• Sous l'oeil du corbeau, partie 1

    Sous l’œil du corbeau

    Partie 1



    1

    Le corps était tombé alors qu’il remontait la rue. Ça avait fait comme un choc sourd derrière lui, accompagné d’un bref craquement.

    On était en fin d’après-midi.

    Son sac en bandoulière, Damien rentrait de l’université. A cette heure, la rue Louis-Fernand était absolument déserte. Pas un passant, pas même une silhouette, au loin, ou qui se serait dessinée derrière une fenêtre. Les lieux semblaient comme morts, aussi morts que l’homme étendu au milieu du trottoir.

    Ses oreilles se mirent à siffler. Le corps ne devait pas être tombé de très haut, sans quoi il aurait été en plus mauvais état. Toutefois tombé la tête la première, son crâne avait été fracturé, faisant en partie gicler sa cervelle hors de sa cellule. Ses membres formaient des angles bizarres. Il avait presque l’air grotesque dans cette position. Un effet comique qui lui aurait presque donné envie de rire s’il n’y avait pas eu tout ce sang. Il formait comme une fleur sanglante autour du visage ravagé de l’individu. Un homme jeune, à première vue… en tout cas d’après ce qu’il pouvait deviner de ses traits. Proche de la trentaine, sans doute.

    Qu’est-ce que… ?

    Les jambes cotonneuses, Damien s’approcha du cadavre. Ses oreilles continuaient de siffler. Il se sentait bizarre, un peu comme s’il évoluait en plein rêve. Ce sentiment d’irréalité était sans doute la raison pour laquelle il ne s’était pas encore évanoui, ni mis à hurler.

    Une sensation glacée l’envahit des pieds à la tête. L’espace d’un instant, son regard devint un kaléidoscope qui l’obligea à fermer les yeux. Dans un gémissement, il porta une main à son front. La sueur froide, désagréable, qui lui coula le long du dos le fit frissonner.

    Que s’est-il passé ?

    La main toujours à son front, il leva les yeux. Au troisième et dernier étage du petit immeuble à sa droite, une fenêtre était ouverte. C’était la seule de toute la rue. Certainement là où l’inconnu avait vécu avant de sauter…

    À moins que ce ne soit un meurtre ?

    Un son rauque, suivi d’un bruit de battements d’ailes. Un gros corbeau était venu se poser sur le rebord de la fenêtre ouverte et le fixait. Damien soutint son regard et laissa retomber sa main le long de son flanc. L’animal avait penché la tête sur le côté. Figé comme s’il avait été fait de pierre.

    Un charognard qui attendait sans doute que la voie soit libre pour commencer son repas.

    Pris de nausée, Damien recula. Le corbeau continua de le suivre de ses petits yeux noirs. Il semblait presque plus intéressé par lui que par le cadavre.

    Incapable d’en supporter davantage, il se détourna pour fuir. Et derrière lui, l’oiseau laissa échapper un croassement moqueur.



    2

    — Ça devient flippant cette histoire !

    L’amphithéâtre était encore relativement vide. Des gens sortaient, d’autres entraient pour s’y installer, généralement le plus loin possible de son voisin. Ici et là, quelques groupes s’étaient formés, leurs discussions envahissant le lieu.

    Tout en bas, au milieu de la pièce, installé derrière un bureau, l’enseignant prenait une pause en attendant son prochain cours, le nez plongé dans un livre de poche. De là où il se tenait, Damien ne pouvait en voir qu’une couverture sombre.

    Une rangée sous lui, plusieurs étudiants s’étaient regroupés. Deux d’entre eux se tenaient encore une rangée plus bas et s’étaient retournés vers ceux du haut. Une joue écrasée contre sa main, Damien accordait une oreille distraite à leurs propos.

    — Y a forcément un lien entre tous ces pauvres types, c’est pas possible autrement !

    Le type qui venait de parler tenait un journal ouvert devant lui. Il le jeta sur le bureau et se passa une main dans les cheveux. Il se nommait Christopher et lui et Damien se connaissaient depuis le lycée. À ce jour, c’était un peu ce qu’il avait de plus proche d’un meilleur ami.

    — C’est ce que les flics pensent, fit son voisin de rangée, un certain Julien.

    Du genre grand et mince, il portait des lunettes à montures épaisses.

    — Et on se demande bien ce qu’ils foutent ceux-là, fit un autre, Loïc, installé juste sous lui, un homme à la peau foncée et aux cheveux ras. Ça fait trois mois que ça dure ces conneries !

    Du doigt, il tapota plusieurs fois le journal. En réponse, Julien eut un haussement d’épaules.

    — Si ça se trouve, c’est p’t’être seulement une coïncidence.

    — C’est ça ! T’en connais beaucoup, toi, des coïncidences aussi énormes ?

    Le quatrième membre du groupe, une jeune femme répondant au nom de Marion, eut une moue. Intrigué, Damien questionna :

    — Qu’est-ce qu’il y a ?

    Quatre paires d’yeux se levèrent dans sa direction. Installé juste sous lui, Christopher répondit :

    — La vague de suicides… t’en as forcément entendu parler !

    — Un peu…

    Sa voix était rauque, presque hésitante.

    — Un peu ? répéta son ami, avec un sourire en coin. Il faut vraiment que tu redescendes de ta planète ! La presse, la télé, tout le monde en parle mon vieux ! Tiens ! Y en a même eu un hier, près de chez toi. Me dis pas que t’en savais rien ?

    Damien frissonna. Ses oreilles se mirent à siffler, si brusquement qu’il crut qu’il allait se sentir mal.

    — Ça… ça ne s’est pas passé dans la rue Louis-Fernand ?

    Christopher approuva d’un signe de tête.

    — Un type d’à peine trente ans, sans histoire. Personne dans son entourage ne pige pourquoi il a fait ça.

    — Comme la plupart de ceux qui en ont eu marre de la vie ces derniers temps, ajouta Loïc avec un reniflement.

    Damien ferma les yeux. Dans son esprit, la vision du cadavre était revenue. Elle l’avait hanté une partie de la nuit, au point qu’il n’était pas parvenu à fermer l’œil. À peine capable de somnoler et sursautant au moindre craquement. Finalement, il s’était levé et avait passé le reste de la nuit à s’abrutir devant la télévision.

    — Mais…, commença-t-il. Il y en a eu tant que ça ?

    Bien sûr, comme tout le monde, il avait entendu parler de cette histoire. Une vague de suicides spectaculaires frappait la ville depuis quelques mois. Peut-être cinq… six avec celui d’hier. Des victimes sans lien entre elles, issues de milieux sociaux aussi divers que variés.

    — C’est déjà le septième rien que pour ce mois-ci.

    Ses mains, posées sur le bureau, se mirent à trembler. Il les fit disparaître en les ramenant sur ses cuisses. Sept… cet homme était donc le septième ? Même pour une ville de cette taille, ça faisait beaucoup, d’autant qu’ils n’étaient qu’au milieu du mois.

    Entre le quatuor, la conversation avait repris. Restée jusque-là silencieuse, Marion lança :

    — Si ça se trouve, ils faisaient tous partir d’une secte…

    Loïc lui adressa un sourire moqueur.

    — Qu’est-ce que tu racontes comme conneries ?

    Sans se démonter, elle répondit :

    — Qu’est-ce que ça aurait de si surprenant ? Des sectes qui ont exigé le suicide collectif de leurs fidèles, y en a.

    Le froncement de sourcils peu convaincu de Christopher vint appuyer le rire de Loïc.

    — Redescends ! Si c’était ça, les flics sauraient au moins où chercher.

    — Pas forcément. Peut-être que ces gars-là n’en ont jamais parlé avec qui que ce soit. Peut-être qu’ils sont membres d’un groupe secret. Tu vois le genre ? Interdiction d’en parler au péquin ordinaire ! Ce serait bien possible…

    Mais toujours aussi peu convaincu, Loïc secoua la tête. Julien, lui, remonta d’un doigt ses lunettes sur son nez.

    — C’est peut-être bien ça la solution. Après tout, c’est une piste que les flics continuent de creuser. Un genre de suicide… rituel ?

    — Du style : suicidez-vous pour atteindre le salue ou la fin de votre initiation… ce genre de conneries, quoi !

    Et si l’hypothèse ne sembla pas davantage convaincre les deux autres, Damien, lui, ne put s’empêcher de la trouver séduisante.



    3

    « … après ce nouveau suicide, les autorités favorisent plus que jamais la piste du groupe sectaire. Le passé des victimes va être de nouveau fouillé et… »

    Damien se trouvait dans la salle de bain, occupé à se raser. C’était une petite pièce qui avait juste la place de contenir une cabine de douche et un lavabo, qu’un miroir un peu sale surmontait. Derrière lui, la porte du salon était entrouverte.

    La télévision était allumée sur les informations. Un nouveau suicide s’était produit dans la nuit. On n’avait découvert le corps qu’au lever du jour, dans un parc. Le type s’était pendu à un arbre, tout près de l’endroit où les familles emmenaient jouer leurs enfants. La dernière vision qu’il avait eue de ce monde avait été celle d’un toboggan bleu, en forme d’éléphant.

    Un peu d’eau stagnait dans l’évier. Damien y plongea son rasoir, pour le débarrasser des poils et de la mousse qui en encombraient les lames.

    C’était le huitième… et ce à peine trois jours après le précédent. À croire que ça ne s’arrêterait jamais !

    Le regard vague, il fixa le fond de l’évier. La mousse qui flottait à la surface de l’eau le mit mal à l’aise. Elle lui rappelait ce type tombé presque sous ses yeux. Sa cervelle… un peu grisâtre, qui s’était échappée de son crâne. Pourquoi, au juste, n’avait-il pas prévenu les autorités ?

    Bien sûr, il ne pouvait plus rien faire pour l’homme, mais… mais il aurait dû appeler quelqu’un ! Plutôt que de fuir, plutôt que de chercher à oublier, il aurait dû donner l’alerte. C’était peut-être stupide, mais il en éprouvait des remords. L’impression d’avoir failli à il ne savait quel sombre devoir.

    Il inspira longuement et releva les yeux sur le miroir. Son reflet lui rendit son regard. Ses joues ne s’étaient-elles pas un peu creusées ? En tout cas, ses yeux étaient cernés, ce qui lui donnait une mine affreuse.

    Sa main tremblait un peu quand il appliqua de nouveau le rasoir contre sa peau. Il fallait qu’il se calme… qu’il pense à autre chose. Après tout, il n’était pas responsable de sa mort. Ce n’était pas lui qui l’avait poussé ! D’accord, c’était un spectacle choquant, mais… enfin, on voyait pire à la télévision !

    Près de lui, un bruit s’éleva. Si brusquement que le rasoir mordit sa peau. Du sang commença à couler le long de sa mâchoire.

    Les yeux écarquillés, il se retourna. Depuis la fenêtre ouverte, posé sur le rebord, un corbeau le fixait. Si intensément qu’il sentit un malaise monter en lui.

    Sa coupure le picotait et, s’il avait été capable de bouger, il y aurait porté la main pour en essuyer le sang. Seulement, même respirer était devenu difficile. Il restait là, crispé, tendu, la bouche entrouverte sur une exclamation muette.

    Un corbeau… bon sang, ressaisis-toi ! Ce n’est qu’un piaf !

    L’animal inclina la tête sur le côté. Puis il battit des ailes et reprit son envol.



    4

    On était au début de l’après-midi. La plupart des étudiantes étaient partis manger à la cafétéria, au restaurant, ou bien étaient rentrés directement chez eux. À cette heure, l’établissement était particulièrement calme.

    Damien, lui, s’était retiré sur le toit, aménagé en une sorte de terrasse. En dehors de quelques rares occasions, le règlement intérieur n’autorisait pas vraiment que l’on s’y rende mais… la porte y donnant accès étant toujours ouverte, il aimait y venir de temps à autre. En tout cas, on n’était jamais venu l’y importuner.

    Une canette de soda à la main, la moitié du buste avachi contre la rambarde, il contemplait le paysage sans vraiment le voir. Le ciel était gris, la ville s’étirait à l’horizon et l’entrée de l’université était quasiment déserte. Devant les grilles, juste un groupe de filles. Leurs rires et le murmure de leur conversation parvenaient jusqu’à lui.

    Il porta la canette à ses lèvres et jeta un regard par-dessus son épaule. Les poils de sa nuque se hérissèrent. Sur le sommet du petit local donnant sur les escaliers, un groupe de corbeau se tenait. Trois, pour être exact. De gros spécimens.

    Après les derniers événements, il avait commencé à développer une aversion envers ces bestioles. Peut-être parce que leur vue le ramenait au souvenir du suicidé ? Ceux-ci ne, toutefois, ne semblaient pas faire attention à lui, ce qui était déjà ça.

    D’une main, il se frotta les yeux et se fit la réflexion qu’il y avait décidément beaucoup de corbeaux dans cette ville. Il n’y avait jamais vraiment prêté attention auparavant, mais… depuis quelques jours, il avait l’impression d’en voir partout.

    La porte du local s’ouvrit en grinçant. Dans l’encadrement, une fille blonde, suffisamment banale pour qu’ils aient pu se croiser à de nombreuses reprises dans les couloirs sans que sa silhouette ne se soit jamais imprimée dans son esprit. Au-dessus d’elle, l’un des corbeaux râla et prit son envol. Sans y prêter attention, elle referma la porte et se dirigea en direction de la rambarde, où elle vint croiser les bras. Pas un mot, ni un signe de tête à son attention.

    Damien continua de la fixer discrètement. Elle se tenait tout juste à trois mètres de lui. Un petit sourire flottait sur ses lèvres et elle avait le regard absent. Avec un haussement d’épaules, il s’en désintéressa et porta de nouveau la canette à ses lèvres.

    Il y en avait des comme ça… des pas sociables pour deux ronds.

    Plus bas, le groupe de filles continuait de discuter. L’une d’elle avait enroulé ses bras autour de son ventre et sautillait. De froid ou d’excitation ? Difficile à dire à cette distance.

    Le croassement brutal des corbeaux le fit sursauter. Il tournait la tête dans leur direction quand un mouvement, sur sa gauche, attira son attention. Sous lui, ce fut comme si le monde tanguait dangereusement.

    Debout sur la rambarde, la fille exécutait à présent un petit numéro d’équilibriste dangereux. Doucement, un pied après l’autre, elle progressait sur la maigre passerelle, les bras écartés. Elle lui tournait le dos et, de temps à autre, penchait vers la gauche ou vers la droite.

    Damien lâcha sa canette, dont le reste de soda se répandit à ses pieds. Il leva une main devant lui.

    — Attends ! Hé, attends ! Qu’est-ce que tu fais ?

    La fille ne se retourna pas. Elle continuait d’avance, tranquillement. De sa gorge s’échappait une petite mélodie.

    — Putain, descends de là !

    Décidé à mettre fin à cette folie, Damien fit un pas dans sa direction. Il tendait les mains pour la saisir et la ramener en arrière, quand la jeune femme se laissa tomber en direction du vide. Sur son visage, une expression aussi paisible que son sourire.

    — Non !

    Il se jeta en avant, mais trop tard. Ses doigts agrippèrent quelques cheveux, qui cassèrent aussitôt. Impuissant, il ne put qu’assister à sa chute. Lente, trop lente, comme si le temps avait soudain ralenti sa course.

    Le son qu’elle fit quand elle s’écrasa lui parvint à peine, contrairement aux cris de terreur que poussa le groupe de jeunes femmes.

    Sur le point de vomir, Damien porta une main à sa bouche et recula. Un bourdonnement familier emplissait ses oreilles.



    8

    Le visage baissé en direction de ses paumes, Damien se trouvait à l’infirmerie. Un peu plus tôt, la police et une ambulance étaient venus pour s’occuper du corps.

    Les policiers s’étaient montrés plutôt secs avec lui. Désagréables, même. Damien avait deviné à leurs regards qu’ils espéraient qu’il avouerait avoir poussé la jeune femme. Que cette dernière n’était pas une nouvelle victime de cette vague de suicides qui les dépassait. Dommage pour eux, il n’avait rien à se reprocher et, heureusement pour lui, l’une des filles avait levé les yeux dans leur direction avant que la victime ne se jette dans le vide. Même si elle avait précisé ne pas avoir très bien vu, elle était persuadée que Damien ne se trouvait pas près d’elle quand elle était tombée… en tout cas pas suffisamment. Et puis, la morte n’avait pas hurlé. Pas une seule fois. Était-ce là l’attitude de quelqu’un que l’on assassine ?

    Des trois témoins, deux étaient présentes à l’infirmerie. L’une d’elles s’étant évanouie au moment des faits, elle avait été transportée ici, où elle pleurait et gémissait depuis.

    Recroquevillée sous ses draps, elle tremblait. À son chevet, son amie était installée sur un tabouret. Damien pouvait entendre sa voix douce tenter d’apaiser ses craintes.

    Il ferma les mains et redressa la nuque. Son crâne vint cogner le mur derrière lui, assez fort pour lui faire mal. Il n’émit toutefois aucune plainte, car toute son attention était dirigée ailleurs. En direction de la fenêtre qui lui faisait face, là où s’encadrait un arbre. Et sur cet arbre, plusieurs corbeaux. Cinq ou six qui, tous, sans exception, semblaient le fixer.

    Une boule se formant dans sa gorge, il sentit sa mâchoire se crisper. À sa droite, la porte de l’infirmerie s’ouvrit pour laisser entrer Christopher. Son ami, une veste sous le bras, lui adressa un signe de tête.

    — Comment ça va ?

    D’une voix presque semblable à un soupir, Damien répondit :

    — Ça va…

    — On m’a dit que tu étais là-haut, quand la nana est tombée. Qu’est-ce qu’il s’est passé au juste ?

    Honnêtement, Damien n’avait aucune envie de revenir sur le sujet. Il en avait soupé de toute cette histoire et son seul désir, en cet instant, était de tout oublier… le suicide précédent avec. Toutefois, Christopher était un ami. Un très bon ami. Et ce fut pourquoi il répondit :

    — J’étais là-haut quand elle est arrivée. Deux minutes plus tard, elle sautait dans le vide.

    Christopher eut un geste du menton.

    — Je vois… c’est ce que tu as raconté aux flics ?

    — Plus ou moins…

    — Ils sont encore là-haut, tu sais ? À chercher je ne sais trop quoi.

    Son ami avait levé les yeux au plafond, comme s’il était capable de voir à travers la matière. Un petit bruit de gorge échappa à Damien.

    — Ils espèrent découvrir une preuve… ils aimeraient pouvoir m’accuser de l’avoir poussée.

    — Et alors ? fit Christopher en reportant son attention sur lui. Tu l’as poussée ?

    Le regard que Damien lui adressa le fit reculer. Il serrait si fort les mâchoires qu’il n’aurait pas été surpris de les entendre se briser. Finalement, Christopher eut un sourire maladroit et lui envoya une bourrade sur l’épaule.

    — Hé, fais pas cette tête là : je plaisantais ! Bien sûr que tu n’es pas capable de faire un truc pareil.

    Damien n’était pas certain qu’il soit tout à fait sincère, mais n’avait de toute façon pas la force de se lancer dans une dispute. Il ouvrit de nouveau les mains pour les fixer. Ces mains qui avaient manqué leur cible… ces doigts qui avaient failli la saisir. Il pouvait encore sentir sur sa peau le contact de ses cheveux. Son corps fut secoué d’un tremblement.

    — J’ai presque failli la rattraper, souffla-t-il d’une voix pitoyable. Presque. Une seconde ou deux auraient suffi pour que je la sauve. (Il se donna un coup de poing sur la cuisse.) Si seulement j’avais été assez rapide ! (Il se frappa de nouveau.) Si seulement !

    Christopher le fixait avec inquiétude. Il se pencha dans sa direction et lui posa une main amicale sur l’épaule.

    — Hé, calme-toi vieux ! C’est pas ta faute, tu pouvais pas savoir qu’elle s’apprêtait à sauter.

    — J’aurais pu… j’aurais dû… mais je n’ai pas réagi assez vite !

    Dans sa gorge, la boule avait grossi et sa voix s’étouffa. Il poussa un soupir frémissant. Avec un reniflement, il se détourna pour essuyer les quelques larmes qui avaient commencé à lui dégouliner le long des joues. La main de Christopher se déplaça dans son dos.

    — Hé, ça va, calme-toi. Tu veux que je demande à l’infirmière de te filer quelque chose ?

    Damien renifla de nouveau.

    — Qu’est-ce que tu voudrais qu’elle me donne ?

    — Un truc pour te détendre, par exemple. Tu es trop sur les nerfs, là…

    Damien eut un sourire, presque un rictus.

    — Bien sûr que je suis les nerfs… c’est normal, puisqu’ils me surveillent.

    Son ami se redressa et eut un haussement d’épaules.

    — Qui ça ?

    — Mais les corbeaux ! Tu ne les vois pas, là, juste en face ? Ils me surveillent, tout le temps… je sais qu’ils sont là pour moi.

    Cette fois, les sourcils de Christopher se froncèrent. Il porta son regard en direction de la fenêtre, où les corbeaux se dessinaient toujours. Mais contrairement à Damien, il n’y vit rien de franchement inquiétant.

    — Écoute… je crois que tu devrais vraiment prendre quelque chose.

    Mais Damien secoua furieusement de la tête.

    — À quoi ça me servirait, tu peux me le dire ? Tu crois que ça les ferait partir ? Bien sûr que non ! Ils n’attendent que ça : que je relâche ma vigilance.

    Il avait commencé à hausser le ton. Une note hystérique faisait vibrer sa voix.

    Son ami recula d’un pas. L’inquiétude commençait à se lire sur son visage.

    — Damien, tu délires. Qu’est-ce que tu veux que ces piafs en aient à foutre de toi ?

    — Tu ne comprends pas… tu ne peux pas comprendre. Je sais ce qu’ils pensent. Ils s’imaginent que je serai le prochain. Ils pensent que je vais faire comme tous les autres… c’est pourquoi ils me harcèlent… pourquoi ils… !

    Et avant que Christopher ne puisse réagir, il se jeta sur ses pieds. La fille sur le tabouret sursauta et le contempla comme s’il était fou.

    — Allez-vous-en ! hurla-t-il en faisant de grands gestes des bras. Partez ! Foutez-moi la paix ! Allez, partez !

    — Damien ! Damien !

    Mais il n’entendait plus rien. Toute son attention était dirigée sur les corbeaux, sur ces volatiles stupides qui le fixaient comme s’ils n’avaient rien à craindre de lui. Presque avec arrogance. Dans son lit, la jeune femme se mit à gémir.

    Damien se précipita en direction de la fenêtre pour l’ouvrir… puis les chasser… leur jeter tout ce qui lui tomberait sous la main. Mais avant qu’il ne puisse l’atteindre, les bras de Christopher le ceinturèrent et le tirèrent en arrière. Dans un cri de rage, il se débattit.

    — PARTEZ ! PARTEZ ! PARTEZ !

    Et alors que l’infirmière faisait brusquement irruption sur les lieux, la fille du lit joignit son hurlement à ceux de Damien.

    Erwin Doe ~2014

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