• Sous l'oeil du corbeau - Partie 2

    Sous l’œil du corbeau

    Partie 2



    6



    — Tu es bien sûr de toi ?

    La veille, Christopher l’avait raccompagné jusque chez lui. Rudement ébranlé par sa petite crise, son ami n’avait accepté de quitter son appartement qu’après lui avoir arraché la promesse qu’il se reposerait. Les quelques tranquillisants remis par l’infirmière ayant alors fait son effet sur Damien, celui-ci s’était écroulé sur son lit et avait promis tout ce qu’il voudrait : et même de prendre rendez-vous avec un psychologue dans la semaine à venir.

    Christopher pensait qu’il allait avoir besoin d’un soutien psychologique, mais en vérité, Damien savait que ce serait inutile. Et maintenant qu’il sortait d’une bonne nuit de sommeil, tenir parole était devenu le cadet de ses soucis.

    — Oui, ne t’inquiète pas. Je suis un peu fatigué, mais ça devrait aller.

    À l’autre bout de la ligne, Christopher marqua un silence.

    Prêt à se rendre en cours, Damien avait gagné le rez-de-chaussée de son immeuble, son portable collé à l’oreille. À son arrivée, le hall était aussi silencieux que désert.

    — Comme tu veux… mais je continue de penser que tu ferais mieux de te reposer aujourd’hui.

    D’une des poches de son pantalon, Damien tira une petite clef, qu’il introduisit dans la boîte aux lettres devant lui. Elle s’alignait, avec des dizaines d’autres, le long du mur. À l’intérieur, seulement des publicités.

    — Je n’ai cours que jusqu’à-midi. Ensuite, j’aurai tout le reste du week-end pour me reposer !

    Bien qu’en vérité, il aurait préféré rester coucher ce matin-là. Et même, certainement, ne plus jamais reparaître à son université, mais… non ! Il ne pouvait pas se le permettre.

    À son oreille, Christopher poussa un soupir.

    — J’ai compris… tu veux qu’on déjeune ensemble ?

    — Pourquoi pas ?

    — Ok. Dans ce cas, on se dit à tout à l’heure !

    Il raccrocha et, l’espace de quelques secondes, il resta à fixer l’écran de son téléphone portable, son pouce allant et venant sur la surface en verre déjà sale. Faisait-il bien de se montrer aussi têtu ?

    Avec un haussement d’épaules, il fit disparaître son téléphone dans les poches de sa veste et gagna la sortie. La porte, à double battants, était vitrée. Un verre opaque qui laissait difficilement passer la lumière extérieure.

    Il prit une longue inspiration et poussa le battant de gauche. Le soleil l’aveugla et il ferma de moitié les yeux. Il abaissait tout juste la main qu’il avait portée à son regard quand il se figea. Les yeux ronds, si ronds qu’ils semblaient sur le point de lui sortir de la tête.

    Car là… là ! Sur les câbles électriques, des corbeaux. Dix… non… quinze, peut-être ? Ils étaient là, à l’attendre. Leurs petits yeux noirs et inexpressifs braqués dans sa direction.

    Il ouvrit la bouche, la referma, l’ouvrit de nouveau, pour la refermer encore, à la manière d’un poisson hors de l’eau. Doucement, tout doucement, sans vraiment s’en rendre compte, il recula en direction du hall d’entrée.

    Quant aux corbeaux, ils ne firent pas un geste, ne s’ébrouèrent même pas, figés comme des statues. La porte se referma sur lui et il put enfin échapper à leurs regards.

    Haletant, il se prit la tête entre les mains et, se courbant en avant, poussa un gémissement.

    Non ! Non ! Non ! Non ! NON ! NON !



    7



    Après ça, il lui fut impossible de quitter son immeuble. Il n’avait pu que regagner son appartement, où il avait tiré les rideaux, avant de se recroqueviller sur le canapé du salon. À l’extérieur, partout, et où qu’il puisse poser les yeux, il avait l’impression de voir des corbeaux. Petits, gros, jeunes, mais aussi de plus vieux. Ils étaient si nombreux qu’il ne comprenait pas pourquoi le calme continuait de régner dans son quartier, comme si personne, en dehors de lui, ne trouvait cette concentration inquiétante.

    Les bras entourant ses jambes, il tentait pourtant de se raisonner. Car ce qu’il imaginait était grotesque. Ce n’étaient que des oiseaux, de stupides volatiles ! Ils ne pouvaient pas posséder l’intelligence qu’il leur prêtait… ne pouvait pas sérieusement en avoir après lui personnellement.

    Non…

    Et pourtant… il ne parvenait à se convaincre du contraire.

    Il baissa les yeux sur sa montre et vit qu’il serait bientôt treize heures. Trop tard sans doute pour prévenir Christopher, pour lui dire qu’ils ne pourraient pas déjeuner ensemble.

    Tant pis… avec un peu de chance, son ami comprendrait.

    Il se rendit compte qu’il mourrait de faim. De soif, également. Sa gorge était à ce point desséchée que le simple fait d’avaler sa salive était devenu pénible.

    Avec un soupir las, il se redressait pour se rendre à la cuisine, quand la sonnerie de son téléphone s’éleva. Il fit un bond en arrière, au même moment où, derrière les rideaux, l’ombre disproportionnée d’un corbeau prenant son envol se dessinait. Le croassement de l’animal claqua comme un rire mauvais.

    Une main plaquée contre son cœur, il s’approcha du téléphone qui, sur le canapé, continuait de faire entendre sa sonnerie. Le nom de Christopher s’affichait sur l’écran.

    D’une main un peu tremblante, il s’en saisit et décrocha.

    — A… allô ?

    Sa voix était si rauque qu’elle lui rappela celle de ses tortionnaires.

    — C’est moi. Est-ce que tout va bien ?

    Damien prit une longue inspiration et, de sa main libre, essuya son front, où la sueur avait commencé à perler. Sans répondre, il en fixa le dos.

    — Damien ?

    De nouveau, il prit une longue inspiration.

    — Oui, excuse-moi. Ça va… je… désolé, pour ce midi, mais… sur le chemin, j’ai eu un étourdissement et j’ai préféré rentrer. J’aurais dû t’appeler…

    Christopher poussa un « Mhhh… » quelque peu contrarié.

    — Tu vois ? Qu’est-ce que je t’avais dit ? Tu aurais mieux fait de rester au lit ce matin !

    — Oui… je sais…

    — Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Je peux passer te voir après les cours, si tu veux.

    — Non merci. C’est sympa, mais… je crois que j’ai envie de rester seul.

    — Damien, tu es bien sûr que ça va ?

    Il ferma les yeux. Bien sûr que non, que ça n’allait pas ! Mais que pouvait-il faire d’autre, sinon mentir ? Christopher ne le croirait jamais… qu’importe le calme avec lequel il tenterait de lui expliquer la situation, qu’importe combien il pourrait lui affirmer qu’il n’était pas fou, son ami ne parviendrait à le voir autrement. Et surtout, il n’avait aucune envie qu’il s’impose de force chez lui. Il en était tout à fait capable… et même de rester ici tout le week-end.

    — Ouais, t’inquiète. Je suis juste un peu fatigué et je crois que j’ai besoin de dormir.

    — Ok, bon… dans ce cas, si tu as un souci, n’hésite pas à m’appeler. De toute façon, on se voit lundi !

    — Bien sûr. À lundi !

    Quand il raccrocha, un sourire désabusé flottait sur ses lèvres.

    Lundi… oui, bien sûr… lundi serait un autre jour, pas vrai ?



    8

    Ils sont toujours là.

    Damien se tenait près des fenêtres du salon. Il avait écarté l’un des rideaux de quelques centimètres, afin de distinguer ce qui se tramait à l’extérieur. La nuit était tombée depuis un moment, et pourtant, les corbeaux étaient toujours à leur poste. Peut-être même encore plus nombreux.

    Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Mais qu’est-ce qu’ils cherchent ?

    Il se mordit le pouce et recula. Il ne comprenait pas. Il n’y comprenait rien. Ou plutôt, si, mais il avait trop peur de comprendre, trop peur de regarder la vérité en face. Et il craignait surtout qu’en accordant ne serait-ce que quelque secondes d’attention à la terreur qu’il sentait monter en lui, de perdre pied, de sombrer dans la folie.

    À l’extérieur, un corbeau laissa échapper un rire rauque.

    Nerveux, Damien se mordit plus fort l’ongle.

    Un autre corbeau ricana. Puis un autre, et encore un autre, jusqu’à ce que, dans un vacarme infernal, les oiseaux ne prennent leur envol.

    À cause de l’éclairage extérieur, les ombres dansaient, se croisaient, grossissaient, rétrécissaient derrière les rideaux, à la manière d’un ballet complètement dingue. Avec une plainte, Damien sentit ses genoux fléchir sous lui et s’accroupit à terre, les deux mains formant une cloche protectrice au-dessus de sa tête, comme s’il craignait que les ombres ne puissent l’attaquer.

    L’étrange comportement de ses tortionnaires dura peut-être une minute, au bout de laquelle le silence s’abattit. Brusque, pesant, et peut-être encore plus menaçant.

    La respiration saccadée, il baissa les bras, mais sans oser se relever. La crise était passée, sans qu’il ne s’en sente pour autant rassuré. Ils préparaient quelque chose… ils préparaient forcément quelque chose !

    Toc… toc… toc…

    Il se figea.

    Toc… toc… toc…

    De nouveau, il porta son pouce à sa bouche et le mordit. Où… ?

    Toc… toc… toc…

    D’un bond, il se redressa. La chambre… ça venait de la chambre !

    Mais il hésitait à s’y rendre. C’était là sans doute ce qu’ils attendaient de lui, mais… et si, au contraire, il s’agissait là de son unique chance de contrecarrer leur prochain coup ? Car peut-être, en vérité, espéraient-ils justement que la méfiance l’empêcherait de venir y voir de trop près.

    Toc… toc… toc…

    D’une démarche raide, il se dirigea finalement en direction de la chambre, mais s’arrêta sur son seuil. Ici, l’éclairage public était beaucoup moins violent que dans les autres pièces, sans compter que les rideaux y étaient aussi plus épais. De fait, l’endroit était particulièrement sombre.

    Il déglutit.

    Toc… toc… toc…

    La fenêtre ! Ça venait de la fenêtre !

    Toc… toc…

    Dans un sursaut de fureur, il se jeta en direction des rideaux et les écarta.

    Sa bouche s’ouvrit sur un cri d’horreur muet.

    Ils étaient là, massés derrière la vitre, leurs pattes posées sur le rebord extérieur, à le regarder. Des statues. Immobiles et pourtant terrifiantes.

    Il recula, si précipitamment qu’il se prit les pieds et tomba. Il n’en cessa pas pour autant de reculer, sans quitter des yeux les oiseaux. Derrière lui, un obstacle : son lit.

    — Non… laissez…

    Il arrivait à peine à parler. Le bourdonnement dans ses oreilles était revenu, plus violent que jamais, au point de lui vriller le crâne.

    L’un des corbeaux pencha la tête sur le côté, puis donna un coup de bec contre la vitre. Un autre l’imita, puis encore un autre et un autre, et un autre, ce jusqu’à ce qu’ils ne se mettent tous à frapper contre cet obstacle qui les séparait de leur proie.

    Alors, un hurlement de terreur animal échappa à Damien.



    9

    Son téléphone avait sonné à plusieurs reprises au cours de la matinée, puis en début d’après-midi, avant de finalement se taire.

    Sur le canapé, Damien avait les traits tirés et les paupières tombantes. Il avait à peine quitté le salon la veille et refusait de remettre les pieds dans sa chambre depuis la nuit de samedi. Dimanche était passé, sans qu’il ne parvienne à trouver le repos, et lundi était à présent bien entamé.

    C’était tout juste s’il était parvenu à fermer les yeux quelques heures. Il lui était impossible de dormir, car à peine se laissait-il aller à somnoler qu’il les entendait. Ils cherchaient à jouer avec ses nerfs et y parvenaient même à merveille, étant donné que le moindre bruit le faisait sursauter. C’était à peine s’il avait eu le courage de s’alimenter la veille et, aujourd’hui, il n’avait encore rien avalé.

    En plus de la faim et de la fatigue, il se sentait sale, terriblement sale ; mais craignait qu’ils ne profitent de son passage prolongé dans la salle de bain pour tenter de le piéger. Ici, au moins, il se trouvait au milieu de l’appartement et pouvait surveiller sans mal ce qu’il se tramait dans chaque pièce. Aussi longtemps qu’il resterait ici, ils ne pourraient pas l’avoir.

    Si seulement il avait eu quelque chose à grignoter…

    Il porta une main à son estomac et ferma les paupières de moitié. Sa tête roula sur le côté. Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Il n’était toujours pas parvenu à trouver de réponse et, en vérité, n’était même pas certain qu’il y en ait une. Au contraire, il pensait plutôt que tout ceci n’était qu’une sorte de jeu macabre, gratuit, auquel il s’était retrouvé mêlé sans le vouloir. Simplement parce qu’il s’était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment.

    Ils voulaient l’avoir à l’usure… il le savait… le sentait… devinait qu’ils voulaient le pousser au suicide, comme tous les autres. C’était une certitude.

    Seule la mort pourrait le libérer.

    Un picotement au niveau de ses yeux. Il y porta la main et écrasa les larmes qui s’en étaient échappées.

    Il n’avait plus la force de rien. Il se sentait étrange… comateux… incapable de raisonner correctement. C’était trop dur. Sortir, chercher à fuir, était impensable car s’il le faisait, ils passeraient à l’attaque. Il le savait, et peut-être même parviendraient-ils à le tuer.

    Le plus tragique restant que personne ne pouvait, ni ne pourrait lui venir en aide.

    Il était seul… bel et bien seul.

    Et il savait ce qu’il lui restait à faire !

    Il rouvrit les yeux, habité par l’étrange impression de ne déjà plus appartenir à ce monde, l’étrange sensation de ne plus être totalement conscient. Sa tête lui tournait un peu quand il se redressa. Il dut d’ailleurs s’appuyer à l’accoudoir pour ne pas tomber.

    Ce fut presque dans un état de somnambulisme qu’il se dirigea en direction des fenêtres et, que d’un geste décidé, il en tira les rideaux.

    À l’extérieur, le soleil brillait. Si fort qu’il l’aveugla. Et face à lui, sur les câbles électriques, des corbeaux. Qui le fixaient sans bouger, attentifs au moindre de ses mouvements.

    Un sourire apparut sur les lèvres de Damien. Un sourire ambigu, ni triste, ni joyeux. Un simple sourire, qui n’exprimait rien. De sa gorge, sa voix s’élevait doucement, en une petite mélodie. Sa tête, elle, tournait de plus en plus vite, déformant sa vision.

    D’un seul coup, la situation lui parût presque comique.

    Il ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans l’appartement et fit voler ses cheveux. Ayant l’impression d’évoluer en plein rêve, il enjamba la fenêtre, se vit mettre un pied sur son rebord, en équilibre, se retenant seulement d’une main à l’encadrement. Le ciel était nuageux, la rue paisible.

    Dans sa gorge, sa voix s’élevait toujours, un peu plus fort. Son sourire s’était élargi et l’on y percevait à présent des tremblements incontrôlés, comme s’il cherchait à refouler un rire.

    Face à lui, les corbeaux se mirent à croasser. Ils croassaient, croassaient, avec tant d’énergie qu’ils emplissaient son crâne. Il avait presque l’impression de les comprendre.

    Saute ! Saute ! Saute !

    Il eut un soupir.

    Oui… ils avaient raison. Il était l’heure. L’heure de se reposer… enfin…

    Bonne nuit, Damien.

    Les paupières mi-closes, il se courba en avant et lâcha prise…

    Erwin Doe ~2014

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