ne pas se sentir révolté quand ceux-ci viennent enlever les vôtres ? J'essaye de me mettre à leur place… je me dis qu'ils ne savent pas comment nos goules sont traitées, qu'ils imaginent les pires horreurs sur notre comportement et sur les tortures que nous leur ferions subir. Vous l'avez bien vu avec Mérik, les détromper n'est pas simple. Parce que même ni nous prenons soin de nos goules, il est vrai que celles-ci sont arrachées contre leur gré à leur royaume, autant qu'il est vrai que leur espérance de vie, une fois à Éternelle, se réduit dramatiquement.

    « Bien sûr, il faudrait que nous fassions davantage d'efforts de notre côté… que nous soyons plus prudents, sur leur santé, de moins les solliciter, afin de leur permettre de vivre plus longtemps. Pourquoi pas leur offrir aussi plus de liberté ? J'ai déjà essayé d'en discuter avec les miens, mais mon mode de résonnement les dépasse. Je vous l'ai déjà dit, ils ne voient pas où est le mal dans ce qu'ils font. Je peux le comprendre. Car dans leur esprit, nous nous contentons de faire exactement la même chose que le genre humain, qui lui ne voit aucun problème à domestiquer et à tuer d'autres espèces pour s'en nourrir.

    « Mais contrairement à ces animaux, les humains peuvent se faire comprendre de nous. S'ils le voulaient vraiment, ils pourraient forcer mon peuple à changer leur façon de traiter nos goules. Comment, je l'ignore… je n'ai que quelques pistes et je crois surtout que c'est à eux de venir nous offrir des solutions. Mais même ça, ce serait encore intolérable à leurs yeux. Ils voudraient que nous cessions tout bonnement de nous alimenter de leur espèce, comme si c'était de notre faute. Comme si nous pouvions faire autrement ! Il faut bien que nous survivions, bon sang !

    L'agacement était perceptible dans sa voix et Dolaine, qui ne savait pas bien quoi dire, préféra se taire. Il se passa une main sur le visage.

    — Vous savez, je me demande vraiment ce qu'ils attendent de nous… est-ce qu'ils souhaitent que nous nous laissions mourir de faim ? Quand ils me regardent, avec cette hostilité que vous connaissez, je ne sais jamais trop quelle attitude adopter. Je ne peux même pas essayer de leur expliquer mon point de vue, car celui-ci serait sans aucun doute mal reçu. Mais quoi ? Voudraient-ils que j'ai honte de ce que je suis ? Que je me sente coupable ? Que je leur demande pardon ? Mais à quoi est-ce que ça nous avancerait ? En quoi me détester arrangerait-il notre différend ?

    Toujours sans un mot, Dolaine envoya voler son bâtonnet d'une pichenette et le suivit des yeux. Si Romuald lui avait souvent donné l'impression de vivre en dehors des réalités, il semblait qu'elle s'était trompée. Alors oui, il lui arrivait de manquer cruellement de sens commun, mais il restait bien plus réfléchi qu'il ne le laissait paraître au premier abord. Et contrairement à elle, qui s'était si souvent posée les mêmes questions, il parvenait à afficher un détachement dont elle se sentait incapable. Peut-être parce que la culpabilité ne le rongeait pas… parce qu'il était bien plus en paix avec sa nature qu'elle-même.

    Frustrée, elle songea que, dans son malheur, il bénéficiait d'une chance que son propre peuple ne lui offrirait jamais : la possibilité de prétendre qu'elles n'avaient pas le choix… qu'elle n'avait pas eu le choix. Son crime, elle le savait, continuerait de la hanter jusqu'à la fin de sa vie.

    Romuald poussa un soupir et s'assit en tailleur, avant de se masser la nuque. Il semblait gêné et ce fut sans oser la regarder qu'il avoua :

    — D'ailleurs, tout cela me fait penser que… j'ai peur de ne pas vous avoir dit toute la vérité lors de notre première rencontre.

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 10

     

     

    18

    Quand Romuald ouvrit les yeux, plusieurs choses le frappèrent : en premier lieu, il ne reconnaissait pas la pièce où il se trouvait, étendu sur un matelas jeté à même le sol sous des combles. En second lieu, il ne gardait aucun souvenir d'être arrivé jusqu'ici. Sa mémoire s'arrêtait plus ou moins au moment où il permettait à la statue de prendre vie. De la suite, il ne gardait que de vagues visions, entrecoupées de nombreux trous noirs… d'ailleurs, par quel miracle était-il parvenu à quitter son perchoir ? Il ne pensait pas Dolaine capable d'un tel exploit, pas davantage qu'il n'imaginait les siens leur venir en aide. Il les revoyait… perchés tout autour d'eux. Se souvenait de sa douleur… de son angoisse… et ensuite ?

    Son corps le faisait souffrir, ankylosé comme après un effort excessif. Il avait beaucoup transpiré et se sentait sale. Pire encore, il était affamé, et cette faim dévorante l'empêchait de réfléchir convenablement.

    Une porte grinça. Il tourna les yeux en direction du bruit et découvrit Dolaine, une sucette à la bouche, qui formait une boule grotesque au niveau de sa joue droite. Leurs regards se croisèrent et elle eut un haussement de sourcils, avant de retirer sa sucrerie de sa tanière.

    — Ah ! Vous êtes enfin réveillé !

    Il se redressa péniblement et questionna d'une voix enrouée :

    — Où… ?

    — Nous sommes ? compléta-t-elle pour lui. Alors, vous ne vous souvenez de rien ? Bah, ça ne me surprend qu'à moitié… vous étiez dans un fichu état, vous savez ?

    Tout en babillant, elle s'était approchée de sa couche de fortune. La pièce avait tout d'un grenier. Au plafond, des fils tendus, sur lesquels pendaient des vêtements secs depuis suffisamment longtemps pour avoir eu le temps de prendre la poussière. Quelques meubles, ici et là, guère en meilleur état, auxquels s'ajoutaient des caisses fermées. Malgré ses allures de débarras, il semblait que quelqu'un ait bel et bien vécu ici, comme en témoignait notamment le matelas, mais aussi le petit service de toilette, disposé sur un tabouret. Une caisse faisait office de table de chevet près de sa tête et, dessus, une horloge qui s'était arrêtée faute d'avoir été remontée.

    Devant l'unique fenêtre du lieu, les volets étaient tirés. Ceux-ci laissaient toutefois filtrer les rayons du soleil, suffisamment pour offrir un maigre éclairage la pièce.

    — Ce n'est pas le grand luxe, poursuivit Dolaine en jetant un regard autour d'elle et en faisant rouler son bâton de sucette entre ses doigts, mais je ne pouvais pas vous installer ailleurs. Cette maison est à moitié en ruine et, des deux autres chambres, seule celle des enfants est encore habitable. Mais si vous voyiez la taille des lits, vous comprendriez pourquoi je me suis fatiguée à vous monter jusqu'ici. Pfoua, on ne peut pas dire que ça ait été une partie de plaisir ! Vous ne m'aidiez en rien et vous ne cessiez de vous prendre les pieds… une chance que vous ne soyez pas très lourd !

    Incrédule, il bafouilla :

    — Mais… vous… alors c'est vous qui m'avez mené jusqu'ici ?

    Ce à quoi elle répondit d'un hochement de tête.

    — Juste après que vous nous ayez fait descendre de votre fichue statue !

    — J'ai fait ça ?!

    Devant son air choqué Dolaine poussa un sifflement.

    — Eh bien… même ça, vous ne vous en souvenez plus ? Remarquez, c'est sans doute pas plus mal. Moi-même, si je pouvais oublier… (Son expression se renfrogna et elle secoua la tête.) Cette fois, j'ai vraiment cru que vous alliez nous tuer. Vous vous êtes laissé tomber dans le vide, alors que vous teniez à peine sur vos pieds, et je n'ai eu que le temps de vous sauter sur le dos, avant de comprendre mon erreur. Une chance, les Dieux ne semblent pas avoir pris comme une injure votre petit manège avec l'effigie d'un des leurs. Sans quoi, nous ne serions plus de ce monde à l'heure qu'il est !

    De nouveau, elle secoua la tête et, comme il ouvrait la bouche pour l'interroger plus avant, elle répondit à sa question encore informulée :

    — Le bras ! Votre statue en a perdu un pendant la bataille. Ce qu'il en restait était tendu devant elle et, quand vous avez sauté, votre vêtement s'est accroché à l'une des pointes de son moignon. Je crois que je n'ai jamais autant sollicité la clémence divine de toute mon existence ! Nous sommes bien restés dix minutes suspendus dans le vide, et moi qui n'osais rien faire, à peine respirer, de peur que votre robe ne se déchire. Oh bon sang, j'ai même failli lâcher prise et ce n'est que quand je commençais à perdre tout espoir que vous vous êtes décidé à nous sortir de là.

    « Vous avez jeté un regard en bas, puis en haut, et vous nous avez finalement hissés sur le bras. Là, je suis à peu près parvenue à me faire entendre de vous et à vous arracher la promesse de ne plus jouer aux suicidaires pour le reste de la descente. Vous avez presque tenu parole !

    Elle jeta un regard à sa sucette, où de la salive luisait encore un peu. Puis elle reporta son attention sur Romuald qui, le visage défait, l'écoutait en silence.

    — Après ça, je ne suis plus parvenue à obtenir quoique ce soit de vous ! Vous déliriez totalement et vous avez commencé à errer au milieu du champ de bataille, avec moi à vos trousses, qui tentait de vous faire revenir à la raison. Grâce aux Dieux, vous avez finalement trébuché sur un corps. Vous vous êtes écroulé la tête la première et vous avez de nouveau perdu connaissance.

    « Du coup, j'en ai profité pour vous agripper sous les aisselles et je vous ai remorqué derrière moi. Puis je suis entrée dans la première habitation qui tenait encore à peu près debout… vous ai secoué pour vous forcer à émerger et… bah, vous connaissez la suite !

    Malgré tout, le regard qu'il jeta autour de lui paraissait toujours un peu perdu. Devinant sans mal sa prochaine question, elle l'informa :

    — Ça fait maintenant deux jours que vous dormez. On n'a pas revu le museau de Feu à Létis depuis et votre petit tour de magie se trouve toujours là où vous l'avez laissé.

    Un petit tour pas vraiment du goût de tout le monde, car si l'on avait loué l'intervention divine, on la maudissait maintenant que l'invasion avait été repoussée. La statue ne pourrait sans doute plus être déplacée, à moins que Létis n'accepte de se payer les services de mages plus puissants qu'elle n'en possédait. Et comme le royaume allait avoir besoin de la moindre Étoile que contenaient ses caisses pour se redresser, le Dieu Léos continuerait de défigurer un moment cette partie de la ville.

    Elle nota la crispation douloureuse qui marquait le visage du vampire. Sa peau blafarde avait pris une teinte grisâtre de mauvais augure et il soutenait sa tête d'une main.

    — Attendez, dit-elle en remuant sa sucette dans sa direction, je reviens tout de suite !

    Là-dessus, elle quitta la pièce et Romuald put entendre ses pas s'éloigner dans l'escalier.

    Avec un soupir, il se recoucha. La lumière qui filtrait derrière les volets lui irritait les yeux et il dut y porter une main pour s'en protéger. Il continuait de se sentir comateux et les explications de Dolaine, qui lui tournaient à présent en tête, aggravaient la douleur qui lui vrillait déjà le crâne. Il gémit et, finalement, ferma les paupières. Le souvenir des siens lui revint en mémoire.

    Il n'aurait jamais parié sur l'intervention d'Éternelle dans cet affrontement. Mais si l'attitude des ses enfants devait encore dérouter le tout Létis, lui savait qu'il ne fallait pas y voir la moindre compassion. Seul comptait leur propre intérêt, car de la survie de Létis dépendait en grande partie la leur. En un sens, leur action se résumait à celle d'un propriétaire soucieux de conserver la jouissance de son garde-manger.

    Il rouvrit les yeux de moitié. Il connaissait chacun des vampires qui s'étaient tenus autour d'eux, alors que lui et Dolaine se trouvaient encore là-haut, sur la statue. Celui aux cheveux blancs, surtout, car il faisait partie de ceux qui avaient milité le plus activement pour qu'il puisse quitter leurs montagnes. L'idée de son retour était visiblement loin d'enchanter ses pairs.

    Que lui avait-il dit, à ce moment-là ? De quoi l'avait-il entretenu ? L'autre s'était penché dans sa direction… il revoyait son visage trop lisse juste en face du sien. Ne lui avait-il pas demandé s'il comptait rentrer à Éternelle ? Oui… il s'agissait sans aucun doute de cela. Il s'était même enquis de l'état de ses finances, prêt à lui remettre davantage d'argent, pour peu qu'il daigne s'éloigner encore un temps.

    Sa réponse avait soulagé leurs craintes. Une attitude pas forcément agréable, mais pas très surprenante non plus. L'affection, comme l'attachement, n'étant pas très développés chez les siens, il serait bien inutile d'en être vexé… même si, de toute évidence, les siens se portaient mieux sans lui.

    Ses paupières s'alourdissaient et il les ferma, juste histoire de se reposer un peu. Il ne sut combien de temps s'écoula ensuite et fut tiré de son inconscience par le retour de Dolaine. De sa sucette, il ne restait plus qu'un bâtonnet déjà bien mâchouillé. Elle tenait entre ses mains un petit pot de confiture, à l'intérieur duquel tanguait un liquide rougeâtre.

    — J'espère que ce sera suffisant, grommela-t-elle. Les gens d'ici sont peut-être reconnaissants envers les vôtres pour leur aide, il n'empêche qu'ils ne sont pas très généreux. Je leur ai pourtant dit que vous n'étiez pas en grande forme, mais…

    Comprenant qu'elle avait dû arpenter les rues alentours, à la recherche de volontaires qui voudraient bien lui céder un peu de leur sang, Romuald se sentit profondément touché. Mais aussi un peu gêné.

    Comme elle lui tendait le récipient, il remarqua son accoutrement. Elle portait une robe à fleurs, d'une teinte café au lait, à la jupe bordée de dentelles. Tout à fait charmante, mais qu'il voyait pour la première fois. Leurs affaires ayant brûlé avec leur hôtel, il devinait que ni cette robe, pas plus que les chaussures, ni même le nœud qui égaillait ses boucles blondes, ne lui appartenaient. Il se fit la réflexion qu'elle avait dû passer le temps en visitant les maisons voisines – pour la plupart désertées de leurs occupants – afin de se refaire une garde-robe.

    Sans un mot, il ouvrit le récipient et le porta à ses lèvres.

    Les premières gouttes s'écrasaient tout juste sur sa langue qu'un frisson de plaisir le parcourut. Il laissa couler le liquide dans sa bouche, sentant sa fatigue comme la douleur s'atténuer sur son passage.

    Dolaine s'était assise à même le sol et continuait de mâchouiller son bâtonnet.

    — Vous savez… je crois que Létis va avoir du mal à se redresser.

    Romuald tourna les yeux dans sa direction, tout en agitant le pot afin d'en récupérer les dernières gouttes qui s'y trouvaient. Elle secoua doucement la tête et reprit :

    — Dehors, ce n'est pas beau à voir. C'est inimaginable, les dégâts que peut causer une armée en seulement quelques heures… tout le monde est encore sous le choc et c'est à peine si on fait attention à vous. Remarquez, pour une fois qu'on me fiche la paix, je ne vais pas m'en plaindre, mais…

    Elle poussa un soupir et ramena ses jambes contre elle.

    — Si vous voyiez ça ! On trouve encore des cadavres dans les rues, beaucoup de gens ont perdu leurs logements, la plupart des boutiques sont fermées, plus aucun train ne circule et l'accès au port est interdit. Dans certains quartiers, j'ai entendu dire que les incendies avaient presque tout ravagé. L'armée est débordée et ne sait plus où donner de la tête. Sans compter le tourisme qui risque de bouder le royaume quelque temps. Pourtant, les Dieux savent qu'il va avoir besoin de plus d'argent qu'il n'en possède s'il veut se remettre sur pied !

    Ajouté à cela la terreur qui hantait chaque rue, la panique qui se lisait sur les visages, mais aussi la douleur et l'incompréhension. Des rumeurs circulaient sur une possible future attaque et on levait trop souvent les yeux au ciel, dans l'espoir d'apercevoir l'ennemi avant qu'il ne frappe de nouveau. La paranoïa poussait certains à voir dans le moindre oiseau un émissaire de Feu, ce qui provoquait de beaux débordements ici et là, parfois dramatiques. Les portes de la cité, quant à elles, n'étaient rouvertes que depuis la veille et, déjà, ceux qui revenaient des villages alentours se demandaient s'ils ne feraient pas mieux de quitter le royaume pour des contrées plus accueillantes.

    — Si les vôtres n'étaient pas intervenus, Létis serait à présent sous la domination de Feu. On vous doit une fière chandelle ! Cela pourrait même améliorer vos relations… non ? Qu'en pensez-vous ?

    Durant les deux jours écoulés, elle avait eu le temps de réfléchir à tout un tas de choses, notamment aux propos tenus par Romuald, sur l'absence de communication entre Létis et Éternelle. Après ce qu'il venait de se produire, peut-être en viendrait-on à corriger son jugement sur le peuple vampirique…

    Mais Romuald secouait la tête.

    — Croyez-moi, ce sera sans conséquences. Les miens ne sont pas venus ici sans arrière-pensée. Et puis, de toute façon, Létis nous a déjà prouvé par le passé combien sa reconnaissance était une illusion…

    — Que voulez-vous dire ?

    La curiosité tintait dans le ton de la Poupée. Après quelques secondes de silence, son compagnon questionna :

    — Savez-vous pourquoi Feu a attaqué Létis ?

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 9

     

    16

    La pluie tombait drue, transformant le sol sous leurs pieds en une boue poisseuse, rougeâtre, qui ne cessait de les faire glisser. Le tonnerre, à l'horizon, grondait. De temps à autre, il parvenait presque à couvrir le son des appels, des cris, des armes à feu, le cliquetis des équipements et le choc des corps qui s'écroulent.

    Le mur d'enceinte Est n'était plus qu'un lointain souvenir. Les soldats chargés des canons, au niveau du chemin de ronde, avaient pour la plupart succombé à son effondrement.

    Les cheveux poisseux, collés à son visage couvert de terre et de sang, Mérik évoluait au milieu des affrontements. Il avait reçu plusieurs blessures et, bien que celles-ci ne l'empêchaient pas de se mouvoir, leurs élancements le torturaient. Entre ses mains glacées, un fusil.

    L'arrivée vampirique avait pris de court Létis comme Feu. Dans un premier temps, son royaume avait vu dans cette apparition le signe qu'Éternelle s'était rangée du côté de l'ennemi, provoquant un regain de panique dans leurs rangs. On avait ouvert le feu sur les nouveaux arrivants, ce jusqu'à ce qu'on ne remarque que ceux-ci, loin d'aider l'envahisseur, le provoquaient et l'attaquaient…

    Si Mérik ne s'expliquait toujours pas l'attitude d'Éternelle, l'apparition de ses enfants avait au moins eu pour mérite de redonner espoir aux troupes de Létis. Car sans cette intervention, tous voyaient se profiler une défaite qu'ils ne pouvaient que retarder, mais certainement pas empêcher.

    Les vampires étaient équipés de protections sommaires, ainsi que de frondes et d'étranges armes en forme d'angle droit arrondi. Ils les faisaient voler en direction de l'ennemi, qu'elles tranchaient sur leur passage, avant de revenir à l'envoyeur. Leur utilisation causait des ravages dans les rangs adverses.

    À cela, il fallait ajouter l'incroyable rapidité de ces créatures qui rendait leurs déplacements difficilement observables. Ils évoluaient avec tant de facilité, bondissant plus haut qu'aucun homme n'en serait jamais capable, qu'ils semblaient presque voler.

    Des soldats courraient autour de lui. Un cri, dans les cieux, celui d'une Chauve-Souris fonçant dans sa direction, ses pieds griffus en avant. Il leva vivement son arme, mais un autre, derrière lui, tira le premier. La créature fut touchée en plein ventre et perdit rapidement de l'altitude.

    Une main brutale s'abattit sur son épaule.

    — Viens par-là !

    Sans un mot, Mérik emboîta le pas de l'individu, dont il pouvait voir les longs cheveux voler en paquets, alourdis par la boue qui les souillait. Ses larges épaules étaient couvertes par des épaulettes qui le distinguaient du reste des troupes. Une blessure inquiétante s'exhibait au niveau de son flanc, mais il ne se laissait pas ralentir par elle, pas plus qu'il ne s'en plaignait.

    Cet homme, c'était Claudius, second prince héritier du royaume et le seul au sein de la fratrie à l'apprécier vraiment – en dehors peut-être de ses demi-sœurs qui lui témoignaient une affection polie. En quittant Dolaine et Romuald, ainsi que Louis, Mérik s'était mis en tête de le rejoindre, mais ignorant où le chercher, il avait vogué de foyer d'affrontements en foyer d'affrontements, jusqu'à lui tomber dessus.

    À cette heure, l'évacuation des civils devait toucher à sa fin. Il savait que plusieurs points de sortie avaient dû faire face à des attaques et, bien que la plupart des mages du royaume aient été envoyés en protection, de nombreux innocents avaient péri au cours de ces agressions. L'ennemi ne semblait pas désireux d'épargner qui que ce soit et il ne voulait imaginer le sort qui les attendait si, d'aventure, ils étaient contraints de capituler.

    Un vampire atterrit devant eux, avant de repartir aussi vite qu'il était apparu, donnant l'impression de n'avoir été qu'une illusion. Quelque part dans son dos, il entendit plusieurs armes cracher le feu.

    Une explosion effroyable. L'impression que le monde s'écroule, devient lumière. Lui et Claudius furent soufflés sur le côté et manquèrent d'être piétinés par les soldats qui venaient derrière eux.

    En rouvrant les yeux, le jeune homme constata qu'ils avaient roulé près d'une partie écroulée du mur d'enceinte. Il porta une main à son crâne et la ramena couverte de sang, que la nuit rendait noir. La visibilité était terriblement mauvaise, leurs sources de lumière se résumant surtout aux incendies et autres départs de flammes qui ravageaient la capitale.

    À quelques mètres, un épais nuage de fumée noire s'élevait du sol, que le vent commençait à charrier dans leur direction. Claudius se redressa et, d'une bourrade, lui enjoignit de faire de même. Sans prêter attention aux blessés ou aux morts occasionnés par l'attaque, ils s'engagèrent dans un espace entre deux éboulements, leurs armes serrées contre eux.

    Depuis un moment, la bataille tournait à la mêlée brouillonne. Il n'y avait plus ni chef, ni soldats désireux de leur obéir. On se battait comme on le pouvait, avec l'énergie du désespoir, la volonté de libérer Létis et, sans doute, de faire partie de ceux qui reverraient le soleil se lever. Depuis l'arrivée des vampires, la même confusion régnait au sein des troupes de Feu. Quant à Éternelle… il ne semblait pas exister de réelle hiérarchie dans ses rangs. Les vampires se contentaient de surgir là où on les attendait le moins, sans jamais donner l'impression de répondre à une autorité autre que la leur propre.

    Un peu plus loin, ils tombèrent justement sur l'un d'eux. À sa vue, Mérik et son frère firent halte, pour se poster à l'angle d'une habitation en ruine. Le jeune homme entendit Claudius recharger son arme et reporta son attention sur le vampire. Blessé, ce dernier se tortillait au milieu de la rue, sa bouche ouverte sur des crocs immenses, derrières lesquels des hurlements stridents, à la limite du supportable, s'échappaient.

    L'être était empalé au sol par deux lances, l'une au milieu de ses omoplates, l'autre fichée dans sa jambe droite. Il lui manquait un bras et un sang noir s'en échappait, formant une flaque sombre devant lui. Ses lèvres et son menton en étaient maculés. Il ouvrait les yeux si grands qu'ils lui dévoraient la moitié du visage.

    Des soldats affolés le dépassèrent, manquant presque de le piétiner. Leurs regards étaient rivés par-delà leurs épaules et Mérik eut juste le temps de tourner la tête dans cette direction que, de nouveau, le monde explosait. Quelque chose à l'intérieur de ses oreilles se rompit et un bruit effroyable, strident, l'assourdit.

    Il toussa, asphyxié par l'épaisse fumée produite par la déflagration. Il entendit Claudius faire de même, puis pousser un juron.

    Des larmes s'échappèrent de ses yeux irrités. Au milieu de la rue, là où se trouvait le vampire, il n'y avait plus qu'un cratère noir.

    Sa toux redoubla de violence et il crut étouffer. Il porta le poing à sa bouche, au moment où il avisait la Chauve-Souris qui, un peu plus haut, contemplait son œuvre. Un Shaman, reconnaissable à son accoutrement fait d'une longue jupe et d'un collier constitué d'ossements, mais aussi à sa barbe terminée par de nombreuses perles.

    La créature semblait aussi épuisée que lui, sinon encore davantage. Son museau plissé exprimait son inconfort.

    Malgré sa vision trouble et ses mains secouées de tremblements, il leva son arme. Il devait l'abattre. Les Shamans représentaient les effectifs les plus dangereux de Feu. Sans eux, ces affrontements n'auraient jamais pris un tour aussi dramatique.

    Seules les ailes de sa cible continuaient de bouger, tout le reste de son corps étant parfaitement immobile. Elle avait crispé une main à l'emplacement de son cœur et fermé les yeux de moitié.

    Il appuya sur la détente.

    Malheureusement, il la rata d'au moins dix bons centimètres. Il voulut recharger, mais la créature tournait déjà son regard sombre dans sa direction. Sans même lui laisser le temps de saisir une autre cartouche, elle ouvrit la gueule, immense, pour libérer son cri meurtrier.

    Ce fut comme si quelque chose explosait sous son crâne et les ténèbres s'abattirent. Quand il reprit connaissance, il était étendu à terre, dans une flaque d'eau boueuse. Il n'entendait plus rien, sinon cet affreux sifflement qui l'empêchait de percevoir les plaintes hystériques de son agresseur. Suite à sa dernière attaque, celui-ci se tordait de douleur en se griffant la gorge. Plusieurs coups de feu mirent fin à son agonie.

    Mérik sentait le goût du sang dans sa bouche. Ses gencives lui faisaient mal et il cracha une salive beaucoup trop sombre. Transi de froid, il se redressa sur un coude et chercha Claudius du regard.

    Dans sa poitrine, son cœur parut se figer. Étendu sur le flanc, son frère lui tournait le dos. Ne bougeait plus, comme évanoui ou…

    — Claudius… !

    Il tenta de se relever, mais ses jambes étaient incapables de le soutenir et il retomba dans la boue. Au désespoir, il se traîna jusqu'à son aîné et tendit une main dans sa direction.

    — Claudius !

    Ses appels, ses tentatives pour le tirer de son inconscience, ne reçurent aucune réponse. Le corps, finalement, bascula sur le côté et, dans le regard révulsé de Claudius, il n'y avait plus aucun signe de vie.

    Mérik se rejeta en arrière. Son cri se bloqua dans sa gorge et refusa d'en sortir. Il tremblait, la nausée au bord des lèvres, incapable de se détourner de cette vision d'horreur. De cette bouche béante, trop grande, beaucoup trop grande. Du sang avait coulé des oreilles de son frère, de son nez, comme de ses yeux et de ses lèvres. Ses mains étaient tordues, crispées sur son torse.

    Le jeune homme connaissait bien la mort. Il y avait été confronté par le passé et ne l'avait que trop côtoyée au cours des dernières heures mais aucune n'était parvenue à l'ébranler comme celle qu'il avait sous les yeux. Sa vie ne valait pas celle de Claudius. Il n'était qu'un enfant illégitime, dont l'existence ne serait ponctuée que de petites gloires sans réelles valeurs, une perte moindre pour Létis. Aussi pourquoi, par les Dieux, était-ce le cadavre de son frère qu'il voyait étendu là ? Pourquoi avait-on cru utile de l'épargner lui ?

    Il suffoquait et ne percevait plus rien des affrontements alentours. Pour lui, le temps venait de s'arrêter…

    Dans un geste pathétique, refusant de croire en cette réalité grotesque, il tendit de nouveau la main vers le corps… avant de l'arrêter à mi-parcours.

    Son regard venait d'accrocher les ondulations qui se formaient dans la flaque d'eau où Claudius reposait. Les débris qui les encerclaient bondissaient, comme pris de vie. Plusieurs hommes les dépassèrent, leurs bouches grandes ouvertes et toute leur attention dirigée en direction des cieux.

    Et alors que Mérik levait son regard, la silhouette menaçante et terrible du Dieu Léos se découpa dans le ciel nocturne…

     

    17

    Dolaine s'accrochait à Romuald. La statue se déplaçait si lourdement qu'à chaque pas, elle tremblait et paraissait sur le point de se briser en morceaux. De fait, après avoir par deux fois manqué de voler par-dessus bord, la Poupée avait trouvé une prise solide du côté de la robe du vampire et refusait de la lâcher depuis.

    Ses dents s'entrechoquaient comme jamais. Autour d'eux s'élevait ce qu'il restait des remparts Est et de cette partie de la ville. Ils n'étaient d'ailleurs pas étrangers à un certain nombre de dégâts, la largeur des rues n'étant pas toujours suffisante pour leur permettre d'avancer sans heurt.

    L'apparition de la statue avait figé les combats alentours. Sur les toits, elle pouvait distinguer des vampires qui les suivaient de leurs yeux si étranges. Dans les airs, des Chauves-Souris. Et plus bas, poussant des hurlements que le fracas de leurs pas camouflait en partie, les troupes de Létis fuyaient face à cette nouvelle menace.

    Le plan de Romuald était aussi simpliste qu'hasardeux. Selon lui, l'apparition des vampires avait déjà ébranlé la combativité des troupes de Feu. Il suffirait donc de pas grand-chose pour les pousser à prendre la poudre d'escampette. L'apparition d'alliés supplémentaires, par exemple, ou bien celle d'une divinité… et même si l'on devinait que la statue était guidée par des forces tout à fait terrestres, il y avait des chances pour que cette démonstration de puissance suffise à propager l'idée que Létis était encore loin d'avoir joué ses dernières cartes.

    Sans lâcher Romuald, Dolaine se pencha en direction du vide, afin de mieux évaluer la situation. La visibilité était trop mauvaise pour qu'elle puisse espérer voir grand-chose, et surtout pas le sol qui se fendait à mesure qu'ils progressaient. Des soldats s'écartaient vivement sur leur passage, ou n'avaient d'autre choix que de passer entre leurs jambes, en priant pour que l'un des pieds ne les écrase pas. Dolaine craint qu'ils ne fassent des victimes parmi leurs rangs, ce qui serait absolument catastrophique. Mais la statue était trop lente pour qu'on n'ait pas le temps de l'éviter et finalement, leur arrivé provoqua plus de peur que de mal.

    Romuald, lui, irradiait toujours de magie. Mais si les hommes de Létis ne pouvaient l'apercevoir, il en allait autrement des vampires et des Chauves-Souris.

    Il lui sembla que les événements n'évoluaient pas si mal pour les troupes alliées. Les morts étaient nombreux, mais Feu avait également perdu de nombreux effectifs et les survivants ne possédaient plus le même panache que quelques heures plus tôt. Les Chauves-Souris présentent dans leur périmètre hésitaient d'ailleurs à les attaquer et l'on pouvait lire, sur leurs faciès, l'incompréhension, sinon la peur.

    En levant les yeux vers la tête de la statue, Dolaine faillit faire un bond en arrière – ce qui aurait provoqué sa perte. Car là, sur le sommet du casque, se tenait un vampire aux longs cheveux blancs, ébouriffés par le vent qui soufflait avec plus de violence que jamais.

    Elle eut à peine le temps de l'apercevoir, le cou penché vers eux, comme s'il les observait, qu'il disparaissait. Au même instant, la statue trembla avec violence, grinça, craqua, et le visage de Romuald se congestionna.

    Dans un mouvement raide, d'une lenteur effarante, le géant de pierre avait levé le bras, afin de faire fondre son marteau en direction de l'envahisseur. La plupart des Chauves-Souris visées parvinrent à échapper à l'attaque, mais d'autres eurent moins de chance et furent broyées.

    Alors, la guerre éclata de nouveau…

    Dans des vociférations stridentes, une nuée de Chauves-Souris convergea dans leur direction. Les vampires les imitèrent dans la seconde et, plus bas, comprenant que l'apparition titanesque était de leur côté – et y voyant sans doute l'œuvre de leur divinité –, les hommes de Létis poussèrent des exclamations guerrières.

    Les armes à feu recommencèrent à rugir. Celles des vampires à voler à travers cieux. Il y eut des explosions et des flammes embrasèrent l'atmosphère.

    Une Chauve-Souris parvint à passer les attaques ennemies et se rapprocha dangereusement. Les doigts de Dolaine se crispèrent sur son fusil. La créature braillait, habitée d'une rage destructrice qui lui fit écarquiller les yeux.

    La menace arrivait, vite, beaucoup trop vite. Elle sentit ses jambes trembler et, dans un pur réflexe, leva son arme. Le mouvement lui parut si lent qu'elle réussit à trouver le temps de s'en exaspérer. Ses petits doigts appuyèrent sur la gâchette et, alors que le danger n'était plus qu'à un mètre, la secousse du tir la fit reculer jusqu'à l'extrême limite de l'épaule. Sa cible couina. Touchée au ventre, elle battit des ailes avec affolement, avant de s'écraser contre le visage de la statue. Ses griffes s'y cramponnèrent l'espace de quelques secondes, avant que ses forces ne la trahissent et qu'elle ne bascule en direction du vide.

    Consciente qu'il lui fallait à présent recharger, elle ouvrit la culasse et tenta d'extraire des cartouches de son sac. Seulement, ses mains tremblaient trop et, chaque fois qu'elle parvenait à en saisir une, celle-ci lui échappait, soit pour retourner d'où elle venait, soit pour atterrir à ses pieds. La panique gagna un cran sur sa raison. Ses nerfs, dans un malaise douloureux, lui notifièrent qu'ils s'apprêtaient à l'abandonner.

    Tout allait beaucoup trop vite, si bien qu'au moment où elle relevait les yeux, la vision de tous ces ennemis qui les encerclaient la paralysa. La statue vibra si violemment qu'elle n'eut que le temps de s'agripper à Romuald. Un craquement effroyable, sur la gauche. La statue venait de perdre un bras. Il s'écrasa avec fracas à terre, tandis qu'un cratère se formait au niveau de son torse. Une fumée épaisse, étouffante, s'éleva, rendant la visibilité déjà mauvaise parfaitement nulle. La Poupée toussa, toussa et toussa encore, la respiration soudain douloureuse.

    Une percée, dans le nuage noir. L'œuvre d'une Chauve-Souris qui fonçait sur eux. Ses ailes furent néanmoins fauchées par une arme vampirique et elle s'écrasa contre le torse de la statue. De partout, s'élevait un vacarme assourdissant.

    La fumée finit par se dissiper. Mais le soulagement fut de courte durée, car, à moins d'un mètre, Dolaine vit surgir une main griffue et un museau en sang, retroussé. La Chauve-Souris, dont les ailes n'étaient plus que des lambeaux, était parvenue à se rattraper à la statue pour grimper jusqu'à eux. Crachant sa haine, elle voulut agripper la robe de Romuald. Une exclamation de panique échappa à la Poupée qui, du pied, tenta de repousser l'intruse en lui piétinant les doigts. Elle agissait dans une quasi-hystérie contre cette main qui ne cessait de revenir à la charge.

    Les couinements de Dolaine se transformèrent en un pur cri d'effroi quand la créature parvint à lui saisir la cheville. Elle tenta de se dégager, mais l'autre tenait bon. Et Romuald, près d'elle, qui ne réagissait pas.

    Soudain, son agresseur se figea et ses yeux se révulsèrent. Touché par un projectile vampirique qui lui enfonça l'arrière du crâne, il se détacha lentement de la statue. Dolaine sentit ses griffes la relâcher, mais il était déjà trop tard pour qu'elle parvienne à retrouver l'équilibre. A cause de la pluie, la surface sous elle était devenue glissante et elle battit vainement des bras, debout sur un seul pied, avant de tomber… et d'avoir le souffle coupé.

    Les yeux écarquillés, elle se vit les pieds pendants dans le vide, à la merci de la moindre attaque. La lanière du sac de Romuald l'avait sauvée, car alors qu'elle glissait, celle-ci s'était accrochée à un morceau d'armure, juste sous l'épaule. Ses petites mains s'y cramponnèrent avec force et elle ramena ses jambes sous elle, ses chaussures collées l'une contre l'autre. Puis elle leva le nez en direction de l'obstacle qui lui avait évité une mort certaine.

    Distendue, la lanière ne supporterait pas son poids très longtemps. La perceptive de ce nouveau drame la poussa à réagir, malgré la peur qui la tétanisait et menaçait de faire exploser sa vessie.

    Tout en se sommant d'oublier le vide sous elle, elle se contorsionna et se balança, toujours agrippée à la sangle. Au bout d'un effort qui lui parut surhumain, elle parvint à se retourner face à la statue et, les mains toujours crispées au cheveu qui la séparait de la mort, commença à se hisser. Ses pieds glissèrent sur les appuis qu'elle pouvait rencontrer, mais elle ne perdit pas courage. L'ascension fut éprouvante et, arrivée à la dernière étape qui consistait à se hisser sur l'épaule, elle crut ne jamais trouver la force de la dépasser.

    Les affrontements, eux, se poursuivaient et les attaques redoublées d'Éternelle et de Létis, associées à l'apparition de la statue, étaient parvenues à répandre une épidémie de terreur dans les rangs de Feu. Sentant que la victoire leur échappait, les survivants reculaient, certains prenant déjà la fuite. Dans un dernier crissement, la statue choisit ce moment pour s'arrêter tout à fait.

    Haletante et le corps secoué de spasmes, Dolaine était parvenue à retrouver la sécurité de l'épaule. Elle s'y tenait à quatre pattes, incapable de croire qu'elle était encore en vie. En sueur, la pluie qui tombait toujours ne parvenait pas à la rafraîchir.

    Un gémissement la poussa à relever la tête. L'aura magique qui nimbait Romuald s'était éteinte. Cassé en deux et le visage ravagé par la souffrance, il chancelait. Elle le vit osciller en direction de ce qui restait du visage de la statue, rebondir contre, puis… tomber.

    Sa bouche s'ouvrit sur un cri et elle tendit une main dans sa direction qui, même si elle l'avait atteint, n'aurait jamais eu la force de le retenir et l'aurait plutôt condamnée avec lui. Au même instant, une autre surgit et rattrapa Romuald par le col. À l'autre bout, le vampire à cheveux blancs qu'elle avait vu sur le casque de la statue.

    Celui-ci ramena Romuald sur l'épaule, où il s'écroula. Les yeux de son sauveur se baissèrent sur lui, tout comme ceux des deux autres vampires qui se tenaient au niveau du crâne ravagé de la statue.

    Dolaine eut un battement de paupières. À chaque seconde, il lui semblait que les rangs des vampires grossissaient. Ils les encerclaient, dans un mutisme effrayant, leurs visages lisses, trop lisses, dénués de toutes émotions. Certains se tenaient sur la statue, les autres, la majorité, sur les toits et les ruines du mur d'enceinte.

    Dans les cieux, Feu était en déroute. Les Chauves-Souris fuyaient Létis en abandonnant derrière elles leurs blessés. Les armées du royaume décidèrent de les poursuivre et l'on continuait de hurler dans leurs rangs, galvanisés par l'approche de la victoire. Seuls les vampires ne disaient rien.

    Le temps sembla se suspendre. Puis, brusquement, Romuald se redressa en position assise, un peu comme si une décharge électrique venait de se répandre dans son corps. Sa bouche s'ouvrit. Il se recroquevilla sur lui-même, avant de porter ses deux mains contre ses oreilles.

    — Arrêtez ! Arrêtez !

    La panique semblait l'habiter tout autant que la douleur. Le vampire aux cheveux blancs s'accroupit à sa hauteur et, d'un mouvement vif, lui saisit l'épaule, son visage plat à quelques centimètres du sien.

    Romuald écarquilla les yeux. Les traits de son congénère n'exprimaient toujours rien, alors que lui hésitait entre la peur et l'incompréhension. Puis, sans qu'aucun mot ne soit échangé entre eux, Dolaine le vit secouer la tête, comme l'aurait fait un petit enfant troublé. Son geste amena un sourire sur les lèvres de l'autre, qui lui dévoila les crocs.

    D'autres vampires s'accordèrent un sourire et la main de celui aux cheveux blancs lâcha Romuald, pour venir lui tapoter la tête, comme on l'aurait fait pour un chien obéissant.

    Puis, il n'y eut soudain plus personne autour d'eux…

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 8

     

    14

    La douleur était terrible, si présente qu'il lui semblait n'être plus qu'une immense plaie à vif. Il se savait à l'agonie, sa joue écrasée contre le sol poisseux du sang de ses camarades, comme de celui de l'ennemi. Un peu avant que cette chose ne s'abatte sur lui, la pluie avait commencé à tomber et le glaçait jusqu'au plus profond de sa chair.

    Sa vision trouble, obscurcie, ne lui permettait pas de constater l'étendue du carnage. En cet instant, toutes ses pensées étaient dirigées vers la famille qu'il laissait derrière lui. Sa femme… leurs enfants et ses vieux parents, qui vivaient avec eux.

    Qu'allaient-ils advenir d'eux une fois qu'il ne sera plus ? La pluie continuait de s'abattre sur lui, mais il n'y prêtait déjà plus attention. Il ne ressentait plus rien, sinon cette douleur et ce froid mordant.

    De sa gorge s'élevaient de faibles râles. Si seulement cette souffrance pouvait cesser…

    Un bruit étouffé se fit entendre près de lui.

    — Attendez, il y en a un autre juste là !

    Une petite voix aiguë, sans aucun doute féminine. Puis un écho de pas qui se rapprochent.

    — Vous voyez, qu'est-ce que je vous disais ?

    Il battit faiblement des paupières, tentant de discerner celle qui s'exprimait. Mais un voile de ténèbres s'était abattu devant son regard.

    — Ah ! Il bouge encore !

    — Le pauvre homme… comment peut-on survivre dans cet état ? Monsieur ? Monsieur ? Est-ce que vous m'entendez ?

    À nouveau, il battit des paupières. La seconde voix était étrange. Ni vraiment masculine, ni vraiment féminine. Les gémissements, dans sa gorge, s'élevaient toujours, mais il se trouvait dans l'incapacité de répondre.

    — Il faut le mettre à l'abri ! Si un ennemi venait à le découvrir, il risquerait…

    — Pas de lui faire plus de mal, en tout cas, répondit la petite voix. Ce pauvre type est mourant, Romuald !

    Un silence accueillit ces dernières paroles. Seul le bruit du vent, de la pluie, et de ses plaintes étaient encore perceptibles. Petit à petit, la douleur se faisait moins vive, presque agréable. Son corps se détendait et sa conscience s'affaiblissait…

    — Les Dieux guident ses pas jusqu'à leur royaume, soupira la seconde voix.

    Dans un murmure lointain, si lointain… avant que ne s'abatte l'oubli.

     

    15

    Romuald était accroupi près du malheureux. Éventré, un bras presque arraché à son corps à partir de l'épaule, l'homme ne bougeait plus. La main posée sur le crâne de ce dernier, il avait fermé les yeux. Autour de lui, des cadavres, trop de cadavres… ceux de soldats, comme de Chauves-Souris. Aucun vampire, mais ceux-ci ne lui auraient été d'aucune utilité, au contraire de la dépouille d'un mage découverte quelques rues plus tôt.

    Dolaine tenait un fusil, qu'elle s'activait à charger. L'arme – un peu trop grande pour elle – avait été dérobée sur un mort qui, de toute façon, n'en aurait plus l'utilité. Dans son sac à main ouvert, des cartouches, subtilisées sur le même individu.

    Elle en referma la culasse, passa la lanière à ses épaules et leva les yeux en direction des deux statues, gigantesques, qui se dressaient sur le parvis du temple. Léos, le frère, était un homme massif, dissimulé sous une armure et brandissant un marteau. Sa sœur, Xavière, tout aussi équipée que lui, tenait entre ses deux mains, levée au-dessus de sa tête, une épée. Malheureusement, leur présence n'avait été d'aucune utilité à leurs fidèles, dont les corps jonchaient la place circulaire.

    Le vent, terrible, faisait s'envoler ses cheveux et ses vêtements. Il s'accompagnait d'une pluie glaçante et, dans les cieux, de gros nuages noirs laissaient présager le pire pour les heures à venir.

    Elle frissonna et tourna les yeux en direction de Romuald, dont les paupières étaient toujours closes. Le fait qu'il se soit alimenté un peu plus tôt aidait grandement leur entreprise, car le rendant moins sensible aux effluves du carnage. La tête rejetée en arrière, de petites étincelles remontaient le long de son bras depuis le cadavre, chargées d'une magie précieuse et fragile.

    En chemin, il lui avait expliqué qu'en dehors de rares espèces – notamment son peuple – tout être vivant abritait en lui de la magie. Souvent si mince qu'elle était inutile pour son porteur, mais parfois si puissante qu'elle le rendait fou. Par ailleurs, le fait de posséder un grand pouvoir ne signifiait pas forcément que l'on était apte à l'utiliser. La plupart vivaient sans jamais avoir conscience de cette puissance qui, de temps à autre, se manifestait sous la forme d'étrangetés ou de miracles, sinon de catastrophes.

    La magie, du reste, ne suivait pas son porteur dans la tombe. Au contraire, celle-ci restait accrochée à ses os et au moindre atome qui l'avait composé, s'affaiblissant, puis disparaissant au fil du temps. Quant à Romuald, il lui suffisait d'un peu de concentration pour la récupérer et surmonter ainsi son inaptitude presque totale dans cet art.

    Un don étrange, qu'il maîtrisait mal, faute de connaissances, mais aussi de conseils. Il ne l'avait d'ailleurs découvert que par hasard, à cette période où il étudiait vainement les grimoires qu'on lui rapportait, et plus particulièrement un traité de nécromancie. Les cadavres d'animaux sur lesquels il s'entraînait n'avaient jamais voulu le récompenser du moindre soubresaut. Mais certains possédaient quelques étincelles de pouvoir et il les avait absorbées, d'abord sans vraiment s'en rendre compte.

    Dolaine reporta son attention sur les deux statues, la pluie ruisselant de ses cheveux et de ses vêtements. À quelques rues de là, à proximité du mur d'enceinte Est, les combats se poursuivaient et leurs échos se faisaient entendre jusqu'ici.

    Un gémissement s'éleva et elle fit voler son regard en direction de Romuald. Courbé en deux, ce dernier agrippait ses avants-bras de ses mains, le corps secoué de tremblements.

    — Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il vous arrive ? s'affola-t-elle en courant dans sa direction.

    Ses spasmes se calmèrent peu à peu, mais il n'ouvrait toujours pas les yeux.

    Inquiète, elle menait une main à son épaule, quand ses paupières se rouvrirent. Elle eut un mouvement de recul, avant de se reprendre et de pester :

    — Bon sang ! J'ai cru que vous alliez me sauter dessus !

    Et comme il ne répondait pas, se contentant de la fixer, fiévreux, elle se pencha dans sa direction et passa plusieurs fois la main devant son regard.

    — Hé ! Romuald ? Hé !

    — Ha !

    Comme s'il allait vomir, il plaqua vivement une main contre sa bouche.

    — Ha ! répéta-t-il. Je crois que mon corps n'en supportera pas davantage.

    En effet, il ne paraissait pas être au mieux de sa forme. Soucieuse, Dolaine se mordit la lèvre.

    — Ai… aidez-moi à me relever, lui demanda-t-il, d'une voix un peu haletante.

    Elle l'aida à se remettre debout et le soutint du mieux qu'elle put. Mais elle était si petite, et lui si grand, qu'il lui était difficile de le stabiliser. Aussi ne cessait-il d'osciller, comme pris d'ivresse, ses doigts pointus étreignant avec un peu trop de force son épaule.

    — Elle veut sortir, l'entendit-elle gémir. Elle se débat… je la sens…

    Son autre main s'accrochait à son vêtement et il ployait en avant, ses cheveux mi-longs, dégoulinants de pluie, lui tombant devant son visage. Dolaine releva les yeux sur lui.

    — Vous voulez dire… la magie ?

    Il eut un hochement de tête.

    — Il faut faire vite !

    Et disant cela, il avait relevé les yeux en direction des statues.

    La fièvre consumait son corps, mais il ne trouvait aucun soulagement dans l'averse qui tombait. À petits pas, il se laissa guider jusqu'aux imposantes sculptures, évitant ou enjambant maladroitement les dépouilles qui croisaient leur chemin. Près de lui, Dolaine serait les dents pour ne pas hurler, tant la pression qu'il exerçait sur son épaule était douloureuse. L'un de ses bras était passé dans le dos du vampire.

    Elle le sentit trembler violemment contre elle et ses doigts se crispèrent si fort sur son épaule qu'elle ne put retenir une exclamation. Le voyant partir en avant, elle tendit son autre bras dans sa direction, afin de lui éviter de s'écrouler.

    Quelques secondes s'écoulèrent, pendant lesquelles ni l'un ni l'autre ne bougèrent, Dolaine ne pouvant pas faire grand-chose de plus que de le soutenir en espérant qu'il reprendrait bientôt ses esprits.

    Enfin, Romuald prit une longue inspiration. Il passa une main tremblante devant son regard et dit :

    — C'est passé… allons-y…

    Le reste du chemin ne fut entrecoupé d'aucun autre incident et ils atteignirent rapidement la première statue. Romuald s'y adossa et leva le regard en direction des cieux.

    La Poupée en profita pour s'écarter et masser son épaule douloureuse. Les doigts du vampire avaient transpercé sa manche, mais elle s'en tirerait avec seulement quelques bleus. Après un reniflement, elle s'enquit :

    — Eh bien ? Laquelle choisissons-nous ?

    — Peu importe… celle-ci fera très bien l'affaire !

    Il s'écarta du Dieu Leos, mais continua toutefois de s'y appuyer d'une main, comme s'il n'avait plus confiance en son propre équilibre. Dolaine leva le nez en direction de la statue.

    — Vous prétendez vouloir l'animer, mais… comment comptez-vous vous y prendre ?

    — De là-haut, répondit-il. Il faut que nous soyons sur elle, afin que je puisse rester en contact avec.

    — Vous plaisantez ! Est-ce que vous vous êtes regardé ? Vous n'avez même plus la force de vous déplacer seul et vous espérez nous faire grimper là-haut ?

    — Nous n'avons pas le choix…

    Dolaine grogna. Même seul, ce serait une entreprise périlleuse, alors avec elle sur son dos…

    — Vous savez… je pense que je vais finalement vous attendre ici. Le temple est vaste et je crois pouvoir m'y dissimuler sans trop de mal.

    Mais à son grand désarroi, elle le vit secouer la tête.

    — Non… il faut que nous y allions tous les deux. Une fois là-haut, je serai incapable de me défendre et…

    Dolaine sentit une pointe d'agacement monter en elle.

    — Et vous attendez que je le fasse à votre place ? Que je nous protège tous les deux ?!

    — Je sais que je vous laisse le plus mauvais rôle, mais…

    — Mais rien du tout !

    Elle s'était mise à taper du pied, provoquant des éclaboussures où le sang se mêlait à l'eau boueuse.

    — Vous saviez que ça se passerait ainsi, n'est-ce pas ? Vous saviez, et pourtant, vous avez d'abord songé à venir seul. À me laisser derrière vous, alors que vous… vous… rah ! Vous êtes définitivement le dernier des imbéciles !

    Il y avait tant de colère dans sa voix qu'il se ratatina sur lui-même, à la manière d'un gamin pris en faute par sa mère.

    — Pardonnez-moi, dit-il, avant de détourner les yeux et d'ajouter : Vous avez raison, je n'aurais pas dû vous cacher les dangers de ce plan. Et s'il est vrai que j'ai besoin de votre aide, je comprendrai tout à fait que vous préfériez rester à l'abri.

    Exaspérée, elle s'envoya une claque contre le front.

    — Et incapable de comprendre ce qu'on lui reproche par-dessus le marché ! (Le voyant ouvrir la bouche pour bafouiller elle ne savait quelle ânerie, elle le coupa :) Oubliez ça ! Maintenant que je sais à quel point vous êtes inconscient, je ne peux plus vous laisser affronter seul cette épreuve. (Puis elle lança un regard soucieux en direction de l'épaule qu'ils devraient atteindre. Un sillon vint barrer son front.) Cependant, je ne vous crois vraiment pas capable de nous mener là-haut !

    Mais s'il lui fallait rester en contact permanent avec l'objet de son sort, alors il était clair que ce serait le meilleur endroit pour ça.

    — Il le faudra bien, répondit-il en lui tendant une main molle, qui tremblait un peu. Venez. Vous allez vous agripper à mon dos : ainsi, je ne risque pas de vous lâcher.

    Mais vous, vous risquez bien de lâcher prise à mi-parcours, songea-t-elle en se faisant la réflexion qu'elle n'avait aucune envie de lui servir d'amortisseur.

    Comme il s'accroupissait, elle le rejoignit à contre cœur et passa ses deux bras autour de son cou. Son sac, ainsi que celui du vampire, la gênaient, mais elle refusait de les abandonner derrière eux.

    Romuald grogna.

    — Passez également vos jambes autour de ma taille. Vous y êtes ? N'hésitez pas à vous cramponner de toutes vos forces. Je risque d'être un peu brutal et je ne voudrais pas que vous me lâchiez.

    L'idée la fit frissonner et elle resserra sa prise sur le corps maigrichon du vampire, certaine de n'avoir jamais connu de contact physique plus étroit et étouffant que celui-ci.

    — Prête ?

    Elle déglutit et, à contrecœur, bredouilla :

    — Pr… prête.

    L'instant d'après, un vif courant d'air ébouriffait ses cheveux et le monde autour d'elle se brouilla. Sa bouche s'ouvrit, alors qu'une secousse violente venait stopper leur mouvement. Prise de panique, elle se cramponna à son compagnon avec plus de force que jamais.

    Quelques mètres plus bas, elle pouvait apercevoir le sol. La statue, elle, devait faire la taille d'un immeuble d'habitation de trois étages. Romuald s'était arrêté au niveau de la ceinture et en agrippait le rebord des deux mains, ses pieds plaqués un peu plus bas.

    Elle l'entendit gémir et, l'espace d'un instant, craignit qu'il ne reparte jamais… qu'il reste-là jusqu'à l'épuisement total de ses forces, avant de basculer dans le vide. Dans sa poitrine, son cœur s'emballa comme jamais et elle ferma les yeux, refusant d'assister à la suite.

    Une nouvelle bourrasque, suivie d'une secousse, la poussèrent à les rouvrir. Ils se trouvaient à présent tout près de l'épaule, accrochés à une pièce d'armure. Ses dents s'entrechoquaient, d'abord parce qu'à cette hauteur, le froid était encore plus terrible, mais surtout parce que la peur l'habitait complètement, rendant son corps aussi rigide que s'il avait été fait de pierre.

    — Ro… Romuald, bafouilla-t-elle, avant que le monde ne se dilue de nouveau.

    Quand le phénomène cessa, la tête lui tournait un peu et elle avait écrasé son visage contre les cheveux de son compagnon, les yeux obstinément fermés. Le froid s'était encore accru et elle frissonnait. Elle sentit le vampire tanguer, ce qui la poussa à entrouvrir les paupières… pour les refermer aussitôt.

    Ils avaient atteint l'épaule de la statue et, autour d'eux, le vide.

    — Dolaine…

    L'interpellée n'émit pas même un grognement.

    — Dolaine !

    Cette fois, elle daigna produire un son interrogatif. Romuald tourna le visage sur le côté, afin de l'apercevoir.

    — Vous pouvez me lâcher, à présent.

    Elle se crispa et fut sur le point de lui répondre que rien ne pressait, qu'elle était parfaitement bien là où elle se trouvait, mais elle se contenta d'opiner du chef, les lèvres si pincées qu'elles n'étaient plus qu'une ligne.

    Afin de lui permettre de descendre, Romuald s'accroupit. Doucement, avec hésitation, elle desserra sa prise et se laissa glisser en direction de l'épaule. Là, elle fut prise d'un vertige terrible et dut se raccrocher vivement au vampire qui, dans une exclamation à la fois de surprise et de panique, se remit à tanguer.

    — Par les Dieux ! Est-ce que vous voulez nous tuer ?!

    Lui aussi tremblait, sans doute bien plus qu'elle-même. Mais ce n'était pas uniquement lié à la peur, ni à l'effort produit pour les mener jusqu'ici. La magie prisonnière de son corps continuait de se débattre, avec tant de force qu'elle le vidait peu à peu de ses forces.

    — Je… essayons d'atteindre la tête, bredouilla-t-il. S'il vous plaît, aidez-moi…

    Nerveuse, elle opina du chef et se cramponna à lui des deux bras, le laissant s'appuyer de tout son poids sur elle. Puis, lentement, en s'efforçant de ne pas regarder en direction du vide, elle le soutint sur les quelques pas les séparant du col de l'armure, où il porta une main. Là, il haleta un peu, le front écrasé contre la pierre froide et mouillée, les yeux fermés pour tenter de reprendre contenance.

    Finalement, il annonça :

    — Je… je vais commencer l'invocation. Veillez à ne pas me déranger… à aucun moment. Et même après… n'essayez pas de me sortir de ma transe !

    Elle déglutit et toujours accrochée à lui, se déplaça à petits pas prudents, pour venir s'adosser au col de l'armure.

    — Combien de temps croyez-vous pouvoir maintenir ce sort ?

    — Quelques minutes… pas davantage.

    — Si peu ?! s'exclama la Poupée, avant de s'enquérir : Et vous pensez vraiment que ça suffira pour rejoindre la zone des combats ?

    Elle tripotait son arme à feu avec un froncement de sourcils soucieux.

    — Je… je l'ignore, répondit-il en détournant les yeux, afin de ne pas avoir à affronter le reproche qu'il pouvait voir briller dans ceux de son amie. Vous savez, c'est la première fois que j'essaye quelque chose comme ça, aussi…

    Puis, fermant les paupières, il la pria :

    — Essayez de conserver le silence, au moins le temps que je parvienne à entrer en transe.

    Ses traits se crispèrent, tandis qu'il cherchait à se souvenir des informations nécessaires à l'exécution du sort. Il les sentait, quelque part en lui, encore bien vivantes malgré les années. Il n'aurait d'ailleurs su dire pourquoi il lui avait semblé nécessaire d'étudier ce sort, plutôt qu'un autre. Comme si, en son for intérieur, il savait qu'il pourrait lui être utile un jour ou l'autre.

    Après deux minutes de réflexion, les premiers mécanismes cliquetèrent dans son esprit. Il les maintint bloqué encore un peu et prit une longue inspiration. Puis il se concentra sur la magie qui bouillonnait dans ses veines, prêta une oreille à ses rugissements furieux, avant de la guider doucement, tout doucement, en direction de son bras, puis de sa main, toujours en contact avec l'objet à animer. Il préférait se limiter à ce point de sortie, de peur d'être dépassé. Ses pieds, par exemple, auraient pu permettre à la magie de se répandre plus vite, mais il craignait de ne pas être capable de la dompter et de s'épuiser avant d'avoir rejoint la zone des combats.

    Car une fois qu'il aurait ouvert la brèche, une fois que la magie sentirait le parfum de la liberté, alors celle-ci tenterait de quitter son corps au plus vite, même si elle devait le faire imploser pour cela. Il allait lui falloir être prudent, surtout au début.

    Il pouvait sentir un picotement au niveau de son abdomen, qui courut jusqu'à ses doigts. Un fluide chaud, vivant. Il laissa repartir les rouages, lentement, aussi lentement que le lui permettait son état de fatigue et la douleur qui le secouait des pieds à la tête.

    Brusquement, la souffrance s'intensifia. Il la sentit exploser en lui, le blesser, lui labourer la chair et les entrailles, à la manière d'un fauve que sa captivité a rendu fou. Il fut pris d'un spasme et il crut que ses jambes allaient céder sous lui. Mais il tint bon et, après quelques secondes d'une lutte terrible, parvint à repousser l'impatiente, à la forcer à se contenir encore un peu. La chose faite, il laissa d'autres rouages tourner, sans se presser, devant chaque fois se mesurer au monstre qui l'habitait. Il parvint finalement à lui faire courber l'échine et put accélérer la cadence, jusqu'à reprendre peu à peu confiance en lui.

    La magie commençait à se répandre dans la statue. Elle crépitait, illuminant de petits éclairs tout l'espace autour de sa main. Dolaine le regardait faire en se mordant la lèvre, expectative, mais aussi inquiète.

    L'invocation n'en finissait pas et elle commençait à se demander si tout ceci fonctionnerait. En comparaison de Nya, dont elle avait plusieurs fois eu l'occasion d'observer l'art, Romuald paraissait incroyablement maladroit.

    Son regard balaya le paysage alentour, sur cette vision d'une Létis ravagée par la guerre. Même si elle triomphait face à l'envahisseur, combien de temps lui faudrait-il pour se remettre du traumatisme et panser ses plaies ? Bien des malheureux rendraient l'âme, d'ici au lever du soleil, et d'autres encore s'ils ne parvenaient à mettre fin cette nuit-même aux hostilités.

    Oui, il fallait absolument que Romuald réussisse… aussi idiot et imparfait que soit son plan, il devait réussir !

    Et c'est au moment où elle pensait cela que la statue toute entière s'ébranla dans un vacarme infernal…

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 7

     

    12

    Les deux mains passées sous les aisselles de Romuald, Dolaine le traînait tant bien que mal derrière elle. À sa grande surprise, ce dernier s'était révélé bien moins lourd que sa taille ne le laissait supposer. Une chance, sans quoi elle aurait eu des difficultés à les tirer de là.

    Restait que déplacer un fardeau au moins deux fois plus grand qu'elle n'avait rien d'évident !

    Le vampire n'avait toujours pas repris connaissance. Pas un seul instant. Une source d'inquiétude d'autant plus dévorante, qu'elle ne parvenait à évaluer la gravité de ses blessures. Connaissant peu de choses sur l'organisme des siens, Dolaine ignorait si la plaie qui s'ouvrait au niveau de son ventre pouvait lui être fatale. Elle-même serait à l'agonie, mais elle soupçonnait les vampires d'être bien plus résistants qu'un habitant lambda de Porcelaine. En tout cas l'espérait-elle, car avec l'incendie, elle n'avait pas eu le temps de s'attarder davantage sur la question. Seule comptait la fuite. Vite et le plus loin possible ! Qu'importe ses souffrances, sa vision incertaine et ces maudits pavés qui ne cessaient de la faire trébucher.

    Elle pouvait encore apercevoir la lueur du drame, à quelques rues de distance. Les flammes avaient embrasé le ciel et, jusqu'ici, son odeur âcre et étouffante se répandait. Le visage de la Poupée était noir de suie, ses mains également et ses vêtements maculés de boue et de sang.

    La gorge à vif, ses yeux rougis pulsaient et l'élançaient. Des larmes involontaires coulaient sur ses joues, où elles creusaient des sillons au milieu de la saleté. Les dents serrées et la respiration haletante, elle allait à reculons et devait souvent se retourner pour s'assurer qu'aucune mauvaise surprise ne fondait sur eux.

    Sous sa caboche blonde tournaient les mêmes questions et visions. Elle revoyait leur agression, revoyait ces vampires venus les sauver… mais était-ce vraiment pour eux qu'ils étaient intervenus ? Rien n'était moins sûr et, en vrai, elle songeait que même la présence de Romuald n'avait pas jouée dans leur décision. Elle avait croisé leurs regards, vu ces visages dénués de tout sentiment. Comment imaginer qu'ils puissent ressentir la moindre pitié ?

    Plus elle y pensait et moins elle comprenait leurs agissements. Pourquoi s'en être pris à l'envahisseur ? Et que faisaient-ils si loin d'Éternelle ? Se trouvaient-ils déjà à Létis au moment de l'invasion ? C'était, à son sens, la réponse la plus plausible. Car les imaginer faire le chemin depuis leur montagne pour venir en aide à leurs voisins… non… impensable !

    Épuisée par l'effort qu'elle devait fournir pour remorquer Romuald, elle trébucha sur un pavé mal fixé. Ses réflexes l'ayant abandonnée depuis un moment, elle tomba en arrière et atterrit sur les fesses dans une petite plainte. Romuald avait à présent la tête posée sur ses jambes et, les yeux clos, ne donnait toujours aucun signe de vie. Prise d'un mauvais pressentiment, elle se dégagea, puis se pencha dans sa direction. Elle entreprit de chercher son pouls, n'importe quel signe que son cœur battait encore. Mais les vampires en possédaient-ils seulement un ? Elle l'ignorait et, après avoir vainement appuyé son oreille contre son torse, elle l'approcha de sa bouche, non sans une certaine appréhension.

    Un soupçon de soulagement vint percer ses inquiétudes. Car bien que faible, elle percevait une respiration. Elle laissa échapper un soupir frémissant. Ses petites mains, crispées sur le vêtement du vampire, se détendirent et elle se redressa, en position assise.

    Vivant, il était vivant !

    Elle eut un reniflement et s'essuya le nez sur sa main. Son regard glissa sur la blessure de son compagnon, que la lueur de lampadaires encore intacts lui permettait de distinguer. Elle se sentit soudain épuisée, plus épuisée qu'elle ne l'avait jamais été au cours de sa vie. Une fatigue lourde, qui faisait ployer ses épaules, courber son dos et rendait ses yeux plus douloureux encore. Ceux-ci s'attardèrent longtemps sur la plaie sombre, à peine visible à cause du sang et des lambeaux de vêtements. Elle ne saignait plus, mais Dolaine n'aurait su dire si c'était bon signe.

    Un petit frisson fit trembler ses lèvres et elle battit des paupières, cherchant à calmer la souffrance aiguë qui transperçait ses globes oculaires.

    Comment les choses avaient-elles pu se dégrader aussi vite… ? Ils n'étaient là qu'en touristes, de passage pour quelques jours et ils se retrouvaient au beau milieu d'une guerre. Romuald blessé, elle n'avait plus nulle part où fuir, aucun lieu où elle les saurait tous deux en sécurité. À tout instant, l'ennemi pouvait surgir et les repérer. Et si la chose devait se produire, alors elle n'aurait sans doute que la force de se sauver… et encore !

    Sur son épaule droite, elle pouvait sentir peser le sac du vampire et, sur celle de gauche, son propre sac à main.

    Ils n'avaient rien pu sauver d'autre… toutes ses affaires, et une partie de celles de Romuald, étaient parties en fumée. Ses robes, ses sous-vêtements… le reste. La lettre qu'elle avait commencée à rédiger dans le train, et qu'elle comptait envoyer à Raphaël avant leur départ de Létis mais aussi ses pistolets et toutes ces petites choses dont elle s'était encombrée… tout, absolument tout avait disparu !

    Mais était-ce vraiment le plus important ? Après tout, ils auraient pu mourir eux aussi, succomber à l'incendie – comme Louis…

    Le souvenir du Pantin l'ébranla. Ils ne s'étaient connus que quelques heures et elle était à peu près certaine de le détester. C'était un enquiquineur, une plaie, une maladie vicieuse contre laquelle il n'existait aucun remède. Il l'avait rendue folle et elle avait sérieusement songé au plaisir que ce serait de l'étrangler. Mais il s'agissait d'un pur fantasme, rien de plus ! Et à l'idée qu'il puisse être vraiment mort, c'était sans doute stupide, mais elle ressentait comme une douleur au niveau de la poitrine.

    Elle renifla, chercha à repousser les scènes d'horreur qui illustraient ses souvenirs des dernières heures. Elle voulait se débarrasser de l'image de tous ces morts, de ces soldats que la guerre avait déjà affreusement mutilés, qui mugissaient et agonisaient sous ses yeux. Mais elle en était incapable. Et ce cauchemar lui tournait dans la tête, à une vitesse folle, la submergeait, l'étouffait…

    Elle se sentait seule, elle se sentait terrifiée, faible et inutile. Et avant qu'elle ne puisse les retenir, les premières larmes roulèrent sur ses joues. Un hoquet lui échappa, puis un second, et elle éclata en sanglots qui ne firent qu'irriter un peu plus sa gorge.

    — Que vous arrive-t-il… ?

    Elle sursauta et ses pleurs cessèrent aussitôt. Les yeux écarquillés, elle fixa Romuald, d'abord avec terreur, puis avec soulagement, avant que le tout ne laisse place à la colère.

    — Alors vous… vous ! Vous ! C'est seulement maintenant que vous vous réveillez ?!

    Sa voix rauque déraillait, si bien qu'il lui était pénible de s'exprimer. Romuald referma les paupières une ou deux secondes, avant de les rouvrir.

    Ses doigts pointus, dénués d'ongles, se portèrent à l'emplacement de sa blessure. Il grimaça, mais sans qu'aucun gémissement ne lui échappe. Dolaine renifla, s'essuya les yeux et le nez sur sa manche, avant de le gratifier d'un regard de reproche.

    — Je vous ai cru mourant, dit-elle. Non, j'ai même cru que vous étiez mort !

    — Oh, il m'en faudrait bien plus pour succomber, répondit-il d'une voix faible.

    Elle se pencha dans sa direction.

    — Vous êtes sûr ? Ce n'est pas très beau à voir, vous savez ? Et si nous ne nous trouvons pas très vite un moyen de vous soigner, j'ai peur que…

    — Inutile, la coupa-t-il en levant une main. Il faut juste laisser le temps aux plaies de se refermer.

    … ainsi qu'aux os brisés de se ressouder. Dans son état, il n'était même pas certain de pouvoir se mettre debout. Il entendit Dolaine renifler plus fort et tourna les yeux dans sa direction.

    — Que s'est-il passé ?

    Se savoir en vie, et Dolaine avec lui, le surprenait bien plus qu'il ne le laissait paraître. Feu n'était pas connu pour faire preuve de pitié envers ses proies. Et il ne croyait pas la Poupée capable de triompher d'un ennemi de cette trempe. Aussi ne voyait-il que l'intervention d'un tiers pour expliquer…

    — Où est Louis ?

    Dolaine, qui avait ouvert la bouche pour répondre à sa première question, la referma aussitôt. Son expression s'assombrit et elle secoua la tête en essayant de refouler les larmes qui revenaient border ses yeux.

    Comprenant le message, Romuald sentit un pincement au niveau de son ventre déjà malmené. Il ferma les paupières et le silence s'installa entre eux.

    Quand il reprit la parole, c'était pour insister :

    — Que s'est-il passé ?

    — Nous avons été sauvés – enfin, en quelque sorte – par deux vampires.

    Comme ses sourcils se fronçaient, il répéta, incrédule :

    — Deux vampires ?

    — Oui ! Ils ont surgi de nulle part et nous ont débarrassé de nos agresseurs, avant de disparaître. Après ça, j'ai dû me résigner à vous traîner derrière moi. (Puis, sa voix prenant une intonation agacée :) On ne peut pas dire que vous soyez léger !

    Un mensonge, bien sûr, mais il fallait bien qu'elle ait quelque chose à lui reprocher.

    Romuald ne répondit pas. Il semblait absent, comme absorbé par quelques réflexions intérieures. À ce point immobile qu'il donnait l'impression d'être mort. L'angoisse saisit Dolaine de nouveau et elle appela :

    — Romuald ?

    Le vampire battit des paupières.

    — Oui… je les entends.

    — Pardon ?

    — Les miens, répondit-il en tournant la tête dans sa direction. Je les entends. Ils sont venus. Je ne sais pas à combien s'élèvent leurs effectifs, mais ils sont nombreux.

    — Vous voulez dire… qu'ils sont là pour combattre Feu ?

    Éberluée, elle loucha sur lui. Romuald approuva d'un signe de tête.

    — Oui… en tout cas, c'est ce qu'il semblerait.

    Puis, les traits crispés, il tenta de se relever. Mais il était encore trop faible, et la douleur si vive, qu'il ne parvint qu'à se soulever de quelques centimètres, avant de retomber au sol. Le visage en sueur, il haleta :

    — Rien à faire… je ne peux pas… !

    Suite à quoi il se mordit la lèvre et reporta son attention sur Dolaine.

    — Je suis désolé, mais j'aimerais que vous fassiez quelque chose pour moi.

     

    13

    Une main portée à sa bouche, Dolaine se tenait accroupie à l'angle d'une habitation, presque recroquevillée. Elle avait abandonné Romuald un peu plus loin dans la rue, après l'avoir traîné jusque-là. Car s'il n'était pas en danger de mort, sa blessure n'était pas non plus bénigne et il lui faudrait du temps pour s'en remettre… ce dont ils ne possédaient pas.

    Ce pourquoi il lui avait demandé de l'aider à se nourrir. Ou au moins, de le conduire jusqu'à des cadavres. La chose faite, elle s'était éloignée au plus vite dans le souci de ne pas assister à la scène. Elle savait sa réaction grotesque. L'heure n'était plus aux chichis, mais… impossible d'en supporter davantage. Elle possédait suffisamment de matière pour ses cauchemars des semaines, sinon des mois à venir, pour avoir envie d'en rajouter une couche.

    Elle leva les yeux en direction du ciel, qu'un épais nuage de fumée noire recouvrait au point d'en éclipser les étoiles. Elle espérait revoir le soleil se lever. Elle y était même déterminée et, une fois Romuald de nouveau sur pieds, bien décidée à prendre la fuite. À laisser derrière eux toute cette désolation, ces morts, l'odeur de carnage qui hantait chaque recoin. Une puanteur qui vous collait à la peau, poisseuse et répugnante. Celle de la guerre. Sans doute familière aux soldats, mais certainement pas aux gens du commun comme elle.

    Elle perçut un froissement. Avec un petit sursaut, elle se jeta sur ses pieds et se retourna. Bien sûr, il ne s'agissait que de Romuald, mais sa silhouette qui se découpait dans les ténèbres l'effraya. Le menton maculé de rouge, il l'essuya du revers de sa manche, sans parvenir à faire disparaître toutes traces de son repas.

    — Vous… vous allez mieux ? s'enquit-elle.

    Au moins pouvait-il se déplacer seul. Un progrès non négligeable.

    — D'ici peu, la plupart de mes blessures seront de l'ordre du passé.

    — Tant mieux, soupira-t-elle. Dans ce cas, nous ferions mieux de…

    — J'ai pris ma décision, la coupa-t-il. Si les miens se battent pour Létis, alors je ne peux pas fuir.

    Elle crut qu'elle allait s'étrangler. Est-ce qu'il se moquait d'elle ?!

    — Qu'est-ce que vous me chantez, encore ?

    — Je suis désolé, je sais que ce n'était pas ce que nous avions prévu, mais…

    — Mais rien du tout ! Qu'est-ce que vous vous imaginez ? Que votre présence changera quoique ce soit au cours des événements ?

    — Eh bien, il se pourrait que…

    — Non ! Bien sûr que non ! Vous avez bien vu ce qu'il s'est passé contre ces Chauves-Souris. Un peu plus et vous y restiez ! La prochaine fois, il se peut que vous n'ayez pas cette chance.

    — Oui, je comprends que cela vous fâche, mais je suis sérieux, Dolaine. Je ne peux pas fuir ! C'est sur l'ordre de notre reine que les miens sont ici. Elle attend de nous que nous protégions Létis.

    — Mais…

    — Laissez-moi finir, s'imposa-t-il en levant une main, afin de lui intimer le silence. Je ne suis pas non plus totalement inconscient et je connais mes faiblesses. Je me sais notamment moins fort que mes congénères, aussi ferai-je en sorte de ne plus me laisser surprendre. Mais n'ayez crainte, je ne compte pas non plus vous abandonner. Avant de me joindre aux affrontements, je tiens à vous mettre en sécurité.

    — C'est fort aimable à vous !

    — Merci, ça me rassure que vous le preniez ainsi, répondit-il bêtement, ce qui rappela à Dolaine qu'il saisissait mal l'ironie. Je vais donc vous conduire à l'un de nos tunnels. Je reste persuadé qu'il n'existe pas de meilleur refuge à l'heure actuelle et…

    — Pas question !

    Surpris par sa réponse, il battit des paupières. La bouche légèrement arrondie, il bredouilla :

    — Je…

    — Ah non, Romuald, vous ne m'abandonnerez pas aussi facilement ! s'agaça-t-elle en tendant un doigt dans sa direction. Je sais que je vais être un poids pour vous, mais si vous vous obstinez dans cette folie, alors je tiens à vous accompagner. À quoi pensiez-vous ? Je ne suis même pas certaine qu'il existe encore un endroit à Létis qui soit vraiment sûr et votre tunnel en fait partie ! Avez-vous pensé à ce qu'il arrivera si les combats se prolongeaient ? Et si vous ne reveniez jamais ? Les vôtres seront bien forcés de fuir avant le lever du jour, et ensuite ? Pouvez-vous m'assurer qu'ils ne tenteront rien contre moi, en me découvrant dans l'un de vos passages censés demeurer secrets ?

    — Je n'y ai pas vraiment songé, mais…

    — Eh bien moi, si ! Et vous savez quoi ? Je crois que, où que je me rende actuellement, et tant que ce ne sera pas en dehors de ce fichu royaume, je serai en danger. Aussi, quitte à prendre des risques, je tiens autant que ce soit en votre compagnie. Car je sais que vous ferez votre possible pour me protéger !

    À nouveau, Romuald eut un battement de paupières.

    — Ce que vous êtes en train de me dire, fit-il lentement, pas certain d'apprécier ce qu'il croyait comprendre, c'est que c'est uniquement par intérêt que vous tenez à m'accompagner ?

    — Parfaitement !

    Et, disant cela, elle croisa les bras et releva, d'un air bravache, le menton. L'expression du vampire s'assombrit.

    Comme souvent, elle faisait passer son propre intérêt avant tout le reste.

    — Faites comme vous voudrez…, capitula-t-il toutefois, avec un mouvement las de la main.

    Il savait que ce serait impossible de la convaincre de ne pas le suivre. Bien sûr, il pourrait décider de la semer. Il n'aurait aucun mal à le faire, du reste, mais ensuite, la question de sa sécurité ne cesserait de venir le harceler. Or, il ne pouvait se permettre d'être distrait. Pas avec le plan qu'il avait en tête…

    Comme si elle lisait dans ses pensées, la Poupée questionna :

    — Que comptez-vous faire, au juste ? Foncer dans le tas ? Je ne crois pas que vous obtiendrez de bons résultats… ce à moins que vous ne cherchiez à vous suicider, cela s'entend !

    — Comment ? Oh, non. Non, pas du tout ! Mon idée est quelque peu différente, mais…

    — Mais ?

    Mais, elle était loin d'être simple. Déjà par sa réalisation, mais surtout à cause de sa préparation. Cette dernière risquait de lui prendre un certain temps… peut-être bien plus qu'il n'en avait à sa disposition.

    — Actuellement, expliqua-t-il, le gros des combats se livre à l'est de la ville. Aux abords du mur d'enceinte, plus précisément.

    Dolaine inclina la tête sur le côté.

    — Comment le savez-vous ?

    Il mena un doigt à sa tempe.

    — Les miens communiquent davantage par les voies de l'esprit que par la parole. En ce moment, je les entends. Ils m'informent de la position des affrontements, comme de leurs tournures.

    — Je vois… vous êtes un peu comme les Clowns de Porcelaine. Et donc ?

    — Et donc, quand nous avons traversé cette partie de Létis un peu plus tôt dans la journée, nous y avons aperçu deux statues. Deux immenses statues censées protéger les abords d'un temple.

    Dolaine eut un hochement de tête. Oui, elle s'en rappelait parfaitement. Leos et Xavière, deux divinités guerrières dont le culte avait une place privilégiée en Létis. Les bougres l'avaient impressionnée et sans l'hostilité des locaux, et l'arrivée de soldats qui leur avaient demandé de bien vouloir passer leur chemin – les lieux étant, paraît-il, réservés aux seuls croyants – elle se serait attardée un peu plus longuement sur eux et sur le temple qu'ils gardaient.

    — Et ?

    — Et vous vous souvenez sans doute qu'au début de notre voyage, je vous ai dit que j'avais quelque peu étudié la magie…

    Intriguée, Dolaine décroisa les bras.

    — Où voulez-vous en venir, exactement ?

    Tendant un doigt vers l'horizon, Romuald répondit :

    — Simplement à ceci : que cette nuit, l'une de ces statues prendra vie afin de se mêler aux combats !

    Erwin Doe ~ 2015

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    Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 6

     

    11

    — Allons Romuald, remettez-vous : Ce n'est pas comme si vous lui deviez quoique ce soit !

    En réponse, le vampire poussa un soupir à fendre l'âme.

    La rue qu'ils remontaient portait les stigmates de l'invasion. Plus trace de vivants nulle part, la population ayant commencé à être évacuée. Dans le lointain, les lueurs de plusieurs incendies et, aux traces sombres laissées sur les murs des habitations, on devinait que l'envahisseur s'était également servi de sa magie ici. Certains cadavres arboraient des signes de brûlures plus ou moins impressionnants, certains n'étant plus que des morceaux de chair noirâtre et racornie, dont on voyait les dents blanches, si blanches, apparaître là où auraient dû se trouver leurs lèvres.

    — Je n'aurais pas dû lui parler ainsi. J'ai été trop loin, je crois…

    Dolaine, qui trottinait en tête, lui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule.

    — Au contraire. Je crois que vous avez bien fait de le remettre à sa place.

    Et comme il levait un regard étonné sur elle, elle secoua la tête et ajouta :

    — Vous savez, je n'ai pas apprécié de l'entendre vous dire que vous feriez mieux d'aller acheter des esclaves. Cette hypocrisie ! Si vous n'aviez pas répliqué, je l'aurais fait à votre place.

    Les sourcils haussés, il semblait l'écouter avec attention. Elle renifla.

    — Mais ne vous trompez pas : je pense moi aussi que c'est criminel d'enlever des gens comme vous le faites. Seulement, je ne vois pas en quoi ce serait un moindre mal que de participer aux affaires de Mille-Corps. Cette ville est une abomination et je suis scandalisée qu'un prince de Létis puisse encourager son commerce, alors que le royaume s'affiche comme l'un de ses principaux opposants.

    À nouveau, elle renifla et redressa le menton, les sourcils froncés dans une expression farouche.

    Louis était à la traîne et conservait le silence, le regard dans le vide. La Poupée le soupçonnait de se réserver depuis tout à l'heure et craignait qu'il n'ouvre prochainement la bouche, certaine que plus personne ne pourrait le faire taire. D'ailleurs, le premier signe d'un retour à la normale ne tarda pas à se manifester.

    — Vos dirigeants et ceux de Létis n'ont-ils jamais essayé de trouver un terrain d'entente ?

    Dolaine sentit les poils de sa nuque se hérisser.

    — Faites comme s'il n'existait pas, souffla-t-elle à l'intention du vampire.

    — Je vous ai entendu, Dolaine, lui fit savoir le Pantin. (Il n'y avait toutefois aucun reproche dans sa voix, juste un amusement fatigué.) Et ma question est on ne peut plus sérieuse, Romuald. Vous savez, j'ai tendance à penser que les problèmes peuvent être résolus pour peu que l'on se donne la peine de s'asseoir et d'en discuter sérieusement. Seulement, je remarque trop souvent que les gens préfèrent négliger cette étape et à la place ils…

    — Nous avons essayé une fois, le coupa Romuald, sentant qu'il partait pour ne plus s'arrêter. Mais ça n'a pas fonctionné…

    — Pourquoi cela ?

    — Parce que Létis n'a jamais cessé de nous voir autrement que comme des monstres ? Elle nous a repoussés, très durement, et depuis nous n'avons pas cherché à faire le second pas… et elle encore moins. C'est vrai qu'il n'est pas facile d'entrer en contact avec les miens, d'autant qu'ils voient difficilement le mal dans ce qu'ils font, mais… (Il secoua la tête.) Si Létis voulait vraiment régler ce différend, alors ce serait déjà fait.

    — Mais vous le dites vous-même, non ? intervint Dolaine. Le gouvernement de Létis aurait du mal à se faire comprendre des vôtres.

    — Ce qui n'est pas une raison suffisante pour ne pas essayer ! Je le dis, et je le reconnais, il n'est pas facile de communiquer avec les miens. D'abord parce qu'ils parlent assez mal le commun, mais surtout parce que leur façon de raisonner n'est pas forcément la même que vous et moi. Toutefois, si nous avons tenté de nous entendre avec Létis autrefois, il n'y a pas de raison que nous refusions aujourd'hui – pour peu que celle-ci nous prouve qu'elle saura se montrer digne de notre confiance.

    — Mais de là à accepter de changer leur mode de vie… ?

    — Pourquoi pas ? Trouver un arrangement nous faciliterait à tous l'existence. Les miens ont du mal à changer, mais ils n'y sont pas totalement fermés s'ils y voient leur avantage.

    Mais Dolaine n'était que moyennement convaincue et, après quelques secondes d'un silence songeur, déclara :

    — Je me demande si vous ne vous illusionniez pas un peu… si Éternelle avait vraiment voulu que la situation s'améliore, elle ne serait pas restée sur un échec.

    — Ne parlez pas de choses que vous ne comprenez pas ! répliqua Romuald.

    La dureté de son ton, inhabituelle chez lui, la troubla. Au point qu'elle n'osa pas répondre.

    Encore plus étonnant, Louis était retourné à son mutisme. À nouveau, la Poupée sentit monter en elle la certitude qu'il leur préparait quelque chose. Elle grogna, avant de reporter son attention devant elle.

    À force d'acharnement, Dolaine était parvenue à faire entendre raison au vampire, qui avait accepté de revenir à leur idée première : celle de trouver un moyen de mettre les voiles. Ils auraient pu évacuer Létis avec le reste de la populace, toutefois, la Poupée savait que le danger les attendraient au milieu de cette foule. Pas seulement parce qu'elle ferait une cible facile pour l'ennemi, mais également parce que celle-ci aurait très bien pu se venger du drame sur eux. Non ! Dans l'immédiat, le plus important restait de récupérer leurs valises. Pour le reste, ils aviseraient…

    A supposé, bien entendu, que leur hôtel soit encore en un seul morceau !

    Une inquiétude qui ne la quitta que quand elle aperçut enfin la silhouette de l'établissement. Plus beau encore, celui-ci n'avait que peu souffert de l'invasion, sinon pas du tout.

    — Regardez ça, Romuald ! C'est un miracle ! s'exclama-t-elle en accélérant l'allure.

    Mais la chose perdait de son caractère prodigieux quand on jetait un regard aux immeubles alentour. Le quartier n'avait pour l'heure subi que peu de dégâts, et seuls les quelques cadavres qui jonchaient la rue rappelaient qu'une guerre était en cours.

    À leur entrée dans l'hôtel, un silence pesant régnait et pas âme qui vive à l'horizon. Au niveau du comptoir d'accueil, quelques lampes à huile brûlaient, seules sources de lumière dans un lieu trop modeste pour posséder l'éclairage au gaz.

    Dolaine se dirigea vers l'escalier et, remarquant que le vampire ne la suivait pas, tourna le cou dans sa direction. Celui-ci semblait attentif, tous les sens visiblement en alerte. Il avait tourné le regard en direction de la porte d'entrée, qu'ils avaient laissé ouverte derrière eux. Avec un geste de la main, elle s'exaspéra :

    — Eh bien, qu'attendez-vous ? Nous n'avons pas de temps à perdre !

    Romuald battit des paupières et, après quelques secondes qui parurent interminables à la Poupée, se tourna dans sa direction. Il semblait troublé, mais même lui n'aurait su mettre des mots sur la cause de ce sentiment. Louis, qui s'était également approché des escaliers, dit :

    — Je rassemble rapidement mes affaires et je vous rejoins. Vous logez au deuxième, n'est-ce pas ? Essayons de ne pas nous louper, cette fois ! Létis est un royaume tout à fait charmant, mais au vu des événements actuels, je n'ai plus très envie de m'y attarder et j'ai peur, Romuald, que vous soyez mon seul moyen de…

    — Oui, oui, bla, bla, bla ! le coupa Dolaine. Dépêchez-vous d'aller faire vos valises ! Romuald !

    Comme elle disparaissait dans l'escalier, le vampire n'eut d'autre choix que de la suivre. Au premier palier, il promit à Louis de ne pas partir sans lui et, comme il s'éloignait en se massant le front – sentant comme un tiraillement à l'intérieur de son crâne – ce dernier lui lança :

    — Quand tout ceci sera terminé, j'aurai quelque chose à vous raconter. Vous verrez, je suis certain que cela vous intéressera !

    Intrigué, Romuald fut sur le point de l'interroger, mais Louis disparaissait déjà dans le couloir en trottinant. Qu'avait-il voulu dire ? Il ne connaissait le Pantin que depuis quelques heures, mais le premier réflexe qui lui vint fut de redouter ce qu'il entendait par « Histoire intéressante ». Avec un petit frisson, il rejoignit Dolaine au deuxième, qui s'activait dans leur chambre.

    — J'ai placé toutes vos économies dans le même sac, ainsi, je suis sûre que nous n'en perdrons pas la moitié en route, lui apprit-elle, avant de questionner : Comment comptez-vous nous faire sortir d'ici ? Tout à l'heure, vous parliez de passages qu'emprunteraient les vôtres pour se rendre à Létis. J'imagine qu'ils nous permettront de quitter facilement le royaume ?

    — En effet… toutefois, tous nous conduiront à Éternelle.

    Rabattant sèchement le couvercle de sa valise, Dolaine leva les yeux sur lui.

    — Je vois… eh bien, j'imagine que nous n'avons pas trop le choix ! Croyez-vous que les vôtres verront un quelconque inconvénient à notre présence ?

    Romuald fut tout d'abord tenté de répondre par la négative, avant d'hésiter… car en vérité, il n'en avait pas la moindre idée.

    — En dehors de nos goules, rien qui ne soit pas vampire ne franchit jamais notre frontière. Il est sans doute possible que cela pose quelques problèmes, mais…

    — Vous pensez qu'ils pourraient se montrer agressifs ?

    — Heu… eh bien…

    Là résidait toute la question. L'agressivité ne faisait pas partie des réactions les plus naturelles chez son peuple. Sans en être dénué, il avait rarement vu de vampire se laisser aller à ce type d'excentricité. En général, il en fallait beaucoup pour les y pousser.

    L'intrusion d'habitants de Porcelaine les chamboulerait-elle suffisamment pour que les siens en deviennent belliqueux ? Ce serait certes une sacrée surprise pour eux, mais à quel point… ?

    — En toute franchise, je n'en ai pas la moindre idée.

    Dolaine signifia sa déception par une moue, avant de boucler sa valise et de la tirer, non sans difficultés, de son lit.

    — Bon, ça ne fait rien. Le plus important reste de quitter Létis en un seul morceau. Tenez !

    Par ce dernier mot, c'était sa valise qu'elle lui désignait. Romuald se baissait pour la soulever quand, derrière l'épaule de sa compagne – qui réajustait la sangle de son sac – il vit…

    — Attention !

    Avant qu'il ne puisse faire le moindre geste, la fenêtre explosa et précipita Dolaine dans ses bras. Un hurlement échappa à la Poupée et ils furent emportés par le souffle de la déflagration. Un tremblement violent secoua le bâtiment, en même temps que des débris pleuvaient aux quatre coins de la pièce. Un nuage de particules envahit la pièce.

    Alors qu'il tentait de se redresser, Romuald entendit Dolaine pousser un autre cri. Les flammes avaient commencé à envahir la chambre et une Chauve-Souris se dressait là où la fenêtre, et une partie du mur, se tenaient quelques instants plus tôt. La créature portait un pagne bariolé autour de la taille et de nombreux bijoux sommaires au cou, aux bras, ainsi qu'au niveau des oreilles. Sa longue barbe tressée lui pendait jusqu'au nombril. Le museau retroussé sur ses crocs, elle reniflait bruyamment, tandis que son regard presque aveugle faisait le tour de la pièce, avant de s'arrêter sur eux. Son groin se renfrogna de plus belle.

    — Bouchez-vous les oreilles ! intima vivement le vampire, au moment où l'autre ouvrait sa gueule monstrueuse.

    Dolaine s'exécuta dans la seconde, mais ses mains représentaient une bien maigre protection contre le cri qui s'éleva.

    Ce fut comme si on lui vrillait le crâne, comme si quelque chose d'effroyablement pointu venait lui percer les tympans. Sa vision se troubla et elle tomba à genoux. Elle n'eut même pas conscience que Romuald la relevait pour la prendre dans ses bras.

    Le vampire, lui, avait bien mieux encaissé l'attaque. Car si la note aiguë l'assourdit, ce n'était pas au point de lui faire perdre ses moyens et de l'empêcher de bondir en direction de leur agresseur. Il le bouscula et sauta par le mur éventré.

    Mais à l'extérieur, d'autres les attendaient.

    Deux formes fondirent sur lui, et l'une d'elle le percuta si fort qu'il en lâcha Dolaine. La Poupée, qui retrouvait tout juste ses moyens, écarquilla les yeux et ouvrit grand la bouche, sans qu'aucun son n'en sorte. Elle chutait et ne put que tendre une main désespérée en direction de Romuald, qui n'eut que le temps d'en faire de même, avant qu'une douleur fulgurante ne le transperce dans le dos.

    Du sang lui remonta dans la gorge et s'échappa en une gerbe glacée, qui vint consteller de noir le visage de la Poupée. L'agresseur de Romuald étrécissait ses grands yeux sombres, brillants de méchanceté. Il l'avait embrochée de sa lance, précipitant sa proie en direction du sol. Il y eut un choc douloureux, un grand fracas, celui d'os qui se brisent, mais aussi de pavés qui se fendent sous l'impact. Dans un râle où se mêlaient douleur et panique, Romuald aspira une grande bouffée d'air, en même temps que venait se poser entre ses omoplates un pied dont les extrémités se terminaient en griffes.

    Dolaine fut sauvée de la chute par la seconde Chauve-Souris. À un mètre du sol, une main puissante la rattrapa par ses vêtements et elle s'éleva de nouveau dans les airs, encore toute tremblante de son expérience. Ses yeux bleus, épouvantés, rencontrèrent ceux de l'envahisseur. Un groin humide se planta devant son nez et se mit à la renifler. La terreur la paralysant, c'était tout juste si elle parvenait encore à respirer.

    Derrière le museau, des crocs apparurent, ceux d'un prédateur qui pourrait ne faire qu'une bouchée d'elle. Elle sentit des doigts crochus, couverts de poils irritants, lui saisir le menton. Elle n'osait toujours pas bouger et ne put que supporter ce contact. La main la laissa finalement en paix, mais ce fut pour s'intéresser aux sacs qu'elle portait en bandoulière. Le geste de trop !

    Car alors que la Chauve-Souris tentait de la destituer du sac de Romuald – de toutes leurs économies – un sentiment de révolte prit les commandes de sa raison. Dans une exclamation indignée, elle envoya son poing s'écraser contre cette face cauchemardesque.

    Un cri de rage éclata. Elle fut soulevée encore plus haut, avant que son agresseur ne la jette de toute ses forces. Le cou tordu sur le côté, Romuald avait assisté, impuissant, à la scène.

    L'arme qui le clouait au sol avait été arrachée de ses chairs et son sang se répandait en profusion sous lui. La douleur, effroyable, lui donnait envie de vomir. Il pouvait toujours sentir le pied de l'autre contre son dos, mais ce dernier avait lui aussi tourné la tête pour assister au vol plané de la Poupée. Un instant d'inattention dont il profita.

    Ignorant sa souffrance, il se redressa, ce avec suffisamment de brutalité pour faire trébucher la Chauve-Souris. Elle couina de fureur, bientôt imitée par sa collègue plus haut. Mais avant que l'une ou l'autre ne puisse tenter quoique ce soit contre lui, il bondissait en direction de Dolaine, vite, aussi vite qu'il le pouvait, à tel point que son corps sembla devenir une traînée sombre.

    S'il parvint à la rattraper avant qu'elle ne s'écrase contre une façade d'habitation, il lui fut impossible d'échapper à la collision et n'eut que le temps de se retourner pour encaisser le choc à la place de son amie. Ses poumons se vidèrent de tout l'air qu'ils contenaient et un voile blanc envahit son champ de vision.

    La sensation de tomber, longtemps, trop longtemps, avant que le monde ne s'éteigne.

    Dolaine gémit. Romuald la tenait toujours dans ses bras devenus mous et, ses cheveux lui collant au visage, un goût affreux envahit sa bouche. La nuit, elle, se teintait de rouge et crépitait, soudain envahie par une chaleur infernale.

    — Romuald ? appela-t-elle.

    Contre son ventre, une sensation humide et poisseuse. Elle y porta la main et la ramena recouverte d'un fluide noir… trop sombre, trop frais. Sa respiration se bloqua, en même temps que le monde paraissait s'éteindre.

    Plus haut, leurs agresseurs les toisaient. Un troisième les avait rejoints, celui-là même qui avait livré leur hôtel à la proie des flammes. Celles-ci, déjà, envahissaient complètement le dernier étage de l'immeuble et commençaient à s'attaquer aux autres, en plus de lécher les toits voisins. Elles s'élevaient en direction des cieux en crachant une épaisse fumée noire aussi irritante, qu'étouffante. Impossible de respirer normalement à proximité d'un tel incendie !

    Les yeux de Dolaine larmoyaient et elle se sentit suffoquer. Dans une tentative désespérée pour fuir le danger, elle voulut se redresser mais, toute son attention rivée en direction de l'envahisseur, elle trébucha sur le corps du vampire et tomba à la renverse. Celui-ci ne donnait toujours aucun signe de vie.

    Avant qu'elle n'ait pu penser à se redresser, la troisième Chauve-Souris levait ses deux mains et ses doigts s'enflammèrent. Certaine qu'ils ne s'en sortiraient pas, la Poupée ferma les yeux et pensa à la maison qu'elle avait laissée, à Sétar. Songea à Mistigri, à Raphaël et à ses mises en garde. En acceptant de servir de guide à Romuald, il avait pressenti qu'elle courait aux devants d'un grand danger. En réponse, elle lui avait ri au nez… alors qu'il était évident qu'elle aurait mieux fait de l'écouter.

    Ou peut-être pas ! Car à cet instant, un cri strident lui fit rouvrir les paupières.

    Elle le regretta aussitôt, car l'incendie était tel qu'il l'aveugla. Portant une main à son regard, elle vit leur premier agresseur battre péniblement des ailes, tenter de ralentir une chute à laquelle il ne pouvait échapper. Alors qu'il tombait, l'une des Chauves-Souris restantes manqua d'être atteinte par un projectile et une silhouette apparut devant Dolaine.

    Comme celle-ci lui tournait le dos, elle ne voyait rien de son visage. Sur son crâne, un casque doré dont la pointe arrondie se terminait par une sorte de longue queue rouge, sous lequel une chevelure blanche s'échappait. L'individu était grand et vêtu d'une robe noire, en partie recouverte par une cotte de mailles rouillée.

    Dans sa main aux doigts semblables à des griffes, une fronde tournait, tandis qu'il évaluait ses adversaires.

    Si son apparition paralysa la Poupée, les Chauves-Souris se remirent vite de leur surprise. Leurs museaux se retroussèrent en une grimace haineuse. Celle de gauche voulut passer à l'attaque, mais le nouveau venu, d'un geste rapide, si rapide qu'il se brouilla, libéra son projectile. Durement touchée à la tête, la créature tomba à son tour.

    La survivante fonça droit sur eux. Tous crocs dehors, son cri était si strident qu'il obligea Dolaine à se boucher les oreilles. Mais la Chauve-Souris ne devait jamais atteindre sa cible car, à mi-parcours, elle fut atteinte au niveau de la gorge par une arme en forme d'arc de cercle qui la décapita, avant de faire un demi-tour et de s'en retourner à l'envoyeur.

    Le regard de Dolaine s'était porté en direction de ce dernier. Un individu tout aussi grand que le premier et à la tenue similaire. Elle sentit une boule se former au niveau de sa gorge, au moment où ils se tournaient vers elle.

    Des vampires… c'étaient des vampires !

    Malgré l'incendie qui continuait de rugir, ce fut comme si un froid terrible s'abattait sur elle. Elle avait trouvé Romuald effrayant, mais ce n'était rien en comparaison de ces deux-là. Leurs regards, leurs visages, n'exprimaient rien. Ce n'étaient que des masques dénués de toute vie, sans doute incapables d'exprimer la moindre émotion. Et il s'échappait d'eux une aura si puissante, presque palpable, qu'on ne pouvait que se sentir mal à l'aise en leur compagnie.

    Celui aux cheveux blancs baissa lentement le regard en direction de Romuald, avant de revenir à elle. Puis il se tourna vers son compagnon qui, lui aussi, finissait de les observer. L'instant d'après, ils avaient disparus.

    Soulagée, elle prit une longue aspiration… avant de le regretter aussitôt. La fumée envahit ses poumons et elle se mit à tousser. Tout en cherchant à retrouver son souffle, elle prit conscience du caractère encore critique de leur situation. Car si elle venait d'être sauvée, Romuald n'était pas en état de fuir les lieux.

    Les joues ruisselantes de larmes, elle porta les yeux en direction de leur hôtel. La pensée de ses affaires lui brisa le cœur. Mais plus encore, ce fut celle de Louis qui lui cause le plus grand mal.

    Louis qui, devant les rejoindre, se trouvait encore à l'intérieur au moment où l'incendie se déclenchait !

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 5

     

    9

    Comme ils devaient l'apprendre, Mérik était le cinquième fils du souverain de Létis. Et s'il ne s'était pas tenu aux côtés de la famille royale au cours du défilé, c'est que certaines particularités de son sang le privaient de ce droit. Car si son père l'avait reconnu, le jeune homme n'en restait pas moins un fils illégitime que l'on ne désirait pas exposer plus que nécessaire aux yeux du peuple.

    De fait, il ne se trouvait pas à la capitale au commencement des festivités. Envoyé en mission avec son unité, à la frontière du royaume – où une bande de malfrats semait la terreur auprès des bourgades locales et menaçait déjà de s'en prendre à d'autres –, il passait seulement les portes de la cité au moment où les premières Chauves-Souris s'abattaient sur elle.

    — Quelles sont les nouvelles du roi ?

    La porte s'ouvrit si brusquement que les trois hommes réunis dans la pièce bondirent sur leurs pieds. Entre eux, une table où un plan de la capitale s'étalait. Leurs yeux s'arrondirent en reconnaissant le nouvel arrivant.

    — Eh bien bravo, Mérik ! Tu daignes enfin montrer le bout de ton nez, lança hargneusement celui situé à droite.

    Il s'agissait d'un individu aux longs cheveux châtains clairs, aux traits durs et à la voix sèche, de celles habituées à distribuer des ordres. Quatrième prince du royaume, il se nommait Galadel.

    De l'autre côté de la table se tenait un homme aussi grand que sec, aux joues creuses et au nez long. Son visage ne laissant déjà plus rien transparaître de ses émotions, ce fut sans un mot qu'il se réinstalla sur sa chaise. Troisième prince du royaume, on l'appelait Gustave.

    — Que me reproches-tu au juste, Galadel ? répondit Mérik. Mon retour n'était pas prévu avant plusieurs heures et c'est un coup du sort qui a bien voulu que je me mette en route plus tôt. Du reste, je crois avoir posé une question !

    Son regard balaya les trois hommes, dans l'attente d'une réponse. Le dernier de ses frères, qui n'était autre que l'héritier du trône, avait déjà détourné les yeux.

    Un corps massif, des cheveux et une barbe où s'exhibaient quelques poils gris, il était connu pour son tempérament mesuré, ne parlant jamais pour ne rien dire. Surtout pas quand d'autres étaient tout aussi qualifiés que lui pour répondre aux questions posées. Du reste, Mérik savait qu'Oril ne le portait pas dans son cœur.

    — Notre père a été blessé au moment où l'ennemi fondait sur nous, expliqua finalement Gustave. Mais ses jours ne sont pas en danger.

    Mérik sentit un poids immense quitter ses épaules. Il allait pousser un soupir et remercier les Dieux de cette nouvelle, quand Galadel revint à l'attaque :

    — Oui, et on ne peut pas dire que ce soit grâce à toi. Mais enfin, tu es de retour et tu nous seras sans doute utile. Combien d'hommes as-tu à ta disposition ?

    Mérik blêmit. La gorge sèche, il crut qu'un poing venait de le frapper au niveau de l'estomac. Finalement, il détourna les yeux et avoua :

    — J'ai peur d'être l'unique survivant de mon unité.

    Les sourcils de Gustave se haussèrent, tandis qu'Oril portait son attention sur lui. Les cheveux déjà ébouriffés de Galadel semblèrent se hérisser davantage quand il siffla :

    — Qu'est-ce que ça veut dire ?

    — Nous… nous avons été attaqués par surprise. Nous n'avons rien pu faire…

    Un silence pesant, accusateur, tomba sur la pièce. Mérik vit Gustave fermer les yeux et secouer doucement la tête.

    — C'est une plaisanterie !

    De nouveau, Galadel s'exprimait pour eux trois.

    — Nous ne nous y attendions pas, voulut-il expliquer. Le temps pour nous de réagir, il était déjà trop tard. Mes hommes ont fait de leur mieux, mais…

    — Et tu penses que ça excuse ton échec ? Ces hommes étaient sous tes ordres, aussi comment se fait-il que tu sois le seul à avoir survécu ? Qu'as-tu fait pendant qu'ils étaient massacrés ?

    — Qu'est-ce que je dois comprendre, Galadel ?

    — Et nous ? Que devons-nous comprendre ? N'inverse pas les rôles : ce n'est pas à moi, ici, de m'expliquer !

    Mérik sentit la colère l'envahir. Son visage s'embrasa, en même temps que les battements furieux de son cœur emplissaient ses oreilles.

    — Tu crois que j'ai fui les combats ? Tu insinues que j'aurais pu…

    — Ça suffit, Mérik.

    L'ordre, formulé d'une voix calme, mais sans appel, émanait d'Oril.

    — Nous sommes heureux de te savoir en vie, mais nous n'avons pas le temps d'écouter tes bêtises.

    Comme le sang quittait son visage, Mérik bredouilla :

    — Mais, je…

    Au même moment, un vacarme de voix s'éleva dans la pièce voisine. Les propos de l'une d'elles, féminine, leur parvint :

    — Et moi je te conseille de surveiller ta langue, mon petit bonhomme ! Nous sommes venus en compagnie d'un de vos princes, aussi si tu ne veux pas avoir d'ennuis…

    Le reste de la phrase fut noyé sous des cris et commentaires indignés. Devinant ce qui les provoquait, Mérik s'empressa de rejoindre le lieu des hostilités.

    Dolaine, Romuald et Louis étaient encerclés par des soldats hostiles. À leur arrivée ici, ils n'avaient rencontré personne, sinon deux hommes restés là en surveillance. Mais à présent, plusieurs dizaines de blessés y avaient été rapatriés. Étendus à même le sol, la plupart se tordaient de douleur, gémissaient et râlaient. La pièce empestait le sang. Aucun médecin n'était encore visible.

    Si Romuald affichait une drôle de mine – la main portée à ses lèvres comme s'il craignait de vomir – le visage de Dolaine avait viré au rouge vif. Échevelée, elle semblait prête à se jeter sur l'individu massif qui se dressait face à elle. Quant à Louis, toute son attention était dirigée vers les blessés, à la fois choqué et attristé par ce qu'il voyait.

    — Laissez-les ! ordonna Mérik. Ils sont avec moi !

    Les regards se braquèrent dans sa direction et, l'espace d'un instant, il crut qu'on ne l'écouterait pas. Mais, sans doute parce que certains le reconnurent et passèrent le message aux autres, on finit par s'éloigner des trois intrus pour aller s'occuper des souffrants. Derrière lui, Mérik entendit ses frères arriver et Galadel s'exclamer :

    — Qu'est-ce que c'est que ça ?! Qu'est-ce que ces créatures font ici ?

    Toujours énervé contre lui, Mérik se retourna vivement.

    — Ils me sont venus en aide, Galadel. Sans eux, je serais peut-être mort !

    — Et ça devrait nous toucher ? Avec toutes les victimes que celui-là doit avoir sur la conscience, sa présence ici est intolérable !

    Bien sûr, c'était Romuald qu'il désignait. Ce dernier le comprit bien, mais ne jugea pas utile de répondre. D'une part parce qu'il ne serait pas écouté, mais surtout parce qu'avec tous ces blessés, la tête lui tournait et il devait se faire violence pour ne pas perdre pied.

    Mérik se mordit la lèvre. S'il avait laissé le vampire l'accompagner jusqu'ici, c'était en pensant que sa force pourrait leur être utile, oubliant un peu trop vite que celui-ci demeurait un prédateur pour son espèce. Toutefois, et s'il comprenait le raisonnement de son frère, l'envie terrible de lui rentrer dans le lard le faisait presque trembler. Seule l'intervention d'Oril l'en dissuada.

    — Galadel a raison. Introduire ces créatures ici était inconvenant, Mérik. Toutefois… (Son regard se porta sur Romuald.) je suppose que sa présence signifie que nous n'aurons pas à compter Éternelle au nombre de nos assaillants ?

    Romuald parvint à se reprendre suffisamment pour répondre :

    — Éternelle ne se rangera pas du côté de Feu, si c'est ce que vous craignez.

    Il remarqua que Gustave le scrutait avec une intensité pénétrante, comme s'il cherchait à lire en lui. Galadel était plus que jamais hérissé, mais eut la retenue de ne pas intervenir dans l'échange de son aîné. Ce dernier reprit :

    — Alors c'est bien. (Puis, se tournant vers Mérik :) Maintenant, fais les sortir d'ici. Leur présence ne peut que nous attirer davantage de problèmes.

    Exaspérée par ces propos, Dolaine retroussa son nez. Mais elle n'eut pas le temps de lâcher la réplique cinglante qui lui venait aux lèvres que Mérik dit :

    — Avant cela, je tiens à me rendre utile. Combien d'hommes pensez-vous pouvoir me confier ?

    Ses interlocuteurs s'entreregardèrent.

    — C'est une plaisanterie ? s'agaça Galadel. Tu n'imagines tout de même pas que nous allons te remettre des hommes après ce qui est arrivé à ton unité ?

    — Je t'ai expliqué que…

    — Mérik, le coupa Gustave, de sa voix toujours trop plate. Nous n'avons déjà subi que trop de pertes. Pardonne-nous, mais nous ne pouvons nous permettre la moindre erreur.

    — Mais il faut bien que je retourne au combat !

    — Alors tu n'as qu'à le faire aux côtés de cette engeance ! répliqua Galadel, en désignant Romuald et ses petits compagnons. En voilà au moins dont la mort ne nous empêchera pas de dormir !

    Scandalisé, perdu, incapable de croire ce qu'il entendait, Mérik chercha le regard d'Oril, mais l'expression de ce dernier réduisit à néant ses derniers espoirs. Il comprit qu'on ne lui offrirait pas l'opportunité de venger ses hommes, comprit qu'on profitait de la situation pour l'évincer. Son père aux commandes, les choses auraient été différentes. Car il le connaissait il aurait su que la mort de ses hommes n'avait rien à voir avec sa capacité à diriger. Mais Oril n'était pas comme lui, et Galadel le haïssait depuis longtemps. Quant à Gustave, s'il ne ressentait aucune réelle animosité à son encontre, il ne l'estimait pas suffisamment pour prendre sa défense face aux deux autres. Seul Claudius aurait pu quelque chose pour lui, mais pour son plus grand malheur, le dernier de ses frères ne se trouvait pas auprès d'eux.

    Humilié, il ne put que tourner les talons et quitter ce lieu de souffrance…

     

    10

    — Mérik, attendez !

    Quoiqu'à contre cœur, l'interpellé se retourna.

    — Je suis désolé que vous ayez dû assister à cela, dit-il, comme Romuald s'arrêtait à sa hauteur.

    — Ne vous en faites pas, répondit Dolaine, qui arrivait elle aussi. Les relations familiales compliquées, ça me connaît !

    — Ah, la famille, ajouta Louis. On la déteste autant qu'on l'aime. Moi-même, je dois bien avouer que…

    Mais personne ne l'écoutait.

    — Que comptez-vous faire, à présent ? questionna Romuald.

    Mérik conserva le silence durant quelques secondes. Ils se trouvaient dans une petite cour venteuse et pavée, d'une caserne encore épargnée par l'invasion. Aucun cheval n'était visible dans les box alentours. Un peu plus loin, les silhouettes de soldats se découpaient, transportant avec eux de nouveaux blessés. Leurs gémissements et leurs cris résonnaient de façon lugubre dans cet espace déserté.

    — Je vous l'ai dit : protéger mon royaume. Que puis-je faire d'autre ?

    — Mais comment allez-vous vous y prendre, sans hommes, avec seulement votre épée et votre fusil ? N'oubliez pas que l'ennemi vous attaquera en groupe et qu'il a des shamans dans ses rangs. Vous ne ferez pas long feu si vous vous présentez à lui ainsi.

    Dans le lointain, les échos d'un affrontement étaient perceptibles. Une explosion se produisit, qui teinta le ciel d'une lueur orangée, bientôt accompagnée d'un nuage de fumée noire. Mérik secoua la tête.

    — J'aviserai sur le moment…

    Romuald sentit une boule se former au niveau de sa gorge. Son regard s'arrêta sur cet homme, ce tout jeune homme au visage sale, encore en partie couvert de terre et de sang séché. Son uniforme souillé – au pantalon autrefois blanc, aujourd'hui terreux –, ainsi que les bottes qui lui remontaient jusque sous le genou, seraient une bien maigre protection contre l'ennemi venu de Feu. Il ne portait même pas de casque et ses cheveux, graissés par son voyage et les derniers événements, se soulevaient en paquets emmêlés sous l'agression du vent.

    — C'est de la folie, souffla le vampire. Vous courrez droit au suicide !

    — Romuald, commença Dolaine.

    Elle fit un pas dans sa direction, devinant ce que son ami avait en tête. Elle tendit une main vers lui, mais il ajoutait déjà, sans faire attention à elle :

    — Au moins, joignez-vous aux troupes ! Certaines doivent se trouver à proximité et…

    — Romuald !

    — Pourquoi le ferais-je ? Puisque l'on a décidé que je ne suis pas digne de confiance, je partirai de mon côté : sachez-le, je ne supporterai pas de nouvelle humiliation ce soir !

    — Dans ce cas, permettez que je vous propose mon aide.

    Les sourcils de Mérik se haussèrent de surprise, mais aussi à cause de la note de détresse qui perçait dans la voix de son interlocuteur. Dolaine bondit.

    — Ça suffit Romuald !

    Sous le coup de l'exaspération, ses joues s'étaient embrasées. Romuald baissa les yeux sur elle, la bouche déjà ouverte pour bafouiller elle ne savait quelle stupidité. D'un doigt brandi, la Poupée lui imposa le silence.

    — Non, cette fois vous allez m'écouter ! Je vous l'ai dit, cette guerre ne nous concerne pas ! Nous ne sommes pas des soldats, pas même des citoyens du royaume. Notre place n'est pas au milieu des combats et je refuse, vous m'entendez, je refuse de risquer ma vie pour un territoire qui n'est pas le mien !

    Puis, se tournant vers Mérik, elle ajouta :

    — N'y voyez aucune insulte. Je compatis sincèrement avec ce qu'il vous arrive et cette invasion me révolte, mais… mon civisme ne va pas jusqu'au sacrifice.

    Romuald avait gardé la bouche ouverte, l'air plus stupide que jamais. Mérik, lui, eut un hochement de tête, afin de signifier à son interlocutrice qu'il ne lui tenait pas rancune de ses paroles.

    — Mais… mais Dolaine…

    — Vous devriez l'écouter, Romuald, le coupa Mérik. Bien que je vous en remercie, je ne peux accepter votre aide. Qui plus est, vous me gênez. Je vais sans doute vous paraître dur, mais je ne comprends pas ce qui vous pousse à vous soucier de mon sort, et je le comprends d'autant moins que nos deux peuples sont ennemis.

    Romuald se tourna vivement dans sa direction. De l'étonnement se lisait sur ses traits.

    — Éternelle ne s'est jamais considérée comme l'ennemie de Létis, s'exclama-t-il, ce qui amena un sourire sans joie sur les lèvres de l'autre.

    — Je me suis sans doute mal exprimé : je voulais bien sûr parler de l'espèce humaine, qu'importe son royaume.

    — Éternelle ne s'est jamais considérée comme l'ennemie du genre humain, s'obstina Romuald.

    Dolaine se donna une claque contre le front. Décidément, cet imbécile ne comprenait rien !

    — Il n'y a pas besoin que vous les considériez comme vos ennemis pour qu'eux le fasse, Romuald.

    Le vampire battit des paupières. Elle devinait combien cette nouvelle devait être dure à entendre pour lui, mais elle ne pouvait le ménager. Bien entendu, il n'ignorait pas que l'on se méfiait de son peuple, qu'on l'appréciait peu et, même, qu'on en avait peur, mais sans doute n'avait-il jamais imaginé que l'opinion à l'égard des siens soit aussi tranchée. Entre détester quelqu'un et le tenir pour son ennemi, il y avait un gouffre, certes mince, mais donnant sur des abîmes bien sombres.

    — C'est grotesque ! Nous ne sommes en guerre contre personne et n'avons jamais convoité les terres d'un autre. Tout ce que nous faisons, c'est de rester dans notre montagne.

    — Mais vous enlevez des gens pour en faire vos esclaves, répliqua Mérik, d'une voix sans doute un peu trop douce. Vous les arrachez aux leurs et les emportez sur votre territoire, là où personne ne pourra jamais venir les sauver. Tout cela pour les torturer jusqu'à ce que mort s'ensuive.

    — C'est faux ! Nous ne torturons personne !

    — Je suis persuadé que vos victimes seraient d'un autre avis.

    — Non, vous ne pouvez pas dire ça. Il est vrai que nous enlevons les vôtres, il est vrai aussi que nous les privons de leur liberté et que nous nous nourrissons d'eux, mais nous ne sommes pas des monstres. Je crois même pouvoir dire que nos goules sont bien traitées. Et une fois qu'elles sont sous l'emprise de notre drogue, elles ne souffrent plus, que ce soit physiquement ou mentalement.

    Dégoûté, Mérik secoua la tête.

    — Et vous croyez que ça vous excuse ?

    — Je n'ai pas dit cela. Mais enfin, nous sommes obligés de nous nourrir !

    — Il y a bien d'autres moyens…

    — Et lesquels ? Nous avons besoin de sang humain pour survivre, c'est impératif !

    — Alors allez à Mille-Corps et achetez des esclaves !

    — C'est donc cela la solution ? Parce que ces gens sont déjà traités comme des marchandises, la situation vous paraîtrait plus tolérable ?

    Dolaine porta une main à sa bouche. Les dernières paroles de Romuald avaient claqué comme un fouet, aux échos desquelles un lourd silence répondit. Face à eux, Mérik avait blêmi.

    Les poings serrés, son regard s'assombrit. Sa voix vibrait légèrement quand il déclara :

    — Je n'ai pas de temps à perdre avec ces bêtises…

    Ce ne fut qu'après son départ que Dolaine nota le mutisme de Louis, dont l'expression à la fois songeuse et désolée ne lui disait rien qui vaille…

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  • Un long voyage

    Épisode 6 :  Létis

    Partie 4



    8

    À l'arrivée, une mauvaise surprise les attendait.

    Habitations et bâtiments étaient presque réduits à l'état de ruines, marquées par des départs d'incendie qui leur avait laissé de longues traînées noirâtres sur ce qu'il restait de leurs façades. Au sol, des corps. Majoritairement humains, auxquels se mêlaient quelques Chauves-souris et une vingtaine de chevaux. De l'ensemble s'échappait une odeur effroyable, car ce n'était pas seulement la puanteur de la chair brûlée, mais également celle du sang, des entrailles et de la sueur, puissante et bestiale. Pas un bruit, pas une plainte, rien, sinon un silence glacial.

    Prise d'un haut le cœur, Dolaine porta une main à sa bouche. Louis serrait les dents et son teint avait viré au gris.

    — Quelle horreur…, gémit-elle en se détournant.

    Le vent qui vint la caresser ajouta à son inconfort, car il charriait avec lui l'odeur du carnage.

    Un gémissement la fit tressaillir. Elle porta les yeux en direction de Romuald et remarqua combien il paraissait en souffrance. Les traits congestionnés, il avait porté les mains à son front, comme s'il cherchait à empêcher quelque chose de s'en échapper. Ses paupières closes frémissaient et il découvrait légèrement les crocs. Il tanguait et s'écroula presque contre le vestige d'un mur. Il glissa contre l'obstacle, puis ne bougea plus, recroquevillé sur lui-même.

    Alarmée, la Poupée courut dans sa direction.

    — Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il vous arrive ?

    Le visage caché derrière ses mains, Romuald ne lui répondit pas. Elle l'entendait seulement respirer, fort et avec difficulté, un souffle qui se terminait parfois sur une plainte. Elle hésita quelques secondes avant de s'accroupir près de lui, afin de porter à son épaule une petite main craintive.

    — Romuald ? Romuald ?!

    De nouveau, aucune réponse. Puis, au bout d'un moment qui lui parut interminable, un faible filet de voix lui parvint :

    — Ça va… ce n'est rien…

    Penchée dans sa direction, Dolaine eut un froncement de sourcils.

    — Vous vous moquez de moi ?!

    Il était clair qu'il n'avait pas conscience du spectacle qu'il offrait.

    La repoussant doucement, le vampire redressa finalement la nuque. De la sueur coulait le long de son visage et son regard, dont on ne parvenait à sonder les émotions qu'après s'être familiarisé avec ses deux puits, avait quelque chose d'absent.

    — C'est à cause… de tous ces morts… tout ce sang, reprit-il d'une voix à peine plus assurée. J'y suis sensible, vous comprenez ? Mais c'est fini… bien fini. Vraiment, ce n'est rien !

    Mais la Poupée, septique, insista :

    — Vous êtes sûr ? Je vous rappelle que vous ne vous êtes pas convenablement alimenté depuis… au moins quatre jours ! Vous pensez pouvoir tenir le coup ?

    Une question d'importance, car en toute honnêteté, elle ne se croyait pas capable de le maîtriser s'il venait à perdre la tête.

    — Il le faudra bien, soupira-t-il, ce qui ne fut pas pour la rassurer.

    Elle était toutefois bien consciente qu'il ne servirait à rien d'insister. La situation ne s'y prêtant pas, elle se redressa pour jeter un nouveau regard au charnier qui les encerclait. Le sang des morts avait rougi le sol et certains gardaient les yeux écarquillés, presque exorbités. Elle porta de nouveau une main à sa bouche et ferma les paupières, le temps de chasser le malaise qui tentait de l'envahir. Puis, elle questionna :

    — Où est-il votre tunnel ?

    Romuald eut un geste las de la main.

    — Je… je l'ignore. La plaque d'égout qui y conduit est située quelque part par ici, mais… mais je ne reconnais plus rien.

    Puis, secouant la tête, il ajouta :

    — Si cela se trouve, l'entrée est ensevelie sous les débris !

    Il donnait l'impression de ne plus avoir la force de se lever, comme si la fatigue qui s'était abattue sur lui le clouait au sol. Dolaine s'en agaça et secoua sa tête blonde. Les voilà bien avancés !

    Elle nota que Louis s'était enfoncé au milieu du champ de bataille. Il s'arrêta et parut tendre l'oreille. Attentif. Elle ne se sentit pas la force de lui conseiller de ne pas trop s'éloigner et revint à Romuald.

    Elle voulait savoir ce qu'il pensait bon de faire à présent, mais ses mots se bloquèrent dans sa gorge. Un frisson violent lui remonta le long du dos. Car là, profitant de son inattention, le vampire avait plongé les doigts dans les plaies d'un soldat mort. Il les en avait retirés maculés de sang et il les portait à présent à sa bouche les léchant, les dégustant, avec fièvre. Le dégoût lui monta aux lèvres et elle se détourna vivement, préférant ne pas en voir davantage.

    De son côté, Louis s'était aventuré encore plus loin, pour s'arrêter devant une habitation écroulée. Face à elle, un amoncellement de gravats. Un doigt écrasé contre ses lèvres, il fronçait les sourcils.

    Finalement, il s'exclama :

    — Je crois qu'il y a un survivant ! (Alors que Dolaine tournait les yeux vers lui, il retrouva cette énergie exaspérante qui l'avait quitté depuis le début des hostilités.) Mais oui, j'en suis sûr ! Venez, venez voir… non, venez écouter, plutôt ! Ce pauvre bougre s'est fait piéger là-dessous et il n'a plus la force d'en sortir. (Puis, tandis que Dolaine approchait, n'enjambant les cadavres qu'avec beaucoup de réticences, il appela :) Est-ce que vous m'entendez ? Ne vous en faites pas, mon brave, nous allons vous sortir de là !

    La Poupée se tenait à présent à ses côtés, attentive. Il disait vrai ! Quelqu'un, là-dessous, gémissait et tentait de s'extraire de sa prison. Ami ? Ennemi ? Impossible de le deviner, mais l'heure n'était pas aux hésitations.

    — Vite, Romuald ! Il faut l'aider !

    L'interpellé ne réagit pas tout de suite. Dans un premier temps, il se contenta de la fixer sans sembler pourtant la voir. Puis il frissonna, avant de se remettre vivement sur pieds.

    Son ouïe, bien plus développée que celle de ses petits compagnons, capta sans mal les faibles sons qui s'échappaient du monticule. Il se joignit aux deux autres qui, avec une belle énergie, avaient commencé à repousser les débris. Grâce son aide, ils eurent tôt fait de libérer une jambe, puis un bras, et bientôt un corps au grand complet.

    L'individu était étendu sur le dos, son uniforme couvert de poussière et de boue – dont la veste noire et les manchettes autrefois blanches le désignaient comme un gradé –, la peau écorchée, contusionnée ici et là. Jeune, il avait les cheveux sombres, longs, et en broussaille. Un nez et un visage un peu trop longs, ainsi que des paupières lourdes pour l'heure à moitié closes. Blessé à la tête, un filet de sang lui avait laissé une traînée rougeâtre du front au menton.

    Un soldat du royaume. L'unique survivant de la troupe qui avait livré en ces lieux un combat inégal, contre un ennemi préparé et sans doute en majorité numérique. Comme il geignait, incapable de se relever seul, Romuald lui vint en aide.

    Sonné, l'autre se laissa aller contre lui, ne tenant que difficilement debout. Ses jambes menacèrent de fléchir et sans l'intervention du vampire, qui lui passa un bras par-devant le torse, sans doute se serait-il écroulé.

    — Me… merci, bredouilla-t-il.

    — Vous n'avez rien de cassé ? s'enquit Dolaine en s'approchant.

    Les poings plantés sur les hanches, elle l'inspectait avec un froncement de sourcils.

    Le jeune homme entrouvrit les yeux et les posa sur elle. Si sa bouche avait esquissé le début d'une réponse, aucun son n'en sortit.

    Vivement, son regard se porta vers Romuald. Cette fois, la stupeur laissa place à la peur, puis à l'hostilité. D'un mouvement brutal il se dégagea, recula et manqua de trébucher sur des débris. Le vampire tendit une main dans sa direction, comme pour le rassurer, mais l'autre avait déjà bondi en direction du cadavre d'un soldat pour lui arracher son épée. Il la pointait à présent devant lui, avec une expression dure.

    — Feu seul ne suffisait pas, il faut également qu'Éternelle cherche à nous envahir ?!

    Mais avant que Dolaine ou Romuald ne puisse réagir, une petite voix s'éleva tout près du soldat :

    — Bonjour ! Je me nomme Louis Forge-Ardente et…

    L'autre commis l'erreur de baisser les yeux sur le Pantin, dont le visage se fendait d'un large sourire amical. Dans la seconde qui suivit, Romuald l'avait désarmé d'un vif mouvement de la main, qui envoya l'épée voler à plusieurs mètres de leur groupe.

    Le soldat ouvrit la bouche sur une exclamation muette. Un air décidé sur les traits, Dolaine s'approcha et croisa les bras.

    — Eh bien, vous voilà à présent désarmé et seul contre nous trois. (Puis, adressant un regard en coin à Louis :) Enfin, deux et demi !

    Son interlocuteur recula, visiblement effrayé. Romuald s'empressa d'ajouter :

    — Mais vous n'avez rien à craindre de nous : nous ne sommes pas vos ennemis !

    Difficile toutefois de le convaincre sur sa seule parole. Et si ce dernier avait cessé sa fuite à reculons, bloqué par la moitié de la façade d'une habitation encore debout – celle-là même sous laquelle ils l'avaient tiré – il devinait que le malheureux ne tarderait pas à commettre un acte désespéré, à la façon d'une proie qui sait son sort réglé et n'a plus rien à perdre.

    Étant parvenue à la même conclusion, la Poupée s'envoya une claque contre le front. Puis elle ouvrit son sac à main et en tira une feuille en papier, soigneusement pliée.

    Avec un reniflement, elle ignora le regard interrogateur de Romuald et la déplia, pour la brandir devant elle.

    — Si vous ne nous croyez pas, alors sans doute serez-vous plus sensible à la parole d'un prince ? Vous voyez ceci ? Il s'agit d'une lettre émanant de Teddy Ursa lui-même, héritier du trône de Merveille. Vous lisez ce qui est écrit ici ? questionna-t-elle en venant tapoter une partie du texte. Il y est dit que nous sommes ses amis. Ses a-mis !

    — Hum… je ne suis pas certain que Teddy apprécierait d'apprendre que…

    — Fermez-la, Romuald !

    Leur interlocuteur leur adressa un regard soupçonneux. Seul Louis continuait de babiller avec une belle énergie, sans se soucier que personne ne faisait attention à ce qu'il racontait :

    — Et vous auriez vu cette explosion ! Incroyable ! Si ce bon Romuald ici présent ne nous avait pas guidés, je crois que nous ne serions plus là pour…

    Les secondes continuèrent de s'égrener. Pesantes. Finalement, le soldat tendit une main en direction de Dolaine, qui lui remit la lettre de Teddy. Et s'il ne sembla pas très enjoué par ce qu'il y lut, il nota toutefois d'une voix morne :

    — Elle est aux noms de Romuald d'Éternelle et d'une certaine Dolaine Follenfant de Porcelaine…

    — Convaincu ?

    — À nouveau, je tiens à vous assurer que nous ne sommes pas vos ennemis, ajouta le vampire. Ce qui arrive à Létis est tragique et je vous prie de croire qu'Éternelle n'a rien à voir avec cette invasion. Ma présence ici s'explique par vos festivités, auxquelles je tenais à assister.

    — Et je l'accompagne, ajouta Dolaine, qui avait de nouveau croisé les bras, comme si elle défiait l'autre de mettre en doute sa parole.

    Louis continuait vaillamment ses commentaires, sans se rendre compte que l'on s'entêtait à l'ignorer. Le soldat leur lança un regard lourd de suspicion à tous les trois, avant de restituer sa lettre à la Poupée.

    — Alors, commença-t-il, vous dites qu'Éternelle n'est pas entrée en guerre contre nous ?

    — Qu'aurions-nous à y gagner ? répliqua Romuald. Vous savez bien que nous ne sommes pas davantage en bons termes avec Feu que vous ne l'êtes. Qui plus est, les miens répugnent en général à livrer bataille. Il leur faut une excellente raison pour cela.

    Il ne sut si l'autre le crut, mais son attitude se fit moins rigide. Même, il se permit enfin de les lâcher du regard, pour le faire voler autour de lui. La vue de tous ces corps sans vie creusa ses traits et une profonde lassitude sembla s'abattre sur ses épaules.

    — Par les Dieux…

    Puis il questionna :

    — Quelle est la situation à Létis ?

    — Pas très bonne, dut avouer Romuald. Votre royaume tente de répliquer, mais j'ai peur que l'ennemi n'ait l'avantage.

    Le soldat serra les poings, tandis que ses yeux sombres s'embrasaient de colère.

    — Ces lâches nous ont attaqué par surprise… en d'autres circonstances, rien de tout cela ne serait arrivé !

    Ni Dolaine, pas plus que Romuald, ne surent quoi lui répondre. Au même instant, la petite voix énergique de Louis les informa :

    — Je crois que l'on vient !

    Tous portèrent leur attention en direction du point qu'il désignait, au milieu des cieux nocturnes. En effet, un groupe de Chauves-Souris approchait ! Attrapant Louis par le bras, Dolaine bondit en direction de la bâtisse la plus proche, aussitôt imitée par Romuald et leur nouveau compagnon. En silence, ils s'accroupirent derrière ce qu'il restait de la façade.

    Les créatures étaient au nombre de cinq. Volant à basse altitude, elles scrutaient les alentours, sans doute attirées par leur conversation. Des lances au poing, elles stagnèrent au-dessus du carnage un petit moment, leurs oreilles sensibles à l'affût du moindre bruit suspect.

    De crainte que sa respiration ne les trahisse, Dolaine plaqua une main contre sa bouche et l'autre contre celle de Louis. Près d'elle, le soldat retenait son souffle.

    Les minutes suivantes lui parurent interminables. Les Chauves-Souris finirent par passer leur chemin, mais la Poupée ne retrouva une respiration normale que quand elles ne furent plus que des points minuscules à l'horizon.

    Le soldat fut le premier à quitter leur cachette. Romuald s'était également redressé et fixait l'ennemi, qui disparaissait dans la nuit.

    — Cette racaille se comporte déjà comme si elle était maîtresse des lieux, l'entendit murmurer le vampire, avant qu'il ne se tourne dans sa direction et ne déclare : Eh bien, je suppose que je dois vous remercier pour votre aide. Mais si je peux vous donner un conseil, vous feriez mieux de regagner Éternelle au plus vite. Avec ce qu'il se passe, les miens ne feront aucun distinction entre vous et les armées de Feu.

    — Et vous, que comptez-vous faire ? s'enquit Dolaine, quittant à son tour l'habitation en ruine.

    — Je me dois de protéger mon royaume et c'est ce que je vais faire.

    — Seul ? s'alarma Romuald.

    — Non, bien sûr. Je vais commencer par rejoindre nos troupes. Il faut bien qu'elles aient établi un quartier général quelque part.

    — Pas au château, si c'est ce à quoi vous pensiez, l'informa la Poupée. Nous l'avons aperçu un peu avant d'arriver ici : il était la proie des flammes.

    Une ombre passa sur le visage de son interlocuteur. Ses traits se crispèrent et il se détourna.

    — Alors, je les chercherai ailleurs.

    Mais Dolaine ne faisait déjà plus attention à lui. Elle fixait Romuald, sur le visage duquel elle pouvait lire une expression qui lui déplaisait au plus haut point. Agacée, elle lui envoya un coup de coude et siffla :

    — N'y pensez même pas !

    Le vampire battit des paupières.

    — Nous ne pouvons tout de même pas l'abandonner ici !

    — Oh que si, nous pouvons. Nous pouvons et c'est exactement ce que nous allons faire.

    — Mais…

    — Ah, écoutez, Romuald ! Il faut vraiment que vous perdiez cette manie de jouer aux bons samaritains. Vous avez entendu ce qu'il a dit ? Vous n'êtes absolument pas en sécurité à Létis, aussi…

    Mais avant qu'elle ne puisse terminer, il s'approcha du soldat. Exaspérée, elle se mordit la lèvre et le maudit en silence. De son côté, Louis se tenait en retrait, le nez levé en direction des cieux et l'air alerte.

    — Nous allons vous accompagner, si cela ne vous fait rien.

    Surpris, le jeune homme se tourna vers le vampire.

    — Vous ?

    Une note de scepticisme, mais surtout de réticence, était perceptible dans sa voix.

    — Au moins le temps que vous ayez retrouvé les vôtres : vous pensez que les rues de Létis ne sont pas sûres pour moi, mais elles ne le sont pas davantage pour un homme seul.

    L'espace d'un instant, il fut certain que son interlocuteur allait refuser son offre. L'autre, néanmoins, reconnut :

    — Eh bien… je suppose que votre force pourra m'être utile en cas de mauvaise rencontre…

    Puis, son regard s'arrêtant sur Dolaine, puis sur Louis :

    — J'imagine que vous viendrez avec nous… (Ses réticences étaient de nouveau audibles, mais il se contenta d'ajouter :) Puisqu'il doit en être ainsi, alors ne traînons pas davantage. S'ils n'ont pas déjà été pris d'assaut, je connais deux ou trois lieux où nos dirigeants pourraient s'être retranchés. (Puis, se baissant en direction d'un cadavre, pour lui subtiliser son épée, ainsi que son fusil, il conclut :) Au fait, je me nomme Mérik !

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 3

     

    7

    Romuald en tête, le trio remontait tant bien que mal l'artère livrée au chaos.

    Alors que l'alerte se répandait à travers Létis, un nuage noir avait fait son apparition à l'horizon, se déplaçant si vite qu'il atteignait les remparts de la cité quand les premiers coups de canon éclatèrent. De son sein s'étaient détachées des dizaines de créatures humanoïdes, aux faciès de chauve-souris. Elles avaient fondu sur la foule, tandis que le ciel s'embrasait.

    Devançant l'attaque, Romuald fuyait déjà avec ses deux petits compagnons sous les bras, leur permettant ainsi d'échapper au massacre. Peu après, le reste des survivants s'était éparpillé à travers Létis, offrant à la vue de tous des corps meurtris, parfois mutilés, déformés, qui propagèrent la panique sur leur chemin.

    Partout, on hurlait, on se bousculait. Beaucoup se cloîtraient chez eux, mais d'autres gagnaient la rue, pour mêler leurs vagissements hystériques à ceux de la foule.

    — Qu'est-ce que ça veut dire ? hurla Dolaine, affolée. Qu'est-ce que ça veut dire ?!

    Bien qu'en vérité, elle n'ait nul besoin d'explication pour comprendre que Feu venait de déclarer la guerre à Létis. Et comme berceau de ce drame, cette date qui, entre toutes, lui permettrait d'atteindre plus facilement la famille royale.

    Vivement, Romuald tourna la tête dans sa direction et ordonna :

    — À terre, vite !

    Avant de se jeter lui-même à plat ventre.

    Les deux autres l'imitèrent. Un courant violent d'air frôla Dolaine, dont les cheveux et les vêtements se gonflèrent. La Chauve-Souris qui venait de foncer sur eux referma ses griffes sur un malheureux ayant eu la bêtise de sortir de chez lui à ce moment précis. Sourde à ses hurlements, et ignorant ses gesticulations, elle l'emporta avec elle, haut, toujours plus haut, avant de le lâcher. Dans un dernier cri, sa victime s'écrasa au milieu d'un groupe de fuyards, qu'elle emporta avec elle dans sa chute.

    — Nous n'arriverons à rien ainsi, gémit Dolaine qui se redressait sur un geste du vampire. Romuald, il faut retourner à notre hôtel : là-bas, je pourrai récupérer mes armes et espérer me défendre !

    Mais son compagnon secoua la tête.

    — Pas question ! Pour l'heure, le plus urgent est de nous mettre à l'abri des combats.

    — Mais…, voulut-elle insister, avant que Louis ne la coupe :

    — Excusez-moi, mais… cette Chauve-Souris ne vous paraît-elle pas étrange ?

    Les deux autres levèrent les yeux en direction du point désigné, au milieu du ciel nocturne. Le corps de la créature était recouvert d'une fourrure châtaine. De nombreuses breloques pendaient autour de son cou, et d'autres encore à ses immenses oreilles en pointe. Un bâton dans les mains, dressé au-dessus de sa tête, elle irradiait d'une lueur sauvage et flamboyante.

    Dans la rue, personne d'autre ne paraissait l'avoir remarquée. De justesse, Dolaine évita la collision avec un gros homme, trop occupé à assurer sa survie pour faire attention à ceux qu'il percutait sur son passage.

    — Par ici ! intima Romuald, avant de se jeter en direction de la première porte d'habitation et de l'enfoncer d'un coup d'épaule.

    Dolaine attrapa d'autorité le poignet de Louis et l'entraîna à sa suite. Ils avaient à peine pénétré dans l'immeuble qu'une puissante boule de feu s'écrasait au milieu de la rue, emportant avec elle l'emplacement où ils s'étaient tenus quelques secondes plus tôt.

    Des flammes pénétrèrent à l'intérieur de l'habitation, pour en lécher furieusement les murs. Le sol trembla et ils perdirent l'équilibre.

    À l'extérieur, la panique était plus terrible que jamais. Se mêlaient aux piaillements de ceux ayant échappé au pire, les cris et les appels des blessés, les plaintes des agonisants. Un individu dont la peau boursouflée, cloquée, se détachait par lambeaux, boita jusqu'à l'entrée de leur refuge. Le regard vide, absent, le sommet de son crâne était couronné de flammes qui emportaient les derniers vestiges de ses cheveux. Il fit un pas, deux pas, puis s'écroula pour ne plus bouger.

    Dolaine porta une main à sa bouche et détourna les yeux. Louis trottina jusqu'au malheureux, près duquel il s'accroupit. Sans se soucier des flammes qui finissaient de le dévorer, il voulut secouer l'homme par l'épaule, dans un geste pathétique, un refus obstiné de croire que la mort avait déjà accompli son œuvre, mais l'autre était brûlant et il retira vivement la main.

    — Monsieur… hé, mon brave monsieur !

    — Louis, revenez ici tout de suite ! ordonna Romuald.

    — Mais…

    — Faites ce que je vous dis !

    Le Pantin lui adressa un regard perdu, le baissa de nouveau en direction du cadavre, revint au vampire et, dans un pincement de lèvres, accepta de faire ce qu'on exigeait de lui.

    Nauséeuse et au bord de l'évanouissement, Dolaine avait enroulé ses bras autour d'elle. Elle tremblait, soudain frigorifiée. De l'étage supérieur, des pleurs désespérés et hystériques leur parvenaient.

    — Et maintenant… maintenant, Romuald ? Croyez-vous que nous serons en sécurité si nous restons ici ?

    — J'ai bien peur que non… au contraire, je crois plutôt qu'ils finiront par s'en prendre aussi aux habitations. S'ils ne les détruisent pas, elles seront fouillées et je ne tiens pas à être coincé ici quand cela se produira.

    — Alors quoi ? Vous pensez que nous serons plus en sécurité dehors, peut-être ?!

    — Non, bien sûr, mais…

    Se taisant, il jeta un regard à Louis. L'expression de ce dernier avait perdu toute l'innocence et la gaieté qui lui était coutumière. L'oreille tendue, il levait les yeux en direction du plafond. Les occupants de l'étage supérieur avaient fait silence. L'inquiétude passa sur le visage du Pantin et Romuald comprit qu'il ne tarderait pas à gagner l'étage, sans doute pour s'assurer que tous, là-haut, se portaient bien.

    — Il y a… des souterrains, reprit-il en revenant à Dolaine. Ils sont utilisés par les miens pour gagner Létis en toute sécurité. Là-bas, sans doute pourrons-nous nous mettre à l'abri.

    Pour le moment, il n'avait pas de meilleure idée. Le royaume assiégé, aucune de ses rues, aucun de ses bâtiments, de ses recoins, ne seraient vraiment sûrs. Mais Feu, il en était à peu près certain, ne connaissait pas l'existence – en tout cas pas leur emplacement – de ces souterrains.

    Il tendit à Dolaine le sac qu'il portait en bandoulière.

    — Tenez, prenez-le : je crois qu'il sera plus en sécurité avec vous.

    Consciente qu'il contenait une partie de leurs économies, Dolaine le serra très fort contre elle.

    — Il faudra me tuer pour m'en séparer !

    Et l'argent avait un tel pouvoir sur elle que le vampire se fit la réflexion qu'elle serait bien fichue de triompher de tout ennemi qui commettrait la bêtise de vouloir l'en destituer.

    — Nous allons tenter une sortie, l'informa-t-il. Je vais devoir vous porter…

    Si elle haussa les sourcils, Dolaine lui signifia toutefois d'un hochement de tête qu'elle s'en remettait à lui et le laissa la prendre dans ses bras. Puis, s'accroupissant à terre, les petites mains de la Poupée autour de son cou, il dit :

    — Louis, montez sur mon dos voulez-vous ?

    Louis, qui s'était approché de l'escalier visible au fond du couloir, lui adressa un regard perdu, comme s'il n'avait pas saisi un traître mot. Un silence s'imposa, au bout duquel le Pantin opina du chef. Avec un dernier coup d'œil pour le plafond, il rejoignit ses compagnons et sauta sur le dos du vampire. Celui-ci le prévint :

    — Les prochaines minutes risquent de vous secouer un peu, aussi… agrippez-vous à moi de toutes vos forces !

    Il sentit les bras de Louis venir s'ajouter à ceux de Dolaine autour de son cou, puis les jambes du Pantin s'enrouler au niveau de sa taille. Malgré cette charge supplémentaire, il n'eut aucun mal à se redresser.

    À l'extérieur, des cadavres, des cadavres et encore des cadavres. Une partie de la rue avait été emportée par l'attaque magique, ne laissant derrière elle que des ruines et un cratère encore fumant. D'un regard à droite, puis à gauche, Romuald s'assura que la voie était libre. Puis il quitta la sécurité toute relative de l'immeuble.

    Maintenant qu'il n'avait plus à calquer sa vitesse sur celle de ses compagnons, ses mouvements étaient bien plus rapides. En quelques secondes, ils avaient remonté la rue et tourné dans la suivante, en bondissant par-dessus les obstacles, humains ou matériels, présents sur leur chemin.

    Un peu plus loin, il aperçut des soldats. Les forces locales tentaient de repousser l'envahisseur et visaient de leurs fusils toute cible non humaine. Dans les cieux, plusieurs Chauves-Souris s'éparpillèrent en sentant venir la première salve. Une seule, seulement, ne fut pas assez rapide et se retrouva criblée de plomb. Dans des plaintes douloureuses, elle battit maladroitement des ailes pour échapper à ses agresseurs. Mais déjà plus morte que vive, elle plana en direction du trio, s'écrasa contre un toit, et finit sa chute au milieu de la rue.

    Romuald eut le réflexe de sauter par-dessus ce nouvel obstacle, puis de bondir en direction du toit situé à droite, avant que les soldats ne puissent le prendre également pour cible.

    Quelques rues plus loin, et une fois qu'il fut certain d'être en sécurité, il stoppa sa course pour se repérer. Le souffle court, presque saccadé, il fronça les sourcils.

    — Nom d'un petit Pantin, s'exclama Dolaine en tendant un doigt sur leur gauche. Romuald, regardez ça !

    Au loin, le château, comme les rues voisines, étaient la proie des flammes. Un spectacle qui fit sortir Louis de son mutisme :

    — Quelle horreur ! Quelle horreur ! Un édifice aussi vieux que le royaume !

    Il en était à ce point scandalisé qu'il ne cessait d'ouvrir et de refermer sa bouche, comme s'il cherchait à se lancer dans l'une de ses longues tirades, sans y parvenir.

    De son côté, Romuald éprouvait quelques difficultés à se repérer. Il connaissait très mal Létis et, pendant qu'il perdait du temps, ils devenaient des cibles faciles. Un cri, poussé par Dolaine, lui vrilla les tympans.

    — Romuald !

    Il vit la boule de feu arriver droit sur eux en rugissant. Il sut d'instinct qu'il n'aurait pas le temps de lui échapper, mais ses genoux fléchir tout de même sous lui, dans un réflexe désespéré pour les sortir de là. L'attaque, toutefois, fut stoppée en cours de route par une autre vague d'énergie, blanchâtre celle-ci, qui absorba la magie adverse avant de s'évaporer.

    Une brume épaisse, étouffante, les frappa. Au milieu d'une quinte de toux, Dolaine avisa un mage, sur un toit voisin. Un individu encapuchonné qui, les mains tendues devant lui, entonnait déjà le sort suivant. La Chauve-Souris dont il venait de ruiner l'attaque fit entendre sa fureur et fondit dans sa direction.

    — Là-haut ! Là-haut ! glapit Louis, désignant un autre sorcier.

    L'homme était prisonnier d'une sphère d'énergie, qui le maintenait en lévitation. Ses doigts bougeaient à toute vitesse et, comme Dolaine et Romuald levaient les yeux vers lui, il libéra une nuée de projectiles lumineux, aussi aveuglants que meurtriers, qui filèrent aux quatre coins cardinaux. L'attaque manqua de les atteindre et, cette fois encore, ils ne durent qu'aux réflexes et à la rapidité de Romuald de s'en sortir indemnes.

    Létis mettait visiblement tout en œuvre pour repousser l'ennemi, mais Dolaine doutait que ce serait suffisant…

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 2

     

    4

    — Haaa, je vous retrouve enfin !

    — Oh non, pas lui !

    Dolaine chercha à fuir, mais trop tard : Louis était déjà sur eux. Son large sourire aux lèvres, il ne prit pas garde au regard assassin de la Poupée et se mit à babiller :

    — Je suis désolé pour tout à l'heure ! Je me suis éloigné de l'accueil juste le temps pour moi de faire un brin de toilette et de changer de vêtements. Vous avez dû me devancer et penser que j'étais parti sans vous…

    — Oui, on va dire ça, grommela Dolaine dont le nez s'était retroussé, comme agressé par une puanteur soudaine.

    Autour d'eux, la foule était dense, sans être étouffante. On pouvait se déplacer à travers les rues de la cité sans devoir jouer des coudes et les piétons, souvent, s'écartaient en voyant arriver Romuald. Comme s'ils craignaient de le frôler. Comportement dont Dolaine ne pouvait pas tout à fait se plaindre, celui-ci leur dégageant un espace plus que suffisant dans lequel évoluer et respirer.

    Louis s'était justement mis à fixer le vampire. D'un regard si perçant, si insistant, qu'il finit par mettre celui-ci mal à l'aise.

    — Oui ? s'enquit-il, trouvant le silence du Pantin encore plus éprouvant que ses bavardages.

    — Je ne vous avais pas bien observé tout à l'heure. Avec toutes ces émotions… ! Vous savez, c'est la première fois que je rencontre un démon.

    — Ah… vraiment… ?

    — Oui ! Et laissez-moi vous dire que vous n'êtes pas aussi effrayant qu'on le prétend. Bien sûr, il y a quelque chose chez vous d'intimidant, mais… vous ne me laisseriez pas jeter un œil sous votre masque, des fois ? (Et avant que Romuald ne puisse répondre :) Ah ! Mais non, suis-je bête ! Ça vous est interdit, bien sûr. À ce sujet, il y a une légende qui prétend que celui qui cherche à voir sous votre masque en sera pétrifié. Est-ce que c'est vrai ? (Et, toujours sans laisser le temps à son interlocuteur de s'exprimer, il s'exclama :) N'empêche ! Ça doit être quelque chose, de vivre dans les abîmes ! Mais avouez qu'Ekinoxe est tout de même plus agréable. Bien entendu, j'aimerais y faire un tour… pour voir… seulement, je crois que tout ceci me manquerait vite. Ce n'est pas pour être désagréable, Romuald, mais votre dimension me semble plutôt…

    — Oui, bon, écoutez, Louis, l'interrompit Dolaine, soucieuse de prendre congé de l'importun.

    Importun qui se tourna vivement vers elle pour la couper :

    — Il n'empêche, cela fait un moment que je n'avais pas rencontré de congénère. Depuis que j'ai quitté Porcelaine, je n'ai guère eu l'occasion d'en croiser. Il faut dire que nous ne sommes pas de grands voyageurs !

    — Oui, heu…

    — Moi, par contre, c'est tout l'inverse ! Je ne me suis jamais senti tout à fait satisfait au sein de notre royaume. Bien sûr, j'aime Porcelaine et je finirai tôt ou tard par y retourner – voyez-vous, mon père tient à ce que je prenne sa succession. Ce n'est pas que cela m'enchante, mais enfin, il faut bien que quelqu'un le fasse ! –, mais j'avais besoin de voir le monde avant ça ! Je savais que je garderais toujours cette frustration en moi si je ne le faisais pas. Découvrir d'autres contrées, s'informer de ce qu'il se passe chez le voisin, comprendre les différences qui nous sont propres… je ne pouvais concevoir de tourner le dos à ce rêve.

    — Ah oui ? Alors il semblerait que nous voyagions en partie pour les mêmes raisons, nota Romuald.

    Dolaine lui adressa un regard noir, qui le fit se ratatiner. Pourquoi offrait-il une occasion à ce bavard impénitent d'en rajouter une couche ?!

    Avec un petit cri d'excitation, Louis fit claquer ses mains l'une contre l'autre.

    — Vrai ? Eh bien voilà qui est épatant ! Nous sommes donc tous deux de grands curieux… ou tous trois, devrais-je dire, puisque vous voyagez ensemble. Ah, comme c'est fabuleux… avoir un compagnon de route ! Une présence à vos côtés, avec qui échanger vos impressions, quelqu'un capable de comprendre ce que vous vivez et ressentez. Je vous le dis, c'est bien tout ce qui manque à mon bonheur dans cette aventure.

    — Et personne ne s'est proposé pour vous accompagner ? Comme c'est étonnant ! railla Dolaine.

    — N'est-ce pas ? Je crois pourtant être d'excellente compagnie et je…

    Et comme il s'embarquait dans de nouveaux babillages, la Poupée se reprocha d'avoir voulu faire de l'esprit avec lui. Elle aurait dû deviner qu'il le prendrait au premier degré, l'imbécile !

    Elle ne savait d'ailleurs trop comment s'y prendre pour s'en débarrasser, car rien, pas même la franchise, ne fonctionnait avec lui. Il comprenait systématiquement tout de travers, vous imaginait en train de plaisanter quand vous étiez tout à fait sérieux et, pire que tout, n'avait absolument pas conscience qu'il rendait la vie d'autrui impossible.

    Ça ne l'étonnerait même pas d'apprendre qu'il ait dans l'idée de leur coller aux basques durant le reste de leur séjour, et même au-delà s'ils n'y prenaient pas garde. Et comme elle savait que Romuald n'aurait jamais la force de caractère de le repousser, la tâche lui incomberait forcément.

    Fatiguée par avance, elle se détourna pour ne plus avoir à supporter la vision du Pantin. Son regard croisa celui d'une petite fille. À deux ou trois mètres de là, debout près de la façade d'un commerce, la gamine l'observait. Dans sa main une grosse glace, qu'elle léchait.

    Louis, qui la remarquait également, lui fit un signe de la main et piailla :

    — Eh bien, bonjour, petite demoiselle ! Seriez-vous seule ?

    Si elle ne lui répondit pas, la fillette cessa de lécher sa glace. Son regard s'agrandit, fascinée par le Pantin au large sourire.

    Une femme surgit brusquement à ses côtés. D'un air à la fois furieux et effrayé, elle attrapa l'enfant par la main et la força à lui emboîter le pas.

    — Quel scandale ! Laisser ces créatures pénétrer ici, alors qu'il y a des enfants… et toi arrête de les regarder !

    La petite se laissa traîner sans un mot, à peine plus réactive qu'une grosse peluche.

    Piquée au vif, Dolaine retroussa le nez. Mais Louis, que rien ne vexait, en rit.

    — Eh oui ! Après tout, cette brave femme n'est pas censée savoir que nous sommes tout aussi inoffensifs qu'elle.

    Elle se tourna vers lui, agacée.

    — Et c'est tout ce que cela vous inspire ?

    — Non, bien sûr. Je pense également qu'elle est quelque peu imprudente. Les enfants sont si précieux et il est si facile de leur faire du mal… vraiment, elle ne devrait pas laisser cette petite seule, comme elle l'a fait. Quel malheur s'il venait à lui arriver quelque chose. Une enfant si mignonne ! (Puis, se penchant vers Dolaine, un air navré sur les traits :) Car il faut le reconnaître, le monde n'est pas peuplé que de bonnes gens. Et croyez-moi, j'en suis le premier désolé.

    Dolaine ouvrait la bouche pour lui répondre, mais la referma presque aussitôt, consciente que ça ne servirait à rien de s'attarder sur la question. Même si elle le lui expliquait, elle savait que Louis ne parviendrait pas à comprendre en quoi l'attitude de cette femme avait été injuste à son égard. Autant user son énergie ailleurs !

    — Très intéressant, Louis. Mais à présent, si vous voulez bien nous excuser, nous voudrions poursuivre notre visite et…

    — Ah, excellente idée ! Où comptiez-vous vous rendre ? Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, je meurs de faim. Je connais d'ailleurs une adresse pas très loin d'ici et je suis certain que…

    Dolaine sursauta. C'était exactement ce qu'elle craignait !

    — Attendez un peu ! le coupa-t-elle. Vous ne comptez pas nous accompagner ?

    Et Louis, qui paraissait le premier surpris qu'elle puisse en douter, eut un haussement de sourcils.

    — Oh, allons ! Vous ne pensiez tout de même pas que je pourrais vous abandonner ?

     

    5

    Au cours de cette journée de festivités, nombreuses étaient les possibilités d'émerveillement, comme de divertissement. Des artistes s'offraient en spectacle pour le plaisir de tous, des stands de produits divers avaient été dressés, les terrasses étaient de sortie, pleines à craquer, les échoppes mobiles à chaque coin de rue et, même, on pouvait croiser des diseuses de bonne aventure.

    Des défilés militaires devaient ponctuer l'après-midi et l'on avait mis à disposition des curieux certaines parties du palais royal que l'on faisait visiter moyennant quelques Étoiles.

    En d'autres circonstances, Dolaine aurait sans doute trouvé le moyen de passer un peu de bon temps. Mais si l'hostilité ambiante était une chose – ils s'étaient notamment vu interdire l'entrée de plusieurs restaurants, ainsi que l'accès dudit palais –, devoir supporter les babillages envahissants d'un pot de glu infatigable, en était une autre. Une du genre à vous gâcher toute possibilité de plaisir.

    Les mains plaquées contre ses oreilles, la malheureuse tentait d'échapper aux commentaires du bavard, mais celui-ci avait la voix perçante.

    — Et saviez-vous que les créatures que l'on nomme aujourd'hui Trolls des montagnes vivaient autrefois au sein de Ténèbres ? On raconte d'ailleurs bien des choses sur les raisons de leur départ. Tenez ! Voilà l'une des hypothèses que je trouve les plus intéressantes…

    Dolaine écrasa un peu plus fort ses mains contre ses oreilles. Sous l'effort, elle avait froncé les sourcils et son expression ne laissait rien présager de bon pour la suite. Romuald marchait à ses côtés, et lui aussi semblait incommodé par les babillages de Louis.

    La nuque ployant en avant, il conservait un silence presque total depuis bientôt une heure. Son attitude commençait à inquiéter Dolaine, qui craignait qu'il ne finisse par perdre patience et par devenir incontrôlable. Tout en continuant de l'observer, elle relâcha la pression sur ses oreilles et fut de nouveau la proie des commentaires du Pantin :

    — … à ce propos, il paraît que les crocs du souverain vaincu ornent encore la couronne des rois de Létis. J'imagine que ça ne doit pas faire beaucoup plaisir aux habitants de Feu, d'autant qu'à ce que l'on prétend, ces Chauves-Souris seraient…

    Une main, violemment plaquée contre sa bouche, étouffa la suite de son discours. Le visage de Dolaine vint se planter dans son champ de vision.

    — La ferme ! La ferme ! La ferme !

    Avec un soupir de soulagement, Romuald se tourna vers eux. Louis était un garçon sympathique, mais il fallait sincèrement qu'il songe à corriger ce défaut pour le moins horripilant.

    La Poupée, dont la tignasse s'était ébouriffée sous le coup de la colère, semblait sur le point de mordre. Elle leva un doigt devant elle et, d'une voix dangereuse, prévint :

    — Un mot de plus et je jure de vous étrangler !

    Là-dessus, elle retira sa main… et le regretta aussitôt.

    — Oh ! Cette histoire ne vous intéresse pas ? À moins que vous ne la connaissiez déjà ? Bien sûr ! Que je suis stupide ! J'ai dû vous paraître absolument…

    Dans un cri de rage, elle se jeta sur lui pour le secouer comme un poirier. Mais plutôt que d'en être inquiété, ou fâché, Louis partit dans un grand rire et ne chercha pas à se dégager.

    Les laissant se débrouiller entre eux, Romuald fit voler son regard autour de lui. Une place en arc-de-cercle, noire de monde, entourée par de hauts murs en briques qui la rendaient propice à l'ombre. En jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, il avisa la présence de soldats, deux individus armés qui le fixaient d'un air dur. On continuait de les surveiller, mais ça ne le surprenait pas, son apparence ne devant pas inspirer beaucoup de confiance aux autorités locales. Il ignorait s'ils le croyaient eux aussi démon, mais en tout cas, on devait le soupçonner d'être du genre à attirer des problèmes. Et sans l'incertitude qui planait sur ses origines, et donc sur sa puissance, sans doute aurait-on déjà cherché à le chasser de la ville. Mais avec cette foule, avec toutes ces victimes potentielles, personne, à son avis, ne serait prêt à prendre ce risque. En tout cas… pas tant qu'il se tiendrait tranquille. Après un battement de paupières il se désintéressa des deux hommes, pour tourner les yeux en direction d'un attroupement.

    Par-dessus les rires et les exclamations s'élevait une mélodie, accompagnant un spectacle que l'on récompensait par des applaudissements enthousiastes. Curieux, il s'approcha. Sa grande taille lui permit de voir par-dessus la foule et il découvrit un homme qui, une main posée sur la manette d'un orgue de barbarie, dodelinait doucement de la tête. Devant lui, deux enfants… plutôt, une Poupée et un Pierrot. Romuald en fut troublé, avant de comprendre que ceux-ci n'étaient pas vivants, mais plutôt faits de bois. Leurs expressions étaient figées et ils dansaient en rythme avec la musique qui se jouait.

    Un frisson lui parcourut le corps. Bien que ces choses semblaient vivantes, il n'en était rien. La magie était à l'œuvre et le musicien, qui ne payait pourtant pas de mine, devait être un mage.

    — Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce que c'est ?

    Dolaine et Louis l'avaient rejoint. Aussi intrigués l'un que l'autre, ils se haussèrent sur la pointe des pieds, se tordant vainement le cou, mais impossible pour eux d'apercevoir quoi que ce soit. Agacée, Dolaine se mit à sautiller sur place, avant de pester, tapant par deux fois du pied contre le sol.

    — Quelle bande d'égoïstes ! À croire qu'ils ne pensent pas aux personnes de petite taille !

    — J'imagine que les enfants sont aussi désavantagés que nous, soupira Louis. Pauvres petits, ce spectacle me semble pourtant des plus distrayants.

    Il se tortillait, rongé par la frustration. Un cri de joie enfantin s'éleva soudain, et Dolaine et lui tendirent l'oreille. La Poupée poussa une plainte outrée.

    — Devant ! Ils les ont placés devant eux ! Ah, ça, pour leur progéniture, ils savent encore faire preuve de civisme. Mais pour les autres ! Regardez-moi ça, personne ne se déplacerait pour nous laisser passer !

    Elle étudiait très sérieusement la possibilité de se frayer un passage par la force au sein de cette masse compacte, quand ses pieds quittèrent le sol. Avec un glapissement, elle battit des jambes et se retrouva bientôt assise sur l'épaule de Romuald, le parapluie que ce dernier avait posé sur son crâne manquant de l'éborgner au passage. Dans un mouvement de panique, elle lui agrippa le cou des deux bras, avant de se rassurer et de n'y laisser qu'une main, en se redressant un peu pour profiter du spectacle. Une lueur d'amusement s'alluma dans son regard.

    — Ooooh, mais ce sont nos danses ! (Puis, narquoise :) Vraiment, Louis, vous manquez quelque chose.

    Romuald soupira. Vraiment, qu'elle pouvait être gamine !

    Les bras tendus en direction du vampire, le Pantin sautillait.

    — Oh, Romuald, je vous en prie, faites-moi monter moi aussi.

    — Pas de place, Louis, pas de place, répondit Dolaine avec un petit rire.

    Puis, comme le malheureux poussait une plainte déchirante, elle eut un sourire en coin satisfait, avant d'incliner la tête en direction de Romuald.

    — Avez-vous remarqué ces soldats ?

    Le vampire, qui tentait de repousser Louis – ce dernier ayant commencé à lui grimper dessus avec le sans-gêne qui le caractérisait –, répondit :

    — Je viens de les voir.

    — Eh bien, vous manquez d'attention ! Cela fait au moins une bonne demi-heure qu'ils nous suivent à la trace. Comme si nous n'étions que de vulgaires criminels ! Ah ça, croyez-bien que je me souviendrai de l'hospitalité de Létis !

    Agrippé au bras du vampire – ce qui obligeait ce dernier à se courber sur le côté –, Louis tourna les yeux en direction des soldats. Il relâcha Romuald et, avec un sourire, leur fit un salut de la main que les autres ne lui rendirent pas.

    Sans que sa bonne humeur n'en soit affectée, il expliqua :

    — Rien d'étonnant à ce qu'ils agissent de la sorte. Je comprends que ça n'ait rien d'agréable pour vous, Romuald, mais il faut savoir que les autorités locales sont sur les dents depuis quelques jours.

    — Oui, ça, on avait cru remarquer ! répliqua Dolaine.

    Elle secoua la tête, et ses boucles blondes vinrent claquer contre le masque de Romuald.

    — Vous arrivez tout juste, reprit Louis, aussi j'imagine que vous n'êtes pas encore au courant de cette tragique histoire. Des cadavres ont été retrouvés, il y a peu… dépecés, comme victimes d'une bête sauvage. On les avait également vidés de leur sang.

    Romuald sursauta.

    — De… de leur sang ?! Par les Dieux, on ne pense tout de même pas qu'Éternelle serait coupable ?

    Louis leva les yeux dans sa direction et fronça les sourcils.

    — C'est ce que l'on a d'abord imaginé, mais il s'est avéré que la menace venait de Feu. Vous devinerez sans mal le choc que cela a provoqué. J'ai cru comprendre qu'il y avait un moment que ce genre d'agressions ne s'étaient pas produites. Et il fallait que cela arrive peu de temps avant l'anniversaire du roi ! C'est pour cela que ces gens sont si méfiants à votre égard. Bien sûr, c'est stupide, car vous n'êtes absolument pas responsable de ce qui arrive ici. Malheureusement, je crois que beaucoup n'ont pas le recul nécessaire pour…

    Et comme il en avait pour un moment encore, Dolaine décida de l'ignorer.

    — Qu'en pensez-vous ? s'enquit-elle en baissant les yeux sur Romuald. Se pourrait-il que les vôtres aient malgré tout un rapport avec cette histoire ?

    Mais son interlocuteur secoua aussitôt la tête.

    — Non ! Nous ne sommes pas en bons termes avec Feu. Qui plus est, les miens ne s'adonnent pas à ce type de tueries.

    Bien au contraire ! Car les siens connaissaient trop la valeur d'une goule en vie pour se permettre ce genre de gaspillage…

     

    6

    Le soleil, d'un rouge orangé, disparaissait lentement à l'horizon.

    Installés sur un toit, Dolaine, Louis, ainsi que Romuald, comptaient assister depuis ce perchoir privilégié au spectacle à venir. Plus bas, la place où le roi ferait son apparition était noire de monde. Respirer devait s'y révéler un combat de tous les instants et Dolaine n'avait pu s'empêcher de bisquer ces pauvres diables condamnés au plancher des vaches.

    Au centre de la place, une petite estrade. Un cordon de sécurité en faisait le tour, aux quatre coins duquel des gardes surveillaient la foule.

    Aux balcons des immeubles et hôtels alentours, d'autres groupes s'agglutinaient. Des gens le plus souvent aisés, élégants, qui se réunissaient là entre amis et familles. Beaucoup étaient installés autour de tables, sur lesquelles les vestiges d'un dîner s'exhibaient.

    Le trio avait pris place à même les tuiles du toit et, au grand malheur de Dolaine, Louis se trouvait tout près d'elle. Malgré ses tentatives pour l'éloigner ou pour l'ignorer, impossible de s'en débarrasser. Même la colle la plus forte ne pouvait se targuer d'être aussi tenace !

    Ses jambes ramenées contre lui, Romuald se tenait en retrait, son masque finalement ôté. En découvrant sa véritable identité, le Pantin l'avait abreuvé de questions, s'excitant et s'amusant tout seul, pas un seul instant intimidé, et même plus qu'enchanté de rencontrer un vampire en chair et en os. L'épreuve avait épuisé Romuald, qui fut presque reconnaissant envers les Dieux quand le bavard se décida à changer de proie. Depuis, il avait les traits tirés et, à son expression absente, la Poupée devinait qu'il y avait un moment qu'il n'était plus avec eux.

    — Et si je vous dis Aldrian des Trois-Miracles ? Vous aurez certainement reconnu l'ancien souverain du Darn. Mais saviez-vous qu'en vérité, l'individu était un imposteur ? Le vrai Aldrian n'était qu'un enfant quand sa route à croisé celle de gens bien mal intentionnés. On pense qu'il a été tué et que ses bourreaux auraient mis sur le trône l'une de leurs progénitures, dont les traits étaient à ce point similaires au véritable héritier que…

    — Je m'en fous, je m'en fous, et je m'en contrefous ! explosa Dolaine, en se plaquant les mains contre les oreilles.

    Louis eut un rire joyeux.

    — Cette histoire ne vous intéresse pas ? Dans ce cas, laissez-moi vous parler de…

    Romuald inclina la tête sur le côté. Son absence n'était pas seulement due à la présence de Louis, mais également à cette histoire d'agressions qui l'inquiétait bien plus qu'il n'avait voulu le laisser paraître. Voilà un moment que Feu n'avait pas ouvert les hostilités contre Létis et il se souvenait avoir entendu une rumeur, peu avant son départ d'Éternelle… oui, il revoyait les siens, leur agitation si peu conventionnelle, qui devait le contaminer lui aussi. Car il se disait que Feu aurait élu un nouveau souverain et sa montée au pouvoir ne laissait rien présager de bon pour ses voisins.

    — Assez, assez, j'en ai assez !

    Ses mains agrippant ses cheveux, Dolaine se redressa vivement. Sans laisser le temps à Louis de reprendre la parole, elle lui tourna le dos et s'approcha dangereusement du bord du toit. Un reniflement se fit entendre.

    L'espace de quelques secondes, même le Pantin parut s'étonner de son comportement. Puis, comme si rien ne s'était passé, il se tourna vers Romuald, glissa jusqu'à lui et reprit :

    — Comme je vous le disais, il faut différencier Pixie et Fée. Car bien que les deux soient de petites créatures ailées, elles ont de nombreuses différences, notamment en ce qui concerne…

    Avec un sourire maladroit, Romuald détourna le regard, espérant que Louis s'en tiendrait là. Un pur fantasme, car l'autre n'en continua pas moins de babiller sur tout et rien, comme s'il avait toute son attention.

    Plus bas, un défilement de cavaliers avait débuté. Tirés à quatre épingles, leurs équipements plus resplendissants qu'à leur premier jour, ils trottaient en direction de l'estrade, leurs montures tout aussi apprêtées. L'émotion fit frissonner la foule et l'on put entendre des « Hooo ! » et des « Haaaa ! » s'élever. Des applaudissements, des rires, et même quelques sifflements les accompagnèrent.

    Certains soldats, munis de tambours, battaient la mesure de leur progression.

    — N'est-ce pas fantastique ? s'exclama Louis, qui tapait dans ses mains comme un petit fou. Par les Dieux, j'ai encore du mal à croire que je me trouve à Létis pour un jour comme celui-là. Vous savez, j'ai bien failli ne pas pouvoir venir. Une drôle d'histoire, ça aussi ! En fait, voyez-vous…

    — Louis… venez voir un peu par ici, je vous prie, appela Dolaine, d'une voix doucereuse.

    La soupçonnant d'avoir de mauvaises intentions, Romuald releva les yeux sur elle. Mais avant qu'il ne puisse deviner ce qu'elle avait en tête, Louis trottinait déjà en direction de la Poupée. Son regard brillait d'une curiosité enfantine.

    — Qu'y a-t-il ? Avez-vous vu quelque chose d'amusant ?

    Sans se tourner vers lui, Dolaine eut un geste de la main.

    — Mais oui… juste là… là ! Vous voyez ?

    Louis avait haussé les sourcils. Le cou tendu en avant, il scrutait la terrasse sous eux, ainsi que leurs occupants… mais en dehors de quelques belles personnes, il n'y avait rien de bien passionnant dans ce spectacle.

    Pensant qu'il regardait dans la mauvaise direction, il fit un tour sur lui-même, avec une excitation un peu affolée, de celles qui vous frappent quand vous êtes persuadé de manquer quelque chose d'extraordinaire.

    — Où donc ? Qu'avez-vous vu, Dolaine ? Il n'y a pourtant rien !

    — Mais si, regardez mieux… juste sous nos pieds.

    — Sur la terrasse ? Pourtant, il m'a semblé que…

    — Allons, allons, approchez encore un peu. Je suis sûre que vous la verrez ! Cette chose incroyable !

    Le front plissé, Louis se pencha dangereusement en avant, le bord de ses chaussures dépassant du toit. Mais rien à faire, la vue s'obstinait à la même banalité.

    Il allait en faire la réflexion à Dolaine, quand on le poussa dans le dos.

    Dans une petite exclamation, il battit désespérément des bras, parvint à se retourne en direction de celle qui venait de l'attaquer, en équilibre sur un pied. Il ouvrit la bouche pour la supplier de l'aider, mais trop tard ! Le vide se refermait sur lui.

    Depuis la terrasse, des cris s'élevèrent. Un sourire satisfait vint étirer les lèvres de la Poupée.

    — Avez-vous perdu l'esprit ?! paniqua Romuald en se redressant. Vous l'avez peut-être tué !

    — Ah, soupira-t-elle avec un haussement las des épaules. Si seulement, Romuald…

    Une colère scandalisée s'empara du vampire. Il allait la laisser éclater quand un petit rire, nerveux, leur parvint.

    — Décidément, vous êtes plus farceuse que vous en avez l'air, fit la voix de Louis. Mais si vous voulez bien m'aider à remonter… (Puis, d'un ton déjà plus enjoué, s'adressant à ceux sur qui il avait manqué de s'écrouler :) Toutes mes excuses ! Une petite taquinerie de mon amie… mais je suis persuadé qu'elle n'avait aucune mauvaise intention !

    S'accroupissant au bord du toit, Romuald découvrit que Louis était parvenu à se rattraper à la gouttière. Mais ses doigts ne le retiendraient plus très longtemps et ce fut avec un certain empressement qu'il attrapa le Pantin par le poignet. Son apparition donna naissance à une série de couinements étouffés. Tout sourire, Louis eut un signe de la main à l'intention de l'assistance.

    — De nouveau, acceptez toutes mes excuses ! J'espère, en tout cas, que vous profitez autant que moi de cet incroyable spectacle. Je dois d'ailleurs vous avouer que…

    Mais il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, car Romuald le ramena sur le toit. Dolaine émit un reniflement dédaigneux et leur tourna le dos.

    À l'horizon, la nuit était finalement tombée. Au milieu de la place, le roi, accompagné par sa famille, mais aussi ses plus proches conseillers, venait de faire son apparition. Les cheveux grisonnants et la barbe fournie, il montait un cheval à la robe d'un blanc immaculé, censé représenter l'intégrité de Létis. Son arrivée fut accueillie par des vivats, ainsi que des applaudissements.

    Alors qu'il mettait pied à terre près de l'estrade, un soldat s'empressa de venir prendre la bride de sa monture et de la tirer à l'écart. Son maître, lui, abandonna famille et conseillers pour grimper les quelques marches qui le séparaient encore de la scène.

    Sur cette dernière, deux hommes s'empressaient d'installer une pièce d'artifice : Celle qui devrait donner le coup d'envoi aux suivantes. Un troisième individu était également présent. Bien mieux habillé que les deux autres, il vint présenter avec déférence à son souverain une longue tige, au bout de laquelle ondulait une petite flamme. Puis, son chapeau plaqué contre son torse, il s'éloigna à reculons

    Le silence se répandit peu à peu sur la foule, tendue au possible. Avec une lenteur calculée, le souverain se détourna, alluma la mèche, qui crépita une ou deux seconde, avant que la fusée ne s'élève en direction des cieux dans un long sifflement. Elle y explosa en une fleur rouge, magnifique, dont la naissance redonna vie aux applaudissements.

    Enchantée, Dolaine avait mené une main devant sa bouche. Derrière elle, Louis s'était tu, les yeux écarquillés par l'émerveillement. Et alors que les feux suivants éclataient, le visage de Romuald, soudain, se détériora.

    — Qu'est-ce que… ?

    Le chant de plusieurs cornes couvrit la fin de son exclamation…

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Un long voyage

    Épisode 6 : Létis

    Partie 1

    1

    — Dites-moi… j'ose espérer que vous n'avez pas d'autres mauvaises surprises en réserve ?

    Leur train ne tarderait plus à arriver à destination. Encore une petite heure à patienter et ils pourraient fouler les rues de Létis.

    Romuald, qui faisait le tour de leur compartiment afin de s'assurer qu'ils n'oubliaient rien, l'interrogea :

    — À quel propos ?

    Ils voyageaient depuis quatre jours, durée pendant laquelle le vampire n'avait rien eu d'autre à se mettre sous la dent que du sang animal. Et si ce régime n'avait pas encore affecté son comportement, Dolaine lui avait fait promettre de se trouver quelque chose de plus nourrissant une fois arrivé à Létis – ne tenant pas à ce que les événements de Porcelaine se reproduisent.

    — Je vous parle de votre condition de vampire : entre votre besoin de sang humain, votre mauvaise compagnie quand vous êtes en manque et votre perte de contrôle lorsque votre patience vole en éclat, je crois avoir suffisamment donné comme cela. Alors ! Qu'est-ce que vous avez encore oublié de me dire ?

    Romuald, qui ouvrait à présent le sac de voyage de Mirar – le mage rencontré lors de leur aventure à Mille-Corps – afin d'en répartir le contenu dans ses propres bagages, cessa momentanément son activité pour réfléchir à la question. Les paupières plissées, il inclina la tête sur le côté.

    — Eh bien…, commença-t-il. Je crois avoir fait le tour de mes bizarreries.

    Mais Dolaine ne s'avéra que moyennement convaincue par cette réponse. Assise sur sa couchette – une petite banquette inconfortable dont elle n'avait eu de cesse de se plaindre – elle plissait elle aussi les yeux, mais de suspicion.

    — Vous êtes sûr ?

    Son manque de foi amena un sourire aux lèvres de son interlocuteur.

    — Je vous en donne ma parole : je ne vous cache rien de plus. En tout cas, rien qui puisse nous mettre en danger.

    Dolaine n'en continua pas moins de le fixer et se demanda en quoi consistait ce qu'il jugeait de « sans danger ». Surtout, pouvait-elle accorder le moindre crédit à ses certitudes ?

    Si elle n'insista pas, elle se promit de creuser la question à la première occasion !

     

    2

    À leur arrivée, les rues de la capitale étaient noires de monde et bouillonnaient d'activité. Quoi de plus normal en un jour comme celui-ci ? L'anniversaire du roi, ainsi que les festivités qui le célébraient, attiraient toujours beaucoup de monde à travers le royaume et même bien au-delà. Heureusement, ni Dolaine, pas plus que Romuald, n'avaient espéré que leur nouvelle destination serait moins animée que les précédentes. Après leur voyage jusqu'ici, ils pensaient avoir eu leur compte de solitude et d'ennui !

    À l'horizon, se découpant au-dessus des toits, les silhouettes menaçantes de trois hautes montagnes : Celles de Feu, Éternelle, mais aussi Ténèbres.

    Malgré ces trois ombres, qui rappelaient à tous que le danger encerclait Létis, l'humeur était à l'allégresse. On riait, des clameurs se faisaient entendre des bavardages et des appels, mais aussi des applaudissements provoqués par quelques spectacles de rue. Une joie de vivre que tous ne partageaient toutefois pas.

    — Complet, complet, complet, mon œil, oui ! Je vous parie mon or qu'ils refusent de nous héberger à cause de nos origines !

    Dolaine et Romuald sortaient d'une énième auberge qui, comme les précédentes, avait prétendu ne plus avoir de chambre disponible. La Poupée n'était toutefois pas dupe et les excuses hypocrites reçues pour tout dédommagement avaient aggravé son ressentiment.

    Évoluant en tête, l'air hostile, elle donnait l'impression d'être sur le point de mordre le premier qui la frôlerait d'un peu trop près.

    Songeur, le vampire porta les doigts au masque qui dissimulait ses traits. Un visage aux yeux à demi-clos, ne formant que deux lignes espiègles rouge et aux lèvres peintes du même noir qui soulignaient ses paupières.

    Grâce à celui-ci, nul ne pouvait plus deviner qu'il appartenait à Éternelle, une sécurité nécessaire au vu des réactions provoquées par son arrivée. Lors de son précédent passage au royaume, quelques mois plus tôt, la nuit avait dépeuplé les rues, aussi n'avait-il que peu goûté à l'hostilité des locaux. Il ne s'attendait donc pas à ces torrents d'insultes et gestes déplacés, pas davantage à ce qu'on finisse par les encercler, lui et Dolaine, à peine quelques rues plus loin. L'espace d'un instant, il avait bien cru qu'on allait les lyncher et, alors qu'accoueraient des soldats, il n'avait eu que le temps d'ordonner à sa compagne de s'agripper à lui et de les sortir de ce mauvais pas.

    Après cette expérience, qui les avait tous deux chamboulés, Dolaine et lui comprirent que leur séjour ici serait impossible dans ces conditions. Alors, tandis qu'il se dissimulait dans une ruelle, sa compagne avait fait le tour des boutiques alentour, à la recherche d'un moyen de dissimuler ses origines. Ce masque, elle avait fini par le dénicher chez un antiquaire aussi poussiéreux que ses marchandises. Et s'il avait cru voir en cette cliente inespérée le pigeon qui lui remplirait ses caisses, le malheureux avait dû rapidement déchanter, la Poupée assurant le lui avoir arraché pour une bouchée de pain.

    Malgré tout, et même s'il pouvait à présent évoluer sans risque de déclencher un mouvement de foule, on continuait de l'observer. Se demandant ce qu'il dissimulait là-dessous et ne se sentant pas franchement en sécurité en sa présence. Et si le fait qu'il évolue en plein jour empêchait que l'on devine ses origines, dans chaque hôtel, comme auberge où ils avaient voulu louer une chambre, soit le personnel avait exigé de voir son visage – les poussant à tourner aussi sec les talons –, soit on les avait éconduits avec l'excuse que l'établissement était déjà complet.

    — Non mais regardez ! Regardez-moi ça ! s'indigna la Poupée, en désignant du doigt un couple qui s'était arrêté pour les fixer. Dites donc vous deux, vous voulez mon portrait peut-être ?!

    Seule, elle n'ignorait pas que ses propos auraient pu lui attirer des ennuis. Non seulement de la part du couple, qui parût s'outrer de son comportement, mais également de ceux qui assistaient à la scène. Toutefois, la silhouette de Romuald à ses côtés paraissait suffisamment inquiétante pour que personne ne l'interpelle. Même le couple se détourna et s'empressa de mettre de la distance entre eux.

    Un soupir échappa au vampire, tandis qu'il les regardait s'éloigner.

    — Nous sommes à Létis… que voulez-vous ?

    Dans un grognement, Dolaine se renfrogna. Elle savait déjà, pour y être venue par le passé, que Létis n'appréciait pas beaucoup Porcelaine. D'ailleurs, les deux royaumes n'étaient pas forcément en bon termes – Létis aimant un peu trop faire la morale aux autres et Porcelaine l'ayant à plusieurs reprises envoyée paître. Aussi, nulle part ailleurs il ne lui avait semblé être scrutée avec tant d'agressivité et de désapprobation. Et si elle n'avait pas été si petite, et donc passant facilement pour une enfant aux yeux de ceux qui n'y regardaient pas de trop près, elle aurait tout autant attiré l'attention que Romuald.

    À ces désagréments, il fallait ajouter la présence de nombreux soldats dans les rues de la cité. Bien sûr, avec tout ce monde, et surtout l'importance du jour présent, quoi de plus normal ? Néanmoins, tous ceux qu'ils avaient croisés paraissaient anormalement tendus, presque sur les nerfs. Bien plus hostiles à leur encontre que le péquin ordinaire, certains allaient jusqu'à les suivre et n'abandonnaient la partie que plusieurs minutes plus tard, quand leur route croisait celle de collègues qui prenaient presque toujours la relève.

    Un lourd soupir lui échappa et, bien que l'idée de devoir reprendre le train la déprimait d'avance, elle avait presque hâte de mettre le cap sur leur prochaine destination.

    — Il faut absolument que nous trouvions où nous loger. Je vous le dis, Romuald, je refuse de passer la nuit à la belle étoile !

    Le vampire ne lui répondit pas. A mi-voix, elle n'en continua pas moins de se plaindre du royaume, des imbéciles qui se retournaient ou s'écartaient sur leur passage, apostrophant certains, et répondant vertement aux remarques qu'elle parvenait à saisir ici et là. Son humeur était telle que Romuald se fit la réflexion qu'il serait dramatique si, comme à Mille-Corps, sa frustration grandissante la poussait à des actes irréfléchis. Une chance, ses armes se trouvaient dans sa valise et c'était lui qui en avait la charge.

    Ils tournèrent à droite, dans une rue transversale. Dolaine continuait de rager, d'une voix toujours plus basse, plus grondante, mais le vampire ne l'écoutait plus. Un peu ailleurs, il s'occupait en laissant son regard courir le long des immeubles alentours. À une fenêtre, une femme secouait un tapis, tout en rouspétant après un enfant qui, accroché à ses jupons, avait le visage rouge et la bouche ouverte sur des pleurs. Là, un homme quittait prestement son habitat en boutonnant tant bien que mal sa chemise d'une main et, de l'autre, tentait d'en rentrer les extrémités dans son pantalon. Sur la gauche, un groupe d'enfants piailleurs entouraient une poubelle. L'un d'eux, un petit gars aux cheveux courts et aux genoux écorchés, portait un sac en papier où s'amoncelaient des détritus. Une gamine qui avait les mêmes cheveux noirs que lui et un air de famille flagrant, tenait entre ses petites mains le couvercle en métal du récipient. Avec leurs camarades, ils riaient, s'exclamaient et faisaient un vacarme monstre, attirant sur eux l'attention des passants.

    Romuald s'arrêta, tandis que la poubelle se mettait à remuer, comme prise de vie. Elle tangua, tangua encore et les enfants s'écartèrent, comme elle s'écroulait sur le côté. Le boucan qui en résulta força d'autres piétons à s'arrêter pour observer la scène. Des détritus avaient roulé jusqu'au milieu de la rue et, encore à moitié prisonnière du récipient métallique, une petite forme saucissonnée et bâillonnée se trémoussait à la façon d'un poisson hors de l'eau.

    — Heu… Dolaine ? appela Romuald, sans quitter des yeux le malheureux.

    Sa compagne s'était déjà retournée et portait à présent son regard dans la même direction que lui. Elle eut un haussement de sourcils si brusque qu'il en parut exagéré.

    — C'est pas vrai !

    Le poing brandit, elle se précipita en direction du groupe d'enfants qui encerclaient la poubelle et son occupant – un Pantin à la tignasse d'un roux éclatant. La voyant arriver, ceux-ci cessèrent de maltraiter leur proie – qui, impuissante, devait supporter leurs petits coups de pieds et leurs moqueries – et se dispersèrent en criant. Dolaine continua de les invectiver jusqu'à ce qu'ils se soient suffisamment éloignés, ignorant ceux, toujours plus nombreux, que la curiosité poussait à s'attarder sur le spectacle qu'ils offraient.

    — Ne vous en faites pas, dit-elle à l'intention de l'individu qui, à ses pieds, lui lançait des regards suppliants. Nous allons vous libérer !

    Puis, se tournant vers le vampire :

    — À vous de jouer Romuald !

    Elle voulait bien se montrer altruiste, mais pas au point de porter la main sur quelqu'un qui avait mariné depuis les Dieux savaient quand dans une poubelle. Pas sans une bonne paire de gants, en tout cas !

    Sans un mot, le vampire s'approcha du Pantin. Confiant son parapluie à Dolaine, qui le maintint au-dessus de sa tête pour lui, il s'accroupit et entreprit de libérer les chevilles entravées du malheureux, puis l'aida à se remettre sur pied, pour s'occuper des cordes qui s'enroulaient autour de son torse. Enfin libre, l'autre portait ses mains tremblantes à son bâillon, quand la Poupée questionna :

    — Est-ce que tout va bien ?

    — Oui, et ce grâce à vous ! pépia-t-il, d'une voix un peu trop énergique pour quelqu'un qui tenait à peine sur ses jambes.

    Les cheveux en bataille, il était un peu plus grand qu'elle. Comme bien des Pantins, il portait des vêtements à carreaux bariolés, pour l'heure tachés. De la main, il se brossa les épaules, pour se débarrasser des détritus qui y pendouillaient.

    — Que vous est-il arrivé ? s'enquit Romuald, en récupérant son parapluie.

    Le Pantin se tourna dans sa direction. Un large sourire vint étirer ses lèvres, donnant à ses yeux fatigués une courbe rieuse, tout à fait avenante. Ce fut du même ton vif, visiblement ravi qu'on lui pose la question, qu'il expliqua :

    — Oh, vous allez voir, c'est une drôle d'histoire ! Je prenais un verre en compagnie d'un groupe de charmants garçons – un peu taciturnes, certes, mais enfin, chacun sa personnalité n'est-ce pas ? – quand l'un d'eux s'est brusquement emporté contre moi. Vraiment, j'ignore tout à fait pour quelle raison il a réagi ainsi, d'autant que les autres se sont rangés de son côté. J'ai bien essayé de comprendre, pensez-vous ! Même, de calmer la situation, mais l'un d'eux m'a frappé et j'ai perdu connaissance. (Et, avec une petite grimace, il porta la main à l'arrière de son crâne encore douloureux. Ses doigts y rencontrèrent la rondeur d'une bosse.) Puis ils ont dû m'amener ici, où ils m'auront ligoté, avant de m'abandonner dans cette poubelle. (Un soupir, puis :) Je ne leur en tiens pourtant pas rigueur, il est certain qu'il y a eu un malentendu entre nous. Mais, tout de même… ils auraient pu revenir me libérer ! Nous en aurions discuté et… Quoiqu'il en soit, je vous remercie sincèrement de votre aide.

    Troublée par ce flot de paroles, Dolaine ouvrit la bouche, sans qu'aucun son n'en sorte. Dans la rue, les curieux s'étaient dispersés. Avec toujours autant d'énergie, le Pantin reprit :

    — Au fait, je me présente : Louis Forge-Ardente. J'ai entrepris le voyage jusqu'à Létis afin d'assister à l'anniversaire du roi. J'imagine que vous aussi ? Ah ! N'est-ce pas une ville fantastique ? Les rues y sont pleines de vie, de joie et de rires ! Pour sûr, ça change de l'anniversaire de notre propre souverain ! Que de solennité, que de retenue… enfin, nous autres Pantins finissons toujours par une note plus joyeuse, mais… tout de même ! Un peu de fantaisie ne nous ferait pas de mal, non ? Hein ? N'ai-je pas raison ? (Dolaine voulut répondre, mais il la coupa aussitôt :) Oh, veuillez m'excuser ! Je suis peut-être impoli ? Il est vrai que vous êtes Poupées et que les vôtres ont tendance à se montrer bien sérieuses. J'ai assisté, une fois, à l'une de vos célébrations. Le sacrifice en l'honneur de Moloch est impressionnant, mais enfin, si vous y mettiez un peu plus de joie de vivre, d'entrain, sans doute attireriez vous davantage de monde. Et puis, si vous me permettez, ces sacrifices sont d'une cruauté ! Oh, je sais, je sais, vous n'aimez pas que nous jugions vos traditions, mais… n'avez-vous vraiment jamais pensé à remplacer ces meurtres par quelques mises en scène suffisamment réalistes pour que le spectacle ne perde rien de sa force ? Mais je m'égare et je me rends compte que je ne connais toujours pas vos noms.

    Comme Dolaine ne répondait pas, visiblement sonnée, Romuald se présenta :

    — Je me nomme Romuald.

    Le regard pétillant, Louis se tourna vers lui et porta un doigt à ses lèvres.

    — Hum… un masque… une peau encore plus blanche que la mienne… des mains qui ressemblent à des griffes. Vous, vous devez être démon, pas vrai ?

    Troublé, le vampire décocha un rapide coup d'œil à sa compagne et bredouilla :

    — Heu… je…

    — Ah, je le savais ! s'exclama Louis, avec un claquement de doigts. Oui, j'ai déjà entendu parler de votre tribu. On raconte à ce propos que chacun de vos masques est unique et qu'ils s'enflammeraient à votre mort. C'est tout à fait fascinant. Mais je ne vous imaginais pas si grand ! (Puis, avec un large sourire :) Ah, n'est-ce pas charmant ? Un démon et une Poupée qui, si je le comprends bien, voyagent ensemble ! Décidément, l'amitié inter-espèces est une chose tout à fait magnifique. Et vous donc ? poursuivit-il, en se tournant vers Dolaine. Non, attendez, laissez-moi deviner ! Vous devez être une fille de l'ouest, aussi… voyons, qu'est-ce que cela pourrait être… ?

    — Je suis du nord, rectifia Dolaine, non sans une certaine impatience dans la voix, et je m'appelle Dolaine Follenfant.

    Là-dessus, elle voulut faire comprendre à Romuald qu'il était temps pour eux de prendre congé, mais Louis poussa un petit cri et frappa dans ses mains.

    — Vous dites ? Dolaine Follenfant ? Attendez ! Ce nom me dit quelque chose… oui, je l'ai déjà entendu quelque part. Où était-ce… ?

    Et tandis que Dolaine se crispait, sentant sa patience s'effriter, il partit dans un « Ah ! » sonore et pointa un doigt dans sa direction.

    — J'y suis ! N'êtes-vous pas de la famille de Raphaël Chanteloin ?

    — En effet, je suis sa cousine, mais…

    — Alors ça ! Pour une surprise ! N'est-ce pas que le monde est petit ? Et comment va-t-il, ce bon vieux Raphaël ?

    — Aux dernières nouvelles, il se portait bien… (Elle plissa les yeux.) Seriez-vous également de sa famille ? Un ami, peut-être ?

    Raphaël étant à moitié Pantin, cela n'aurait rien d'étonnant. Louis partit dans un rire, avant de répondre :

    — Oh oui, de sa famille ! Enfin, c'est tout comme : je suis le cousin germain du meilleur ami de son cousin maternel !

    — Ah…

    Par les Dieux, mais qu'est-ce que c'était encore que cet imbécile ? Elle commençait presque à regretter de lui être venu en aide. Même, elle comprenait mieux pourquoi il s'était retrouvé dans cette situation. Sans doute ses babillages incessants avaient-ils rendu fous ses interlocuteurs et, comme il ne lui semblait pas d'un naturel très méfiant, il avait dû se frotter à des individus peu recommandables. C'était presque une chance qu'il s'en soit tiré en un seul morceau.

    Considérant qu'elle avait assez donné, elle adressa un signe de tête à Romuald et dit :

    — Bien… ce fut un plaisir de vous rencontrer, Louis, mais nous n'avons toujours pas trouvé où nous loger, aussi…

    Incapable de saisir le sous-entendu, l'autre s'exclama :

    — Haha ! Pas facile, n'est-ce pas, que de trouver une chambre de libre à cette période de l'année ? J'ai moi-même éprouvé quelques difficultés dans mes recherches. Tenez, je peux vous conduire à mon hôtel, si vous le désirez ! Ce n'est pas très loin et, avec un peu de chance, il leur reste encore de la place.

    — Non, ce n'est pas…

    — Mais si, mais si ! Ne prenez donc pas cet air gêné : cela me fait plaisir et puis ce sera une façon de vous remercier !

    Et, sans leur laisser le temps de protester, il les invita d'un geste à le suivre et s'en fut d'un pas sautillant. Dolaine et Romuald s'entreregardèrent.

    Oh bon sang !

     

    3

    Au moins, une bonne nouvelle les attendait à leur arrivée, car l'auberge en question possédait toujours des chambres de libres. Et si les propriétaires adressèrent un regard appuyé en direction de Romuald, la vue de sa bourse avait suffi pour qu'on les accepte comme clients.

    Leurs noms inscrits sur le registre et leur clef en poche, il ne leur restait plus qu'à se débarrasser du problème Louis. Une tâche plutôt ardue car celui-ci, décidément, ne comprenait rien à rien, rebondissant sur chacune de leur tentative de prise de congé pour se lancer dans de nouvelles tirades angoissantes. En désespoir de cause, Dolaine dut annoncer qu'elle comptait se changer – et qu'il serait donc fortement inconvenant de se part de les suivre – pour que l'autre daigne les laisser filer… mais pas avant de leur avoir tenu le crachoir une dizaine de minutes encore.

    Comme ils disparaissaient dans l'escalier, ils l'entendirent leur hurler qu'il les attendrait dans le hall d'entrée. Mais pour Dolaine, pas question de supporter davantage la compagnie de cet insupportable compatriote.

    Ce pourquoi, une fois les valises abandonnées dans leur chambre, et après un brin de toilette bien mérité, ce fut sur la pointe des pieds qu'ils redescendirent. À l'angle de l'escalier, ils tendirent le cou pour aviser Louis près du bureau de la réception et notèrent qu'il avait lui aussi fait un saut dans sa chambre, afin de se changer. Leur tournant le dos, il abreuvait d'un flot de paroles un employé dont la patience semblait être mise à rude épreuve.

    Ils en profitèrent pour filer aussi vite que la prudence le leur permettait et ce ne fut qu'une fois plusieurs rues les séparant de l'indésirable que Dolaine s'exaspéra :

    — Quelle plaie ! Mais quelle plaie ! Non mais vous avez vu ça ? Est-il possible d'être aussi mal élevé ?

    Plus indulgent, Romuald tempéra :

    — Ce n'est sans doute pas un méchant garçon…

    — Pas méchant ? Ah ça, il ne manquerait plus qu'il le soit par-dessus le marché ! Un poison pareil… par les Dieux, j'aimerais bien en toucher deux mots à ses parents ! Et dire qu'il s'agit d'une connaissance de Raphaël. Il ne perd rien pour attendre celui-là !

    Son exaspération la possédait à tel point qu'elle s'était mise à taper du pied sans s'en rendre compte.

    — Et je ne vous parle pas de son charabia ! Aucun intérêt ! (Puis, prenant une voix nasillarde, elle singea l'absent :) Et moi je, et moi si, et moi mi… mais pour qui est-ce qu'il se prend, à la fin ?

    Là-dessus, elle renifla et adressa un coup d'œil appuyé à Romuald, afin de quérir son approbation. Mais toute l'attention de l'autre était dirigée en direction des trois montagnes qui encerclaient Létis. Devinant où portait son regard, elle l'imita et contempla la silhouette grise, impressionnante même à cette distance, d'Éternelle.

    — Est-ce que votre royaume vous manque ?

    Derrière son masque, Romuald battit des paupières, avant de baisser les yeux sur elle.

    — Non… je ne dirais pas ça. C'est juste que…

    De nouveau, il riva son attention en direction d'Éternelle. La plus haute des trois, son sommet disparaissait derrière un troupeau de nuages, plongeant cette partie de son anatomie dans une pénombre constante. Elle se tenait à la gauche de Ténèbres, masse lugubre par la noirceur de sa pierre et ses extrémités en pointes, qui semblaient vouloir crever le ciel. À sa droite, Feu se découpait et devait son nom à ses teintes terreuses, tirant sur le rouge. De la vapeur s'en échappait et un brouillard chaud l'enveloppait en permanence.

    — En vérité, j'étais persuadé de détester cet endroit. Je n'y ai que de mauvais souvenirs, et pourtant… c'est sans doute stupide, mais j'ai l'impression que quelque chose, tout au fond de moi, réagit à sa proximité. Je me sens attiré par elle et je crois que si je m'écoutais, j'y retournerais sans attendre.

    Dolaine joignit les mains derrière son dos. Tout en fixant Éternelle, elle se dit que son sentiment n'avait absolument rien de stupide et, même, qu'elle le comprenait tout à fait. Car après tout, elle avait ressenti la même chose en revenant à Porcelaine…

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Un long voyage

    Épisode 5 : Porcelaine (Fin)

    Partie 6

     

    10

    Après la cérémonie, fidèles comme membres du culte avaient gagné les jardins du temple, afin de participer au grand banquet annuel.

    La foule était si nombreuse qu'elle avait nécessité l'abattage d'un grand nombre d'enfants, afin que chacun ici puisse recevoir sa part de chair sacrificiel. Elle s'étalait sur des plateaux, distribuée par des religieuses, la même ration pour tous, afin d'éviter tout abus ou gâchis.

    L'ambiance était joyeuse et l'on discutait avec animation autour du reste du buffet, où boissons et nourritures étaient en libre-service. Les connaissances qui ne se voyaient qu'une fois l'an échangeaient les dernières nouvelles des groupes de femmes se massaient autour des membres du culte, leur posant des questions et écoutant avec attention leurs réponses. Et au milieu de tout ça, des enfants piaillaient.

    Dans leur grande majorité, les convives se composaient de Poupées, leurs maris n'étant généralement pas conviés à ces réunions, s'ils ne choisissaient pas d'eux-mêmes de ne pas s'y rendre. Aussi, les quelques rares représentants du sexe masculin se tenaient le plus souvent à l'écart.

    Depuis son coin, Dolaine pouvait apercevoir sa mère qui, au milieu d'un groupe de Poupées envieuses, se pavanait. Fière d'être la mère de celle par qui la volonté de Moloch s'était accomplie, elle parlait fort, le regard pétillant, avec un sourire de haute satisfaction sur les lèvres. Un sacré contraste avec Dolaine, qui ne parvenait à chasser la morosité qui l'habitait.

    Sa présence lui semblait presque déplacée et, chaque fois qu'on l'arrêtait pour lui parler, elle s'esquivait, ou faisait celle qui n'avait pas entendu, s'éloignant toujours plus de ses pairs.

    Sa fuite la mena jusqu'à une partie éloignée des jardins. Située à l'arrière de l'édifice religieux, on y apercevait, au creux de la nuit, que quelques silhouettes drapées de blanc, trop lointaines toutefois pour qu'elles représentent une gêne.

    Avec un soupir, elle se laissa tomber sur un banc en pierre.

    Décidément, rien ne se passait comme elle l'avait espéré. Son sacrifice, plutôt que de l'emplir de fierté, ne parvenait qu'à la couvrir de honte. Une assiette posée sur ses cuisses, elle leva une main à hauteur de ses yeux, celle-là même qui avait manipulé le couteau…

    Pourquoi ce malaise ? Pourquoi cette répulsion alors que cette coutume faisait partie d'elle depuis l'enfance ? Elle ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait, ne comprenait rien aux sentiments d'horreurs qu'elle ressentait.

    Elle baissa les yeux sur son repas. Au milieu d'autres aliments s'exhibait de la chair d'enfant humain.

    Prise de dégoût, elle sentit son estomac se retourner. Il lui faudrait du temps avant de s'en remettre, de reprendre le contrôle de ses émotions. Tuer, après tout, n'était jamais une mince affaire. Que ce soit un animal ou toute autre créature. Un temps d'adaptation était nécessairement requis.

    Oui… ça ne peut-être que ça !

    Mais pour l'heure, pas question d'avaler quoique ce soit. Jetant un regard autour d'elle, afin de s'assurer qu'elle était toujours seule, elle se redressa et se dirigea vers un petit groupe d'arbustes. Là, elle se débarrassa du contenu de son assiette.

    Satisfaite, un maigre sourire vint étirer ses lèvres. Se sentant un peu plus légère, elle revenait au banc quand elle avisa la silhouette qui se découpait à l'angle du temple. Celle de sa sœur, dont le regard était braqué droit sur elle…

     

    ¤O¤

     

    Encore aujourd'hui, ce regard restait gravé dans sa mémoire. Elle y avait lu un tel mépris qu'il lui fut impossible de l'oublier. Et c'était avec la même intensité que la soldate blonde, cette femme qui ressemblait tant à son aînée, la fixait aujourd'hui. Debout à l'entrée du chariot, celle-ci lança :

    — Je croyais t'avoir dit de quitter Porcelaine !

    Puis, comme Dolaine ne répondait pas, tétanisée par cette apparition, elle tourna les yeux vers Romuald.

    — Quant à toi, je vais te demander de me suivre sans faire d'histoire. Sinon…

    — Sinon quoi ? s'enquit une voix derrière elle.

    À son tour, le Clown des cavernes – avec qui Dolaine s'était entretenue quelques instants plus tôt – fit son apparition. Il tirait sur sa barbiche, tout en soutenant le regard noir que lui adressait la soldate.

    — Toi, ne te mêle pas de ça !

    — Et pourquoi pas ? répondit l'autre, en inclinant la tête sur le côté. Que tu le veuilles ou non, cette créature est venue se placer sous notre protection. Elle est donc notre invitée et, chez les miens, un invité est toujours sacré.

    — Tu n'espères tout de même pas te mettre en travers de la justice ?

    Le ton de la femme était menaçant. Elle s'était redressée de toute sa taille, comme si elle cherchait à intimider son interlocuteur. Mais plutôt que de le déstabiliser, son attitude fit naître un large sourire sur le visage de ce dernier.

    — La justice, je ne sais pas, mais l'injustice, ça, oui. D'autant que ta justice n'est pas la mienne. Je n'ai donc pas à me plier à ton autorité, ni à celle des Pierrots.

    Le silence qui s'en suivit était glacial et les deux opposants se mesurèrent du regard. Dolaine n'ignorait pas que l'expression aimable du Clown n'était qu'une façade, et que le reste de la communauté devait à présent encercler le chariot. Au moindre écart de la part des soldats restés à l'extérieur, tout ce petit monde le prendrait comme un affront et passerait à l'offensive.

    Comme ses mains se crispaient sur sa robe, elle se demanda s'il fallait être soulagée que les Clowns se rangent de leur côté, ou bien s'alarmer de tenir le rôle de l'allumette qui pourrait mettre le feu aux tensions qui existaient entre leurs deux espèces.

    Suspicieuse, la soldate blonde avait plissé les paupières.

    — Pourquoi essayes-tu de le protéger ? Depuis quand les Clowns se soucient-ils de ceux qui n'appartiennent pas à leur peuple ?

    Le Clown recommença à tirer sur sa barbiche.

    — Je te l'ai dit : parce qu'il s'est placé sous notre protection.

    — Foutaises ! Vous n'offrez pas aussi facilement votre protection, tu ne me feras pas avaler ça.

    — Alors considère ça comme une forme d'opposition.

    — D'opposition, dis-tu ? Est-ce que je dois te rappeler que cette créature a failli tuer quelqu'un ? Es-tu prêt à prendre le risque que l'on répande partout qu'il nous est égal que des humains soient attaqués sur notre territoire ?

    Tirade qui arracha un petit rire au Clown.

    — Si l'opinion de ces créatures vous importait vraiment, alors toi et les tiennes feriez bien de laisser leurs enfants en paix : après tout, vous êtes celles qui nous causez le plus de problèmes.

    Son interlocutrice tressaillit sous le coup de l'indignation.

    — Ne te mêle pas de nos traditions !

    — Si tu veux, mais alors tu n'as aucunement le droit de porter un jugement sur sa nature et sur les actes qui peuvent en découler. Car contrairement à vous autres, ce n'est pas comme s'il avait le choix : c'est une question de survie.

    Cette fois, Dolaine fut persuadée que la situation allait dégénérer. Les Poupées avaient une sainte horreur que l'on vienne leur reprocher leurs traditions, de la même façon que les Clowns des cavernes étaient ceux qui les toléraient le moins. Un sujet particulièrement sensible entre leurs deux espèces, suffisamment pour avoir déjà causé des troubles au sein du royaume. Sans savoir vraiment ce qu'il convenait de dire ou de faire, elle ouvrait toutefois la bouche pour tenter de les apaiser mais, comme s'il avait deviné ses intentions, le Clown leva une main afin de lui imposer le silence.

    — Écoute, reprit-il à l'intention de la soldate. Si ce vampire s'en était pris à quelqu'un de notre communauté, ou bien de la vôtre, je ne m'opposerais pas à ce qu'il soit puni. Seulement, cette affaire ne nous regarde pas. Si justice doit être faite, alors ce ne sera pas la nôtre, mais celle de ces gens… et entre nous, je ne suis pas décidé à leur faciliter la tâche.

    — Et alors quoi ? Tu comptes le laisser filer ? Qu'il puisse passer le mot aux siens qu'à Porcelaine, rien n'est fait contre ceux qui s'en prennent à nos visiteurs ?

    — Je ne crois pas qu'il le fera. (Puis, se tournant vers Romuald.) N'est-ce pas ?

    — Je… heu…

    — Tu es peut-être capable de le croire sur parole, reprit brusquement la soldate, mais en ce qui me concerne, ce n'est pas le cas.

    — Et moi je tiens à te rappeler que nous n'avons jamais eu de problèmes avec Éternelle. Même, je ne pense pas me tromper en affirmant que ses habitants préféreraient éviter de nous compter au nombre de leurs opposants… ce qui ne manquerait pas d'arriver s'ils venaient à causer davantage de troubles sur nos terres.

    Et, disant cela, il eut un haussement de sourcils à l'intention du vampire. La femme se tourna elle aussi dans sa direction, mais son expression était méfiante. Nerveux, Romuald approuva :

    — Nous ne voulons pas de problèmes avec Porcelaine. (Il inclina légèrement la tête.) Pas plus que je ne voulais en créer.

    — Il… il ne s'était pas nourri depuis longtemps, ajouta Dolaine, ce qui attira sur elle le regard méprisant de sa congénère.

    Cette dernière revint au Clown, le fixa quelques instants, avant de prendre une longue inspiration.

    — Très bien… dans ce cas, je considère que ce problème est à présent le tien. Et si tu es prêt à engager la responsabilité de ton peuple, alors je te laisse te charger de ces deux-là.

    — Il n'y aura pas de fuite, si c'est ce que tu crains : nous ferons en sorte qu'ils quittent Porcelaine en toute discrétion.

    Elle lui adressa un regard qui en disait long sur la confiance qu'elle lui accordait, mais n'insista pas. Repoussant la bâche qui obstruait l'entrée du chariot, elle disparut à l'extérieur. Dans le même temps, le Clown se tourna vers les deux amis.

    — À présent, voyons ce que nous pouvons faire pour vous.

     

    11

    Dolaine se redressa. Elle se trouvait dans une petite nacelle tressée, au fond de laquelle on lui avait demandé de se coucher le temps de s'éloigner de Porcelaine. Romuald, lui, voyageait dans une nacelle voisine et s'était également levé. Au-dessus de leurs têtes, deux grosses chauves-souris, auxquelles étaient fixés leurs paniers. Leurs conducteurs, des Clowns des cavernes, se tenaient sur leur dos, installés sur des selles tout spécialement conçues pour ces créatures. Protégeant ces dernières des rayons du soleil couchant, des œillères en cuir noir masquaient leurs yeux presque aveugles.

    Elle échangea un regard avec Romuald, avant de croiser les bras sur le rebord de son panier et d'écraser une joue contre sa main. À l'horizon, la silhouette de Porcelaine.

    Pour la seconde fois de son existence, il lui semblait que son propre royaume la chassait. Comme à cette époque…

    Après la cérémonie du sacrifice, la situation avait peu à peu dégénérée. Dans un premier temps, sa décision de ne plus toucher à la viande humaine avait causé bien des troubles entre elle et sa mère, tout en restant dissimulée aux yeux d'autrui.

    Bien sûr, la chose avait fini par se savoir en dehors du cercle familial. On ne la voyait plus aux festivités données en l'honneur de Moloch, et comme elle ne se rendait même plus au temple, son absence ne tarda pas à intriguer. Sa mère tenta bien d'excuser son comportement, inventant mensonge sur mensonge, mais les gens n'avaient pas été dupes très longtemps.

    Au début, on s'était contenté de l'ignorer : ceux qui la connaissaient ne voulaient plus lui adresser la parole et, petit à petit, son visage avait été connu à travers toute la ville. Les vexations, les humiliations, ne tardèrent pas à suivre et à frapper également le reste de sa famille.

    Sa mère avait perdu ses amies. Doucement, son employeuse l'avait poussée vers la porte et elle s'était retrouvée sans emploi. Son père, lui, s'il avait subi un certain nombre de désagréments, fut en partie sauvé par ses origines. Comme son patron, mais aussi la majorité de ses collègues, étaient Pierrots, auxquels se mêlaient quelques Pantins et rares Poupées, il avait pu conserver son emploi, bien qu'on l'ait relégué dans un bureau isolé, là où le public ne pourrait le voir.

    Quant à sa sœur… Elle qui était promise à une brillante carrière, elle qui, alors que l'opprobre s'abattait sur sa famille, était devenue la disciple d'une des guerrières les plus estimées de leur peuple, fut chassée comme une malpropre. Elle avait dû terminer ses classes au milieu du commun, du soldat de base, de celui destiné à ne jamais s'élever très haut dans la hiérarchie.

    Les choses, bien sûr, étaient arrivées graduellement et commencèrent surtout à s'envenimer quand les prêtresses s'étaient mêlées à l'affaire. Elles venaient souvent frapper à leur porte, pour exiger de sa mère, mais aussi d'elle-même, de mettre fin à ce caprice, répétant que son attitude allait attirer le malheur, mais également la colère de Moloch sur leur communauté. Et pour la première fois de sa vie, Dolaine avait vu son père s'énerver, au point de chasser l'une de ces harpies de leur maison, dégradant par la même occasion ses propres relations avec sa femme et sa fille aînée.

    Et puis, quand la situation était devenue proprement invivable, c'était également lui qui avait pris la décision de l'éloigner. Il l'avait envoyée à la ferme de son frère, pensant qu'en lui permettant de quitter le territoire du nord, elle échapperait à la colère des siennes.

    Après son départ, il semblerait que les choses se soient améliorées pour sa famille. Au moins en ce qui concernait les dégradations de leur propriété. On avait recommencé à les accepter au temple, mais on continuait de les laisser à l'écart.

    De son côté, l'éloignement lui avait été profitable, en tout cas les deux premières années. Raphaël et son père approuvaient sa décision, autant qu'ils se désolaient de l'attitude des siennes. Quant à la mère de son cousin qui, elle, était Pantin, elle la traitait avec la même sympathie qu'autrefois.

    Malheureusement, là aussi les choses finirent par tourner au vinaigre La rumeur se répandit jusqu'à leurs terres et le voisinage n'avait pas tardé à découvrir que son oncle hébergeait une hérétique. Les vexations avaient recommencé, entachant petit à petit la réputation de sa famille d'accueil, rendant son séjour, comme son existence, d'autant plus insupportables.

    Au plus fort de la crise, la mère de Raphaël lui avait proposé de l'envoyer vivre chez des membres de sa famille, au sein du territoire des Pantins. Là-bas, disait-elle, personne ne pourrait rien lui reprocher. À côté de ça, il y avait également ce Clown, rencontré peu de temps après son installation à la ferme. Cet homme qui, à chacune de ses visites, lui répétait qu'il désirait l'épouser, lui assurant que plus personne ne serait autorisé à se moquer d'elle une fois qu'elle serait sous la protection des siens.

    Mais Dolaine en avait assez. Elle ne se sentait plus à sa place au sein de Porcelaine et n'aspirait plus qu'à partir loin, le plus loin possible. Ce qu'elle fit quelques mois plus tard, après en avoir discuté avec Raphaël et sa famille.

    Et alors que son royaume s'éloignait à l'horizon, elle s'était retournée, comme aujourd'hui, pour le voir disparaître…

     

    12

    Leur voyage s'acheva à proximité d'une ville humaine voisine de Porcelaine, quoique suffisamment éloignée de cette dernière pour que la rumeur de l'agression n'y soit pas encore parvenue. À leur arrivée, il faisait nuit. Les chauves-souris se posèrent sur le bas-côté d'une petite route de campagne déserte.

    Le Clown l'ayant transportée avec lui était le même qui avait pris leur défense. Il disait s'appeler Bael et, alors que Dolaine enjambait tant bien que mal la nacelle avec sa valise, il sauta au bas de sa monture.

    — D'ici, dit-il, vous devriez pouvoir rejoindre Létis en toute sécurité.

    Emportée par le poids de son bagage, Dolaine manqua de tomber tête la première dans l'herbe. Soucieuse de rétablir son équilibre, elle lâcha finalement son chargement, qui s'écrasa avec un bruit sourd à terre, et se coucha sur le côté. Puis elle quitta le panier et tourna le regard en direction de la petite agglomération.

    — Aucun des trains de cette ville ne passe par Porcelaine, poursuivit le Clown. Et si la rumeur doit arriver jusqu'ici, ce ne sera pas avant un moment.

    Là-dessus, il se tourna vers Romuald.

    — Quant à vous, je ne peux que vous conseiller d'être plus prudent à l'avenir. Cette fois, les choses se sont bien terminées, mais il se peut que la prochaine tourne à la tragédie.

    — Encore une fois, répondit Romuald, je suis désolé d'avoir causé tous ces problèmes.

    La ville se dessinait à moins d'un kilomètre de là. Rien d'un voyage exténuant, mais la marche qui les attendait n'en déprima pas moins la Poupée. Après toutes ces émotions, elle aurait préféré n'avoir que quelques pas à faire pour prendre leur prochain train.

    Elle revint à Bael.

    — Je vous remercie pour votre aide : vous avez fait bien plus que vous n'auriez dû. Et si un jour l'un des vôtres doit passer par Sétar et se retrouver dans le besoin, qu'il n'hésite pas à venir frapper à ma porte.

    Elle savait qu'aucun des membres du clan de Bael ne viendrait se perdre aussi loin de chez lui, mais… les Clowns restaient sensibles à ce genre d'attention.

    Son interlocuteur eut un signe de tête entendu.

    — Nous ne l'oublierons pas.

    Là-dessus, il adressa un signe à son compagnon, lui apprenant certainement par les voies de l'esprit qu'il était temps pour eux de se remettre en route. Le voyant mettre un pied à l'étrier, Dolaine l'arrêta :

    — Ah… attendez ! Est-ce que le nom d'Aury Chatsauvage vous dit quelque chose ?

    Le Clown suspendit son geste et, après quelques secondes d'un lourd silence, répondit :

    — Cela ne me dit rien. Appartient-il à notre communauté ?

    — Oui… enfin plus ou moins : il s'agit d'un Clown des collines. (Son poing se crispa à hauteur de sa poitrine et elle ajouta :) Si vous pouviez… faire savoir autour de vous que Dolaine Follenfant ne l'a pas oublié, je crois que ça lui ferait plaisir.

    Au sein de Porcelaine, les Clowns avaient la réputation d'être des créatures étranges, difficiles d'approche, et surtout trop différentes et repliées sur elles-mêmes pour qu'il soit possible de créer des liens avec elles. On ne les voyait pas beaucoup s'aventurer en dehors de leur territoire et cette attitude leur attirait la méfiance et le mépris de leurs voisins. Pourtant, et par deux fois, c'était dans leurs rangs que Dolaine avait pu trouver des mains secourables.

    — Je ferai de mon mieux, répondit l'autre, avant de prendre finalement place sur sa monture.

    Quelques instants plus tard, les deux chauves-souris prenaient leur envol, emportant avec elles leurs cavaliers. Et Dolaine qui les regardait disparaître dans le ciel nocturne, se sentit soudain très fatiguée. Vraiment très fatiguée.

    — Allons, venez, soupira-t-elle à l'intention de Romuald. Nous avons encore un peu de marche devant nous…

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Un long voyage

    Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 5

     

    9

    La salle de prière était bondée.

    Bien qu'il en existait d'autres à travers Porcelaine, ce temple attirait de nombreux fidèles chaque année. Mais malgré sa taille conséquente, il n'y avait jamais assez de place pour accueillir tous ceux qui souhaitaient assister au sacrifice, obligeant beaucoup à rester à ses portes, en une masse grouillante et tendue.

    Des bancs, installés en arc-de-cercle tout autour de l'autel, étaient séparés par des allées, elles-mêmes bondées par ceux n'ayant pu trouver de place assise. Aux balcons, il était difficile de respirer, tant on se poussait, on s'agglutinait, désireux d'avoir la meilleure vue possible.

    On accédait à l'autel par une série de marches, menant à une plate-forme en pierre lisse. La grande prêtresse s'y tenait déjà, face à un puits creusé au centre de l'espace. Entouré par un anneau fait de dorures et d'inscriptions, ce dernier s'ouvrait sur des ténèbres vertigineux. Pour l'instant obstrué par une grille, la légende voulait qu'il descende jusqu'aux enfers et, plus précisément, jusqu'à Moloch elle-même. C'était en partie à cause de sa présence qu'on venait si nombreux chaque année.

    Derrière la grande prêtresse, deux rangées silencieuses de sœurs, au milieu desquelles Dolaine sentait monter sa nervosité. Dans leur dos, recouvrant la quasi-totalité du mur, un vitrail immense, représentant Moloch qui, étendue de tout son long sur un lit de flammes, souriait à l'assemblée.

    Presque nauséeuse, Dolaine se tordait les mains. Ce serait bientôt son tour, mais elle ne se sentait pas prête. Pire que tout, elle aurait préféré se trouver ailleurs et souffrait de ne pouvoir tourner les talons pour fuir. Elle en avait du mal à respirer et craignait de s'évanouir à tout moment.

    Sur un geste de la grande prêtresse, la bouche des enfers fut finalement ouverte et, venant de la gauche et de la droite de la salle, des sœurs, sur les épaules desquelles reposaient de larges plateaux circulaires, recouverts de fleurs. La procession se dirigeait en direction de l'autel, silencieuse et solennel. Au moment où leur supérieure laissait tomber la première fleur dans le puits, elles vinrent, l'une après l'autre, y déverser leur chargement.

    Les abords de l'orifice ne tardèrent pas à être jonchés de fleurs, que l'on piétinait sans y prêter attention.

    Continuant de se tordre les mains, Dolaine ferma les yeux, désireuse de chasser son malaise.

    Des exclamations, poussées par la foule, lui firent rouvrir les yeux. Deux sœurs traînaient à présent une enfant en direction du puits. Une fillette droguée, à peine consciente. Lavée et apprêtée, on la força à s'agenouiller près du trou et, tout en la soutenant par les bras pour l'empêcher de tomber en avant, on la força à se tenir droite. Seule sa tête continuait de ployer en direction du sol, comme si son cou ne la soutenait plus.

    Le spectacle ne fit qu'aggraver son malaise.

    Une sœur s'approcha pour lui présenter, sur un coussin, le couteau rituel. Une arme au manche finement décoré, bien différent de celui qu'on lui avait fait utiliser, au cours de la semaine passée, afin de lui enseigner les gestes à accomplir pour le sacrifice.

    À sa vue, elle tressaillit et, presque en panique, fit le tour de la salle du regard, à la recherche d'un visage connu.

    Au premier rang, elle aperçut sa mère et sa sœur. Mais de son père, aucune trace.

    Elle sentit son cœur se serrer douloureusement et, la respiration coupée, continua de le chercher. Elle ne parvenait à y croire… ne pouvait imaginer qu'il ne puisse être là, en un tel jour, et pourtant… pourtant, elle ne rêvait pas ! Son père demeurait invisible.

    À cet instant, les paroles de Raphaël lui revinrent en mémoire. Il avait affirmé qu'il désapprouvait cette cérémonie… mais non, ce n'était pas possible ! Une autre explication se cachait forcément derrière cette absence !

    Un coup de coude vint lui maltraiter les côtes.

    — Qu'attendez-vous ? lui chuchota une voix agacée.

    Revenant à la réalité, Dolaine battit des paupières et jeta un coup d'œil à sa voisine de gauche, avant de porter les yeux sur le couteau. Un peu plus loin, l'attention de la grande prêtresse et de son assistance était rivée dans sa direction.

    Maladroitement, elle s'obligea à saisir l'arme et s'avança.

    Mais alors qu'elle aurait dû tirer la tête de l'enfant en arrière, afin de lui trancher la gorge, elle se retrouva comme paralysée. Les deux mains crispées sur le manche du couteau, elle fixa la petite forme à ses pieds.

    Elle savait pourtant ce qu'elle avait à faire. Savait qu'il lui suffirait de quelques secondes pour en terminer avec son devoir, mais… elle hésitait.

    L'absence de son père était pour beaucoup dans son trouble. Pourquoi l'avoir abandonnée en ce jour censé être le plus important de son existence ? La mépriserait-il pour ce qu'elle s'apprêtait à accomplir ?

    Elle secoua la tête, chassant de son esprit la vision de ces enfants sales, ces enfants miséreux, affamés, entassés dans leurs cages à la manière de bétail.

    Parmi les fidèles, on commençait à comprendre que quelque chose clochait. Une nuée de murmures s'élevait et l'on se tortillait sur son siège, s'interrogeant les uns les autres.

    Avec un sourire tranquille, la grande prêtresse vint dans sa direction pour lui souffler :

    — Que faites-vous ?

    Paralysée, Dolaine couina, pathétique :

    — Je… je n'y arrive pas. Je ne peux pas, ma mère !

    Un petit bruit de gorge agacé échappa à son interlocutrice.

    — Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ?

    Et comme Dolaine conservait le silence, l'autre ajouta :

    — Écoutez ! Vous avez été désignée par Moloch. C'est là le plus grand honneur que l'une des nôtres puisse recevoir au cours de son existence. Beaucoup ici donneraient cher pour être à votre place.

    Et, sur un ton où la menace était perceptible :

    — Pensez à votre famille.

    Ces derniers mots eurent l'effet d'un électrochoc. Elle leva les yeux sur sa sœur et sa mère, qui la fixaient avec un mélange de malaise et d'agacement.

    Qu'elle pense à sa famille… oui, qu'elle pense à sa famille ! Il le fallait bien… car elle n'ignorait pas ce qui arriverait si elle s'obstinait. Savait qu'au moment où elle lâcherait son arme, alors le déshonneur s'abattrait sur les siens.

    Sa mère et sa sœur seraient désignées comme ses parentes et la foule se jetterait sur elles. Sous les insultes, on les bousculerait et on les chasserait du temple. Et ensuite ?

    Ensuite, ils seraient anéantis. Sa sœur devrait renoncer à ses rêves, ses parents perdraient petit à petit leur entourage et peut-être même leur situation. Car elle n'ignorait pas ce qu'il arrivait aux parias. Savait combien les gens pouvaient se montrer mauvais à leur égard… les vexations… le mépris… et peut-être pire encore.

    Pouvait-elle vraiment les livrer à la vindicte populaire ? Non, bien sûr. Mais était-il pour autant juste de prendre une vie en échange ? Une vie contre le confort des siens ? Contre sa propre tranquillité ?

    Le pouvait-elle ?

    Et alors que l'évidence s'imposait à son esprit, ses mains se mirent à trembler. Il lui était impossible d'apporter la honte sur sa famille. Elle n'en avait pas la force !

    Elle sentit qu'on la poussait en avant. Un choc dans le dos, qui la fit trébucher. Puis, coupante, la voix de la grande prêtresse lui intima :

    — Allez !

    Les murmures étaient de plus en plus nombreux, de plus en plus forts, et des exclamations indignées commençaient à se faire entendre.

    Comme dans un rêve, la tête et les jambes cotonneuses, à peine consciente de ce qu'elle faisait, Dolaine s'approcha de l'enfant.

    Elle devait le faire… elle devait le faire… elle devait…

    Sans prêter attention aux regards courroucés que lui lancèrent les deux sœurs occupées à soutenir la petite, elle attrapa cette dernière par les cheveux et tira sa tête en arrière, son couteau brandit dans son autre main.

    Un voile noir passa devant ses yeux et, d'un geste sec, rapide, elle trancha la gorge de la malheureuse. Autour d'elle, tout devint subitement flou.

    Des cris de liesse… des applaudissements… et quelque chose de chaud qui se déversait sur ses mains et mouillait sa manche…

    Quand elle reprit conscience de ce qu'il se passait autour d'elle, l'enfant s'était écroulée à terre. Doucement, son sang, en rigoles, se déversait en direction du puits. La grande prêtresse avait ouvert les bras, comme pour absorber l'excitation des fidèles. Dolaine ne parvint pas à comprendre un traître mot de ce qu'elle disait. Toute son attention était dirigée vers la petite forme que l'on traînait à présent en direction des abîmes.

    Elle baissa les yeux sur ses mains et, les voyant tachées de sang, lâcha le couteau qui s'écrasa bruyamment à terre…

     

    ¤O¤

     

    — Nous y sommes.

    Dolaine jeta un regard autour d'elle. Son guide l'avait conduite jusqu'à un campement Clown, situé à l'écart du marché.

    Entre chaque roulotte, des fils tendus, sur lesquels des femmes étendaient leur linge. Des enfants courraient, ponctuant leurs jeux de cris et d'exclamations. Les hommes, eux, étaient occupés à décharger la marchandise des chariots ou à nourrir les animaux. Aux quatre coins du campement, des rats géants, mais aussi des chauves-souris, des lynx, ainsi que des écureuils. Des animaux massifs, domestiqués par les Clowns afin de leur servir de montures.

    D'autres Clowns étaient installés autour de feux, leurs pipes au coin de la bouche, faisant rouler entre leurs doigts des produits issus de leur artisanat, mais surtout des diamants, qu'ils inspectaient avec une minutie toute professionnelle.

    Et tous étaient vêtus de vêtements chauds, auxquelles des fourrures, simplement jetées sur leurs épaules, venaient parfois s'ajouter.

    En dehors des animaux et des enfants, chacun conservait un silence quasi-total, les adultes ayant pour habitude de communiquer entre eux par télépathie.

    Les bras repliés autour de son corps frigorifié, Dolaine suivit son guide jusqu'à un couple installé près d'un feu.

    L'homme l'accueillit d'un regard. Des yeux intégralement noirs, et un maquillage effrayant, tout en teintes sombres – à l'exception de ses lèvres, d'un ronge sanguin –, signe qu'il était Clown des cavernes. Il portait une longue barbiche et fumait une pipe, fine, munie d'un petit bol.

    La femme, elle, ne lui accorda pas la moindre attention. Elle continua de lustrer les pierres précieuses posées sur ses cuisses, à l'aide d'un chiffon. Les mêmes yeux noirs, un nez rouge, beaucoup moins volumineux que son congénère masculin, et des cheveux d'un bleu pâle qui dépassaient de sous un fichu.

    — Il paraît que tu es à la recherche de ton ami vampire, fit l'homme d'une voix que le manque de pratique avait rendu rauque.

    Tout en tremblant de froid, Dolaine approuva d'un signe de tête.

    — Vous savez où je peux le trouver ?

    De sa pipe, son interlocuteur désigna l'un des chariots. Son geste fit glisser sa fourrure de ses épaules.

    — Un enfant l'a découvert au matin. Nous pensons que le soleil l'a surpris et qu'il est venu trouver refuge ici.

    Un sourire étira ses lèvres.

    — Il était plutôt paniqué et nous avons eu du mal à le persuader que nous n'étions pas ses ennemis. Comme nous lui avons permis de rester ici, il a fini par se rendormir.

    Dolaine avait tourné les yeux en direction du chariot.

    — Comment va-t-il ?

    — Il nous a semblé un peu chamboulé… mais il n'est pas blessé, si c'est ce que tu veux savoir.

    Là-dessus, il tira doucement sur sa pipe, avant de remettre sa fourrure en place et de retourner à ses activités. Dolaine le fixa un moment, avant de se tourner vers son accompagnateur qui, derrière, patientait en se balançant sur ses pieds.

    — Je… je vais aller le voir, annonça-t-elle.

    Pour toute réponse, le Clown des cavernes eut un hochement de tête. Elle adressa un regard interrogateur à son congénère des forêts, qui ne chercha pas davantage à l'en empêcher. Elle s'approcha donc du chariot et, après une brève hésitation, repoussa la bâche qui en obstruait l'entrée.

    Une fois la toile rabattue derrière elle, le lieu était sombre. Un endroit plutôt exigu, envahi de caisses, disposées les unes sur les autres.

    — Romuald ?

    Aucune réponse. Elle s'avança un peu et finit par le découvrir derrière une rangée de caisses. Étendu à terre, endormi, une couverture avait été déposée sur lui. Après une brève hésitation, elle se courba en avant et appela de nouveau :

    — Romuald ?

    Comme il ne réagissait toujours pas, elle s'accroupit et entreprit de le secouer par l'épaule.

    — Hé, Romuald !

    Ses yeux s'ouvrirent si brusquement qu'elle sursauta et faillit tomber à la renverse. Il eut lui aussi un mouvement de recul. Sur ses traits, une expression de bête traquée.

    Le souffle saccadé, il battit des paupières et bafouilla :

    — Dolaine… vous… c'est vous ?

    La panique qui déformait ses traits sembla s'apaiser, mais seulement pour laisser place à la culpabilité.

    — Si vous êtes là… c'est que vous devez savoir…

    — Que vous avez attaqué quelqu'un ? Oui, en effet, répondit-elle, avant de s'agacer : par Moloch, Romuald, est-ce que je peux savoir ce qu'il vous est passé par la tête ?

    Elle le vit se crisper, avant de porter une main à son front.

    — Je ne voulais pas. Je… je ne voulais pas que ça se termine comme ça…

    — Alors il ne fallait pas commencer ! Je vous avais pourtant demandé de ne pas nous causer de problèmes. Je vous avais dit que je me chargerai de votre alimentation, mais vous…

    — Je n'y peux rien ! s'emporta-t-il, avant de surprendre l'expression inquiète de son interlocutrice et de se radoucir. Je n'y peux rien, répéta-t-il. J'ai… nous avons besoin de sang humain pour survivre. Je suis capable de m'en passer pendant un temps, mais le manque finit tôt ou tard par me faire perdre la tête… j'étais arrivé au bout de mes limites… je ne pouvais pas attendre plus longtemps, car si je l'avais fait, alors…

    Il ferma les yeux, le temps de reprendre le contrôle de ses émotions.

    — Je ne me souviens plus vraiment de ce qu'il s'est passé. J'ai vaguement souvenir d'un homme… d'un être jeune… de son sang… partout… mais ensuite… c'est le trou noir. Je me suis réveillé ici, entouré de Clowns, il n'y a que quelques heures.

    Ses traits se creusèrent et il questionna :

    — Dites-moi la vérité. Est-ce que ce pauvre homme est… ?

    Dolaine eut un signe négatif de la tête.

    — Vous l'avez salement blessé, mais il semble que ses jours ne soient pas en danger.

    — Les Dieux soient loués !

    Un silence s'installa entre eux. Assise en tailleur, Dolaine remâcha leur conversation, avant d'avoir un froncement de sourcils.

    — Vous dites que vous avez besoin de sang humain pour vivre ? (Et comme il approuvait d'un signe de tête, elle ajouta :) Mais alors, comment avez-vous fait jusqu'ici ?

    Car elle ne l'avait jamais vu boire autre chose que du sang animal.

    — Je… je me suis arrangé. À Létis, on trouve facilement à se nourrir et j'ai pu emporter un peu de réserves avec moi. Elles n'ont toutefois duré que le temps de mon voyage jusqu'à Sétar. Ensuite, eh bien… (Il eut un haussement d'épaules.) Je me suis arrangé du côté de Mille-Corps, puis votre amie Nya m'a fourni ce dont j'avais besoin. Vous l'avez dit vous-même, le désert regorge de cadavres, alors ses démons ont facilement trouvé de quoi me nourrir… quant au bazar… il m'a été assez facile d'échanger ce service contre de l'argent. (Et comme elle le fixait avec intensité, il baissa les yeux.) Mais voilà, depuis notre départ pour Merveille, je n'ai pas eu l'occasion de me nourrir. Je ne savais pas où chercher des humains conciliants à Utopie et… (Il secoua la tête.) Notre trajet jusqu'à Porcelaine a bien failli me rendre fou.

    — Je commence à comprendre, fit-elle en se penchant en avant. Vos absences, votre mauvaise humeur, tout cela était dû à votre état de manque, n'est-ce pas ?

    — Je suis désolé…

    De dépit, Dolaine secoua la tête. Désolé, qu'il disait. Ah ça oui, il pouvait l'être, cet imbécile !

    — Vous êtes aussi stupide qu'inconscient, Romuald. Si vous aviez à ce point besoin de sang humain, pourquoi ne pas tout simplement me l'avoir dit ? Par Moloch, je ne pouvais pas le deviner !

    — J'ai bien essayé mais… à la vue de votre réaction quand vous avez appris pour notre monture, j'étais persuadé que vous ne l'accepteriez jamais.

    Dolaine ouvrait la bouche, afin de lui faire remarquer qu'elle n'était pas si bornée, avant de se raviser. Car après tout, il n'avait pas tout à fait tort.

    — Eh bien, au moins maintenant, me voilà fixée, soupira-t-elle. Quoiqu'il en soit, il serait préférable de ne pas nous attarder plus longtemps à Porcelaine. Vous ne le savez peut-être pas, mais les autorités sont sur vos traces.

    — Si tel est le cas, alors autant me rendre, déclara-t-il en faisant mine de se redresser. Je suis prêt à assumer les conséquences de mes actes.

    Et le pire c'est qu'il était tout à fait sérieux !

    — Oubliez ça, Romuald : il n'est pas question pour vous de jouer les martyrs !

    Il la contempla sans comprendre.

    — J'aurais pu le tuer, Dolaine. C'est très grave !

    Elle s'envoya une claque contre le front.

    — Je vous le répète : oubliez ça ! Déjà parce que je refuse d'avoir affaire à la justice – car je vous ferai remarquer que si vous vous rendez, on exigera certainement que je fasse de même –, mais surtout parce que je ne peux pas vous laisser commettre une telle sottise.

    — Mais…

    — Mais taisez-vous ! Que croyez-vous qu'ils feront de vous, hein ? Vous pensez sincèrement qu'ils se contenteront de quelques excuses ? Vous pensez peut-être que, tout au plus, vous en aurez pour quelques semaines de prison ? À moins que vous n'espériez vous en tirer avec une amende ? Ne rêvez pas, mon pauvre vieux : s'ils vous remettent la main dessus, ils ne vous laisseront certainement pas la vie sauve. Ça, vous pouvez compter là-dessus.

    — Mais… puisqu'il survivra… !

    — Et vous croyez que ça leur importe ? répondit-elle en croisant les bras. Vous oubliez qui seront vos adversaires ! Vous vous en êtes pris à un représentant de la race humaine, Romuald. Ces gens-là ne sont pas du genre à pardonner. Non, à leurs yeux, vous restez une bête sauvage et, à cause de votre attaque, vous représentez un danger à abattre. Quant aux miens, ils ne feront preuve d'aucune pitié : car c'est à nos plus gros clients que vous devrez vous mesurer.

    — Et malheureusement pour toi, elle dit vrai, vampire !

    Erwin  Doe ~ 2014

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  • Un long voyage

    Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 4

     

    7

    Imbécile ! Imbécile ! Mais quel imbécile !

    Dolaine arpentait les rues du marché avec l'impression horrible que le drame était sur toutes les lèvres.

    Juste après que les humains aient terminé de lui expliquer l'affaire, deux soldats Pierrots avaient fait leur apparition dans l'auberge. Elle les avait vus se diriger vers l'aubergiste et devina, au regard que lui avait lancé celui-ci, qu'ils étaient là pour Romuald. N'ayant aucune envie qu'on l'arrête pour complicité, elle avait fui les lieux sans même avoir le temps de prendre un manteau avec elle.

    Un manque qui se faisait cruellement ressentir. Car bien que le soleil brilla dans le ciel, les températures restaient glaciales. Seulement, impossible de faire demi-tour : elle devait retrouver Romuald avant la garde de Porcelaine.

    La question restait : où chercher ? Qui interroger ? Il pouvait être n'importe où, et le marché perpétuel était si vaste, ses alentours suffisamment généreux en cachettes naturelles, qu'elle s'en sentait découragée par avance.

    Elle s'arrêtait au milieu d'une allée pour réfléchir, quand elle avisa un groupe de Poupées à dos de poneys. Des soldates qui s'entretenaient avec un groupe de Pierrots. À leur tête, une Poupée blonde aux longs cheveux qui ondulaient sur ses épaules et dans son dos. La même qui, la veille, l'avait tant troublée à cause de sa ressemblance avec sa sœur aînée.

    Comme si elle avait deviné son regard, cette dernière leva les yeux dans sa direction.

    Un peu trop vivement, Dolaine se détourna et reprit sa route d'un pas raide. Priant intérieurement pour qu'on ne lui emboîte pas le pas…

     

    8

    — Un vampire, vous dites ?

    Dolaine approuva d'un signe de tête. Le Pantin qu'elle interrogeait tenait un stand de tissus avec sa famille. Installé sur un tabouret, les jambes écartées et les bras croisés, c'était un individu barbu, à chemise à carreaux.

    D'une main, il se frotta le menton.

    — Oui… j'en ai vu un dans le coin pas plus tard que la veille. (Du doigt, il désigna l'allée encombrée derrière Dolaine.) Il se baladait là, en plein jour, comme s'il se moquait du soleil. Un drôle de spectacle, ça je peux vous le dire !

    Dolaine, frigorifiée, avait replié ses bras autour de son corps et claquait des dents.

    Elle insista :

    — Et depuis ?

    — Depuis ? répéta l'homme. Depuis, pas revu… surtout pas après cette histoire. Que ce soit lui ou un autre, j'imagine qu'il a décidé de se faire discret. (Puis il secoua la tête en écartant les mains.) En tout cas, c'est ce que je ferais à sa place.

    Sa femme, une petite rousse un peu boulotte, était assise près de lui. Sur ses genoux, un enfant emmitouflé dans des couvertures, qu'elle berçait.

    — Je crois qu'il était accompagné d'une Poupée, dit-elle.

    Dolaine se raidit. L'homme, lui, prit un air songeur.

    — Ça me dit rien… t'es bien sûre de toi ?

    En réponse, sa femme secoua la tête. L'enfant dans ses bras dormait, la tête pendant dans le vide. Elle la lui redressa d'une main, avant de répondre :

    — Non… je sais juste que je les ai vus tous les deux… mais peut-être qu'il lui demandait un renseignement.

    À cause du froid, elle avait les joues, mais aussi le bout du nez rouges. Peu convaincu, son mari se massait le menton.

    — Ce que je peux vous dire, reprit-il en revenant à Dolaine, c'est que tout ça n'est pas bon pour les affaires. Si les humains venaient à s'imaginer qu'il y a un nid de vampires dans le coin, ils ne voudront plus mettre les pieds ici… et ça, voyez, ce serait notre ruine !

    Là-dessus, il fut dérangé par l'arrivée d'un client et s'excusa pour aller s'en occuper. Dolaine qui, de toute façon, n'avait plus rien à lui demander, remercia sa femme et s'apprêtait à reprendre sa route, quand un groupe de religieuses passa devant elle.

    Évoluant deux par deux, la tête enveloppée dans un voile blanc qui rappelait celui de Nya, elles la dépassèrent sans sembler prêter attention à ce qui les entourait. Ignorant même les regards qui se tournaient dans leur direction et qui n'étaient pas toujours emprunts de sympathie.

    La gorge nouée, Dolaine y porta une main et partit dans le sens inverse du groupe : leur simple vue faisait remonter en elle de douloureux souvenirs…

     

    ¤O¤

     

    Le jour du sacrifice, deux prêtresses vinrent la chercher chez elle. Le soleil n'était pas encore levé et c'est les paupières lourdes de sommeil que Dolaine les avait suivies jusqu'au temple. Là, dans une petite pièce servant aux ablutions, on lui avait présenté un baquet, empli d'une eau chaude parfumée et sur la surface de laquelle flottaient quelques morceaux de plantes. Son bain terminé, elle fut vêtue de la longue robe blanche des novices, aux manches décorées de broderies rouges puis coiffée par une sœur. La chose faite, on l'avait conduite jusqu'aux appartements de la grande prêtresse.

    La femme occupait un appartement de belle taille, situé au sein du temple lui-même. Vêtue de noire, elle occupait la place de dirigeante du culte, rôle qui lui offrait toute autorité sur le reste de la population des Poupées. Les paupières fardées de sombre, elle avait les traits fatigués et des pattes-d'oie aux coins des yeux. On la disait âgée de près de cent cinquante ans et ses cheveux gris étaient pour l'heure dissimulés sous un voile.

    À l'entrée de Dolaine, elle se trouvait dans le salon, les rideaux encore tirés et un feu ronflant dans la cheminé. Faisant face à un copieux petit déjeuner déjà bien entamé, elle avait fait signe à la jeune femme de prendre place dans le fauteuil voisin et l'avait longuement entretenue sur le caractère crucial de son rôle à venir, lui rappelant avec une insistance un peu menaçante ce que le culte, mais aussi la société, attendait d'elle. La chose terminée, elle lui avait posé une main sur le sommet du crâne et dit :

    — À présent, rendez-vous aux cuisines et demandez à ce que l'on vous donne de quoi vous restaurer.

    Dolaine s'était inclinée, avant de quitter la pièce.

    Une fois de retour dans le couloir, et livrée à elle-même, sa nervosité ne tarda pas à croître au point d'en devenir insupportable. Car ce n'était pas seulement la réussite des festivités qui reposait sur ses épaules, mais également l'honneur de toute sa famille. Qu'elle s'y prenne de travers, qu'elle fasse honte à Moloch, et les conséquences seraient désastreuses pour ses proches.

    Sentant une boule au niveau de son estomac, elle y portait une main, quand elle se rendit compte qu'elle ne savait pas bien où ses pas l'avaient menée.

    Tout ici était construit sur le même modèle. Des murs blancs, hauts de plusieurs mètres. Le sol en dalles formait des mosaïques complexes. Quelques fresques étaient visibles en haut et en bas des murs, dessinées avec une minutie perfectionniste. Le plafond formait, aux quatre coins cardinaux du lieu, des dômes où d'impressionnantes peintures s'exhibaient.

    Une main portée à sa poitrine, elle se tourna et se retourna, sans apercevoir qui que ce soit susceptible de l'aider. De plus en plus mal à l'aise, elle reprit néanmoins sa route, bientôt rattrapée par des murmures.

    S'arrêtant de nouveau, elle tendit l'oreille. Elle avait atteint un endroit du temple particulièrement excentré. Les loupiotes fixées le long des murs, alimentées par la magie, déversaient une lueur terne, tamisée, donnant au lieu des allures assez peu accueillantes.

    Les voix, presque des chuchotements, provenaient d'une porte, sur sa gauche. Elle s'en approcha et, après avoir frappé, ne reçut en réponse qu'un silence tendu. De plus en plus intriguée, elle frappa de nouveau et appela :

    — Excusez-moi ?

    Cette fois, ce fut un chapelet de gémissements et de cris qui lui parvinrent. Emprunts d'un tel affolement, d'une telle douleur, qu'elle sentit la panique s'emparer d'elle.

    Par Moloch, qu'est-ce que c'est que ça ?

    Toutes précautions oubliées, elle fit violemment coulisser la porte sur le côté et se retrouva dans une pièce sombre, à l'odeur effroyable. L'éclairage du couloir n'était pas suffisant pour lui permettre d'en voir l'intégralité. Toutefois, le peu qu'elle parvint à distinguer lui glaça le sang.

    Des cages… minuscules et entassées les unes sur les autres, dans lesquelles des enfants étaient retenus captifs. De jeunes enfants, des deux sexes, sales au possible. Ils n'avaient même pas la place de se redresser, encore moins de se déplacer. Ils se tordaient pour l'apercevoir, écrasant pour cela leurs voisins. Des mains suppliantes se tendirent dans sa direction. Des larmes, des yeux rougis, pour beaucoup. D'autres semblaient comme victime de catatonie. Ils restaient là, le regard vitreux, se laissant bousculer sans jamais réagir. Un haut-le-cœur l'a pris et elle porta une main à ses lèvres en reculant.

    — Qu'est-ce que tu fiches ici ?

    Dolaine se retourna, les yeux écarquillés. Face à elle, une prêtresse aux traits sévères. Nerveuse, elle bafouilla :

    — Je… je… je me suis perdue… je… la cuisine ?

    Après l'avoir scrutée de façon inquisitrice, la femme parût se détendre. Sans pour autant se départir de son air sévère, elle dit :

    — Tu es dans le mauvais couloir, ma petite. Viens, je vais te guider…

    Et Dolaine, après un dernier regard pour la pièce et ses victimes, lui emboîta le pas.

     

    9

    — Hé toi !

    Intérieurement, Dolaine jura. Impossible de fuir ! Les Poupées étaient déjà sur elle et arrêtaient leurs poneys. La blonde à leur tête la toisa.

    — On raconte que tu poses beaucoup de questions sur ce vampire. Pourquoi ?

    La gorge nouée, Dolaine croassa :

    — Je…

    — Il paraîtrait même, l'interrompit l'autre, que cette créature est arrivée ici en la compagnie d'une Poupée. Est-ce pour cette raison que tu le cherches ? Est-ce toi qui l'as guidée jusqu'ici ?

    Par prudence, Dolaine préféra se passer de répondre et, les poings serrés, se contenta de fixer la blonde. Derrière cette dernière, une Poupée brune en faisait de même pour elle. Elle lui rendit son regard, avant de détourner les yeux. La blonde poursuivit :

    — J'espère que tu es consciente d'être au moins aussi responsable qu'elle dans ce qui vient de se passer ? (Sa voix claquait à la manière d'un fouet et, sur son visage, un agacement de plus en plus visible.) Qu'avais-tu en tête en t'acoquinant avec pareille engeance ? N'as-tu donc aucune fierté ?!

    Au moins aussi agacée que son interlocutrice, Dolaine redressa fièrement le menton. Mais avant qu'elle ne puisse cracher la réponse qui lui brûlait les lèvres, la brune tendit un doigt dans sa direction.

    — Ah ! fit-elle, attirant l'attention du reste de ses collègues. Dolaine ! Tu es Dolaine, pas vrai ?

    Pour la concernée, ce fut comme si le monde s'effondrait sous ses pieds.

    — Ne me dis pas que tu ne te souviens pas de moi ? poursuivit l'autre, une main plaquée contre sa poitrine. Ludi ! Nous étions dans la même classe en cours supérieurs.

    Ludi… Ludi… oui, ce nom lui disait quelque chose. Elle revoyait une petite brune, un peu ronde à l'époque. Elle s'installait toujours au fond de la classe, parfois juste derrière elle. Une pipelette de la pire espèce, jamais à court de ragots ou de bavardages futiles.

    Sur sa selle, Ludi s'était penchée en avant.

    — Alors, ce qu'on raconte est vrai ? Tu as vraiment quitté le royaume ? Et moi qui pensais que tu t'étais enfuie chez les Clowns.

    Incapable de répondre, Dolaine se contenta d'ouvrir bêtement la bouche. La respiration laborieuse, c'était comme si une nuée de mouches bourdonnait à ses oreilles. Elle se sentait mal, vraiment très mal et, l'espace d'un instant, elle craint même de s'effondrer.

    La soldate blonde ne la fixait plus. Elle s'était tournée en direction de Ludi, pour l'interroger du regard. Cette dernière émit un gloussement, heureuse de voir l'attention générale se porter sur elle. Puis, d'un ton presque conspirateur, elle dit :

    — Mais oui, vous savez bien… je vous en ai déjà parlé ! C'est cette Poupée, celle qui a apporté la honte sur sa famille.

    La main portée devant sa bouche ne parvenait pas à masquer entièrement son sourire. Ses yeux avaient pris une courbe rieuse et un rosissement d'excitation naissait au niveau de ses joues. Autour d'elle, ses compagnes poussèrent des exclamations.

    — Tu veux dire…, commença l'une d'elles.

    — Celle qui s'est détournée de la dévoreuse ? termina une autre, à laquelle Ludi répondit par un hochement de tête.

    — Celle-là même !

    Alors, les exclamations se transformèrent en murmures indignés. Les regards s'assombrirent, se firent menaçants et dégoûtés, et même Ludi fixait à présent Dolaine comme si elle n'avait plus qu'un désir : celui de lui cracher au visage.

    — Je comprends mieux, fit la soldate blonde en revenant à elle. Oui, je comprends mieux pourquoi cette chose fricote avec toi… (Puis, se redressant sur sa selle, comme pour mieux l'intimider.) Aussi, écoute-moi bien : si tu parviens à remettre la main sur ce vampire avant nous, je te conseille de quitter Porcelaine sans attendre. Tu m'as bien comprise ? Nous ne voulons pas de gens comme vous ici.

    Et, à l'intention de ses subordonnées :

    — Allons !

    Sans plus lui accorder d'attention, le groupe dépassa Dolaine.

    La tête basse, cette dernière mit un moment à reprendre le contrôle de ses émotions. Les poings serrés, elle se mordit la lèvre. Elle sentait remonter en elle de vieilles angoisses… des souvenirs, surtout ceux d'humiliations. Le teint blafard, elle ferma les yeux et chercha à refouler son passé. Refouler les flashs douloureux qui tentaient de s'imposer à sa raison.

    Au même instant, elle sentit qu'on lui tirait la manche.

    Dans un sursaut de panique, elle se retourna et se retrouva nez à nez avec un Clown. Des cheveux composés de tresses emmêlées, ternes, parsemés d'ossements et de plumes. Ses lèvres, peintes dans un marron terreux, s'étirèrent en un large sourire. Un représentant du peuple des forêts.

    — Amie du vampire, lui dit-il, sur un ton qui était davantage une affirmation qu'une question. Suis-moi !

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Un long voyage

    Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 3

     

    4

    — Alors c'est vrai ce qu'on raconte ? Tu as été choisie pour le sacrifice ?

    Dolaine leva les yeux vers Raphaël. Assis derrière elle, en haut d'une clôture, il la fixait en balançant ses pieds dans le vide. Le ciel était bleu, envahi de gros nuages cotonneux.

    Installée sur un coin d'herbe, un livre ouvert sur ses cuisses, elle pouvait voir un chemin de terre s'étirer un peu plus loin. À l'horizon, des champs et des pâturages, au milieu desquels des bâtiments de ferme se dessinaient. Dans le pré juste derrière eux, des vaches paissaient.

    Pour l'anniversaire de l'oncle Sylvestre, sa famille avait fait le voyage jusqu'au territoire de l'est. L'homme, qui était le cadet de son père, vivait ici avec sa femme et son fils unique, Raphaël, où il était propriétaire d'un petit complexe agricole. Seule sa sœur avait refusé de se joindre à eux, prétextant d'autres engagements.

    Remettant une boucle de cheveux derrière son oreille, Dolaine approuva d'un hochement de tête.

    — Et ça ne te dégoûte pas de devoir faire ça ?

    Elle le fixa, d'abord interloquée. Il affichait un air buté, presque boudeur. Plus jeune, elle venait passer une bonne partie de ses vacances ici, si bien qu'elle avait appris à voir clair dans chacune de ses mimiques. Elle comprit que la nouvelle lui déplaisait. Même, qu'il la trouvait scandaleuse.

    — Pourquoi voudrais-tu que ça me dégoûte ? Au contraire, c'est un honneur !

    — Un honneur, grommela-t-il, le nez baissé en direction du sol. Alors pour toi, commettre un meurtre est un honneur ?

    Son hostilité était à ce point perceptible qu'elle s'en étonna :

    — Qu'est-ce que tu racontes ? Nous mangeons ce que nous tuons, non ? Aussi quelle différence avec ces vaches et ces poules que vous abattez ?

    Presque choqué de la comparaison, il redressa vivement la tête. Les grelots qui pendaient aux extrémités de son chapeau tintèrent.

    — Ça n'a rien à voir !

    — Ah oui, vraiment ?

    Il ouvrit la bouche pour répliquer, avant de se raviser et de se renfrogner. Elle le laissa bouder un instant, pensant qu'il finirait bien par se décrisper. Une minute s'écoula, puis deux, avant qu'elle ne laisse échapper un soupir. Lassée d'attendre, elle retourna à son livre en concluant :

    — De toute façon, tu ne peux pas comprendre : après tout, tu es à moitié Pantin.

    — Et alors ? Qu'est-ce que ça peut faire ? Mon père pense comme moi et lui ses parents sont Pierrot et Poupée.

    Tournant la page qu'elle lisait, elle répondit :

    — Oui, mais ta mère est Pantin. Aussi j'imagine que ton père a fini par adopter sa façon de penser.

    — Non, c'est faux ! s'insurgea Raphaël en se penchant en avant, ses deux mains agrippées à la planche où il était installé. Il n'a jamais aimé ça, il a toujours trouvé cette coutume stupide. Et même ton père, si tu veux tout savoir, partage son point de vue.

    De surprise, Dolaine releva les yeux sur lui.

    — Tu racontes n'importe quoi : je n'ai jamais entendu mon père se plaindre de nos traditions.

    — Bien sûr ! Il n'est pas fou, il ne va certainement pas s'y opposer publiquement avec ta mère et…

    — Laisse ma mère tranquille !

    — … l'environnement dans lequel vous vivez, poursuivit obstinément son cousin. Vous autres, habitants du nord, on sait bien que vous êtes des fanatiques religieux : avoir un avis différent du vôtre est dangereux.

    L'espace d'un instant, Dolaine hésita entre se fâcher et se disputer avec lui ou bien se lever et le planter là. Elle fut sur le point d'adopter la seconde solution, avant de prendre conscience que les propos de Raphaël l'avaient bien plus ébranlée qu'elle ne l'imaginait. Incapable de se redresser, elle déclara, d'une voix où perçait toutefois le doute :

    — Mon père est fier de moi.

    — Et moi je te dis que non.

    — Ah oui ? Et comment peux-tu en être aussi sûr ? Tu lui as posé la question, peut-être ?

    — Non… non, mais je les ai entendu discuter… ton père et le mien. À propos de toi et de cette histoire de sacrifice. Ils devaient penser qu'ils étaient seuls, mais… enfin, crois-moi, ton père n'est pas du tout content que ça te soit tombé dessus.

    Elle sentit ses doigts se crisper sur la couverture de son livre.

    — Tu mens !

    — Qu'est-ce que ça me rapporterait ?

    Et comme elle ne répondait pas, se contentant de le fixer d'un regard sombre et dangereux qui le fit se tasser sur lui-même, il ajouta, tout en détournant les yeux :

    — Tout ce que je dis, moi, c'est que ça ne me plairait pas que quelqu'un vienne enlever mes enfants pour les manger. Et si tu avais un minimum de compassion, tu essaierais de te mettre à la place de ceux que vous vous apprêtez à sacrifier pour votre stupide cérémonie.

    Refusant d'en entendre davantage, Dolaine se redressa vivement.

    — Oh, ferme-la Raphaël ! Tu ne sais absolument pas de quoi tu parles !

     

    ¤O¤

     

    Dolaine ouvrit les yeux. Elle s'était assoupie à son bureau, face à la lettre qu'elle rédigeait à l'intention de Raphaël et de Mistigri. La joue écrasée contre son poing, elle battit des paupières, avant de les plisser, agressée par la lueur de la lampe de chevet qui brillait à ses côtés.

    Le reste de la pièce était plongé dans le noir. À l'extérieur, la nuit était tombée depuis longtemps et, dans la chambre d'en face, Romuald devait déjà dormir.

    Longuement, elle s'étira et ses yeux se baissèrent sur son mollet droit. À l'emplacement où le zombie l'avait mordue quelques semaines plus tôt, une vilaine cicatrice. Elle ramena sa jambe à elle et suivit du doigt la balafre. Ce n'était pas très joli à voir. Pas joli du tout, même. Adieu les chaussettes courtes, elle devrait, à l'avenir, se contenter de chaussettes montantes en toutes saisons, sinon de collants.

    Agacée, elle retroussa le nez et se leva pour aller ouvrir la fenêtre. Un vent glacial s'engouffra dans la pièce et, frissonnant, elle replia ses bras autour d'elle. Au loin, Porcelaine formait une silhouette familière, quelque peu inquiétante, mais surtout chargée de nostalgie.

    À sa vue, une sorte de quiétude s'empara d'elle. Car bien que les lieux soient hantés par de mauvais souvenirs, ses racines restaient ses racines et, elle pouvait bien se l'avouer, son royaume lui avait manqué.

    Pas dit, toutefois, qu'elle serait capable d'en franchir les portes. La blessure demeurait vive et, bien que l'envie de revoir les rues de son enfance la tiraillait, comme celle de se mêler de nouveau à une société qui était la sienne, elle savait qu'elle n'en aurait pas le courage. Pas encore… et peut-être même jamais.

    S'accoudant à l'encadrement de la fenêtre, elle songea à sa famille. Qu'étaient devenus ses parents depuis tout ce temps ? Sa sœur, de ce qu'elle avait cru comprendre, avait réussi une belle carrière, ce malgré les nombreux obstacles qui l'avaient empêchée d'aller aussi loin qu'elle l'espérait. Mais ses parents… Aux dernières nouvelles, ils avaient quitté les terres du nord, pour gagner celles de l'est. Mais l'information datait de quelques années déjà et elle ignorait tout de leur situation actuelle. Mêmes les lettres que recevait de temps à autre son cousin n'étaient pas très claires à ce sujet. Et comme aucun membre de sa famille n'avait jamais cherché à reprendre contact avec elle…

    Pourtant, ils savaient où elle vivait. Au moins parce que Raphaël, lui, n'avait jamais perdu ses parents de vue. Ils lui écrivaient une ou deux fois dans l'année, et lui en faisait de même de son côté.

    Sa famille, c'était une autre histoire ! Après les événements qui devaient jeter l'opprobre sur ses membres, c'était comme s'ils l'avaient définitivement effacée de leur existence. Elle pouvait comprendre leur colère, et ne s'étonnait pas que sa mère, encore moins sa sœur, n'aient jamais cherché à lui écrire. Mais que son père se range de leur côté… qu'il agisse de la sorte alors qu'il lui avait semblé comprendre son choix et avait été le premier à prendre sa défense et à chercher à l'éloigner de ceux qui lui voulaient du mal… que ce père dont elle avait, pendant des années, espéré le moindre signe de vie puisse ainsi l'ignorer… vraiment, ça lui faisait mal.

    Le soupir qui lui échappa forma un nuage de fumée blanche qui brouilla momentanément son regard. À présent, ce n'était plus de la joie qu'elle ressentait à être ici, mais une douleur lancinante, qui prenait naissance au niveau de sa poitrine. S'attarder à Porcelaine serait sans doute une erreur… dès le lendemain, ils reprendraient leur route.

     

    5

    Romuald se redressa sur son lit en suffoquant. Une main crispée contre sa gorge, il se courba en avant et ferma les yeux sur un long gémissement. Un tremblement s'empara de lui, qu'il eut toutes les peines du monde à apaiser.

    Il ne tiendrait plus très longtemps ainsi… il était arrivé au bout de ses limites et s'il ne faisait rien pour calmer le monstre qui grondait en lui, il savait qu'il perdrait tout contrôle.

    Bien sûr, ce n'était pas prudent. Dans son état, le pire pouvait arriver, mais… mais il n'avait pas le choix. Non, il n'avait plus le choix ! Il lui fallait se nourrir… vite… trouver une victime consentante, avant qu'il ne soit trop tard.

    Il déglutit.

    Les Trolls… voilà ce dont il avait besoin ! Certains étaient en ville et s'il pouvait remettre la main sur l'un d'entre eux… s'il lui expliquait sa situation… s'il lui rappelait les liens qui, autrefois, unissaient leurs deux peuples, alors il pourrait éviter les drames !

    D'un revers de la main, il s'essuya le front et se leva. Il attrapa sa robe, qui pendait au bout de son lit, l'enfila et, quoique toujours un peu tremblant, alla tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre. L'air glacial qui s'engouffra dans la chambre lui fit un bien fou et il resta un moment à savourer sa caresse, avant de se pencher à l'extérieur : pas un rat chapardeur en vue.

    Satisfait, il enjamba la fenêtre et, après une hésitation, se laissa tomber dans le vide…

     

    6

    — Romuald ? Dites, vous êtes réveillé ?

    Dolaine faisait face à la porte de son compagnon, dans le couloir étroit de leur auberge. Lavée, habillée, reposée, il ne lui restait plus qu'un besoin à assouvir : celui de se remplir l'estomac.

    — Écoutez, je vais aller prendre mon petit déjeuner. Voulez-vous que je vous rapporte de quoi vous nourrir avant ?

    Elle marqua un silence, pendant lequel elle attendit une réponse qui ne vint jamais. Les sourcils froncés, elle se pencha en direction du battant et y colla l'oreille, attentive. Pas un bruit, pas le moindre signe de vie. Agacée, elle se redressa et, retroussant le nez, tapa avec force contre la porte.

    — Romuald ? Allons, debout !

    À nouveau, seul le silence lui répondit. Perdant patience, elle porta une main en direction de la poignée… et constata que la porte n'était pas fermée à clef.

    — Dites, vous pourriez me répondre !

    Mais à peine avait-elle fait un pas dans la chambre qu'elle se figea : de son compagnon, aucune trace.

    Le lit était défait, la salle de bain vide et, à cause de la fenêtre laissée grande ouverte, il y faisait un froid de canard. Les bras repliés autour de son corps, elle frissonna et nota, non sans un certain soulagement, que les bagages du vampire étaient toujours là, au chevet du lit. Signe qu'il ne l'avait pas abandonné sans l'en avertir.

    Son absence n'en demeurait pas moins anormale. Car enfin, elle ne voyait pas où il aurait pu aller à cette heure, encore moins sans elle.

    Troublée, elle regagna le couloir et referma derrière elle. Non, tout ceci ne lui ressemblait pas. Jamais encore il ne s'était aventuré où que ce soit sans l'en avertir au préalable.

    Alors quoi ? Était-il sorti pour se nourrir ? Était-ce parce qu'il craignait de la déranger qu'il n'avait pas jugé utile de l'en informer ? Oui, ça lui ressemblerait bien, mais…

    De plus en plus troublée, elle gagna le rez-de-chaussée.

    À cette heure, l'auberge était noire de monde et l'on y petit déjeunait avec animation. Surtout des voyageurs humains, au milieu desquels se mêlaient quelques natifs. Après s'être assurée que Romuald ne se trouvait pas dans le coin, elle chercha l'aubergiste du regard, un Pantin à la barbe fournie qui ne semblait jamais se séparer de sa pipe. L'avisant derrière son comptoir, elle se décidait à aller l'interroger quand une conversation, derrière elle, attira son attention :

    — J'vous jure, un vampire. Une saloperie de vampire ! Le jeune a bien failli y passer, à ce qu'on raconte.

    Elle se retourna et découvrit un groupe d'hommes, humains, réunis autour des restes d'un repas. L'un avait croisé ses bras musclés et affichait une mine franchement hostile. Il émit un bruit de bouche méprisant.

    — Cette racaille ! Je comprends pas qu'on puisse les accepter dans le coin.

    La suite de l'échange lui échappa, car son monde se mit à chavirer et un voile noir lui passa devant le regard. Ce n'était pas possible… ce n'était tout de même pas ce qu'elle croyait !

    À la façon d'un automate, elle se rapprocha du groupe. Il lui semblait évoluer comme dans un rêve, sans être vraiment maîtresse de son propre corps.

    Et ce fut d'une voix blanche qu'elle questionna :

    — Qu… qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

    Erwin  Doe ~ 2014

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