•  

    Courage, Elena !

     

    1

    En arrivant à la Shinra ce matin-là, Elena trouva Reno et Rude à leurs bureaux. Ce qui était déjà une anomalie en soi. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle était généralement la première à arriver sur les lieux – ce en dehors de Tseng, mais l’homme occupant une autre pièce que la leur, ça ne comptait pas. Rude arrivait bon deuxième, ni trop en avance, ni trop en retard, tandis que Reno était un retardataire récidiviste. Tout juste s’il se donnait encore la peine d’inventer des excuses, toutes forcément plus bidons les unes que les autres – la vérité étant qu’il avait simplement un mal fou à se lever le matin.

    Rien d’étonnant, quand on connaissait son hygiène de vie !

    Son regard rivé sur ses collègues – dont le sérieux un peu trop soudain ne lui disait rien qui vaille –, Elena n’avait toujours franchi le seuil de la pièce.

    Les deux hommes avaient rapproché leurs bureaux – comme ils avaient l’habitude de le faire quand ils voulaient discuter entre eux sans avoir à hausser le ton, et donc courir le risque d’être entendus par des gêneurs (Elle, en l’occurrence). Le dos voûté sur un amas de petits bouts de papiers, Reno semblait les passer en revue. Rude se massait le menton d’un air vaguement songeur. Ni l’un ni l’autre n’avait encore remarqué sa présence.

    — Je peux savoir ce que vous faites là ?

    Après un sursaut, les deux hommes avaient, pour l’un, levé les yeux par-dessus ses lunettes, pour l’autre, s’était retourné en s’avachissant sur son tas de feuilles – comme un magouilleur pris en fraude et qui cherche à dissimuler le fruit de ses mauvaises actions.

    — On bosse, ça se voit pas ? lui répondit le roux, d’un ton inamical.

    Puis, avant qu’elle ne puisse répondre, il eut un geste impatient de la main :

    — T’es gentille, tu nous fous la paix !

    Et comme pour appuyer ses propos, Rude découvrit les dents et laissa échapper un grognement destiné à lui signifier qu’elle ferait mieux d’obéir.

    Là-dessus, ils recommencèrent à conspirer entre eux à voix basse.

    De plus en plus agacée, mais aussi intriguée, par leur comportement, Elena se mordit la lèvre. Elle en était encore à se demander comment en apprendre davantage, quand elle remarqua la présence de Tseng à ses côtés. Elle en fut si troublée qu’elle eut un brusque mouvement de recul. Ses joues se mettant à la picoter, elle vit son supérieur lui jeter un regard en coin. Puis, sans faire davantage attention à elle, il tapa dans ses mains.

    — Vous deux ! lança-t-il à l’intention de Rude et Reno. On a du travail pour vous : un mécontent écologiste du secteur quatre qui ferait un peu trop de bruit. Je crois qu’il serait bon de lui rappeler que notre patience à des limites.

    À ces paroles, Elena sentit son estomac se nouer. Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait rejoint la Shinra et, encore une fois, il semblait qu’elle allait être mise sur la touche.

    Au fond, elle savait qu’elle aurait déjà dû en discuter avec son supérieur. Intégrer les Turks et être tenue à l’écart de leurs activités sur le terrain, ce n’était décidément pas normal. Seulement, chaque fois qu’elle tentait d’aborder le sujet avec Tseng, c’était comme si une parfaite idiote prenait possession de sa personne. Elle pouvait à peu près tenir des conversations banales en sa compagnie, mais quand il fallait aborder des sujets plus sérieux… des sujets qui nécessitaient de se retrouver en tête-à-tête, alors, elle n’était plus bonne qu’à débiter des âneries. Difficile, dans ces conditions, de paraître crédible et d’espérer défendre sa cause !

    Comme Reno et Rude s’étaient levés – le roux enfouissant avec vivacité les morceaux de papiers dans ses poches, tandis que son comparse pliait soigneusement quelques feuilles couvertes d’une écriture manuscrite –, la jeune femme sentit un regain de courage la submerger et inspira longuement. C’était trop bête ! Une mission toute simple comme celle-là, elle se sentait autant capable que ses collègues pour s’en charger !

    Décidée, elle tourna la tête vers son supérieur… qui, aussi vif et silencieux qu’un fantôme, avait déjà disparu. Le petit discours qu’elle s’apprêtait à débiter mourut dans sa gorge et elle sentit son humeur s’assombrir.

    Sans un mot, Rude et Reno passèrent devant elle. Elle leur adressa un regard morne, avant d’aviser l’étiquette à ses pieds. L’une de celles dont le roux avait gavé ses poches. Sa curiosité revenant la titiller, elle se baissa pour la ramasser. La déception s’imprima sur ses traits.

    Une série de chiffres et de lettres – qui ne lui disaient rien –, assortis d’un tampon.

    Qu’était-elle censée comprendre à ce charabia ?


    2

    — Il faut que tu te secoues ! Tu n’es tout de même pas rentrée chez les Turks pour faire la potiche, non ?

    Le miroir lui renvoyait le reflet d’une blonde aux sourcils froncés, à la peau rendue maladive par l’éclairage plus que douteux de sa petite salle de bain.

    Une brosse à dents en main, qu’elle serrait entre ses doigts, elle soutint son regard un moment, avant de soupirer et de fléchir la nuque.

    La journée lui avait paru longue, et même interminable, sans la présence de ses deux collègues. Elle était encore assez peu familière de l’entreprise et n’y avait que quelques vagues connaissances, dont les discussions se résumaient le plus souvent à des familiarités sans intérêt. En bref, pas le genre de personne avec qui espérer passer le temps !

    Alors, elle avait vivoté, attendant que quelque chose se produise, supportant la conversation ennuyeuse d’un type d’elle ne savait plus trop quel département, avant de finalement de regagner son bureau.

    Et Tseng qui ne s’était pas montré de la matinée, ni même de l’après-midi…

    Son expression ayant perdu toute sa combativité, elle redressa la tête et entreprit de se brosser les dents.

    Elle ne pouvait décemment pas accepter d’être tenue à l’écart sous prétexte qu’elle était une nouvelle. Rentrer chez les Turks avait nécessité qu’elle fasse ses preuves. Son supérieur, comme ses collègues, savaient donc qu’elle était compétente.

    Sa mâchoire se refermant sur sa brosse à dents, une lueur déterminée revint illuminer son regard.

    Demain, elle aurait une discussion à ce sujet avec Tseng. Il devait comprendre qu’elle ne pouvait accepter cette situation plus longtemps !


    3

    La voix de son supérieur se faisait entendre dans le couloir. La porte de son bureau était ouverte de moitié et elle pouvait le voir, assis, le dos droit, un combiné sans fil vissé à l’oreille.

    Nerveuse, la jeune femme l’épiait en se rongeant les ongles. Bientôt dix minutes qu’elle était là sans parvenir à trouver le courage de le déranger. Au moins lui faire savoir qu’elle avait besoin de lui parler… ce serait déjà un bon début. Mais non, rien à faire, elle ne parvenait pas à se décider et la chose n’arrangeait en rien son estime personnelle.

    Pourquoi fallait-il qu’il l’intimide autant ? Dans sa poitrine, son cœur s’emballa et elle se mordit le pouce.

    Allez, ma fille, un petit effort… ce n’est pas si compliqué !

    Elle prenait une longue inspiration et s’apprêtait à faire un pas vers sa cible, quand un rire, aussi bruyant qu’exaspérant, s’éleva. Elle tourna les yeux dans sa direction et vit que Rude et Reno approchaient. Le roux envoya plusieurs claques dans le dos de son comparse, babillant pour deux. Comme souvent, Elena se demanda par quel miracle des types aussi différents pouvaient être aussi proches.

    L’avisant, Reno leva une main et lança :

    — Regardez qui voilà !

    Le pas en avant qu’Elena s’était apprêtée à commettre, se transforma en deux à reculons. Comme ses collègues s’arrêtaient à sa hauteur, elle questionna :

    — Comment ça s’est passé hier ?

    Reno eut un large sourire, tandis que Rude levait le pouce.

    — Nickel ! L’a suffit que l’ami Rude fronce un peu les sourcils pour que l’autre se mette à faire dans son froc. Avec le discours qu’on lui a tenu, on risque plus d’entendre parler de lui !

    L’un comme l’autre en semblaient particulièrement fier. Même Rude s’était permis un petit sourire en coin. Elena eut un froncement de sourcils.

    — Attendez un peu ! Qu’est-ce qui vous a demandé tant de temps, alors ? Le type a été difficile à trouver ?

    Ses collègues s’adressèrent un regard, avant que le roux n’enfonce les mains dans ses poches.

    — T’occupes ! Et si Tseng t’interroge, t’auras qu’à dire que t’en sais rien.

    Comprenant qu’ils avaient encore profité d’un ordre de mission pour aller glander le reste de la journée, elle allait s’en exaspérer quand elle entendit Tseng prendre congé de son interlocuteur. Vivement, elle revint à lui et mena instinctivement son pouce à ses lèvres. C’était le moment idéal ! Il lui suffirait juste de pousser la porte… trois pas… peut-être quatre.

    Comme elle se rognait l’ongle, toute son attention dirigée en direction de sa cible, elle ne vit pas le sourire que Reno adressa à Rude. Et quand celui-ci vint lui passer un bras autour des épaules, elle sursauta.

    Elle ouvrit la bouche pour lui demander ce qu’il lui prenait, mais le roux, tout en se curant l’oreille, la devança :

    — T’sais, ça fait un petit moment qu’on t’observe. On peut pas dire que tu sois très douée avec les mecs, hein ?

    Avant qu’elle ne puisse répondre, Rude lui passa une main sous le bras.

    — On va te filer un coup de pouce.

    — Attendez ! Qu’est-ce que vous… ?

    Elle n’avait pas terminé sa phrase qu’elle se sentait violemment poussée en avant. Dans une petite exclamation, son épaule rencontra la porte du bureau de Tseng et elle se retrouva dans son champ de vision. Ce dernier leva très faiblement les sourcils, comme si son arrivée brutale ne méritait pas de réaction plus marquée que celle-ci.

    — Oui, Elena ?

    En panique, cette dernière eut un mouvement de recul. Dans le couloir, Reno et Rude avaient déjà pris la poudre d’escampette.

    De plus en plus nerveuse, elle revint à son supérieur, qui la fixait toujours. Elle déglutit puis, avec un sourire maladroit, dit :

    — Oh je… rien… je me demandais seulement si… (Une idée venant lui frapper l’esprit, elle leva un doigt et redressa le dos.) Du café ! C’est ça ! J’allais me prendre du café et je me demandais si vous en vouliez ?

    L’expression de Tseng se détériora à peine. En tout cas pas assez pour qu’elle puisse deviner les sentiments qui le traversèrent à ce moment précis. Il avait d’ailleurs retrouvé toute sa maîtrise quand il répondit :

    — Eh bien… c’est aimable à toi, mais j’ai déjà tout ce qu’il me faut.

    Et disant cela, il lui désigna la cafetière à moitié pleine qui se dessinait à l’angle de son bureau…


    4

    — Idiote, idiote, idiote, pauvre idiote !

    Des deux mains, Elena se grattait les cheveux. Comment pouvait-on être aussi empotée ?!

    Enfermée dans un cabinet, assise sur l’abattant de toilette, la jeune femme se remémorait, non sans honte, sa fuite. Elle avait rigolé bêtement, sorti elle ne savait quelle banalité, s’était cognée à l’encadrement de la porte, avant de prendre ses jambes à son cou. Si après ça, Tseng ne la jugeait pas totalement déséquilibrée, elle aurait une sacrée chance.

    Les joues encore en feu, elle redressa le dos. Son crâne vint cogner contre le mur derrière elle. Dans son malheur, elle s’estimait toutefois heureuse que Reno et Rude ne soient pas restés pour assister à sa débâcle. La dernière chose dont elle avait besoin, c’était de subir leurs moqueries.

    Un reniflement lui échappa. Elle ne pouvait tout de même pas rester sur cet échec. Il fallait qu’elle essaye à nouveau… au moins encore une fois. Et si elle échouait, il ne lui resterait plus qu’à se résigner à son sort… ou à tenter d’avoir cette conversation avec Tseng au téléphone. Le connaissant, il exigerait de lui parler en face à face mais… dans le cas contraire, elle était certaine de parvenir à conserver ses moyens si elle n’avait pas à affronter son regard.

    Oui, elle ne devait pas se laisser abattre. Elle était dans son droit le plus strict et n’avait rien à craindre de son supérieur. C’était un homme intelligent, il ne faisait donc aucune doute qu’il comprendrait le bien fondé de sa réclamation.

    Sa combativité revenue, elle se redressait afin de quitter sa retraite, quand la porte des toilettes s’ouvrit. Deux voix féminines lui parvinrent, ponctuées de rires brefs. Le son de talons sur le carrelage. Sa main s’arrêta à hauteur de la poignée, quand l’une des nouvelles venues laissa tomber :

    — Et devine qui est encore revenu à la charge ? Décidément, Reno est du genre têtu.

    Elena dressa l’oreille. Une conquête de son collègue, visiblement… une de plus. À croire qu’il les collectionnait.

    — Tu vas te laisser tenter cette fois ? questionna l’autre femme.

    L’un des robinets venait d’être ouvert. Un petit gloussement se fit entendre.

    — Peut-être… pourquoi pas ? Ce n’est pas qu’il me déplait, mais je sais bien comment ça se termine avec ce genre de type.

    — Prends-le comme un passe-temps. Il n’y a pas de mal à se faire du bien, non ?

    — C’est vrai. Mais honnêtement, j’aurais préféré attirer le grand brun, là… tu vois de qui je veux parler ?

    — Un Turk ? Tseng, peut-être ?

    Un claquement de doigts, puis :

    — C’est ça, Tseng ! Beau gosse et haut placé. Ça, ça aurait été du gros lot !

    Les femmes se mirent à rire à l’unisson. Elena avait à présent collé son oreille contre le battant et fronçait les sourcils.

    Entendre parler de son supérieur comme d’un trophée la mettait en rage.

    — En parlant de Turks, reprit la première femme. Ils ont une petite nouvelle dans leurs rangs…

    On ferma le robinet.

    — Je l’ai croisée une ou deux fois. Une blonde, c’est ça ? Petite, qui s’habille comme un homme.

    — Toi aussi tu as remarqué ? Je veux bien qu’ils aient du travail de terrain… mais tout de même, à quoi ça rime de porter un costume le reste du temps ? Ça ne la met franchement pas en valeur !

    — Ça devrait te rassurer, non ? Pas de risque qu’elle intéresse son supérieur avec une allure pareille.

    — Vu comme ça !

    Elles se remirent à rire. Outrée, et les joues de nouveau en feu, Elena sortit brusquement de sa cachette pour jeter un regard incendiaire aux deux femmes. Celles-ci s’étranglèrent et l’une d’elle eut un mouvement de recul si brusque qu’elle en lâcha son tube de rouge à lèvres, qui alla rouler sous les éviers.

    Non sans précipitation, elles quittèrent les lieux, sans doute peu désireuses d’assumer les conséquences de leurs bavardages. Les lèvres pincées, Elena les suivit des yeux.

    Si ces bécasses se permettaient de se moquer d’elle à cause de ses vêtements, elle n’imaginait même pas ce que l’on pourrait raconter si l’on savait qu’elle était tenue à l’écart. Pas question de se laisser faire plus longtemps. Il en allait de son honneur de Turk !


    5

    — Chef !

    Tseng releva les yeux du dossier qu’il était en train de consulter. Un sillon de mauvais augure creusait son front, qui disparut en la reconnaissant.

    — Oui, Elena ?

    Toute tendue et ruisselante de sueur, la jeune femme dû se faire violence pour ne pas battre en retraite. De fait, elle avait l’air parfaitement mal à l’aise, plantée comme un piquet devant le bureau de son supérieur. Ses sourcils froncés lui donnaient une expression farouche.

    — Il faut que je vous dise quelque chose… !

    Et comme il ne disait rien, se contentant de la fixer avec cette tranquillité froide qui lui était familière, la malheureuse sentit sa détermination fondre. Son visage s’empourpra et elle dut détourner les yeux.

    — C’est à propos de mon travail ici…

    Allons, du courage ! De quoi est-ce que tu as peur exactement ? Au moins, s’il a une bonne raison de te laisser à l’écart, ce sera l’occasion de l’entendre. Calme-toi, respire, et lance-toi !

    Après une longue inspiration, la jeune femme revint à son interlocuteur. Mais alors que leurs regards se croisaient de nouveau, un frisson lui remonta le long du dos et son cerveau sembla se déconnecter. Impossible d’aligner un mot de plus. Elle ouvrit et ferma la bouche. Bafouilla quelque chose d’inintelligible. Puis sa conscience, partagée entre la panique et l’exaspération, décida qu’elle en avait assez fait comme ça et prit l’initiative de sauver les meubles à sa place.

    Ce fut pourquoi elle se retrouva soudain à sourire et à déclarer :

    — Je voulais que vous sachiez que c’est un grand honneur pour moi de travailler pour les Turks. Et j’espère me montrer digne de la confiance que vous m’avez accordé en voulant bien m’inclure dans votre service.

    C’était dit avec tant de passion qu’elle en était transfigurée. Tseng cilla, mais ce fut tout ce qu’il lui laissa entrevoir de ses émotions. Impossible de savoir si elle venait encore de passer pour une parfaite idiote, d’autant que ce fut d’un ton tout à fait neutre qu’il déclara :

    — Dans ce cas, j’espère que tu continueras à faire preuve de sérieux dans ton travail. (Puis, refermant le dossier qu’il avait devant lui :) Pas comme ces deux-là.

    Le regard luisant, Elena répondit :

    — Bien sûr ! Vous pouvez compter sur moi !


    6

    Avachie sur son bureau, le visage disparaissant entre ses bras, la jeune femme était l’image même de la défaite.

    Dans la pièce, elle pouvait entendre Reno se lamenter, au moins aussi déprimée qu’elle.

    — Partout, j’te dis… on a regardé partout… c’est pas possible, mais qu’est-ce qu’on a bien pu en foutre ?!

    Face à lui, Rude avait croisé les bras. Pour un inconnu, son expression aurait semblé intimidante, sinon hostile. En vérité, il était simplement en grande réflexion.

    — Les femmes de ménage…

    — Ça ou on l’a perdu en chemin. S’asseoir sur tout ce fric… putain ! C’est pas vrai !

    Elena avait redressé le cou pour les observer. Elle vit le roux se cogner la tête contre le rebord de son bureau, tout en continuant de gémir. Rude avait pris un air encore plus inquiétant qui, cette fois, traduisait clairement sa frustration.

    D’une main, la jeune femme se massa la nuque. Puis elle ouvrit l’un des tiroirs de son bureau, avant de se lever.

    — Au fait… j’ai trouvé ça hier.

    Les deux hommes tournèrent les yeux dans sa direction et ceux du roux s’agrandirent en découvrant le morceau de papier qu’elle leur tendait. Il le lui arracha dans une exclamation, avant de se mettre à trépigner.

    — C’est lui ! Je rêve pas, hein ? Tu vois bien comme moi ?!

    Là-dessus, il le planta devant le nez de son collègue, qui l’inspecta un moment, avant d’opiner gravement du chef. Reno leva alors les poings au ciel et laissa échapper un cri de victoire. La seconde d’après, il bondissait sur ses pieds et disait :

    — Alors toi ! Toi, toi, toi ! T’es une championne ! Merde, sans toi, on pouvait dire adieu au pognon !

    — Ça vaut vraiment de l’argent, ce machin ?

    — Eh ? Tu l’entends ? Si ça vaut quelque chose ? La pauvre, on voit bien qu’elle sait pas ce que ça rapporte un ticket gagnant, dans un combat de Chocobos ! Personne n’aurait parié que ce p'tit là serait encore en vie pour se faire le dernier monstre !

    — Un combat de… ? Attendez un peu, c’est interdit par la loi de…

    Mais avant qu’elle ne puisse terminer sa phrase le roux la saisissait par les épaules et lui collait un baisé bruyant sur le front.

    — On te doit une fière chandelle. Sûr, on t’invite au resto dès qu’on a touché notre fric !

    L’instant d’après, lui et Rude disparaissaient dans le couloir. Les bavardages enjoués du roux accompagnèrent leur départ. Restée seule, Elena mena deux doigts à son front, avant de hausser les épaules et de laisser retomber sa main. Bah ! Après tout…

    Découvrant son poignet, elle consulta sa montre. Sa journée de travail venait de se terminer et la suivante ne s’annonçait pas plus stimulante. Peut-être même encore plus ennuyeuse.

    Avec un soupir, elle retournait à son bureau avec l’idée de rassembler ses affaires, quand Tseng passa le pas de la porte. Son cœur manqua un battement, tandis qu’il faisait le tour de la pièce du regard.

    — Rude et Reno sont déjà rentrés ?

    — Ils sont partis il n’y a pas deux minutes.

    — Dommage… j’espérais qu’ils pourraient nous accompagner.

    Puis, comme Elena le regardait sans comprendre, il ajouta :

    — Est-ce que tu as le temps de prendre un verre ? J’aimerais discuter avec toi de ta première mission.

    Écarquillant les yeux, la jeune femme sentit une douce chaleur se répandre dans tout son corps. Les nuages qui menaçaient d’obscurcir sa soirée se dissipèrent et ce fut avec un peu trop de vigueur qu’elle répondit :

    — Avec plaisir !

    Erwin Doe ~ 2016

     


    votre commentaire
  • 11/02/2016

    Un peu de nouvelles, depuis le temps.

    Pour commencer, j'ai terminé la troisième nouvelle de Pendant ce temps, sur Gaïa. Il faut encore que je la relise, mais elle devrait bientôt apparaître dans le coin. Niveau taille, elle sera déjà un peu plus épaisse que les deux précédentes.

    Avec ça, j'ai terminé la réécriture de l'épisode 6 d'Un long voyage. Au final, il passe de 11 parties à 12 et... avec un peu de chance, il ne devrait pas y avoir de retard dans les publications. (Mais bon, je me connais... !)

    Et puis, j'ai repris Le grand monsieur du bois d'à côté. Cette version finale va me demander un peu plus de temps que prévu, je pense. Au final, je vais changer la narration, pour qu'elle soit similaire à celle du dernier épisode (Présent +  narrateur davantage présent). Je ne sais pas encore trop quand j'en aurai terminé avec elle... dans le courant de l'année c'est sûr, mais quand... !

    Je ne sais d'ailleurs pas si je retaperai tous les épisodes en une fois... sans doute plutôt faire trois par trois... histoire d'attaquer autre chose entre deux.

    En tout cas, que ce soit après le Grand monsieur ou pendant, le prochain projet que j'attaquerai sera la réécriture de Comme le rouge à lèvres de mamans.

     

     

     


    votre commentaire
  • 19/01/2016

    Deuxième partie de l'épisode 6 d'Un long voyage postée, une nouvelle année qui commence, un nouveau projet quasiment achevé... et pas mal de trucs à dire.

    A partir du mois prochain, je pense attaquer le 3ème (Et dernier) jet de Comme le rouge à lèvres de mamans. Un roman gothique dont j'avais déjà parlé quelque part... il devrait remplacer Le grand monsieur du bois d'à côté, même si je ne suis pas encore certain de savoir quand je pourrai commencer à le proposer ici. En milieu d'année, j'espère... mais c'est un beau bébé (Un peu plus de 130.000 mots il me semble), donc...

    Ensuite, j'hésite. Parce qu'encore une fois, j'ai un peu tout laissé en plan pour me consacrer à autre chose. C'est un problème que j'ai envie de régler cette année. Ne me concentrer que sur une histoire et la terminer.

    J'ai un projet de Fanfiction sur l'univers de Zelda qui, logiquement, devrait apparaître en fin d'année, sinon l'année prochaine... je pense... j'espère... je crois ! The Legend of Zelda - L'ombre du héros sera une aventure originale. Elle ne prendra place dans aucun des jeux déjà sortis, ni, sans doute, dans la chronologie officielle de la série. Ça faisait un moment que je voulais écrire un texte sur cette série de jeux vidéo, que j'adore mais d'une force, sans n'avoir jamais vraiment trouvé d'idées. L'ombre du héros s'inspirera (Et réutilisera certaines idées et éléments) des jeux Ocarina of Time et Twilight Princess, ce qui donne déjà un aperçu de son ton. Le premier jet est presque achevé... j'ai eu un gros craquage lors de son dernier épisode, et j'ai dû mettre ce projet de côté. Mais grosso-modo, il ne me reste qu'une dizaines de scènes à écrire.

    Le premier jet avoisinera sans doute les 100.000 mots et le projet se découpera en neuf épisodes. Je pense que le second jet va être... compliqué sur certains points. J'attends la relecture avec une certaine appréhension, j'avoue.

    Ensuite... qu'est-ce que j'ai de prévu ? J'ai toujours Acier (Mis de côté lui aussi, honte à moi ) et Si telle est la volonté de Dieu, sans parler d’innombrables autres projets qui se sont soudains débloqués dans mon petit esprit. Mais comme je veux éviter de me disperser cette année, je pense que mon prochain projet sera la V2 de ma réécriture du Petit chaperon rouge, dont on peu découvrir un peu l'univers dans ma nouvelle Le loup et la fillette.

    Il faut aussi que je travaille sur la saison 2 d'Un long voyage. Ce qui me fait déjà un petit nombre de projets sur lesquels bosser.

    Je ne veux pas trop me surcharger cette année. Je veux surtout terminer ce que j'ai commencé et avoir du temps pour mes autres activités. Si je pouvais en plus proposer une ou deux nouvelles, et continuer Pendant ce temps sur Gaïa, ce serait génial.


    votre commentaire
  •  

    On n’est pas bien, là ?

     

     

     

    — Aaah, on n’est pas bien là ?

     

    — Mh… !

     

    Midgar, un début d’après-midi, quelque part sur les hauteurs de la tour Shinra. Le soleil tapait fort, trop fort, même, aux dires de certains, qui commençaient à en avoir assez de la canicule installée sur la ville depuis bientôt deux semaines.

     

    — Putain, mais qu’est-ce qu’on est bien !

     

    Mais tous, comme nous le remarquons, ne s’en plaignaient pas et, parmi eux, Reno et Rude étaient de loin les premiers à profiter de la situation climatique.

     

    Au cours d’une journée passée à jouer au chat et à la souris avec un Tseng bien décidé à leur mettre sur le dos une mission particulièrement ingrate, les deux compères étaient tombés sur ce coin excentré de la compagnie – ce après que le roux ait fait remarquer à son compagnon : « Hé, dis donc, l’est pas une peu bizarre ce plafond ? ». Poussiéreux, certainement inconnu du plus grand nombre, et de leur supérieur en particulier, l’endroit n’avait franchement rien d’accueillant. La vue y était déplorable et seul un système de trappe y menait. Une trappe que l’on ne pouvait atteindre qu’à l’aide d’une échelle, qu’il fallait ensuite se fatiguer à remonter si l’on ne voulait pas être découvert, mais… enfin ! Dans le genre tranquille, on ne faisait pas mieux.

     

    Étendus sur des chaises longues, installées là au début de l’arrivée du beau temps, les deux Turks se prélassaient au soleil. Reno avait fait tomber chemise et cravate, et n’avait plus que son maillot de corps et son pantalon sur lui, qui lui-même était retroussé jusqu’à mi-mollet. Les pieds nus, les jambes croisées, sa décontraction jurait aux côtés de l’attitude de son comparse.

     

    Là où Reno était l’avachissement incarné, Rude incarnait plutôt la rigidité du maître d’hôtel qui ne compte ni froisser son costume, ni encore moins se dépeigner… pour peu qu’il ait des cheveux, cela s’entend !

     

    Ses lunettes noires bien enfoncées sur son nez, il avait le front et le crâne luisants de crème solaire. C’était tout juste s’il avait accepté de desserrer sa cravate de quelques centimètres.

     

    Unique fantaisie : lui aussi s’était permis de retirer chaussures et chaussettes.

     

    Reno tendit une main en direction de sa bière, placée dans le porte-gobelet de son siège (LA raison pour laquelle il avait accepté de mettre un peu plus cher dans ce modèle, plutôt que de se contenter du jumeau de celui de Rude). La canette était encore fraîche et ce fut avec une délectation tout juste un tantinet exagérée, qu’il s’envoya quelques gorgées pétillantes dans la gorge.

     

    Un « Aaaaah ! » de contentement plus tard, le roux accepta le paquet de cigarettes que lui tendait le chauve, s’en colla une entre les lèvres et l’alluma. Puis il plaça une main derrière sa nuque et, tout en crachant un nuage de fumée, questionna :

     

    — Tseng t’a repéré ?

     

    Un grognement lui répondit.

     

    — Il devait encore avoir une sale mission à nous refiler, hein ? J’imagine ça d’ici.

     

    — Un problème au niveau des taudis…

     

    — Forcément ! Le genre qu’on pourrait refiler à du soldat de base, mais non. Faut bien qu’on justifie notre paye !

     

    — Il marchait devant. Il m’a suffit de faire marche arrière à l’angle d’un couloir.

     

    Reno s’esclaffa.

     

    — Et il a continué de causer tout seul, je parie ? Non ! Quel crétin !

     

    — Toi ?

     

    — Moi ? Rien ! Une anguille, un rase-mur professionnel. À peine si on m’a repéré à l’entrée.

     

    — Mh…

     

    — Va bien être obligé de refiler le boulet à Elena, du coup.

     

    — Mh !

     

    — Pff ! Ça lui apprendra, tiens, à jouer les lèche-pompes à celle-là !

     

    Vivement, le roux mena une main devant son regard. Un vilain rayon de soleil venait de l’aveugler et il grogna, avant de tourner le visage sur le côté. Il avisa alors Rude, sa dégaine, son crâne luisant ridicule. D’un doigt, il se gratta la joue.

     

    — T’es sûr que tu veux pas te dépoiler un peu ? Non parce que tu dois crever de chaud !

     

    En réponse, Rude porta une cigarette à ses lèvres et l’alluma. Son silence buté était une réponse suffisamment éloquente pour que Reno n’insiste pas, mais… tout de même ! Ce type savait vraiment pas se relaxer.

     

    Il tira sur sa propre cigarette, une main portée en visière. Dans son porte-gobelet, sa canette ruisselait de gouttes de condensation. Elles se déplaçaient lentement, lentement, le long de sa surface, avant de s’écraser dans le fond du support.

     

    — Au fait, t’as revu la grande brune de la dernière fois ?

     

    — Mh !

     

    — Et alors ? Ça l’a fait ?

     

    En réponse, Rude eut un sourire en coin arrogant, assorti d’un « Mf ! ». Dans un rire, Reno lui envoya un coup de coude.

     

    — Forcément ! Forcément ! Sacré Rude, va ! Toujours le meilleur !

     

    Au même instant, le rayon qui le harcelait revint à la charge, plus violent que jamais. Reno reporta la main devant son visage, ferma un œil, pesta, avant de se jeter sur les pieds et de rager, les poings tendus en direction des cieux :

     

    — Non mais c’est pas vrai ! Qu’est-ce qu’il a ce con de soleil ? Il me cherche ou quoi ?!

     

    — Reno !

     

    D’un mouvement vif, il vit les doigts de Rude plonger sous sa veste de costume, et en sortir une paire de lunettes de soleil. Le chauve la lui tendit. Reno lorgna dessus, arrêta son regard sur le crâne reluisant de l’autre, avant de s’en saisir.

     

    Il se laissa retomber sur sa chaise, se les ficha sur le nez, croisa les jambes et fit pendre ses bras de part et d’autre des accoudoirs. Son pied droit vint gratter son mollet gauche, puis :

     

    — Non mais sérieux, on n’est pas bien, là ?

     

    Erwin Doe ~ 2015

    Me laisser un commentaire

     

     

    Licence Creative Commons
    Pendant ce temps, sur Gaïa de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.


    votre commentaire
  • 27/12/2015

    Hop, hop ! Je viens de terminer la seconde fanfic de "Pendant ce temps, sur Gaïa...". Cette fois, les personnages en seront Reno et Rude. C'était un duo qui m'amusait déjà beaucoup dans FF7, et je crois d'ailleurs que Reno a toujours été mon personnage préféré. Alors qu'on ne le voyait pas tant que ça dans le jeu, mais... j'sais pas, j'avais quelque chose avec lui. (Et même, j'adorais les Turks tout court... bien qu'ils soient plutôt une belle équipe de salauds, quand on y pense.)

    Bref, la nouvelle devrait être postée demain... sans doute ! Si j'ai le temps de la relire. En attendant, je vais aller m'occuper du PDF et de l'Epub de l'épisode 9 du Grand monsieur !


    votre commentaire
  • 20/12/2015

    Bon, j'ai souffert, parce que les relectures étaient vraiment pénibles, mais ça y est, le dernier épisode du Grand monsieur du bois d'à côté est posté ! Pfooooua ! Ça fait du bien de se dire qu'on en a enfin terminé avec ce projet ! Même si, pas tout à fait, vu que j'ai prévu de faire une dernière relectures (Voir réécriture si besoin) de l'ensemble avant de proposer un fichier avec tous ses épisodes... mais ça, ce sera pour plus tard ! Pour le moment, je vais laisser le tout se reposer un peu.

    Sinon ! Je devrais avoir moins de retard que prévu sur l'épisode 6 d'Un long voyage. Si tout se passe bien, le 3 janvier, la première partie devrait être postée. Pas que je pense en avoir terminé avec sa réécriture d'ici là, mais... au final, je n'ai pas l'impression qu'il y ait tant de boulot que ça sur les premières parties. Donc !

    Quoi d'autre ? Il faut que je continue d'écrire mes fanfics sur FF7... j'aurais dû attaquer la seconde nouvelle aujourd'hui, mais au final, pas trouvé le temps pour ça. J'aimerais attaquer le troisième jet de Comme le rouge à lèvres de mamans d'ici février... et j'aimerais encore plus pouvoir commencer à proposer ce texte d'ici mai / juin. Avant si possible, mais dans ces dates là sinon. (Enfin, rien n'est encore sûr !)

     


    votre commentaire
  •     Le grand monsieur du bois d'à côté

       Épisode 9 : À bientôt, mademoiselle Rose

     

    Venez, venez ! Allons, approchez !

    Eh bien, mes amis ?

    Entendez-vous ces rires ? Ce brouhaha de discussions animées ? Ces exclamations et soupirs ? Voyez-vous tous ces gens, assemblés sur la place du village, installés autour de tables aux nappes déjà tachées ? Sentez-vous ces odeurs singulières, mais aujourd’hui familières, qui envahissent les rues du village de nulle part – celles d’un banquet si extravagant que les tables menacent de céder sous le poids des victuailles qui les écrasent ?

    Cette nuit, le pays de nulle part n’est pas dans son état normal. Et pour cause ! Car dès le lendemain, mademoiselle Rose prendra la route et tous, ici, sont réunis pour un dernier adieu. Du moins, est-ce là le principal événement que l’on célèbre. Car dans le plus grand secret, on boit également à la déclaration – attendue de longue date – de monsieur Alucard à la jeune femme.

    Oh ! Ne croyez pas que les concernés aient répandu la nouvelle autour d’eux. En vérité, il n’en est rien. Mais vous le savez à présent, le village de nulle part fourmille d’oreilles indiscrètes et les ragots s’y propagent plus vite qu’une épidémie. Bientôt, chacun fut au courant, jusqu’aux frontières du pays et même plus loin encore, car Archibald Von Bidule ne tarda pas à montrer le bout de sa langue.

    Mais j’entends que les chats noirs miaulent minuit et voici les derniers invités qui arrivent au petit trot. Ils jettent des regards autour d’eux, dans l’espoir de repérer une place libre et se glissent dans les espaces vides. On grogne face à cette intrusion, car les bancs sont déjà trop encombrés. On remue, pour essayer de se dégager un peu plus d’espace et, de temps à autre, ceux installés aux extrémités chutent à terre.

    Beaucoup de visages amis sont présents. Tenez, voici déjà Yaga ! Arrivée parmi les premiers, la sorcière picore, dépiaute en tous petits morceaux le contenu de son assiette, qu’elle ne terminera pas. Installée près d’elle, Bibi ne tient pas en place. Elle finit par se lever pour aller trottiner en compagnie de Nouveau – l’ancien béguin d’Edwidge, devenu son ami le plus proche.

    Dans un coin, on peut apercevoir Eliphas qui, la bouche dissimulée derrière ses mains, ricane comme le diablotin qu’il est.

    Pour l’occasion, il a juré de se tenir tranquille. De laisser de côté les mauvais tours, mais surtout de ne pas embêter les petites filles. En vérité, personne, pas même lui, n’est certain qu’il tiendra parole.

    Rassemblées autour d’une même table, nous trouvons les familles de Lou et d’Édouard – qui se connaissent de longue date. Monsieur et madame faunes boivent beaucoup, mangent beaucoup, et font plus de bruit que l’ensemble des occupants de leur banc. Le papa de Lou, un sourire amusé aux lèvres, sirote un verre de sang, tandis que sa femme, en fine connaisseuse, commente chaque plat qui lui passe sous le bec. Édouard est assis près de son petit frère, qui ne cesse de lui chiper ce qui se trouve dans son assiette – parce que c’est bien connu, le repas des autres est toujours meilleur !

    Pour l’occasion, Lou a cassé sa tirelire afin de se procurer une jolie robe noire à dentelles. Elle a également tressé ses cheveux, que sa mère a ensuite enroulés en chignon.

    Edwidge gazouille et se mêle aux jeux de Bibi et Nouveau. Après son chagrin d’amour, les deux sacs se sont recroisés et, à défaut d’autre chose, l’amitié a fini par naître entre eux.

    Sans surprise, les commères se sont regroupées autour de la même table, où elles ne perdent pas une miette de ce qu’il se dit ou se fait. On les entend glousser, cancaner, avec une énergie hystérique qui a depuis longtemps fait fuir leurs époux.

    Le ciel est le territoire des fantômes, qui s’y agglutinent en une masse blanche et survoltée. Des « Toc ! Toc ! » résonnent aux quatre coins de la place, se mêlant au vacarme des conversations et des rires. Au milieu de ses congénères, Wendy vole d’un point à l’autre des festivités, en compagnie d’un Archibald à la langue frétillante.

    On a également invité un groupe bien connu de ce nulle part. À sa tête, Jojo le squelette claque des mâchoires en rythme avec son jeu endiablé. Près de lui, la silhouette du clown à trois visages du bout du village et de son orgue de barbarie. L’ogre voûté qui les accompagne de son accordéon est lui aussi une figure célèbre, car il vit dans les armoires qui sont pour lui autant de portes capables de le mener aux quatre coins du pays. Et si vous cherchez à vous rappeler son nom, apprenez qu’il n’en a pas… ou plutôt qu’ici, on le connaît sous l’identité de l’Ogre sans nom.

    Sur ses épaules, une bande de pixies s’ennuie de l’absence des lutins – qui, comme vous le savez, ne sont plus autorisés au village. On les voit danser, taper dans leurs mains, mais le cœur n’y est pas, tant la folie et la méchanceté de leurs cousins leur manque.

    Et n’oublions pas Lili et Lala ! Plus mignonnes que jamais, les poupées joignent leurs compétences à celles des autres musiciens. L’une en donnant de la voix – en un chant qui vous paraîtrait sans doute trop aigu pour nos critères – l’autre par le jeu de sa flûte traversière.

    Voilà qui nous fait déjà pas mal de visages connus, mais attendez ! Il nous en reste encore quelques-uns à observer.

    Teddy, par exemple, qui fidèle à sa réputation dévalise le buffet. La gueule grande ouverte, il croque tout ce qui lui tombe sous la patte, enfourne gâteaux et viandes, citrouilles frites et yeux d’araignées. En deux coups de crocs, c’est déjà avalé, à peine s’il prend le temps d’en sentir le goût, habité par le seul souci de faire éclater ce qui lui sert de ventre.

    Il finit par aviser la pièce montée – aussi impressionnante qu’un tantinet macabre, avec ses diablotins et ses squelettes qui batifolent au milieu de tombes. À la vue de ce plat presque trois fois plus haut que lui, l’ourson se lèche les babines et tend une griffe avide dans sa direction. Mais il n’a pas le temps d’en prélever une miette, que papy Nazar vient le chasser d’un coup de pied au derrière.

    Le vieil homme a sa tête des mauvais jours et ses mains forment des poings menaçants. Il en brandit un en direction de Teddy, qui file sans demander son reste, les pattes plaquées contre ses fesses douloureuses.

    Quand il cesse de pester après le glouton pour balayer du regard le reste de l’assistance, chacun fait de son mieux pour éviter tout contact visuel. C’est qu’on ne tient pas à être la prochaine cible de sa mauvaise humeur, que le départ prochain de mademoiselle Rose ne fait qu’alimenter un peu plus à chaque minute.

    Car s’il a tenté de l’en dissuader – comme vous vous en doutez –, il a bien dû se résigner face à l’entêtement de la jeune femme. Et si celle-ci lui a promis de revenir aussi souvent que possible, ce n’est qu’une maigre consolation pour son vieux cœur. Ses mains le démangent et c’est tout juste s’il se maîtrise d’aller étrangler Augustin – qu’il tient pour unique responsable de son malheur. Pour ne pas arranger son ressentiment, il peut l’apercevoir à quelques distances, assis à l’écart de la foule.

    Eh oui ! Augustin a accepté de se joindre aux festivités, mais ce ne fut pas sans mal. Mademoiselle Rose a dû user de toute sa patience pour cela. Faire preuve de persuasion, aussi, mais surtout de compréhension. Et finalement, le voici au milieu de tous ces monstres dont il tente d’oublier la présence dans l’alcool.

    Il sursaute, chaque fois que l’on s’approche pour engager la conversation et c’est un miracle s’il n’a pas encore fui les lieux.

    Assise près d’Alucard, mademoiselle Rose l’observe avec compassion. Elle a bien tenté de l’inviter à leur table, mais le chevalier a refusé, arguant qu’il ne tient pas à se mêler plus que de raison à ces créatures maléfiques – pour lesquelles il continue de désapprouver son affection.

    Néanmoins, il leur faudra bien – à lui comme à papy Nazar – apprendre à se supporter, car il a été convenu que mademoiselle Rose irait passer les deux premières semaines de sa nouvelle vie chez Maria. Il lui tarde déjà de rencontrer la vieille femme – qu’elle considère un peu comme sa grand-mère spirituelle – et convaincre son grand-père de les accompagner ne fut pas une mince affaire non plus. Mais s’il a beaucoup râlé, tapé du pied et boudé, il a finalement accepté et même promis de faire des efforts pour se réconcilier avec son ancienne amie.

    À sa gauche, Alucard est nerveux. Il sent les regards dardés dans sa direction, devine les messes basses qui se font sur son compte, mais aussi sur celui de mademoiselle Rose. Car la jeune femme, en effet, n’a pas repoussé sa déclaration. Lui a même confessé qu’elle éprouve à son endroit une affection qui pourrait bien être de l’amour. Seulement, en l’état actuel des choses, il leur faudra attendre encore un peu avant d’officialiser quoique ce soit. Avoir une véritable conversation, dans un futur proche. Sur leurs sentiments réciproques, mais aussi sur leurs aspirations quant à l’avenir. Une épreuve qu’il appréhende par-dessus toutes.

    Assis au bout de leur table, monsieur le maire se lève. Son assistant – dont le visage se résume à un œil unique, immense – frappe doucement son verre de sa fourchette, afin de réclamer l’attention de tous. Les conversations meurent peu à peu, tandis que le mot se propage, et même l’orchestre fait silence. Le regard pétillant, monsieur le maire bombe le torse, ses jambes maigrelettes tremblant si fort sous son poids qu’elles semblent sur le point de céder.

    Il émet un raclement de gorge, plante deux pattes aux extrémités de sa jaquette rouge et lâche, sur un ton malicieux :

    — Bilililibi bibi bilibili bi !

    Des rires lui répondent. C’est que monsieur le maire a toujours eu un sacré sens de l’humour. Un véritable don qui parvient à dérider jusqu’aux plus renfrognés – à l’exception d’Augustin, qui n’a pas la chance de comprendre ses babillements.

    Mademoiselle Rose esquisse un sourire. Monsieur le maire a levé son verre dans sa direction et, tandis que tout le monde l’imite, il ajoute :

    — Bilibili bibi, bibibi libibili lili !

    Autour d’eux, des applaudissements, mais aussi des sifflements et des exclamations. On souhaite bon voyage à la jeune femme. On lui rappelle de ne pas les oublier. Lui assure qu’on a déjà hâte qu’elle soit de retour parmi eux, d’entendre ses aventures. Et aux messages d’amitié se joignent les grognements de Teddy qui lève deux pattes en l’air. Autour de lui, le triste spectacle de la pièce montée dévastée et, entre ses crocs, les vestiges d’ingrédients divers, qui sont autant de preuves de sa culpabilité.

    Plus sombre que jamais, Augustin se lève pour aller se servir un autre verre. Il est à présent suffisamment aviné pour que le spectacle de cette bande de monstres euphoriques lui soit indifférent. Tout au plus ressent-il encore à leur égard un mépris dont on le sent prêt à discuter avec le premier venu.

    Le groupe reprenant du service, certains se lèvent pour exécuter quelques pas de danse que l’alcool rend souvent hasardeux. Sur l’estrade, Jojo le squelette se déchaîne comme jamais, au point que l’on craint qu’il ne tombe subitement en morceaux.

    Mademoiselle Rose tourne les yeux en direction d’Alucard et lève son verre. Sur ses lèvres, un petit sourire. Le vampire le lui rend et l’imite.

    — À bientôt, monsieur Alucard.

    — À bientôt, mademoiselle Rose.

    Et Alucard vide doucement le fond de son verre dans celui de la jeune femme. Quelques gouttes de sang, de son propre sang, qui se mélangent à l’alcool. Personne ne semble remarquer ce geste, et c’est sans doute mieux, car les deux amis ont le désir de garder la chose secrète pour le moment.

    Sur ce lien éternel qui, par cet échange, va naître entre eux. Mais aussi sur la décision de mademoiselle Rose de devenir vampire à sa mort… et d’ainsi, appartenir pour de bon à ce nulle part.

    Erwin Doe ~ 2017

    Revenir à la catégorie

    Licence Creative Commons
    Le grand monsieur du bois d'à côté de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
    Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://erwindoe.eklablog.fr/contact.


    votre commentaire
  • 16/12/2015

     

    Du coup, j'ai posté hier la première nouvelle de mon recueil sur l'univers de FF7 : Pendant ce temps, sur Gaïa...

    La plupart des nouvelles feront grosso-modo la même taille. Pour le moment, j'ai des idées pour encore quatre textes... si d'autres idées me viennent, tant mieux, sinon, ce projet s'arrêtera certainement là. En tout cas, j'ai bien aimé écrire ce "Miroir, mon beau miroir".

    Sinon ! Des idées commencent à me venir pour une possible Fanfic sur Baccano. En fait deux... mais l'une n'est encore qu'à l'état de désir, puisque j'aimerais bien écrire quelque chose sur Miria et Isaac, mais que je ne sais absolument pas quoi. Donc...

    J'ai déjà davantage d'idées pour une fic avec Luck et Claire (Mes deux personnages préférés de la série, au passage.). Par contre, haha, ce sera un genre de BL platonique. Le genre de truc que je n'ai pas écrit depuis l'adolescence, mais c'est pas grave ! Si j'arrive à construire un plan pas trop bancal, je m'y attèlerai sans doute prochainement.


    votre commentaire
  • 14/12/2015

     

    Je me remets un peu aux Fanfiction. Ça faisait des années que ça ne m'était pas arrivé.

    J'ai donc posté une assez vieille Fanfic, puisqu'elle date de fin 2007. Un petit délire tapé à une époque où je faisais énormément d'insomnie et où une nuit blanche de trop m'avait un peu retourné le cerveau. Je suis toujours resté mitigé sur ce texte, mais je me souviens que j'avais beaucoup aimé l'écrire, et que j'ai bien aimé le réécrire. Honnêtement, c'était très amusant. :)

    Ce ne sera pas la seule Fanfiction qui fera son apparition dans les semaines / mois à venir. J'en ai pas mal qu'il me reste sur les bras, notamment une vieille Fanfiction sur le groupe Dir en Grey inspirée d'un de leurs clips. En attendant, j'ai entrepris l'écriture de petits textes courts sur Final  Fantasy 7, dont le premier attends juste que je puisse le relire. Ces textes seront rassemblés dans un même recueil et devraient avoir un ton plutôt comique.

    Je n'oublie pas non plus mes notes pour une possible Fanfiction sur Samurai Sentai Shinkenger... et je cherche toujours que l'illumination me frappe pour des Fanfics sur Kaze no klonoa et Baccano !

     


    votre commentaire
  •  

    Pauvre Sephiroth

     

    Sephiroth ne gardait aucun souvenir de son arrivée ici. Et pire encore, il ignorait parfaitement où il se trouvait.

     

    Son regard vola autour de lui. Et si son expression n’en laissait rien paraître, il commençait quelque peu à s’inquiéter. Dans quelle partie du monde, exactement, ses pas l’avaient-ils mené, et qu’était-il supposé y faire ? La ville inconnue qui l’accueillait ne lui rappelait rien, ni ne faisait remonter en lui le moindre titillement destiné à lui faire savoir que l’information était bien là, quelque part en lui, prête à ressurgir à la surface pour peu qu’il se donne la peine de se creuser sérieusement la tête.

     

    Sans en avoir vraiment conscience, il s’était mis en marche, évoluant aux côtés de badauds maussades qui ne lui accordaient pas la moindre attention. Il tendit la main vers l’un d’entre eux, voulant l’arrêter pour l’interroger, mais ses doigts passèrent au travers du corps et l’autre continua sa route comme si de rien n’était. Troublé, Sephiroth avait fait un mouvement en arrière et regardait la silhouette fondre la foule, disparaître au milieu d’une masse qui, pour lui en tout cas, semblait être faite de matière, car l’individu qu’il bouscula leva le poing pour l’insulter.

     

    Il baissa les yeux sur sa main. Alors ça !

     

    Quand il les releva pour inspecter de nouveau les environs, son attention fut attirée par une silhouette familière. Celle d’un blond à l’expression dépressive, qui avançait mollement, en traînant des pieds. La grosse épée qu’il transportait dans son dos semblait trop lourde pour lui, car il ployait en avant, offrant un spectacle d’autant plus pathétique.

     

    Oubliant qu’ils étaient ennemis, Sephiroth se précipita dans sa direction.

     

    — Cloud ! Est-ce que tu peux me dire où nous sommes ?

     

    Si on lui avait dit qu’un jour, la vue du blondinet lui serait agréable, il ne l’aurait jamais cru.

     

    Pour toute réponse, son interlocuteur lui adressa un regard où se lisait toute la misère du monde. Puis il secoua la tête, et poursuivit sa route, de cette démarche lente et pathétique.

     

    Sephiroth resta quelques instants sans réaction. Mais petit à petit, une sourde colère commença à s’emparer de lui. Serrant les poings, il s’apprêtait à se jeter à la poursuite de l’autre, quand il remarqua la jeune femme. Debout sur le bord du trottoir, elle portait un panier au bras, plein à craquer de fleurs. De sa main libre, elle en tendait un petit bouquet en direction des passants, cherchant à attirer leur attention. Elle souriait, sans s’offusquer d’être continuellement ignorée.

     

    S’il y avait réfléchi deux secondes, Sephiroth aurait compris combien la présence de la jeune femme était étrange. La mort de celle-ci lui serait revenue en mémoire, et le doute, quant à la réalité de ce qui l’entourait, se serait imposé à son esprit. Mais à la place, Sephiroth l’interpella :

     

    — Aerith ! Aerith ! J’ai besoin de ton aide. Écoute…

     

    Mais avant qu’il ne puisse terminer sa phrase, la jeune femme releva les yeux sur lui et, dans un gentil sourire, disparut brusquement. Son panier tomba à terre et répandit son contenu à ses pieds. Abasourdi, il fixa les fleurs maltraitées, plus perdu que jamais.

     

    Au même instant, une voix lança :

     

    — Aaah, il est là ! Le voilà ! Tu vois, je te l’avais bien dit.

     

    Il se retourna et découvrit que Cait Sith et Nanaki venaient dans sa direction. Sans lui laisser toutefois le temps d’en placer une, le chat noir porta son mégaphone à ses babines et lui hurla :

     

    — Fais attention à la voleuse de Matérias !

     

    — Mais je…

     

    — La voleuse de Matéria sera bientôt sur nous, l’interrompit Nanaki, avant de poursuivre son compagnon, qui continuait de répandre autour de lui la terrible nouvelle.

     

    Il ne s’était toujours pas remis de cette énième déconvenue, qu’il se sentit brutalement bousculé. Le sol se rapprocha de lui et il s’écroula sur les pavés poisseux. Le souffle coupé, il se redressa sur un coude et vit qu’un individu de haute stature, à la peau sombre, s’était arrêté pour le contempler avec dédain. Une masse de muscles agressive qui retroussa sa lèvre supérieure pour cracher :

     

    — Peuh ! Encore un insecte qui s’est cru à la hauteur.

     

    Là-dessus, Barret le dépassa.

     

    Tout en se redressant, Sephiroth se demanda si le monde n’était pas tombé sur la tête. Depuis quand se permettait-on de le traiter ainsi ? Et surtout, depuis quand permettait-il qu’on le traite ainsi ? Il ne pouvait pas accepter ça ! Il ne pouvait pas ! Il…

     

    Un pas rapide et léger lui fit jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Certain que de nouveaux ennuis allaient lui tomber dessus, il vit une jeune ninja de Wutai se diriger droit sur lui. Elle le percuta et, alors qu’il la repoussait en arrière, l’entendit miauler :

     

    — Ah aaah ! De la Matéria, je le savais !

     

    Aussi vive qu’une anguille, elle lui échappa des mains et s’en fut dans un ricanement de mauvais augure. Il ne fallut que quelques secondes à sa victime pour comprendre pourquoi. Après une brève inspection, il découvrit, non sans horreur, que la voleuse venait de le déposséder de toutes ses Matérias. Un juron lui échappa, avant qu’il ne se jette à sa poursuite.

     

    Il avait toutefois beau être plus grand, et donc censément plus rapide qu’elle, la jeune femme gardait toujours trois ou quatre bons mètres de distance entre eux. Forcer sur ses jambes, sans se soucier de tous ceux qu’il traversait, des obstacles qui manquèrent plus d’une fois de le faire trébucher, ne lui servit à rien, sinon à l’épuiser un peu plus.

     

    Autour d’eux, le décor avait commencé à changer.

     

    Il se vit sauter par-dessus un ruisseau, traverser une forêt, atteindre des ruines poussiéreuses où il lui fallut à chaque instant faire attention où il mettait les pieds, ce bien malgré le manque cruel de luminosité. Sa cible semblait inépuisable et ne lui avait, pas un seul instant, jeté un regard. Elle se contentait de foncer droit devant elle, sachant visiblement où elle allait.

     

    Finalement, les ruines laissèrent place à une prairie luxuriante, à l’horizon de laquelle le soleil se couchait doucement. Sephiroth était au bout de ses forces et il ne se croyait plus capable de tenir encore très longtemps. Devant lui, Yuffie courrait toujours, en direction d’un précipice, où un drôle de vaisseau stationnait. D’un bond leste et agile, il la vit sauter vers lui et atterrir sur le pont.

     

    Alors seulement, elle daigna se tourner vers sa victime pour lui adresser un sourire goguenard.

     

    — Allez, Cid, on met les voiles !

     

    Un grand type blond, une cigarette au coin de la bouche, se dessinait à ses côtés. Sans perdre une seconde, il entreprit de détacher le vaisseau du rocher auquel il était amarré. En désespoir, Sephiroth lui hurla d’attendre, mais l’autre lui lança :

     

    — Trop tard, mon pote : l’heure c’est l’heure !

     

    À bout de souffle, Sephiroth atteignit le bord du précipice et dérapa. Des cailloux roulèrent en direction du gouffre. D’un moulinet des bras, il parvint à retrouver son équilibre et, courbé en deux, une main portée à son cœur affolé, il ne put qu’assister à la disparition progressive du vaisseau.

     

    Il songeait à s’abandonner au désespoir, quand le sort décida de s’acharner un peu plus sur lui : pour faire simple, on vint butter contre son dos. Comme il se trouvait à l’extrême limite de l’abîme, il ne put, cette fois, échapper à la chute et n’eut que le temps de se retourner avant que son corps ne parte en arrière.

     

    De justesse, il parvint à se rattraper à la falaise, mais il était alors trop épuisé par sa course. Se soulever à la seule force des bras, regagner la terre ferme, lui apparut comme impossible et il ne put que lever les yeux sur la jeune femme brune plus haut. Une main portée en visière, cette dernière fixait l’horizon avec déception.

     

    — Et mince ! Cid est beaucoup trop pointilleux sur l’horaire.

     

    Et sans se soucier de son sort, elle détourna les talons et s’en fut en chantonnant.

     

    Sephiroth serra les dents. Ses doigts avaient commencé à blanchir et ne le retiendraient plus très longtemps. De la sueur vint lui dégouliner dans les yeux et il battit des paupières, afin de chasser le picotement qui le faisait déjà larmoyer. Tout son corps était tendu, en souffrance. Sa respiration, toujours laborieuse, ajoutait à ses tourments. Il fallait qu’il tente quelque chose ou il allait mourir là, bêtement. Il le fallait… absolument… mais quoi ? Quoi ? QUOI ?!

     

    Il en était là de ses questionnements quand une forme se matérialisa devant lui. Elle prit naissance au sein des ténèbres qui s’étaient abattus sur le monde, déformant l’espace, qui se tordit et se flouta, avant de délivrer un homme aux longs cheveux noirs. Ses vêtements flottèrent un moment autour de son corps, avant que la pesanteur ne reprenne finalement ses droits sur eux.

     

    L’homme baissa des yeux aux pupilles glaciales sur lui. Aucune vie n’habitait ce regard. Un froid glacial semblait envelopper sa haute silhouette, une onde agressive qui l’atteignit lui aussi, pour le transir jusqu’aux os.

     

    Déglutissant, non sans mal, il supplia d’une voix qu’il ne se connaissait pas :

     

    — Ai… aide-moi !

     

    Mais l’autre, d’un air las, se contenta de soupirer. Il fixait à présent ses pieds, et ce fut d’une voix morne qu’il murmura :

     

    — J’aurais dû te l’avouer plus tôt… quelle erreur n’ai-je pas commis ?

     

    — Aide-moi ! répéta Sephiroth, plus insistant cette fois.

     

    Son ton s’était tinté d’une note hystérique qui lui vrilla les tympans.

     

    — C’est trop tard, à présent… nous ne pourrons plus en profiter, poursuivit Vincent, comme s’il ne l’avait pas entendu. Ah, que la vie peut-être cruelle.

     

    — Qu’est-ce que tu racontes, imbécile ! Tu ne vois pas que je vais tomber ?!

     

    — Oui, tu as raison… je n’ai plus le choix. Il faut que je te dise…

     

    Et, mettant un genou à terre, son interlocuteur se pencha dans sa direction. Sur les traits, une expression à la fois triste et attendrie.

     

    — Sephiroth, en réalité, je… je suis ton père !

     

    Le choc fut tel pour Sephiroth qu’il en lâcha prise. Les ténèbres se refermèrent sur lui et, de sa gorge, remonta un :

     

    — Nooooooooooon…

     

     



     

    –… ooooooooooon !

     

    Sephiroth se réveilla en sursaut. Le corps trempé de sueur, son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’il lui faisait mal. D’une main tremblante, il essuya son front ruisselant, tandis que naissait en lui un sentiment de soulagement.

     

    Un rêve… ça n’avait été qu’un mauvais rêve !

    Mais après la joie de se savoir encore en vie, une rage terrible vint tordre ses entrailles. Le souvenir des humiliations subies lui restait en mémoire. Ses mâchoires se crispèrent, si fort qu’il les entendit gémir.

     

    Il se recoucha, mais au fond de lui, la décision était prise. Fantasme ou non, cette bande de fauteurs de troubles allait le regretter !

     

    Erwin  Doe ~ 2007

    Me laisser un commentaire


  • 12/12/2015

    J'avance doucement dans le second jet d'un long voyage. Idéalement, j'aimerais poster sa première partie début janvier. En attendant, le neuvième, et dernier épisode, du Grand Monsieur devrait être posté le week-end prochain.

    Avec ça, j'ai mis Elena de côté... car décidément, trop de nouvelles pistes, trop d’incertitudes. Et je pense que la V2 sera très différente de cette V1. Donc !  En attendant que l'illumination pour une réécriture me tombe dessus, j'ai attaqué la V2 d'un projet de.... 2012 ? Je crois... J'aurais dit plutôt 2011, mais il est possible que ce soit 2012... 'fin, bref, pas très important, je vérifierai ça ! Pas encore de titre, on l'appellera donc Acier pour le moment.

    C'était un projet écrit, à la base, pour développer l'univers d'un plus vieux projet encore... mais rien qu'en l'écrivant, je savais qu'il était mauvais, et je ne pensais pas sérieusement pouvoir en faire quoique ce soit un jour, même si certains thèmes abordés, comme aspects de cet univers, me plaisaient bien. Et puis, en le relisant dernièrement, j'ai trouvé quelques idées pour le reprendre. La majeure partie du texte dégage à la poubelle, mais les idées qui me plaisaient restent et je pense pouvoir développer quelque chose d'amusant avec. ('fin, amusant, c'est vite dit, le texte ne l'est pas du tout.)

    Voilà, ça devrait m'occuper pour le reste du mois de décembre, et sans doute une partie de janvier, si je ne suis pas obligé de le mettre de côté en cours de route.

    Et puis... il va falloir que je songe à débuter le 3ème jet de Comme le rouge à lèvres de mamans. Après l'épisode 6, sans doute... mais impossible de savoir quand je pourrai poster ce texte ici. J'espère en 2016.

    Pour dire la vérité, je commence à ne plus trop savoir où donner de la tête, haha ! (Oui, parce qu'à côté des autres projets que j'ai en cours, j'ai ressorti un autre très gros projet qui s'est enfin débloqué après des années de pause... mais j'en parlerai plus tard, de celui-là !)


    votre commentaire
  • 25/11/2015

     

    Comme d'hab, je donne des nouvelles 3000 ans plus tard... ahem ! Mais j'ai une excuse (Ou pas), vu que je bossais sur mon Nano. J'ai terminé mon projet le 20 avec 67.357 mots. Huhu ! Un premier jet bien bordélique qui va certainement me demander de grosses modifications et peut-être même une V2 très différente, mais... au moins c'est fait ! \0/

    Et donc... j'attaque le second jet de l'épisode 6 d'Un long voyage le mois prochain. En attendant, j'ai commencé à relire mon  1er jet. Et il me reste qu'une partie à poster de l'épisode 5... ce qui signifie qu'il va y avoir une belle pause entre les deux épisodes. Une sacrée belle pause, peut-être. Et il y aura sans doute une autre pause entre la fin de la Saison 1 et le début de la Saison 2. Pas trop longue, j'espère, mais j'aimerais bien éviter de revivre les mêmes galères qu'avec la Saison 1. Donc, faut que je prenne de l'avance... suffisamment d'avance ! Parce qu'à l'heure actuelle, je suis toujours dans le grand flou avec son épisode 9, par exemple... et vu que ça fait un moment que j'ai repris ce texte, ça me plaît moyen. Je sens revenir le méchant blocage.

    Également, j'ai posté mon extrait pour Halloween. Je ne sais pas trop quand je pourrais poursuivre ce projet, mais je rassemble des notes... peut-être mon prochain Nano ? On verra, on verra...

    Avec ça, j'avais dit, il me semble en début d'année, que je posterai (Enfin) T'as pas une clope ? cette année. Seulement, nous arrivons en fin d'année et toujours rien... j'avais prévu de poster sa première partie courant décembre, mais de nouveau, je crois que je vais devoir repousser. ;0; J'ai presque terminé sa réécriture mais... non, décidément, il y a toujours quelque chose qui me gêne dans cette nouvelle. Ce n'est qu'un détail à la con, mais je le trouve beaucoup trop casse-gueule pour être ignoré. Donc ! Je vais avoir besoin de réfléchir encore un moment... parce qu'à nouveau, j'aime l'univers de cette nouvelle, mais si c'est pour poster un texte qui ne me satisfait qu'à moitié, ce n'est pas la peine... je suis suffisamment insatisfait en temps normal pour ne pas en rajouter une couche. -__-

    En ce qui concerne le Grand monsieur du bois d'à côté, il faut que je relise son épisode 9...  je laisse un peu traîner le truc, parce que je ne pense pas le poster avant la fin de l'épisode 5 d'Un long voyage, mais il va tout de même falloir que je m'y mette ! Ensuite ? Bien, une fois ce texte terminé, je vais le laisser de côté un moment. Et comme je compte proposer un PDF et un Epub contenant tous ses épisodes, je vais devoir relire le tout une ou deux fois, afin de modifier, voir de réécrire, ce qui mérite d'être retravaillé. (Ce qui va me demander pas mal de boulot, à mon avis... il faudrait aussi que je pense à faire une illustration, pour la couverture... mais connaissant mon niveau de dessin, je sais d'avance que je vais criser.)

    Et pour finir, je continue de réfléchir à l'épisode 4 d'Elena. Comme j'ai modifié la personnalité et le passé de certains personnages, je me retrouve avec pas mal de nouvelles pistes, et de gros trous, par-ci, par-là. Au plus tard, j'aimerais en avoir terminé avec le 1er jet de ce projet en janvier. Ensuite, sans doute, reprendre Si telle est la volonté de Dieu... ce sera mon projet à terminer en 2016, je pense, avec la réécriture de Comme le rouge à lèvres de mamans, et peut-être commencer la V3 d'un vieux projet appelé (Sans doute toujours provisoirement) Cauchemars. 

    Enfin, je n'y suis pas encore ! Pour le moment, faut déjà que je termine l'épisode 6 d'Un long voyage !

     


    votre commentaire
  • La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 - Partie  2 (Fin)

     

    3

     
    Ils étaient rares, ceux qui osaient mettre un pied dehors au cours de cette nuit d’effroi. Même les poches pleines à craquer de friandises, on ne s’y risquait qu’en cas d’extrême urgence… et encore ! Car les ambulances, les médecins eux-mêmes refusaient de se rendre au domicile d’éventuels souffrants.

    On pouvait y voir de l’insensibilité, mais aussi une crainte légitime : celle d’accidents trop souvent provoqués par le passé ; causés par toutes ces créatures que la bêtise, l’inconscience, et peut-être la méchanceté, poussaient à se mettre en travers de la route des automobilistes.

    Pire encore, une légende prétendait que ceux frappés par le malheur durant la nuit d’Halloween ne trouvaient jamais le repos. Leur âme était emportée par l’armée des ombres et condamnée, année après année, à revenir hanter ce monde qui n’avait pas su lui éviter la damnation.

    Un sort qui expliquait le souci des biens portants à ne pas se mettre en danger durant ces quelques heures de folie… et pourtant !

    Je dis pourtant, car un jeune inconscient avait bel et bien quitté la sécurité de sa demeure.

    Animal nocturne, une excentricité familiale lui avait appris à vivre à l’heure des morts et des démons, plutôt qu’à celui du commun des mortels. Un élément parmi d’autres d’une personnalité peu conventionnelle.

    Armé d'une hache, il débitait du bois au milieu de son jardin. Ce sans se soucier du vent glacial (Contre lequel il ne s’était même pas donné la peine de se vêtir d’une veste.), ni des créatures démoniaques rodant aux alentours (Qui, comme nous allons le voir, le laissaient quelque peu indifférent.).

    Tout à sa tâche, il ne vit pas le groupe arriver, et ne prit conscience de sa présence que quand une voix furieuse s’exclama :

    — Non, mais qu’est-ce que c’est que ce travail !

    Abandonnant son outil de travail, le jeune homme s’épongea le front du revers de sa manche et se tourna vers les nouveaux venus.

    Physiquement, c’était un individu de constitution tout ce qu’il y avait de plus normale, à l’exception sans doute de sa haute taille, qui en faisait presque un géant. Les cheveux courts et sombres, il avait des traits très communs, sans aucun caractère ; un visage dont il était difficile de conserver le souvenir.

    Il porta son regard marron en direction des diablotins et des monstres étendus un peu plus loin. Tous arboraient une grosse bosse à l’arrière, ou au sommet du crâne. La sorcière se tenait auprès d’eux et s’employait à les rouer de coups rageurs, tandis que Jack arrivait en traînant derrière lui son double.

    Deux chiens inquiétants, aux yeux d’un noir intégral, se tenaient en retrait. À la façon d’un rouge à lèvres, une ligne sombre entourait leurs babines. Quant à leurs oreilles, elles étaient plantées si droit sur leur crâne qu’elles rappelaient deux cornes.

    — Bandes d’incapables ! Vous me faites honte !

    Puis, se tournant vers le jeune homme, la sorcière tendit un doigt menaçant dans sa direction.

    — Dis-donc, c’est toi qui les as mis dans cet état ?

    À sa grande surprise, l’interpellé ne manifesta pas la moindre inquiétude et, même, se permit de répondre d’un ton calme et parfaitement maîtrisé :

    — Je n’ai pas aimé leurs manières et ils refusaient de partir.

    — Non mais écoutez-le ! Sais-tu au moins qui je suis ? Je suis la sorcière des nuits d’Halloween, mon petit bonhomme : t’en prendre à mes gens, c’est comme t’en prendre à moi !

    Pas davantage intimidé, l’autre eut un haussement d’épaules. Il ne savait d’ailleurs trop ce qu’il trouvait le plus grotesque. Cette jeune femme hystérique qui, bien que lui arrivant tout juste au milieu du torse, se permettait de l’appeler « mon petit bonhomme » ? Ou bien cette face de citrouille obnubilée par son double, sur lequel elle ne cessait de se répandre en commentaires admiratifs ?

    — La tête est sculptée. Sculptée ! Rendez-vous compte ! Et avec quelle finesse, encore. Vraiment, maîtresse, je crois que ce monde contient quelques génies dont il faut savoir…

    — La ferme Jack ! s’exaspéra la sorcière.

    Puis, remarquant que le jeune homme s’était baissé pour ramasser son bois, elle eut un claquement de doigts.

    — Hep ! Qu’est-ce que tu fiches ? Tu crois peut-être que j’en ai déjà terminé avec toi ? Hep, regarde-moi quand je te parle ! Tu as agressé mes gens, tu te rappelles ? Alors n’imagine pas t’en tirer à si bon compte.

    Les bras chargés, l’autre daigna se retourner. Un nouveau haussement souleva ses épaules.

    — Ils se sont montrés désagréables.

    — C’est ça, trouve autre chose !

    — D’accord : je suis désolé.

    — Et tu crois vraiment t’en tirer avec quelques excuses ?! Te fous pas de moi, t’as même pas l’air de regretter !

    — Et il semble que nos informateurs disaient vrai, vint lui glisser Jack à l’oreille. Je ne vois nulle part ne serait-ce qu’un papier de bonbon !

    — Ah, ça aussi, ça aussi ! Et alors quoi, Hercule, on est plus proche de ses sous que de sa sécurité ?

    — Si vos gens, comme vous dites, m’avaient poliment demandé des sucreries, je le leur en aurais donné. Mais comme ils ne savent qu’exiger ou menacer, j’ai dû refuser : j’ai horreur des personnes mal élevées.

    — Je rêve ! Tu entends ça, Jack ? Son altesse voudrait en plus qu’on lui donne du « s’il vous plaît » !

    — Inadmissible, répondit Jack, en secouant sa grosse tête d’un air réprobateur.

    Derrière lui, les deux chiens grognaient en montrant les crocs. Se ramassant sur leurs pattes, le train arrière relevé, ils bondirent brusquement en direction du jeune homme.

    Leurs gueules dégoulinantes d’une bave épaisse et abondante, leur grognement se muèrent en un cri proprement effrayant.

    Malheureusement pour eux, leur cible n’était pas faite du même moule que ses semblables. Car plutôt que d’avoir un mouvement de recul, à défaut de chercher à fuir, le jeune homme laissa tomber son chargement, à l’exception d’un morceau de bois. Il le brandit devant lui, comme s’il s’agissait d’une arme redoutable.

    Les chiens plongèrent sur lui, prêts à le broyer sous leurs crocs. Alors, il daigna faire un pas en arrière et, d’un mouvement rapide et précis, leur asséna un coup de bâton sur la truffe.

    — Couchés !

    Dans un glapissement, ses agresseurs s’écrasèrent à terre. Leurs gémissements s’y poursuivirent et, les larmes aux yeux, ils portèrent leurs pattes de devant à leurs museaux douloureux.

    — Aaah, mais c’est pas vrai ! hurla la sorcière qui, trépignant sur place, se grattait les cheveux avec énergie. Qu’est-ce que vous foutez, nom du Diable !

    Puis elle décocha un coup d’œil à Jack, avant de lui ordonner :

    — Écrase-moi ce minable !

    — Avec plaisir, lui répondit-il, en abandonnant finalement son double.

    Le torse bombé en avant, à la manière d’un coq de combat aux jambes maigrelettes, il dépassa sa maîtresse et fit craquer ses doigts.

    — Tu n’aurais pas dû t’en prendre à nous, mon garçon…

    — Je ne m’en suis pas pris à vous : c’est vous qui vous en êtes pris à moi, répliqua l’autre, ce qui lui valut un cinglant :

    — Silence, petit impertinent !

    — Mais tu vas te dépêcher, oui ?

    — J’y viens, maîtresse, j’y viens… !

    Puis, se tassant sur lui-même, Jack émit un râle caverneux. Une aura sombre s’embrasa autour de lui et il se mit à grandir, grandir, grandir, jusqu’à prendre des proportions titanesques. Quand sa croissance s’arrêta, il avait dépassé d’une bonne tête le toit de la maison et les quelques arbres alentours.

    Tout en suivant son ascension du regard, le jeune homme avait abandonné son morceau de bois, pour ramasser sa hache.

    Jack fit un pas vers lui et le sol trembla. Se courbant en avant, le monstre laissa échapper un rugissement assourdissant, en même temps que de ses yeux et de sa bouche s’échappaient des flammes. Finalement, il tendit la main en direction de sa victime… qui eut le réflexe de l’éviter, avant de venir vers lui en courant.

    Jack fit fondre son autre main, plus vivement que la première, mais sa cible, comme si elle avait deviné son geste, se baissa promptement pour lui échapper.

    — Quoi ?!

    Il n’eut pas le temps de se remettre de sa surprise que le jeune homme arrivait déjà à hauteur de ses jambes. Avec horreur, il le vit lever sa hache et ne put que pousser un pitoyable :

    — Non ! Attends… !

    Mais trop tard, car l’arme s’abattait sur sa cheville. Jack laissa échapper un hurlement terrible et explosa dans un nuage de fumée. Quand ce dernier se fut dissipé, il avait retrouvé sa taille normale et se roulait à terre, en tenant contre lui sa jambe blessée.

    — Espèce d’empoté ! s’exaspéra la sorcière, en tapant du pied. Tu ne me sers décidément à rien !

    Puis elle adressa un regard mauvais au fauteur de trouble. Appuyé contre le manche de sa hache, celui-ci semblait attendre la suite. Il affichait par ailleurs un flegme si injurieux qu’elle sentit sa colère croître, au point de menacer de la faire imploser.

    Non seulement il se payait leur tête, mais en plus, il trouvait le moyen de les rendre ridicules.

    Impardonnable !

    Dans ses veines, son sang se mit à bouillir et l’air s’embrasa autour d’elle. Un vent violent, venu de sous ses pieds, l’enveloppa, faisant voler sa cape, sa jupe et ses cheveux. Son regard, devenu flamboyant, faisait courir des ombres sur son visage. Le pouvoir se libéra de son corps et le monde devint d’un noir d’encre.

    La terre était à présent grise, dépourvue de toute végétation. Partout où l’on portait le regard, ce n’étaient que ténèbres sans fin. On y voyait toutefois presque aussi bien qu’en plein jour, comme si cette nuit sans lune, ni étoiles, produisait sa propre lumière.

    La sorcière lévitait à plusieurs mètres du sol et l’obscurité ondulait autour d’elle. La terre commença à se craqueler, à se soulever… une main, deux mains, apparurent. Puis un visage, où une bouche s’ouvrit, béante. Des limbes, les morts remontaient à la surface, momies desséchées ou corps encore en décomposition, dont les râles envahirent le monde.

    Les zombies les plus proches se jetèrent sur le jeune homme, qu’ils agrippèrent sans que celui-ci ne cherche à se dégager. Le regard levé, il observait la sorcière, dont les commissures des lèvres s’étiraient en un rictus.

    — Pas trop inconfortable, j’espère, se moqua-t-elle, tandis que d’autres morts venaient se cramponner à sa victime.

    Puis elle partit dans un rire dont le caractère joyeux avait quelque chose de macabre, tout en faisant un tour sur elle-même. Mais alors qu’elle en était presque à se tenir les côtes, la voix de l’autre s’éleva de nouveau :

    — Avez-vous bientôt terminé ?

    Les corps le recouvraient presque entièrement et c’était une sorte de miracle s’il ne s’était pas encore écroulé sous le poids de ses agresseurs. Sans doute sa grande taille y était-elle pour quelque chose, car bien que les zombies soient nombreux, aucun ne lui arrivait plus haut que l’épaule.

    Dans les airs, il entendit la sorcière s’étrangler et reprit :

    — Ma grand-mère est malade et j’ai oublié d’alimenter son feu. En toute honnêteté, j’aimerais éviter que le froid ne la réveille.

    Ça, ou bien le barouf produit par ces visiteurs indésirables qui, s’ils ne l’avaient pas déjà tirée de son sommeil, devaient être en bonne voie.

    Autour de lui, les morts se figèrent. Leurs globes oculaires, vides pour la majorité, s’étaient arrondis. Leur bouche béait, s’ouvrant sur des dents jaunes, noires, des langues moisies, parfois même absentes.

    Un cri de rage échappa à leur invocatrice.

    — Par l’Enfer, il n’a pas peur ! Pourquoi ? Pourquoi ?!

    — Parce que je sais que notre peur vous nourrit au moins autant que le contenu de nos garde-mangers. Je sais également que vous ne pouvez me tuer : vous n’y êtes pas autorisés. Pas plus que vous ne pouvez me faire beaucoup de mal, en tout cas pas volontairement. Vos souffrances ne sont que des illusions et si je n’y crois pas, alors elles ne peuvent rien contre moi.

    Les morts avaient commencé à s’écarter de lui et le fixaient à présent avec une terreur que leurs faces décharnées, déformées, rendaient encore plus vivante. Leurs bouches, déjà ouvertes, s’élargirent encore davantage, au point de leur manger la moitié du visage. Et d’une même voix, ils hululèrent, fendillant les ténèbres, jusqu’à ce que ceux-ci explosent en une multitude de fragments.

    Ayant perdu le contrôle de son invocation, la sorcière vit un voile noir passer devant ses yeux et tomba à terre. Dans un gémissement douloureux, elle se redressa sur un coude et se gratta les cheveux. Une main entra dans son champ de vision.

    — Est-ce que ça va ?

    Cette main était celle du jeune homme qui, accroupit à sa hauteur, semblait vouloir l’aider à se relever.

    Le geste provoqua son indignation, auquel s’ajouta un profond sentiment d’humiliation. Il n’en avait pas conscience, mais pour quelqu’un de son rang, son attitude était une injure terrible. Il la plaçait au rang de faible à qui l’on imposait de l’aide, alors qu’elle aurait dû l’exiger, sinon se débrouiller seule. Rageuse, elle balaya sa main d’une claque et fit un bond en arrière, qui la propulsa de nouveau dans les airs.

    — Alors ça… alors ça… !

    Les mâchoires crispées, les joues devenues rouges, elle tremblait des pieds à la tête. Ses poings se serrèrent, si fort que ses ongles lui rentrèrent dans la peau. Elle n’était à présent plus que rancœur et ce fut avec la pleine conscience de la gravité de ses actes prochains, qu’elle décida de ne pas fermer les yeux sur l’affront.

    Un sort terrible sur le bout des lèvres, elle levait une main, prêtre à décharger toute sa fureur sur l’impudent… quand retentit le chant du coq.

    Le pouvoir qui avait commencé à affluer dans ses veines se tarit, aussi vite qu’elle tourna un regard frustré en direction de l’horizon. Debout sur un pied, Jack bafouilla :

    — Maî… maîtresse…

    La sorcière retroussa sa lèvre supérieure, ce qui découvrit ses dents de devant. Elle n’avait déjà plus le temps : l’heure des ombres était passée et il leur fallait rejoindre leur royaume. Son regard se porta une dernière fois en direction de l’inconscient qui avait osé lui tenir tête cette nuit.

    — Ton nom. Donne-moi ton nom !

    L’interrogé ne répondit pas tout de suite, cherchant à deviner ce qu’il risquait à dévoiler l’information. Ne trouvant rien, il dit :

    — Arthur. Arthur Fernand.

    — Arthur Fernand, répéta la sorcière. Je m’en souviendrai. Oh, oui, tu peux compter là-dessus, mon petit bonhomme !

    — Maîtresse !

    — Ça va !

    Dans le lointain, le coq continuait de s’époumoner et la sorcière leva les yeux au ciel. Un portail s’y matérialisa. Une porte, couchée, dont le battant s’ouvrit en direction du vide. Et du trou noir qui s’y dessinait, une aspiration fabuleuse s’éveilla.

    Une à une, les créatures de l’ombre s’élevèrent. Jack et les chiens avaient déjà filés, talonnés par les diables et autres monstres jusqu’alors inconscients, mais que la venue du jour avait rappelé à la réalité. Seule la sorcière était encore là, à léviter à quelques mètres d’Arthur.

    Ses lèvres se tordirent dans un sourire à la fois mauvais et narquois, de ceux employés par les individus habités par des rêves de vengeance, et surtout par quelques idées sur la façon de l’obtenir.

    — À l’année prochaine, crétin !

    Là-dessus, elle se laissa emporter en direction du portail.

    Sa silhouette y disparut et la lourde porte se referma sur un claquement, avant de s’évanouir dans le néant…

     

    Erwin  Doe ~ 2015

     

     

    Licence Creative Commons
    La sorcière des nuits d'Halloween de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
    Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://erwindoe.eklablog.fr/contact.


    votre commentaire
  •  

    La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 – Partie 1

     

     

    La face de citrouille se glissa à pas feutrés dans l’imposante salle du trône. Dans sa main, un bâton au bout duquel une flamme ondulait.

     

    De gigantesques piliers se dressaient le long de la pièce et en soutenaient le plafond… enfin, on supposait que tel était leur rôle car, de plafond, justement, on n’en voyait guère. Et s’il existait vraiment, alors celui-ci était situé si haut, qu’il était masqué par des ténèbres que rien ne parvenait à percer.

     

    Le long des murs, des bougies fixées sur des pics en métal, nombreux et entremêlés. L’individu se dirigea vers les plus proches, qu’il commença à allumer, devant parfois se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre les plus élevées. Pourtant, on ne pouvait pas dire que c’était un homme de petite taille !

     

    Les jambes moulées dans une culotte blanche, il portait des bottes à bout pointu et recourbé. Une fraise étreignait son cou, parfaitement exubérante, et qui semblait soutenir sa grosse tête de citrouille évidée. Dans cette dernière, on avait pratiqué des ouvertures pour les yeux et la bouche. Celle-ci était longue, souriante, ponctuée de dents carrées, derrière lesquelles une bougie brillait. Ses mains, dénuées de toute peau et comme de toute chair, seulement constituées d’os, étaient agrémentées de bagues. Et puis, des froufrous sortaient des manches de sa tunique violette, élégante, qui se terminait en queue de pie.

     

    Les doubles battants de la porte étaient aussi imposants que le reste de l’endroit et, depuis le couloir, un tapis rouge menait jusqu’au trône, placé sur une estrade. Dessus, la forme d’une jeune femme au carré de cheveux bleus sombres. Elle dormait, sa tête soutenue par son poing, qui écrasait sa joue. À ses pieds, les restes d’un verre fracassé dont le contenu s’était répandu à terre. Quelques bouteilles vides s'agglutinaient également près de ses chevilles.

     

    Un peu partout dans la pièce, d’autres formes, étendues celles-là, étaient visibles. Souvent monstrueuses, et même grotesques, elles se répandaient en ronflements et en sifflements. Des gémissements s’élevaient également, produits par quelques rêves douloureux, sinon le résultat du poing ou du pied d’un voisin, reçu dans quelques parties du corps. Certains étaient parcourus de spasmes, qui faisaient frétiller leur jambe ou leur queue, tandis que d’autres se démenaient comme s’ils étaient agressés par des créatures invisibles. Les grognements et commentaires embrouillés de ces quelques mauvais dormeurs venaient s’ajouter à la mélodie plus commune du reste des troupes.

     

    Ce spectacle était le produit des nuits précédant celle d’Halloween. Elles donnaient chaque fois lieu à des beuveries exubérantes, comme en témoignaient les amoncellements de déchets, mais aussi l’odeur épouvantable de l’ensemble. Des vomissures, ici et là, dans lesquelles leurs victimes s’étaient le plus souvent assoupies.

     

    Tout en continuant à allumer les bougies qu’il croisait, l’homme citrouille grimpa les quelques marches qui menaient au trône et passa derrière. Là aussi, il fit la lumière, avant de se pencher vers la jeune femme et de lui secouer l’épaule.

     

    — Allons, maîtresse, l’heure approche !

     

    Un grognement lui répondit. Puis, dans un battement de paupières, révélant un regard rouge, la jeune femme entreprit de s’étirer. Les bras tendus en direction du plafond et le dos creusé, ses jambes se soulevèrent devant elle. Ignorant les quelques os qui craquèrent au passage, elle bâilla sans se couvrir la bouche, avant de laisser retomber sa joue sur son poing et de se gratter le cuir chevelu.

     

    — Encore combien de temps ? grommela-t-elle, d’une voix empâtée par le sommeil, mais surtout par une cuite carabinée.

     

    La citrouille, qui avait poursuivi son chemin, répondit :

     

    — Encore une bonne heure au moins. Suffisamment, en tout cas, pour vous redonner une apparence convenable.

     

    Aux quatre coins de la pièce, le reste des fêtards commençait à sortir de son sommeil. On grondait, on faisait claquer des gueules monstrueuses, le tout ponctué de raclements de gorge écœurants.

     

    La jeune femme passa une main sur son visage fatigué. Elle baissa les yeux sur ses collants effilés, sur son haut et sa jupe fripés, ainsi que tachés, puis sur ses pieds nus, dont la plante avait pris une teinte grisâtre. Portant son bras à hauteur de son nez, elle le renifla, avant de soupirer.

     

    — Je te vendrais pour un bain, Jack !

     

    Et tandis que les corps commençaient à se redresser, dans des étirements plus ou moins bruyants, Jack tourna sa grosse tête dans sa direction. Sous son crâne, la bougie brûlait plus vivement que jamais.

     

    — Oh, inutile d’en arriver à de telles extrémités : votre bain est prêt et n’attend plus que vous.

     

     

     

    2

     

    D’aussi loin que remontait la mémoire collective, la nuit d’Halloween avait toujours été maudite. Car à peine les derniers rayons du soleil s’étaient-ils évanouis, que des hordes de démons et de créatures cauchemardesques se répandaient sur le monde des humains. C’était comme si les ténèbres les vomissaient, en une masse grouillante et hystérique, qu’annonçait une cacophonie de rires surexcités.

     

    À cette occasion, quiconque ayant un peu de bon sens se cloîtrait chez lui pour ne plus en sortir avant le lever du jour.

     

    Toutefois, comme une porte et quelques murs, n’avaient jamais été une protection suffisante contre ces armées, une vieille croyance voulait que l’on place une citrouille évidée à sa fenêtre afin de les éloigner. La bougie qui y brûlait étant censée, à la manière d’un charme, faire savoir aux mauvais esprits qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans cette maison et, donc, les en détourner.

     

    Malheureusement, et si l’on continuait à respecter cette tradition (C’est que, voyez-vous, on était jamais trop prudent !), on savait aujourd’hui qu’elle n’était plus d’une grande utilité. Oh, sans doute avait-elle parfaitement fonctionné par le passé, car sinon pourquoi aurait-elle traversé les âges ? Mais l’ennemi ayant, semble-t-il, évolué, il avait fallu trouver d’autres ruses pour calmer sa frénésie.

     

    Et celui-ci, après une année d’un régime à base d’alcool infect, de pain trop dur, et d’aliments si répugnants que l’on aurait sans doute préféré se laisser mourir de faim plutôt que d’y goûter, n’était plus que gourmandise. La recherche du goût, n’importe lequel, faisait qu’il était prêt à dévorer tout ce qu’il trouvait sur son passage : les tapis, le toit, le chien, et bien entendu ce que contenait le garde-manger.

     

    Ce pourquoi, afin de calmer l’appétit de ces monstres, les habitants avaient-ils pris l’habitude d’abandonner sur le pas de leur porte des sacs remplis de bonbons. Comme une sorte d’offrande. Et à la connaissance des Hommes, rien n’était plus prisé des ombres que ces sucreries addictives, véritables drogues dures pour elles, dont elles se remplissaient la panse jusqu’à explosion.

     

    — Mangez ! Régalez-vous ! Qu’il ne leur reste plus le moindre gramme de sucre !

     

    Dans un quartier résidentiel pris de folie, la jeune femme se dressait au milieu de la route. Une silhouette familière pour ceux qui l’observaient depuis leurs fenêtres, car il s’agissait ni plus ni moins de celle que l’on connaissait sous le titre de sorcière des nuits d’Halloween. Autrement dit, la souveraine en date du monde des ombres.

     

    Elle portait une petite cape sombre, qui lui arrivait à hauteur des cuisses. La broche qui la fixait devant sa poitrine avait la forme d'une tête de mort, aux cavités serties de deux rubits aussi rouges que ses yeux. Ses collants noirs, agrémentés de toiles d’araignées, étaient en partie recouverts par des bottes, ainsi que par une jupe noire et bleue, lui arrivant à mi-cuisse.

     

    Sa bouche s’ouvrit toute grande afin de laisser s’échapper un rire exubérant. Autour d’elle, on s’empiffrait jusqu’à l’indécence, renversant au passage les poubelles afin de les fouiller avec le reste.

     

    Dans les cieux, on voyait voler des harpies et des hommes corbeaux, des dragons à tête de femme ou des chauves-souris de taille imposante.

     

    À quelques rues, des cris s’élevaient : ceux d’inconscients qui, ayant sans doute refusé de livrer leur part d’offrande, devaient à présent déplorer l’intrusion d’envahisseurs vindicatifs dans leur salon.

     

    — Oh ! Quel réalisme, quelle ressemblance ! À n’en pas douter, le travail d’un homme de goût.

     

    La voix de Jack était aussi pompeuse que maniérée. Une lanterne à la main, il contemplait avec un plaisir évident un mannequin laissé à l’entrée d’un jardin. Celui-ci était en tous points sa copie conforme, jusqu’aux bagues qui, si elles étaient serties de fausses pierres, arboraient les mêmes couleurs : violette, rouge, noire, bleue et même verte.

     

    — Vrai, ne dirait-on pas que l’on pourrait être frères ? Regardez-le : il semble sur le point de prendre vie.

     

    Un chien affolé remonta la rue en couinant. Sur son dos, deux diablotins hilares qui, tout en se gavant de sucreries, le piquaient de leurs fourches pour l’obliger à aller plus vite.

     

    — Je crois que je vais le ramener avec moi, poursuivit Jack, qui avait à présent saisi son double sous les aisselles. Qu’en dites-vous ? Pensez-vous que son propriétaire y verrait un quelconque inconvénient ?

     

    Disant cela, il se tourna vers la sorcière. Celle-ci était penchée au-dessus d’une barrière, la tête plongée dans un gros sac de sucreries qu’elle fouillait. Ses pieds remuaient dans le vide et, quand elle releva la nuque pour porter son regard sur lui, sa cape lui tombait sur le front.

     

    Elle croqua dans la grosse sucette qu’elle tenait à la main, la réduisant en miettes, avant de répondre :

     

    — Fais ce que tu veux, mon petit Jack : jusqu’au chant du coq, ce monde d’imbéciles et tout ce qu’il contient nous appartient !

     

     

     

    Erwin Doe ~ 2015

     

    Pour lire la partie 2, c'est par ici !  =>

     

     

    Licence Creative Commons
    La sorcière des nuits d'Halloween de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.
    Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://erwindoe.eklablog.fr/contact.


    votre commentaire
  • 21/10/2015

     

    Depuis la dernière fois, l'épisode 8 du Grand monsieur est terminé. Aujourd'hui, j'ai commencé la énième réécriture de son dernier épisode... pas facile, vraiment pas facile. Cet épisode était une catastrophe interstellaire et j'ai eu du mal à l'améliorer. Surtout, du mal à choisir sur quel ton l'écrire, quelle forme de narration... le temps, aussi, le temps. Le projet est au passé, en dehors de quelques lignes de narration par-ci par-là. Le dernier épisode devrait être presque entièrement au présent. J'espère que, du coup, ça ne fera pas trop tache au milieu du reste...

    J'ai aussi commencé à publier l'épisode 5 d'Un long voyage. Ce week-end, la partie 3 devrait arriver. En décembre je m'attèlerai à la réécriture de son épisode 6. Il y aura sans doute un peu d'attente entre les deux épisodes. J'espère que ce ne sera pas plus d'un mois de pause... mais ça, je ne peux pas encore en être certain. Tout dépendra du poids des corrections que cet épisode me demandera.

    Sinon, bientôt le Nanowrimo. Hier, j'ai terminé le synopsis détaillé de mon projet. J'espère pouvoir le terminer en entier, car j'aimerais vraiment éviter de déborder sur décembre. Seulement, il est un peu plus épais que ce que je pensais, donc... on verra ! Je sens que ça va encore être épique, cette histoire, ahem !

    Pour Halloween, l'extrait d'une série en devenir devrait être posté. Le premier épisode, pour être exact. Et puis, je ne sais pas trop quand... peut-être en janvier, j'aimerais également poster un extrait de mon nano 2015, une bonne partie de son épisode 1 sans doute.


    votre commentaire
  • Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 8 : Le chevalier d’un autre nulle part

    Partie 2



    4

    — Et pourquoi non ?

    Penaud, Alucard baisse la tête.

    Deux nuits se sont écoulées depuis sa dispute avec mademoiselle Rose. Autour de lui, les livres de la bibliothèque de nulle part s’entassent jusqu’au plafond, en des montagnes branlantes et poussiéreuses qui n’attendent que le bon vouloir de leur propriétaire pour trouver une place dans ses étagères déjà encombrées.

    Papy Nazar fait face au vampire. Installé à une petite table ronde où s’éparpillent parchemins, plumes et flacon d’encre, il fronce les sourcils. Sous la broussaille de poils blancs, on discerne à peine ses yeux noirs, qui luisent de colère.

    Un peu plus tôt dans la soirée, le vieil homme a attrapé Eliphas, alors que ce dernier s’amusait à jeter des cailloux à son rat de garde. Sa main calleuse avait saisi l’oreille du garnement et il lui avait sommé de lui envoyer au plus vite notre ami le vampire, s’il ne désirait pas recevoir la fessée de sa vie.

    — Votre petite fille me déteste, monsieur Nazar.

    — Rose ne te déteste pas, bougre d’idiot ! s’exaspère le vieil homme, dont le front et les joues ont pris la couleur d’une tomate trop mûre. Pas plus qu’elle ne me déteste ! Non, tout ça, c’est uniquement la faute de cet Augustin de malheur : c’est lui qui lui a retourné la tête avec toutes ses histoires.

    — Oui, sans doute, mais… je crois bien que cette fois, elle est déterminée à nous quitter.

    Sa voix a la sonorité d’une plainte. Mais plutôt que d’émouvoir son interlocuteur, elle le secoue d’un frisson ulcéré. Violemment, celui-ci plaque ses quatre vieilles mains contre la table, avec pour effet de faire bondir tout ce qui s’y trouve. Le flacon d’encre se renverse et le liquide noir qui s’en échappe commence à imbiber les parchemins. Mais papy Nazar est bien trop aveuglé par la tempête qui gronde en lui pour y prêter attention.

    — C’est pourquoi tu vas aller demander Rose en mariage ! Ce ne me plaît pas, mais par l’Enfer, je préfère la savoir avec toi qu’avec cet illuminé !

    Cette fois, c’est au vampire de sursauter. Gagné par l’affolement, il bat des paupières et contemple son interlocuteur comme s’il était devenu fou.

    — Vous… vous plaisantez… ! J’en suis tout bonnement incapable et…

    — Oh que si, tu peux ! Tu peux et tu vas le faire cette nuit même !

    — Non ! Je vous dis que ça m’est impossible. Et quand bien même, rien ne me dit qu’elle ne me repoussera pas. Après tout, je n’ai aucune idée de ses sentiments à mon égard !

    Un grondement fait trembler le corps frêle de papy Nazar. Quel imbécile ! Mais quel bougre d’imbécile ! Et dire que ce misérable est le prétendant le plus sérieux qu’il puisse proposer à sa petite fille. Par Satan, c’en est désespérant.

    — D’autant que, reprend le vampire en détournant les yeux, je pense que si c’est ce qu’elle désire, alors nous ne devrions pas nous en mêler.

    Sans compter qu’il sait son départ inéluctable. Le Clown à trois visages le lui a prédit pas plus tard qu’en début de soirée. La jeune femme partira, quoiqu’il puisse tenter et, même si une solution existait, il ne la chercherait pas. Car il ne veut pas manipuler mademoiselle Rose. Refuse de laisser sa souffrance et ses désirs égoïstes interférer dans le choix de son amie.

    Papy Nazar s’est levé. Plus effrayant que jamais, ses yeux exorbités semblent sur le point de lui jaillir hors de la tête. La peau blafarde, presque grise, il lève un doigt tremblant dans sa direction.

    — Sors d’ici ! Hors de ma vue, misérable, et ne reparaît plus jamais devant moi !

    Comme il commence à s’habituer à ce qu’on le chasse, le vampire se contente de repousser sa chaise en soupirant.

    Il quitte l’établissement accompagné par la voix terrible du vieil homme, qui lui promet que si mademoiselle Rose doit quitter le pays de nulle part, alors il l’en tiendra pour unique responsable.

     

    5

    Le long de l’écorce, de grosses gouttes de sève dégoulinent lentement jusqu’au sol, où elles viennent former de petits tas visqueux. Affaissé près de son cercueil, Alucard semble comme mort. Il a le teint grisâtre, le regard éteint et le cœur en souffrance. Mais sur ses joues, aucune larme. Son arbre seul pleure, pour lui et à sa place, témoin d’un chagrin qu’il subit avec la même violence que son locataire.

    Car il faut que vous sachiez qu’un arbre qui vous accepte en son sein ne partage pas seulement ses entrailles avec vous, mais également vos émotions.

    Êtes-vous heureux qu’il se redresse, déploie ses branches, toujours plus hautes, et produit des feuilles magnifiques. D’un vert si plein de vie qu’elles jurent au milieu des griffes déplumées de ses congénères moins chanceux, grisâtres et noueux, qui hantent le bois d’à côté. À l’inverse, si seule la douleur encombre votre esprit, alors ces mêmes feuilles se flétrissent et tombent. Les branches cassent, le tronc commence à ployer et, au plus fort de la tourmente, ses craquements deviennent des gémissements et ses larmes odorantes se répandent.

    Alucard se prend le visage entre les mains.

    Il n’arrive pas à accepter que le dernier souvenir qu’il laissera à mademoiselle Rose sera celui d’une dispute aussi stupide. En aurait-il eu le courage qu’il se serait rendu chez elle dans la minute, afin de lui présenter ses excuses, de lui apprendre combien elle lui est précieuse et, surtout… surtout ! De lui assurer que la seule chose qui compte pour lui est qu’elle soit heureuse.

    Mais vous commencez à connaître notre ami. Si la timidité peut être un trait de caractère touchant, exacerbée, elle flirte avec la lâcheté. Le courage lui manque donc et il préfère rester là, à se morfondre, plutôt que de faire le premier pas.

    Un soupir, presque une lamentation. Il redresse le dos, la tête renversée en arrière et le regard levé en direction des ténèbres qui se dessinent plus haut. Combien de temps reste-t-il dans cette position ? Des minutes sans doute, plusieurs longues minutes au bout desquelles sa nuque douloureuse le pousse à laisser retomber sa tête. Au même instant, des coups s’écrasent contre sa porte.

    Son premier réflexe est de ne pas répondre. Il ne désire voir personne, pas même les enfants. Mais le phénomène se reproduit, plus insistant, et il finit par se lever pour renvoyer ses visiteurs.

    Sur le pas de sa porte, ce n’est toutefois ni Teddy, ni Lou, ni Eliphas, ni même aucun autre des enfants qu’il découvre. Car celui qui se tient là, blafard et haletant, n’est autre qu’Augustin. Et dans ses mains tremblantes, une épée, qu’il pointe dans sa direction.

    La vue de l’arme ne provoque qu’un haussement d’arcades chez le vampire. Si l’autre est venu pour lui faire du mal, alors il risque de tomber sur un os.

    — Savez-vous que j’ai suffisamment de force pour vous l’arracher et la tordre ?

    Il ne s’agit pas vraiment d’une menace. Plutôt une manière d’informer son visiteur que ce n’est pas avec ce type d’armement qu’il peut espérer triompher de lui. Bien sûr, Augustin ne le comprend pas ainsi. Son regard s’écarquille et, sans doute persuadé qu’il s’apprête à lui bondir dessus, il recule avec précipitation.

    La lueur de la lanterne, accrochée à sa taille, n’arrange en rien son allure. Il a les cheveux et la barbe plus ébouriffés que jamais et sert si fort les mâchoires qu’on pourrait craindre qu’elles ne se brisent. La respiration laborieuse, il semble sur le point de céder à une crise de panique.

    Malgré toute l’inimité qu’il éprouve à l’égard du personnage, Alucard ne peut s’empêcher de s’inquiéter :

    — Est-ce que tout va bien ?

    En réponse, l’autre raffermit sa prise sur la garde de son épée. Son regard s’assombrit, l’hostilité s’y embrase et il lève plus haut son arme en direction du vampire, qui fait un pas vers lui.

    — Restez où vous êtes !

    Dans le ton, une menace qui laisse entendre qu’aussi conscient qu’il soit du caractère ridicule de son armement – après tout, n’est-il pas chasseur de monstres ? – il ouvrira les hostilités si Alucard s’obstine à avancer.

    En signe de paix, le vampire lève les mains et jette un regard par-dessus l’épaule d’Augustin. La monture de ce dernier piaffe un peu plus loin. L’animal semble paniqué. Par sa présence, sans doute, mais plus certainement par les créatures dissimulées au sein des bois.

    — Je suis venu vous parler de la petite Rose !

    Vivement, Alucard reporte son attention sur le chevalier, dont l’air lugubre lui fait déjà craindre le pire. Paniqué, il questionne :

    — Que lui est-il arrivé ?!

    Et il aurait saisi son visiteur par les épaules pour le secouer, si celui-ci n’avait pas battu en retraite.

    — Je vous ai dit de rester où vous êtes !

    — Mais…

    — Tenez-vous donc à ce point à ce que nous en venions aux mains ?!

    Alucard se mord la lèvre, mais consent néanmoins à obéir. Satisfait, Augustin opine du chef, tout en gardant son épée brandie devant lui.

    — Bien ! grogne-t-il. Comme je vous le disais, je suis venu vous parler de votre amie…

    Puis il prend une longue inspiration, sans doute pour se donner le courage de continuer :

    — Depuis votre dispute, c’est comme si elle avait perdu toute sa joie de vivre. Déjà qu’elle ne semblait pas très heureuse, ici… dans ce trou de Satan… mais là ! Et comme nous projetons de quitter cet endroit dans les jours à venir, je…

    — Dans les jours à venir ?!

    — Ah, ne me coupez pas !

    L’éclat du chevalier effraie un peu plus sa monture, qui secoue la tête et renâcle. Mais la bête est bien dressée et, là où d’autres auraient pris la fuite, elle se contente de gratter nerveusement le sol du sabot.

    Le regard d’Augustin a plongé dans celui du vampire. Leur joute silencieuse – qui frissonne du même agacement – s’éternise quelques secondes. Finalement, Alucard soupire et, à nouveau, capitule :

    — Veuillez m’excuser.

    Et comme pour montrer sa bonne fois, recule de deux pas. Le chevalier continue de le lorgner un moment, puis renifle, dédaigneux.

    — Je ne comprends décidément pas ce qu’elle vous trouve. Vous êtes si repoussant que votre simple vue est une épreuve en soi ! Mais elle tient à vous, c’est indéniable…

    Si l’hostilité est toujours présente dans son ton, on peut également y percevoir de la rancœur.

    — J’ai bien essayé de lui remonter le moral… de lui faire comprendre que vous ne valiez pas la peine qu’elle se tourmente ainsi, mais… elle est si bonne, la pauvre petite ! Et je ne peux me résigner à l’arracher à ce monde avec un cœur malmené par les remords.

    Le chevalier a maintenant toutes les allures de l’amoureux transi venu quérir l’aide d’un rival, ce au détriment de sa propre fierté. Dans ses yeux sombres, on distingue à quel point la chose est humiliante pour lui.

    — Qu’attendez-vous de moi ? s’enquiert le vampire.

    — Que vous alliez la voir. Allez la trouver. Demain, si vous le pouvez. En tout cas, avant que nous ne quittions ce pays ! Il faut que vous lui fassiez comprendre qu’elle n’a rien à se reprocher. Qu’elle peut s’en aller l’esprit tranquille.

    Sur la fin, sa voix se brise et il murmure pour lui-même un « la malheureuse » douloureux. D’abord silencieux, Alucard l’observe, intrigué par ce personnage si antipathique, et pourtant pas dépourvu de cœur.

    — Ne refusera-t-elle pas de me voir ?

    Sans en avoir conscience, Augustin a baissé son épée. La pointe racle contre la terre malade, lui infligeant quelques griffures, tandis qu’il secoue la tête.

    — Si cela devait se produire, alors je me chargerai de la convaincre.

    Affirmation qui prouve que le pauvre n’est pas au pays de nulle part depuis bien longtemps. Sans quoi il saurait que mademoiselle Rose peut se montrer aussi entêtée et intransigeante que son grand-père. Surtout quand elle considère avoir raison. Mais enfin, Alucard ne va pas cracher sur l’espoir qu’il est venu lui offrir…

    Un doigt écrasé contre ses lèvres, il contemple son visiteur, l’air pensif. Finalement, il se risque à demander :

    — Est-ce que je dois vous remercier ?

    — Ne soyez pas stupide ! Si je fais cela, c’est uniquement pour elle !

    Le ton est cinglant et même révolté, mais Alucard ne lui en tient pas rancœur. Au contraire, il est plutôt soulagé qu’Augustin le prenne ainsi. L’homme ne lui est pas sympathique et l’idée qu’il puisse lui être tributaire de quoique ce soit n’a rien d’agréable. Alors si en plus il devait le remercier…

    Augustin a reculé en direction de sa monture. À sa ceinture, sa lanterne oscille et il jette des regards affolés autour de lui, comme s’il cherche à se repérer. Le vampire s’interroge : par quel miracle l’individu est-il parvenu jusque chez lui ? Pour quelqu’un qui n’apprécie guère ses semblables, qui les voit comme une menace à éradiquer, l’épreuve a dû être d’importance.

    D’autant qu’à cette heure de la nuit, les rues du village de nulle part sont envahies d’ombres inquiétantes et de monstres. La vue de cet humain hystérique n’a certainement pas manqué d’attirer leur attention et l’idée qu’il ait pu se résigner à leur demander son chemin l’amuse.

    Oui, pour faire preuve d’un tel courage, il faut que ses sentiments à l’égard de mademoiselle Rose soient tout à fait sincères.

    Le voyant mettre pied aux étriers, Alucard propose  :

    — Voulez-vous que je vous raccompagne jusqu’au village ?

    L’espace d’un instant, une lueur de soulagement s’allume dans le regard de son visiteur. Éphémère, toutefois, car l’instant d’après, il se souvient qu’il a affaire à un vampire. Alors, il secoue la tête, grogne, et prend place sur le dos de sa monture.

    — Souvenez-vous : venez au plus vite. Ne manquez pas à votre parole !

    Suite à quoi, il disparaît dans le brouillard…

     

    6

    Quand Alucard arrive au village de nulle part, les chats noirs viennent de sonner l’après-minuit.

    Tout dans son expression, sa démarche, la façon qu’il a de se tordre les mains témoigne de sa nervosité. Il est à ce point distrait, à ce point concentré sur l’élaboration du petit discours qu’il compte débiter à mademoiselle Rose, qu’il ne voit pas ceux qui le saluent.

    Derrière les fenêtres de la jeune femme, de la lumière brille. Il s’arrête à l’entrée de sa clôture et son regard s’attarde sur le jardin, qu’un réverbère éclaire. La nostalgie vient le titiller, tandis qu’il contemple cette pelouse entretenue, ces petits buissons bien taillés – alignés le long de la barrière – et puis cet arbre fruitier, unique représentant de son espèce en ce nulle part.

    Et il se demande : qu’adviendra-t-il de cet endroit, une fois que son amie ne sera plus là pour s’en occuper ? Il doute que papy Nazar s’en donnera la peine et, au fond de lui, devine que si personne ne se dévoue pour le faire, alors il en prendra la responsabilité.

    Comme il s’avance en direction de la porte, sa panique grimpe encore d’un cran et il découvre – non sans horreur – que ce discours qu’il a laborieusement construit n’est maintenant plus que miettes dans son esprit. Il s’affole, tente de recoller les morceaux, mais en vain. Chaque phrase, chaque mot, se brouille avant de retourner au néant. Le laissant seul, dépouillé et plus vulnérable que jamais.

    Il recommence à se tordre les mains, lève les yeux, dans l’espoir de trouver autre chose, mais son cerveau est comme paralysé. Alors, en désespoir, il songe à fuir, à revenir le lendemain, une fois qu’il sera calmé, mais s’en empêche, car bien conscient que la même chose se produira. Encore et encore, et ce chaque fois qu’il lui faudra affronter cette épreuve. Alors, il frappe, deux coups, vite, sans réfléchir, afin de lui interdire toute retraite.

    Le battant s’ouvre sur la tignasse hirsute d’Augustin. Ce dernier lui adresse un regard torve, avant de lui refermer la porte au nez. Sous le coup de la surprise, le vampire sent sa mâchoire inférieure pendre. Est-il possible que le chevalier ait changé d’avis ?

    Au comble de la nervosité, il porte la main à son cou et s’apprête à frapper de nouveau, quand des voix s’élèvent à l’intérieur de l’habitation. Celle d’Augustin, d’abord – grave et autoritaire –, à laquelle répond – paniquée et suppliante – celle de mademoiselle Rose.

    Au bout d’un moment, le silence se fait et la porte s’ouvre de nouveau. Non pas sur Augustin, mais sur la jeune femme elle-même.

    L’expression malheureuse, elle n’ose pas lever les yeux en direction de son visiteur, qui se désole de lui découvrir une si petite mine. Car en plus des cernes qui lui bordent les yeux, elle a le teint blafard, presque gris. Au fond de son regard, plus la moindre malice, rien, sinon une douleur qui le blesse.

    Dans le salon, le chevalier a disparu. Sans doute pour leur laisser un peu d’intimité, délicatesse dont Alucard lui est reconnaissant.

    Puis il se mord la lèvre et, d’une voix basse, si peu assurée qu’il craint qu’elle ne soit pas entendue, il dit :

    — Ma… mademoiselle Rose.

    Son interlocutrice se prend le visage entre les mains.

    — Oh, monsieur Alucard. Si vous saviez le mal que vous me faites en venant ici cette nuit !

    — Je… je… je…

    Il bafouille, s’embrouille dans ses excuses, si bien que ses paroles sont à peine compréhensibles. Il se tord si fort les mains que ses doigts semblent sur le point de se briser. Mademoiselle Rose finit par relever la tête et questionne :

    — Que me vouliez-vous ?

    — Eh… eh bien… j’ai appris que vous comptiez nous quitter bientôt, aussi…

    — Oh bon sang !

    Envolée la gêne, envolée la souffrance. Dans le regard bleu de la jeune femme, il n’y a plus qu’une colère mal contenue.

    — Je vous préviens, monsieur Alucard, que si vous espérez me faire changer d’avis, je… !

    — Quoi ? Non ! Oh non ! Absolument pas !

    — Alors quoi ?

    — C’est que… voyez-vous, ce n’est pas facile…

    Et ça l’est d’autant moins que la suspicion qu’il peut lire dans son regard ne l’aide pas à mettre en ordre ses idées. Elle ne le traite déjà plus comme un ami, mais plutôt comme un ennemi.

    Il ouvre la bouche pour parler, se ravise, et détourne les yeux. Ce qui impatiente la jeune femme.

    — Oh, pour la gloire des Enfers, monsieur Alucard, venez-en au fait !

    Il reporte les yeux sur elle. Sur ce visage fatigué, à la beauté singulière, presque unique en ce nulle part.

    Elle avait dans la vingtaine quand ils se sont rencontrés pour la première fois. Cela va sans doute vous surprendre, mais leur amitié ne remonte qu’à quelques années. Avant cela, mademoiselle Rose a connu une enfance solitaire, gardée quasiment prisonnière par un grand-père peu désireux de la partager avec le reste du monde. Avec l’âge, elle est parvenue à se libérer de son gardien, mais ce n’est que sur le tard qu’elle devait s’enfoncer dans le bois d’à côté.

    À cette époque, Alucard était encore moins sociable qu’il ne l’est aujourd’hui, ne se rendant qu’en cas d’extrême nécessité au village et ne recevant que de rares visites. En fait, en dehors d’Eliphas, qui venait parfois traîner les pieds près de son arbre, le grand personnage n’avait aucun lien avec les enfants qui remplissent à présent son éternité.

    Le rôle de conteur qu’il lui arrive d’incarner était à l’époque celui de la jeune femme. Elle accueillait les enfants à la bibliothèque et leur faisait la lecture autour d’un goûter. Mais le caractère ronchon de papy Nazar, qui n’appréciait pas l’arrivée de cette marmaille bruyante sur son territoire, mit fin à ces réunions.

    La nuit de leur rencontre, ils avaient un peu discuté… enfin, elle surtout. Lui était bien trop intimidé par cette jeune femme si différente, par son rire, sa voix et jusqu’à son sourire. Il l’avait écoutée avec attention, prêtant une oreille à ses inquiétudes quant aux enfants dont elle s’occupait. Elle affirmait que la clairière où il vivait serait l’endroit idéal pour accueillir ses réunions. Un terrain de jeu où ils pourraient se livrer à leurs folies sans déranger personne – en dehors de lui-même, mais il n’eut pas le courage de le lui faire remarquer. Et comme elle lui demandait la permission d’emmener son petit groupe ici, il avait dit oui. Oui, oui, oui, qu’ils viennent donc, et vous aussi !

    Le soir suivant, sa visiteuse tint parole. Elle se présenta avec ses petits protégés et, sous le bras, un lourd volume de contes : le même qu’elle devait lui léguer un peu plus tard, et qu’encore aujourd’hui il use pour ses propres réunions.

    Devinez-vous à quel point l’existence de notre ami aurait été différente s’il n’avait pas rencontré mademoiselle Rose ? À son contact, il a pu évoluer, sortir un peu de sa coquille et trouver une place dans un pays où il a longtemps été une ombre parmi d’autres.

    Ces souvenirs lui tournent dans la tête, tandis que les secondes s’égrènent. Il la revoit à l’époque. Se revoit lui-même. Se souvient de ce sentiment qui devait naître en lui et ne jamais le quitter. Et soudain, il sait ce qu’il doit dire… ce qu’il aurait sans doute dû confesser depuis longtemps.

    Avec un raclement de gorge nerveux, il retire son chapeau et le tient serré contre lui. Ses mains tremblent un peu.

    — Avant toute chose, commence-t-il, je tiens à vous demander pardon.

    Et comme elle ne répond pas, se contentant de le scruter avec un brin de suspicion, il déglutit et lève les yeux au ciel. Juste le temps pour lui de retrouver un peu de courage.

    — Voyez-vous, je… enfin ! La dernière fois, je ne me suis pas exprimé comme je l’aurais souhaité. Ce n’est pas que je voulais décider de votre avenir à votre place, ni même que je pensais pouvoir vous faire changer d’avis ou… ou que je réprouve votre choix. Bien sûr, je ne vous cacherai pas qu’il ne me fait pas plaisir, mais… d’accord ! C’est vrai que ça m’attriste… mais… voyez-vous ce ne sont là que mes sentiments, et je ne vous les exprime pas dans le but de vous faire changer d’avis. Bien au contraire, et si je suis ici cette nuit, c’est pour vous dire que je vous soutiens et que, même si vous devez nous quitter, mon amitié vous sera toujours acquise.

    « Mais il y a autre chose qu’il faut que je vous avoue… au moins pour que vous compreniez ce qui m’a fait agir aussi stupidement la dernière fois.

    Cependant, pour un être aussi timide que lui, la confession est une épreuve en soi. Il se passe la langue sur les lèvres, commence par un : « Alors, voilà… », avant que sa voix ne meurt sur un gémissement pathétique. Et ce n’est qu’au bout de quelques secondes d’un rude combat intérieur qu’il parvient à se jeter à l’eau :

    — La vérité est… la vérité est que je vous aime, mademoiselle Rose.

    Le silence qui accueille ses paroles lui semble plus terrible que tout le reste. Mademoiselle rose est là, à lui faire face, sans qu’aucune expression ne soit lisible sur ses traits. Sa peau a blêmi encore davantage, au point d’en devenir presque translucide.

    Un malaise s’empare du vampire, qui tangue sur ses jambes. Certain d’avoir commis une erreur, il exécute quelques pas en arrière. Une douleur s’éveille au creux de ses entrailles et le monde se brouille. Avec des gestes maladroits, il la salue du chapeau et va pour prendre la fuite – loin, le plus loin possible –, quand il remarque que la jeune femme est comme métamorphosée.

    Les traits adoucis, ce n’est plus avec hostilité qu’elle l’observe. Au fond de ses yeux bleus, une affection sincère et, au niveau de ses joues, une roseur qui redonne vie à son visage. Mais c’est son sourire, par-dessus tout, qui le trouble jusqu’au plus profond de son être… car celui-ci, en cet instant, est le spectacle le plus merveilleux qu’il lui ait été donné de voir depuis leur première rencontre.

    Erwin Doe ~ 2010

    Revenir à la catégorie

     

    Licence Creative Commons
    Le grand monsieur du bois d'à côté de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
    Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://erwindoe.eklablog.fr/contact.

     
     

    votre commentaire
  • 25/09/2015

     

    Aaaah, putain, j'y croyais plus mais, enfin, j'en ai terminé avec l'épisode 6 d'Un long voyage !  \0/

    Au final, un épisode découpé en 11 parties, qui fait presque 45.000 mots. Avec le second jet, il va sans doute s'alléger un peu... logiquement. Malgré tout, ça restera un beau bébé, et l'épisode le plus long de cette série pour le moment. Il clôturera d’ailleurs sa première saison. J'ai longtemps hésité à la séparer en deux, et au final, je pense que c'est ce que je vais faire.

    Du coup, je vais poster la première partie de l'épisode 5 dimanche... si je ne fais pas encore n'importe quoi. Et je vais commencer à plancher sur la seconde saison. Déjà pas mal d'idées, mais également beaucoup de trous. L'épisode 7 s'annonce amusant à écrire, plus léger, en tout cas, que les épisodes 5 ou 6.

    A côté, je travaille sur mon nanowirmo de cette année. Une série en quatre épisodes que j'espère pouvoir écrire en entier durant le mois de novembre... c'est possible, si je ne fais pas n'importe quoi. J'aurais en toute logique les synopsis détaillés de chacun des épisodes pour m'aider et je ne connais rien de mieux pour faciliter l'écriture d'un nouveau projet. -w-

    Et parce que le grand monsieur touche de plus en plus à sa fin, il va falloir que je réfléchisse sérieusement à un projet pour le remplacer. Ça fait un moment que je le dis, mais je ne suis toujours pas parvenu à lui trouver de remplaçant. Tout simplement parce que je n'ai aucun projet suffisamment avancé pour. Et je ne me vois pas trop faire comme pour Un long voyage, c'est à dire, proposer un projet dont l'ensemble des épisodes n'est pas écrit. Parce qu'en cas de blocage, ça donne comme pour l'épisode 6 : presque un an à galérer et à prendre du retard. -__-


    votre commentaire
  • Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 8 : Le chevalier d’un autre nulle part

    Partie 1

     

    1

    L’homme a le regard sombre, souligné par des cernes. Plus sale qu’un vagabond, il porte une armure aussi peu entretenue que lui. Ses cheveux sont gras, emmêlés. Du sang, de la terre les alourdissent. Une puissante odeur de crasse, de sueur, s’échappe de cet être à peine conscient, étendu de tout son long sur le canapé de mademoiselle Rose.

    Qui peut-il bien être ? Et surtout de quelle façon s’est-il retrouvé chez la jeune femme ?

    Voilà d’excellentes questions ! Et pour y répondre, je vais devoir vous narrer le triste incident dont il fut un peu plus tôt la victime.

    Notre récit débute donc dans un champ. Un vaste champ laissé à l’abandon depuis suffisamment longtemps pour que la mauvaise herbe en devienne la principale occupante. Il n’y pousse d’ailleurs plus grand-chose d’autre et les rares courageux qui tentent d’en tirer des denrées consommables sont rarement récompensés de leurs efforts. La légende veut que ce lieu ait servi de cadre à une bataille aussi terrible que sanglante. Il suffit d’y creuser pour découvrir plus d’ossements que n’en contient le cimetière de nulle part et l’on prétend que ce sont ces morts qui font périr les cultures par la force de leur rancœur.

    Les sorcières aiment venir y célébrer leur sabbat et des épouvantails, depuis longtemps à la retraite, s’y dessinent. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains prennent vie, suite aux taquineries répétées de corbeaux facétieux. Dans ces moments, on les voit courir après leurs cibles, leurs bras en paille vainement tendus devant eux. Car il est rare, en effet, qu’ils parviennent à capturer les volatiles qui, depuis les cieux, les narguent de leurs croassements.

    À ce tableau, rajoutons quelques bicoques sommaires se dressant ici et là, parfois en groupes de deux ou trois, mais le plus souvent solitaires. C’est en ce lieu que vie le peuple des faunes et, avec lui, le jeune Édouard et les siens.

    La petite famille habite une masure dont le manque d’espace, comme d’intimité, n’en fait pas un lieu où l’on aime s’attarder. En terre séchée, elle possède un toit de paille qui, en cas d’intempérie, fuit, s’envole, s’il ne s’écroule pas tout simplement sur la tête de ses occupants. Il faut le changer en été, se couvrir chaudement en hiver et supporter les parasites qui ne manquent jamais de s’y installer.

    Pour en revenir au chevalier qui nous intéresse, celui-ci se fait appeler Augustin Depitié, fier pourfendeur de monstres et de créatures démoniaques de tous poils. Ayant quitté sa terre natale en quête de gloire, je vous laisse imaginer sa joie en tombant sur cette petite tribu de bêtes à cornes et aux pieds fourchus.

    Enfin, il faut croire que les Cieux daignent se pencher sur lui ! Il se voit déjà rentrer chez les siens avec, attachées à la croupe de sa monture, les têtes grimaçantes de ces « diables ». Un sourire se plante sur ses lèvres et dévoile au monde une dentition qui aurait grand besoin d’être un peu entretenue. Il imagine la surprise et le respect de ses pairs, entend les balades que l’on écrira sur lui et la légende que l’on colportera aux quatre coins du royaume. Ah, mes amis ! Quelle merveilleuse destinée l’attend ! À lui la gloire, l’amour des femmes et la fierté de son roi !

    Galvanisé par cette vision, il tire son épée et lance sa monture en direction de la petite famille qui s'en rentre chez elle. Celle-ci est si surprise par ce comportement belliqueux qu’elle ne réagit pas tout de suite et n’a en définitif que le temps de s’écarter de son chemin en abandonnant derrière elle les citrouilles qu’elle rapportait pour le repas du soir.

    Les fruits explosent sous les sabots de l’équidé et répandent sur le sol boueux leur chair orange.

    Face au carnage, les faunes restent sans réaction. A-t-on déjà vu d’énergumène plus dénué de savoir vivre ? Et comme le goujat en question fait demi-tour en fendant l’air de son épée, la colère aveugle le père d’Édouard. Gaillard massif, son pelage se hérisse et son museau écrasé se retrousse, pour laisser voir des dents jaunâtres. Ses sabots raclent contre le sol et il charge l’individu.

    L’attaque prend de court Augustin, qui n’a pas la conscience de faire dévier sa monture. Celle-ci, face à ce danger imminent, se cabre et le désarçonne. La douleur de la chute lui coupe le souffle et le laisse momentanément étourdi.

    Dans des gestes désordonnés, il tente de se remettre sur pieds, mais son armure est lourde et mal articulée. Sous ses efforts, elle ne cesse de produire des grincements stridents.

    Quand il parvient à se mettre à quatre pattes, l’affolement s’empare de lui, comme il découvre que son épée lui a échappé. Le père d’Édouard a rattrapé sa monture et l’observe, prêt à lui rentrer dans le lard s’il s’avise à faire encore des siennes.

    Augustin finit par repérer son arme. Mais alors qu’il se jette vers elle, une étoile se détache du ciel et vient s’écraser sur son crâne. Le monde explose autour de lui et il perd conscience, salué par un rire lointain, très lointain, mais oh combien satisfait…


    2


    Après l’incident, les Faunes se retrouvèrent bien embêtés et c’est avec toute la prudence requise qu’ils s’approchèrent de l’évanoui.

    Un humain, bien sûr ! Voilà au moins une découverte qui ne les surprend pas. L’histoire du pays de nulle part est pleine de récits d’agressions passées, certains comiques, mais d’autres indubitablement tragiques. Les ennuis accompagnent nos pas et parce qu’ils ne l’ignorent pas, ils ne peuvent songer à laisser là Augustin. Car ce serait courir le risque qu’une fois revenu à lui, l’homme ne s’en prenne à d’autres malheureux.

    Mais comment communiquer avec un individu aux préjugés chevillés au corps ? Un dicton local prétend à ce propos que parler à une tombe offre de meilleurs résultats, car au moins a-t-on l’espoir que son propriétaire daigne s’éveiller à l’après-vie.

    Au bout d’une longue réflexion commune qui ne semble mener sur rien, le petit frère d’Édouard s’aventure à bredouiller le nom de mademoiselle Rose. Ses parents le fixent d’abord avec une intensité qui le fait se ratatiner, avant que leurs regards ne s’illuminent. Mais bien sûr ! Comment n’y ont-ils pas pensé eux-mêmes ? Rose, la petite Rose ! Qui d’autre que la jeune femme pourra faire entendre raison à cet échevelé ? Après tout, n’appartiennent-ils pas à la même espèce ?

    Aussitôt approuvé, aussitôt Augustin est-il placé sur le dos de sa monture. Puis, en compagnie d’Édouard, le père prend le chemin du village.

    Pour mademoiselle Rose, la surprise est totale et le choc terrible. Car à peine a-t-elle posé les yeux sur cet étranger à la peau boueuse, sur cet homme à la barbe drue portant les armoiries d’une contrée lointaine, que la pauvre enfant se sent faiblir.

    Papy Nazar, qui prenait le thé en sa compagnie, a juste le temps de la rattraper et la guide avec peine jusqu’au canapé. Doux et prévenant, il l’aide à s’y étendre et lui prodigue quelques paroles de réconfort en lui tapotant la main. La seconde d’après, tel un dragon prêt à cracher le feu, il fond en direction des visiteurs.

    Pas question ! martèle-t-il. Il n’est pas question que sa petite fille s’encombre de cette engeance ! Qu’ils l’envoient plutôt se faire pendre ailleurs et qu’ils ne reviennent plus les déranger.

    Mais alors qu’il s’apprête à leur claquer la porte au nez, mademoiselle Rose reprend suffisamment ses esprits pour l’en empêcher. Blanche et fébrile, elle déclare qu’elle tient à s’occuper de l’inconnu, souhait qui déclenche une vive querelle entre elle et son grand-père. Embarrassés, les pauvres faunes en viennent à se demander s’ils ne sont pas les jouets de quelques puissances infernales en mal de distraction.

    Dans le salon, le ton monte et les belligérants en sont maintenant à se crier dessus, désireux de se faire entendre de l’autre. Presque caché derrière son père, Édouard lui attrape le coude et lui demande s’ils ne feraient pas mieux d’aller jeter leur fardeau à l’entrée de la forêt. Son géniteur est sur le point d’accepter la solution, quand mademoiselle Rose parvient à prendre le dessus. D’un ton catégorique, l’expression plus butée que celle de son grand-père, la jeune femme lui rappelle qu’elle est ici chez elle et qu’il n’a pas à décider à sa place à qui elle peut, ou ne peut pas, offrir son hospitalité.

    Quelle frustration… quelle colère s’enflamme dans le regard du vieil homme ! Mais quel soulagement s’allume dans celui des faunes.

    Et c’est ainsi, qu’un peu plus tard, Augustin reprit connaissance sur le canapé de mademoiselle Rose. Et si l’anxiété se lit sur le visage penché dans sa direction, le regard, lui, pétille d’une excitation mal contenue.


    3

    Vous vous en doutez, la nouvelle ne tarde pas à faire le tour du pays de nulle part et à alimenter toutes les conversations. Et si ce n’est pas tant le fait qu’un humain puisse séjourner chez eux qui électrifie ainsi la population – après tout, cette espèce-là n’a rien de bien sensationnelle. Amusante, tout au plus –, l’idée qu’un homme, un étranger de surcroît, ait élu domicile chez Mademoiselle Rose en stupéfie plus d’un et sert de combustible à bien des fantasmes.

    De plus, d’étranges rumeurs circulent. On prétend notamment que l’individu s'en serait déjà pris à une famille et que la petite Rose le retiendrait prisonnier afin de l’empêcher de commettre d’autres agressions.

    Quant aux rares chanceux – ou malchanceux, suivant le point de vue – ayant aperçu l’énergumène alors qu’ils s’approchaient – en tout bien tout honneur – de la propriété de la jeune femme, ceux-ci ne se lassent pas d’affirmer qu’ils ont affaire à un excentrique de la plus belle espèce. Peut-être fou, ou peut-être pas, mais en tout cas prompt à abreuver d’injures tous ceux qu’il croise et à tirer son épée, sans aucun doute dans l’idée de s’en servir.

    Mais nous sommes au pays de nulle part. Aussi, plutôt que d’agacer, ou de vraiment inquiéter, Augustin a un effet distractif sur ses habitants. Ses frasques font rires et les commères ne sont pas les seules – pour une fois – à les déformer, pour mieux les exagérer.

    Mais au milieu des rires, l’inquiétude taraude l’un de leurs concitoyens et l’on ne tarde pas à le voir quitter ses bois ; silhouette immense au dos courbé sous le poids des soucis.

    Alucard, en effet, s’angoisse beaucoup de cette histoire. Néanmoins, ce n’est pas l’idée qu’une possible idylle naisse entre son amie et cet étranger – quoique la chose ne soit pas très agréable non plus – qui marque ainsi son visage, mais plutôt celle que cette rencontre inopinée soit l’élément déclencheur d’une autre tragédie : le départ de mademoiselle Rose.

    La compagnie d’un de ses semblables, il le devine, a dû faire ressurgir chez la jeune femme cette frustration qui la hante depuis si longtemps. Ce désir impérieux de s’envoler pour d’autres horizons et de renouer avec ces racines dont on a cherché à la tenir éloignée.

    Pourtant, il sait bien qu’il n’a aucunement le droit d’interférer dans la décision de son amie. Alors oui, la peur, la tristesse, l’ont tiré hors de sa tanière, mais cette force qui l’a guidé jusque chez mademoiselle Rose s’en est déjà allée au loin. Et tandis qu’il se tient là, debout sur son paillasson, il comprend que sa visite n’est sans doute pas des plus indiquées. Il hésite, bêtement, et commence à se convaincre qu’il ferait mieux de revenir sur ses pas, quand la porte s’ouvre.

    En le découvrant, son amie émet un hoquet de surprise, auquel il répond d’un bref mouvement de recul. La jeune femme porte un panier en osier au bras et une liste de courses dans sa main. Ses yeux restent écarquillés le temps de quelques battements, avant qu’un sourire ne vienne étirer ses lèvres.

    — Eh bien ! Que faites-vous donc plantez là, mon bon ami ?

    Avec des gestes raides, le vampire ôte son haut-de-forme et le tient écraser contre son torse.

    — Je… je suis désolé… je ne voulais pas vous déranger…

    Puis il se tait et baisse les yeux en direction de ses pieds. La jeune femme l’observe, presque amusée, avant de laisser entendre un petit rire.

    — Vous ne changerez décidément jamais, monsieur Alucard ! Allons, venez ! Il faut absolument que je vous présente à mon invité.

    Il n’a pas le temps de protester qu’elle le tire déjà à l’intérieur de l’habitation. Là, elle abandonne son panier près de la porte et referme derrière eux. Le vampire jette un regard autour de lui, presque surpris de ne découvrir aucun changement notable dans cet intérieur familier.

    Mademoiselle Rose interprète son trouble de travers, car elle lui explique aussitôt :

    — Il se cache dans la cuisine.

    Puis elle lève un doigt.

    — Mais je dois vous avertir : il est quelque peu original.

    — J’ai cru comprendre qu’il s’agit d’un humain ? questionne le vampire, en replaçant son haut-de-forme sur son crâne chauve.

    — Un humain, oui. Et son nulle part est tout à fait fascinant ! Augustin – c’est son nom – n’est jamais à court d’anecdotes à son sujet. Oh, vous devriez l’entendre vous aussi ! Je suis certaine que vous apprécierez. Attendez… je vais essayer de le faire sortir.

    Une rencontre dont Alucard se serait bien passé, mais comment la décliner ? D’autant que la jeune femme disparaît déjà dans la cuisine.

    Après son départ, le vampire se sent terriblement déplacé. Un instant, il reste debout au milieu du salon, à se dandiner d’un pied sur l’autre. Puis il va prendre place dans le canapé et se tapote du bout des doigts les genoux, qu’il a saillants et squelettiques.

    Les bribes d’une conversation lui parviennent depuis la cuisine. Une voix grave répond au pépiement d’oiseau de mademoiselle Rose. Mais ils parlent un peu trop bas pour qu’il puisse saisir la teneur de leur échange et n’a d’ailleurs pas longtemps à attendre, avant que son amie ne refasse son apparition. À sa suite, elle tire un homme à l’expression butée. S’il est jeune, sa barbe hirsute et sa moustache le vieillissent terriblement.

    Il a les cheveux châtains, qu’il attache dans sa nuque. Mais même ainsi, ceux-ci n’en font qu’à leur tête et lui donnent l’allure échevelée. Les yeux sombres qu’il pose sur Alucard brillent d’hostilité.

    — Tenez, Augustin, commence mademoiselle Rose, sans prêter attention au malaise naissant. Voici mon bon ami Alucard, dont je vous ai tant parlé. Monsieur Alucard, laissez-moi vous présenter le chevalier Augustin Depitié.

    Ce denier émet un reniflement méprisant et grommelle quelques paroles désagréables à propos d’hérésie et de créatures du Diable. Son attitude déplaît aussitôt au vampire, qui se contente de le fixer avec crispation. Lui qui, d’ordinaire, est si aimable n’esquisse pas même le début d’un salut. Mademoiselle Rose leur adresse un regard ennuyé.

    — Allons messieurs, un petit effort !

    Leur attitude semble à ce point la contrarier qu’Alucard décide de prendre sur lui. Désireux de détendre l’atmosphère, il ouvre la bouche, mais le regard dégoûté que lui adresse l’autre le pique au vif. Agacé, il crispe les doigts sur ses genoux et s’en tient à son mutisme.

    Sa tentative n’échappe pas à son amie. Une main portée à l’emplacement de son cœur, elle décoche un coup d’œil en coin à Augustin. On peut y lire un reproche que son destinataire ignore. En définitif, mademoiselle Rose se force à sourire, bien que la nervosité trouble son expression.

    — Savez-vous qu’Augustin a traversé bien des nulles parts avant d’arriver chez nous ? Tenez ! Pas plus tard que la semaine dernière, il jure d’avoir découvert un nulle part où les habitants marchent sur les mains et se saluent avec les pieds. N’est-ce pas fou ?

    — En effet, approuve le vampire, quoique du bout des lèvres.

    Il ne lâche pas des yeux Augustin, qui lui rend la pareille. La tension est si palpable entre eux que la jeune femme ne tarde pas à se sentir mal à l’aise.

    — Oh ! Êtes-vous obligés de vous fixer comme si vous alliez vous jeter à la gorge de l’autre ?

    Gêné, le vampire détourne la tête. Plus que jamais, cette visite lui semble avoir été une erreur.

    — Par… pardonnez-moi.

    Ses excuses ne trouvent aucun écho chez Augustin, qui se contente de grimacer. Ses doigts se crispent un peu plus sur ses genoux, mais il parvient à contenir la colère qui monte en lui. Mademoiselle Rose retrousse la lèvre inférieure, en une moue indécise.

    À nouveau, elle adresse un regard en coin au chevalier. Les bras croisés, il s’est appuyé contre l’encadrement de la cuisine, l’expression toujours aussi butée. Elle s’en agace, mais décide de faire bonne figure et, à la place, reprend d’un ton enjoué :

    — Tout ceci me fait penser que vous avez vous-même visité un nulle part. (Elle se tourne vers Alucard.) Pourquoi ne pas nous faire le récit de vos aventures ? Je suis persuadée qu’elles intéresseront Augustin.

    Le vampire devine qu’elle n’y croit pas elle-même. Du reste, il se sent mal l’aise à l’idée de remuer ces souvenirs. Il revoit Maria, entend les propos qu’elle a tenus à papy Nazar, ceux voulant qu’un jour sa petite fille prenne le chemin de l’inconnu sans même lui dire au revoir. S’il a parlé d’elle à mademoiselle Rose, il s’est bien gardé de lui confier les raisons de sa dispute avec son grand-père. Craignant, d’une part, de lui faire de la peine et, de l’autre, de provoquer des troubles entre elle et le vieil homme.

    — C’est que… il n’y a malheureusement pas grand-chose à en dire.

    — Oh, je vous en prie, soupire la jeune femme, mi-agacée, mi-suppliante. Vous êtes le premier de mes proches à daigner me rendre visite depuis qu’Augustin est chez moi. Aussi, j’espérais que nous pourrions passer un bon moment tous ensemble.

    Elle se tourne vers le chevalier, cherchant une approbation qu’elle ne trouve pas. Elle revient au vampire, un peu déçue et attristée.

    — De plus, je me suis fâchée avec mon grand-père le soir de son arrivée et…

    — Un vieux fou, celui-là ! grommelle Augustin, ce qui lui vaut un regard sévère de la part d’Alucard.

    Mais à sa grande surprise, mademoiselle Rose accepte l’injure d’un hochement de tête, l’air plus malheureuse que jamais. Et comme elle remarque son trouble, elle croit bon de lui expliquer :

    — Comme vous le savez, mon grand-père n’aime pas beaucoup me voir fréquenter des hommes. Et je crois qu’il s’est mis en tête qu’Augustin pourrait avoir une mauvaise influence sur moi.

    — Peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort ? laisse échapper le vampire.

    Propos qu’il regrette aussitôt. Mademoiselle Rose fronce les sourcils.

    — Je vous demande pardon ?

    — Enfin… ce que je veux dire, c’est que… c’est votre grand-père ! Il… vous savez, tout le monde dit qu’il connaît beaucoup de choses et… sans doute n’a-t-il pas voulu vous blesser, mais…

    Mais il a conscience qu’il ne fait qu’aggraver son cas. Alors, tout penaud, il baisse la tête d’un air coupable. À ce moment, Augustin ne le fixe plus avec hostilité, mais plutôt avec curiosité. L’homme a relevé un sourcil et ses yeux sombres se tournent vers mademoiselle Rose.

    Cette dernière ne se donne même plus la peine de dissimuler son agacement.

    — Eh bien moi, je n’en suis pas si sûre, voyez-vous ! La seule chose qui motive mon grand-père dans cette histoire est la jalousie qu’il cultive à l’égard de tous ceux qui m’approchent. Dans son esprit, je ne suis encore qu’une gamine stupide et influençable qu’il faut protéger.

    — Pourtant… ne désirez-vous pas nous quitter ?

    Voilà, la question est lancée ! Et aussitôt l’est-elle que le vampire voudrait pouvoir la retirer, car il sait qu’il s’engage sur une pente glissante. La colère qui s’allume dans le regard de son amie le tétanise.

    — Je vais vous dire, monsieur Alucard : mon désir de quitter ce nulle part ne date pas de l’arrivée d’Augustin !

    — Oui… bien sûr ! Je… j’en suis bien conscient, mais…

    — Mais quoi ? Mais en quoi, au juste, cette histoire vous concerne-t-elle ?

    — Mais parce que ça me peinerait de vous voir partir, bon sang !

    Vivement, Alucard porte une main coupable à cette bouche qui vient de le trahir. Un silence glacial s’abat sur la pièce. Lourd, étouffant. Dans l’expression de mademoiselle Rose, une stupeur dangereuse qui annonce la tragédie à venir.

    — Alors comme ça… vous vous croyez également le droit de décider de mon avenir à ma place ?

    Elle parle bas, la voix tremblante et le vampire sait qu’à la moindre erreur supplémentaire, la bombe explosera. Alors il bafouille, sans bien savoir ce qu’il dit. Il tente de nier, de s’excuser, mais la formulation est si maladroite qu’on peine à le comprendre.

    Finalement, la jeune femme se détourne. Paniqué, il se redresse sur ses jambes flageolantes pour bredouiller :

    — Ma… mademoiselle Rose… mademoiselle Rose, écoutez-moi…

    — Oh non, certainement pas ! le coupe-t-elle en secouant furieusement la tête. Vous n’en avez déjà que trop dit, monsieur Alucard, et je vais vous demander de bien vouloir nous laisser.

    Puis, afin de lui faire comprendre qu’elle est sérieux, elle marche en direction de la porte et l’ouvre en grand. Son regard refuse toujours de fixer le vampire.

    Celui-ci se sent blessé, catastrophé ; honteux, aussi. Mais il comprend qu’il serait inutile d’insister. Il se dirige donc d’un pas lourd vers la sortie et, alors qu’il se retourne pour saluer son amie, celle-ci lui dit :

    — Je crois que c’est une chose qui vous a échappé, à vous comme à mon grand-père… que ma vie, contrairement à bien des habitants de ce nulle part, est courte, monsieur Alucard !

    Là-dessus, elle lui claque la porte au nez…

    Erwin Doe ~ 2010

    Revenir à la catégorie

     

     

     

    Licence Creative Commons
    Le grand monsieur du bois d'à côté de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
    Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://erwindoe.eklablog.fr/contact.


    votre commentaire
  • 12/09/2015

     

    PDF et Epub de l'épisode 4 d'Un long voyage faits ! Et je viens seulement de me rendre compte que j'avais zappé de faire ceux de l'épisode 7 du Grand monsieur. O__O''

    Argggllll !

    Faut vraiment que je pense à me faire une liste, histoire de ne pas oublier ce genre de choses... bon, en tout cas, je vais y remédier rapidement !

    Sinon, je me suis ENFIN débloqué dans l'épisode 6 d'Un long voyage. Youhou ! Je suis en joie depuis que j'ai trouvé la solution à mes problèmes. Je n'ai toujours pas terminé son premier jet, car il est décidément plus long que ce que j'avais imaginé, mais j'y suis presque ! (Et je frétille rien qu'à cette idée.)

    Du coup... hum... je pense que je posterai prochainement la première partie de l'épisode 5. Peut-être pas la semaine prochaine, je pense poster plutôt la première partie de l'épisode 8 du Grand monsieur, mais sans doute celle d'après.


    votre commentaire
  • 30/08/2015

     

    Et voilà ! Épisode 4 d'Un long voyage enfin terminé ! Pfoua ! J'ai l'impression d'avoir pris tellement de retard avec... j'aurais déjà dû poster sa dernière partie depuis un moment.

    Comme l'épisode 5 est déjà écrit, je pense commencer à le poster à partir du mois prochain. Je ne sais pas encore trop quand, cela dit. Tout dépendra surtout de l'épisode 6... je crois avoir trouvé comment me débloquer et j'ai avancé dans son écriture mais, gargl ! Si c'est pour me retrouver encore bloqué et à galérer plusieurs mois, je crois que je vais devoir diluer, et plus que diluer même, la publication des différentes parties de l'épisode 5.

    Aussi, comme j'ai enfin terminé mon déménagement, j'espère avoir plus souvent l'occasion de mettre ce site à jour. Honnêtement, j'ai l'impression que 2015 aura été mort en comparaison de 2014. J'ai encore des nouvelles à réécrire, que je pourrai proposer ici en attendant de trouver un projet de remplacement pour le Grand Monsieur. Maintenant, reste à trouver le temps pour ! :u

     


    votre commentaire