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  •  

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  • 06/01/2014

    Bonjour et bienvenue !

    Ouverture aujourd'hui de ce petit espace pour poster mes textes. J'espère qu'il me permettra de me motiver pour écrire et corriger la montagne de projets qui encombre mon disque-dur.

    N'hésitez pas à me faire part de vos remarques et de vos conseils. Il n'y a que comme ça que l'on progresse. ( ^o ^ )


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  •  

    1

     



     

    Des étoiles tombent du ciel. Glacées, elles s’écrasent sur mes épaules et sur mes cheveux. Blanches, si blanches.

     

    Face à moi, il y a cette maison. Sombre et silencieuse. Elle m’invite à avancer, à pénétrer ses entrailles, enfin, après tout ce temps. Mes pieds, toutefois, refusent de bouger. Je suis là, les mains enfoncées dans les poches, le corps trop lourd pour esquisser le moindre mouvement.

     

    Les étoiles jonchent le sol. Je parviens à tendre la main pour en recueillir quelques-unes. Un frisson remonte le long de mon bras.

     

    Il neige.

     



     

    2

     



     

    J’ouvre les yeux.

     

    Un pâle rayon de soleil illumine la partie gauche de mon visage. Je me tourne sur le dos et c’est maintenant la droite qui fait les frais de son agression.

     

    Depuis mon lit, le chant de la ville me parvient. Celui des voitures, des rires et des voix.

     

    Dans l’appartement d’à côté, j’entends quelqu’un pleurer. La mère Josiane qui, malgré les années, n’a jamais su se remettre de la perte des siens. Je ressens une certaine affection à son égard. Nous partageons bien plus qu’elle ne le croit. Ce qui ne m’empêche pas, chaque matin, de la maudire. Sa douleur remplace la sonnerie du réveil que je n’ai pas. Celle qui me force à quitter le monde de l’oubli pour celui, pathétique, des vivants.

     

    Chez moi, la température est frigorifique, et je soupçonne que le seul radiateur de tout mon appartement s’est de nouveau mis en grève. Je frissonne et me recroqueville un peu plus sous mes couvertures. Il y a un moment déjà que je me plains de ce problème auprès du propriétaire. À présent, ça n’a plus grande importance, puisque je ne tarderai pas à être expulsé.

     

    Voilà plus de deux mois que j’ai perdu mon travail. Il me permettait tout juste de subvenir à mes besoins. Je n’ai pas d’économie de côté, plus grand-chose dans mon portefeuille, et mon loyer a du retard. Beaucoup trop.

     

    La dernière fois que je suis tombé sur mon propriétaire, les choses ne se sont pas très bien passées. Par des menaces, il m’a fait comprendre que j’aurais tout intérêt à régulariser très vite ma situation. C’était il y a deux semaines.

     

    Depuis, je rase les murs et fais semblant de ne pas être là quand il vient frapper à ma porte. J’ai gagné un peu de sursis, mais ce manège ne durera pas éternellement. Encore quelques semaines, peut-être moins. Mon sort dépend surtout de la bonne volonté de mes nombreux voisins à se tenir tranquille. Un écart de trop et je payerai pour eux. Une semaine… deux, tout au plus. Et ensuite… la rue.

     

    Ce qu’il me faudrait, c’est un nouvel emploi. Bien sûr, c’est évident et, si j’avais cherché, peut-être en aurais-je trouvé un. Seulement, je ne l’ai pas fait… pas vraiment. Mon existence m’est devenue si pénible que je passe le plus clair de mes journées avachi sur le canapé, si ce n’est à dormir. Dans ma bouche, il y a un goût aigre, un goût qui me fait grimacer et me donne la nausée.

     

    Je me redresse et fais basculer mes jambes en direction du sol. Le dos rond, encore couvert par ma couverture, je me passe les mains sur le visage. Mes cheveux sont gras et me collent à la peau. Ils me dégoûtent. J’aimerais pouvoir les couper, mais je n’ai plus assez d’argent pour me payer le coiffeur. Et puis… je n’ai pas la force de le faire moi-même. Le résultat aurait, de toute façon, été désastreux.

     

    J’habite un appartement misérable, aussi terne que poussiéreux. Il y flotte une odeur rance que je ne sens même plus, ce en dehors des quelques fois où le nécessité me pousse à sortir. À mon retour, j’hésite toujours avant d’ouvrir la porte, tant l’idée de retourner me cloîtrer dans cette prison infecte m’apparaît comme intolérable. Il faudrait que je lave. Ma vaisselle, mes vêtements, le sol. Que je songe à sortir les poubelles qui suintent dans la cuisine. De tout mon appartement, c’est le seul endroit que j’évite. Le seul où je ne me rends qu’avec appréhension et dont la porte est constamment close.

     

    Comment en suis-je arrivé là ?

     

    Il y a, sur ma table de chevet, un cadre avec une photo. L’homme et la femme qui s’y tiennent pourraient passer pour des amants tant ils semblent proches. À cette photographie, il manque un morceau. Sur le coin droit. Tout ce que l’on peut encore voir de la personne qui l’occupait est un bout d’épaule.

     

    Ces deux-là me sont précieux… ou plutôt m’étaient précieux. Depuis leur disparition, ma vie n’a plus beaucoup de sens.

     

    Je me lève et me dirige en direction de la salle de bain. Le plancher sous mes pieds est glacé. Dans un frisson, je replie mes bras atour de mon corps et pousse la porte entrebâillée de l’épaule.

     

    À l’intérieur, il fait sombre. Le store de l’unique fenêtre est encore tiré. Machinalement, j’actionne l’interrupteur près de moi. Une ampoule se met à grésiller et sa lueur révèle une petite pièce au carrelage crasseux. Sur la gauche, un lavabo.

     

    Je tire le rideau de la douche et pénètre dans la petite cabine. À peine y ai-je posé les pieds qu’un cafard bondit dans ma direction. D’une démarche affolée, il me passe entre les jambes et fuit par la porte laissée ouverte. Je ne lui accorde qu’une brève attention avant de refermer le rideau. Ça aussi, j’ai fini par m’y faire.

     

    L’eau coule sur ma tête, mes épaules et mon dos. Une douche froide qui me glace jusqu’aux os. Le mois dernier, mon propriétaire a eu la bonne idée de me couper l’eau chaude. Je peux au moins lui reconnaître ça, il n’est pas aussi méchant qu’on veut bien le dire. Il aurait pu, après tout, me couper l’eau tout court.

     

    Dans la cabine, il n’y plus ni gel douche, ni shampoing. Les cadavres de leurs bouteilles jonchent le sol depuis quelques jours. Je me passe donc sommairement la main sur le corps et, comme de toute façon je n’ai aucune envie de rester plus longtemps sous cette douche hivernale, je ressors sans pour autant me sentir plus propre.

     

    Du pied, je ramasse une vieille serviette qui traîne sur le sol et la fais voler en l’air. Je la rattrape entre mes mains et entreprends de me frictionner le corps avec. Mes cheveux dégoulinent et la serviette est trempée sans que je n’ai pu vraiment les sécher. Peut-être aurait-il été plus malin de les essorer avant ?

     

    Je la laisse tomber et l’enjambe pour me diriger vers le lavabo. Il y a longtemps que le miroir qui le surmonte a été brisé. Il n’en reste qu’un très petit morceau, suffisamment grand pour me permettre de me raser sans me faire beaucoup de mal, mais pas assez pour que je puisse vraiment y voir mon visage. C’est le seul miroir qu’il est possible de trouver dans tout mon appartement. Je me suis débarrassé de tous les autres pour ne plus être contraint d’affronter mon reflet. Vivre avec moi-même est suffisamment pénible comme ça.

     

    Autour du lavabo s’étalent un rasoir toujours à peu près neuf, une bombe de mousse à raser, un tube de dentifrice (Dont le bout est enroulé plusieurs fois sur lui-même.), ainsi qu’une brosse à dents aux poils écartés, mais encore capable de remplir son office. Comme chaque matin, je les fixe sans m’en saisir. Et comme chaque matin, je finis par leur tourner le dos et par quitter la salle de bain.

     

    Dans ma chambre, je ramasse les premiers vêtements qui croisent ma route et les enfile. Le t-shirt est tâché et sent mauvais, le pantalon n’est pas en meilleur état. Je renonce à trouver une paire de chaussettes assorties et me contente de celles que je tiens en mains. Elles sont noires et toutes dures sur les extrémités.

     

    C’est une pièce que je joue chaque jour. Unique acteur, les scènes s’enchaînent les unes après les autres, toujours avec la même fidélité, ce jusqu’au dernier acte. Le plus difficile d’entre tous, celui où il me faut gagner la cuisine.

     

    J’ignore pourquoi je m’oblige à subir cette épreuve encore et encore, alors qu’il me serait plus simple de stocker mes maigres provisions dans une autre partie de l’appartement. Car après tout, ce n’est pas comme si j’avais toujours des produits frais consommables.

     

    Aussi pourquoi suis-je incapable de m’en empêcher ?

     

    À deux mètres de la porte, l’odeur est déjà insoutenable. Elle me révulse l’estomac au point que je voudrais fuir, quitte à me passer de nourriture pour aujourd’hui.

     

    Comme si j’en avais le courage.

     

    Je bloque ma respiration et couvre mon nez avec le haut de mon t-shirt. Mais une fois dans la cuisine, l’odeur me frappe malgré mes précautions. Je m’empresse de refermer la porte derrière moi pour l’empêcher d’envahir le reste de mon appartement.

     

    Partout où mes yeux se posent, il y a des sacs. Des sacs en plastique, noirs et de tailles différentes. Ils sont là et se dressent face à moi comme autant d’individus d’une foule qui m’attendrait de pied ferme. Son odeur est si insoutenable, si oppressante, que je ne serais pas étonné qu’elle ait pris corps et qu’il soit devenu possible de la toucher. Un jus jaunâtre, marron, souille le sol.

     

    Et puis, il y a les mouches. Plus présentes ici que partout ailleurs dans mon appartement, elles se repaissent de mes ordures et prolifèrent en toute impunité. Assister à ce spectacle me pousserait presque à me réjouir de ma future expulsion. Au moins ce problème deviendra-t-il celui d’un autre.

     

    Une peu à l’écart, le frigidaire ronronne. Patient, malgré son ventre vide, il attend toujours que je commette l’erreur de l’ouvrir. Il est affamé et, à cause de cela, il a cessé d’être un simple objet serviable et docile, pour devenir un prédateur sournois. Alors, je ne m’en approche plus. Je le laisse agoniser lentement, avec l’espoir qu’il finira par mourir de faim.

     

    Dans un placard, je trouve un paquet de céréales entamé. Rien d’autre. À l’exception de quelques miettes, ses voisins sont vides. Tristement vides. Il va donc me falloir sortir, affronter la rue et ses passants. Leur imposer le spectacle pitoyable de ma personne. Pour un peu, je préférerais aller réclamer la charité à mes voisins. Mais non ! Si la chose arrivait aux oreilles de mon propriétaire, ce se serait une catastrophe.

     

    Dans le salon, je mange les céréales à même la boîte, assis sur l’un des accoudoirs usés de mon canapé. Peut-être mon dernier repas ici. Car qui sait si, une fois de retour, je ne trouverai pas mes affaires sur le pas de la porte ?

     



     

    3

     

    Un sac en plastique à la main, je sors tout juste de l’épicerie. À l’intérieur se trouve de quoi tenir quelques jours, voir une semaine, si je fais attention. Je ne me sens pas à mon aise et j’ai hâte de rentrer chez moi. Mais avant ça, j’ai une visite à rendre. Comme chaque année, qu’importe le temps, qu’importent mes obligations. Il m’est impossible de m’y soustraire.

     

    Bien que les températures soient particulièrement basses, la rue est noire de monde. Ça s’agglutine autour de moi, telle une masse anonyme qui me frôle et se retourne sur mon passage.

     

    Mes cheveux gras et mal peignés me tombent devant le visage. Je veux croire que c’est un bouclier derrière lequel rien ne peux m’atteindre. Ces regards qui se posent sur moi, je les devine plus que je ne les croise. Je me sens sale, minable, presque indigne de marcher aux côtés du genre humain. Écrasé par l’humiliation, j’avance le dos courbé.

     

    Une enfant s’arrête pour me regarder passer. Je ne peux m’empêcher de lever les yeux sur elle et je le regrette aussitôt. Son expression est glaciale et elle me toise, ses deux petits poings serrés autour des sangles de son sac à dos.

     

    Grise, elle est entièrement grise !

     

    Surpris, je recule et percute une passante. Je me retourne pour m’excuser, mais ce que je découvre me rend muet.

     

    Grise !

     

    La peur au ventre, je voudrais m’enfuir. Mais bien que l’idée s’impose à mon esprit, mes jambes, elles, menacent de fléchir. Stupéfait, je découvre cette masse grise qui évolue autour de moi. La foule est devenue monochrome. Elle me fixe, de ses dizaines yeux blancs, sans vie, où seul le dégoût brille.

     

    Elle se déplace comme au ralenti et les corps qui la composent ont commencé à s’écarter de mon passage. Petit à petit, ils se scindent en deux groupes. Au milieu, je suis seul.

     

    Si je peux éviter tout contact visuel, il m’est toutefois impossible d’ignorer leurs voix. Elles chuchotent, mauvaises, et profitent du silence soudain de la ville pour me cracher leur venin.

     

    « Menteur ! »

     

    « Lâche ! »

     

    « Traître ! »

     

    Je respire de plus en plus mal. La sueur me dégouline le long du dos, des tempes, partout… froide, désagréable. Je veux… non, je dois fuir ! Vite, avant de devenir fou.

     

    Je cherche à fendre le groupe de gauche, mais il se dresse tel un mur infranchissable. Je recule, fais volte-face, mais la chance ne m’y sourit pas davantage. Je suis encerclé. Seul contre tous, et conscient de ce qu’ils attendent de moi : que je continue ma route, la tête basse, et que je me soumette à leur jugement.

     

    Au bord de l’asphyxie, je me jette en direction du groupe de droite. Je pense m’y écraser, je m’attends même à ce que des mains se tendent pour me repousser, mais une brèche se forme. On s’écarte de mon chemin et je parviens à passer.

     

    Mais c’est un piège, une fausse délivrance. Car au bout de chemin m’attend quelqu’un. Quelqu’un que je voudrais éviter, quelqu’un que je cherche à fuir depuis longtemps, mais auquel je ne peux à présent plus échapper. Et ce quelqu’un…

     

    c’est moi !

     

    Là, dans la vitrine d’un commerce, je dois affronter mon reflet. Triste et grotesque. Mes joues sont creuses, mangées par une barbe hirsute, et mes yeux hagards. Avec mes vêtements sales et mes cheveux emmêlés, qui complètent un tableau déjà pathétique, j’ai l’air d’un fou.

     

    La honte s’empare de moi et je détourne le regard. C’est alors que je les remarque… mes bourreaux !

     

    Ils se dressent derrière mon dos. Des enfants, des adultes et des vieillards. Ils me lorgnent de leurs yeux immaculés, leurs doigts pointés dans ma direction.

     

    Ils connaissent mon crime.

     

    Je suis perdu !

     

    Un cri m’échappe et je tente de leur échapper. Dans ma frayeur, je bouscule des formes indistinctes. Des plaintes fusent. Je suffoque.

     

    Le bruit de freins qui hurlent. Quelque chose vient s’enrouler autour de moi et me tire avec force en arrière. Mes jambes cèdent et je m’écroule.

     

    — Nous mais vous êtes pas bien ! Vous voulez crever ou quoi ?

     

    Le monde qui m’entoure a retrouvé ses couleurs et le chant de la ville me parvient de nouveau. Celui des voitures, notamment. Au-dessus de moi, on murmure, mais je n’ai aucune réaction.

     

    Je comprends que j’ai échappé au pire. Un peu plus et je finissais sous les roues de cette automobile qui s’éloigne en faisant retentir son klaxon.

     

    Dans ma poitrine, mon cœur bat si fort qu’il menace d’exploser.

     

    Non, ça aurait été trop simple… le destin ne l’aurait jamais permis. Je le sais. Pas comme ça, pas de cette façon !

     



     

    4

     



     



     

    Nous sommes un mardi après-midi et le cimetière semble comme mort. Pas un murmure, pas un sanglot, pas même le crissement du gravier sous des semelles autres que les miennes. Les vivants ont abandonné leurs défunts. Tous… sauf moi. Car je suis là, fidèle au poste. Comme chaque année.

     

    Au-dessus de moi, le ciel gris commence à déverser ses étoiles glacées sur la ville. Les flocons s’écrasent dans mes cheveux et sur mes épaules. Je ne sens même plus mes mains tant celles-ci sont frigorifiées.

     

    Dans celle de gauche, mon sac de course, dans celle de droite, un bouquet de fleurs que je dépose sur la tombe où mes pas m’ont mené.

     

    Ils sont deux à occuper cette sépulture. Unis dans la vie, unis dans la mort. Pourtant, ils n’étaient même pas fiancés. Leur union n’était connue de personne, ou presque… j’étais de ces privilégiés.

     

    C’est un voisin qui les avait découverts, un matin, alors qu’il se rendait au travail. Passant devant la fenêtre de leur salon, dont ni les volets, pas plus que les rideaux, n’étaient fermés, il y avait machinalement jeté un coup d’œil, avant de s’arrêter. Car sous ses yeux, deux corps étaient étendus à même le sol.

     

    Pris d’un mauvais pressentiment, il avait frappé, et frappé encore, au carreau. Ses appels, toutefois, étaient restés sans réponses et, un peu plus tard, une ambulance arrivait sur les lieux.

     

    Suicide. Voilà ce qu’avaient annoncé les journaux de l’époque. Un double suicide au poison. Leur amour les y avait poussés. La crainte, certainement, d’être séparés par la mort de l’un ou par les aléas de la vie. L’amour éternel. Roméo et Juliette. Les clichés les plus usés y étaient passés, enflammant le grand public, le plus romantiques en tête.

     

    Quant à moi, je m’étais retrouvé seul… désespérément seul.

     

    Depuis, quatre années se sont écoulées et je continue de venir me recueillir sur leur tombe à chaque date de leur mort. Je sais pourtant que c’est stupide, tout comme j’ai conscience que cette tombe est vide. Pas de leurs corps, mais de leurs présences.

     

    Malgré tout, je suis incapable d’y renoncer…

     

    Je sens les larmes me piquer les yeux. Un sanglot m’échappe et je succombe à mon émotion. J’en ai besoin, tellement besoin. La culpabilité est devenue trop lourde pour moi.

     

    Qu’ils me pardonnent !

     



     

    5

     



     

    J’ignore comment je me suis retrouvé ici. Dans ce bar sombre, aussi sombre que mon esprit embrumé par l’alcool.

     

    Combien de verres ai-je bu ? Suffisamment, en tout cas, pour me livrer à la paralysie de l’ivresse. Je me sens lourd et maladroit. Dans ma main, un verre encore à moitié plein. Je ne suis même pas certain d’avoir de quoi régler mes consommations.

     

    Je fais glisser un doigt le long du verre. Sous l’agression, des gouttes de condensation fuient en direction de la table. Pas assez vite, toutefois. Une à une, je les écrase, puis me désintéresse de leur génocide.

     

    Quelle heure peut-il être ?

     

    La tête me tourne un peu. Autour de moi, les discussions deviennent indistinctes. Je repousse mon verre, croise les bras sur la table et y enfouis mon visage.

     

    Pourquoi suis-je venu ici ?

     

    Je ne me souviens de rien. Je me revois au cimetière, me vois essuyer mes larmes, et puis… quoi ?

     

    Ah… oui !

     

    Je revenais dans le monde des vivants quand j’ai aperçu cet établissement. Situé tout près du cimetière, il m’était impossible de le rater et… pour m’être révélé incapable de lui échapper, il fallait vraiment que j’ai été au plus mal.

     

    Quel imbécile !

     

    Sur la banquette que j’occupe, j’aperçois mon sac de courses. Je tends la main dans sa direction et le tire contre mon flan. J’ai si peur de l’oublier qu’il finit sur mes cuisses. Ainsi, quand je me lèverai, sa présence ne manquera pas de se rappeler à moi.

     

    La condensation a formé une petite flaque autour de mon verre. Je m’en saisis et décide de le terminer. Avec un peu de chance, on ne me verra pas partir. Il y a pas mal de monde et le patron n’a pas les yeux braqués sur moi. Je laisserai ce qu’il me reste de monnaie sur la table, histoire de donner le change. Le temps qu’il ait terminé de la compter, je serai déjà loin… en tout cas j’espère.

     

    Je porte mon verre à mes lèvres et engloutis son contenu. Une vive chaleur embrase ma gorge et menace de me couper la respiration. Dans une toux douloureuse, je le repose et plaque une main contre ma bouche. J’ai chaud, beaucoup trop chaud. Quelques larmes me montent aux yeux et je ne peux les retenir.

     

    Qu’est-ce que… ?

     

    Je remarque que les regards se sont tournés dans ma direction. Les habitués s’échangent des sourires. J’ai la tête qui tourne. Vite, beaucoup trop vite. J’ai l’impression d’avoir été entraîné de force sur des montagnes russes. Ma vision tangue. Un hoquet de douleur m’échappe.

     

    Non…

     

    Ma main s’est crispée contre ma gorge. C’est là que la douleur naît, de là qu’elle descend en direction de mon ventre, de mes entrailles, pour y liquéfier tout ce qui se trouve sur son passage. De la bave commence à me dégouliner le long du menton. Du poison… il y avait du poison dans mon verre et tous, ici, sont de mèche.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Dans ma précipitation pour me relever, je cogne la table et manque de la renverser. Le verre roule et tombe à terre, où il se brise.

     

    — Assassins ! Assassins !

     

    Les visages qui m’entourent n’ont plus rien d’humain. Ce sont ceux de démons qui ricanent avec mépris et se régalent de ma souffrance.

     

    « Qui est l’assassin ici ? »

     

    « Qui a offert ce poison ? »

     

    « Qui ? »

     

    « Coupable ! »

     

    Des griffes se tendent vers moi et tentent de me saisir. Je parviens à leur échapper, mais je trébuche et m’écroule aux pieds de mes tortionnaires. Des géants qui me fixent depuis des hauteurs incommensurables. Ils se moquent de moi et leurs yeux jaunes, mauvais, brillent dans les ténèbres qui les entourent.

     

    — Non… non… laissez-moi !

     

    Je me relève. D’autres griffes fondent dans ma direction. Je les repousse en hurlant. Sortir, il faut que je sorte d’ici, que je m’échappe, vite, avant qu’il ne soit trop tard.

     

    — Par pitié, non !

     

    Le monde chavire brutalement et je sens le poison envahir ma gorge. Il se déverse dans ma bouche, supplicie ma langue et se fraie un passage jusqu’à mes lèvres qui l’expulsent.

     

    Les bras repliés autour de mon ventre, je me cambre en avant, secoué de spasmes. La douleur est insoutenable. Je pleure, je gémis, et le poison continue de se répandre aux pieds des diables.

     

    Je sens que l’on me saisit. Deux puissantes paires de bras m’agrippent et me traînent derrière elles. Incapable de résister, hagard, je les laisse faire sans chercher à me débattre, me contentant d'implorer leur pitié entre deux sanglots. Mais ils ne m’écoutent pas. Personne ne m’écoute. Le Diable n’est pas clément et la miséricorde ne fait pas parti de ses habitudes. Je suis un pécheur, un damné, et il est temps pour moi de payer pour mes crimes.

     

    — Et qu’on ne te revoie plus dans le coin !

     

    Mes pieds décollent du sol et je m’écrase contre une surface dure et glacée. Mes yeux se ferment et je perds connaissance.

     

    Quand la raison m’est rendue, je me découvre étendu au milieu du trottoir, le corps recouvert d’une fine couche de neige. Sa morsure a déjà commencé à engourdir mes membres. En face, à moins de trois mètres, la devanture du bar.

     

    Ma tête et ma gorge me font souffrir. En tentant de me redresser, je porte une main à l’arrière de mon crâne et la ramène humide de sang.

     

    Au moins suis-je en vie…

     

    Bien que mes jambes soient encore faibles, je parviens à me remettre debout. Je remarque alors que mon épaule droite me fait un mal de chien. Avec une grimace, je prie pour que rien ne soit cassé.

     

    Mon regard revient à la devanture. Mon sac à provisions y est resté. J’hésite. Dois-je retourner récupérer mon bien ? Pas sûr que ce soit une bonne idée. On risquerait de me passer à tabac, mais aussi de me réclamer ce que je dois pour mes consommations. Une inspection rapide de mes poches m’apprend que l’on m’a dépouillé de toute ma monnaie. Je continue toutefois de penser que je n’avais pas assez sur moi pour régler l’intégralité de ma note.

     

    Non, mieux vaut en rester là… en aucune façon je ne désire savoir ce qu’ils réservent aux mauvais payeurs. Ce petit vol plané m’a amplement suffi.

     



     

    6

     



     

    Mon appartement ne m’a jamais semblé plus vide, ni plus triste, qu’en cette nuit. L’odeur y est épouvantable. Elle m’a accueilli depuis le couloir. Je comprends mieux, à présent, pourquoi les voisins s’en sont plaints, mais aussi pourquoi tous ceux qui passent devant ma porte ne peuvent s’empêcher de gémir ou de m’insulter.

     

    Le seuil passé, je me suis débarrassé de mes vêtements souillés de bile, mais je n’ai pas eu le courage de prendre une douche. Je me suis donc couché ainsi, avec pour tout pyjama un caleçon qui a vu des jours meilleurs et, pour seule compagnie, le tic-tac de mon horloge murale.

     

    Sa cadence emplit mes oreilles et résonne sous mon crâne. C’est comme si j’avais une cloche à la place du cerveau. Une cloche qui ne cesserait de tinter et de rebondir contre ma boîte crânienne. La douleur est infernale et m’empêche de trouver le sommeil.

     

    Un faible rayon de lune éclaire la photo sur ma table de chevet. Je les vois, tous les deux. Mes chers, très chers amis. Dans leur sourire, seul le bonheur est visible. Ils étaient si jeunes.

     

    Moi aussi.

     

    Depuis combien de temps n’ai-je pas ri ? Depuis combien de temps mon visage ne s'est-il pas éclairée d'une expression aussi radieuse que la leur ? Beaucoup trop. Après leur mort, le monde est devenu un mauvais film en noir et blanc. Plus rien ne m’y rattache et, pourtant… pourtant, je suis toujours là, incapable de le quitter.

     

    Pourquoi ?

     

    Le tic-tac continue de faire vibrer la cloche sous mon crâne. Les secondes finissent par devenir des minutes. Longues et insoutenables, pendant lesquelles je me contente de les fixer. Eux. Ces gens qui ont emporté ma joie, comme ma raison de vivre.

     

    Je suis le seul responsable.

     

    Même après tout ce temps, je sais que cette chose m’attend toujours là-bas. Les années n’y auront rien changé. Ils y auront veillé. Leur repos dépend de ma décision. Le mien également. Mais je suis trop lâche. Pourquoi a-t-il fallu que ça se passe ainsi ?

     

    Pauvre minable !

     

    Vais-je encore laisser passer cette occasion ? Cette année aussi, vais-je me défiler ? Fuir mes responsabilités ? Et tout ça pourquoi ? Pour continuer cette existence de parasite. Cette vie méprisable qui, bientôt, ne connaîtra plus que la rue et la misère la plus noire.

     

    Je me dégoûte.

     

    Les minutes défilent et il ne me reste plus qu’une heure. Une seule petite heure pour me décider. Suis-je encore capable de réparer mes erreurs ?

     

    Le suis-je vraiment ?

     

    Je me tourne sur le flanc, en direction de ma fenêtre dont le store n’est qu’à moitié tiré. À l’extérieur, la neige continue de tomber. Doucement, tout doucement, elle nous envahit. Exactement comme cette nuit-là. Cette nuit fatidique. Cette nuit…

     

    Cette nuit où je les ai abandonnés.

     



     

    7

     



     

    À ma montre, les aiguilles indiquent moins le quart. Il ne me reste plus beaucoup de temps.

     

    Un manteau sur les épaules, je me tiens face à cette maison que j’ai trop bien connue. Chaque année, je viens la contempler. Sa porte close, ses fenêtres barricadées. Le même décor, la même scène. Qui pourrait imaginer, aujourd’hui, que cet endroit fut le cadre d’un bonheur parfait… ou presque ?

     

    Devant mon visage, ma respiration s’est matérialisée en une fumée blanche, épaisse, qui s’élève à l’assaut du ciel. Par quel miracle suis-je parvenu jusqu’ici ? Malgré la faim, malgré la douleur, malgré le froid qui me fait claquer des dents, je n’ai pas dévié une seule fois de ma route. J’ai peur de ce qui m’attend demain, au réveil…

     

    Mais y aura-t-il seulement un lendemain pour moi ?

     

    Dans ma poche gauche, mes doigts jouent avec un objet long et fin. Une clef. Celle que j’utilisais pour fuir le lieu du drame quelques années plus tôt.

     

    A cet instant, je suis persuadé de les entendre. Leurs voix me parviennent, étouffées, lointaines, mais parfaitement perceptibles. Elles m’invitent à les rejoindre. À pénétrer ce lieu maudit que je me suis évertué à fuir.

     

    Vais-je encore me défiler ?

     

    Moins dix.

     

    Le temps file, impitoyable. Il n’a que faire de mes tourments. Il ne ressent rien et, du reste, il n’est pas là pour ça. Son seul et unique but est de s’assurer que le monde continue de tourner. Avec ou sans moi…

     

    Je l’envie presque.

     

    Que dois-je faire ? Partir ? Entrer ? En finir une bonne fois pour toutes ? Je ne sais pas… et plus j’hésite, plus un vieil instinct primaire s’empare de ma raison.

     

    Survivre !

     

    L’espace d’un instant, je tourne le dos à l’habitation. Mais je ne vais pas très loin. Tout juste quelques pas. Non ! Non, je ne peux pas… il faut que ça cesse. Ici et ce soir. Pour toujours. Le moment est venu pour moi d’honorer ma promesse. D’arrêter de fuir. Je n’ai pas le choix. Je n’ai plus le choix.

     

    Je reviens sur mes pas et, cette fois, je me dirige droit vers la porte d’entrée.

     

    Allez, du courage !

     

    À l’intérieur, il fait sombre. Tout est à l’abandon. De la poussière recouvre chaque centimètre. Elle s’élève en nuage de particules à chacun de mes pas. Un univers terne qui sent le renfermé.

     

    C’est comme si je ne l’avais jamais quitté. Je me souviens de tout, de l’emplacement de chaque pièce, de chaque meuble. De nos moments de joie, comme de nos peines. Des souvenirs douloureux que j’ai trop longtemps étouffés. Leur compagnie me remplit d’une douce nostalgie.

     

    Le salon… l’entrée est située un peu plus loin. Sur la gauche. Le canapé et les fauteuils ont subi les attaques de nuisibles. Je baisse les yeux. C’est ici qu’ils se sont écroulés. Bien que les planches condamnant les fenêtres laissent difficilement passer la lumière des réverbères, j’y vois suffisamment. Devant moi, il y a un large tapis, lui aussi en piteux état. C’est dessus qu’on les a retrouvés. Dessus qu’ils se sont donné la mort.

     

    Je me dirige vers le fauteuil le plus près et m’y installe. Oui, ils étaient là… assis face à moi… et moi… moi, je me tenais exactement là où je suis.

     

    Un souffle d’air me fait frissonner. La seconde d’après, ils sont là. Debout, devant moi. Deux formes blanchâtres et vaguement transparentes qui me sourient. Leurs lèvres restent closes, mais ils n’ont plus besoin d’elles pour s’exprimer. Leurs voix s’immiscent en moi, chaleureuses, aimantes. Je me sens bien.

     

    Tout ce temps, ils m’ont attendu. Année après année, ils ont espéré mon retour. Ma vie est liée à la leur et, sans moi, impossible pour eux de quitter cette terre.

     

    Car ce que les médias ignorent, c’est qu’ils n’étaient pas les seuls à devoir mourir. Il y aurait dû y avoir un troisième suicide. Le mien. Non seulement nous nous aimions d’un amour incompréhensible pour notre société, mais l’idée que l’un de nous puisse partir avant les autres nous était intolérable. Nous voulions rester unis, à jamais…

     

    Je fus le seul à reculer. Le seul qui, alors que nous portions d’un même mouvement le poison à nos lèvres, refusa la mort. Je voulais vivre. Vivre ! Et cette seule seconde d’hésitation devait bouleverser toute mon existence. Quand je baissais les yeux sur mes amis, ils étaient déjà morts. Moi pas… et la peur s’était emparée de moi.

     

    Étaient-ils vraiment réunis ? Y avait-il réellement quelque chose après la mort ? Et si rien ne m’attendait ? Si je ne les retrouvais jamais ? Ma peur s’était transformée en panique et je m’étais échappé par la porte de derrière.

     

    La lâcheté avait secondé ma fuite. La honte, elle, ne devait me frapper que bien plus tard. Et avec elle, la déchéance.

     

    Moins cinq.

     

    Elle s’approche de moi et son sourire continue d’étirer ses jolies lèvres pleines. Je sens sa main glacée se poser sur mon épaule. Celle encore intacte.

     

    Lui a pris place dans le canapé qui me fait face. Il me fixe sans ciller et a un mouvement du menton dans ma direction. Je baisse les yeux sur la petite table ronde qui se trouve près de mon coude gauche. Une fiole s’y dresse.

     

    Contrairement au reste de la pièce, elle semble neuve. La poussière en est totalement absente. À mon tour, j’ai un sourire. Ils en ont pris soin… jamais ils n’ont douté de moi !

     

    — Vous m’avez manqué.

     

    Mes doigts se saisissent du flacon et le débouchent. À l’intérieur, un liquide à l’odeur étrange tangue doucement. Mon sourire se fait plus tendre.

     

    Bientôt, nous serons réunis…

    Erwin Doe ~ 2013

     

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