•     Le grand monsieur du bois d'à côté

       Épisode 9 : À bientôt, mademoiselle Rose

     

    Venez, venez ! Allons, approchez !

    Eh bien, mes amis ?

    Entendez-vous ces rires ? Ce brouhaha de discussions animées ? Ces exclamations et soupirs ? Voyez-vous tous ces gens, assemblés sur la place du village, installés autour de tables aux nappes déjà tachées ? Sentez-vous ces odeurs singulières, mais aujourd’hui familières, qui envahissent les rues du village de nulle part ? Celles d’un banquet si extravagant que les tables menacent de céder sous le poids des victuailles qui les écrasent.

    Cette nuit, le pays de nulle part n’est pas dans son état normal. Et pour cause ! Car dès le lendemain, mademoiselle Rose prendra la route et tous, ici, sont réunis pour un dernier adieu. Ou en tout cas est-ce là la raison officielle. Officieusement, c’est une autre nouvelle que l’on célèbre : la déclaration, attendue de longue date, de monsieur Alucard à la jeune femme.

    Oh ! Ne croyez pas que les concernées aient répandu la nouvelle autour d’eux. En vérité, il n’en est rien. Mais vous le savez à présent, le village de nulle part fourmille d’oreilles indiscrètes et les ragots s’y propagent plus vite qu’une épidémie. Bientôt, chacun fut au courant, jusqu’aux frontières du pays et même plus loin encore, car Archibald Von Bidule ne tarda pas à montrer le bout de sa langue.

    Mais j’entends que les chats noirs miaulent minuit et voici les derniers invités qui arrivent au petit trot. Ils jettent des regards autour d’eux, dans l’espoir de repérer une place libre et se glissent dans les espaces vides. On grogne parfois, car les bancs sont déjà trop encombrés. On remue, pour essayer de se dégager un peu plus d’espace et, de temps à autre, ceux installés aux extrémités chutent à terre.

    Beaucoup de visages amis sont présents. Tenez ! Voici déjà Yaga ! Arrivée parmi les premiers, la sorcière picore, dépiaute en tous petits morceaux le contenu de son assiette, qu’elle ne terminera pas. Installée près d’elle, Bibi ne tient pas en place. Elle finit par se lever pour aller trottiner en compagnie de Nouveau – l’ancien béguin d’Edwidge, devenu son ami le plus proche.

    Dans un coin de la place, on peut apercevoir Eliphas qui, la bouche dissimulée derrière ses mains, ricane comme le diablotin qu’il est.

    Pour l’occasion, il a juré de se tenir tranquille. De laisser de côté les mauvais tours, mais surtout de ne pas embêter les petites filles. En vérité, personne, pas même lui, n’est certain qu’il tiendra parole.

    Rassemblées autour d’une même table, nous trouvons les familles de Lou et d’Édouard. Leurs membres se connaissent de longue date et ont entamé la conversation. Monsieur et madame faunes boivent beaucoup, mangent beaucoup, et font plus de bruit que l’ensemble des occupants de leur banc. Le papa de Lou, un sourire amusé aux lèvres, sirote un verre de sang, tandis que sa femme, en fine connaisseuse, commente chaque plat qui lui passe sous le bec. Édouard est assis près de son petit frère, qui ne cesse de lui chiper ce qui se trouve dans son assiette. Parce que c’est bien connu, le repas des autres est toujours meilleur !

    Pour l’occasion, Lou a cassé sa tirelire afin de se procurer une jolie robe noire à dentelles. Elle a également tressé ses cheveux, que sa mère a ensuite enroulés en chignon.

    Edwidge gazouille et se mêle aux jeux de Bibi et Nouveau. Après son chagrin d’amour, les deux sacs se sont recroisés et, à défaut d’autre chose, l’amitié a fini par naître entre eux.

    Sans surprise, on découvre que les commères se sont elles aussi regroupées autour de la même table, où elles ne perdent pas une miette de ce qu’il se dit ou se fait. On les entend glousser, cancaner, avec une énergie hystérique qui a depuis longtemps fait fuir leurs époux.

    Le ciel est le territoire des fantômes, qui s’y agglutinent en une masse blanche et survoltée. Des « Toc ! Toc ! » résonnent aux quatre coins de la place, se mêlant au vacarme des conversations et des rires. Au milieu de ses congénères, Wendy vole d’un point à l’autre des festivités, en compagnie d’un Archibald à la langue frétillante.

    Pour l’occasion, on a également fait venir un groupe bien connu de ce nulle part. À sa tête, Jojo le squelette claque des mâchoires en rythme avec son jeu endiablé. Près de lui, la silhouette du clown à trois visages du bout du village et de son orgue de barbarie. L’ogre voûté qui les accompagne de son accordéon est lui aussi une figure célèbre, car il vit dans les placards, qui sont pour lui autant de portes capables de le mener aux quatre coins du pays. Et si vous cherchiez à vous rappeler son nom, apprenez qu’il n’en a pas… ou plutôt qu’ici, on le connaît sous l’identité de l’Ogre sans nom.

    Sur ses épaules, un groupe de pixies s’ennuie de l’absence des lutins – qui, comme vous le savez, ne sont plus autorisés au village. On les voit danser, taper dans leurs mains, mais le cœur n’y est pas, tant la folie et la méchanceté de leurs cousins leur manque.

    Et n’oublions pas Lili et Lala ! Plus mignonnes que jamais, les poupées joignent leurs compétences à celles des autres musiciens. L’une en donnant de la voix – en un chant qui vous paraîtrait sans doute trop aigu pour nos critères ; l’autre par le jeu de sa flûte traversière.

    Voilà qui nous fait déjà pas mal de visages connus, mais attendez ! Il nous en reste encore quelques-uns à observer.

    Teddy, par exemple, qui fidèle à sa réputation dévalise le buffet. La gueule grande ouverte, il croque tout ce qui lui tombe sous la patte, enfourne gâteaux et viandes, citrouilles frites et yeux d’araignées. En deux coups de crocs, c’est déjà avalé, à peine s’il prend le temps d’en sentir le goût, habité par le seul souci de faire éclater ce qui lui sert de ventre.

    Il finit par aviser la pièce montée – aussi impressionnante qu’un tantinet macabre, avec ses diablotins et ses squelettes qui batifolent au milieu de tombes. À la vue de ce plat presque trois fois plus haut que lui, l’ourson se lèche les babines et tend une patte avide dans sa direction. Mais il n’a pas le temps d’en prélever une miette, que papy Nazar vient le chasser d’un coup de pied au derrière.

    Le vieil homme a sa tête des mauvais jours et ses mains forment des poings menaçants. Il en brandit un en direction de Teddy, qui file sans demander son reste, les pattes plaquées contre ses fesses douloureuses.

    Quand il cesse de pester après le glouton pour balayer du regard le reste de l’assistance, chacun fait de son mieux pour éviter tout contact visuel. C’est qu’on ne tient pas à être la prochaine cible de sa mauvaise humeur !

    Vous vous en doutez, la cause de sa colère est à chercher du côté du départ prochain de mademoiselle Rose. Et s’il a tenté de l’en dissuader, il a dû se résigner face à l’entêtement de la jeune femme.

    Celle-ci lui a promis de revenir aussi souvent que possible, mais ce n’est qu’une maigre consolation. Ses mains le démangent et c’est tout juste s’il se maîtrise d’aller étrangler Augustin – qu’il continue de tenir pour unique responsable de son malheur. Pour ne pas arranger son ressentiment, il peut l’apercevoir à quelques distances, assis à l’écart de la foule.

    Eh oui ! Augustin a accepté de se joindre aux festivités, mais ce ne fut pas sans mal. Mademoiselle Rose a dû user de toute sa patience pour cela. Faire preuve de persuasion, aussi, mais surtout de compréhension. Et finalement, le voici au milieu de tous ces monstres dont il tente d’oublier la présence dans l’alcool.

    Il sursaute, chaque fois que l’un d’entre eux vient pour engager la conversation et c’est un miracle s’il n’a pas encore fui les lieux.

    Assise près d’Alucard, mademoiselle Rose l’observe avec compassion. Elle a bien tenté de l’inviter à leur table, mais le chevalier a refusé, arguant qu’il ne tient pas à se mêler plus que de raison à ces créatures maléfiques – pour lesquelles il désapprouve son affection.

    Néanmoins, il leur faudra bien, à lui comme à papy Nazar, apprendre à se supporter, car il a été convenu que mademoiselle Rose irait passer les deux premières semaines de sa nouvelle vie chez Maria. Il lui tarde déjà de rencontrer la vieille femme, qu’elle considère un peu comme sa grand-mère spirituelle. D’ailleurs, convaincre son grand-père de les accompagner ne fut pas une mince affaire. Mais s’il a beaucoup râlé, tapé du pied et boudé, il a finalement accepté et même promis de faire des efforts pour se réconcilier avec son ancienne amie.

    À sa gauche, Alucard est nerveux. Il sent les regards dardés dans sa direction, devine les messes basses qui se font sur son compte, mais aussi sur celui de mademoiselle Rose. Car la jeune femme, en effet, n’a pas repoussé sa déclaration. En tout cas, pas tout à fait. Seulement considéré qu’en l’état actuel des choses, il leur faudrait attendre encore un peu. Avoir une véritable conversation, dans un futur proche. Sur leurs sentiments réciproques, mais aussi sur leurs aspirations quant à l’avenir. Une épreuve qu’il appréhende par-dessus toutes.

    Assis au bout de leur table, monsieur le maire se lève. Son assistant – dont le visage se résume à un œil unique, immense – frappe doucement son verre de sa fourchette, afin de réclamer l’attention de tous. Les conversations se taisent peu à peu, tandis que le mot se propage, et même l’orchestre fait silence. Le regard pétillant, monsieur le maire bombe le torse, ses jambes maigrelettes tremblant si fort sous son poids qu’elles semblent sur le point de céder.

    Il émet un raclement de gorge, plante deux pattes aux extrémités de sa jaquette rouge et lâche, sur un ton malicieux :

    — Bilililibi bibi bilibili bi !

    Des rires lui répondent. C’est que monsieur le maire a toujours eu un sacré sens de l’humour. Un véritable don qui parvient à dérider jusqu’aux plus renfrognés – à l’exception d’Augustin, qui n’a pas la chance de comprendre ses babillements.

    Mademoiselle Rose esquisse un sourire. Monsieur le maire a levé son verre dans sa direction et, tandis que tout le monde l’imite, il ajoute :

    — Bilibili bibi, bibibi libibili lili !

    Autour d’eux, des applaudissements, mais aussi des sifflements et des exclamations. On souhaite bon voyage à la jeune femme. On lui rappelle de ne pas les oublier. Lui assure qu’on a déjà hâte qu’elle soit de retour parmi eux, d’entendre ses aventures. Et aux messages d’amitié se joignent les grognements de Teddy qui lève deux pattes en l’air. Autour de lui, le triste spectacle de plats dévastés. Et entre ses crocs, les vestiges d’aliments divers, qui sont autant de preuves de sa culpabilité.

    Plus sombre que jamais, Augustin se lève pour aller se servir un autre verre. Il est à présent suffisamment aviné pour que le spectacle de cette bande de monstres euphoriques lui soit indifférent. Tout au plus ressent-il encore à leur égard un mépris dont on le sent prêt à discuter avec le premier venu.

    Au même instant, le groupe reprend du service. Jojo se déchaîne comme jamais, au point de faire craindre à certains qu’il ne tombe en morceaux.

    Mademoiselle Rose tourne les yeux en direction d’Alucard et lève son verre. Sur ses lèvres, un petit sourire. Le vampire le lui rend et l’imite.

    — À bientôt, monsieur Alucard.

    — À bientôt, mademoiselle Rose.

    Et Alucard vide doucement le fond de son verre dans celui de la jeune femme. Quelques gouttes de sang, de son propre sang, qui se mélangent à l’alcool. Personne ne semble remarquer ce geste, et c’est sans doute mieux, car les deux amis ont le désir de garder la chose secrète pour le moment.

    Sur ce lien éternel qui, par cet échange, va naître entre eux. Mais aussi sur la décision de mademoiselle Rose de devenir vampire à sa mort… et d’ainsi, appartenir pour de bon à ce nulle part.

    Erwin Doe ~ 2017

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  • 16/12/2015

     

    Du coup, j'ai posté hier la première nouvelle de mon recueil sur l'univers de FF7 : Pendant ce temps, sur Gaïa...

    La plupart des nouvelles feront grosso-modo la même taille. Pour le moment, j'ai des idées pour encore quatre textes... si d'autres idées me viennent, tant mieux, sinon, ce projet s'arrêtera certainement là. En tout cas, j'ai bien aimé écrire ce "Miroir, mon beau miroir".

    Sinon ! Des idées commencent à me venir pour une possible Fanfic sur Baccano. En fait deux... mais l'une n'est encore qu'à l'état de désir, puisque j'aimerais bien écrire quelque chose sur Miria et Isaac, mais que je ne sais absolument pas quoi. Donc...

    J'ai déjà davantage d'idées pour une fic avec Luck et Claire (Mes deux personnages préférés de la série, au passage.). Par contre, haha, ce sera un genre de BL platonique. Le genre de truc que je n'ai pas écrit depuis l'adolescence, mais c'est pas grave ! Si j'arrive à construire un plan pas trop bancal, je m'y attèlerai sans doute prochainement.


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  • 14/12/2015

     

    Je me remets un peu aux Fanfiction. Ça faisait des années que ça ne m'était pas arrivé.

    J'ai donc posté une assez vieille Fanfic, puisqu'elle date de fin 2007. Un petit délire tapé à une époque où je faisais énormément d'insomnie et où une nuit blanche de trop m'avait un peu retourné le cerveau. Je suis toujours resté mitigé sur ce texte, mais je me souviens que j'avais beaucoup aimé l'écrire, et que j'ai bien aimé le réécrire. Honnêtement, c'était très amusant. :)

    Ce ne sera pas la seule Fanfiction qui fera son apparition dans les semaines / mois à venir. J'en ai pas mal qu'il me reste sur les bras, notamment une vieille Fanfiction sur le groupe Dir en Grey inspirée d'un de leurs clips. En attendant, j'ai entrepris l'écriture de petits textes courts sur Final  Fantasy 7, dont le premier attends juste que je puisse le relire. Ces textes seront rassemblés dans un même recueil et devraient avoir un ton plutôt comique.

    Je n'oublie pas non plus mes notes pour une possible Fanfiction sur Samurai Sentai Shinkenger... et je cherche toujours que l'illumination me frappe pour des Fanfics sur Kaze no klonoa et Baccano !

     


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  •  

    Pauvre Sephiroth

     

    Sephiroth ne gardait aucun souvenir de son arrivée ici. Et pire encore, il ignorait parfaitement où il se trouvait.

     

    Son regard vola autour de lui. Et si son expression n’en laissait rien paraître, il commençait quelque peu à s’inquiéter. Dans quelle partie du monde, exactement, ses pas l’avaient-ils mené, et qu’était-il supposé y faire ? La ville inconnue qui l’accueillait ne lui rappelait rien, ni ne faisait remonter en lui le moindre titillement destiné à lui faire savoir que l’information était bien là, quelque part en lui, prête à ressurgir à la surface pour peu qu’il se donne la peine de se creuser sérieusement la tête.

     

    Sans en avoir vraiment conscience, il s’était mis en marche, évoluant aux côtés de badauds maussades qui ne lui accordaient pas la moindre attention. Il tendit la main vers l’un d’entre eux, voulant l’arrêter pour l’interroger, mais ses doigts passèrent au travers du corps et l’autre continua sa route comme si de rien n’était. Troublé, Sephiroth avait fait un mouvement en arrière et regardait la silhouette fondre la foule, disparaître au milieu d’une masse qui, pour lui en tout cas, semblait être faite de matière, car l’individu qu’il bouscula leva le poing pour l’insulter.

     

    Il baissa les yeux sur sa main. Alors ça !

     

    Quand il les releva pour inspecter de nouveau les environs, son attention fut attirée par une silhouette familière. Celle d’un blond à l’expression dépressive, qui avançait mollement, en traînant des pieds. La grosse épée qu’il transportait dans son dos semblait trop lourde pour lui, car il ployait en avant, offrant un spectacle d’autant plus pathétique.

     

    Oubliant qu’ils étaient ennemis, Sephiroth se précipita dans sa direction.

     

    — Cloud ! Est-ce que tu peux me dire où nous sommes ?

     

    Si on lui avait dit qu’un jour, la vue du blondinet lui serait agréable, il ne l’aurait jamais cru.

     

    Pour toute réponse, son interlocuteur lui adressa un regard où se lisait toute la misère du monde. Puis il secoua la tête, et poursuivit sa route, de cette démarche lente et pathétique.

     

    Sephiroth resta quelques instants sans réaction. Mais petit à petit, une sourde colère commença à s’emparer de lui. Serrant les poings, il s’apprêtait à se jeter à la poursuite de l’autre, quand il remarqua la jeune femme. Debout sur le bord du trottoir, elle portait un panier au bras, plein à craquer de fleurs. De sa main libre, elle en tendait un petit bouquet en direction des passants, cherchant à attirer leur attention. Elle souriait, sans s’offusquer d’être continuellement ignorée.

     

    S’il y avait réfléchi deux secondes, Sephiroth aurait compris combien la présence de la jeune femme était étrange. La mort de celle-ci lui serait revenue en mémoire, et le doute, quant à la réalité de ce qui l’entourait, se serait imposé à son esprit. Mais à la place, Sephiroth l’interpella :

     

    — Aerith ! Aerith ! J’ai besoin de ton aide. Écoute…

     

    Mais avant qu’il ne puisse terminer sa phrase, la jeune femme releva les yeux sur lui et, dans un gentil sourire, disparut brusquement. Son panier tomba à terre et répandit son contenu à ses pieds. Abasourdi, il fixa les fleurs maltraitées, plus perdu que jamais.

     

    Au même instant, une voix lança :

     

    — Aaah, il est là ! Le voilà ! Tu vois, je te l’avais bien dit.

     

    Il se retourna et découvrit que Cait Sith et Nanaki venaient dans sa direction. Sans lui laisser toutefois le temps d’en placer une, le chat noir porta son mégaphone à ses babines et lui hurla :

     

    — Fais attention à la voleuse de Matérias !

     

    — Mais je…

     

    — La voleuse de Matéria sera bientôt sur nous, l’interrompit Nanaki, avant de poursuivre son compagnon, qui continuait de répandre autour de lui la terrible nouvelle.

     

    Il ne s’était toujours pas remis de cette énième déconvenue, qu’il se sentit brutalement bousculé. Le sol se rapprocha de lui et il s’écroula sur les pavés poisseux. Le souffle coupé, il se redressa sur un coude et vit qu’un individu de haute stature, à la peau sombre, s’était arrêté pour le contempler avec dédain. Une masse de muscles agressive qui retroussa sa lèvre supérieure pour cracher :

     

    — Peuh ! Encore un insecte qui s’est cru à la hauteur.

     

    Là-dessus, Barret le dépassa.

     

    Tout en se redressant, Sephiroth se demanda si le monde n’était pas tombé sur la tête. Depuis quand se permettait-on de le traiter ainsi ? Et surtout, depuis quand permettait-il qu’on le traite ainsi ? Il ne pouvait pas accepter ça ! Il ne pouvait pas ! Il…

     

    Un pas rapide et léger lui fit jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Certain que de nouveaux ennuis allaient lui tomber dessus, il vit une jeune ninja de Wutai se diriger droit sur lui. Elle le percuta et, alors qu’il la repoussait en arrière, l’entendit miauler :

     

    — Ah aaah ! De la Matéria, je le savais !

     

    Aussi vive qu’une anguille, elle lui échappa des mains et s’en fut dans un ricanement de mauvais augure. Il ne fallut que quelques secondes à sa victime pour comprendre pourquoi. Après une brève inspection, il découvrit, non sans horreur, que la voleuse venait de le déposséder de toutes ses Matérias. Un juron lui échappa, avant qu’il ne se jette à sa poursuite.

     

    Il avait toutefois beau être plus grand, et donc censément plus rapide qu’elle, la jeune femme gardait toujours trois ou quatre bons mètres de distance entre eux. Forcer sur ses jambes, sans se soucier de tous ceux qu’il traversait, des obstacles qui manquèrent plus d’une fois de le faire trébucher, ne lui servit à rien, sinon à l’épuiser un peu plus.

     

    Autour d’eux, le décor avait commencé à changer.

     

    Il se vit sauter par-dessus un ruisseau, traverser une forêt, atteindre des ruines poussiéreuses où il lui fallut à chaque instant faire attention où il mettait les pieds, ce bien malgré le manque cruel de luminosité. Sa cible semblait inépuisable et ne lui avait, pas un seul instant, jeté un regard. Elle se contentait de foncer droit devant elle, sachant visiblement où elle allait.

     

    Finalement, les ruines laissèrent place à une prairie luxuriante, à l’horizon de laquelle le soleil se couchait doucement. Sephiroth était au bout de ses forces et il ne se croyait plus capable de tenir encore très longtemps. Devant lui, Yuffie courrait toujours, en direction d’un précipice, où un drôle de vaisseau stationnait. D’un bond leste et agile, il la vit sauter vers lui et atterrir sur le pont.

     

    Alors seulement, elle daigna se tourner vers sa victime pour lui adresser un sourire goguenard.

     

    — Allez, Cid, on met les voiles !

     

    Un grand type blond, une cigarette au coin de la bouche, se dessinait à ses côtés. Sans perdre une seconde, il entreprit de détacher le vaisseau du rocher auquel il était amarré. En désespoir, Sephiroth lui hurla d’attendre, mais l’autre lui lança :

     

    — Trop tard, mon pote : l’heure c’est l’heure !

     

    À bout de souffle, Sephiroth atteignit le bord du précipice et dérapa. Des cailloux roulèrent en direction du gouffre. D’un moulinet des bras, il parvint à retrouver son équilibre et, courbé en deux, une main portée à son cœur affolé, il ne put qu’assister à la disparition progressive du vaisseau.

     

    Il songeait à s’abandonner au désespoir, quand le sort décida de s’acharner un peu plus sur lui : pour faire simple, on vint butter contre son dos. Comme il se trouvait à l’extrême limite de l’abîme, il ne put, cette fois, échapper à la chute et n’eut que le temps de se retourner avant que son corps ne parte en arrière.

     

    De justesse, il parvint à se rattraper à la falaise, mais il était alors trop épuisé par sa course. Se soulever à la seule force des bras, regagner la terre ferme, lui apparut comme impossible et il ne put que lever les yeux sur la jeune femme brune plus haut. Une main portée en visière, cette dernière fixait l’horizon avec déception.

     

    — Et mince ! Cid est beaucoup trop pointilleux sur l’horaire.

     

    Et sans se soucier de son sort, elle détourna les talons et s’en fut en chantonnant.

     

    Sephiroth serra les dents. Ses doigts avaient commencé à blanchir et ne le retiendraient plus très longtemps. De la sueur vint lui dégouliner dans les yeux et il battit des paupières, afin de chasser le picotement qui le faisait déjà larmoyer. Tout son corps était tendu, en souffrance. Sa respiration, toujours laborieuse, ajoutait à ses tourments. Il fallait qu’il tente quelque chose ou il allait mourir là, bêtement. Il le fallait… absolument… mais quoi ? Quoi ? QUOI ?!

     

    Il en était là de ses questionnements quand une forme se matérialisa devant lui. Elle prit naissance au sein des ténèbres qui s’étaient abattus sur le monde, déformant l’espace, qui se tordit et se flouta, avant de délivrer un homme aux longs cheveux noirs. Ses vêtements flottèrent un moment autour de son corps, avant que la pesanteur ne reprenne finalement ses droits sur eux.

     

    L’homme baissa des yeux aux pupilles glaciales sur lui. Aucune vie n’habitait ce regard. Un froid glacial semblait envelopper sa haute silhouette, une onde agressive qui l’atteignit lui aussi, pour le transir jusqu’aux os.

     

    Déglutissant, non sans mal, il supplia d’une voix qu’il ne se connaissait pas :

     

    — Ai… aide-moi !

     

    Mais l’autre, d’un air las, se contenta de soupirer. Il fixait à présent ses pieds, et ce fut d’une voix morne qu’il murmura :

     

    — J’aurais dû te l’avouer plus tôt… quelle erreur n’ai-je pas commis ?

     

    — Aide-moi ! répéta Sephiroth, plus insistant cette fois.

     

    Son ton s’était tinté d’une note hystérique qui lui vrilla les tympans.

     

    — C’est trop tard, à présent… nous ne pourrons plus en profiter, poursuivit Vincent, comme s’il ne l’avait pas entendu. Ah, que la vie peut-être cruelle.

     

    — Qu’est-ce que tu racontes, imbécile ! Tu ne vois pas que je vais tomber ?!

     

    — Oui, tu as raison… je n’ai plus le choix. Il faut que je te dise…

     

    Et, mettant un genou à terre, son interlocuteur se pencha dans sa direction. Sur les traits, une expression à la fois triste et attendrie.

     

    — Sephiroth, en réalité, je… je suis ton père !

     

    Le choc fut tel pour Sephiroth qu’il en lâcha prise. Les ténèbres se refermèrent sur lui et, de sa gorge, remonta un :

     

    — Nooooooooooon…

     

     



     

    –… ooooooooooon !

     

    Sephiroth se réveilla en sursaut. Le corps trempé de sueur, son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’il lui faisait mal. D’une main tremblante, il essuya son front ruisselant, tandis que naissait en lui un sentiment de soulagement.

     

    Un rêve… ça n’avait été qu’un mauvais rêve !

    Mais après la joie de se savoir encore en vie, une rage terrible vint tordre ses entrailles. Le souvenir des humiliations subies lui restait en mémoire. Ses mâchoires se crispèrent, si fort qu’il les entendit gémir.

     

    Il se recoucha, mais au fond de lui, la décision était prise. Fantasme ou non, cette bande de fauteurs de troubles allait le regretter !

     

    Erwin  Doe ~ 2007

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  • 12/12/2015

    J'avance doucement dans le second jet d'un long voyage. Idéalement, j'aimerais poster sa première partie début janvier. En attendant, le neuvième, et dernier épisode, du Grand Monsieur devrait être posté le week-end prochain.

    Avec ça, j'ai mis Elena de côté... car décidément, trop de nouvelles pistes, trop d’incertitudes. Et je pense que la V2 sera très différente de cette V1. Donc !  En attendant que l'illumination pour une réécriture me tombe dessus, j'ai attaqué la V2 d'un projet de.... 2012 ? Je crois... J'aurais dit plutôt 2011, mais il est possible que ce soit 2012... 'fin, bref, pas très important, je vérifierai ça ! Pas encore de titre, on l'appellera donc Acier pour le moment.

    C'était un projet écrit, à la base, pour développer l'univers d'un plus vieux projet encore... mais rien qu'en l'écrivant, je savais qu'il était mauvais, et je ne pensais pas sérieusement pouvoir en faire quoique ce soit un jour, même si certains thèmes abordés, comme aspects de cet univers, me plaisaient bien. Et puis, en le relisant dernièrement, j'ai trouvé quelques idées pour le reprendre. La majeure partie du texte dégage à la poubelle, mais les idées qui me plaisaient restent et je pense pouvoir développer quelque chose d'amusant avec. ('fin, amusant, c'est vite dit, le texte ne l'est pas du tout.)

    Voilà, ça devrait m'occuper pour le reste du mois de décembre, et sans doute une partie de janvier, si je ne suis pas obligé de le mettre de côté en cours de route.

    Et puis... il va falloir que je songe à débuter le 3ème jet de Comme le rouge à lèvres de mamans. Après l'épisode 6, sans doute... mais impossible de savoir quand je pourrai poster ce texte ici. J'espère en 2016.

    Pour dire la vérité, je commence à ne plus trop savoir où donner de la tête, haha ! (Oui, parce qu'à côté des autres projets que j'ai en cours, j'ai ressorti un autre très gros projet qui s'est enfin débloqué après des années de pause... mais j'en parlerai plus tard, de celui-là !)


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  • 25/11/2015

     

    Comme d'hab, je donne des nouvelles 3000 ans plus tard... ahem ! Mais j'ai une excuse (Ou pas), vu que je bossais sur mon Nano. J'ai terminé mon projet le 20 avec 67.357 mots. Huhu ! Un premier jet bien bordélique qui va certainement me demander de grosses modifications et peut-être même une V2 très différente, mais... au moins c'est fait ! \0/

    Et donc... j'attaque le second jet de l'épisode 6 d'Un long voyage le mois prochain. En attendant, j'ai commencé à relire mon  1er jet. Et il me reste qu'une partie à poster de l'épisode 5... ce qui signifie qu'il va y avoir une belle pause entre les deux épisodes. Une sacrée belle pause, peut-être. Et il y aura sans doute une autre pause entre la fin de la Saison 1 et le début de la Saison 2. Pas trop longue, j'espère, mais j'aimerais bien éviter de revivre les mêmes galères qu'avec la Saison 1. Donc, faut que je prenne de l'avance... suffisamment d'avance ! Parce qu'à l'heure actuelle, je suis toujours dans le grand flou avec son épisode 9, par exemple... et vu que ça fait un moment que j'ai repris ce texte, ça me plaît moyen. Je sens revenir le méchant blocage.

    Également, j'ai posté mon extrait pour Halloween. Je ne sais pas trop quand je pourrais poursuivre ce projet, mais je rassemble des notes... peut-être mon prochain Nano ? On verra, on verra...

    Avec ça, j'avais dit, il me semble en début d'année, que je posterai (Enfin) T'as pas une clope ? cette année. Seulement, nous arrivons en fin d'année et toujours rien... j'avais prévu de poster sa première partie courant décembre, mais de nouveau, je crois que je vais devoir repousser. ;0; J'ai presque terminé sa réécriture mais... non, décidément, il y a toujours quelque chose qui me gêne dans cette nouvelle. Ce n'est qu'un détail à la con, mais je le trouve beaucoup trop casse-gueule pour être ignoré. Donc ! Je vais avoir besoin de réfléchir encore un moment... parce qu'à nouveau, j'aime l'univers de cette nouvelle, mais si c'est pour poster un texte qui ne me satisfait qu'à moitié, ce n'est pas la peine... je suis suffisamment insatisfait en temps normal pour ne pas en rajouter une couche. -__-

    En ce qui concerne le Grand monsieur du bois d'à côté, il faut que je relise son épisode 9...  je laisse un peu traîner le truc, parce que je ne pense pas le poster avant la fin de l'épisode 5 d'Un long voyage, mais il va tout de même falloir que je m'y mette ! Ensuite ? Bien, une fois ce texte terminé, je vais le laisser de côté un moment. Et comme je compte proposer un PDF et un Epub contenant tous ses épisodes, je vais devoir relire le tout une ou deux fois, afin de modifier, voir de réécrire, ce qui mérite d'être retravaillé. (Ce qui va me demander pas mal de boulot, à mon avis... il faudrait aussi que je pense à faire une illustration, pour la couverture... mais connaissant mon niveau de dessin, je sais d'avance que je vais criser.)

    Et pour finir, je continue de réfléchir à l'épisode 4 d'Elena. Comme j'ai modifié la personnalité et le passé de certains personnages, je me retrouve avec pas mal de nouvelles pistes, et de gros trous, par-ci, par-là. Au plus tard, j'aimerais en avoir terminé avec le 1er jet de ce projet en janvier. Ensuite, sans doute, reprendre Si telle est la volonté de Dieu... ce sera mon projet à terminer en 2016, je pense, avec la réécriture de Comme le rouge à lèvres de mamans, et peut-être commencer la V3 d'un vieux projet appelé (Sans doute toujours provisoirement) Cauchemars. 

    Enfin, je n'y suis pas encore ! Pour le moment, faut déjà que je termine l'épisode 6 d'Un long voyage !

     


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  • La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 - Partie  2 (Fin)

     

    3

     
    Ils étaient rares, ceux qui osaient mettre un pied dehors au cours de cette nuit d’effroi. Même les poches pleines à craquer de friandises, on ne s’y risquait qu’en cas d’extrême urgence… et encore ! Car les ambulances, les médecins eux-mêmes refusaient de se rendre au domicile d’éventuels souffrants.

    On pouvait y voir de l’insensibilité, mais aussi une crainte légitime : celle d’accidents trop souvent provoqués par le passé ; causés par toutes ces créatures que la bêtise, l’inconscience, et peut-être la méchanceté, poussaient à se mettre en travers de la route des automobilistes.

    Pire encore, une légende prétendait que ceux frappés par le malheur durant la nuit d’Halloween ne trouvaient jamais le repos. Leur âme était emportée par l’armée des ombres et condamnée, année après année, à revenir hanter ce monde qui n’avait pas su lui éviter la damnation.

    Un sort qui expliquait le souci des biens portants à ne pas se mettre en danger durant ces quelques heures de folie… et pourtant !

    Je dis pourtant, car un jeune inconscient avait bel et bien quitté la sécurité de sa demeure.

    Animal nocturne, une excentricité familiale lui avait appris à vivre à l’heure des morts et des démons, plutôt qu’à celui du commun des mortels. Un élément parmi d’autres d’une personnalité peu conventionnelle.

    Armé d'une hache, il débitait du bois au milieu de son jardin. Ce sans se soucier du vent glacial (Contre lequel il ne s’était même pas donné la peine de se vêtir d’une veste.), ni des créatures démoniaques rodant aux alentours (Qui, comme nous allons le voir, le laissaient quelque peu indifférent.).

    Tout à sa tâche, il ne vit pas le groupe arriver, et ne prit conscience de sa présence que quand une voix furieuse s’exclama :

    — Non, mais qu’est-ce que c’est que ce travail !

    Abandonnant son outil de travail, le jeune homme s’épongea le front du revers de sa manche et se tourna vers les nouveaux venus.

    Physiquement, c’était un individu de constitution tout ce qu’il y avait de plus normale, à l’exception sans doute de sa haute taille, qui en faisait presque un géant. Les cheveux courts et sombres, il avait des traits très communs, sans aucun caractère ; un visage dont il était difficile de conserver le souvenir.

    Il porta son regard marron en direction des diablotins et des monstres étendus un peu plus loin. Tous arboraient une grosse bosse à l’arrière, ou au sommet du crâne. La sorcière se tenait auprès d’eux et s’employait à les rouer de coups rageurs, tandis que Jack arrivait en traînant derrière lui son double.

    Deux chiens inquiétants, aux yeux d’un noir intégral, se tenaient en retrait. À la façon d’un rouge à lèvres, une ligne sombre entourait leurs babines. Quant à leurs oreilles, elles étaient plantées si droit sur leur crâne qu’elles rappelaient deux cornes.

    — Bandes d’incapables ! Vous me faites honte !

    Puis, se tournant vers le jeune homme, la sorcière tendit un doigt menaçant dans sa direction.

    — Dis-donc, c’est toi qui les as mis dans cet état ?

    À sa grande surprise, l’interpellé ne manifesta pas la moindre inquiétude et, même, se permit de répondre d’un ton calme et parfaitement maîtrisé :

    — Je n’ai pas aimé leurs manières et ils refusaient de partir.

    — Non mais écoutez-le ! Sais-tu au moins qui je suis ? Je suis la sorcière des nuits d’Halloween, mon petit bonhomme : t’en prendre à mes gens, c’est comme t’en prendre à moi !

    Pas davantage intimidé, l’autre eut un haussement d’épaules. Il ne savait d’ailleurs trop ce qu’il trouvait le plus grotesque. Cette jeune femme hystérique qui, bien que lui arrivant tout juste au milieu du torse, se permettait de l’appeler « mon petit bonhomme » ? Ou bien cette face de citrouille obnubilée par son double, sur lequel elle ne cessait de se répandre en commentaires admiratifs ?

    — La tête est sculptée. Sculptée ! Rendez-vous compte ! Et avec quelle finesse, encore. Vraiment, maîtresse, je crois que ce monde contient quelques génies dont il faut savoir…

    — La ferme Jack ! s’exaspéra la sorcière.

    Puis, remarquant que le jeune homme s’était baissé pour ramasser son bois, elle eut un claquement de doigts.

    — Hep ! Qu’est-ce que tu fiches ? Tu crois peut-être que j’en ai déjà terminé avec toi ? Hep, regarde-moi quand je te parle ! Tu as agressé mes gens, tu te rappelles ? Alors n’imagine pas t’en tirer à si bon compte.

    Les bras chargés, l’autre daigna se retourner. Un nouveau haussement souleva ses épaules.

    — Ils se sont montrés désagréables.

    — C’est ça, trouve autre chose !

    — D’accord : je suis désolé.

    — Et tu crois vraiment t’en tirer avec quelques excuses ?! Te fous pas de moi, t’as même pas l’air de regretter !

    — Et il semble que nos informateurs disaient vrai, vint lui glisser Jack à l’oreille. Je ne vois nulle part ne serait-ce qu’un papier de bonbon !

    — Ah, ça aussi, ça aussi ! Et alors quoi, Hercule, on est plus proche de ses sous que de sa sécurité ?

    — Si vos gens, comme vous dites, m’avaient poliment demandé des sucreries, je le leur en aurais donné. Mais comme ils ne savent qu’exiger ou menacer, j’ai dû refuser : j’ai horreur des personnes mal élevées.

    — Je rêve ! Tu entends ça, Jack ? Son altesse voudrait en plus qu’on lui donne du « s’il vous plaît » !

    — Inadmissible, répondit Jack, en secouant sa grosse tête d’un air réprobateur.

    Derrière lui, les deux chiens grognaient en montrant les crocs. Se ramassant sur leurs pattes, le train arrière relevé, ils bondirent brusquement en direction du jeune homme.

    Leurs gueules dégoulinantes d’une bave épaisse et abondante, leur grognement se muèrent en un cri proprement effrayant.

    Malheureusement pour eux, leur cible n’était pas faite du même moule que ses semblables. Car plutôt que d’avoir un mouvement de recul, à défaut de chercher à fuir, le jeune homme laissa tomber son chargement, à l’exception d’un morceau de bois. Il le brandit devant lui, comme s’il s’agissait d’une arme redoutable.

    Les chiens plongèrent sur lui, prêts à le broyer sous leurs crocs. Alors, il daigna faire un pas en arrière et, d’un mouvement rapide et précis, leur asséna un coup de bâton sur la truffe.

    — Couchés !

    Dans un glapissement, ses agresseurs s’écrasèrent à terre. Leurs gémissements s’y poursuivirent et, les larmes aux yeux, ils portèrent leurs pattes de devant à leurs museaux douloureux.

    — Aaah, mais c’est pas vrai ! hurla la sorcière qui, trépignant sur place, se grattait les cheveux avec énergie. Qu’est-ce que vous foutez, nom du Diable !

    Puis elle décocha un coup d’œil à Jack, avant de lui ordonner :

    — Écrase-moi ce minable !

    — Avec plaisir, lui répondit-il, en abandonnant finalement son double.

    Le torse bombé en avant, à la manière d’un coq de combat aux jambes maigrelettes, il dépassa sa maîtresse et fit craquer ses doigts.

    — Tu n’aurais pas dû t’en prendre à nous, mon garçon…

    — Je ne m’en suis pas pris à vous : c’est vous qui vous en êtes pris à moi, répliqua l’autre, ce qui lui valut un cinglant :

    — Silence, petit impertinent !

    — Mais tu vas te dépêcher, oui ?

    — J’y viens, maîtresse, j’y viens… !

    Puis, se tassant sur lui-même, Jack émit un râle caverneux. Une aura sombre s’embrasa autour de lui et il se mit à grandir, grandir, grandir, jusqu’à prendre des proportions titanesques. Quand sa croissance s’arrêta, il avait dépassé d’une bonne tête le toit de la maison et les quelques arbres alentours.

    Tout en suivant son ascension du regard, le jeune homme avait abandonné son morceau de bois, pour ramasser sa hache.

    Jack fit un pas vers lui et le sol trembla. Se courbant en avant, le monstre laissa échapper un rugissement assourdissant, en même temps que de ses yeux et de sa bouche s’échappaient des flammes. Finalement, il tendit la main en direction de sa victime… qui eut le réflexe de l’éviter, avant de venir vers lui en courant.

    Jack fit fondre son autre main, plus vivement que la première, mais sa cible, comme si elle avait deviné son geste, se baissa promptement pour lui échapper.

    — Quoi ?!

    Il n’eut pas le temps de se remettre de sa surprise que le jeune homme arrivait déjà à hauteur de ses jambes. Avec horreur, il le vit lever sa hache et ne put que pousser un pitoyable :

    — Non ! Attends… !

    Mais trop tard, car l’arme s’abattait sur sa cheville. Jack laissa échapper un hurlement terrible et explosa dans un nuage de fumée. Quand ce dernier se fut dissipé, il avait retrouvé sa taille normale et se roulait à terre, en tenant contre lui sa jambe blessée.

    — Espèce d’empoté ! s’exaspéra la sorcière, en tapant du pied. Tu ne me sers décidément à rien !

    Puis elle adressa un regard mauvais au fauteur de trouble. Appuyé contre le manche de sa hache, celui-ci semblait attendre la suite. Il affichait par ailleurs un flegme si injurieux qu’elle sentit sa colère croître, au point de menacer de la faire imploser.

    Non seulement il se payait leur tête, mais en plus, il trouvait le moyen de les rendre ridicules.

    Impardonnable !

    Dans ses veines, son sang se mit à bouillir et l’air s’embrasa autour d’elle. Un vent violent, venu de sous ses pieds, l’enveloppa, faisant voler sa cape, sa jupe et ses cheveux. Son regard, devenu flamboyant, faisait courir des ombres sur son visage. Le pouvoir se libéra de son corps et le monde devint d’un noir d’encre.

    La terre était à présent grise, dépourvue de toute végétation. Partout où l’on portait le regard, ce n’étaient que ténèbres sans fin. On y voyait toutefois presque aussi bien qu’en plein jour, comme si cette nuit sans lune, ni étoiles, produisait sa propre lumière.

    La sorcière lévitait à plusieurs mètres du sol et l’obscurité ondulait autour d’elle. La terre commença à se craqueler, à se soulever… une main, deux mains, apparurent. Puis un visage, où une bouche s’ouvrit, béante. Des limbes, les morts remontaient à la surface, momies desséchées ou corps encore en décomposition, dont les râles envahirent le monde.

    Les zombies les plus proches se jetèrent sur le jeune homme, qu’ils agrippèrent sans que celui-ci ne cherche à se dégager. Le regard levé, il observait la sorcière, dont les commissures des lèvres s’étiraient en un rictus.

    — Pas trop inconfortable, j’espère, se moqua-t-elle, tandis que d’autres morts venaient se cramponner à sa victime.

    Puis elle partit dans un rire dont le caractère joyeux avait quelque chose de macabre, tout en faisant un tour sur elle-même. Mais alors qu’elle en était presque à se tenir les côtes, la voix de l’autre s’éleva de nouveau :

    — Avez-vous bientôt terminé ?

    Les corps le recouvraient presque entièrement et c’était une sorte de miracle s’il ne s’était pas encore écroulé sous le poids de ses agresseurs. Sans doute sa grande taille y était-elle pour quelque chose, car bien que les zombies soient nombreux, aucun ne lui arrivait plus haut que l’épaule.

    Dans les airs, il entendit la sorcière s’étrangler et reprit :

    — Ma grand-mère est malade et j’ai oublié d’alimenter son feu. En toute honnêteté, j’aimerais éviter que le froid ne la réveille.

    Ça, ou bien le barouf produit par ces visiteurs indésirables qui, s’ils ne l’avaient pas déjà tirée de son sommeil, devaient être en bonne voie.

    Autour de lui, les morts se figèrent. Leurs globes oculaires, vides pour la majorité, s’étaient arrondis. Leur bouche béait, s’ouvrant sur des dents jaunes, noires, des langues moisies, parfois même absentes.

    Un cri de rage échappa à leur invocatrice.

    — Par l’Enfer, il n’a pas peur ! Pourquoi ? Pourquoi ?!

    — Parce que je sais que notre peur vous nourrit au moins autant que le contenu de nos garde-mangers. Je sais également que vous ne pouvez me tuer : vous n’y êtes pas autorisés. Pas plus que vous ne pouvez me faire beaucoup de mal, en tout cas pas volontairement. Vos souffrances ne sont que des illusions et si je n’y crois pas, alors elles ne peuvent rien contre moi.

    Les morts avaient commencé à s’écarter de lui et le fixaient à présent avec une terreur que leurs faces décharnées, déformées, rendaient encore plus vivante. Leurs bouches, déjà ouvertes, s’élargirent encore davantage, au point de leur manger la moitié du visage. Et d’une même voix, ils hululèrent, fendillant les ténèbres, jusqu’à ce que ceux-ci explosent en une multitude de fragments.

    Ayant perdu le contrôle de son invocation, la sorcière vit un voile noir passer devant ses yeux et tomba à terre. Dans un gémissement douloureux, elle se redressa sur un coude et se gratta les cheveux. Une main entra dans son champ de vision.

    — Est-ce que ça va ?

    Cette main était celle du jeune homme qui, accroupit à sa hauteur, semblait vouloir l’aider à se relever.

    Le geste provoqua son indignation, auquel s’ajouta un profond sentiment d’humiliation. Il n’en avait pas conscience, mais pour quelqu’un de son rang, son attitude était une injure terrible. Il la plaçait au rang de faible à qui l’on imposait de l’aide, alors qu’elle aurait dû l’exiger, sinon se débrouiller seule. Rageuse, elle balaya sa main d’une claque et fit un bond en arrière, qui la propulsa de nouveau dans les airs.

    — Alors ça… alors ça… !

    Les mâchoires crispées, les joues devenues rouges, elle tremblait des pieds à la tête. Ses poings se serrèrent, si fort que ses ongles lui rentrèrent dans la peau. Elle n’était à présent plus que rancœur et ce fut avec la pleine conscience de la gravité de ses actes prochains, qu’elle décida de ne pas fermer les yeux sur l’affront.

    Un sort terrible sur le bout des lèvres, elle levait une main, prêtre à décharger toute sa fureur sur l’impudent… quand retentit le chant du coq.

    Le pouvoir qui avait commencé à affluer dans ses veines se tarit, aussi vite qu’elle tourna un regard frustré en direction de l’horizon. Debout sur un pied, Jack bafouilla :

    — Maî… maîtresse…

    La sorcière retroussa sa lèvre supérieure, ce qui découvrit ses dents de devant. Elle n’avait déjà plus le temps : l’heure des ombres était passée et il leur fallait rejoindre leur royaume. Son regard se porta une dernière fois en direction de l’inconscient qui avait osé lui tenir tête cette nuit.

    — Ton nom. Donne-moi ton nom !

    L’interrogé ne répondit pas tout de suite, cherchant à deviner ce qu’il risquait à dévoiler l’information. Ne trouvant rien, il dit :

    — Arthur. Arthur Fernand.

    — Arthur Fernand, répéta la sorcière. Je m’en souviendrai. Oh, oui, tu peux compter là-dessus, mon petit bonhomme !

    — Maîtresse !

    — Ça va !

    Dans le lointain, le coq continuait de s’époumoner et la sorcière leva les yeux au ciel. Un portail s’y matérialisa. Une porte, couchée, dont le battant s’ouvrit en direction du vide. Et du trou noir qui s’y dessinait, une aspiration fabuleuse s’éveilla.

    Une à une, les créatures de l’ombre s’élevèrent. Jack et les chiens avaient déjà filés, talonnés par les diables et autres monstres jusqu’alors inconscients, mais que la venue du jour avait rappelé à la réalité. Seule la sorcière était encore là, à léviter à quelques mètres d’Arthur.

    Ses lèvres se tordirent dans un sourire à la fois mauvais et narquois, de ceux employés par les individus habités par des rêves de vengeance, et surtout par quelques idées sur la façon de l’obtenir.

    — À l’année prochaine, crétin !

    Là-dessus, elle se laissa emporter en direction du portail.

    Sa silhouette y disparut et la lourde porte se referma sur un claquement, avant de s’évanouir dans le néant…

     

    Erwin  Doe ~ 2015

     

     

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    La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 – Partie 1

     

     

    La face de citrouille se glissa à pas feutrés dans l’imposante salle du trône. Dans sa main, un bâton au bout duquel une flamme ondulait.

     

    De gigantesques piliers se dressaient le long de la pièce et en soutenaient le plafond… enfin, on supposait que tel était leur rôle car, de plafond, justement, on n’en voyait guère. Et s’il existait vraiment, alors celui-ci était situé si haut, qu’il était masqué par des ténèbres que rien ne parvenait à percer.

     

    Le long des murs, des bougies fixées sur des pics en métal, nombreux et entremêlés. L’individu se dirigea vers les plus proches, qu’il commença à allumer, devant parfois se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre les plus élevées. Pourtant, on ne pouvait pas dire que c’était un homme de petite taille !

     

    Les jambes moulées dans une culotte blanche, il portait des bottes à bout pointu et recourbé. Une fraise étreignait son cou, parfaitement exubérante, et qui semblait soutenir sa grosse tête de citrouille évidée. Dans cette dernière, on avait pratiqué des ouvertures pour les yeux et la bouche. Celle-ci était longue, souriante, ponctuée de dents carrées, derrière lesquelles une bougie brillait. Ses mains, dénuées de toute peau et comme de toute chair, seulement constituées d’os, étaient agrémentées de bagues. Et puis, des froufrous sortaient des manches de sa tunique violette, élégante, qui se terminait en queue de pie.

     

    Les doubles battants de la porte étaient aussi imposants que le reste de l’endroit et, depuis le couloir, un tapis rouge menait jusqu’au trône, placé sur une estrade. Dessus, la forme d’une jeune femme au carré de cheveux bleus sombres. Elle dormait, sa tête soutenue par son poing, qui écrasait sa joue. À ses pieds, les restes d’un verre fracassé dont le contenu s’était répandu à terre. Quelques bouteilles vides s'agglutinaient également près de ses chevilles.

     

    Un peu partout dans la pièce, d’autres formes, étendues celles-là, étaient visibles. Souvent monstrueuses, et même grotesques, elles se répandaient en ronflements et en sifflements. Des gémissements s’élevaient également, produits par quelques rêves douloureux, sinon le résultat du poing ou du pied d’un voisin, reçu dans quelques parties du corps. Certains étaient parcourus de spasmes, qui faisaient frétiller leur jambe ou leur queue, tandis que d’autres se démenaient comme s’ils étaient agressés par des créatures invisibles. Les grognements et commentaires embrouillés de ces quelques mauvais dormeurs venaient s’ajouter à la mélodie plus commune du reste des troupes.

     

    Ce spectacle était le produit des nuits précédant celle d’Halloween. Elles donnaient chaque fois lieu à des beuveries exubérantes, comme en témoignaient les amoncellements de déchets, mais aussi l’odeur épouvantable de l’ensemble. Des vomissures, ici et là, dans lesquelles leurs victimes s’étaient le plus souvent assoupies.

     

    Tout en continuant à allumer les bougies qu’il croisait, l’homme citrouille grimpa les quelques marches qui menaient au trône et passa derrière. Là aussi, il fit la lumière, avant de se pencher vers la jeune femme et de lui secouer l’épaule.

     

    — Allons, maîtresse, l’heure approche !

     

    Un grognement lui répondit. Puis, dans un battement de paupières, révélant un regard rouge, la jeune femme entreprit de s’étirer. Les bras tendus en direction du plafond et le dos creusé, ses jambes se soulevèrent devant elle. Ignorant les quelques os qui craquèrent au passage, elle bâilla sans se couvrir la bouche, avant de laisser retomber sa joue sur son poing et de se gratter le cuir chevelu.

     

    — Encore combien de temps ? grommela-t-elle, d’une voix empâtée par le sommeil, mais surtout par une cuite carabinée.

     

    La citrouille, qui avait poursuivi son chemin, répondit :

     

    — Encore une bonne heure au moins. Suffisamment, en tout cas, pour vous redonner une apparence convenable.

     

    Aux quatre coins de la pièce, le reste des fêtards commençait à sortir de son sommeil. On grondait, on faisait claquer des gueules monstrueuses, le tout ponctué de raclements de gorge écœurants.

     

    La jeune femme passa une main sur son visage fatigué. Elle baissa les yeux sur ses collants effilés, sur son haut et sa jupe fripés, ainsi que tachés, puis sur ses pieds nus, dont la plante avait pris une teinte grisâtre. Portant son bras à hauteur de son nez, elle le renifla, avant de soupirer.

     

    — Je te vendrais pour un bain, Jack !

     

    Et tandis que les corps commençaient à se redresser, dans des étirements plus ou moins bruyants, Jack tourna sa grosse tête dans sa direction. Sous son crâne, la bougie brûlait plus vivement que jamais.

     

    — Oh, inutile d’en arriver à de telles extrémités : votre bain est prêt et n’attend plus que vous.

     

     

     

    2

     

    D’aussi loin que remontait la mémoire collective, la nuit d’Halloween avait toujours été maudite. Car à peine les derniers rayons du soleil s’étaient-ils évanouis, que des hordes de démons et de créatures cauchemardesques se répandaient sur le monde des humains. C’était comme si les ténèbres les vomissaient, en une masse grouillante et hystérique, qu’annonçait une cacophonie de rires surexcités.

     

    À cette occasion, quiconque ayant un peu de bon sens se cloîtrait chez lui pour ne plus en sortir avant le lever du jour.

     

    Toutefois, comme une porte et quelques murs, n’avaient jamais été une protection suffisante contre ces armées, une vieille croyance voulait que l’on place une citrouille évidée à sa fenêtre afin de les éloigner. La bougie qui y brûlait étant censée, à la manière d’un charme, faire savoir aux mauvais esprits qu’ils n’étaient pas les bienvenus dans cette maison et, donc, les en détourner.

     

    Malheureusement, et si l’on continuait à respecter cette tradition (C’est que, voyez-vous, on était jamais trop prudent !), on savait aujourd’hui qu’elle n’était plus d’une grande utilité. Oh, sans doute avait-elle parfaitement fonctionné par le passé, car sinon pourquoi aurait-elle traversé les âges ? Mais l’ennemi ayant, semble-t-il, évolué, il avait fallu trouver d’autres ruses pour calmer sa frénésie.

     

    Et celui-ci, après une année d’un régime à base d’alcool infect, de pain trop dur, et d’aliments si répugnants que l’on aurait sans doute préféré se laisser mourir de faim plutôt que d’y goûter, n’était plus que gourmandise. La recherche du goût, n’importe lequel, faisait qu’il était prêt à dévorer tout ce qu’il trouvait sur son passage : les tapis, le toit, le chien, et bien entendu ce que contenait le garde-manger.

     

    Ce pourquoi, afin de calmer l’appétit de ces monstres, les habitants avaient-ils pris l’habitude d’abandonner sur le pas de leur porte des sacs remplis de bonbons. Comme une sorte d’offrande. Et à la connaissance des Hommes, rien n’était plus prisé des ombres que ces sucreries addictives, véritables drogues dures pour elles, dont elles se remplissaient la panse jusqu’à explosion.

     

    — Mangez ! Régalez-vous ! Qu’il ne leur reste plus le moindre gramme de sucre !

     

    Dans un quartier résidentiel pris de folie, la jeune femme se dressait au milieu de la route. Une silhouette familière pour ceux qui l’observaient depuis leurs fenêtres, car il s’agissait ni plus ni moins de celle que l’on connaissait sous le titre de sorcière des nuits d’Halloween. Autrement dit, la souveraine en date du monde des ombres.

     

    Elle portait une petite cape sombre, qui lui arrivait à hauteur des cuisses. La broche qui la fixait devant sa poitrine avait la forme d'une tête de mort, aux cavités serties de deux rubits aussi rouges que ses yeux. Ses collants noirs, agrémentés de toiles d’araignées, étaient en partie recouverts par des bottes, ainsi que par une jupe noire et bleue, lui arrivant à mi-cuisse.

     

    Sa bouche s’ouvrit toute grande afin de laisser s’échapper un rire exubérant. Autour d’elle, on s’empiffrait jusqu’à l’indécence, renversant au passage les poubelles afin de les fouiller avec le reste.

     

    Dans les cieux, on voyait voler des harpies et des hommes corbeaux, des dragons à tête de femme ou des chauves-souris de taille imposante.

     

    À quelques rues, des cris s’élevaient : ceux d’inconscients qui, ayant sans doute refusé de livrer leur part d’offrande, devaient à présent déplorer l’intrusion d’envahisseurs vindicatifs dans leur salon.

     

    — Oh ! Quel réalisme, quelle ressemblance ! À n’en pas douter, le travail d’un homme de goût.

     

    La voix de Jack était aussi pompeuse que maniérée. Une lanterne à la main, il contemplait avec un plaisir évident un mannequin laissé à l’entrée d’un jardin. Celui-ci était en tous points sa copie conforme, jusqu’aux bagues qui, si elles étaient serties de fausses pierres, arboraient les mêmes couleurs : violette, rouge, noire, bleue et même verte.

     

    — Vrai, ne dirait-on pas que l’on pourrait être frères ? Regardez-le : il semble sur le point de prendre vie.

     

    Un chien affolé remonta la rue en couinant. Sur son dos, deux diablotins hilares qui, tout en se gavant de sucreries, le piquaient de leurs fourches pour l’obliger à aller plus vite.

     

    — Je crois que je vais le ramener avec moi, poursuivit Jack, qui avait à présent saisi son double sous les aisselles. Qu’en dites-vous ? Pensez-vous que son propriétaire y verrait un quelconque inconvénient ?

     

    Disant cela, il se tourna vers la sorcière. Celle-ci était penchée au-dessus d’une barrière, la tête plongée dans un gros sac de sucreries qu’elle fouillait. Ses pieds remuaient dans le vide et, quand elle releva la nuque pour porter son regard sur lui, sa cape lui tombait sur le front.

     

    Elle croqua dans la grosse sucette qu’elle tenait à la main, la réduisant en miettes, avant de répondre :

     

    — Fais ce que tu veux, mon petit Jack : jusqu’au chant du coq, ce monde d’imbéciles et tout ce qu’il contient nous appartient !

     

     

     

    Erwin Doe ~ 2015

     

    Pour lire la partie 2, c'est par ici !  =>

     

     

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  • 21/10/2015

     

    Depuis la dernière fois, l'épisode 8 du Grand monsieur est terminé. Aujourd'hui, j'ai commencé la énième réécriture de son dernier épisode... pas facile, vraiment pas facile. Cet épisode était une catastrophe interstellaire et j'ai eu du mal à l'améliorer. Surtout, du mal à choisir sur quel ton l'écrire, quelle forme de narration... le temps, aussi, le temps. Le projet est au passé, en dehors de quelques lignes de narration par-ci par-là. Le dernier épisode devrait être presque entièrement au présent. J'espère que, du coup, ça ne fera pas trop tache au milieu du reste...

    J'ai aussi commencé à publier l'épisode 5 d'Un long voyage. Ce week-end, la partie 3 devrait arriver. En décembre je m'attèlerai à la réécriture de son épisode 6. Il y aura sans doute un peu d'attente entre les deux épisodes. J'espère que ce ne sera pas plus d'un mois de pause... mais ça, je ne peux pas encore en être certain. Tout dépendra du poids des corrections que cet épisode me demandera.

    Sinon, bientôt le Nanowrimo. Hier, j'ai terminé le synopsis détaillé de mon projet. J'espère pouvoir le terminer en entier, car j'aimerais vraiment éviter de déborder sur décembre. Seulement, il est un peu plus épais que ce que je pensais, donc... on verra ! Je sens que ça va encore être épique, cette histoire, ahem !

    Pour Halloween, l'extrait d'une série en devenir devrait être posté. Le premier épisode, pour être exact. Et puis, je ne sais pas trop quand... peut-être en janvier, j'aimerais également poster un extrait de mon nano 2015, une bonne partie de son épisode 1 sans doute.


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  • Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 8 : Le chevalier d’un autre nulle part

    Partie 2



    4

    — Et pourquoi non ?

    Penaud, Alucard baisse la tête.

    Deux nuits se sont écoulées, depuis sa dispute avec mademoiselle Rose. Autour de lui, les livres de la bibliothèque de nulle part s’entassent jusqu’au plafond, en des montagnes branlantes et poussiéreuses qui n’attendent que le bon vouloir de leur propriétaire à leur trouver une place dans ses étagères déjà encombrées.

    Papy Nazar fait face au vampire. Installé à une petite table ronde où s’éparpillent parchemins, plumes et flacon d’encre, il fronce les sourcils. Sous la broussaille de poils blancs, on discerne à peine ses yeux noirs, qui luisent de colère.

    Un peu plus tôt dans la soirée, le vieil homme a attrapé Eliphas, alors que ce dernier s’amusait à jeter des cailloux à son rat de garde. Sa main calleuse avait saisi l’oreille du garnement et il lui avait sommé de lui ramener au plus vite notre ami le vampire, s’il ne désirait pas recevoir la fessée de sa vie.

    — Votre petite fille me déteste, monsieur Nazar.

    — Rose ne te déteste pas, bougre d’idiot ! s’exaspère le vieil homme, dont le front et les joues ont pris la couleur d’une tomate trop mûre. Pas plus qu’elle ne me déteste ! Non, tout ça, c’est uniquement la faute de cet Augustin de malheur : c’est lui qui lui a retourné la tête avec toutes ses histoires.

    — Oui, sans doute, mais… je crois bien que cette fois, elle est tout à fait déterminée à nous quitter.

    Sa voix a la sonorité d’une plainte. Mais plutôt que d’émouvoir son interlocuteur, elle le fait bondir de fureur. Avec violence, il plaque ses quatre vieilles mains contre la table, avec pour effet de faire bondir tout ce qui s’y trouve. Le flacon d’encre se renverse et le liquide noir qui s’en échappe commence à imbiber les parchemins. Mais papy Nazar est bien trop aveuglé par la tempête qui gronde en lui pour y prêter attention.

    — C’est pourquoi tu vas aller demander Rose en mariage ! Ce ne me plaît pas, mais par l’Enfer, je préfère la savoir avec toi qu’avec cet illuminé !

    Cette fois, c’est au vampire de sursauter. Gagné par l’affolement, il bat des paupières et contemple son interlocuteur comme s’il était devenu fou.

    — Vous… vous plaisantez… ! J’en suis tout bonnement incapable et…

    — Oh que si, tu peux ! Tu peux et tu vas le faire cette nuit-même !

    — Non ! Je vous dis que ça m’est impossible. Et quand bien même, rien ne me dit qu’elle ne me repoussera pas. Après tout, je n’ai aucune idée de ses sentiments à mon égard !

    Un grondement fait trembler le corps frêle de papy Nazar. Quel imbécile ! Mais quel bougre d’imbécile ! Et dire que ce misérable est le prétendant le plus sérieux qu’il puisse proposer à sa petite fille. Par Satan, c’en est désespérant.

    — D’autant que, reprend le vampire en détournant les yeux, je pense que si c’est ce qu’elle désire, alors nous ne devrions pas nous en mêler. Après tout, ne s’agit-il pas de sa vie ?

    Sans compter qu’il sait son départ inéluctable. Le Clown à trois visages le lui a prédit, pas plus tard qu’en début de soirée. La jeune femme partira, quoiqu’il puisse faire et, même si une solution existait, il ne la chercherait pas. Il ne veut pas manipuler mademoiselle Rose. Refuse de laisser sa souffrance et ses désirs égoïstes interférer dans le choix de son amie.

    S’il le faisait, il se dégoûterait.

    Papy Nazar s’est levé. Plus effrayant que jamais, ses yeux exorbités semblent sur le point de lui sortir de la tête. La peau blafarde, presque grise, il lève un doigt tremblant dans sa direction.

    — Sors d’ici ! Hors de ma vue, misérable, et ne reparaît plus jamais devant moi !

    Comme il commence à s’habituer à se voir chasser, le pauvre Alucard se contente de repousser sa chaise en soupirant.

    Il quitte l’établissement accompagné par la voix terrible du vieil homme, qui lui promet que si mademoiselle Rose doit quitter le pays de nulle part, alors il l’en tiendra pour unique responsable.



    5

    Le long de l’écorce, de grosses gouttes de sève dégoulinent lentement jusqu’au sol, où elles viennent former de petits tas visqueux. Affaissé près de son cercueil, Alucard semble comme mort. Il a le teint grisâtre, le regard éteint et le cœur en souffrance. Mais sur ses joues, aucune larme. Son arbre seul pleure, pour lui et à sa place, car témoin d’un chagrin qu’il subit avec la même violence que son locataire.

    Car il faut que vous sachiez qu’un arbre qui vous accepte en son sein ne partage pas seulement ses entrailles avec vous, mais également vos émotions.

    Êtes-vous heureux qu’il se redresse, déploie ses branches, toujours plus hautes, et produit des feuilles magnifiques. D’un vert si plein de vie qu’elles jurent au milieu des griffes déplumées de ses congénères moins chanceux, grisâtres et noueux, qui hantent la bois d’à côté. À l’inverse, si seule la douleur encombre votre esprit, alors ces mêmes feuilles se flétrissent et tombent. Les branches cassent et le tronc commence à ployer.

    Au plus fort de la tourmente, ses craquements deviennent des gémissements et ses larmes odorantes se répandent.

    Alucard se prend le visage entre les mains.

    Il n’arrive pas à accepter que le dernier souvenir qu’il laissera à mademoiselle Rose sera celui d’une dispute aussi stupide. En aurait-il eu le courage qu’il se serait rendu chez elle dans la minute, afin de lui présenter ses excuses, de lui apprendre combien elle lui est précieuse et, surtout… surtout ! De lui assurer que la seule chose qui compte pour lui est qu’elle soit heureuse.

    Mais vous commencez à connaître notre ami. Si la timidité peut être un trait de caractère touchant, exacerbée, elle flirte avec la lâcheté. Le courage lui manque et il préfère rester là, à se morfondre, plutôt que de faire le premier pas.

    Un soupir, presque une lamentation. Il redresse le dos, la tête renversée en arrière et le regard levé en direction des ténèbres qui se dessinent plus haut. Combien de temps reste-t-il dans cette position ? Des minutes, sans doute, plusieurs longues minutes au bout desquelles sa nuque douloureuse le pousse à laisser retomber sa tête. Au même instant, des coups s’écrasent contre sa porte.

    Son premier réflexe est de ne pas répondre. Il ne désire voir personne, pas même les enfants. Mais les coups se reproduisent, plus insistants et il finit par se relever pour renvoyer ses visiteurs.

    Sur le pas de sa porte, ce n’est toutefois ni Teddy, ni Lou, ni Eliphas, ni même aucun autre des enfants qu’il découvre. Car celui qui se tient là, blafard et échevelé, n’est autre qu’Augustin. Et dans ses mains tremblantes, une épée, qu’il pointe dans sa direction.

    La vue de l’arme ne provoque qu’un haussement d’arcade chez le vampire. Si l’autre est venu pour lui faire du mal, alors il risque de tomber sur un os.

    — Savez-vous que j’ai suffisamment de force pour vous l’arracher et la tordre ?

    Il ne s’agit pas vraiment d’une menace. Plutôt une manière d’informer son visiteur que ce n’est pas avec ce type d’armement qu’il peut espérer triompher de lui. Bien sûr, Augustin ne le comprend pas ainsi. Son regard s’écarquille et, sans doute persuadé qu’il s’apprête à lui bondir dessus, il recule avec précipitation.

    La lueur de la lanterne, accrochée à sa taille, n’arrange en rien son allure. Il a les cheveux et la barbe plus ébouriffés que jamais et sert si fort les mâchoires qu’on pourrait craindre qu’elles ne se brisent. La respiration laborieuse, il semble sur le point de céder à une crise de panique.

    Malgré tout l’inimité qu’il éprouve à l’égard du personnage, Alucard ne peut s’empêcher de s’inquiéter :

    — Est-ce que tout va bien ?

    En réponse, l’autre raffermit sa prise sur la garde de son épée. Son regard s’assombrit, l’hostilité s’y embrase et il repointe son arme en direction du vampire, qui fait un pas vers lui.

    — Restez où vous êtes !

    Dans le ton, une menace, qui laisse entendre qu’aussi conscient qu’il soit du caractère ridicule de son armement – après tout, n’est-il pas chasseur de monstre ? Il sait mieux que quiconque comment triompher de tels adversaires contre qui, du reste, seule la catatonie provoquée par le soleil vous donne une chance de victoire – il ouvrira les hostilités sir Alucard s’obstine à avancer.

    En geste de paix, le vampire lève les mains et jette un regard par-dessus l’épaule d’Augustin. Un peu plus loin, il peut entendre piaffer la monture de ce dernier. L’animal semble paniqué. Par sa présence, sans doute, mais plus certainement par les créatures dissimulées au sein des bois.

    — Je suis venu vous parler de la petite Rose !

    Vivement, Alucard reporte son attention sur le chevalier. Son air lugubre lui fait déjà craindre le pire et, paniqué, il questionne :

    — Que lui est-il arrivé ?!

    Sans doute aurait-il saisi son visiteur par les épaules pour le secouer, si celui-ci n’avait pas battu en retraite.

    — Je vous ai dit de rester où vous êtes !

    — Mais…

    — Tenez-vous donc à ce point à ce que nous en venions aux mains ?!

    Une menace risible, mais Alucard consent à obéir. Satisfait, Augustin opine du chef, mais garde son épée brandit devant lui.

    — Bien ! grogne-t-il. Comme je vous le disais, je suis venu vous parler de votre amie…

    Puis il prend une longue inspiration, sans doute pour se donner le courage de continuer. L’inquiétude qui crispe le visage du vampire et lui fait se tordre les mains s’évanouit de moitié alors qu’il ajoute :

    — Depuis votre dispute, c’est comme si elle avait perdu toute sa joie de vivre. Déjà qu’elle ne semblait pas très heureuse, ici… dans ce trou de Satan… mais là ! Et comme nous projetons de quitter cet endroit dans les jours à venir, je…

    — Dans les jours à venir ?!

    — Ah, ne me coupez pas !

    L’éclat du chevalier effraie un peu plus sa monture, qui secoue la tête et renâcle. Mais la bête est bien dressée et, là où d’autres se seraient déjà emballée, elle se contente de gratter nerveusement le sol du sabot.

    Le regard d’Augustin a plongé dans celui du vampire. Leur joute silencieuse, qui frissonne du même agacement, s’éternise quelques secondes. Enfin, Alucard capitule :

    — Veuillez m’excuser.

    Il soupire et, comme pour montrer sa bonne fois, recule de deux pas. Le chevalier continue de le lorgner un moment, puis renifle, dédaigneux.

    — Je ne comprends décidément pas ce qu’elle vous trouve. Vous êtes si repoussant que votre simple vue est une épreuve en soi ! Mais elle tient à vous, c’est indéniable…

    Si l’hostilité est toujours présente dans son ton, on peut également y percevoir de la rancœur.

    — J’ai bien essayé de lui remonter le moral… de lui faire comprendre que vous ne valiez pas la peine qu’elle se mette dans pareil état, mais… elle est si bonne, la pauvre petite ! Et je ne peux me résigner à l’arracher à ce monde avec un cœur malmené par les remords et la tristesse.

    Le chevalier a maintenant toutes les allures de l’amoureux transi venu quérir l’aide d’un rival, ce au détriment de sa propre fierté. Dans ses yeux sombres, on distingue à quel point la chose est humiliante pour lui.

    — Qu’attendez-vous de moi ? s’enquiert le vampire.

    — Que vous alliez la voir. Allez la trouver. Demain, si vous le pouvez. En tout cas, avant que nous ne quittions ce pays ! Il faut que vous lui fassiez comprendre qu’elle n’a rien à se reprocher. Qu’elle peut s’en aller l’esprit tranquille.

    Sur la fin, sa voix se brise et il murmure pour lui-même un « la malheureuse » douloureux. D’abord silencieux, Alucard l’observe, intrigué par ce personnage si antipathique, et pourtant pas dépourvu de cœur.

    — Ne refusera-t-elle pas de me voir ?

    Sans en avoir conscience, Augustin a baissé son épée. La pointe racle contre la terre malade, lui infligeant quelques griffures, tandis qu’il secoue la tête.

    — Si cela devait se produire, alors je trouverai bien comment la convaincre.

    Affirmation qui prouve que le malheureux n’est pas au pays de nulle part depuis bien longtemps. Sans quoi il aurait su que mademoiselle Rose peut se montrer aussi entêtée et intransigeante que son grand-père. Surtout quand elle pense avoir raison. Mais enfin, Alucard ne va pas cracher sur l’espoir qu’il est venu lui offrir…

    Un doigt écrasé contre ses lèvres, il contemple son visiteur, l’air pensif. Finalement, il se risque à demander :

    — Est-ce que je dois vous remercier ?

    — Ne soyez pas stupide ! Si je fais cela, c’est uniquement pour elle !

    Le ton est cinglant et même révolté. Alucard ne lui en tient pas rancœur. Au contraire, il est plutôt soulagé qu’Augustin le prenne ainsi. L’homme ne lui est pas sympathique et l’idée qu’il puisse lui être tributaire de quoique ce soit n’a rien d’agréable. Alors si en plus il devait le remercier…

    Augustin a reculé en direction de sa monture. À sa ceinture, sa lanterne oscille et il jette des regards affolés autour de lui, comme s’il cherche à se repérer. Le vampire s’interroge : par quel miracle l’individu est-il parvenu jusque chez lui ? Pour quelqu’un qui n’apprécie guère ses semblables, qui les voit comme une menace à éradiquer, l’épreuve a dû être d’importance.

    À cette heure de la nuit, les rues du village de nulle part sont envahies d’ombres inquiétantes et de monstres. La vue de cet humain hystérique n’a pas dû manquer d’attirer leur attention et l’idée qu’il ait pu se résigner à leur demander son chemin l’amuse.

    Pour faire preuve d’un tel courage, il faut que ses sentiments à l’égard de mademoiselle Rose soient tout à fait sincères. En tout cas, je ne peux m’empêcher de le plaindre. Car avant la fin de cette aventure, il y a fort à parier que le malheureux essuiera un chagrin d’amour.

    Le voyant mettre pied aux étriers, Alucard s’enquiert :

    — Voulez-vous que je vous raccompagne jusqu’au village ?

    L’espace d’un instant, une lueur de soulagement s’allume dans le regard de son visiteur. Éphémère, toutefois, car l’instant d’après, il se souvient à quelle sorte de créature il a affaire. Alors, il secoue la tête, grogne, et prend place sur le dos de sa monture.

    — Souvenez-vous : venez au plus vite. Ne manquez pas à votre parole !

    Suite à quoi, il disparaît dans le brouillard…



    6

    Quand Alucard arrive au village de nulle part, les chats noirs viennent de sonner l’après-minuit.

    Tout dans son expression, sa démarche, la façon qu’il a de se tordre les mains témoigne de sa nervosité. Il est à ce point distrait, à ce point concentré sur l’élaboration du petit discours qu’il compte offrir à mademoiselle Rose qu’il ne voit pas ceux qui le saluent.

    Derrière les fenêtres de la jeune femme, de la lumière brille. Il s’arrête à l’entrée de sa clôture et son regard s’attarde sur le jardin, qu’un réverbère éclaire. La nostalgie vient le titiller, tandis qu’il contemple cette pelouse entretenue, ces petits buissons bien taillés, alignés le long de la barrière, et puis cet arbre fruitier, unique représentant de son espèce en ce nulle part.

    Et il se demande : qu’adviendra-t-il de cet endroit, une fois que son amie ne sera plus là pour s’en occuper ? Il doute que papy Nazar se donne cette peine et, au fond de lui, il sait que si personne ne se dévoue, alors il en prendra la responsabilité. Car l’idée de le laisser à l’abandon lui est tout à fait intolérable.

    Il s’avance en direction de la porte, quand il sent sa panique monter d’un cran : Dans son esprit, ce discours qu’il a laborieusement construit n’est plus que miette. Il s’affole, tente d’en recoller les morceaux, mais en vain. Chaque phrase, chaque mot, se brouille avant de retourner au néant. Le laissant seul, dépouillé et plus vulnérable que jamais.

    Il recommence à se tordre les mains, lève les yeux, dans l’espoir de trouver autre chose, mais il lui semble que son esprit est comme paralysé. Il songe à fuir, à revenir le lendemain, une fois qu’il sera calmé, mais s’en empêche, car conscient que la même chose se produira. Encore et encore, et ce chaque fois qu’il lui faudra affronter cette épreuve. Alors, il frappe, deux coups, vite, sans réfléchir, afin de lui interdire toute retraite.

    Le battant s’ouvre sur la tignasse hirsute d’Augustin. Ce dernier lui adresse un regard torve, avant de lui refermer la porte au nez. La vampire sent sa mâchoire inférieure pendre. Est-il possible que le chevalier ait changé d’avis ?

    Au comble de la nervosité, il porte la main à son cou et s’apprête à frapper de nouveau, quand des voix s’élèvent à l’intérieur de l’habitation. Celle d’Augustin, d’abord. Grave et autoritaire, à laquelle répond, paniquée et suppliante, celle de mademoiselle Rose.

    Au bout d’un moment, le silence se fait et la porte s’ouvre de nouveau. Non pas sur Augustin, mais sur la jeune femme elle-même.

    L’expression malheureuse, elle n’ose pas lever les yeux en direction de son visiteur, qui se désole de lui découvrir une si petite mine. Car en plus des cernes qui lui bordent les yeux, elle a le teint blafard, presque gris. Au fond de son regard, plus la moindre malice, rien, sinon une douleur qui le blesse.

    Dans le salon, le chevalier a disparu. Sans doute pour leur laisser un peu d’intimité, ce dont Alucard l’en remercie.

    Puis il se mord la lèvre et, d’une voix basse, si peu assurée qu’il craint qu’elle ne soit pas entendue, il dit :

    — Ma… mademoiselle Rose.

    Son interlocutrice se prend le visage entre les mains.

    — Oh, monsieur Alucard. Si vous saviez le mal que vous me faites en venant ici cette nuit !

    — Je… je… je…

    Il bafouille, s’embrouille dans ses excuses, si bien que ses paroles sont à peine compréhensibles. Il se tord si fort les mains que ses doigts semblent sur le point de se briser. Mademoiselle Rose finit par relever la tête et questionne :

    — Que me vouliez-vous ?

    — Eh… eh bien… j’ai appris que vous comptiez nous quitter bientôt, aussi…

    — Oh bon sang !

    Envolée la gêne, envolée la souffrance. Dans le regard bleu de la jeune femme, il n’y a plus qu’une colère mal contenue.

    — Je vous préviens, monsieur Alucard, que si vous espérez me faire changer d’avis, je… !

    — Quoi ? Non ! Oh non ! Absolument pas !

    — Alors quoi ?

    — C’est que… voyez-vous, ce n’est pas facile…

    Et ça l’est d’autant moins que la suspicion qu’il peut lire dans son regard ne l’aide pas à mettre en ordre ses idées. Elle ne le traite plus comme un ami, mais plutôt comme un ennemi.

    Il ouvre la bouche pour parler, se ravise, et détourne les yeux. Ce qui impatiente la jeune femme.

    — Oh, pour la gloire des Enfers, monsieur Alucard, venez-en au fait !

    Il reporte les yeux sur elle. Sur ce visage fatigué, à la beauté singulière, presque unique en ce nulle part.

    Elle avait dans la vingtaine quand ils se sont rencontrés pour la première fois. Cela va sans doute vous surprendre, mais leur amitié ne remonte qu’à quelques années. Avant cela, mademoiselle Rose a connu une enfance solitaire, gardée presque prisonnière par un grand-père peu désireux de la partager avec le reste du monde. Avec l’âge, elle est parvenue à se libérer de son gardien, mais ce n’est que sur le tard qu’elle décida de s’enfoncer dans le bois d’à côté.

    À cette époque, Alucard était encore moins sociable qu’il ne l’est aujourd’hui, ne se rendant qu’en cas d’extrême nécessité au village et ne recevant que de rares visites. En fait, en dehors d’Eliphas, qui venait parfois traîner les pieds près de son arbre, le grand personnage n’avait aucun lien avec les enfants qui remplissent aujourd’hui son éternité.

    Le rôle de conteur qu’il lui arrive d’incarner aujourd’hui, était à l’époque celui de la jeune femme. Elle accueillait les enfants à la bibliothèque et leur faisait la lecture autour d’un goûter. Mais le caractère ronchon de papy Nazar, qui n’appréciait pas l’arrivée de cette marmaille bruyante sur son territoire, mit fin à ces réunions.

    La nuit de leur rencontre, ils avaient un peu discuté… enfin, elle surtout. Lui était bien trop intimidé par cette jeune femme si différente, par sa beauté, son rire, sa voix et jusqu’à son sourire. Il n’avait fait que l’écouter, prêtant une oreille à ses inquiétudes quant aux enfants dont elle s’occupait. Elle affirmait que la clairière où il vivait serait l’endroit idéal pour accueillir ses réunions. Un terrain de jeu où ils pourraient se livrer à leur folie sans déranger personne – en dehors de lui-même, mais il n’eut pas le courage de le lui faire remarquer. Et comme elle lui demanda la permission d’emmener son petit groupe ici, il avait dit oui. Oui, oui, oui, qu’ils viennent donc, et vous aussi !

    Le soir suivant, la jeune femme tint parole. Elle se présenta à lui avec, sous son bras, un lourd volume de contes. Le même qu’elle devait lui léguer un peu plus tard, et qu’encore aujourd’hui il use pour ses propres réunions.

    Aussi devinez-vous à quel point l’existence de notre ami aurait été différente s’il n’avait pas rencontré mademoiselle Rose. À son contact, il a pu évoluer, sortir un peu de sa coquille et trouver une place dans un pays où il a longtemps été une ombre parmi d’autres.

    Ces souvenirs lui tournent dans la tête, tandis que les secondes s’égrènent. Il la revoit à l’époque. Se revoit lui-même. Se souvient de ce sentiment qui devait naître en lui et ne jamais le quitter. Et soudain, il sait ce qu’il doit dire… ce qu’il lui faut avouer, ce qu’il aurait sans doute dû confesser depuis longtemps.

    Avec un raclement de gorge nerveux, il retire son chapeau et le tient serré contre lui. Ses mains tremblent un peu.

    — Avant toute chose, commence-t-il, je tiens à vous demander pardon.

    Et comme elle ne répond pas, se contentant de le scruter avec un brin de suspicion, il déglutit et lève les yeux au ciel. Juste le temps pour lui de retrouver un peu de courage.

    — Vous voyez, je… enfin ! La dernière fois, je ne me suis pas exprimé comme je l’aurais souhaité. Ce n’est pas que je voulais décider de votre avenir à votre place, ni même que je pensais pouvoir vous faire changer d’avis ou… ou que je réprouve votre choix. Bien sûr, je ne vous cacherai pas qu’il ne me fait pas plaisir, mais… d’accord ! C’est vrai que ça m’attriste… c’est vrai que j’en souffre, mais… voyez-vous ce ne sont là que mes sentiments, et je ne vous les exprime pas dans le but de vous faire changer d’avis. Bien au contraire, si je suis ici cette nuit, c’est surtout pour dire que je vous soutiens et que, même si vous devez nous quitter, alors je veux que vous sachiez que mon amitié vous sera toujours acquise.

    « Mais il y a autre chose qu’il faut que je vous avoue… au moins pour que vous compreniez ce qui m’a fait agir aussi stupidement la dernière fois.

    Mais pour un être aussi timide, la confession qu’il s’apprête à formuler est une épreuve en soi. Il se passe la langue sur les lèvres, commence par un : « Alors, voilà… », avant que sa voix ne meurt sur un gémissement pathétique. Et ce n’est qu’au bout de quelques secondes d’un rude combat intérieur qu’il parvient à se jeter à l’eau :

    — La vérité est… la vérité est que je vous aime, mademoiselle Rose.

    Le silence qui accueille ses paroles lui semble plus terrible que tout le reste. Mademoiselle rose est là, à lui faire face, sans qu’aucune expression ne soit lisible sur ses traits. Sa peau a blêmi un peu plus, au point d’en devenir presque translucide.

    Un malaise s’empare du vampire, qui tangue sur ses jambes. Certain d’avoir commis une erreur, il exécute quelques pas en arrière. Une douleur s’éveille au creux de ses entrailles et le monde se brouille. Avec des gestes maladroits, il la salue du chapeau et va pour prendre la fuite. Loin, le plus loin possible. Mais alors, il remarque que le visage de la jeune femme semble comme métamorphosée.

    Les traits adoucis, ce n’est plus avec hostilité qu’elle l’observe. Au fond de ses yeux bleus, on peut lire une affection sincère. Néanmoins, ce n’est pas ce qui le trouble le plus. Non mes amis ! Car son sourire, par-dessus tout, est le spectacle le plus merveilleux qu’il lui ait été donné de voir depuis leur première rencontre...

    Erwin Doe ~ 2010

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  • 25/09/2015

     

    Aaaah, putain, j'y croyais plus mais, enfin, j'en ai terminé avec l'épisode 6 d'Un long voyage !  \0/

    Au final, un épisode découpé en 11 parties, qui fait presque 45.000 mots. Avec le second jet, il va sans doute s'alléger un peu... logiquement. Malgré tout, ça restera un beau bébé, et l'épisode le plus long de cette série pour le moment. Il clôturera d’ailleurs sa première saison. J'ai longtemps hésité à la séparer en deux, et au final, je pense que c'est ce que je vais faire.

    Du coup, je vais poster la première partie de l'épisode 5 dimanche... si je ne fais pas encore n'importe quoi. Et je vais commencer à plancher sur la seconde saison. Déjà pas mal d'idées, mais également beaucoup de trous. L'épisode 7 s'annonce amusant à écrire, plus léger, en tout cas, que les épisodes 5 ou 6.

    A côté, je travaille sur mon nanowirmo de cette année. Une série en quatre épisodes que j'espère pouvoir écrire en entier durant le mois de novembre... c'est possible, si je ne fais pas n'importe quoi. J'aurais en toute logique les synopsis détaillés de chacun des épisodes pour m'aider et je ne connais rien de mieux pour faciliter l'écriture d'un nouveau projet. -w-

    Et parce que le grand monsieur touche de plus en plus à sa fin, il va falloir que je réfléchisse sérieusement à un projet pour le remplacer. Ça fait un moment que je le dis, mais je ne suis toujours pas parvenu à lui trouver de remplaçant. Tout simplement parce que je n'ai aucun projet suffisamment avancé pour. Et je ne me vois pas trop faire comme pour Un long voyage, c'est à dire, proposer un projet dont l'ensemble des épisodes n'est pas écrit. Parce qu'en cas de blocage, ça donne comme pour l'épisode 6 : presque un an à galérer et à prendre du retard. -__-


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  • Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 8 : Le chevalier d’un autre nulle part

    Partie 1



    1

    L’homme a le regard sombre et cerné. Plus sale qu’un vagabond, il porte une armure aussi peu entretenue que lui. Ses cheveux sont gras, emmêlés. Du sang, de la terre les alourdissent. Une puissante odeur de crasse, de sueur, s’échappe de cet être à peine conscient, étendu de tout son long sur le canapé de mademoiselle Rose.

    Qui peut-il bien être ? Et surtout de quelle façon s’est-il retrouvé chez la jeune femme ?

    Voilà d’excellentes questions ! Et pour y répondre, je vais devoir vous narrer le triste incident dont il fut un peu plus tôt la victime.

    Notre récit débute dans un champ. Un vaste champ laissé à l’abandon depuis suffisamment longtemps pour que la mauvaise herbe en devienne la principale occupante. Il n’y pousse d’ailleurs pas grand-chose d’autre et les rares courageux qui tentent d’en tirer quelques denrées consommables sont rarement récompensés de leurs efforts. La légende veut que ce lieu ait servi de cadre à une bataille aussi terrible que sanglante. Il suffit d’y creuser pour découvrir plus d’ossements que n’en contient le cimetière de nulle part et l’on prétend que ce sont ces morts qui font périr les cultures par la force de leur rancœur.

    Les sorcières aiment venir y célébrer leur sabbat et des épouvantails, depuis longtemps à la retraite, s’y dessinent. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains prennent brusquement vie, suite aux taquineries répétées de corbeaux facétieux. Dans ces moments, on les voit courir après leurs cibles, leurs bras en paille vainement tendus devant eux. Car il est rare, en effet, qu’ils parviennent à capturer les volatiles qui, depuis les cieux, les narguent de leurs croassements.

    À ce tableau, rajoutons quelques bicoques sommaires, qui se dressent ici et là, parfois en groupes de deux ou trois, mais le plus souvent solitaires. C’est en ce lieu qu’habite le peuple des faunes et, avec lui, le jeune Édouard et les siens.

    La petite famille habite une masure dont le manque d’espace, comme d’intimité, n’en fait pas un lieu où l’on aime s’attarder. En terre séchée, elle possède un toit de paille qui, en cas d’intempérie, fuit, s’envole, s’il ne s’écroule pas tout simplement sur la tête de ses occupants. Il faut le changer en été, se couvrir chaudement en hiver et supporter les parasites qui ne manquent jamais de s’y installer.

    Pour en venir au chevalier qui nous intéresse, celui-ci se fait appeler Augustin Depitié, fier pourfendeur de monstres et de créatures démoniaques de tous poils. Ayant quitté sa terre natale en quête de gloire, je vous laisse imaginer sa joie en tombant sur cette petite tribu de bêtes à cornes et aux pieds fourchus.

    Enfin, il faut croire que les Cieux daignent se pencher sur lui ! Il se voit déjà rentrer triomphant chez les siens avec, attachées à la croupe de sa monture, les têtes grimaçantes de ces « diables ». Un sourire se plante sur ses lèvres et dévoile au monde une dentition qui aurait grand besoin d’être un peu entretenue. Il imagine la surprise et le respect de ses pairs, entend les balades que l’on écrira sur lui et la légende que l’on colportera aux quatre coins du royaume. Ah, mes amis ! Quelle merveilleuse destinée l’attend ! À lui la gloire, l’amour des femmes et la fierté de son roi !

    Galvanisé par cette vision, il tire son épée et lance sa monture en direction de la petite famille qui s’en rentre chez elle. Celle-ci s’étonne d’autant plus de son comportement, qu’elle remarque tout juste sa présence. Elle a à peine le temps de s’écarter de son chemin et doit abandonner derrière elle les citrouilles qu’elle rapportait pour le repas du soir.

    Les fruits explosent sous les sabots de l’équidé et répandent sur le sol boueux leur chair orange.

    Face au carnage, les faunes restent d’abord sans réaction. A-t-on déjà vu d’énergumène plus dénué de savoir vivre ? Et comme le goujat en question fait demi-tour en fendant l’air de son épée, la colère aveugle le père d’Édouard. Gaillard massif, son pelage se hérisse et son museau écrasé se retrousse, pour laisser voir des dents jaunâtres. Ses sabots raclent contre le sol, avant qu’il ne charge l’individu.

    L’attaque prend de court Augustin, qui n’a pas la conscience de faire dévier sa monture. Celle-ci, face à ce danger imminent, se cabre et le désarçonne. La douleur de la chute lui coupe le souffle et le laisse momentanément étourdi.

    Dans des gestes désordonnés, il tente de se remettre sur pieds, mais son armure est lourde et mal articulée. Sous ses efforts, elle ne cesse de produire des grincements stridents.

    Quand il parvient à se mettre à quatre pattes, l’affolement s’empare de lui, comme il découvre que son épée lui a échappé. Le père d’Édouard a rattrapé sa monture et l’observe, prêt à lui rentrer dans le lard s’il s’avise à faire encore des siennes.

    Augustin finit par repérer son arme. Alors qu’il se jette dans sa direction, une étoile se détache du ciel et vient s’écraser sur son crâne. Le monde explose autour de lui et il perd conscience, salué par un rire lointain, très lointain, mais oh combien satisfait de son forfait…



    2



    Après l’incident, les Faunes se retrouvèrent bien embêtés et c’est avec toute la prudence requise qu’ils s’approchèrent de l’évanoui.

    Un humain, bien sûr ! Voilà au moins une découverte qui ne les surprend pas. L’histoire du pays de nulle part est pleine de récits d’agressions passées, certains comiques, mais d’autres indubitablement tragiques. Les ennuis accompagnent nos pas et parce qu’ils en ont conscience, ils ne peuvent songer à laisser là Augustin. Car ce serait courir le risque, qu’une fois revenu à lui, l’homme ne s’en prenne à d’autres malheureux.

    Mais comment communiquer avec un individu aux préjugés chevillés au corps ? Un dicton local prétend à ce propos que parler à une tombe offre de meilleurs résultats, car au moins a-t-on l’espoir que son propriétaire daigne s’éveiller à l’après-vie.

    Le petit frère d’Édouard s’aventure à bredouiller le nom de mademoiselle Rose. Ses parents le fixent d’abord avec une intensité qui le fait se ratatiner, avant que leurs regards ne s’illuminent. Mais bien sûr ! Comment n’y ont-ils pas pensé eux-mêmes ? Rose, la petite Rose ! Qui d’autre que la jeune femme pourra faire entendre raison à cet échevelé ? Après tout, n’appartiennent-ils pas à la même espèce ?

    Aussitôt approuvé, aussitôt Augustin est-il placé sur le dos de sa monture. Puis, en compagnie d’Édouard, le père prend le chemin du village.

    Pour mademoiselle Rose, la surprise est totale et le choc terrible. Car à peine a-t-elle posé les yeux sur cet étranger à la peau boueuse, sur cet homme à la barbe drue portant les armoiries d’une contrée lointaine, que la pauvre enfant se sent chavirer.

    Papy Nazar, qui lui rend visite, a juste le temps de la rattraper et la guide avec peine jusqu’au canapé. Doux et prévenant, il l’aide à s’y étendre et lui prodigue quelques paroles de réconfort en lui tapotant la main. La seconde d’après, tel un dragon prêt à cracher le feu, il fond en direction de leurs visiteurs.

    Pas question ! martèle-t-il. Il n’est pas question que sa petite fille s’encombre de cette engeance ! Qu’ils l’envoient plutôt se faire pendre ailleurs et qu’ils ne reviennent plus les déranger.

    Et il s’apprête à leur claquer la porte au nez, quand Rose lève une main pour l’en empêcher. Blanche et fébrile, elle déclare qu’elle tient à s’occuper de l’inconnu, souhait qui déclenche une vive querelle entre son grand-père et elle. Embarrassés, les pauvres faunes en viennent à se demander s’ils ne sont pas les jouets de quelques puissances infernales en mal de distraction.

    Dans le salon, le ton monte et les belligérants en sont maintenant à se crier dessus, désireux de se faire entendre de l’autre. Presque caché derrière son père, Édouard lui attrape le coude et lui demande s’ils ne feraient pas mieux d’aller jeter leur fardeau à l’entrée de la forêt. Son géniteur est sur le point d’abonder dans son sens, quand mademoiselle Rose parvient à prendre le dessus sur papy Nazar. D’un ton catégorique, l’expression plus butée que celle de son grand-père, la jeune femme lui rappelle qu’elle est ici chez elle et qu’il n’a pas à décider à sa place à qui elle peut, ou ne peut pas, offrir son hospitalité.

    Quelle frustration… quelle colère s’enflamme dans le regard du vieil homme ! Mais quel soulagement s’éveille dans celui des faunes.

    Et c’est ainsi, qu’un peu plus tard, Augustin reprit connaissance sur le canapé de mademoiselle Rose. Et si l’anxiété se lit sur le visage penché dans sa direction, le regard, lui, pétille d’une excitation mal contenue.



    3



    Vous vous en doutez, la nouvelle ne tarda pas à faire le tour du pays de nulle part. Rendez-vous compte ! Car ce n’est pas tant le fait qu’un humain puisse séjourner chez eux qui électrifie la population – après tout, cette espèce-là n’a rien de bien sensationnelle. Amusante, tout au plus – mais bien l’idée qu’un homme, un étranger de surcroît, ait élu domicile chez mademoiselle Rose. Qu’ils se trouvent en cet instant seule à seul, dissimulés derrière les rideaux de cette petite habitation toute en couleurs.

    De plus, d’étranges rumeurs circulent. On prétend notamment que l’individu aurait déjà agressé une famille et que la petite Rose le retiendrait prisonnier afin de l’empêcher de commettre d’autres crimes.

    Quant aux rares chanceux – ou malchanceux, suivant le point de vue – ayant aperçu l’énergumène alors qu’ils s’approchaient – en tout bien tout honneur – de la propriété de la jeune femme, ceux-ci ne se lassent pas d’affirmer qu’ils ont affaire à un excentrique de la plus belle espèce. Peut-être fou, ou peut-être pas, mais en tout cas prompt à abreuver d’injures tous ceux qu’il croise et à tirer son épée, sans aucun doute dans l’idée de s’en servir.

    Mais nous sommes au pays de nulle part. Aussi, plutôt que d’agacer, ou de vraiment inquiéter, Augustin a un effet distractif sur ses habitants. Ses frasques font rires et les commères ne sont pas les seules – pour une fois – à les déformer, pour mieux les exagérer.

    Mais au milieu des rires, l’inquiétude taraude l’un de leurs concitoyens. Et on ne tarde pas à voir ce dernier quitter ses bois, silhouette immense au dos courbé sous le poids de l’abattement.

    Alucard, en effet, se fait beaucoup de souci au sujet de cette histoire. Néanmoins, ce n’est pas l’idée qu’une possible idylle naisse entre son amie et cet étranger – quoique la chose ne soit pas très agréable non plus – qui marque ainsi son visage, mais plutôt celle que cette rencontre inopinée soit l’élément déclencheur d’une autre tragédie : le départ de mademoiselle Rose.

    Car il n’ignore que la compagnie d’un de ses semblables a dû faire ressurgir en la jeune femme, ce avec plus de force que jamais, cette frustration qui la hante depuis si longtemps. Ce désir impérieux de s’envoler pour d’autres horizons et de renouer avec des racines dont on a cherché à la tenir éloignée.

    Pourtant, il sait bien qu’il n’a aucunement le droit d’interférer dans la décision de son amie. Alors oui, la peur, la tristesse, l’ont tiré hors de sa retraite, mais cette force qui l’a guidé jusque chez mademoiselle Rose s’en est déjà allée au loin. Car alors qu’il se tient là, debout sur son paillasson, il comprend que sa visite n’est sans doute pas des plus indiquées. Il hésite, bêtement, rongé par ses angoisses et commence à se convaincre qu’il ferait mieux de revenir sur ses pas, quand la porte s’ouvre.

    En le découvrant, mademoiselle Rose émet un hoquet de surprise, auquel il répond d’un bref mouvement de recul. La jeune femme porte un panier en osier au bras et une liste de courses dans sa main. Ses yeux restent écarquillés le temps de quelques battements, avant qu’un sourire ne vienne étirer ses lèvres.

    — Eh bien ! Que faites-vous donc plantez là, mon bon ami ?

    Avec des gestes raides, le vampire ôte son haut-de-forme et le tient écraser contre son torse.

    — Je… je suis désolé… je ne voulais pas vous déranger…

    Puis il se tait et baisse les yeux en direction de ses pieds. La jeune femme l’observe, presque amusée, puis laisse entendre un éclat de rire.

    — Vous ne changerez décidément jamais, monsieur Alucard ! Allons, venez ! Il faut absolument que je vous présent à mon invité.

    Il n’a pas le temps de protester qu’elle le saisit par le poignet et l’entraîne à l’intérieur de l’habitation. Là, elle abandonne son panier près de la porte et referme derrière eux. Le vampire jette un regard autour de lui, presque surpris de ne découvrir aucun changement notable dans cet intérieur familier.

    Mademoiselle Rose interprète son trouble de travers, car elle lui explique aussitôt :

    — Il se cache dans la cuisine.

    Puis elle lève un doigt.

    — Mais je dois vous avertir : il est quelque peu original.

    — J’ai cru comprendre qu’il s’agirait d’un humain ? questionne le vampire, en replaçant son haut-de-forme sur son crâne chauve.

    — Un humain, oui. Et son nulle part est tout à fait fascinant ! Augustin – c’est son nom – n’est jamais à cour d’anecdote à son sujet. Oh, vous devriez l’entendre vous aussi ! Je suis certaine que vous apprécierez. Attendez… je vais essayer de le faire sortir.

    Une rencontre dont Alucard se serait bien passé, mais comment la décliner ? D’autant que la jeune femme disparaît déjà dans la cuisine, dont elle laisse la porte entrouverte.

    Le vampire se sent terriblement déplacé. Un instant, il reste debout, au milieu du salon, à se dandiner d’un pied sur l’autre. Puis il va prendre place dans le canapé et se tapote du bout des doigts les genoux, qu’il a saillants et squelettiques.

    Les bribes d’une conversation lui parviennent depuis la cuisine. Une voix grave répond au pépiement d’oiseau de mademoiselle Rose. Mais ils parlent un peu trop bas pour qu’il puisse saisir la teneur de leur échange.

    Il n’a d’ailleurs pas longtemps à attendre, avant que son amie ne refasse son apparition. Elle tire à sa suite un homme à l’expression butée. S’il est jeune, sa barbe hirsute et sa moustache le vieillissent terriblement.

    Il a les cheveux châtains, qu’il attache dans sa nuque. Mais même ainsi, ceux-ci n’en font qu’à leur tête et lui donnent l’allure échevelée. Les yeux sombres qu’il pose sur Alucard brillent d’hostilité.

    — Tenez, Augustin, commence mademoiselle Rose, sans prêter attention au malaise naissant. Voici mon bon ami Alucard, dont je vous ai tant parlé. Monsieur Alucard, laissez-moi vous présenter le chevalier Augustin Depitié.

    Ce denier émet un reniflement méprisant et grommelle quelques paroles désagréables à propos d’hérésie et de créatures du Diable. Son attitude déplaît aussitôt au vampire, qui se contente de le fixer avec crispation. Lui qui, d’ordinaire, est si aimable n’esquisse pas même le début d’un salut. Mademoiselle Rose leur adresse un regard ennuyé.

    — Allons messieurs, un petit effort !

    Leur attitude semble à ce point la contrarier, qu’Alucard décide de prendre sur lui. Désireux de détendre l’atmosphère, il ouvre la bouche, mais le regard dégoûté que lui adresse l’autre le pique au vif. Agacé, il crispe les doigts sur ses genoux et s’en tient à son mutisme.

    Sa tentative n’échappe pas à son amie. Une main portée à l’emplacement de son cœur, elle décoche un coup d’œil en coin à Augustin. On peut y lire un reproche que son destinataire ignore. En définitif, mademoiselle Rose se force à sourire, bien que la nervosité trouble son expression.

    — Savez-vous qu’Augustin a traversé bien des nulles parts avant d’arriver chez nous ? Tenez ! Pas plus tard que la semaine dernière, il jure d’avoir découvert un nulle part où les habitants marchent sur les mains et se saluent avec les pieds. N’est-ce pas fou ?

    — En effet, approuve le vampire, quoique du bout des lèvres.

    Il ne lâche pas des yeux Augustin, qui lui rend la pareille. La tension est si palpable entre eux que la jeune femme ne tarde pas à se sentir mal à l’aise.

    — Oh ! Êtes-vous obligés de vous fixer comme si vous alliez vous jeter à la gorge de l’autre ?

    Gêné, le vampire détourne la tête. Plus que jamais, il a conscience de combien cette visite était une erreur.

    — Par… pardonnez-moi.

    Ses excuses ne trouvent aucun écho chez Augustin, qui se contente de grimacer. Ses doigts se crispent un peu plus sur ses genoux, mais il parvient à contenir la colère inhabituelle qui monte en lui. Mademoiselle Rose retrousse la lèvre inférieure, en une moue indécise.

    À nouveau, elle adresse un regard en coin au chevalier. Les bras croisés, il s’est appuyé contre l’encadrement de la cuisine, l’expression toujours aussi butée. Elle s’en agace, mais décide de faire bonne figure et, à la place, reprend d’un ton enjoué :

    — Tout ceci me fait penser que vous avez vous-même visité un nulle part. (Elle se tourne vers Alucard.) Pourquoi ne pas nous faire le récit de vos aventures ? Je suis persuadée qu’elles intéresseront Augustin.

    Le vampire devine qu’elle n’y croit pas elle-même. Du reste, il se sent mal l’aise à l’idée de remuer ces souvenirs. Il revoit Maria, entend les propos qu’elle a tenus à papy Nazar, ceux voulant qu’un jour sa petite fille prenne le chemin de l’inconnu sans même lui dire au revoir. S’il a parlé d’elle à mademoiselle Rose, il s’est bien retenu de lui confier les raisons de sa dispute avec son grand-père. Craignant, d’une part, de lui faire de la peine et, de l’autre, de provoquer quelques troubles entre elle et le vieil homme.

    — C’est que… il n’y a malheureusement pas grand-chose à en dire.

    — Oh, je vous en prie, mon ami. Vous êtes le premier de mes proches à daigner me rendre visite depuis qu’Augustin est chez moi. J’espérais que nous pourrions passer un bon moment tous ensemble.

    Elle se tourne vers le chevalier, cherchant une approbation qu’elle ne trouve pas. Elle revient au vampire, un peu déçue et attristée.

    — De plus, je me suis fâchée avec mon grand-père le soir de son arrivée et…

    — Un vieux fou, celui-là ! grommelle Augustin, ce qui lui vaut un regard sévère de la part d’Alucard.

    Mais à sa grande surprise, mademoiselle ne prend pas la réflexion comme une injure. Au contraire, elle opine du chef, plus malheureuse que jamais et croit bon de lui expliquer :

    — Comme vous le savez, mon grand-père n’aime pas beaucoup me voir fréquenter des hommes. Et je crois qu’il s’est mis en tête qu’Augustin pourrait avoir une mauvaise influence sur moi.

    — Peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort ? laisse échapper le vampire.

    Propos qu’il regrette aussitôt. Mademoiselle Rose fronce les sourcils.

    — Je vous demande pardon ?

    — Enfin… ce que je veux dire, c’est que… c’est votre grand-père ! Il… vous savez, tout le monde dit qu’il connaît bien des choses et… sans doute n’a-t-il pas voulu vous blesser, mais…

    Mais il a conscience qu’il ne fait qu’aggraver son cas. Alors, tout penaud, il baisse la tête d’un air coupable. À ce moment, Augustin ne le fixe plus avec hostilité, mais plutôt avec un brin de curiosité. L’homme a relevé un sourcil et ses yeux sombres se posent sur mademoiselle Rose.

    Cette dernière ne se donne même plus la peine de dissimuler l’agacement qui monte en elle.

    — Eh bien moi, je n’en suis pas si sûre, voyez-vous ! La seule chose qui motive mon grand-père dans cette histoire est la jalousie qu’il cultive à l’égard de tous ceux qui m’approchent. Dans son esprit, je ne suis encore qu’une gamine stupide et influençable qu’il faut protéger.

    — Pourtant… ne désirez-vous pas nous quitter ?

    Voilà, la question est lancée ! Et aussitôt l’est-elle que le vampire voudrait pouvoir la retirer. Car il sait qu’il s’engage sur une pente glissante et la colère qui s’allume dans le regard de son amie le tétanise.

    — Je vais vous dire, monsieur Alucard : mon désir de quitter ce nulle part ne date pas de l’arrivée d’Augustin !

    — Oui… bien sûr ! Je… j’en suis bien conscient, mais…

    — Mais quoi ? Mais en quoi, au juste, cette histoire vous concerne-t-elle ?

    — Mais parce que je refuse de vous voir partir, bon sang !

    Vivement, Alucard porte une main coupable à cette bouche qui vient de le trahir. Un silence glacial s’abat sur la pièce. Lourd, étouffant. Dans l’expression de mademoiselle Rose, une stupeur dangereuse, qui annonce la tragédie à venir.

    — Alors comme ça… vous vous croyez vous aussi le droit de décider de mon avenir à ma place ?

    Elle parle bas, la voix tremblante et le vampire sait qu’à la moindre erreur supplémentaire de sa part, la bombe explosera. Alors il bafouille, sans bien savoir ce qu’il dit. Il tente de nier, de s’excuser, mais la formulation est si maladroite que l’on peine à le comprendre.

    Finalement, la jeune femme se détourne et, paniqué, il se redresse sur des jambes flageolantes pour bredouiller :

    — Ma… mademoiselle Rose… mademoiselle Rose, écoutez-moi…

    — Oh non, certainement pas ! le coupe-t-elle en secouant furieusement la tête. Vous n’en avez déjà que trop dit, monsieur Alucard, et je vais vous demander de bien vouloir nous laisser.

    Puis, afin de lui faire comprendre qu’elle est sérieux, elle marche en direction de la porte et l’ouvre en grand. Son regard refuse toujours de fixer le vampire.

    Celui-ci se sent blessé, catastrophé, honteux, aussi. Mais il comprend qu’il serait inutile d’insister. Il se dirige donc d’un pas lourd vers la sortie et, alors qu’il se retourne pour saluer son amie, celle-ci lui dit :

    — Vous savez… je crois que c’est une chose qui vous a échappé, à vous comme à mon grand-père. Mais contrairement à bien des habitants de ce nulle part, ma vie est courte, monsieur Alucard !

    Là-dessus, elle lui claque la porte au nez…

    Erwin Doe ~ 2010

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  • 12/09/2015

     

    PDF et Epub de l'épisode 4 d'Un long voyage faits ! Et je viens seulement de me rendre compte que j'avais zappé de faire ceux de l'épisode 7 du Grand monsieur. O__O''

    Argggllll !

    Faut vraiment que je pense à me faire une liste, histoire de ne pas oublier ce genre de choses... bon, en tout cas, je vais y remédier rapidement !

    Sinon, je me suis ENFIN débloqué dans l'épisode 6 d'Un long voyage. Youhou ! Je suis en joie depuis que j'ai trouvé la solution à mes problèmes. Je n'ai toujours pas terminé son premier jet, car il est décidément plus long que ce que j'avais imaginé, mais j'y suis presque ! (Et je frétille rien qu'à cette idée.)

    Du coup... hum... je pense que je posterai prochainement la première partie de l'épisode 5. Peut-être pas la semaine prochaine, je pense poster plutôt la première partie de l'épisode 8 du Grand monsieur, mais sans doute celle d'après.


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  • 30/08/2015

     

    Et voilà ! Épisode 4 d'Un long voyage enfin terminé ! Pfoua ! J'ai l'impression d'avoir pris tellement de retard avec... j'aurais déjà dû poster sa dernière partie depuis un moment.

    Comme l'épisode 5 est déjà écrit, je pense commencer à le poster à partir du mois prochain. Je ne sais pas encore trop quand, cela dit. Tout dépendra surtout de l'épisode 6... je crois avoir trouvé comment me débloquer et j'ai avancé dans son écriture mais, gargl ! Si c'est pour me retrouver encore bloqué et à galérer plusieurs mois, je crois que je vais devoir diluer, et plus que diluer même, la publication des différentes parties de l'épisode 5.

    Aussi, comme j'ai enfin terminé mon déménagement, j'espère avoir plus souvent l'occasion de mettre ce site à jour. Honnêtement, j'ai l'impression que 2015 aura été mort en comparaison de 2014. J'ai encore des nouvelles à réécrire, que je pourrai proposer ici en attendant de trouver un projet de remplacement pour le Grand Monsieur. Maintenant, reste à trouver le temps pour ! :u

     


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  • 08/08/2015

     

    Trois milles ans plus tard, je poste enfin la seconde partie de Sous l'oeil du corbeau. Rah ! Cette nouvelle, sérieux, je crois que je vais l'oublier pour un long, long, long moment.

    Sinon, je suis à la bourre avec le reste, moi. Le grand monsieur... je sais même pas quand je vais pouvoir m'occuper de son épisode 8... il faut également que je poste la partie 8, de l'épisode 4 d'Un long voyage. Logiquement, je devais le faire aujourd'hui, mais vu que je me suis dit que Sous l’œil du corbeau moisissait depuis plusieurs mois... bon, ce sera peut-être pour la semaine prochaine ! (Si j'arrive à avoir Internet.)

    A côté de ça, j'ai un peu retrouvé le temps pour les autres projets que j'ai commencé en début d'année. Je n'en ai pas beaucoup parlé dernièrement, vu que la plupart vont me demander pas mal de temps avant d'atteindre leur version finale, mais... j'ai rien à faire, alors blablaton !

    En fait, je suis même en train de me demander si j'ai déjà parlé, au cours de cette année, des différents projets sur lesquels j'ai décidé de travailler en 2015. J'en ai pas l'impression ! O__O

    Dans ce cas, on va faire ça dans l'ordre :

    Comme le rouge à lèvres de mamans : Je viens d'en terminer (Enfin) avec son deuxième jet. (Qui doit bien faire 130.00 mots, si je ne raconte pas de conneries.) Quelques changements, un blocage énorme qui m'a bien emmerdé, et au final, j'ai mis autant de temps à le taper que son premier jet. (Espérons que ce sera plus simple avec son troisième jet, haha. Mais j'ai comme l'impression que ce projet est maudit, de toute façon.) Là, pour le moment, il est donc en pause, au moins pendant quelques mois.

    Si telle est la volonté de Dieu : Après de nombreuses réflexions, hésitations et bidouillages, au final, ce projet passe... il me semble, de 11 épisode à 9 épisodes. Il est donc raccourci, mais pour la bonne cause. Honnêtement, certains épisodes étaient tellement vides que je ne pouvais pas les laisser ainsi... les fusionner entre eux était nécessaire. Du coup, j'avance assez lentement dans ce premier jet (Bien qu'il s'agisse d'une V2 pour les deux premiers épisodes et le début du troisième.). Actuellement, les trois premiers épisodes sont bouclés et j'attends d'avoir le temps d'attaquer le quatrième. A ce stade, je suis bien conscient que ce projet va me demander pas mal de modifications et qu'une V2 sera peut-être nécessaire (Mais une V3 pour certains épisodes, bref, on l'aura compris !).

    Et l'éternité continue : Là aussi, série, V2, premier jet. Très très différent de sa V1, je le préfère tellement comme ça ! Là aussi, j'avance doucement. J'ai terminé ses deux premiers épisodes, j'attends d'attaquer le troisième, et j'ignore parfaitement combien d'épisodes seront nécessaires pour en terminer avec cette première saison. (Cinq... six... sept, peut-être ?) J'espérais pouvoir en terminer avec cette année, mais à mon avis, j'ai un peu surestimé ma motivation, haha.

    Elena : Ce projet me pose pas mal de problèmes, son deuxième épisode est resté un moment en hiatus, mais enfin, je commence à en voir la fin ! Là aussi, je ne sais pas combien d'épisodes je devrai écrire, tout ce que je sais, c'est que je commence enfin à y voir plus clair. La V2, en tout cas, va me demander pas mal de boulots, là aussi.

    L'homme au poisson : Ça devait être une nouvelle, au final, je ne sais plus du tout... et comme j'hésite, je suis bloqué, et comme je suis bloqué, ce projet est en hiatus depuis quelques mois. Et à mon avis, il va le rester encore un moment.

    Aussi, le Nanowrimo 2015 approche doucement. J'ai trouvé une idée il y a un mois ou deux, que je testerai du coup avec ce Nano. Un truc logiquement comiques mais qui, comme d'habitude avec moi, va tourner au glauque... ça se passe toujours comme ça, je suis maudit ! J'en parlerai un peu plus le moment venu. ^^

    Et puis, je suis en train de réunir des idées pour la V2 de mon Nano 2014. Je vais le combiner avec une ancienne nouvelle, jamais terminée, qui me plaisait bien. Et au final, ce projet n'aura quasiment plus rien à voir avec sa V1. (D'ailleurs, je pense qu'il remplacera Comme le rouge à lèvres de mamans, une fois que j'en aurai terminé avec son troisième jet.)

    Voilà, voilà, pour les (longues) nouvelles. :)

     


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  • Sous l’œil du corbeau

    Partie 2



    6



    — Tu es bien sûr de toi ?

    La veille, Christopher l’avait raccompagné jusque chez lui. Rudement ébranlé par sa petite crise, son ami n’avait accepté de quitter son appartement qu’après lui avoir arraché la promesse qu’il se reposerait. Les quelques tranquillisants remis par l’infirmière ayant alors fait son effet sur Damien, celui-ci s’était écroulé sur son lit et avait promis tout ce qu’il voudrait : et même de prendre rendez-vous avec un psychologue dans la semaine à venir.

    Christopher pensait qu’il allait avoir besoin d’un soutien psychologique, mais en vérité, Damien savait que ce serait inutile. Et maintenant qu’il sortait d’une bonne nuit de sommeil, tenir parole était devenu le cadet de ses soucis.

    — Oui, ne t’inquiète pas. Je suis un peu fatigué, mais ça devrait aller.

    À l’autre bout de la ligne, Christopher marqua un silence.

    Prêt à se rendre en cours, Damien avait gagné le rez-de-chaussée de son immeuble, son portable collé à l’oreille. À son arrivée, le hall était aussi silencieux que désert.

    — Comme tu veux… mais je continue de penser que tu ferais mieux de te reposer aujourd’hui.

    D’une des poches de son pantalon, Damien tira une petite clef, qu’il introduisit dans la boîte aux lettres devant lui. Elle s’alignait, avec des dizaines d’autres, le long du mur. À l’intérieur, seulement des publicités.

    — Je n’ai cours que jusqu’à-midi. Ensuite, j’aurai tout le reste du week-end pour me reposer !

    Bien qu’en vérité, il aurait préféré rester coucher ce matin-là. Et même, certainement, ne plus jamais reparaître à son université, mais… non ! Il ne pouvait pas se le permettre.

    À son oreille, Christopher poussa un soupir.

    — J’ai compris… tu veux qu’on déjeune ensemble ?

    — Pourquoi pas ?

    — Ok. Dans ce cas, on se dit à tout à l’heure !

    Il raccrocha et, l’espace de quelques secondes, il resta à fixer l’écran de son téléphone portable, son pouce allant et venant sur la surface en verre déjà sale. Faisait-il bien de se montrer aussi têtu ?

    Avec un haussement d’épaules, il fit disparaître son téléphone dans les poches de sa veste et gagna la sortie. La porte, à double battants, était vitrée. Un verre opaque qui laissait difficilement passer la lumière extérieure.

    Il prit une longue inspiration et poussa le battant de gauche. Le soleil l’aveugla et il ferma de moitié les yeux. Il abaissait tout juste la main qu’il avait portée à son regard quand il se figea. Les yeux ronds, si ronds qu’ils semblaient sur le point de lui sortir de la tête.

    Car là… là ! Sur les câbles électriques, des corbeaux. Dix… non… quinze, peut-être ? Ils étaient là, à l’attendre. Leurs petits yeux noirs et inexpressifs braqués dans sa direction.

    Il ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit de nouveau, pour la refermer encore, à la manière d’un poisson hors de l’eau. Doucement, tout doucement, sans vraiment s’en rendre compte, il recula en direction du hall d’entrée.

    Quant aux corbeaux, ils ne firent pas un geste, ne s’ébrouèrent même pas, figés comme des statues. La porte se referma sur lui et il put enfin échapper à leurs regards.

    Haletant, il se prit la tête entre les mains et, se courbant en avant, poussa un gémissement.

    Non ! Non ! Non ! Non ! NON ! NON !



    7



    Après ça, il lui fut impossible de quitter son immeuble. Il n’avait pu que regagner son appartement, où il avait tiré les rideaux, avant de se recroqueviller sur le canapé du salon. À l’extérieur, partout, et où qu’il puisse poser les yeux, il avait l’impression de voir des corbeaux. Petits, gros, jeunes, mais aussi de plus vieux. Ils étaient si nombreux qu’il ne comprenait pas pourquoi le calme continuait de régner dans son quartier, comme si personne, en dehors de lui, ne trouvait cette concentration inquiétante.

    Les bras entourant ses jambes, il tentait pourtant de se raisonner. Car ce qu’il imaginait était grotesque. Ce n’étaient que des oiseaux, de stupides volatiles ! Ils ne pouvaient pas posséder l’intelligence qu’il leur prêtait… ne pouvait pas sérieusement en avoir après lui personnellement.

    Non…

    Et pourtant… il ne parvenait à se convaincre du contraire.

    Il baissa les yeux sur sa montre et vit qu’il serait bientôt treize heures. Trop tard sans doute pour prévenir Christopher, pour lui dire qu’ils ne pourraient pas déjeuner ensemble.

    Tant pis… avec un peu de chance, son ami comprendrait.

    Il se rendit compte qu’il mourrait de faim. De soif, également. Sa gorge était à ce point desséchée que le simple fait d’avaler sa salive était devenu pénible.

    Avec un soupir las, il se redressait pour se rendre à la cuisine, quand la sonnerie de son téléphone s’éleva. Il fit un bond en arrière, au même moment où, derrière les rideaux, l’ombre disproportionnée d’un corbeau prenant son envol se dessinait. Le croassement de l’animal claqua comme un rire mauvais.

    Une main plaquée contre son cœur, il s’approcha du téléphone qui, sur le canapé, continuait de faire entendre sa sonnerie. Le nom de Christopher s’affichait sur l’écran.

    D’une main un peu tremblante, il s’en saisit et décrocha.

    — A… allô ?

    Sa voix était si rauque qu’elle lui rappela celle de ses tortionnaires.

    — C’est moi. Est-ce que tout va bien ?

    Damien prit une longue inspiration et, de sa main libre, essuya son front, où la sueur avait commencé à perler. Sans répondre, il en fixa le dos.

    — Damien ?

    De nouveau, il prit une longue inspiration.

    — Oui, excuse-moi. Ça va… je… désolé, pour ce midi, mais… sur le chemin, j’ai eu un étourdissement et j’ai préféré rentrer. J’aurais dû t’appeler…

    Christopher poussa un « Mhhh… » quelque peu contrarié.

    — Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ? Tu aurais mieux fait de rester au lit ce matin !

    — Oui… je sais…

    — Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Je peux passer te voir après les cours, si tu veux.

    — Non merci. C’est sympa, mais… je crois que j’ai envie de rester seul.

    — Damien, tu es bien sûr que ça va ?

    Il ferma les yeux. Bien sûr que non, que ça n’allait pas ! Mais que pouvait-il faire d’autre, sinon mentir ? Christopher ne le croirait jamais… qu’importe le calme avec lequel il tenterait de lui expliquer la situation, qu’importe combien il pourrait lui affirmer qu’il n’était pas fou, son ami ne parviendrait à le voir autrement. Et surtout, il n’avait aucune envie qu’il s’impose de force chez lui. Il en était tout à fait capable… et même de rester ici tout le week-end.

    — Ouais, t’inquiète. Je suis juste un peu fatigué et je crois que j’ai besoin de dormir.

    — Ok, bon… dans ce cas, si tu as un souci, n’hésite pas à m’appeler. De toute façon, on se voit lundi !

    — Bien sûr. À lundi !

    Quand il raccrocha, un sourire désabusé flottait sur ses lèvres.

    Lundi… oui, bien sûr… lundi serait un autre jour, pas vrai ?



    8

    Ils sont toujours là.

    Damien se tenait près des fenêtres du salon. Il avait écarté l’un des rideaux de quelques centimètres, afin de distinguer ce qui se tramait à l’extérieur. La nuit était tombée depuis un moment, et pourtant, les corbeaux étaient toujours à leur poste. Peut-être même encore plus nombreux.

    Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Mais qu’est-ce qu’ils cherchent ?

    Il se mordit le pouce et recula. Il ne comprenait pas. Il n’y comprenait rien. Ou plutôt, si, mais il avait trop peur de comprendre, trop peur de regarder la vérité en face. Et il craignait surtout qu’en accordant ne serait-ce que quelque secondes d’attention à la terreur qu’il sentait monter en lui, de perdre pied, de sombrer dans la folie.

    À l’extérieur, un corbeau laissa échapper un rire rauque.

    Nerveux, Damien se mordit plus fort l’ongle.

    Un autre corbeau ricana. Puis un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que, dans un vacarme infernal, les oiseaux ne prennent leur envol.

    À cause de l’éclairage extérieur, les ombres dansaient, se croisaient, grossissaient, rétrécissaient derrière les rideaux, à la manière d’un ballet complètement dingue. Avec une plainte, Damien sentit ses genoux fléchir sous lui et s’accroupit à terre, les deux mains formant une cloche protectrice au-dessus de sa tête, comme s’il craignait que les ombres ne puissent l’attaquer.

    L’étrange comportement de ses tortionnaires dura peut-être une minute, au bout de laquelle le silence s’abattit. Brusque, pesant, et peut-être encore plus menaçant.

    La respiration saccadée, il baissa les bras, mais sans oser se relever. La crise était passée, sans qu’il ne s’en sente pour autant rassuré. Ils préparaient quelque chose… ils préparaient forcément quelque chose !

    Toc… toc… toc…

    Il se figea.

    Toc… toc… toc…

    De nouveau, il porta son pouce à sa bouche et le mordit. Où… ?

    Toc… toc… toc…

    D’un bond, il se redressa. La chambre… ça venait de la chambre !

    Mais il hésitait à s’y rendre. C’était là sans doute ce qu’ils attendaient de lui, mais… et si, au contraire, il s’agissait là de son unique chance de contrecarrer leur prochain coup ? Car peut-être, en vérité, espéraient-ils justement que la méfiance l’empêcherait de venir y voir de trop près.

    Toc… toc… toc…

    D’une démarche raide, il se dirigea finalement en direction de la chambre, mais s’arrêta sur son seuil. Ici, l’éclairage public était beaucoup moins violent que dans les autres pièces, sans compter que les rideaux y étaient aussi plus épais. De fait, l’endroit était particulièrement sombre.

    Il déglutit.

    Toc… toc… toc…

    La fenêtre ! Ça venait de la fenêtre !

    Toc… toc…

    Dans un sursaut de fureur, il se jeta en direction des rideaux et les écarta.

    Sa bouche s’ouvrit sur un cri d’horreur muet.

    Ils étaient là, massés derrière la vitre, leurs pattes posées sur le rebord extérieur, à le regarder. Des statues. Immobiles et pourtant terrifiantes.

    Il recula, si précipitamment qu’il se prit les pieds et tomba. Il n’en cessa pas pour autant de reculer, sans quitter des yeux les oiseaux. Derrière lui, un obstacle : son lit.

    — Non… laissez…

    Il arrivait à peine à parler. Le bourdonnement dans ses oreilles était revenu, plus violent que jamais, au point de lui vriller le crâne.

    L’un des corbeaux pencha la tête sur le côté, puis donna un coup de bec contre la vitre. Un autre l’imita, puis encore un autre et un autre, et un autre, ce jusqu’à ce qu’ils ne se mettent tous à frapper contre cet obstacle qui les séparait de leur proie.

    Alors, un hurlement de terreur animal échappa à Damien.



    9

    Son téléphone avait sonné à plusieurs reprises au cours de la matinée, puis en début d’après-midi, avant de finalement se taire.

    Sur le canapé, Damien avait les traits tirés et les paupières tombantes. Il avait à peine quitté le salon la veille et refusait de remettre les pieds dans sa chambre depuis la nuit de samedi. Dimanche était passé, sans qu’il ne parvienne à trouver le repos, et lundi était à présent bien entamé.

    C’était tout juste s’il était parvenu à fermer les yeux quelques heures. Il lui était impossible de dormir, car à peine se laissait-il aller à somnoler qu’il les entendait. Ils cherchaient à jouer avec ses nerfs et y parvenaient même à merveille, étant donné que le moindre bruit le faisait sursauter. C’était à peine s’il avait eu le courage de s’alimenter la veille et, aujourd’hui, il n’avait encore rien avalé.

    En plus de la faim et de la fatigue, il se sentait sale, terriblement sale ; mais craignait qu’ils ne profitent de son passage prolongé dans la salle de bain pour tenter de le piéger. Ici, au moins, il se trouvait au milieu de l’appartement et pouvait surveiller sans mal ce qu’il se tramait dans chaque pièce. Aussi longtemps qu’il resterait ici, ils ne pourraient pas l’avoir.

    Si seulement il avait eu quelque chose à grignoter…

    Il porta une main à son estomac et ferma les paupières de moitié. Sa tête roula sur le côté. Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Il n’était toujours pas parvenu à trouver de réponse et, en vérité, n’était même pas certain qu’il y en ait une. Au contraire, il pensait plutôt que tout ceci n’était qu’une sorte de jeu macabre, gratuit, auquel il s’était retrouvé mêlé sans le vouloir. Simplement parce qu’il s’était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment.

    Ils voulaient l’avoir à l’usure… il le savait… le sentait… devinait qu’ils voulaient le pousser au suicide, comme tous les autres. C’était une certitude.

    Seule la mort pourrait le libérer.

    Un picotement au niveau de ses yeux. Il y porta la main et écrasa les larmes qui s’en étaient échappées.

    Il n’avait plus la force de rien. Il se sentait étrange… comateux… incapable de raisonner correctement. C’était trop dur. Sortir, chercher à fuir, était impensable car s’il le faisait, ils passeraient à l’attaque. Il le savait, et peut-être même parviendraient-ils à le tuer.

    Le plus tragique restant que personne ne pouvait, ni ne pourrait lui venir en aide.

    Il était seul… bel et bien seul.

    Et il savait ce qu’il lui restait à faire !

    Il rouvrit les yeux, habité par l’étrange impression de ne déjà plus appartenir à ce monde, l’étrange sensation de ne plus être totalement conscient. Sa tête lui tournait un peu quand il se redressa. Il dut d’ailleurs s’appuyer à l’accoudoir pour ne pas tomber.

    Ce fut presque dans un état de somnambulisme qu’il se dirigea en direction des fenêtres et, que d’un geste décidé, il en tira les rideaux.

    À l’extérieur, le soleil brillait. Si fort qu’il l’aveugla. Et face à lui, sur les câbles électriques, des corbeaux. Qui le fixaient sans bouger, attentifs au moindre de ses mouvements.

    Un sourire apparut sur les lèvres de Damien. Un sourire ambigu, ni triste, ni joyeux. Un simple sourire, qui n’exprimait rien. De sa gorge, sa voix s’élevait doucement, en une petite mélodie. Sa tête, elle, tournait de plus en plus vite, déformant sa vision.

    D’un seul coup, la situation lui parût presque comique.

    Il ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans l’appartement et fit voler ses cheveux. Ayant l’impression d’évoluer en plein rêve, il enjamba la fenêtre, se vit mettre un pied sur son rebord, en équilibre, se retenant seulement d’une main à l’encadrement. Le ciel était nuageux, la rue paisible.

    Dans sa gorge, sa voix s’élevait toujours, un peu plus fort. Son sourire s’était élargi et l’on y percevait à présent des tremblements incontrôlés, comme s’il cherchait à refouler un rire.

    Face à lui, les corbeaux se mirent à croasser. Ils croassaient, croassaient, avec tant d’énergie qu’ils emplissaient son crâne. Il avait presque l’impression de les comprendre.

    Saute ! Saute ! Saute !

    Il eut un soupir.

    Oui… ils avaient raison. Il était l’heure. L’heure de se reposer… enfin…

    Bonne nuit, Damien.

    Les paupières mi-closes, il se courba en avant et lâcha prise…

    Erwin Doe ~2014

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  • 15/07/2015

     

    Épisode 7 du Grand monsieur posté... en retard. Haha ! Ça commence à devenir une habitude. Mais pour une fois, j'ai une excuse, vu que je suis en plein déménagement ! Donc... tout va prendre encore plus de retard, ahem.

    Enfin, je commence doucement à voir la fin de cette réécriture. Encore deux épisodes (Avec un épisode 8 qui sera découpé en deux parties) et j'en aurai terminé avec le Grand monsieur du bois d'à côté. (Jusqu'à sa dernière relecture, mais ça, je veux juste pas y penser, ça me déprime d'avance, ahem.)

    Le truc, c'est que je n'ai aucun projet ensuite pour le remplacer... niveau nouvelles, cette année est compliquée. Je n'arrive à rien terminer, à rien réécrire. J'ai encore la partie 2 de "Sous l'oeil du corbeau" qui attend (Depuis plusieurs mois) que je m'intéresse de nouveau à elle... pour dire !

    Donc... en dehors d'Un long voyage, et à moins d'un changement entre temps, ce site va être de plus en plus mort j'en ai peur... d'autant plus que je reste bloqué dans ce  *BIP* d'épisode 6. Du coup, je pense attaquer l'épisode 7, en attendant, mais... bordel ! Ça devient pénible. (Allez, allez, petit cerveeeeeaaau.)


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  • Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 7 : La romance d’un sac en papier



    1

    Dans les cieux, il n’y a pas un seul nuage. Juste des étoiles et le croissant timide de la lune. La voûte céleste semble miroiter, comme un trésor aux multiples pierres précieuses. Un spectacle qui ne laisse personne de marbre en ce nulle part… du moins en temps normal.

    Et si je le précise, c’est parce que depuis peu, on a appris à se méfier de ce qu’il se passe au-dessus de sa tête. Les passants adressent régulièrement des regards soupçonneux au ciel, comme s’ils craignent que celui-ci ne s’écroule sur eux.

    Ce comportement inhabituel n’est pas le sujet de notre histoire. Pourtant, je crois qu’il me faut m’y attarder, au moins parce que je sais que certains d’entre vous n’apprécieraient pas que je les laisse avec leurs interrogations.

    Mais tout d’abord une question, mes amis : vous souvenez-vous de ces lutins affairés à la construction d’une échelle aux proportions exubérantes ? Sans doute vous êtes-vous même interrogés sur l’utilisation qu’ils espéraient en faire, déjà certains que cela ne présageait rien de bon.

    Si tel est le cas, alors sachez que vous aviez vu juste et que ces petites pestes s’amusent à présent à la transporter d’un bout à l’autre du village. Elle apparaît aussi brusquement qu’elle disparaît, et les lutins hilares qui se tiennent sur ses barreaux sont armés de ciseaux avec lesquels… couic… couic… ils tranchent les fils qui retiennent les étoiles au ciel.

    Si la chose leur paraît irrésistible, elle l’est moins pour ceux qui ont le malheur de se passer par-là à ce moment précis. Les accidents se sont succédés, tant et si bien que le maire s’est donné pour mission de mettre fin à ces bêtises.

    Plusieurs hommes de confiance ont été désignés et envoyés sur la trace des lutins, avec pour ordre de faire un feu de joie de cette maudite échelle. Mais l’ennemi est malin, rapide, et a toujours quelques sentinelles postées aux coins des rues. Aussi, et ce jusqu’à ce que la situation ne soit réglée, la prudence est de mise au village de nulle part.

    Voilà pourquoi Alucard, qui se rend cette nuit-là à l’épicerie, avance la tête rentrée dans les épaules. Le pas rapide, il adresse de temps à autre un coup d’œil inquiet aux étoiles, regrettant chaque fois d’avoir quitté le bois d’à côté.

    Malheureusement pour lui, même un vampire a besoin de s’alimenter. Et il s’avère que les réserves de notre ami sont vides.

    Sans doute jugerez-vous curieux qu’il se déplace jusqu’ici pour se réapprovisionner ; car après tout, la forêt ne possède-t-elle pas suffisamment de proies ? – mais il faut que vous sachiez que même un vampire a des principes.

    Comprenez-moi bien, de la même façon que chez nous, l’individu qui préfère aller chasser plutôt que de se rendre chez le boucher peut paraître singulier, un vampire doué d’une bonne éducation ira acheter son repas, plutôt que de le traquer dans la nature.

    Pour l’heure toutefois, notre ami s’en veut de ne pas avoir écouté la prudence. En arrivant sur la place du village, il va pour relever le nez en direction de la menace céleste, quand des voix enfantines l’interpellent.

    Près de l’épicerie, Eliphas sautille en lui faisant de grands signes. Il est accompagné de Lou, ainsi que d’Édouard, qui, s’ils se montrent plus mesurés, affichent une expression soucieuse.

    — Eh bien ? s’enquiert le vampire en les rejoignant. Que se passe-t-il, mes enfants ?

    — C’est Edwidge, monsieur Alucard, lui répond aussitôt Lou, en lui désignant d’un doigt le concerné.

    Celui-ci se tient près de la porte du commerce et laisse échapper une plainte déchirante, un hululement que seules les détresses les plus terribles sont capables de produire. Il tremble comme une feuille et, des deux trous qui lui servent d’yeux, des larmes de papier s’échappent. Elles tourbillonnent doucement jusqu’à terre, où elles s’amassent, avant d’être emportées par la brise.

    La bouche ouverte sur une exclamation muette, Alucard se tourne vers le trio pour quémander une explication.

    — L’est amoureux, m’sieur Alucard, grommelle Eliphas, qui se renfrogne.

    Amoureux ! La nouvelle est surprenante, inattendue, même. Troublé, le vampire questionne :

    — Amoureux… ? Mais… de qui ?

    Car avant ce jour, jamais il n’avait imaginé qu’une créature aussi étrange qu’Edwidge puisse connaître ce genre de passion.

    Lou échange un regard en coin avec Édouard. Gêné, le jeune faune baisse la tête et fait racler ses sabots contre le pavé.

    — D’un sac en papier… un sac en papier de l’épicerie.

    — Mais le truc, c’est qu’il est inanimé, ce sac ! piaille Eliphas. Des nuits et des nuits qu’il vient ici pour le voir. Même les vieilles pies en ont eu leur claque et lui ont juré qu’elles brûleraient ce foutu bout de papier s’il continue de venir leur briser les oreilles.

    — Par l’Enfer… ne me dites pas… !

    Vivement, Alucard se tourne vers Edwidge. Est-ce possible ? Les commères auraient-elles mis leur menace à exécution ? Il les sait habitées d’une certaine méchanceté, mais… enfin, il faut bien qu’elles aient leur limite !

    Lou le rassure :

    — On ne croit pas qu’elles y aient touché… en tout cas, il était encore là hier.

    — Mais dans ce cas… pourquoi ce chagrin ?

    — Ben… c’est que l’épicerie est fermée aujourd’hui. Je crois que monsieur Gloup avait parlé d’un inventaire, mais…

    — Edwidge a dû l’oublier… ou penser que la boutique serait tout de même ouverte, conclut Édouard.

    Il suffit d’un coup d’œil à la porte pour découvrir que les enfants disent vrai. Car oui, à la poignée pend un écriteau. L’écriture qui s’y étale est effroyable, mais son message très clair : il ne faut pas espérer avoir accès au commerce cette nuit-là.

    Voilà qui n’est pas de veine ! Frustré, Alucard repousse son chapeau en arrière pour se gratter le sommet du front. Et tandis qu’il se demande comment il va faire, les pleurs d’Edwidge se poursuivent et se mêlent aux murmures des ombres alentours…



    2

    Comme vous vous en doutez, il lui faut donc retourner au village le lendemain.

    À son arrivée, il trouve les rues silencieuses et désertes. Pourtant, l’après-minuit est à peine entamé. Les chats noirs eux-mêmes sont aux abonnés absents et les ombres, qui glissent le long des murs, semblent en proie à une agitation inhabituelle. Un spectacle qui n’augure rien de bon et qui le pousse à faire le reste du trajet au pas de course, une main portée à son haut-de-forme pour éviter qu’il ne s’envole.

    Ce qu’il ignore, c’est que peu après son départ la veille, les habitants ont subi de nombreuses chutes d’étoiles. Plusieurs furent assommés et quelques blessés étant à déplorer, le maire avait conseillé à ses administrés de rester autant que possible à l’abri, chez eux, au cours des nuits à venir.

    Et à l’heure où Alucard pousse la porte de l’épicerie, les hommes du maire livrent une bataille acharnée contre les lutins et leur échelle.

    Des gloussements hystériques l’accueillent. Regroupées dans un coin, les commères sont là, fidèles à leur poste. Il en faut en effet beaucoup, en tout cas bien plus que la menace actuelle, pour les convaincre de ne pas mettre le nez dehors.

    Leurs regards avides se tournent en direction de ce client inespéré et, comme elles n’ont encore vu personne de la nuit, leur frustration explose en gloubi-boulga de caquètements insupportables.

    Sans y faire attention, le vampire les salue poliment et, d’un regard circulaire, constate que les vitrines sont toujours aussi crasseuses et les bocaux poussiéreux. L’inventaire, visiblement, n’a pas poussé les propriétaires à livrer bataille contre la crasse ambiante.

    Une forte odeur de chou bouilli flotte dans la pièce et, dans un coin du plafond, pend une grosse araignée velue. Elle y a confectionné sa toile, où elle tricote à l’aide de six petites aiguilles.

    Au milieu des commérages, un gazouillement est perceptible. Léger, enjoué. Edwidge est là, lui aussi. Debout sur le comptoir caisse, il se trémousse autour d’un amoncellement de sacs en papier.

    — S’pourquoi ? questionne l’épicier qui, debout derrière son comptoir, se gratte l’aisselle.

    Sous le regard aiguisé des sorcières, Alucard s’approche.

    — Il me faudrait une caisse de votre sang aux mille saveurs. Ainsi qu’une du sang de géant et une autre de trois jours après la mort.

    Cette dernière est destinée au père de Lou, chez qui il a été frappé la veille, afin de quémander un peu de solidarité vampirique.

    Tout en se grattant les quelques cheveux rares et gras qu’il a sur le crâne, l’épicier disparaît dans l’arrière-boutique. Quand il revient, chargé de la commande de son client, la porte d’entrée s’ouvre sur Jojo le squelette.

    L’homme n’habitant pas au village, il n’a pas entendu parler du malheur qui le frappe, et c’est avec la même attitude assurée qu’on lui connaît d’ordinaire qu’il pénètre dans le lieu. Son melon fixé en travers de son crâne, il salue les commères d’une ample révérence. Chacun de ses mouvements fait craquer ses os.

    D’une démarche crâne, il s’approche du comptoir, salue Alucard et s’accoude au meuble.

    — Des œufs de chat poule, vous avez ça patron ?

    — Hurmf, répond l’épicier en soulevant le fardeau qu’il tient dans ses bras pour le poser près de sa vieille caisse enregistreuse. Frais ? Moisis ?

    — Quelque chose entre les deux… m’en faudrait une douzaine !

    Son interlocuteur émet un second « Hurmf » et porte de nouveau sa main poilue à son crâne. Son regard globuleux, humide, balaye les étagères et il s’en approche d’un pas lourd. Du bout des doigts, il époussette un ensemble de bocaux et s’emploie à en déchiffrer les étiquettes.

    D’un coup de pouce, Jojo repousse son melon en arrière et se tourne vers Alucard.

    — Alors ! Comme ça, paraîtrait que vous avez visité d’autres nulles parts ?

    Le vampire lui offre un sourire à la fois amusé et gêné. À croire que tous, jusqu’aux habitants les plus isolés, ont eu vent de son aventure.

    — Oh, vous savez. Ce n’était qu’un aller-retour des plus rapides.

    — Tout de même ! C’est toujours plus que la plupart des péquins du coin ! ‘savez, patron, ça fait un moment que je me dis que je devrais le faire… traîner mes vieux os vers d’autres nulles parts, voir comment ça se passe là-bas. Et regardez-moi ! Toujours la même routine : ma fosse, mon violon, le village, les mêmes têtes et les mêmes copains. La vérité c’est que je suis beaucoup trop pantouflard !

    Alucard ouvre la bouche pour lui répondre qu’il ne pense pas lui-même retenter l’expérience de sitôt, quand un hurlement de souffrance s’élève. Si terrible que même les commères font silence.

    L’épicier, lui, trépigne à présent près du comptoir. Le visage rougi, tordu, il tient sa grosse main recroquevillée contre son torse. Et face à lui, Edwidge gazouille en tapant furieusement du pied…



    3

    Les causes de l’accident sont on ne peut plus simples. Jugez-en par vous-même : Son bocal d’œufs de chat poule vissé sous l’aisselle, l’épicier était revenu à son comptoir. Toute son attention dirigée vers le récipient, qu’il tentait d’ouvrir d’une main, de l’autre, il avait voulu attraper un sac où placer la commande de Jojo. Mal lui en prit ! Car ses doigts s’approchèrent d’un certain sac… et pire encore, l’effleurèrent, presque sur le point de s’en saisir. Ni une ni deux, Edwidge avait volé au secours de l’élu de son cœur et piétiné les poilus imprudents.

    La seconde d’après, il était chassé du commerce, à coup de cris et de vols de projectiles mal identifiés. Et quand Alucard l’avait finalement rejoint, c’était pour le découvrir en pleurs. Ses paroles, sa promesse que l’homme ne resterait pas fâché bien longtemps contre lui ne furent d’aucune utilité. Et face aux larmes de plus en plus nombreuses, aux sanglots de plus en plus terribles, le vampire n’avait eu d’autre choix que d’aller affronter l’épicier furieux, afin de négocier le prix du sac aimé.

    À présent, un pli soucieux barre le front des enfants, qui observent Edwidge trottiner aux quatre coins de la clairière où habite le vampire. Sur le sommet de son sac, l’élu de son cœur, qui ondule derrière lui, à la manière d’une cape.

    Comme Alucard devient la cible de leurs regards, Eliphas piaille, excédé :

    — Alors ça ! Vous pouviez pas vous en empêcher, hein ?!

    L’hostilité du diablotin le surprend.

    — À quel sujet ?

    — Mais ça ! répond le gamin, en tendant un doigt accusateur en direction d’Edwidge. Lui acheter ce foutu sac ! Pourquoi qu’aucun d’entre nous ne l’a jamais fait, à votre avis ?

    De plus en plus troublé, le vampire balaye du regard le reste des enfants, chez qui il ne trouve aucun soutien. Pire encore, ils ont l’expression sombre, presque accusatrice. Alors, il repousse son haut-de-forme en arrière et se gratte le crâne.

    — Parce que quatre sous pour un malheureux sac en papier, c’est décidément une escroquerie ?

    Le diablotin renifle.

    — Y a de ça, mais…

    — Mais c’est aussi qu’on voulait pas lui faire de mal, se désole Lou en menant ses petites mains couvertes de plumes devant sa bouche.

    Près d’elle, Édouard a croisé les bras et acquiesce d’un signe de tête.

    — Il ne tardera plus à comprendre que ce sac est inanimé.

    — Et là, bonsoir les dégâts ! reprend Eliphas en émettant un claquement de doigts. Un coup à ce qu’il se laisse emporter par le vent et qu’on ne le revoie jamais !

    D’un grognement, Teddy approuve. Et au-dessus de leurs têtes, Wendy forme des cercles anxieux.

    Comprenant la gravité de ce qui lui est reproché, Alucard reste sans voix. Son attention se porte en direction d’Edwidge, qui continue de trottiner et de gazouiller, plus heureux qu’il ne l’a sans doute jamais été au cours de son existence. Le réveil, il le devine, sera dur, sans doute trop pour le malheureux.

    — Je… je suis désolé, finit-il par bredouiller. Je n’y avais pas songé !

    Mais il est déjà trop tard pour tenter de réparer son erreur. Edwidge n’acceptera plus de se séparer de son compagnon. Quant à le lui subtiliser de force, cela ne ferait qu’aggraver les choses. La nervosité croît en lui et, bientôt, il en vient à se tordre les doigts.

    Il remarque que Bibi le fixe, ce avec une intensité troublante pour une petite fille qui ne possède pas de visage. Ses arcades se soulèvent et il questionne :

    — Oui, Bibi ? Tu veux me dire quelque chose ?

    La brunette opine du chef et répond :

    — Je crois que vous devriez demander conseil à maman !



    4

    Les effluves verdâtres qui s’échappent du chaudron de Yaga la nimbent d’une aura aussi inquiétante qu’irréelle. Le dos bossu, elle se tient voûtée, les mains jointent à hauteur de son giron. Dans la pièce, on peut percevoir le rire des enfants, provoqué par les tours de magie que Bibi exécute à leur intention.

    — Alors, questionne Alucard, après avoir narré à sa vieille amie les raisons de leur présence chez elle, penses-tu pouvoir nous aider ?

    Au milieu du brouhaha de voix enfantines, le gazouillement d’Edwidge se fait entendre. Se tenant en retrait, la petite créature danse d’un pied sur l’autre, son compagnon inanimé toujours sur le sommet de son sac. Il semble dans son monde. La sorcière, qui le fixe, se triture nerveusement le lobe de l’oreille.

    — Si je peux t’aider… oui, sans doute. Mais est-ce vraiment ce que tu souhaites ? Ou plutôt, est-ce vraiment ce qu’il désire, lui ?

    — Que veux-tu dire ?

    — Eh bien, tu sais, la vie… tout ça… ton sac va forcément développer sa propre personnalité. Pas dit que les sentiments de ton petit gars trouveront réciprocité.

    Un grand éclat de rire éclate du côté des enfants, suite à l’apparition d’un gros crapaud rouge, au dos recouvert de pustules. Mais la magie de Bibi est encore maladroite et il suffit de quelques pas laborieux pour que la pauvre créature voit ses forces lui échapper. Dans un croassement pathétique, elle se couche sur le flanc. Elle enfle, et enfle encore, jusqu’à ce qu’elle finisse par éclater et disparaître.

    Alucard a tourné les yeux en direction d’Edwidge. Les mises en garde de la sorcière le troublent, comme en témoigne le pli soucieux qui vient lui barrer le front. En effet, il n’avait pas songé à cette éventualité et, maintenant que Yaga la soulève, il songe qu’il n’aura pas été d’un esprit très vif au cours de toute cette histoire. Malgré tout, et ce bien que cela lui en coûte, il dit :

    — Je… c’est vrai, oui, tu as raison… mais je crois qu’il est préférable que nous en prenions le risque.

    Car plus ils attendront, plus il est certain qu’Edwidge aura à en souffrir. Et alors… le Diable seul sait quelle folie le chagrin pourrait bien le pousser à commettre.

    Pensive, Yaga tire sur une mèche de ses cheveux roux.

    — Dans ce cas ! Je vais faire de mon mieux, promet-elle, avant de s’avancer vers Edwidge.

    La voyant approcher, ce dernier se fige, soudain sur la défensive. Un gargouillement menaçant lui échappe au moment où la sorcière s’accroupit à sa hauteur et il commence à racler du pied contre le sol.

    — Ne t’inquiète pas, lui assure Yaga, je ne lui veux aucun mal.

    Et d’un mouvement rapide, trop vif pour qu’Edwidge ait le temps de réagir, elle s’empare du sac inanimé.

    Comme elle s’éloigne avec lui, Edwidge pousse un gargouillement strident et se jette à sa poursuite.

    — Edwidge, Edwidge ! intervient Alucard, d’une voix où l’affolement est perceptible. Calme-toi, allons !

    Le reste des enfants s’est approché pour assister à la scène. Entre les mains de leur grand ami, Edwidge se démène et il faut à Lou lui assurer que la sorcière n’a aucune mauvaise intention pour qu’il daigne enfin se calmer.

    Yaga, elle, s’est approchée d’un petit autel, où elle a déposé son précieux chargement.

    Le meuble est recouvert de signes cabalistiques et, aux quatre coins, se dressent des bougies déjà en partie consumées. D’un simple geste de la main, la sorcière les allume.

    Près de l’autel se trouve une table encombrée, sur laquelle Bibi vient se percher. Sous elle, et en dehors de Wendy qui vole au niveau du plafond, ses petits compagnons se massent en se dressant sur la pointe des pieds.

    Yaga fait finalement craquer ses doigts et, après quelques secondes d’un silence presque total, déclare :

    — Bien… allons-y !

    Puis elle ferme les yeux et tend les doigts au-dessus du sac en papier. Ils se mouvent dans des gestes lents, complexes, et, de ses lèvres à peine entrouvertes, s’échappe un chant aux intonations étranges.

    Une lueur rouge irradie à présent de la sorcière. Comme vivante, elle ondule et se dresse en direction du plafond, avant de s’abattre sur le sac en papier. Celui-ci, après l’avoir absorbée, se met à trembler, durant de longues secondes, avant de se mettre debout et de planer à quelques centimètres de l’autel.

    Tout d’abord, rien d’autre ne se produit. Dans la pièce, chacun a retenu son souffle. Finalement, deux trous viennent se creuser au milieu de ce corps de papier, derrière lesquels une lueur éphémère s’embrase. Et ce n’est pas tout ! Car voilà que maintenant, deux petits pieds font également leur apparition. Enfin, un gazouillis s’élève, d’une bouche invisible.

    L’appel fait se dresser Edwidge, qui redevient intenable. À tel point qu’il parvient à échapper au vampire pour sautiller en direction de l’autel. Là, il se met à effectuer de petits bonds désordonnés, ponctués de couinements surexcités. Mais l’autre, plus haut, ne lui accorde même pas un regard.

    À la place, il fait un tour sur lui-même, comme s’il inspectait les lieux. Son attention s’arrête sur chacun des visages levés dans sa direction, sans jamais s’y attarder. Dressé sur la pointe des pieds, il émet un sifflement de ravissement.

    Plus bas, Edwidge n’en peut plus de son indifférence et ses appels se font désespérés. Aussi, quand son congénère se décide enfin à quitter son perchoir, il croit être parvenu à attirer son attention et ses gargouillis gagnent encore en intensité. Mais l’autre continue de l’ignorer. Edwidge derrière lui, il trottine en direction d’une chaise, contre laquelle il se jette violemment, au point de la faire basculer en arrière.

    En le voyant sautiller autour du meuble renversé, Edwidge se fige. L’autre gazouille, surexcité et, en réponse à l’incompréhension générale, Yaga porte une main à sa bouche.

    — Oh ! fait-elle, à la fois navrée et surprise. J’ai comme l’impression que notre nouvel ami vient de tomber amoureux de ma chaise !



    5

    Comme vous vous en doutez, l’échec fut rude et ce en particulier pour Edwidge.

    Des larmes plein les yeux, il avait quitté la maison de la sorcière, sourd aux appels de ses amis. Il s’était laissé engloutir par le brouillard et son chant douloureux avait fait vibrer la nuit.

    Depuis ce triste événement, près d’une semaine s’est écoulée. Une semaine durant laquelle personne, pas même Eliphas qui, comme nous le savons, aime vagabonder d’un coin à l’autre du pays de nulle part, n’a eu de ses nouvelles. Une situation qui ne manque pas d’inquiéter ses proches, en particulier un vampire de notre connaissance.

    Il faut reconnaître que dans toute cette tragique histoire, notre ami n’a eu à cœur que le bien de son petit compagnon. Mais il arrive trop souvent que nos tentatives pour aider autrui, d’autant plus quand elles sont décidées contre sa volonté, se soldent par de cuisantes déconvenues.

    Une leçon qu’Alucard n’est pas prêt d’oublier, tant la douleur qu’elle provoque en lui le harcèle, le laisse épuisé même après une journée de sommeil, le hante et le couvre de honte.

    Aussi, c’est les épaules basses et la mine affligée qu’il va, déambulant dans les rues du village de nulle part tel une âme en peine. À ceux qui le saluent, il répond d’un signe de la main, mais ses sourires sont maladroits et son regard fuyant. Pas une seule fois il ne prend la peine de lever le nez en direction des cieux et pour cause : depuis quelques jours déjà, le maire et ses hommes sont parvenus à chasser loin de leurs murs la menace lutine.

    Bien que l’on ait dû renoncer à l’idée de mettre en pièce cette échelle diabolique, que les lutins protégèrent avec l’énergie de parents possessifs et déterminés, l’ennemi était en déroute et les rues interdites à toute créature portant un bonnet rouge. La municipalité avait été jusqu’à faire appel à des sorcières, pour qu’elles jettent des sorts de répulsion aux abords du village. On n’y verrait plus de lutin avant un moment, et si certains trouvaient la décision quelque peu injuste, au moins pouvait-on de nouveau vaquer à ses occupations sans craindre d’être assommé, sinon pire…

    — Monsieur Alucard ! Monsieur Alucard !

    Le vampire est percuté par Lou et Édouard. Les enfants sont si empressés, si surexcités, que la collision est brutale et manque de le faire tomber à la renverse.

    — Mais… mais enfin mes chers petits… que signifie… ? bafouille-t-il, alors qu’il parvient à retrouver son équilibre.

    — C’est Edwidge ! le coupe Lou. Venez, venez ! Il faut que vous voyiez ça !

    Et sans lui laisser le temps ni de répondre, ni de les questionner, elle lui attrape la main et le tire à sa suite, tandis qu’Édouard vient le pousser dans le dos.

    C’est dans cette formation trébuchante et ponctuée de « Mais… mais… enfin ! » que le trio gagne la place publique, où le vampire découvre Edwidge. L’autre ne tourne pas le regard vers eux, ne semble même pas les voir arriver. Son attention dirigée en direction des cieux, un chant étrange, envoûtant, s’échappe de lui.

    À son tour, Alucard lève les yeux en direction des étoiles. Lou lui tient toujours la main et la seconde est plaquée sur le sommet de son haut-de-forme. Il devrait être rassuré, sinon heureux de retrouver son jeune ami, et pourtant il y a quelque chose, un tout petit quelque chose qui le dérange dans cette scène. Oh, les gazouillis d’Edwidge n’ont rien de tragiques, bien au contraire ! Mais…

    — Est-ce que… est-ce qu’Edwidge va bien, mes enfants ?

    Avec une grimace, Édouard se gratte l’arrière du crâne.

    — On ne peut pas dire qu’il va mal, mais…

    — Mais c’est terrible, monsieur Alucard ! piaille Lou en se tournant vivement vers le vampire. C’est la lune… la lune ! Elle est si belle cette nuit qu’Edwidge en est tombé amoureux !

    Et, disant cela, elle brandit un doigt en direction de cette dernière.

    Vous pouvez me croire, celle-ci est en effet magnifique. Bien ronde, laiteuse, elle trône, telle une reine, au milieu de sa cour étoilée. Sa lueur, blafarde, douce, a quelque chose d’apaisant, si bien qu’il suffit de poser les yeux sur elle pour sentir ses soucis s’envoler… ou presque.

    Car c’est un regard embarrassé qu’Alucard baisse sur Edwidge.

    Parce qu’il sait que la passion vous pousse à toutes les idioties, même les plus farfelues. Par exemple, celle d’aller trouver une bande de lutins farceurs et leur terrible échelle… et là ! Leur souffler l’idée d’aller décrocher la lune… couic… couic… en deux coups de ciseaux.

    Et alors, mes amis, alors… ! Qu’adviendra-t-il ensuite ?

    Erwin Doe ~ 2010

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  • 07/07/2015

     

    A nouveau, le coin est mort et je fais le mort. Je suis en retard dans mes projets... sacrément en retard ! Et avec un déménagement qui approche, je risque d'être encore un peu absent du coin.

    Mais je vais essayer de mettre tout ça à jour demain. Au moins, poster la suite d'Un long voyage. Et dans la semaine, avec un peu de chance, ce week-end, peut-être, poster également l'épisode suivant du Grand monsieur.

    Pour le reste, je suis à la bourre dans tout. Pas seulement ici, partout. L'épisode 6 d'Un long voyage continue de me prendre la tête, je suis vraiment bloqué. Mes autres projets prennent doucement la poussière, mes réécritures n'avancent plus. Va falloir que je me secoue sérieusement !


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  • Le grand monsieur du bois d’à côté

     

    Épisode 6 : Voulez-vous une tasse de rien ?

     



     

    1

     

    — Dites-moi, mes chers petits… l’un d’entre vous aurait-il des nouvelles de Teddy ?

     

    Voilà près de deux semaines qu’Alucard n’a plus revu le museau du concerné. Une absence qui ne manque pas de l’inquiéter, car il sait le garnement prompt à s’attirer les pires ennuis.

     

    Les enfants lui font face, installés à même l’herbe malade de la petite clairière où il vit. Jusqu’à présent, ils discutaient entre eux avec animation, tandis que le vampire s’échinait à remplacer les boutons manquants de sa veste. Mais comme il n’est pas très doué pour cet exercice, l’un d’eux pend tristement au bout d’un amas de fils emmêlés, tandis qu’un second refuse de s’aligner avec les autres et que le troisième lui a valu plusieurs piqûres aux doigts.

     

    Son aiguille toujours en main, il parcoure la petite assemblée du regard et voit la culpabilité apparaître sur chacun des visages.

     

    Même Bibi est présente ce soir-là. Mais alors que ses petits compagnons commencent à se jeter des regards en coin, elle fait mine de ne pas être concernée par la question.

     

    — Eh bien ? insiste Alucard, en plantant son aiguille dans sa veste.

     

    Eliphas envoie un coup de coude à Lou qui, prise de panique, cherche de l’aide du côté d’Édouard. Celui-ci détourne aussitôt les yeux et elle comprend à son expression qu’il n’y a rien à attendre de lui.

     

    En désespoir, elle fixe Bibi qui, installée près d’elle, a commencé à tresser ses cheveux sombres. D’un signe de tête négatif, la gamine lui fait savoir qu’elle n’est pas décidée à lui prêter main forte. Quant à Wendy, ainsi qu’Edwidge, la première s’est prudemment élevée dans les cieux, tandis que le second – qui ne sait s’exprimer autrement que par des gargouillis, ne lui est d’aucune utilité.

     

    C’est donc en bafouillant, que la malheureuse avoue :

     

    — C’est… c’est qu’on a promis de ne rien vous dire…

     

    Le rouge lui est monté aux joues et elle baisse les yeux, comme une enfant prise en faute.

     

    Elle n’ajoute rien de plus et le reste des enfants avec elle. Le silence se fait et Alucard, vite lassé de leur attitude, laisse échapper un soupir.

     

    — Écoutez… si vous pouvez me promettre que Teddy n’est pas en danger, alors je ne vous demanderai pas de trahir votre parole. Mais si tel n’est pas le cas, je…

     

    — Ah, bon sang, j’en ai ma claque ! le coupe vivement Eliphas, en se frottant le crâne des deux mains. Il est chez les poupées, d’accord ? Chez ces pestes de poupées !

     

    — Mais… depuis deux semaines ? s’étonne le vampire. Enfin, mes enfants, qu’est-ce que tout ceci signifie ?

     

    Des murmures se font entendre et Édouard, honteux, répond :

     

    — C’est qu’il n’a pas trop le choix…

     

    — Le choix ? Mais le choix de quoi, exactement ?

     

    — Ben… de partir ou de rester.

     

    — Je ne comprends pas.

     

    C’est de nouveau Eliphas qui doit intervenir :

     

    — C’est pourtant simple, non ? Lili et Lala le gardent emprisonné chez elles ! On a bien essayé de le faire sortir, mais vous savez comment elles sont !

     

    Et Bibi d’appuyer ses propos d’un hochement de tête.

     

    Alucard a bien du mal à en croire ses oreilles. Il cherche dans le regard des enfants l’indice d’une blague qu’on lui jouerait, mais non. Les expressions sombres et attristées ne sont pas simulées. Alors, il porte la main à son front, en un signe d’incrédulité.

     

    — Mais… enfin ! C’est grave, très grave ce que vous me racontez-là ! Et je crois que vous auriez dû me prévenir… !

     

    — Mais c’est Teddy qui ne voulait pas ! piaille Lou en réponse, dans un murmure pathétique.

     

    — Et pourquoi Dieu ?

     

    — Tout ce qu’on sait, c’est qu’il a commis une bêtise et qu’il doit maintenant la réparer…, explique Édouard. Il a dit à Wendy, quand elle est allée le voir, qu’il ne voulait pas vous inquiéter. Qu’elles finiraient bien par se lasser de lui…

     

    Tout en parlant, il a levé les yeux en direction du fantôme. Alucard l’imite et voit Wendy se recroqueviller et se détourner. Elle non plus n’est pas très fière de son rôle dans toute cette histoire.

     

    C’est avec un gazouillis désolé qu’Edwidge s’approche du vampire. Et il semble si malheureux que ce dernier ne peut que lui tapoter le sommet du sac de la main, dans un geste rassurant, qu’accompagne un sourire. Quand il reporte son attention sur le reste des enfants, c’est pour annoncer :

     

    — Eh bien… quoi qu’il en soit, je vais tout de même lui rendre une petite visite !

     



     

    2

     

    Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous l’apprendre, mais il n’existe au village de nulle part que deux maisons à se démarquer de la lugubrité dans laquelle se complaisent les autres. L’une est bien entendu celle de mademoiselle Rose, tandis que l’autre, qui est exagérément bariolée, celle des poupées Lili et Lala.

     

    Construite à l’entrée de la commune, sa façade est en effet d’un rose terne, tandis que ses volets arborent un bleu pastel, et que le bois de sa porte est peint de blanc. Rouges sont ses tuiles et marron la clôture qui délimite le jardin, où l’herbe trop verte, factice, partage l’espace avec de nombreuses fleurs, elles aussi en toc. Sur le perron, un paillasson invite les visiteurs à s’essuyer les pieds.

     

    Si la maison se démarque par ses couleurs, elle le fait également par sa taille, car celle-ci dépasse tout juste le vampire d’une vingtaine de centimètres. Ce dernier, qui fixe la poignée de la porte en forme de tête de lapin, songe à quel point le pauvre Teddy a dû y souffrir. Car s’il y a bien des ragots au pays de nulle part qui ne sont qu’à peine exagérés, ce sont bien ceux qui concernent le caractère impossible des habitantes du lieu.

     

    Il frappe à la porte… toc… toc… toc… trois coups, auxquels répond une voix aiguë. Dans la serrure, il entend une clef tourner et le battant s’ouvre, laissant apparaître le visage juvénile de Lala.

     

    Petite brune aux boucles parfaites, elle a la peau porcelaine et les lèvres d’un rouge vif. Sur sa robe sont brodées des fleurs magnifiques, aux teintes discrètes, sur un tissu qui rappelle la couleur d’un vieux parchemin. Son regard gris se fait aussitôt hostile, tandis qu’elle reconnaît son visiteur. Et son ton, quand elle le questionne, est habité d’une certaine irritation :

     

    — C’est pourquoi ?

     

    Le vampire, qui n’en oublie pas pour autant ses bonnes manières, soulève poliment son haut-de-forme.

     

    — Bonsoir, Lala. Je m’excuse de vous déranger, mais j’aurais aimé savoir s’il m’était possible de voir Teddy.

     

    Les mâchoires crispées par un agacement naturel à l’égard de tout et de rien, son interlocutrice conserve le silence un court instant. C’est presque de mauvaise grâce qu’elle demande finalement :

     

    — Qui ?

     

    — Teddy… il s’agit d’un petit ourson, pas plus haut que cela.

     

    Sur ces mots, le voilà qui mime la taille du concerné, à peine plus haut que son interlocutrice.

     

    — On m’a rapporté qu’il vivrait sous votre toit, ajoute-t-il, et comme je passais dans le coin… vous comprenez…

     

    Derrière Lala se dessine un salon aux couleurs pastelles, muni de petits meubles. Sur le canapé en tissu brodé, il peut apercevoir Lili, copie conforme de Lala, si ce n’est que ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus et sa robe, aux mêmes broderies, blanche.

     

    — Vous devez parler d’Hector, rectifie Lala, en retroussant son nez. Ce sale petit impertinent !

     

    En réponse, Alucard incline la tête sur le côté.

     

    Hector… ? Faut-il qu’en plus de le retenir prisonnier, les poupées se soient amusées à le dépouiller de son identité ?

     

    — Me serait-il possible de lui parler ?

     

    — Je ne crois pas, non.

     

    — Qu’est-ce que c’est, Lala ?

     

    Depuis son canapé, Lili se déboîte le cou pour essayer d’apercevoir leur visiteur. L’air sombre, son amie se tourne vers elle.

     

    — Rien ! Seulement le vampire du bois d’à côté.

     

    — Oh, mais quelle bonne surprise ! s’exclame Lili, en frappant dans ses mains. Pourquoi ne pas le faire entrer ? Il prendra le thé avec nous.

     

    En réponse, Lala laisse échapper un grognement. Toutefois, elle s’écarte sur le côté pour laisser entrer le vampire, qui doit se courber pour passer la porte, et manque de se cogner au lustre quand il se redresse.

     

    Lili, qui s’est levée, lui tend une petite main, qu’il serre brièvement dans la sienne, immense en comparaison.

     

    — Ça pour une surprise, pépie la blondinette. Il me semble que c’est bien la première fois que vous nous rendez visite ! Mais je vous en prie, asseyez-vous donc.

     

    Puis, reprenant place sur le canapé, elle lui désigne le fauteuil à sa gauche. Un fauteuil si riquiqui que le grand vampire craint qu’il ne cède sous son poids. C’est donc avec toutes les précautions du monde qu’il s’y installe, et se retrouve bientôt recroquevillé entre les deux accoudoirs, les genoux à hauteur du menton.

     

    Lala s’est éclipsée dans la cuisine. Lili, elle, se penche dans sa direction pour questionner :

     

    — Alors ! Quel bon vent vous amène ?

     

    — Je suis venu voir un ami, lui explique Alucard. Teddy… mais je crois que vous l’appelez Hector.

     

    Vivement, Lili rejette la tête en arrière et porte une main à sa gorge.

     

    — Hector, vous dites ? Ce vilain voleur ?

     

    — Ah… aurait-il fait quelque chose de mal ?

     

    Le moindre geste de sa part fait gémir le fauteuil, et il ose à peine bouger, de peur qu’il ne se brise en morceaux. Lili pousse un soupir navré et sa main se déplace de son cou à sa joue.

     

    — Je suis navrée d’apprendre que vous possédez de si mauvaises fréquentations, mon cher. Car, voyez-vous, votre ami est un voleur de tartes ! La petite Rose nous avait très gentiment offert quelques pommes pour leur confection… Nous les avions laissées à refroidir sur le rebord de notre fenêtre et nous comptions les déguster pour notre goûter, mais Hector est passé par là. Quand nous avons découvert son forfait, il était déjà trop tard : c’est tout juste s’il nous avait laissé quelques miettes.

     

    — Je vois…

     

    Et du regard, il fait le tour de la pièce.

     

    Son expression laisse à penser qu’il n’est pas surpris de ce qu’il apprend, et pour cause : Teddy n’en est pas à son premier forfait, et les poupées ne seront pas les dernières à l’épingler pour flagrant délit de gourmandise.

     

    — Et que s’est-il passé ensuite ? Je veux dire… après que vous ayez découvert son crime ?

     

    — Oh, Lala était furieuse, si vous l’aviez vue ! Elle est allée chercher un grand couteau en jurant que, puisqu’il nous avait dépouillées de notre bien, alors il nous servirait de goûter. J’ai bien sûr dû l’en dissuader. Comprenez qu’il n’avait pas l’air très appétissant !

     

    — Mais vous ne lui avez pas permis de filer…

     

    — Et pourquoi l’aurions-nous fait ? Je vous rappelle que nous étions des victimes ! Alors en punition, nous lui avons proposé de devenir notre domestique… le temps, bien sûr, de nous dédommager.

     

    — Et il a accepté ?

     

    — Disons qu’il n’a pas eu le choix. C’était ça ou je me serais moi-même chargée de faire bouillir la marmite.

     

    Le petit sourire avec lequel elle conclut son aveu fait frémir Alucard. Et si j’aimerais vous dire que Teddy a eu de la chance que Lili soit d’humeur à le sauver des griffes de Lala, en vérité, je n’en suis pas si sûr.

     

    Lala refait finalement son apparition. Elle transporte un plateau, qu’elle vient déposer sur la table basse, près des deux autres. Comme elle va pour leur servir du thé, Alucard lève une main.

     

    — Ah ! Merci, mais pas pour moi.

     

    Si Lala le foudroie du regard, Lili se contente de glousser.

     

    — Que tous les démons nous emportent, nous faisons décidément de bien piètres hôtesses. Allons, Lala, tu sais bien que notre grand ami ne se nourrit que de sang ! Enfin… nous ferons avec. Sers-lui donc une tasse de rien, veux-tu, qu’il nous accompagne tout de même.

     

    Avec un grognement, sa compagne tend une tasse vide au vampire qui, craignant de se montrer grossier, l’accepte sans faire d’histoire.

     

    L’air toujours renfrogné, Lala vient prendre place près de Lili et trempe ses lèvres dans son thé. La blondinette, elle, adresse un regard en coin à leur visiteur, qui s’empresse de faire semblant de siroter sa tasse de rien.

     

    Celle-ci est d’ailleurs si petite qu’elle disparaît entièrement derrière sa main, et si délicate qu’il ne la manipule qu’avec une infinité de précautions. Du reste, s’il se sent parfaitement ridicule, il juge préférable de jouer le jeu un moment, laissant s’écouler quelques secondes, presque une minute, avant d’oser questionner :

     

    — Et… où se trouve-t-il en ce moment ?

     

    Le froncement de sourcils de Lala s’accentue. Comme elle interroge son amie du regard, celle-ci a une expression malicieuse.

     

    — Il veut sans doute parler d’Hector. Sais-tu qu’il ignorait tout de son larcin ? (Elle prend un air songeur.) D’ailleurs, je me demande bien où il a pu passer… ça fait un petit moment que je ne l’ai pas vu. Serait-il possible qu’il se soit enfui ?

     

    — Il n’oserait jamais ! rétorque Lala, méprisante. Non ! Notre chambre avait besoin qu’on y fasse le ménage, alors je l’ai chargé de cette corvée.

     

    Elle se penche en direction du plateau, pour y piocher un gâteau. Ses lèvres se referment dessus quand Lili, après une moue, lui reproche :

     

    — Oh, Lala ! À quoi Dieu pouvais-tu bien penser ? Tu sais pourtant comment il est ! Je suis sûre qu’il va encore mettre la pagaille dans mes vêtements !

     

    Pour toute réponse, Lala lui offre un haussement de sourcils qui se veut innocent. Celui du fautif qui n’espère pas vraiment faire croire qu’il n’avait pas le moins du monde pensé aux conséquences de son action.

     

    Alucard sent une tension naître entre les deux poupées. Lala a perdu son expression hostile, la délaissant à Lili dont le regard se fait glacial, et même menaçant.

     

    La situation, il le sait, n’est pas loin de tourner au vinaigre. Alors, de crainte de se retrouver au milieu d’une dispute, il s’enquiert vivement :

     

    — Me serait-il possible de le voir ?

     

    Sa question a le mérite d’amener un moment de flottement chez ses hôtesses, qui semblaient avoir oublié sa présence. Lala est la première à se reprendre. Son froncement de sourcils revient, plus accentué que jamais et elle ouvre la bouche pour lui opposer un refus, mais Lili l’en empêche d’un claquement de mains. Et c’est avec un gentil sourire que cette dernière répond :

     

    — Bien entendu ! (Puis, revenant à son amie.) Lala, va le chercher, veux-tu ?

     

    — Lili !

     

    — Lala, réplique Lili, dont le regard ne s’est pas purgé de toute rancœur.

     

    La brunette ouvre la bouche pour protester, la referme, avant de s’assombrir et, finalement, de se lever. Tout en rouspétant, elle fait le tour du canapé et se dirige vers la porte de la chambre à coucher.

     

    — Hector, appelle-t-elle en l’ouvrant, viens voir qui est venu te rendre visite !

     

    Un grognement inquiet lui répond et Teddy pointe le museau dans le salon. Ses yeux en boutons s’arrêtent sur le vampire et, dans une plainte déchirante, il se jette dans sa direction, manquant de bousculer Lala.

     

    Alucard, qui s’est remis debout, le soulève de terre et le porte à bout de bras, afin de mieux l’inspecter. C’est un Teddy en costume sombre, qu’agrémente un nœud papillon, qu’il découvre. Une punition terrible, car pas plus qu’Eliphas, Teddy n’aime porter de vêtements.

     

    Mais il s’est à peine arrêté sur la nouvelle couture qui barre le front du malheureux que Lala s’impatiente :

     

    — Voilà, vous l’avez vu, maintenant il doit retourner travailler !

     

    À cette idée, Teddy pousse un couinement pathétique et commence à se débattre entre les mains du vampire. Son affolement est palpable et, à cet instant, on a presque l’impression de voir luire un appel à l’aide dans les deux boutons qui lui servent d’yeux.

     

    — Si je puis me permettre, intervient Alucard en le reposant à terre. Cela fait déjà deux semaines que Teddy est à votre service. Je comprends que vous soyez fâchées pour la perte de vos tartes, mais… ne pensez-vous pas qu’il a suffisamment payé ?

     

    Un silence terrible s’abat sur la pièce. Les poupées, qui ne s’attendaient visiblement pas à cela, se jettent un regard. Un regard qui ne fait pas seulement frissonner leur victime, mais aussi ce vampire impertinent qui vient se mêler de leurs affaires.

     

    — Ooooh, commence Lili, alors c’était donc cela… le but de votre visite !

     

    — Quelle insolence ! s’emporte Lala en tapant du pied comme une petite fille colérique.

     

    Son amie approuve d’un hochement de tête.

     

    — N’est-ce pas ? Il s’invite chez nous, nous l’accueillons bien gentiment, nous lui permettons même de voir Hector et voilà comment nous sommes récompensées ! Nous sommes pourtant les victimes, dans cette histoire, mais à l’entendre, on pourrait jurer du contraire.

     

    — Non, ce n’est pas du tout ce que je dis, s’empresse de rectifier Alucard. Au contraire, il est sans doute vrai que Teddy méritait une punition. Mais votre accord n’est pas juste, admettez-le. L’avez-vous seulement informé de la durée exacte de sa peine ? Après tout, il ne s’agissait que de tartes et…

     

    Les petits bras de Teddy se sont enroulés autour de ses jambes et il peut le sentir trembler.

     

    — Et vous croyez peut-être que ça l’excuse ? le coupe Lala, avec un geste impatient de la main. Simples tartes ou non, il nous a causé du tort !

     

    — De plus, poursuit Lili, vous nous accusez de malhonnêteté. Pourtant, nous avons été très claires avec Hector. C’est en toute connaissance de cause qu’il est entré à notre service et, si vous ne me croyez pas, alors jetez donc un œil là-dessus.

     

    Tout en disant cela, elle s’est approchée d’une petite boîte en bois sculpté, qui trône au sommet d’une commode. Elle en tire une feuille de papier pliée en quatre qu’elle vient remettre au vampire. De son côté, Lala se permet un petit sourire féroce.

     

    Alucard déplie le document et y découvre l’écriture des poupées. En bas de page, deux signatures, auxquelles se mêle l’empreinte d’une patte… une empreinte faite d’une encre aussi rouge que le sang.

     

    — Comme vous pouvez le lire, reprend Lili, notre ami Hector a juré de nous servir aussi longtemps que cela nous plaira.

     

    — Et si l’idée de briser notre pacte lui venait…

     

    Oui, si le pauvre ourson décidait de briser le pacte, alors ce dernier ne pourrait quitter ses geôlières qu’à condition de se livrer à une punition encore plus terrible. Tel est l’accord qu’il a passé avec les poupées et, croyez-moi, il serait stupide de sa part d’espérer y échapper. Car au pays de nulle part, un pacte est un acte sacré, protégé par les puissances infernales elles-mêmes. Manquez à votre parole et ce ne sera pas seulement la réprobation de vos pairs que vous aurez à subir, mais également la visite du Diable. Et celui-ci, vous vous en doutez, n’est pas connu pour sa clémence.

     

    — N’y a-t-il vraiment aucune autre solution ? gémit Alucard.

     

    Sans lui répondre, Lili retourne à la commode, pour en tirer une longue paire de ciseau. Son arme à la main, qu’elle ouvre et ferme de façon menaçante, elle est bientôt rejointe par Lala qui, après un tour dans la cuisine, revient avec un couteau aussi grand qu’aiguisé.

     

    — Si Hector veut nous quitter…, commence cette dernière.

     

    — Alors, il lui faudra en payer le prix, termine Lili.

     

    En proie à la panique, Alucard recule si vivement qu’il manque de piétiner Teddy. Ni l’un, ni l’autre, ne doute de la détermination des poupées.

     

    L’ourson laisse échapper un grognement affolé, suppliant, comme s’il espère un miracle de son grand ami. Seulement, ce dernier est impuissant. Car s’il l’enlève et bondit en direction de la porte, le pacte sera brisé et, de tous les adversaires, le Diable est sans doute le plus terrible que l’on puisse imaginer.

     

    Les poupées se sont approchées de quelques pas, menaçantes. Alucard les devine sur le point de se jeter sur eux et c’est pourquoi il les supplie d’un geste de bien vouloir lui accorder un moment. Puis il s’accroupit à la hauteur de Teddy et dépose ses mains sur ses épaules.

     

    — C’est à toi que le choix revient, mon garçon. Que veux-tu faire ? Rester à leur service ? Ou bien retrouver ta liberté ? Je sais que ce ne sera pas agréable, mais je te fais la promesse que tu seras de nouveau sur pieds avant le lever du soleil !

     

    C’est tout ce qu’il peut offrir au malheureux… une simple promesse. La frustration gronde en lui, mais il n’a d’autre choix que d’accepter son impuissance.

     

    Avec une petite plainte, l’ourson découvre les crocs. Ses boutons luisent de désespoir, mais il comprend bien que la décision lui revient. A lui et à lui seul. Sur ce coup, personne ne pourra lui venir en aide.

     

    Quoique tremblant, il envoie un coup de griffe au vampire, afin de le remercier et de lui signifier qu’il compte sur lui. Puis il le dépasse, pour s’avancer vers ses bourreaux. Non sans une certaine provocation, il redresse le museau, écarte les pattes et leur lance un grognement décidé.

     

    Alors, les poupées se jettent sur lui et, dans une pluie de coups, le réduisent en morceaux…

     



     

    3

     

    — Allons, Teddy, reste tranquille. J’ai presque terminé !

     

    L’ourson grogne et cesse de gesticuler. L’aiguille de mademoiselle Rose s’enfonce dans son épaule et il en suit le chemin sous sa peau de tissu, qui rentre et ressort, rentre et ressort…

     

    Après que le courroux des poupées se soit abattu sur lui, Alucard a rassemblé ses morceaux pour les emmener à mademoiselle Rose. À la vue du massacre, je vous laisse imaginer la frayeur de la jeune femme, dont le teint blafard aurait pu rivaliser avec celui du vampire.

     

    À présent, il est installé dans le salon de son amie et fait face à un Teddy qui, debout sur la table basse, sourit de tous ses crocs en poussant de petits grognements satisfaits. À le voir, on pourrait l’imaginer inconscient du danger auquel il vient d’échapper. Car si Alucard n’avait pas été présent au moment de sa destruction, s’il avait décidé de rompre le pacte sans une tierce personne en guise de témoin, en allié, alors il aurait pu ne jamais revenir à la vie. En effet, je doute que Lili, et encore moins Lala, se seraient données la peine de le recoudre, ou même de confier ses restes à la première bonne âme venue. Il y a même fort à parier qu’elles se seraient contentées de balayer ses morceaux, pour les mettre à la poubelle. Dans de telles conditions, la magie qui habite l’ourson, et qui sert de souffle de vie, aurait progressivement disparue, causant la mort du malheureux.

     

    Accroupie au sol, mademoiselle Rose mord dans son fil pour le trancher. Puis elle donne une petite tape sur le crâne de son patient et annonce :

     

    — Et voilà ! Tu es de nouveau comme neuf !

     

    Avec un grognement de reconnaissance, Teddy se contorsionne, afin de s’inspecter sous toutes les coutures. Comme certains morceaux du tissu qui le compose étaient devenus inutilisables, mademoiselle Rose a dû combler les trous en sacrifiant les rideaux de sa cuisine. De petits lapins s’égaillent à présent sur son corps et la chose est loin de lui déplaire. Même, il trouve cette nouveauté très seyante.

     

    — Et vous dites que ce sont Lili et Lala qui l’ont mis dans cet état ? questionne la jeune femme.

     

    Son regard croise celui du vampire, qui acquiesce.

     

    Sans doute vous demandez-vous ce qu’il est finalement advenu des fleurs, que notre ami a rapportées de son voyage. Eh bien, à ce sujet, vous apprendrez qu’elles semblent avoir plu à mademoiselle Rose. En tout cas, c’est ce qu’elle a affirmé à Alucard, quand elle est venue le trouver chez lui pour lui sommer d’arrêter de faire le mort.

     

    Vous le devinez, ce cher Alucard n’en menait pas large et il se sent toujours un peu gêné en présence de la jeune femme.

     

    Teddy a porté l’une de ses pattes à son museau, où un petit lapin bondissant lui sourit. Et tandis que mademoiselle Rose rassemble ses aiguilles, bobines et paire de ciseaux, pour les ranger dans sa boîte à couture, le vampire explique :

     

    — Teddy avait un pacte avec elles. Il avait accepté de rentrer à leur service, ce pour la durée qui plairait à Lili et Lala. Et si d’aventure, le désir de les quitter lui venait, alors il devait les laisser le réduire en petits morceaux…

     

    À l’intention du concerné, il poursuivit :

     

    — J’espère au moins que ça te servira de leçon ! À partir de maintenant, plus question de chaparder de la nourriture : la prochaine fois, je ne serai peut-être pas là pour te venir en aide !

     

    L’ourson tourne le museau dans sa direction. Ses crocs se découvrent dans un sourire et il laisse échapper un bruit de gorge qui rappelle un ricanement. Tout ceci n’est pas vraiment pour rassurer Alucard, ni encore moins mademoiselle Rose et, alors que les deux s’échangent un regard inquiet, Teddy se détourne et passe ses pattes sur son ventre rond.

     

    Oh oui, pour sûr, il va retenir la leçon ! Car à l’avenir, promis, juré, il ne se fera plus jamais prendre la main dans la tarte !

     

     

    Erwin Doe ~ 2010

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