• Épisode 2 : Mille-Corps (Fin)

    Partie 8

     

    18

    Mirar et les siens furent arrêtés.

    Peu désireuse d’endosser la moindre responsabilité dans cette affaire, Dolaine les avait vendus aux premiers soldats qui s’étaient présentés sur la place, leur racontant tout… ou presque. La découverte du sacrifice, l’invocation et, en modifiant quelques détails, parvint à faire croire que la cause du désastre incombait à la seule incompétence de Mirar.

    « Non mais vraiment ! Se prétendre mage et ne pas être capable de tracer son cercle d’invocation correctement. Si ça, ce n’est pas se moquer du monde ! »

    Et pour la soutenir, toute une foule pendue à ses lèvres et prête à jurer que la Poupée s’était dressée courageusement face au démon – à la différence du mage qui n’avait été d’aucune utilité dans la résolution de cette histoire. L’imagination s’en mêlant, certains allèrent jusqu’à soutenir que Dolaine avait combattu la créature et que c’était sans aucun doute à son acharnement qu’ils devaient la disparition de cette dernière.

    Après ces témoignages accablants, on ne laissa même pas le temps à Mirar de reprendre connaissance avant de le menotter et de l’emporter. Puis Dolaine avait conduit les autorités au repaire de ses complices où elle avait retrouvé Romuald, ainsi que son sac à main.

    À leur arrivé, ce dernier attendait près de l’entrée de la maison. Les deux propriétaires se trouvaient encore à la cave et seul le portier avait pu prendre la fuite avant leur arrivé – une chance pour lui, car ses patrons n’en étant pas à leur premier forfait, la justice aurait pu oublier de se montrer clémente à son égard.

    Bien sûr, on chercha à savoir comment la Poupée et son compagnon s’étaient retrouvés au milieu de cette histoire. Et si Romuald demeura muet, un sentiment de panique montant en lui, Dolaine ne s’était pas démontée. Avec une sincérité convaincante, elle avait expliqué comment le mage les avait détroussés, leurs difficultés pour lui remettre la main dessus, sans oublier de remettre une couche sur leur intrusion dans la cave au moment exact où les choses y tournaient mal.

    « Vous comprenez, je ne pouvais pas laisser ce démon tuer Mirar avant que nous ayons pu récupérer notre argent, aussi… eh bien, j’ai laissé Romuald derrière moi pour surveiller les deux autres et je l’ai pris en chasse. »

    De son côté, l’accusé chercha à se défendre. Il donna sa version des faits, assurant à cor et à cri que si son sort avait dégénéré ce n’était en aucun cas de sa faute, mais… dommage pour lui, on n’était pas vraiment décidé à l’écouter. Mille-Corps tenait des coupables parfaits et, pour les autorités locales, c’était bien tout ce qui importait.

    Quant à leur bagage ? Mirar l’avait laissé dans une chambre d’hôtel, louée à proximité de lieu où vivaient ses complices. Les soldats envoyés sur place rapportèrent tout ce qu’ils y trouvèrent et, après une brève inspection, on accepta de leur rendre leur bien.

    Là-dessus, Dolaine et Romuald avaient quitté le poste, mais pas avant d’avoir vu le mage bondir hors du bureau où il était interrogé pour se jeter sur eux. Si on le ceintura et le maîtrisa aussitôt, il eut tout de même le temps de leur jurer qu’ils lui payeraient ça. En réponse, la Poupée lui offrit un haussement d’épaules, avant de lui tourner le dos.

    À l’extérieur, les ténèbres recouvraient Mille-Corps.

    — Que faisons-nous de ce sac ?

    Dolaine se tenait accroupie au milieu de la charrette, entourée par leurs achats – notamment des vivres – et leurs bagages. La matinée étant à présent bien avancée, et leur départ imminent, elle s’assurait qu’il ne leur manquait rien. Romuald, qui l’avait questionnée, avait en main le sac de Mirar.

    Sa valise ouverte, elle leva les yeux dans sa direction et fronça les sourcils. Une bonne nuit de sommeil au chaud, quelques infusions achetées à l’apothicaire du coin et deux repas copieux, avaient suffis pour apaiser son rhume. Sa gorge la démangeait encore de temps à autre, et son nez bouché lui donnait une voix de caneton, mais rien de comparable avec son inconfort de la veille.

    — Que voulez-vous que nous en fassions ? Jetez-le, ça nous débarrassera.

    Là-dessus, elle renifla, referma sa valise et sauta au bas de la charrette. L’air pensif, le vampire fixait le bagage du mage, que même les autorités n’avaient pas cherché à récupérer.

    — Je ne sais pas si c’est une très bonne idée. Après tout, rien ne nous dit que nous ne le croiserons plus jamais.

    — Parce que vous comptez lui rendre visite en prison ?

    Son ton était moqueur, mais Romuald prit sa question au premier degré.

    — Bien sûr que non, fit-il en jetant le sac aux côtés du reste de leurs possessions. Seulement, il finira bien par être libéré et je pense qu’il appréciera de récupérer son bien.

    Dolaine leva les yeux au ciel.

    — Romuald… à moins que vous ne cherchiez vous-même à le revoir, je doute fort qu’il puisse un jour retrouver notre trace. Et quand bien même, ajouta-t-elle en écartant les mains, je ne crois pas que ce qui se trouve là-dedans soit suffisamment précieux pour qu’il se donne la peine de remuer ciel et terre pour le récupérer.

    — Vous avez sans doute raison… toutefois… !

    Toutefois, elle voyait bien qu’il hésitait. Avec un soupir, elle alla prendre place sur le siège conducteur. Le chat du désert, reposé et le ventre plein, était couché, son museau posé sur ses grosses pattes.

    — Vous savez, rien ne vous empêche de le garder. Seulement, je vous préviens qu’il n’est pas question que je m’en encombre : vous en serez responsable et vous le transporterez vous-même !

    Puis, pour s’assurer qu’il avait compris :

    — Nous sommes bien d’accord ?

    Il approuva d’un signe de tête.

    — Nous sommes bien d’accord.

    Cela entendu, il monta à l’arrière du véhicule et prit place dans le coin le plus proche de sa compagne. Cette dernière, qui tenait déjà les rênes, se contorsionna pour saisir son sac à main. À l’intérieur, elle trouva sa boussole – qu’elle posa sur ses cuisses, ainsi que son mouchoir – qu’elle porta à son nez pour se moucher.

    — Au fait, commença-t-elle, en roulant en boule son mouchoir dans sa main, comment avez-vous appris la magie ?

    La veille, au cours de leur dîner, Romuald lui avait expliqué de quelle façon il avait mis fin à l’invocation. Bien trop épuisée pour s’en étonner, elle s’était contentée de le féliciter. Mais à présent, la chose lui semblait plutôt incroyable.

    — Vous vous souvenez que je vous ai dit que les miens m’apportaient régulièrement de la lecture ? (Et comme elle approuvait, il poursuivit :) Ils ne se souciaient pas vraiment de savoir ce qu’ils emportaient avec eux. Je crois qu’ils prenaient un peu tout ce qui leur tombait sous la main, de fait que, dans le lot, je me suis retrouvé avec plusieurs grimoires. Et comme je n’avais rien de mieux à faire, je me suis mis à les étudier.

    Les sourcils de Dolaine se haussèrent.

    — Alors les vampires sont capables de pratiquer la magie ?

    — Pas tout à fait, la détrompa-t-il. En vérité, nous ne sommes pas compatibles avec cet art. Mais… enfin… vous savez, comme je suis un peu différent des miens, j’imagine que le sang de la goule m’a permis de développer quelques aptitudes dans ce domaine.

    — Oh…

    — D’ailleurs, je suis très loin d’être doué… je ne le suis même pas du tout. Il m’est impossible de lancer le moindre sort et pourtant je me suis donné du mal pour y parvenir.

    — Alors comment expliquez-vous que vous soyez parvenu à briser ce Cercle ?

    Il eut un air piteux.

    — J’ai bien peur qu’il n’y ait rien d’exceptionnel là-dedans. N’importe qui capable de lire un grimoire et possédant une compatibilité, même faible, avec la magie pourrait en faire autant.

    — Même moi ?

    — Même vous… à condition, bien sûr, que vous compreniez comment ces choses-là fonctionnent.

    Le regard qu’elle lui adressa le fit se crisper. Elle laissa échapper un « Mhh » songeur, avant de se détourner.

    — Quel dommage…, soupira-t-elle.

    Et, tout en faisant claquer ses rênes, elle songea avec une certaine déception : Ça lui aurait fait plaisir de recevoir la visite d’un mage, pour changer…

    Erwin Doe  ~ 2014

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  • Épisode 6 : Létis

    Partie 12

     

     

    20

    Après un court silence, pendant lequel la gêne de Romuald s’accrut, Dolaine laissa échapper un pouffement, qui ne tarda pas à se transformer en fou rire. Son hilarité était telle que des larmes se formèrent aux coins de ses yeux. Elle rejeta la tête en arrière, une main portée à son ventre, et crut ne jamais pouvoir retrouver son sérieux. Face à elle, le vampire la fixait sans comprendre, de cette expression à la fois perdue et paniquée qu’elle lui connaissait bien.

    — Aaah, Romuald, aaaah, parvint-elle à articuler, quoiqu’à bout de souffle. Vous savez, j’ai vraiment l’impression de vous entendre dire ça tout le temps.

    — Je…

    — Et si je ne vous connaissais pas, le coupa-t-elle, je pourrais penser que vous n’êtes pas très honnête.

    La honte s’empara du vampire, qui s’empressa de bafouiller :

    — Je… je suis désolé…

    Et il semblait si abattu, pareil à un petit chiot à qui l’on viendrait de donner un coup de pied, que Dolaine se laissa de nouveau gagner par l’hilarité.

    — Moloch, ah, Moloch, vous n’êtes décidément qu’un idiot !

    Entre deux éclats, elle lui fit de petits gestes de la main, afin de l’apaiser. Puis, une fois son sérieux à peu près revenu, elle questionna, le souffle encore court :

    — Vous vous demandez si vous devez vous sentir insulté, n’est-ce pas ?

    — Eh bien…

    — Ah, laissez tomber ! Dites-moi plutôt ce que vous avez encore oublié de me dire !

    Romuald se mordit la lèvre. La regardant par en bas, le dos voûte, il répondit :

    — Oh, ce n’est pas grand-chose… mais peut-être vous souvenez-vous que je suis venu vous trouver à Sétar en prétendant vouloir découvrir Ekinoxe ?

    L’un des sourcils de Dolaine se haussa.

    — Et ce n’était pas le cas ?

    — Si, bien sûr… je ne vous ai pas totalement menti en vous disant cela. C’est vrai que je désirais, et que je souhaite toujours, mieux connaître ce monde. Quand on a vécu en reclus depuis aussi longtemps que moi, c’est inévitable. J’avais besoin de cette liberté, de me confronter à d’autres cultures et de découvrir d’autres paysages… mais vous savez, ce n’était pas là ma seule motivation pour entreprendre ce voyage.

    Il se gratta le crâne.

    — Pour tout vous avouer, je cherchais également à mieux me comprendre.

    Et comme elle le dévisageait avec un froncement de sourcils, il baissa les yeux.

    — Vous voyez… je ne me suis jamais vraiment senti à ma place chez les miens. Ils ne me comprennent pas, autant que j’ai souvent eu du mal à les comprendre et, à cause de cela, j’étais souvent seul. Je n’ai jamais eu qui que ce soit à qui parler… de ma différence, notamment. Personne pour savoir ce que je ressens, ni pour m’aider à me construire.

    Il releva les yeux.

    — Je suis un vampire, mais pas complètement non plus. Je ne peux toutefois pas prétendre avoir un quelconque lien de parenté avec le genre humain, bien qu’une goule ait façonné mon esprit et plus encore. De fait, je n’ai jamais vraiment su où était ma place.

    — Et vous pensiez le découvrir en vous jetant sur les routes ? devina Dolaine, une note d’incrédulité dans la voix. Je vais sans doute vous décevoir, mais je suis passée par là avant vous et je ne peux pas dire que ça m’ait vraiment aidée.

    — Mais vous êtes parvenue à vous fixer quelque part…

    — Par défaut ! Seulement parce qu’à l’époque, j’étais lasse de chercher et que cette ville m’a semblé moins hostile que d’autres.

    Impression qui n’avait pas tardé à se détériorer, mais… à ce moment, elle était déjà propriétaire de sa maison. Alors oui, elle avait trouvé une sorte d’équilibre à Sétar, à force de temps, mais malgré les années on la percevait encore comme une étrangère… indésirable, qui plus est.

    — Malgré tout, reprit Romuald, je ne veux pas perdre espoir. Et à défaut, j’espère au moins comprendre quel est mon rôle ici-bas… j’imagine que cela doit vous sembler stupide, mais je crois que ça me permettrait de me sentir mieux.

    — Vous savez, il y a un paquet de gens qui vivent très bien sans jamais s’être vraiment intéressé à la question…

    — Sans doute. Mais ces gens ne sont certainement pas comme vous et moi. Regardez les miens. Combien exactement s’interrogent à ce sujet ? Aucun, j’imagine. Et pourquoi ? Déjà parce qu’ils n’en ont peut-être pas les facultés, mais quand bien même ! Tout simplement parce qu’ils correspondent à la norme de notre espèce et qu’aucune différence ou expérience suffisamment désagréable n’est venue remettre en question ce qu’ils étaient. Ils sont vampires, ils travaillent pour la communauté, servent notre reine, bref, leur existence, si elle peut être difficile, n’a jamais été jalonnée des mêmes incertitudes que les miennes.

    Dolaine n’osa pas lui apprendre qu’elle-même n’avait jamais vraiment eu à se questionner là-dessus. Savoir si une place existait pour elle quelque part en ce monde, oui, souvent, et même encore aujourd’hui, mais l’utilité de son existence… ? Elle n’était pas certaine qu’il y en ait une. Non, en cela, elle demeurait semblable à beaucoup d’autres et n’aspirait, au fond, qu’à un environnement stable où elle pourrait vivre le restant de ses jours sans souffrir de ses origines.

    — Et si vous le découvriez, ce but, commença-t-elle d’une voix traînante, est-ce que cela vous aiderait à accepter l’idée de ne pas trouver votre place en ce monde ?

    — S’il s’avérait que je n’ai effectivement ma place nulle part, eh bien… oui, sans doute. Car à défaut, j’aurai au moins quelque chose à accomplir. Ma vie ne sera pas vide de sens, comme elle l’a trop souvent été jusqu’à aujourd’hui.

    Franchement dépassée, Dolaine secoua la tête. Mais avant qu’elle ne puisse ajouter quoique ce soit, Romuald la questionna timidement :

    — Vous ai-je déjà parlé de Loupia ?

    C’était presque comme s’il avait honte d’aborder le sujet. Intriguée, Dolaine inclina la tête sur le côté.

    — Un ami à vous ?

    — Hum… non, pas exactement. Disons… peut-être un modèle, ou quelque chose du genre.

    Et, comme elle se contentait de le fixer, dans l’attente d’un développement, il s’empressa d’ajouter :

    — S’il n’y a aujourd’hui aucun vampire comme moi au sein d’Éternel, je vous ai dit que d’autres y avaient vécu par le passé. J’ignore néanmoins combien d’entre eux sont encore en vie. Peu, sans doute, peut-être aucun, en dehors de Loupia.

    Il se racla la gorge.

    — D’ailleurs, je ne connais son nom que parce qu’il a marqué la mémoire collective des miens. Je ne sais plus exactement comment je suis parvenu à obtenir des informations sur son compte, ou même à apprendre son existence, mais le fait est qu’il était unique en son genre. Seulement, il a quitté Éternel bien avant ma naissance. Lui aussi, semble-t-il, cherchait sa place en ce monde.

    À présent, il s’animait et un petit sourire gêné apparut sur ses lèvres.

    — C’est à cause de lui si je me suis intéressé à la magie. N’ayant personne d’autre à qui m’identifier, je l’admirais et espérais suivre ses traces. Car c’est un mage, aussi doué que puissant à ce qu’on raconte. Tout le contraire de moi…

    Et il ponctua la fin de sa phrase d’un petit rire.

    — Ce Loupia…, commença Dolaine, les sourcils froncés, en menant un doigt à sa tempe. Attendez voir ! Ce voleur de Mirar nous a parlé d’un vampire qui serait un peu comme vous…

    — Et il ne fait aucun doute qu’il parlait de lui. D’ailleurs, votre amie Nya semble elle aussi le connaître.

    Oui, Dolaine se souvenait avoir eu une discussion avec elle, à ce sujet. Elle avait prétendu connaître un vampire qui, comme Romuald, serait quelque peu différent des siens.

    Elle s’envoya une claque contre le front.

    — Mince alors ! Par les Dieux, ce monde est décidément trop petit !

    — Oh, vous savez, ça n’a rien de très surprenant non plus : Loupia est le seul mage connu de notre histoire. Mirar et votre amie Nya étant eux-mêmes des praticiens, même sans jamais l’avoir rencontré, ils auraient au moins entendu parler de lui.

    — Ah, mais bien sûr ! s’exclama la Poupée en claquant des doigts. Alors c’est pour cette raison que vous teniez absolument à passer par Altair ? Vous espérez le rencontrer ?

    L’espace d’un instant, il se troubla. Ce fut d’une petite voix qu’il avoua :

    — Oui, c’est ce que j’espère… en entreprenant ce voyage, mon but premier était de faire sa connaissance. J’avais la certitude que lui seul pourrait répondre aux questions que je me pose.

    Il secoua la tête.

    — Seulement, je crois que je m’illusionnais. Car si quelqu’un doit trouver des réponses, je crains que ce ne soit moi et moi seul.

    Un avis que Dolaine partageait. Sans doute ce Loupia pourrait-il l’aiguiller, mais jamais il ne pourrait lui apporter l’équilibre qu’il recherchait. Il s’agissait d’un combat qu’il devrait mener par lui-même.

    Elle soupira et, portant une main à ses cheveux, songea que si elle n’était pas fâchée des confidences de Romuald, il n’avait, en réalité, rien à se reprocher. Pourquoi aurait-il dû aborder un sujet aussi personnel avec quelqu’un qu’il ne connaissait que depuis quelques heures ? Qu’il s’en sente coupable, qu’il imagine avoir encore commis une maladresse, ne la surprenait toutefois pas. Il était si empoté… à tel point qu’il lui faudrait avoir une discussion sérieuse avec lui un jour. Qu’il comprenne que tout un chacun avait le droit de posséder son jardin secret.

    — Bien sûr, reprit Romuald, je comprendrais qu’après ce que nous venons de vivre à Létis, vous décidiez de ne pas poursuivre ce voyage avec moi.

    Elle le gratifia d’un regard incrédule.

    — Je vous demande pardon ?

    La nervosité le faisait à présent se tortiller.

    — Eh bien… vous m’avez accompagné jusqu’ici et, en quelque sorte, ce qu’il nous est arrivé est de ma faute. Vous avez vécu des choses désagréables au cours de notre voyage et je me sens coupable vis-à-vis de cela. Ce n’était pas prévu… rien n’était prévu et, malgré tout, vous êtes toujours à mes côtés. Vous m’avez aidé à de nombreuses reprises, aussi… je crois que l’on peut dire que vous avez largement rempli votre part du contrat. Et si vous décidez de vous arrêter ici, soyez assurée que je remplirai la mienne.

    Disant cela, il porta le regard à son sac, affaissé un peu plus loin en compagnie de celui de Dolaine. Cette dernière l’imita et un grognement lui échappa. Oh l’imbécile !

    — Décidément… vous ne changerez jamais, soupira-t-elle.

    Comme elle se redressait, des fourmillements vinrent lui agresser les jambes. Se rapprochant du vampire, elle posa les mains sur ses épaules et lui offrit un petit sourire en coin.

    — Je vous parle de votre bêtise ! Écoutez mon conseil, Romuald, si vous ne devez accomplir qu’une chose seule au cours de votre existence, alors faites en sorte que ce soit de vous en guérir.

    — Mais…

    — D’ailleurs, savez-vous ce que je trouve le plus agaçant chez vous ? poursuivit-elle en approchant son visage du sien, comme si elle ne le voyait pas assez bien. C’est que malgré cette tête affreuse qui est la vôtre, il y en vous cette naïveté. Elle ne vous donne pas l’air très intelligent, mais elle a la fâcheuse tendance de vous rendre mignon et ça, vous voyez…

    Des deux mains elle saisit les oreilles en pointe du vampire, afin de les écarter. Son sourire s’élargit, presque carnassier.

    — C’est ce qui me rend le plus folle. Je n’y peux rien, c’est plus fort que moi : tout ce qui est mignon me donne envie de le chahuter. Demandez donc à Raphaël ! Il aurait beaucoup de choses à vous apprendre sur le sujet.

    Comme la panique revenait crisper les traits du vampire, elle devina qu’il n’avait rien compris de son petit discours et, surtout, qu’il ignorait parfaitement comment réagir. Elle émit un petit rire et lui relâcha les oreilles, avant de lui tapoter l’épaule.

    — Allez, vous pensiez vraiment que j’accepterais de vous abandonner ? Empoté comme vous l’êtes, je me sentirais franchement coupable !



    21



    Près de deux semaines furent nécessaires pour faire disparaître les cadavres, débarrasser les rues d’une partie des débrits qui les encombraient, ainsi que pour se soucier des dégâts occasionnés au niveau du port et commencer à réfléchir au problème des deux vaisseaux qui y avaient coulés, victimes de l’invasion. Ce fut seulement après cette période chargée que l’on autorisa de nouveau la circulation par les voies maritimes.

    Dolaine et Romuald attendaient justement d’embarquer sur l’un des quelques bateaux qui mouillaient au niveau du quai. En plus de son sac et d’un parapluie, le vampire portait une grosse valise, dans laquelle Dolaine avait fourré une toute nouvelle garde-robe – d’ailleurs moins usée que celle perdue dans l’incendie. Gêné par ces pillages, Romuald était parvenu à la convaincre de laisser un peu d’argent chez les propriétaires, en remboursement. Ce qui avait provoqué un certain nombre de débats et de disputes entre eux, avant que la Poupée ne daigne l’écouter.

    Son petit nez retroussé, elle inspectait la foule de son regard bleu, notant ici et là quelques tensions, sinon réactions malheureuses à leur encontre, sans toutefois retrouver l’hostilité qui les avait accueillis à leur arrivée à Létis. Les survivants, trop heureux d’avoir échappé à la mort, n’ignoraient pas qu’ils devaient en partie leur bonne fortune à l’intervention d’Éternel. Oh, les vieilles habitudes reprendraient tôt ou tard du service, mais pour l’heure, on ne se montrait plus aussi inamicale envers Romuald. La peur était toujours présente, mais la haine beaucoup moins.

    Ce dernier bâilla sans se couvrir la bouche. Sa dentition monstrueuse se dévoila et Dolaine nota combien il avait l’air fatigué. Les paupières tombantes, lourdes d’un sommeil qui ne désirait que l’attirer dans ses bras, il ne se remettait qu’avec difficultés des derniers événements. Ses nuits, pourtant longues, et bien qu’il se soit nourri par deux fois au cours de leur séjour prolongé, ne parvenaient à chasser son épuisement… à croire que son organisme tout entier travaillait à lui donner une bonne leçon, des fois qu’il lui viendrait l’idée de recommencer ses petites prestations de magie.

    Leur prochaine étape serait l’île de Petit-Frère. Un voyage de trois ou quatre jours, et une première pour le vampire, qui n’avait encore jamais mis les pieds sur un bateau. En meilleure forme, la perspective de cette expérience l’aurait sans aucun doute excité. Mais pour l’heure, il n’aspirait qu’à prendre possession de leur cabine et de s’y enfermer pour les prochaines heures.

    Dolaine levait les yeux vers lui, quand un bruit de cavalcade se fit entendre derrière eux. Plusieurs équidés fendirent la foule et, sur leur dos, des soldats dont les regards vifs laissaient supposer qu’ils cherchaient quelque chose… ou quelqu’un. L’un d’eux arrêta son attention sur Romuald et une voix les interpella :

    — Gloire aux Dieux, je craignais que vous n’ayez déjà quitté Létis !

    Dolaine écarquilla les yeux. L’individu qui s’arrêtait à leur hauteur n’était autre que Mérik. Le visage de celui-ci portait encore les stigmates des combats, mais il paraissait en pleine forme.

    Elle fut soulagée de le savoir en vie. Ils ne s’étaient connus que quelques heures, mais les combats avaient provoqué tant de drames que revoir une figure familière lui réchauffait le cœur. Comme il descendait de sa monture pour venir dans leur direction, une vague d’inquiétude la submergea néanmoins et elle questionna :

    — Y a-t-il un problème ?

    Elle ne se souvenait que trop bien des conditions dans lesquelles le jeune homme les avait quittés. Intrigué lui aussi, Romuald n’en demeurait pas moins sur ses gardes.

    — Bien au contraire, les rassura Mérik. C’est en tant qu’émissaire du roi que je suis ici. (Puis il se tourna vers Romuald.) Il faut que vous sachiez que l’intervention des vôtres nous a beaucoup étonnés, autant qu’elle nous a été profitable. Au nom de mon royaume, je vous en remercie, vous comme Éternel. (Il exécuta un petit salut, qui ne manqua pas de surprendre son interlocuteur.) Sachez-le, Létis saura se montrer redevable.

    De plus en plus troublé, Romuald battit des paupières. Comme il ne réagissait pas, Dolaine lui envoya quelques coups de coude, afin de le pousser à se ressaisir. L’occasion était trop belle pour qu’on la laisse s’échapper : si Romuald voulait plaider la cause des siens, c’était le moment ou jamais !

    Le vampire ne saisit toutefois pas le message et ce fut avec un petit sourire qui oscillait entre l’incrédulité et la nervosité qu’il répondit :

    — Ce n’était rien, rien du tout. Les miens se sont simplement contentés de… Aïe !

    Comme elle le devinait sur le point de dire une bêtise, Dolaine lui avait méchamment écrasé le pied, attirant sur elle le regard courroucé de son compagnon. Elle lui répondit par un reniflement et un retroussement de nez.

    — Bien au contraire ! assura Mérik. Et vous savez, tout ceci m’a beaucoup donné à réfléchir. Sur ce que vous disiez… vous avez prétendu qu’Éternel n’était pas l’ennemie de Létis et, après ce que j’ai vu cette nuit-là, je suis tout à fait disposé à le croire. Toutefois ! Bien que votre aide nous ait été salutaire, et que vos intentions à notre égard se soient révélées moins hostiles que nous le pensions, je ne peux accepter, ni encore moins pardonner, les rapts de mes concitoyens.

    — Mais comme j’ai tenté de vous l’expliquer, nous avons besoin de sang humain pour survivre, répondit Romuald, chez qui la nervosité s’accroissait.

    Il était sur la défensive et s’attendait à voir la conversation dégénérer. Le hochement de tête entendu de Mérik le prit de court.

    — Sur ce sujet également, j’ai beaucoup réfléchi. Et je crois que je comprends un peu mieux votre situation…

    Dolaine et Romuald s’échangèrent un regard, afin de s’assurer que l’autre avait entendu la même chose que lui.

    Derrière Mérik, le reste des soldats gardait le silence. Trois individus toujours à cheval, qui ne les lâchaient pas des yeux. Point de mire de la foule, si leur expression n’était pas exactement hostile, on les sentait prudents.

    Mérik écarta les mains.

    — J’en ai discuté avec mon père. Je lui ai dit que j’avais rencontré un vampire sensé, suffisamment en tout cas pour que le dialogue soit possible avec lui. Et nous nous sommes demandé si vous ne pourriez pas nous être d’une quelconque utilité. Comprenez bien que les vôtres ne sont pas facilement approchables, pas plus que nous ne sommes certains de parvenir à nous faire comprendre d’eux. C’est pourquoi, je suis ici. Car j’aimerais que vous nous serviez d’intermédiaire.

    — Vous voudriez que je parle aux miens en votre nom ?!

    — Létis chercherait-elle à s’allier à Éternel ? s’enquit Dolaine.

    Le vampire lui adressa un regard rond, auquel elle ne répondit pas, peu surprise qu’il ne soit pas encore parvenu à cette conclusion.

    — Dans l’intérêt de tous, approuva Mérik. Je crois que la force d’Éternel pourra nous être utile à l’avenir. Quant à Létis, je ne pense pas me tromper en affirmant que sa survie est importante pour votre royaume. Sans nous, les vampires seraient obligés d’aller chercher leurs proies ailleurs… bien plus loin, et il me semble que c’est pour empêcher cela que vous nous êtes venus en aide. Est-ce que je me trompe ?

    — J’ai bien peur que non, avoua Romuald. Mais je doute qu’une alliance soit possible entre nos deux royaumes si les miens n’ont rien à y gagner.

    — Tout comme il est impensable pour Létis de s’allier à un royaume qui enlève ses enfants pour les assouvir en esclavage, rétorqua Mérik, avant de lever une main apaisante. Ne vous trompez pas : ce n’est pas par hostilité que je vous dis cela, je ne fais que souligner la chose. Car si nous souhaitons aboutir à un accord, je pense que c’est là le principal problème qu’il nous faudra affronter et régler.

    — C’est également mon sentiment. Et j’espérais que Létis viendrait nous apporter des solutions…

    Ce fut au tour de Mérik d’être surpris.

    — J’ai bien peur que nous n’ayons rien à vous proposer… pas dans l’immédiat, en tout cas. Et je ne vous cacherai pas que je m’attendais à ce que vous ayez déjà votre idée sur la question. N’êtes-vous pas l’un des principaux concernés ?

    — Tout ce que je peux vous dire, c’est que pour survivre, il nous faut beaucoup de goules. Nous pourrions commencer par améliorer l’existence de celles que nous possédons déjà si d’autres venaient se joindre à elles, mais…

    — Si vous me permettez d’être franc, le coupa Mérik, nous ne sommes pas décidés à vous livrer des citoyens. Ce serait criminel et ce peu importe les conditions de vie que vous leur offririez : nous n’obligerons personne à se sacrifier.

    — Ce n’est pas ce que je vous demande non plus. Je crois que le volontariat serait nécessaire, seulement, je ne pense pas que beaucoup des vôtres accepteraient de venir chez nous de leur plein gré.

    — Je ne le pense pas non plus, soupira Mérik. Et c’est un sujet sur lequel j’aimerais m’entretenir un peu plus longuement avec vous, quand vous reviendrez à Létis. Ensemble, je suis certain que nous finirons par trouver une solution à nos différends.

    Romuald secoua la tête. Pas parce qu’il refusait le débat, seulement parce qu’il n’arrivait pas à croire qu’il livrait cette conversation. Mérik se disait envoyé par le roi lui-même, c’était donc sa volonté qui s’exprimait par son fils.

    — Je crois que…

    — Si vous le permettez, je pense savoir comment régler votre problème, pépia une petite voix derrière Mérik.

    Romuald écarquilla les yeux, tandis que Dolaine laissait échapper un hoquet.

    — Louis ?! Par Moloch, vous êtes en vie !

    Car c’était bien lui qui se tenait là, un bâton de marche à la main, un sac en bandoulière et un large sourire sur son visage rond. Une cape lui tombait sur les épaules et, en dehors de quelques égratignures encore visibles sur son nez et à l’arcade droite, il semblait en pleine forme.

    — En doutiez-vous ? Je comprends mieux, dans ces conditions, pourquoi vous m’avez abandonné. Enfin, je ne vous en veux pas, vous ne l’avez pas fait exprès, n’est-ce pas ? Après cet incendie, j’étais moi-même persuadé que vous aviez péri, ce jusqu’à ce que je ne vous aperçoive quelques jours plus tôt, au cours d’une promenade. Je vous ai appelés, mais vous ne m’avez pas entendu. Vraiment, si vous saviez comme je suis content de vous revoir ! Il m’est arrivé des choses incroyables qu’il faut que je vous…

    — Attendez un instant ! le coupa Mérik, avec suffisamment d’autorité pour moucher le bavard. Qu’entendiez-vous exactement en prétendant pouvoir nous aider ?

    Il y avait, dans son ton un scepticisme qu’on lui pardonnait volontiers : Louis n’étant pas vampire, difficile de croire qu’il puisse vraiment posséder la solution de ce problème séculaire. Les yeux verts du Pantin se mirent à pétiller.

    — N’avez-vous donc jamais entendu parler de cette communauté vampirique qui, à Petit-Frère, vivrait en parfaite harmonie avec le genre humain ? (Puis, se tournant vers Romuald.) Je voulais vous en parler, mais nous avons été séparés avant. (Et comme son sourire s’élargissait :) Alors ça, on peut dire que vous avez sacrément de la chance que je vous aie remis la main dessus !

    Sans lui répondre, Mérik et Romuald s’échangèrent un regard plein d’espoir. Si cette histoire était vraie alors, bientôt, Éternel et Létis trouveraient peut-être une solution à leur désaccord.

    — Nous devons justement nous rendre à Petit-Frère, souffla Romuald, qui avait l’impression d’évoluer en plein rêve.

    — Alors, je vous laisse vous charger de cette communauté. Pensez-vous qu’elle acceptera de vous ouvrir ses portes ?

    — Je… j’imagine qu’il n’y a pas de raison de…

    Non, pas de raison du tout !

    La main de Mérik se tendit dans sa direction.

    — Je prierai pour que ce vous découvrirez là-bas nous aide à rapprocher nos deux peuples.

    Et, après une seconde d’hésitation, Romuald lui serra la main.

    Là-dessus, Mérik salua Dolaine, en fit de même pour Louis, avant de prendre congé du trio.

    — Eh bien, commença Dolaine, une fois que les cavaliers les eurent quittés. Et vous qui pensiez que Létis n’était pas prête à faire le second pas !

    Et comme Romuald restait trop abasourdi pour répondre, elle se tourna vers Louis.

    — Mais au fait, comment vous en êtes-vous sorti ?

    Les yeux de l’interrogé se remirent à pétiller et l’excitation provoquée par le souvenir de ses aventures lui fit venir le rouge aux joues.

    — Alors ça, c’est une histoire très amusante, vous allez voir ! Car juste après que nous nous soyons séparés, il s’avère que j’ai entendu du bruit près de ma fenêtre. Je venais juste de récupérer mes bagages et je pensais vous rejoindre mais, enfin, ce bruit était si singulier que je n’ai pas pu m’empêcher d’en être intrigué. J’ai été ouvrir ma fenêtre et c’est à ce moment que l’incendie a commencé à ravager l’immeuble. Les Dieux m’en soient témoins, j’ai bien cru ma dernière heure arrivée ! Il y avait, à l’extérieur, plusieurs Chauves-souris et le feu, au-dessus de moi, avait déjà attaqué le plafond. J’imagine que le son qui m’a attiré a été produit par l’une de ces créatures. C’était proprement effroyable ! Comme une sorte de hurlement. J’en ai eu les oreilles qui ont sifflé durant plusieurs minutes ! Enfin, bref, j’étais donc là, piégé, à me demander quelle mort serait la moins douloureuse quand… mais au fait, saviez-vous qu’une statue aurait pris vie afin d’aller combattre Feu ? Ce devait être un spectacle tout à fait fabuleux et je déplore de ne pas…

    — Nom d’un petit Pantin, Louis, comment vous en êtes-vous sorti ?!

    Sans s’agacer de cette interruption, Louis se tourna vers Romuald.

    — C’est à l’un des vôtres que je dois d’être encore en vie. Comme les flammes avaient gagné le couloir et que je commençais à étouffer, j’ai finalement décidé de sauter. Coup de chance, un vampire passait par-là ! Il se déplaçait si vite que je ne l’ai pas vu approcher et le malheureux m’a reçu sur le dos. (Il eut un petit rire.) Il a tangué, mais a tout de même poursuivi sa route, avec moi agrippé à lui. Autant vous dire qu’il ne m’a pas semblé très enchanté, quand il a compris que je comptais rester avec lui jusqu’à la fin des affrontements. Mais il s’exprimait dans un commun si laborieux qu’il m’a été difficile de comprendre ce qu’il disait. C’est d’ailleurs la première fois que quelqu’un me traite de poisson !

    Et comme Louis secouait doucement la tête, Dolaine leva les yeux vers Romuald. Mais avant qu’elle ne puisse grommeler le commentaire qui lui venait aux lèvres, Louis reprit :

    — Mais au fait ! (Plus guilleret que jamais, il se rapprocha en deux petits bonds.) Vous comptez vous rendre à Petit-Frère, n’est-ce pas ? (Son bâton claqua contre le sol.) Quelle chance ! Nous allons pouvoir faire le voyage ensemble !

    Un bruit de gorge affreux échappa à Dolaine, dont le visage perdit soudain toute couleur.

    — Vous ne voulez pas dire…

    — Et si ! J’ai moi aussi une place sur le prochain bateau en partance pour Petit-Frère, lui confirma Louis avec un sourire si large qu’il lui dévoilait toutes les dents. Oh, vous allez voir, ce sera délicieux ! Je nous vois déjà, sur le pont, vous et moi, et l’océan… à perte de vue. Le vent du large, le spectacle de cette camaraderie touchante entre marins, et surtout…

    Dolaine s’agrippa les cheveux et secoua la tête, comme si elle refusait d’y croire. Ses lèvres ne cessaient de former des « Non ! Non ! Non ! » silencieux. Puis sa voix s’éleva, brutale, et elle se jeta en avant pour saisir Louis par la cape et le secouer.

    — Par les Dieux, pourquoi faut-il que vous soyez en vie ?!

    Pensant qu’elle n’était pas sérieuse, Louis rit de bon cœur. Romuald, lui, s’éloigna de quelques pas pour porter son regard vers l’horizon. Que découvriraient-ils, une fois à Petit-Frère ? Se pouvait-il vraiment que la solution soit si proche de lui ? Qu’elle ait toujours été là, presque sous leurs yeux ?

    La foule des voyageurs commençait à s’activer. Le départ était proche. Déjà, les premiers embarquaient. Se rangeant dans la file, ses petits compagnons derrière lui – Dolaine pestant, Louis continuant de babiller comme si de rien n’était – le vampire sentit l’impatience monter en lui…

    Erwin Doe ~ 2015

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  •  Épisode 6 : Létis

    Partie 11

     

     

    19

    Sa question la prit de court. D’un geste vague de la main, elle répondit :

    — Eh bien… parce qu’elle déteste Létis ?

    C’était, en tout cas, ce qu’elle avait toujours entendu dire. Feu haïssait sa voisine pour des raisons que l’on pensait nées d’une hostilité envers le genre humain. Il y avait des peuples et des royaumes comme cela, qui ne pouvaient en supporter un autre sans raison objective, juste parce que leurs différences les irritaient.

    — Je pense qu’il y a un peu de ça, approuva le vampire. Néanmoins, les choses sont plus complexes qu’il n’y parait.

    Il se rallongea sur le flanc et soutint son visage d’une main.

    — Vous savez, cette partie du monde était bien différente autrefois. Avant que Létis ne soit créée, il n’y avait que nous ici : Éternel, Feu et Ténèbres. Un territoire où notre plus proche voisin – puissant, s’entend – était Porcelaine. C’est vous dire combien nous étions isolés.

    « Ce que je vais vous raconter est une histoire que vous n’avez sans doute jamais entendue. Elle n’est connue que des miens, ainsi que de Feu. Quant à Létis, je pense que plus personne aujourd’hui ne s’en souvient dans sa forme d’origine – les bâtisseurs de ce royaume n’ayant jamais eu de scrupule à réécrire l’histoire à leur avantage.

    Il se gratta le crâne, l’air embarrassé. Peu certain de savoir où débuter son récit, il se lança toutefois :

    — Comment vous dire… ? À cette époque, voyez-vous, Feu était au sommet de sa puissance. Nous étions en guerre perpétuelle contre lui, nous et Ténèbres. Je ne saurais vous dire depuis combien de temps cette situation durait. Pour un vampire, je suis encore jeune et l’histoire des miens est mince. Nous ne nous transmettons que quelques faits et la grande majorité de notre passé a été perdu depuis longtemps.

    « Mais je pense que Feu a toujours plus ou moins agi ainsi. Faire la guerre est dans sa nature, car pour son peuple, un souverain qui remporte des victoires est un souverain digne de respect. Quant à Éternel, elle se contentait de lui résister. Je sais que les miens ne se sont jamais vraiment battus contre Feu. En dehors d’une seule et unique occasion, celle dont je veux vous parler ici, nous nous contentions de repousser ses attaques.

    « Pour Ténèbres, c’était différent. Nos montagnes sont très particulières et il n’est pas simple d’y pénétrer, même pour des créatures capables d’évoluer par la voie des airs. Ténèbres ne bénéficiait pas de cette chance et s’engageait régulièrement dans des batailles épuisantes, afin de préserver son territoire. Et comme il lui arrivait souvent d’en perdre une partie, il se devait ensuite de la récupérer. En un sens, c’était une boucle sans fin…

    « Vous le savez sans doute déjà, mais à l’origine, Ténèbres était un territoire Troll. Oh, ces créatures n’avaient alors rien à voir avec celles que l’on connaît aujourd’hui, ces tribus nomades si minoritaires qu’elles ont souvent frôlé l’extinction.

    « Ce qu’est devenu leur territoire, elles le doivent aux guerres contre Feu : une terre abandonnée de ses enfants, et qui causerait la mort de tous ceux qui oseraient la fouler.

    « À l’époque dont je vous parle, alors que les Trolls vivaient encore ici, nous avions une alliance avec Ténèbres. Pas une alliance militaire, non, mais plutôt… économique ? En tout cas pour Ténèbres.

    « Il faut que vous sachiez qu’à l’origine, nos goules étaient des Trolls. Ce sont des créatures bien plus résistantes à nos drogues que le genre humain et qui savaient les apprécier sans tomber dans un état de dépendance. Il nous était donc facile de trouver des volontaires, d’autant plus qu’ils venaient chez nous pour faire fortune… certains ne restaient qu’une année ou deux, parfois plus, parfois moins, suffisamment longtemps en tout cas pour s’en retourner chez eux les poches pleines d’or.

    L’espace d’un instant, il fit silence. Son expression n’exprimait rien, plongé qu’il était dans le passé de son peuple. Nourri par une goule, ses connaissances sur l’histoire d’Éternel ne lui avaient pas été transmises par le sang de son porteur. Il avait dû les arracher petit à petit, harcelant pour cela des semblables peu disposés à s’attarder un sujet pour lequel ils n’éprouvaient aucun intérêt.

    — Je vous ai dit que nous avions besoin de sang humain pour survivre. Or, vous comprenez à présent que ce n’est pas entièrement vrai. À cette époque, nous ne connaissions que le sang de Troll et celui-ci nous convenait parfaitement. Je dirais même qu’il est bien plus nourrissant que le sang humain. Je n’en ai jamais goûté, mais c’est ce qu’on m’a raconté…

    Il eut un petit sourire et son regard se releva sur sa compagne silencieuse.

    — Vous savez, si les Clowns des cavernes sont connus pour leurs mines de diamants, Éternel est un territoire qui regorge d’or. Comme nous n’en avons jamais vraiment eu l’utilité, nous nous en servions pour récompenser nos goules. Et sans Feu, j’imagine que nous aurions pu continuer encore longtemps ainsi.

    Il se passa un doigt le long des lèvres, avant de poursuivre :

    — Vous ne devez pas le savoir non plus, car je crois que Feu a une culture aussi méconnue que la nôtre, mais la montée au pouvoir d’un nouveau souverain entraîne une recrudescence de violence chez ce peuple.

    « Ceci est dû à leurs traditions. De ce que j’en sais, les années qui suivent le couronnement d'un nouveau chef sont employées à prouver sa valeur. Il lui faut impérativement remporter des batailles. La première au moins, car c’est celle-ci qui doit apporter sur Feu la bénédiction des Dieux. Toutefois, si le souverain connaît la défaite dès le début de son règne, on l’interprétera comme un signe de grand malheur et le royaume aura tendance à se refermer sur lui-même et à se montrer moins belliqueux. J’imagine que c’est de cette façon que nous avons pu survivre si longtemps à ses côtés… parce que Feu a sans doute été trop souvent repoussé par Ténèbres ou par nous-mêmes.

    « Quoi qu’il en soit, c’est un nouveau couronnement qui devait signer la perte de Ténèbres. Les premières victoires n’ont pas suffi à étancher la soif de conquête de son adversaire, qui a continué à le harceler, jusqu’à menacer d’extinction le peuple Troll au grand complet. Nous-mêmes n’étions pas en très bonne posture, car les Chauves-Souris étaient à cette époque bien plus nombreuses qu’elles ne le sont aujourd’hui. Et une nuit, nous avons découvert que Ténèbres avait cessé de vivre. Ses survivants avaient fui aux quatre coins du monde, n’emportant avec eux que ce qu’ils pouvaient transporter sur leur dos. Cette défection a bien failli causer notre perte.

    « Vous êtes sans aucun doute en train de vous demander le rapport entre cette histoire et la Létis d’aujourd’hui. Ne vous inquiétez, pas je vais bientôt y venir.

    « Mais avant cela, il faut que vous compreniez la situation de l’époque, sans quoi vous aurez du mal à saisir la situation actuelle. Il faut aussi que vous sachiez que, pour une raison que nous ne nous expliquons pas, nos drogues finissent par rendre stériles nos goules. Très vite, trop vite, en ce qui concerne les humains.

    « Maintenant, si je vous rappelle qu’ils étaient nombreux de Ténèbres, à venir chez nous pour faire fortune, vous comprendrez pourquoi ils ont fini par succomber à Feu. Au fil du temps, une partie de leur population ne pouvait plus procréer, ce qui les a considérablement affaiblis.

    « C’est pourquoi nous nous sommes retrouvés dans une situation aussi fâcheuse. Au début, nous ne nous sommes pas inquiétés de la fuite des Trolls. Nous avions encore quelques goules à notre disposition, suffisamment en tout cas pour nous permettre de survivre quelque temps.

    « Malheureusement, les miens n’ont jamais été très doués pour penser sur le long terme. Le fait que leurs goules ne soient pas éternelles aurait déjà dû les alarmer. Celui que certaines finiraient tôt ou tard par prendre le chemin de l’exil, également. Pire encore, ils n’ont pas compris à temps que l’impossibilité des Trolls à se reproduire jouerait contre eux. Ajouter à cela que, maintenant que son principal adversaire n’existait plus, Feu n’avait plus qu’Éternel à harceler, et il s’en donnait à cœur joie.

    « Quand les choses sont finalement devenues critiques pour nous, nous avons dû envoyer certains des nôtres à la recherche des Trolls survivants. Sans doute l’une des premières fois que nous nous éloignions aussi loin de notre territoire. Mon peuple connaissait donc peu de choses sur le monde extérieur et la plupart ne revinrent jamais. Les quelques-uns qui devaient regagner nos montagnes rapportaient de mauvaises nouvelles, car aucun Troll n’avait accepté de les suivre.

    « Bien entendu, si les miens avaient faits ce qu’il fallait à temps, s’ils étaient venus en aide à Ténèbres, plutôt que de se cantonner à un rôle passif dans les guerres de ses voisins, ils n’auraient sans doute jamais connu la famine. Mais comme je vous l’ai expliqué, les miens ont beaucoup de mal à penser sur le long terme… encore davantage si ce long terme ne connaît pas de précédent.

    « Tout ça pour dire que nous avons finalement dû nous résigner à chercher un substitut aux Trolls. D’autres vampires ont été envoyés aux quatre coins du monde, avec l’ordre de ramener des spécimens de toutes les espèces qu’ils croiseraient. Là encore, beaucoup ne revinrent jamais, et avec Feu qui continuait ses agressions, Éternel était au plus mal.

    « Nous finîmes néanmoins par découvrir que le sang humain était presque aussi nourrissant que celui des Trolls. Mais pour ajouter à notre malheur, il n’existait alors aucun royaume humain à proximité du nôtre, ce qui nous obligeait à nous éloigner souvent d’Éternel. Feu ne tarda pas à le remarquer et nous nous mîmes à le croiser régulièrement sur notre route, avec les conséquences que vous imaginez, pour nous, comme pour les goules que nous ramenions.

    « Comme vous le savez, le sang d’une goule, quand il devient l’unique alimentation d’une larve, a certains effets étonnants sur notre esprit. Celui des Trolls en avait également, mais son impact était bien moins visible. Ainsi, les vampires issus de porteurs Trolls possédaient un esprit à peine plus vif que la moyenne, ce qui devait leur faciliter l’existence… j’imagine en tout cas qu’ils n’étaient pas victimes du même malaise que je provoque moi-même.

    « Tout ça pour dire que, la situation d’Éternel ne s’améliorant pas et les pertes se poursuivant, il y eut bientôt de nombreux vampires nourris par des porteurs humains. Ce qui rendit une partie de notre population plus apte à réfléchir à nos problèmes que ne l’était leurs semblables. C’est l’un d’entre eux qui aurait trouvé la solution, pourtant évidente : ce qu’il nous fallait, c’était qu’une population humaine vienne s’installer près de chez nous, afin que nous cohabitions de la même façon que nous l’avions fait avec Ténèbres.

    « Les terres alentours étant assez vastes pour accueillir un royaume ou deux, l’idée a fait son chemin. Une partie de ce territoire appartenait à mon peuple et celui-ci, qui n’en avait de toute façon pas l’utilité, décida qu’il en céderait volontiers un bout à quiconque désirerait s’y installer.

    « Et justement ! Il s’avéra que, depuis peu, des armées humaines sillonnaient la région, à la recherche de nouvelles terres à conquérir. Ils portaient les couleurs du royaume de Sistar, l’une des plus grandes puissances de l’époque, disparue aujourd’hui. Et Comme Feu faisait des ravages dans leurs rangs, les miens – craignant que cette hostilité ne décourage les nouveaux arrivants – se hâtèrent de rentrer en contact avec eux.

    — Laissez-moi deviner, le coupa Dolaine en pointant son bâtonnet mâchouillé dans sa direction. Ces gens, il s’agissait des futurs créateurs de Létis, n’est-ce pas ?

    Romuald approuva d’un signe de tête.

    — On ne peut rien vous cacher, répondit-il, comme elle affichait un petit sourire satisfait.

    Puis il précisa :

    — Mais à cette époque, on les connaissait encore sous le nom de Sistariens.

    « Nous leur avons donc envoyé une délégation, constituée de vampires nourris par des goules humaines – comprenez qu’à cette époque on les estimait davantage qu’aujourd’hui. Leur mission était de trouver un accord avec Sistar, qui satisferait les deux parties.

    « Nous étions décidés à quitter notre retraite pour nous battre à ses côtés. Nous sommes un peuple puissant et cette alliance les a tout de suite intéressés, d’autant plus que nous avions déjà de l’expérience contre l’ennemi commun. Il y eut sans doute de nombreuses discussions, mais je n’en sais pas davantage… tout ce dont je suis certain c’est que le sujet qui fut le plus longuement débattu concernait la contrepartie que nous attendions de ces hommes.

    « J’imagine sans mal que quand les miens ont avoué aux Sistariens la teneur de notre régime alimentaire, nous sommes passés du statut de possibles alliés, à celui de barbares, sinon de monstres. Mais quand fut abordée la question de l’or que recevraient les goules volontaires, l’avidité de ces gens prit le pas sur le dégoût que nous leur inspirions.

    « Avant de poursuivre, il faut que je vous explique une autre particularité de Feu. Le règne d’un souverain y dure exactement cent cinquante ans, au bout duquel, s’il est encore en vie, le vieux roi est abattu de la main de son successeur. Nous ne parlons pas là de pouvoir qui reviendrait de père en fils, mais à celui que le peuple aura jugé le plus apte à prendre la relève.

    « Il est bon aussi de savoir que dans leur culture, chaque année d’un règne est sacrée et ne peut revenir à un autre. Même si le souverain désigné tombe trop tôt, on ne cherchera pas à le remplacer. Le trône restera vide jusqu’à ce qu’il puisse de nouveau être occupé et le peuple, plongé dans la mélancolie, se retranchera dans son royaume. Car sans père pour le guider, il ne se risque pas à affronter le monde extérieur.

    « En sachant cela, vous comprenez que le meilleur moyen de mettre fin aux agressions de Feu est de faire tomber la tête de son souverain. C’est donc ce qui a été décidé entre nous et les Sistariens. Et dans cette bataille, Éternel devait avoir le rôle décisif : celui de pénétrer jusqu’au cœur du royaume ennemi.

    « Les Sistariens ont fait venir des renforts. Des mages, beaucoup de mages, et les affrontements ont éclatés. Comme notre accord était déjà validé, les Sistariens nous remirent quelques humains en échange d’or censé subvenir aux besoins de l’armée.

    « Les miens n’avaient jamais appris à se méfier. Ils ont naïvement cru leurs alliés aussi honnêtes qu’ils l’étaient eux-mêmes et n’ont pas hésité à leur fournir autant d’or qu’ils le souhaitaient. Beaucoup de vampires sont morts durant ces combats, parce que Sistar les envoyait en première ligne. Au final, les pertes ont été tragiques de chaque côté, mais davantage chez Éternel, qui était déjà bien affaiblie…

    « Quand la tête du souverain de Feu tomba enfin, son peuple retourna se terrer dans ses montagnes. Dans le même temps, les Sistariens s’installèrent sur des terres qui étaient autrefois les nôtres et commencèrent à bâtir Létis.

    « Durant les premières années, nous n’avons eu que peu de contacts avec eux. Éternel avait reçu suffisamment de goules durant les affrontements pour oublier de se soucier de l’avenir. Mais vous devinez ce qu’il s’est passé, n’est-ce pas ?

    « Quand les miens sont finalement revenus frapper aux portes de Létis, non seulement on refusa de traiter avec eux, mais en plus, plusieurs de nos émissaires furent blessés – grièvement pour certains. Et comme son appétit pour nos richesses ne connaissait pas de limite, on nous déclara la guerre, dans l’espoir de s’approprier nos mines.

    « C’est ce dernier coup du sort qui a manqué de provoquer notre extinction. Notre reine était si fragilisée qu’il était évident qu’elle ne pourrait plus donner naissance aux futures générations. Les miens décidèrent donc de mourir et d’attendre le meilleur moment pour renaître.

    Il eut un faible sourire, qui découvrit le bout de ses crocs.

    — Chez nous, nous appelons cela « Entrer en hibernation ». Quand notre survie est irrémédiablement menacée, notre seul espoir repose sur ce moyen. En gros, il consiste à sacrifier le peuple. Nous sommes assimilés par notre reine, afin de lui permettre de rassembler suffisamment de force pour déclencher la protection d’Éternel. Tout comme Ténèbres est lié aux Trolls, et qu’en leur absence il est impossible d’y pénétrer, Éternel possède un genre de pouvoir similaire. Pour commencer, une barrière protectrice vient entourer le royaume, suffisamment solide pour résister à toutes les sortes de magies connues. Ce n’est toutefois que la première étape, la seconde étant qu’une fois nous avoir tous assimilés, notre souveraine donne naissance à trois derniers œufs. Deux larves de vampires et une, plus précieuse, qui abrite la future reine, tandis que la précédente s’éteint avec son peuple.

    « Ces œufs restent en hibernation jusqu’à ce qu’Éternel décide de les appeler à la vie. Les larves des vampires se nourrissent de la nouvelle reine, qui elle-même a juste assez de force pour leur permettre d’atteindre l’âge adulte. Et une fois que ceux-ci ont terminé leur croissance, ils peuvent enfin s’occuper de leur souveraine, lui apporter de quoi se nourrir, surtout, afin de lui permettre de donner naissance à la première génération…

    « Comme la mémoire de notre peuple se transmet de l’ancienne reine à la nouvelle, en se nourrissant d’elle, les premières larves apprennent tout ce dont elles ont besoin de savoir pour mener à bien leur mission. Y compris les événements du passé suffisamment traumatisants pour qu’ils se mêlent aux connaissances de base nécessaires.

    « Quant à moi, j’appartiens à la génération la plus récente de cette nouvelle souveraine…

    Romuald laissa s’écouler quelques secondes de silence, pendant lesquelles Dolaine ne trouva rien à dire. Elle comprenait mieux pourquoi Éternel n’avait pas jugé utile d’entrer à nouveau en contact avec Létis. Bien entendu, rester bloqué sur le passé n’en demeurait pas moins stupide, car il fallait savoir donner leur chance aux nouvelles générations, mais… elle commençait à connaître suffisamment les vampires pour comprendre que leur nature ne leur permettait de résonner ainsi.

    — Depuis, reprit Romuald, nous avons connu la montée au pouvoir de deux autres souverains de Feu. Le premier a provoqué bien des ravages au sein de Létis, mais cette dernière a su lui tenir tête. Nous n’étions toutefois pas là pour le voir… notre renaissance n’est arrivée qu’au moment où, après plus de soixante ans de règne, le souverain en date ne succombe à une mauvaise blessure. Puis il y eut le second, et celui-là eut encore moins de chance. Une épidémie affaiblissait Feu à ce moment-là et le nouveau couronné y a succombé après quelques mois de règne. Depuis, Feu ne donnait même plus signe de vie et je crois qu’à Létis, on espérait que la maladie avait décimé sa population.

    « D’ailleurs, c’est une chance que Feu ait tant perdu de sa puissance au cours de ce drame, sans quoi il aurait été difficile de le repousser comme nous l’avons fait. Et cette défaite, alors qu’un nouveau souverain vient juste de monter au pouvoir, ne va pas arranger les choses pour son peuple. Seulement, je crois qu’il est loin d’avoir dit son dernier mot et que Létis entendra tôt ou tard reparler de lui.

    — Et Éternel devra lui venir en aide…

    — Oui. Tant que notre survie dépendra de Létis, alors ce sera inévitable.

    Elle devinait que ça ne le réjouissait qu’à moitié. Car les siens viendraient mourir sur les terres de Létis, sans que jamais la situation entre leurs deux peuples ne s’améliore, ni qu’une réelle alliance ne s’établisse entre eux.

    — N’empêche, dit-elle en croisant les bras, je vous trouve un peu trop pessimiste sur ce coup. Je comprends que les vôtres soient encore traumatisés par leurs déboires passés, mais… bon sang ! Vous m’avez habituée à un raisonnement moins étroit. Létis n’est pas folle : elle sait qu’elle aura besoin d’un allié si elle désire survivre contre les agressions de Feu.

    — Bien sûr, mais je ne la vois pas pour autant venir frapper à nos portes, pour trouver un accord qui nous satisferait toutes deux. Je suis le premier désolé de penser ainsi. Je n’ai aucune rancœur contre le genre humain, mais vous l’avez entendu comme moi : pour Létis, nous sommes un ennemi.

    — C’est vrai, mais Éternel leur a prouvé qu’elle ne les considérait pas comme tel.

    — Ce qui ne changera pas pour autant la perception qu’ils ont de nous. Il y a quelques jours encore, sans doute aurais-je pu y croire, mais… aujourd’hui, je ne suis plus sûr de rien.

    Et il en semblait terriblement abattu. Envolée la naïveté qui le caractérisait si souvent, son expression appartenait à un individu bien conscient des réalités du monde.

    — Le plus triste dans tout cela est sans doute que je peux comprendre leur attitude. Quand on y réfléchi cinq minutes, comment ne pas ressentir de l’horreur face à un peuple pour qui vous représentez l’alimentation première ? Comment ne pas se sentir révolté quand ceux-ci viennent enlever les vôtres ? J’essaye de me mettre à leur place… je me dis qu’ils ne savent pas comment nos goules sont traitées, qu’ils imaginent les pires horreurs sur notre comportement et sur les tortures que nous leur ferions subir. Vous l’avez bien vu avec Mérik, les détromper n’est pas simple. Parce que même ni nous prenons soin de nos goules, il est vrai que celles-ci sont arrachées contre leur gré à leur royaume, autant qu’il est vrai que leur espérance de vie, une fois à Éternel, se réduit dramatiquement.

    « Il faudrait que nous fassions davantage d’efforts de notre côté… je crois que nous pourrions changer les choses. Permettre à nos goules de vivre plus longtemps, sans doute autant que si elles étaient restées parmi les leurs, et de leur offrir aussi plus de liberté. J’ai déjà essayé d’en discuter avec les miens, mais mon mode de résonnement les dépasse. Je vous l’ai déjà dit, ils ne voient où est le mal dans ce qu’ils font. Je peux le comprendre. Car dans leur esprit, nous nous contentons de faire exactement la même chose que le genre humain, qui lui ne voit aucun problème à domestiquer et à tuer d’autres espèces pour s’en nourrir.

    « Mais contrairement à ces animaux, les humains peuvent se faire comprendre de nous. S’ils le voulaient vraiment, ils pourraient forcer mon peuple à changer leur façon de traiter nos goules. Comment, je l’ignore… je n’ai que quelques pistes et je crois surtout que c’est à eux de venir nous offrir des solutions. Mais même ça, ce serait encore intolérable à leurs yeux. Ils voudraient que nous cessions tout bonnement de nous alimenter de leur espèce, comme si c’était de notre faute. Comme si nous pouvions faire autrement ! Il faut bien que nous survivions, bon sang !

    L’agacement était perceptible dans sa voix. Dolaine, qui ne savait pas bien quoi dire, préféra se taire. Il se passa une main sur le visage.

    — Vous savez, je me demande vraiment ce qu’ils attendent de nous… est-ce qu’ils souhaitent que nous nous laissions mourir de faim ? Quand ils me regardent, avec cette hostilité que vous connaissez, je ne sais jamais exactement quelle attitude adopter. Je ne peux pas essayer de leur expliquer mon point de vue, car celui-ci serait sans aucun doute mal reçu. Mais quoi ? Voudraient-ils que j’ai honte de ce que je suis ? Que je me sente coupable ? Que je leur demande pardon ? Mais à quoi est-ce que ça nous avancerait ? En quoi me détester arrangerait-il notre différend ?

    Toujours sans un mot, Dolaine envoya voler son bâtonnet d’une pichenette et le suivit des yeux. Souvent, Romuald lui avait donné l’impression de vivre en dehors des réalités, mais il semblait qu’elle s’était trompée. S’il lui arrivait de manquer cruellement de sens commun, il restait bien plus réfléchi qu’il ne le laissait paraître au premier abord. Mais contrairement à elle, qui s’était si souvent posée les mêmes questions, il parvenait à afficher un détachement dont elle se sentait incapable. Peut-être parce que la culpabilité ne le rongeait pas… parce qu’il était bien plus en paix avec sa nature qu’elle-même.

    Frustrée, elle songea que, dans son malheur, il bénéficiait d’une chance que son propre peuple ne lui offrirait jamais… la possibilité de prétendre qu’elles n’avaient pas le choix… qu’elle n’avait pas eu le choix. Son crime, elle le savait, continuerait de la hanter jusqu’à la fin de sa vie.

    Romuald poussa un soupir et s’assit en tailleur, avant de se masser la nuque. Il semblait gêné et ce fut sans oser la regarder qu’il avoua :

    — D’ailleurs, tout cela me fait penser que… j’ai peur de ne pas vous avoir dit toute la vérité lors de notre première rencontre.

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Épisode 6 : Létis

    Partie 10

     

     

    18

    Quand Romuald ouvrit les yeux, plusieurs choses le frappèrent : en premier lieu, il ne reconnaissait pas la pièce où il se trouvait, étendu sur un matelas jeté à même le sol sous des combles. En second lieu, il ne gardait aucun souvenir d’être arrivé jusqu’ici. Sa mémoire s’arrêtait plus ou moins au moment où il permettait à la statue de prendre vie. De la suite, il ne gardait que de vagues visions, entrecoupées de nombreux trous noirs… d’ailleurs, par quel miracle était-il parvenu à quitter son perchoir ? Il ne pensait pas Dolaine capable d’un tel exploit, pas davantage qu’il n’imaginait les siens leur venir en aide. Il les revoyait… perchés tout autour d’eux. Se souvenait de sa souffrance… de son angoisse… et ensuite ?

    Son corps le faisait souffrir, ankylosé comme après un effort excessif. Il avait beaucoup transpiré et se sentait sale. Pire encore, il était affamé, et cette faim dévorante l’empêchait de réfléchir convenablement.

    Une porte grinça. Il tourna les yeux en direction du bruit et découvrit Dolaine, une sucette à la bouche, qui formait une boule grotesque au niveau de sa joue droite. Leurs regards se croisèrent et elle eut un haussement de sourcils, avant de retirer sa sucrerie de sa tanière.

    — Ah ! Vous êtes enfin réveillé !

    Il se redressa péniblement et questionna d’une voix enrouée :

    — Où… ?

    — Nous sommes ? compléta-t-elle pour lui. Alors, vous ne vous souvenez de rien ? Bah, ça ne me surprend qu’à moitié… vous étiez dans un fichu état, vous savez ? Je vous ai même cru au bout du rouleau !

    Tout en babillant, elle s’était approchée de sa couche de fortune. La pièce avait tout d’un grenier. Au plafond, des fils tendus, sur lesquels pendaient quelques vêtements secs depuis longtemps, suffisamment pour avoir eu le temps de prendre la poussière. Quelques meubles, ici et là, guère en meilleur état, auxquels s’ajoutaient des caisses fermées. Malgré ses allures de débarras, il semblait que quelqu’un ait bel et bien vécu ici, comme en témoignait notamment le matelas, mais aussi le petit service de toilette, disposé sur un tabouret. Une caisse faisait office de table de chevet près de sa tête et, dessus, une horloge qui s’était arrêtée faute d’avoir été remontée.

    Devant l’unique fenêtre de lieux, les volets étaient tirés. Ceux-ci laissaient toutefois filtrer les rayons du soleil, suffisamment en tout cas pour offrir un maigre éclairage la pièce.

    — Ce n’est pas le grand luxe, poursuivit Dolaine en jetant un regard autour d’elle et en faisant rouler son bâton de sucette entre ses doigts, mais je ne pouvais pas vous installer ailleurs. Cette maison est à moitié en ruine, vous savez ? Et des deux autres chambres, seule celle des enfants est encore habitable. Mais si vous voyiez la taille du lit, vous comprendriez pourquoi je me suis plutôt fatiguée à vous monter jusqu’ici. Pfoua, on ne peut pas dire que ça ait été une partie de plaisir ! Vous ne m’aidiez en rien et vous ne cessiez de vous prendre les pieds… une chance que vous ne soyez pas très lourd !

    Incrédule, il bafouilla :

    — Mais… vous… alors c’est vous qui nous avez mené jusqu’ici ?

    Ce à quoi elle répondit d’un hochement de tête.

    — Juste après que vous nous ayez fait descendre de votre fichue statue !

    — J’ai fait ça ?!

    La surprise s’imprima si visiblement sur son visage, que Dolaine en haussa les sourcils.

    — Eh bien… même ça, vous ne vous en souvenez plus ? Remarquez, c’est sans doute pas plus mal. Moi-même, si je pouvais oublier… (Son expression se renfrogna et elle secoua la tête.) Cette fois, j’ai vraiment cru que vous alliez nous tuer. Vous vous êtes laissé tomber dans le vide, alors que vous teniez à peine sur vos pieds, et je n’ai eu que le temps de vous sauter sur le dos, avant de comprendre mon erreur. Une chance, les Dieux ne semblent pas avoir pris comme une injure votre petit manège avec l’effigie d’un des leurs. Sans quoi, nous ne serions plus de ce monde à l’heure qu’il est !

    De nouveau, elle secoua la tête et, comme il ouvrait la bouche pour l’interroge plus avant, elle répondit à sa question encore informulée :

    — Le bras ! Votre statue en a perdu un pendant la bataille. Ce qu’il en restait était tendu devant elle et, quand vous avez sauté, votre vêtement s’est accroché à l’une des pointes de son moignon. Je crois que je n’ai jamais autant sollicité la clémence divine de toute mon existence ! Nous sommes bien restés dix minutes suspendus dans le vide, et moi qui n’osais rien faire, à peine respirer, de peur que votre robe ne se déchire. Oh bon sang, j’ai même failli lâcher prise et ce n’est que quand je commençais à perdre tout espoir que vous vous êtes décidé à nous sortir de là.

    « Vous avez jeté un regard en bas, puis en haut, et vous nous avez finalement hissés sur le bras. Là, je suis à peu près parvenue à me faire entendre de vous et à vous arracher la promesse de ne plus jouer aux suicidaires pour le reste de la descente. Vous avez presque tenu parole !

    Elle jeta un regard à sa sucette, où de la salive luisait encore un peu. Puis elle reporta son attention sur Romuald qui, le visage défait, l’écoutait en silence.

    — Après ça, je ne suis plus parvenue à obtenir quoique ce soit de vous ! Vous déliriez totalement et vous avez commencé à errer au milieu des cadavres, avec moi à vos trousses, qui tentait de vous faire revenir à la raison. Grâce aux Dieux, vous avez finalement trébuché sur un corps. Vous vous êtes écroulé la tête la première et vous avez de nouveau perdu connaissance.

    « Du coup, j’en ai profité pour vous agripper sous les aisselles et je vous ai remorqué derrière moi. Puis je suis entrée dans la première habitation qui tenait encore à peu près debout… vous ai secoué pour vous forcer à émerger et… bah, vous connaissez la suite !

    Malgré tout, le regard qu’il jeta autour de lui paraissait toujours un peu perdu. Devinant sans mal quelle serait sa prochaine question, elle l’informa :

    — Ça fait maintenant deux jours que vous dormez. On n’a pas revu le museau de Feu à Létis depuis et votre petit tour de magie se trouve toujours là où vous l’avez laissé.

    Un petit tour pas vraiment du goût de tout le monde, car si l’on avait loué l’intervention divine, on la maudissait maintenant que l’invasion avait été repoussée. La statue ne pourrait sans doute plus être déplacée, à moins que Létis n’accepte de se payer les services de quelques mages puissants. Et comme le royaume allait avoir besoin de la moindre Étoile que contenaient ses caisses pour se redresser, le Dieu Léos continuerait de défigurer un moment cette partie de la ville.

    Elle nota la crispation douloureuse qui marquait le visage du vampire. Sa peau blafarde avait pris une teinte grisâtre de mauvais augure et il soutenait à présent sa tête d’une main.

    — Attendez, dit-elle en remuant sa sucette dans sa direction, je reviens tout de suite !

    Là-dessus, elle quitta la pièce et Romuald put entendre ses pas s’éloigner dans l’escalier.

    Avec un soupir, il se recoucha. La lumière qui filtrait derrière les volets lui irritait les yeux et il dut porter une main à leur hauteur pour s’en protéger. Il continuait de se sentir comateux et les explications de Dolaine, qui lui tournaient à présent en tête, aggravaient la douleur qui lui vrillait déjà le crâne. Il gémit et, finalement, ferma les paupières. Le souvenir des siens lui revint en mémoire.

    Il n’aurait jamais parié sur l’intervention d’Éternel dans cet affrontement. Mais si l’attitude des siens devait encore dérouter le tout Létis, lui savait qu’il ne fallait pas y chercher la moindre compassion. Seul comptait leur propre intérêt, car de la survie de Létis dépendait en grande partie la leur. En un sens, leur action se résumait à celle d’un propriétaire soucieux de conserver la jouissance de son garde-manger.

    Il rouvrit les yeux de moitié. Il connaissait chacun des vampires qui s’étaient tenus autour d’eux, alors que lui et Dolaine se trouvaient encore là-haut, sur la statue. Celui aux cheveux blancs, surtout, car il faisait partie de ceux qui avaient milité le plus activement pour qu’il puisse quitter leurs montagnes. L’idée de son retour était visiblement loin d’enchanter ses pairs.

    Que lui avait-il dit, à ce moment-là ? De quoi l’avait-il entretenu ? L’autre s’était penché dans sa direction… il revoyait son visage trop lisse juste en face du sien. Ne lui avait-il pas demandé s’il comptait rentrer à Éternel ? Oui… il s’agissait sans aucun doute de cela. Il s’était même enquis de l’état de ses finances, prêt à lui remettre davantage d’argent, pour peu qu’il daigne s’éloigner encore un temps de leur royaume.

    Sa réponse avait soulagé leurs craintes. Une attitude pas forcément agréable, mais pas très surprenante non plus. L’affection, comme l’attachement, n’étant pas très développés chez les siens, il serait bien inutile d’en être vexé… même si, de toute évidence, les siens se portaient mieux sans lui.

    Ses paupières s’alourdissaient et il les referma, juste histoire de se reposer un peu. Il ne sut combien de temps s’écoula ensuite et fut tiré de son inconscience par le retour de Dolaine. De sa sucette, il ne restait plus qu’un bâtonnet déjà bien mâchouillé. Elle tenait entre ses mains un petit pot de confiture, à l’intérieur duquel tanguait un liquide rougeâtre.

    — J’espère que ce sera suffisant, grommela-t-elle. Les gens d’ici sont peut-être reconnaissants envers les vôtres pour leur aide, il n’empêche qu’ils ne sont pas très généreux. Je leur ai pourtant dit que vous n’étiez pas en grande forme, mais…

    Comprenant qu’elle avait dû arpenter les rues alentours, à la recherche de volontaire qui voudraient bien lui céder un peu de leur sang, Romuald se sentit profondément touché. Mais aussi un peu gêné.

    Comme elle lui tendait le récipient, il remarqua son accoutrement. Elle portait une robe à fleurs, d’une teinte café au lait, à la jupe bordée de dentelles. Tout à fait charmante, mais qu’il voyait pour la première fois. Leurs affaires ayant brûlé avec leur hôtel, il devinait que ni cette robe, pas plus que les chaussures, ni même le nœud qui égaillait ses boucles blondes, ne lui appartenaient. Il se fit la réflexion qu’elle avait dû passer le temps en visitant les maisons voisines – pour la plupart désertées de leurs occupants – afin de se refaire une garde-robe.

    Il se demanda quelle position prendre face à ces vols et songea avec tristesse qu’il y avait des chances pour que leurs propriétaires n’en aient plus jamais l’utilité. Létis avait subi de lourdes pertes, tant au niveau militaire que civil, et ceux qui laissaient derrière eux des possessions orphelines – pour toujours ou momentanément – auraient tôt fait d’être pillés par les survivants.

    Finalement, il ouvrit le récipient et le porta à ses lèvres.

    Les premières gouttes s’écrasaient tout juste sa langue qu’un frisson de plaisir le parcourut. Il laissa couler le liquide dans sa bouche, sentant sa fatigue comme la douleur s’atténuer sur son passage.

    Dolaine s’était assise à même le sol et continuait de mâchouiller son bâtonnet.

    — Vous savez… je crois que Létis va avoir du mal à se redresser.

    Romuald tourna les yeux dans sa direction, tout en agitant le pot afin d’en récupérer les dernières gouttes qui s’y trouvaient. Elle secoua doucement la tête et reprit :

    — Dehors, ce n’est pas beau à voir. C’est inimaginable, les dégâts que peut causer une armée en seulement quelques heures… tout le monde est encore sous le choc et c’est à peine si on fait attention à vous. Remarquez, pour une fois qu’on me fiche la paix, je ne vais pas m’en plaindre, mais…

    Elle poussa un soupir et ramena ses jambes contre elle.

    — Si vous voyiez ça ! On trouve encore des cadavres dans les rues, beaucoup de gens ont perdu leurs logements, la plupart des boutiques sont fermées, plus aucun train ne circule et l’accès au port est interdit. Dans certains quartiers, j’ai entendu dire que les incendies avaient presque tout ravagé. L’armée est débordée et ne sait plus où donner de la tête. Sans compter le tourisme qui risque de bouder le royaume quelque temps. Pourtant, les Dieux savent que celui-ci va avoir besoin de plus d’argent qu’il n’en possède s’il veut se remettre sur pied !

    Ajouté à cela la terreur qui hantait chaque rue, la panique qui se lisait sur les visages, mais aussi la douleur et l’incompréhension. Des rumeurs circulaient sur une possible future attaque et on levait trop souvent les yeux au ciel, dans l’espoir d’apercevoir l’ennemi avant qu’il ne frappe de nouveau. La paranoïa poussait certains à voir dans le moindre oiseau un émissaire de Feu, ce qui provoquait de beaux débordements ici et là, parfois dramatiques. Les portes de la cité, quant à elles, n’étaient rouvertes que depuis la veille et, déjà, ceux qui revenaient des villages alentours se demandaient s’ils ne feraient pas mieux de quitter le royaume pour des contrées plus accueillantes.

    — Si les vôtres n’étaient pas intervenus, Létis serait à présent sous la domination de Feu. On vous doit une fière chandelle ! Cela pourrait même améliorer vos relations… non ? Qu’en pensez-vous ?

    Durant les deux jours écoulés, elle avait eu le temps de réfléchir à tout un tas de choses, notamment aux propos tenus par Romuald, sur l’absence de communication entre Létis et Éternel. Après ce qu’il venait de se produire, peut-être en viendrait-on à corriger son jugement sur le peuple vampirique…

    Mais face à elle, Romuald secouait la tête.

    — Croyez-moi, ce sera sans conséquences. Les miens ne sont pas venus ici sans arrière-pensée. Et puis, de toute façon, Létis nous a déjà prouvé par le passé combien sa reconnaissance était une illusion…

    — Que voulez-vous dire ?

    La curiosité tintait dans le ton de la Poupée. Romuald mit quelques secondes à lui répondre.

    — Savez-vous pourquoi Feu a attaqué Létis ?

    Erwin Doe ~ 2015

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  •  Épisode 6 : Létis

    Partie 9

     

    16

    La pluie tombait drue, transformant le sol sous leurs pieds en une boue poisseuse qui ne cessait de les faire glisser. Le tonnerre, à l’horizon, grondait. De temps à autres, il parvenait presque à couvrir le son des appels, des cris, des armes à feu, le cliquetis des équipements et le choc des corps qui s’écroulent.

    Le mur d’enceinte Est n’était plus qu’un lointain souvenir. Les soldats chargés des canons, au niveau du chemin de ronde, avaient pour la plupart succombé à son effondrement.

    Le sang se mêlait à la pluie et la fange avait pris une teinte rougeâtre. Les cheveux poisseux, collés à son visage couvert de terre et de sang – le sien, comme celui de l’envahisseur –, Mérik évoluait au milieu des affrontements. Il avait reçu plusieurs blessures et, bien que celles-ci ne l’empêchaient pas de se mouvoir, leurs élancements le torturaient. Entre ses mains glacées, un fusil.

    L’arrivée vampirique avait pris de court Létis comme Feu. Dans un premier temps, son royaume avait vu dans cette apparition le signe qu’Éternel s’était rangée du côté de l’ennemi, provoquant un regain de panique dans leurs rangs. On avait ouvert le feu sur les nouveaux arrivants, ce jusqu’à ce qu’on ne remarque que ceux-ci, loin d’aider l’envahisseur, le provoquaient et l’attaquaient…

    Mérik ne s’expliquait toujours pas ce qui poussait Éternel à leur venir en aide. Tout ce qu’il savait, c’est que l’apparition de ses enfants avait redonné espoir aux troupes de Létis. Car sans cette intervention, tous voyaient se profiler une défaite qu’ils ne pouvaient que retarder, mais certainement pas empêcher.

    Les vampires étaient équipés de protections sommaires, ainsi que de frondes et d’étranges armes en forme d’angle-droit arrondi. Ils les faisaient voler en direction de l’adversaire, qu’elles tranchaient sur leur passage, avant de revenir à l’envoyeur. Leur utilisation causait des ravages dans les rangs ennemis.

    À cela, il fallait ajouter l’incroyable rapidité de ces créatures qui rendait leurs déplacements difficilement observables. Ils évoluaient avec tant de facilité, bondissant plus haut qu’aucun homme n’en serait jamais capable, qu’ils semblaient presque voler.

    Des soldats courraient autour de lui. Un cri, dans les cieux, celui d’une Chauve-Souris qui fonçait dans sa direction, ses pieds griffus en avant. Il leva vivement son arme, mais un autre, derrière lui, tira le premier. La créature fut touchée en plein ventre et perdit rapidement de l’altitude.

    Une main brutale s’abattit sur son épaule.

    — Viens par-là !

    Sans un mot, Mérik emboîta le pas de l’homme, dont il pouvait voir les longs cheveux voler en paquet, alourdis par la boue qui les souillait. Ses larges épaules étaient couvertes par des épaulettes, qui le distinguaient du reste des troupes. Une blessure inquiétante s’exhibait au niveau de son flanc, mais il ne se laissait pas ralentir par elle, pas plus qu’il ne s’en plaignait.

    Il s’agissait de son demi-frère, Claudius, second prince héritier du royaume et le seul au sein de la fratrie à l’apprécier vraiment – en dehors peut-être de deux de ses demi-sœurs qui lui témoignaient une affection polie. En quittant Dolaine et Romuald, ainsi que Louis, Mérik s’était mis en tête de le rejoindre, mais ignorant où le chercher, il avait vogué de foyer d’affrontements en foyer d’affrontements, jusqu’à lui tomber dessus.

    À cette heure, l’évacuation des civils devait toucher à sa fin. Il savait que plusieurs points de sortie avaient dû faire face à des attaques et, bien que la plupart des mages du royaume aient été envoyés en protection, de nombreux innocents avaient péris au cours de ces agressions. L’ennemi ne semblait pas désireux d’épargner qui que ce soit et il ne voulait imaginer le sort qui les attendait si, d’aventure, ils étaient contraints de capituler.

    Un vampire atterrit devant eux, avant de repartir aussi vite qu’il était apparu, donnant l’impression de n’avoir été qu’une illusion. Quelque part derrière lui, il entendit plusieurs armes cracher le feu.

    Une explosion effroyable. L’impression que le monde s’écroule, devient lumière. Lui et Claudius furent soufflés sur le côté et manquèrent d’être piétinés par les soldats qui venaient derrière eux.

    En rouvrant les yeux, le jeune homme constata qu’ils avaient roulé près d’une partie écroulée du mur d’enceinte. Il porta une main à son crâne et la ramena couverte de sang, que la nuit rendait noir. La visibilité était terriblement mauvaise, leurs sources de lumière se résumant surtout aux incendies et autres départs de flammes qui ravageaient la capitale.

    À quelques mètres, un épais nuage de fumée noire s’élevait du sol, que le vent commençait à charrier dans leur direction. Claudius se redressa et, d’une bourrade, lui enjoignit de faire de même. Sans prêter attention aux blessées ou aux morts occasionnés par l’attaque, ils s’engagèrent dans un espace entre deux éboulements, leurs armes serrées contre eux.

    Depuis un moment, la bataille tournait à la mêlée brouillonne. Il n’y avait plus ni chef, ni de soldats désireux de leur obéir. On se battait comme on le pouvait, avec l’énergie du désespoir, la volonté de libérer Létis et, sans doute, de faire partie de ceux qui reverraient le soleil se lever. Depuis l’arrivée des vampires, la même confusion régnait au sein des troupes de Feu. Quant à Éternel… il ne semblait pas exister de réelle hiérarchie dans ses rangs. Les vampires se contentaient de surgir là où on les attendait le moins, sans jamais donner l’impression de répondre à une autorité autre que la leur propre.

    Un peu plus loin, ils tombèrent justement sur l’un d’eux. À sa vue, Mérik et son frère firent halte, pour se poster à l’angle d’une habitation en ruine. Le jeune homme entendit Claudius recharger son arme et reporta son attention sur le vampire. Blessé, ce dernier se tortillait au milieu de la rue, sa bouche ouverte sur des crocs immenses, derrières lesquels des hurlements stridents, à la limite du supportable, s’échappaient.

    L’être était empalé au sol par deux lances, l’une au milieu de ses omoplates, l’autre fichée dans sa jambe droite. Il lui manquait un bras et un sang noir s’en échappait, formant une flaque sombre devant lui. Ses lèvres et son menton en étaient maculés. Il ouvrait les yeux si grands qu’ils lui dévoraient la moitié du visage.

    Des soldats affolés le dépassèrent, manquant presque de le piétiner. Leurs regards étaient rivés par-delà leurs épaules et Mérik eut juste le temps de tourner la tête dans cette direction que, de nouveau, le monde explosait. Quelque chose, à l’intérieur de ses oreilles, se rompit et un bruit effroyable, strident, l’assourdit.

    Il toussa, asphyxié par l’épaisse fumée produite par la déflagration. Il entendit Claudius faire de même, puis pousser un juron.

    Des larmes s’échappèrent de ses yeux irrités. Au milieu de la rue, là où se trouvait le vampire, il n’y avait plus qu’un cratère noir.

    Sa toux redoubla de violence et il crut étouffer. Il porta le poing à sa bouche, au moment où il avisait la Chauves-Souris qui, un peu plus haut, contemplait son œuvre. Un Shaman, reconnaissable à son accoutrement, mais aussi à sa longue barbe terminée par de nombreuses pierres.

    La créature semblait aussi épuisée que lui, sinon encore davantage, et serait bientôt incapable d’utiliser sa magie. Son museau, plissé, exprimait son inconfort.

    Malgré sa vision trouble et ses mains secouées de tremblements, il leva son arme. Il devait l’abattre. Les Shamans représentaient les effectifs les plus dangereux de Feu. Sans eux, ces affrontements n’auraient jamais pris un tour aussi dramatique.

    Seules les ailes de sa cible continuaient de bouger, tout le reste de son corps étant parfaitement immobile. Elle avait crispé une main à l’emplacement de son cœur et fermé les yeux de moitié.

    Il appuya sur la détente.

    Malheureusement, il la rata d’au moins dix bons centimètres. Il voulut recharger, mais la créature tournait déjà son regard sombre dans sa direction. Sans même lui laisser le temps de saisir une autre cartouche, elle ouvrit la gueule, immense, pour libérer son cri meurtrier.

    Ce fut comme si quelque chose explosait sous son crâne et les ténèbres s’abattirent. Quand il reprit connaissance, il était étendu à terre, dans une flaque d’eau boueuse. Il n’entendait plus rien, sinon cet affreux sifflement qui l’empêchait de percevoir les plaintes hystériques de son agresseur. Suite à sa dernière attaque, celui-ci se tordait de douleur en se griffant la gorge. Plusieurs coups de feu mirent fin à son agonie.

    Mérik sentait le goût du sang dans sa bouche. Ses gencives lui faisaient mal et il cracha une salive beaucoup trop sombre. Transi de froid, il se redressa sur un coude et chercha Claudius du regard.

    Dans sa poitrine, son cœur parut se figer.

    Claudius se dessinait un peu plus loin. Étendu sur le flanc, son frère lui tournait le dos.

    — Claudius… !

    Il tenta de se relever, mais ses jambes étaient incapables de le soutenir et il retomba dans la boue. Au désespoir, il se traîna jusqu’à son aîné et tendit une main dans sa direction.

    — Claudius !

    Ses appels, ses tentatives pour le tirer de son inconscience, ne reçurent aucune réponse. Le corps, finalement, bascula sur le côté et, dans le regard révulsé de Claudius, il n’y avait plus aucun signe de vie.

    Mérik se rejeta en arrière. Son cri se bloqua dans sa gorge et refusa d’en sortir. Tremblant, il était incapable de se détourner de cette vision d’horreur. De cette bouche béante, trop grande, beaucoup trop grande. Du sang avait coulé des oreilles de son frère, de son nez, comme de ses yeux et de ses lèvres. Ses mains étaient tordues, crispées sur son torse.

    Le jeune homme connaissait bien la mort. Il y avait été confronté par le passé et ne l’avait que trop côtoyée au cours des dernières heures ; mais aucune n’était parvenue à l’ébranler comme celle qu’il avait sous les yeux. Sa vie ne valait pas celle de Claudius. Il n’était qu’un enfant illégitime, dont l’existence ne serait ponctuée que de petites gloires sans réelles valeurs, une perte moindre pour Létis. Aussi pourquoi, par les Dieux, était-ce le cadavre de Claudius qu’il voyait étendu là ? Pourquoi avait-on cru utile de l’épargner lui ?

    Il suffoquait et ne percevait plus rien des affrontements alentours. Pour lui, le temps venait de s’arrêter…

    Dans un geste pathétique, refusant de croire en cette réalité grotesque, il tendit de nouveau sa main vers le corps… avant de l’arrêter à mi-parcours.

    Son regard avait accroché les ondulations qui se formaient dans la flaque d’eau dans laquelle son frère reposait. Les débris qui les encerclaient semblaient comme pris de vie. Ils tremblaient, bondissaient. Plusieurs hommes les dépassèrent, leurs bouches grandes ouvertes et toute leur attention dirigée en direction des cieux.

    Et alors que Mérik levait son regard, apparut la silhouette menaçante et terrible du Dieu Léos…



    17



    Dolaine s’accrochait à Romuald. La statue se déplaçait si lourdement qu’à chaque pas, elle tremblait et paraissait sur le point de se briser en morceaux. De fait, après avoir par deux fois manqué de voler par-dessus bord, la Poupée avait trouvé une prise solide du côté de la robe du vampire et refusait de la lâcher depuis.

    Ses dents s’entrechoquaient comme jamais. Autour d’eux s’élevait ce qu’il restait des remparts Est, comme de cette partie de la ville. Ils n’étaient d’ailleurs pas étrangers à un certain nombre de dégâts, la largeur des rues n’étant pas toujours suffisante pour leur permettre d’avancer sans heurt.

    L’apparition de la statue avait figé les combats. Sur les toits, elle pouvait distinguer des vampires qui les suivaient de leur regard si étrange. Dans les airs, des Chauves-Souris. Et plus bas, poussant des hurlements que le fracas de leurs pas camouflait en partie, les troupes de Létis fuyaient face à cette nouvelle menace.

    Le plan de Romuald était aussi simpliste qu’hasardeux. Selon lui, l’apparition des vampires avait déjà ébranlé la combativité des troupes de Feu. Il suffirait donc de pas grand-chose pour les pousser à prendre la poudre d’escampette. L’apparition d’alliés supplémentaires, par exemple, ou bien celle d’une divinité… et même si l’on devinait que la statue était guidée par des forces tout à fait terrestres, il y avait des chances pour que cette démonstration de puissance suffise à propager l’idée que Létis était encore loin d’avoir joué ses dernières cartes.

    Sans lâcher Romuald, Dolaine se pencha en direction du vide, afin de mieux évaluer la situation. Bien que la visibilité soit mauvaise, elle pouvait voir le sol se fendre à mesure qu’ils progressaient. Des soldats s’écartaient vivement devant leur passage, ou n’avaient d’autre choix que de passer entre leurs jambes, en priant pour que l’un des pieds ne les écrase pas. Dolaine craint qu’ils ne fassent des victimes parmi leurs rangs, ce qui serait absolument catastrophique. Heureusement, elle comprit qu’à sa manière gauche, la statue faisait son possible pour éviter les obstacles humains, aidée en cela par Romuald qui, les paupières entrouvertes, avait son attention rivée en direction des troupes du royaume.

    Il irradiait toujours de magie et, si les hommes de Létis ne pouvaient l’apercevoir, il en allait autrement des vampires et des Chauves-Souris.

    Il lui sembla que les événements n’évoluaient pas si mal pour les troupes alliées. Les morts étaient nombreux, mais Feu avait également perdu de nombreux effectifs et les survivants ne possédaient plus le même panache que quelques heures plus tôt. Les Chauves-Souris hésitaient d’ailleurs à les attaquer et l’on pouvait lire, sur leurs visages, l’incompréhension, sinon la peur.

    En levant les yeux vers la tête de la statue, Dolaine faillit faire un bond en arrière – ce qui aurait provoqué sa perte. Car là, sur le sommet du casque, se tenait un vampire aux longs cheveux blancs, ébouriffés par le vent qui soufflait avec plus de violence que jamais.

    Elle eut à peine le temps de l’apercevoir, le cou penché vers eux, comme s’il les observait, qu’il disparaissait. Au même instant, la statue trembla avec violence, grinça, craqua, et le visage de Romuald se congestionna.

    Dans un mouvement raide, d’une lenteur effarante, le géant de pierre avait levé le bras, afin de faire fondre son marteau en direction de l’envahisseur. La plupart des Chauves-Souris visées parvinrent à échapper à l’attaque, mais d’autres eurent moins de chance et furent réduites en morceaux.

    Alors, la guerre éclata de nouveau…

    Dans des vociférations stridentes, une partie des effectifs de Feu convergea dans leur direction. Les vampires les imitèrent dans la seconde et, plus bas, comprenant que l’apparition titanesque était de leur côté – et y voyant sans doute l’œuvre de leur divinité –, les hommes de Létis poussèrent des exclamations guerrières.

    Les armes à feu recommencèrent à rugir. Celles des vampires à voler à travers cieux. Il y eut des explosions et des flammes embrasèrent l’atmosphère.

    Une Chauve-Souris parvint à passer les attaques ennemies et se rapprocha dangereusement. Les doigts de Dolaine se crispèrent sur son arme. La créature braillait, habitée d’une colère noire et destructrice qui lui fit écarquiller les yeux.

    La menace arrivait, vite, beaucoup trop vite. Elle sentit ses jambes trembler et, dans un pur réflexe, leva son arme. Le mouvement lui parut si lent qu’elle réussit à trouver le temps de s’en exaspérer. Ses petits doigts appuyèrent sur la gâchette et, alors que la Chauve-Souris n’était plus qu’à un mètre, la secousse du tir la fit reculer jusqu’à l’extrême limite de l’épaule. Sa cible couina. Touchée au ventre, elle battit des ailes avec affolement, avant de s’écraser contre le visage de la statue. Ses griffes s’y cramponnèrent l’espace de quelques secondes, avant que ses forces ne la trahissent et qu’elle ne bascule en direction du vide.

    Consciente qu’il lui fallait à présent recharger, elle ouvrit la culasse et tenta d’extraire des cartouches de son sac. Seulement, ses mains tremblaient trop et, chaque fois qu’elle parvenait à en saisir une, celle-ci lui échappait, soit pour retourner d’où elle venait, soit pour atterrir à ses pieds. La panique gagna un cran sur sa raison. Ses nerfs, dans un malaise douloureux, lui notifièrent qu’ils s’apprêtaient à l’abandonner.

    Tout allait beaucoup trop vite, si bien qu’au moment où elle relevait les yeux, la vision de tous ces ennemis qui les encerclaient la paralysa. La statue vibra si violemment qu’elle n’eut que le temps de s’agripper à Romuald. Son arme, elle, lui sauta des mains et tomba de leur perchoir. Un craquement effroyable, sur la gauche. La statue venait de perdre un bras. Il s’écrasa avec fracas à terre, tandis qu’un cratère se formait au niveau de son torse. Une fumée épaisse, étouffante, s’éleva, rendant la visibilité déjà limitée parfaitement nulle. La Poupée toussa, toussa et toussa encore, la respiration soudain douloureuse.

    Une percée, dans le nuage noir. L’œuvre d’une Chauve-Souris qui fonçait sur eux. Ses ailes furent fauchées par une arme vampirique. Elle s’écrasa contre la statue et, partout, s’élevait un vacarme assourdissant.

    La fumée finit par se dissiper. Mais le soulagement fut de courte durée, car, à moins d’un mètre, Dolaine vit surgir une main griffue et un museau en sang, retroussé. La Chauve-Souris, dont les ailes n’étaient plus que des lambeaux, était parvenue à se rattraper à la statue pour grimper jusqu’à eux. Crachant de rage, elle voulut agripper la robe de Romuald. Une exclamation de panique échappa à la Poupée qui, du pied, tenta de repousser l’intruse en lui piétinant les doigts. Elle agissait dans une quasi-hystérie contre cette main qui ne cessait de revenir à la charge.

    Les couinements de Dolaine se transformèrent en un pur cri d’effroi quand la créature parvint à lui saisir le pied. Elle tenta de se dégager, mais l’autre tenait bon. Et Romuald, près d’elle, qui ne réagissait pas.

    Soudain, son agresseur se figea et ses yeux se révulsèrent. Touché par des balles perdues, il se détacha lentement de la statue. Dolaine sentit ses griffes relâcher sa chaussure, mais il était déjà trop tard pour qu’elle parvienne à retrouver l’équilibre. Elle trébucha, battit des bras, debout sur un seul pied, avant de tomber… et d’avoir le souffle coupé.

    Les yeux écarquillés, elle se vit les pieds pendants dans le vide, à la merci de la moindre attaque. La lanière du sac de Romuald l’avait sauvée, car alors qu’elle glissait, celle-ci s’était accrochée à un morceau d’armure, juste sous l’épaule. Ses petites mains s’y cramponnèrent avec force et elle ramena les jambes sous elle, ses chaussures collées l’une contre l’autre. Puis elle leva le nez en direction de l’obstacle qui lui avait évité une mort certaine.

    Distendue, la lanière ne supporterait pas son poids très longtemps. La perceptive de ce nouveau drame la poussa à réagir, malgré la peur qui la tétanisait et menaçait de faire exploser sa vessie.

    Tout en se sommant d’oublier le vide sous elle, elle se contorsionna et se balança, sans lâcher la sangle. Au bout d’un effort qui lui parut surhumain, elle parvint à se retourner face à la statue et, les mains toujours crispées au cheveu qui la séparait de la mort, commença à se hisser. Ses pieds glissèrent sur les appuis qu’elle pouvait rencontrer, mais elle ne perdit pas courage. L’ascension fut éprouvante et, arrivée à la dernière étape qui consistait à se hisser sur l’épaule, elle crut ne jamais trouver la force de la dépasser.

    Les affrontements se poursuivaient et les attaques redoublées d’Éternel et de Létis, associées à l’apparition de la statue, étaient parvenues à répandre une épidémie de terreur dans les rangs de Feu. Sentant que la victoire leur échappait, les survivants reculaient, certains prenant déjà la fuite. Dans un dernier crissement, la statue choisit ce moment pour s’arrêter tout à fait.

    Haletante et le corps secoué de spasmes, Dolaine était parvenue à retrouver la sécurité de l’épaule. Elle s’y tenait à quatre pattes, incapable de croire qu’elle avait survécu. En sueur, la pluie qui tombait toujours ne parvenait pas à la rafraîchir.

    Un gémissement la poussa à relever la tête. L’aura magique qui nimbait Romuald s’était éteinte. Cassé en deux et le visage ravagé par la souffrance, il chancelait. Elle le vit osciller en direction de ce qui restait du visage de la statue, rebondir contre, chanceler et puis… tomber.

    Sa bouche s’ouvrit sur un cri et elle tendit une main dans sa direction qui, même si elle l’avait atteint, n’aurait jamais eu la force de le remonter et l’aurait plutôt condamnée avec lui. Une autre surgit, pour saisir le col de Romuald. À l’autre bout, le vampire à cheveux blancs qu’elle avait vu sur le casque de la statue.

    Celui-ci ramena Romuald sur l’épaule, où il s’écroula. Les yeux de son sauveur se baissèrent sur lui, tout comme ceux des deux autres vampires qui se tenaient au niveau du crâne ravagé de la statue.

    Dolaine eut un battement de paupières. À chaque seconde, il lui semblait que les rangs des vampires grossissaient. Ils les encerclaient, dans un mutisme effrayant, leurs visages lisses, trop lisses, dénués de toutes émotions. Certains se tenaient sur la statue, les autres, la majorité, sur les toits. Et tous, sans exception, fixaient Romuald.

    Dans les cieux, Feu était en déroute. Les Chauves-Souris fuyaient Létis en abandonnant derrière elles leurs blessés. Les armées du royaume décidèrent de les poursuivre et l’on continuait de hurler dans leurs rangs, galvanisé par l’approche de la victoire. Seuls les vampires ne disaient rien.

    Le temps sembla se suspendre. Puis, brusquement, Romuald se redressa en position assise, un peu comme si une décharge électrique venait de se répandre dans son corps. Sa bouche s’ouvrit. Il se recroquevilla sur lui-même, avant de porter ses deux mains contre ses oreilles.

    — Arrêtez ! Arrêtez !

    La panique semblait l’habiter tout autant que la douleur. Le vampire aux cheveux blancs s’accroupit à sa hauteur et, d’un mouvement vif, lui saisit l’épaule, son visage plat à quelques centimètres du sien.

    Romuald écarquilla les yeux. Les traits de son congénère n’exprimaient toujours rien, alors que lui hésitait entre la peur et l’incompréhension. Puis, sans qu’aucun mot ne soit échangé entre eux, Dolaine le vit secouer la tête, comme l’aurait fait un petit enfant troublé. Son geste amena un sourire sur les lèvres de l’autre, qui lui dévoila les crocs.

    D’autres vampires s’accordèrent un sourire et la main du vampire aux cheveux blancs lâcha Romuald, pour venir lui tapoter la tête, comme on l’aurait fait pour un chien obéissant.

    Puis, il n’y eut soudain plus personne autour d’eux…

    Erwin Doe ~ 2015

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  •  Épisode 6 : Létis

     Partie 8

     

    14

    La douleur était terrible, si présente qu’il lui semblait n’être plus qu’une immense plaie à vif. Il se savait à l’agonie, sa joue écrasée contre le sol poisseux du sang de ses camarades, comme de celui de l’ennemi. Un peu avant que cette chose ne s’abatte sur lui, la pluie avait commencé à tomber et le glaçait jusqu’au plus profond de sa chair.

    Sa vision trouble, obscurcie, ne lui permettait pas de constater l’étendue du carnage. En cet instant, toutes ses pensées étaient dirigées vers la famille qu’il laissait derrière lui. Sa femme… leurs trois enfants et ses vieux parents, qui vivaient avec eux.

    Qu’allaient-ils advenir une fois qu’il ne serait plus là ? La pluie continuait de s’écraser sur lui, mais il n’y prêtait déjà plus attention. Il ne ressentait plus rien, sinon cette douleur et ce froid mordant.

    De sa gorge s’élevaient de faibles râles. Si seulement cette souffrance pouvait cesser…

    Un bruit étouffé se fit entendre près de lui.

    — Attendez, il y en a un autre juste là !

    Une petite voix aiguë, sans aucun doute féminine. Puis un écho de pas qui se rapproche.

    — Vous voyez, qu’est-ce que je vous disais ?

    Il battit faiblement des paupières, tentant de discerner celle qui s’exprimait. Mais un voile de ténèbres s’était abattu devant son regard.

    — Ah ! Il bouge encore !

    — Le malheureux… comment peut-on survivre dans cet état ? Monsieur ? Monsieur ? Est-ce que vous m’entendez ?

    À nouveau, il battit des paupières. La seconde voix était étrange. À la fois masculine, mais également pas du tout. Les gémissements, dans sa gorge, s’élevaient toujours, mais il se trouvait dans l’incapacité de répondre.

    — Il faut le mettre à l’abri ! Si un ennemi venait à le découvrir, il risquerait…

    — Pas de lui faire plus de mal, en tout cas, répondit la petite voix. Ce pauvre type est mourant, Romuald !

    Un silence accueillit ces dernières paroles. Seul le bruit du vent, de la pluie, et de ses plaintes étaient encore perceptibles. Petit à petit, la douleur se faisait moins vive, presque agréable. Son corps se détendait et sa conscience le quittait…

    — Les Dieux guident ses pas jusqu’à leur royaume, soupira la seconde voix.

    Dans un murmure lointain, si lointain… avant que ne s’abattent l’oubli et le silence.



    15



    Romuald était accroupi près du soldat. Éventré, un bras presque arraché à son corps à partir de l’épaule, l’homme ne bougeait plus. La main posée sur le crâne du malheureux, il avait fermé les yeux. Autour de lui, des cadavres, trop de cadavres… ceux de soldats, comme de Chauves-Souris. Aucun vampire, mais ceux-ci ne lui auraient été d’aucune utilité, au contraire de la dépouille d’un mage découverte quelques rues plus loin.

    Dolaine tenait un fusil, qu’elle s’activait à charger. L’arme avait été dérobée sur un mort qui, de toute façon, n’en aurait plus l’utilité. Dans son sac à main ouvert, des cartouches, subtilisées sur le même individu.

    Elle referma la culasse et leva les yeux en direction des deux statues, gigantesques, qui se dressaient sur le parvis du temple. Le frère, Léos, était un homme massif, dissimulé sous une armure et brandissant un marteau. Sa sœur, Xavière, tout aussi équipée que lui, tenait entre ses deux mains, levée au-dessus de sa tête, une épée. Malheureusement, leur présence n’avait été d’aucune utilité pour leurs fidèles, dont les corps jonchaient la place circulaire.

    Le vent, terrible, faisait s’envoler ses cheveux et ses vêtements. Il s’accompagnait d’une pluie glaçante et, dans les cieux, de gros nuages noirs laissaient présager le pire pour les heures à venir.

    Elle frissonna et tourna les yeux en direction de Romuald, dont les paupières étaient toujours closes. Le fait qu’il se soit alimenté un peu plus tôt aidait grandement leur entreprise, car le rendant moins sensible aux effluves du carnage. La tête rejetée en arrière, de petites étincelles remontaient le long de son bras, depuis le cadavre, chargées d’une magie précieuse et fragile.

    Un peu plus tôt, il lui avait expliqué qu’en dehors de rares espèces – notamment son peuple – tout être vivant abritait en lui de la magie. Souvent si mince qu’elle était inutile pour son porteur, mais parfois si puissante qu’elle le rendait fou. Par ailleurs, le fait de posséder un grand pouvoir ne signifiait pas forcément que l’on était apte à l’utiliser. La plupart vivaient leur vie sans jamais avoir conscience de cette puissance qui, de temps à autre, se manifestait sous la forme d’étrangetés ou de miracles, sinon de catastrophes.

    Avant qu’il ne lui apprenne, elle ignorait que celle-ci ne suivait pas son porteur dans la tombe. Au contraire, elle restait accrochée à ses os et au moindre atome qui l’avait composé. À Romuald, il suffisait d’un peu de concentration pour la récupérer et surmonter ainsi son inaptitude presque totale à la magie.

    Un don étrange, qu’il maîtrisait mal, faute de connaissances, mais aussi de conseils. Il ne l’avait d’ailleurs découvert que par hasard, à cette période où il étudiait vainement les grimoires qu’on lui rapportait et plus particulièrement un traité de nécromancie. Les cadavres d’animaux sur lesquels il s’entraînait n’avaient jamais voulu le récompenser du moindre soubresaut. Mais certains possédaient quelques étincelles de pouvoir et il les avait absorbées, d’abord sans vraiment s’en rendre compte.

    Dolaine reporta son attention sur les deux statues. À quelques rues de là, à proximité du mur d’enceinte Est, les combats se poursuivaient. Leurs échos se faisaient entendre jusqu’ici. La pluie ruisselait de ses cheveux et de ses vêtements.

    Un gémissement s’éleva et elle fit voler son regard en direction de Romuald. Courbé en deux, ce dernier agrippait ses avants-bras de ses mains, le corps secoué de tremblements.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il vous arrive ? s’affola-t-elle en courant dans sa direction.

    Ses spasmes se calmèrent peu à peu, mais il n’ouvrait toujours pas les yeux.

    Inquiète, elle se pencha vers lui et portait une main à son épaule, quand ses paupières se rouvrirent. Elle eut un mouvement de recul, avant de se reprendre et de pester :

    — Bon sang ! J’ai cru que vous alliez me sauter dessus !

    Et comme il ne répondait pas, se contentant de la fixer, fiévreux, elle se pencha de nouveau dans sa direction et passa plusieurs fois la main devant son regard.

    — Hé ! Romuald ? Hé !

    — Ha !

    Comme s’il allait vomir, il porta vivement une main à sa bouche.

    — Ha ! répéta-t-il. Je crois que mon corps n’en supportera pas davantage.

    Constatant qu’il ne paraissait effectivement pas être au mieux de sa forme, Dolaine se mordit la lèvre, incertaine et soucieuse.

    — Ai… aidez-moi à me relever, lui demanda-t-il, d’une voix un peu haletante.

    Elle l’aida à se remettre debout et le soutint du mieux qu’elle put. Mais elle était si petite, et lui si grand, qu’il lui était difficile de le stabiliser. Aussi ne cessait-il d’osciller, comme pris d’ivresse, ses doigts pointus étreignant avec un peu trop de force son épaule.

    — Elle veut sortir, l’entendit-elle gémir. Elle se débat… je la sens…

    Son autre main s’accrochait à son vêtement et il ployait en avant, ses cheveux mi-longs tombant devant son visage. Dolaine releva les yeux sur lui.

    — Vous voulez dire… la magie ?

    Il eut un hochement de tête.

    — Il faut faire vite !

    Et disant cela, il avait relevé les yeux en direction des statues.

    La fièvre consumait son corps, mais il ne trouvait aucun soulagement dans la pluie qui tombait. À petits pas, il se laissa guider jusqu’aux imposantes sculptures, évitant ou enjambant maladroitement les dépouilles qui entravaient leur chemin. Près de lui, Dolaine serait les dents pour ne pas hurler, tant la pression qu’il exerçait sur son épaule était douloureuse. L’un de ses bras était passé dans le dos du vampire, tandis que son autre main tenait son arme à feu.

    Elle sentit le vampire trembler violemment contre elle et ses doigts se crispèrent si fort sur son épaule qu’elle ne put retenir une exclamation. Le voyant partir en avant, elle tendit son autre bras dans sa direction, afin de lui éviter de s’écrouler.

    Quelques secondes s’écoulèrent, pendant lesquelles ni l’un ni l’autre ne dirent mot. Dolaine ne pouvait pas faire grand-chose de plus pour lui, d’autant qu’avec tous ces cadavres, il lui était impossible d’envisager de le traîner jusqu’aux statues.

    Enfin, Romuald se reprit. Prenant une longue inspiration, il passa une main tremblante devant son regard et dit :

    — C’est passé… allons-y…

    Le reste du chemin ne fut entrecoupé d’aucun autre accident et ils atteignirent rapidement la première statue. Romuald s’y adossa et leva le regard en direction des cieux.

    Dolaine en profita pour s’écarter et masser son épaule douloureuse. Les doigts du vampire avaient transpercé sa manche, mais elle s’en tirerait avec seulement quelques bleus. Après un reniflement, elle s’enquit :

    — Eh bien ? Laquelle choisissons-nous ?

    — Peu importe… celle-ci fera très bien l’affaire !

    Il s’écarta du Dieu Leos, mais continua toutefois de s’y appuyer d’une main, comme s’il n’avait plus confiance en son propre équilibre. Dolaine eut un petit hochement de tête et leva le nez en direction de la statue.

    — Vous prétendez vouloir l’animer, mais… comment comptez-vous vous y prendre ?

    — De là-haut, répondit-il, en levant de nouveau les yeux. Il faut que nous soyons sur elle, afin que je puisse rester en contact avec.

    — Vous plaisantez ! Est-ce que vous vous êtes regardé ? Vous n’avez même plus la force de vous déplacer seul et vous espérez nous faire grimper là-haut ?

    — Nous n’avons pas le choix…

    Dolaine grogna. Même seul, ce serait une entreprise périlleuse, alors avec elle sur son dos…

    — Vous savez… je pense que je vais finalement vous attendre ici. Le temple est vaste et je crois pouvoir m’y dissimuler sans trop de mal.

    Mais à son grand désarroi, elle le vit secouer la tête.

    — Non… il faut que nous y allions tous les deux. Une fois là-haut, je serai incapable de me défendre et…

    Dolaine sentit sa main se crisper sur son arme.

    — Et vous attendez que je le fasse à votre place ? Que je nous protège tous les deux ?!

    — Je sais que je vous laisse le plus mauvais rôle, mais…

    — Mais rien du tout !

    Elle s’était mise à taper du pied, provoquant des éclaboussures où le sang se mêlait à l’eau boueuse.

    — Vous saviez que ça se passerait ainsi, n’est-ce pas ? Vous saviez, et pourtant, vous avez d’abord songé à venir seul. À me laisser derrière vous, alors que vous… vous… rah ! Vous êtes décidément le dernier des imbéciles !

    Il y avait tant de colère dans sa voix qu’il se ratatina sur lui-même, à la manière d’un gamin pris en faute par sa mère.

    — Pardonnez-moi, dit-il, avant de détourner les yeux et d’ajouter : Vous avez raison, je n’aurais pas dû vous cacher les dangers de ce plan. Et s’il est vrai que j’ai besoin de votre aide, je comprendrai tout à fait que vous préfériez rester à l’abri.

    Exaspérée, elle s’envoya une claque contre le front.

    — Et incapable de comprendre ce qu’on lui reproche par-dessus le marché ! (Le voyant ouvrir la bouche pour bafouiller elle ne savait quelle ânerie, elle le coupa :) Oubliez ça ! Maintenant que je sais à quel point vous êtes inconscient, je ne peux plus vous laisser affronter seul cette épreuve. (Puis elle lança un regard soucieux en direction de l’épaule qu’ils devraient atteindre. Un sillon vint barrer son front.) Mais vraiment, je ne vous crois pas capable de nous mener là-haut !

    Mais s’il lui fallait rester en contact permanent avec l’objet de son sort, alors il était clair que ce serait le meilleur endroit pour ça.

    — Il le faudra bien, répondit-il en lui tendant une main molle, qui tremblait un peu. Venez. Vous allez vous agripper à mon dos : ainsi, je ne risque pas de vous lâcher.

    Mais vous, vous risquez bien de lâcher prise à mi-parcours, songea-t-elle en se faisant la réflexion qu’elle n’avait aucune envie de lui servir d’amortisseur.

    Comme il s’accroupissait, elle daigna le rejoindre et passa ses deux bras autour de son cou. Son sac, ainsi que celui du vampire, la gênaient, mais elle refusait de les abandonner derrière eux.

    Romuald grogna.

    — Passez également vos jambes autour de ma taille. Vous y êtes ? N’hésitez pas à vous cramponner de toutes vos forces. Je risque d’être un peu brutal et je ne voudrais pas que vous me lâchiez.

    L’idée la fit frissonner et elle resserra sa prise sur le corps maigrichon du vampire, certaine de n’avoir jamais connu de contact physique plus étroit et étouffant que celui-ci.

    — Prête ?

    Elle déglutit et, à contrecœur, bredouilla :

    — Pr… prête.

    L’instant d’après, un vif courant d’air ébouriffait ses cheveux et le monde autour d’elle se brouilla. Elle ouvrit la bouche, au moment même où une secousse violente venait stopper leur mouvement. Elle se cramponna à son compagnon avec plus de force que jamais.

    Quelques mètres plus bas, elle pouvait apercevoir le sol. La statue devait faire la taille d’un immeuble d’habitation de deux étages, ou peut-être un peu plus grande. Romuald s’était arrêté au niveau de la ceinture et en agrippait le rebord des deux mains, ses pieds plaqués un peu plus bas.

    Elle l’entendit gémir et, l’espace d’un instant, craignit qu’il ne reparte jamais… qu’il reste-là jusqu’à l’épuisement total de ses forces, avant de basculer dans le vide. Dans sa poitrine, son cœur s’emballa comme jamais et elle ferma les yeux, refusant d’assister à la suite.

    Une nouvelle bourrasque, suivie d’une secousse, la poussèrent à les rouvrir. Ils se trouvaient à présent tout près de l’épaule, accrochés à une pièce d’armure. Ses dents s’entrechoquaient, d’abord parce qu’à cette hauteur, le froid était plus terrible qu’ailleurs, mais surtout parce que la peur l’habitait complètement, rendant son corps aussi rigide que s’il avait été fait de pierre.

    — Ro… Romuald, bafouilla-t-elle, avant que le monde ne se dilue de nouveau.

    Quand le phénomène cessa, la tête lui tournait un peu et elle avait écrasé son visage contre les cheveux de Romuald, les yeux obstinément fermés. Le froid s’était encore accru et elle frissonnait. Elle sentit le vampire tanguer, ce qui la poussa à entrouvrir les paupières… pour les refermer aussitôt.

    Ils avaient atteint l’épaule de la statue et, autour d’eux, le vide.

    — Dolaine…

    L’interpellée n’émit même pas un grognement.

    — Dolaine !

    Cette fois, elle daigna produir un petit bruit interrogatif. Romuald tourna le visage sur le côté, afin de l’apercevoir.

    — Vous pouvez me lâcher, à présent.

    Elle se crispa et fut sur le point de lui répondre que rien ne pressait, qu’elle était parfaitement bien là où elle se trouvait, mais elle se contenta d’opiner du chef, les lèvres si pincées qu’elles n’étaient plus qu’une ligne.

    Afin de lui permettre de descendre, Romuald s’accroupit. Doucement, avec hésitation, elle desserra sa prise et se laissa glisser en direction de l’épaule. Là, elle fut prise d’un vertige terrible et dut se raccrocher vivement à Romuald qui, dans une exclamation à la fois de surprise et de panique, se remit à tanguer.

    — Par les Dieux ! Est-ce que vous voulez nous tuer ?!

    Lui aussi tremblait, sans doute bien plus qu’elle-même. Mais ce n’était pas uniquement lié à la peur, ni à l’effort produit pour les mener jusqu’ici. La magie prisonnière de son corps continuait de se débattre, avec tant de force qu’elle le vidait peu à peu de ses forces.

    — Je… essayons d’atteindre la tête, bredouilla-t-il. S’il vous plaît, aidez-moi…

    Nerveuse, elle opina du chef et se cramponna à lui des deux bras, le laissant s’appuyer de tout son poids sur elle. Puis, lentement, en s’efforçant de ne pas regarder en direction du vide, elle le soutint sur les quelques pas les séparant du col de l’armure, où il porta une main. Là, il haleta un peu, le front écrasé contre la pierre froide, les yeux fermés pour tenter de reprendre contenance.

    Finalement, il annonça :

    — Je… je vais commencer l’invocation. Veillez à ne pas me déranger… à aucun moment. Et même après… n’essayez pas de me sortir de ma transe !

    Elle déglutit et toujours accrochée à lui, se déplaça à petits pas prudents, pour venir s’adosser au col de l’armure. Ses doigts étaient si crispés sur la crosse de son arme à feu qu’ils lui faisaient un mal de chien. Avec précaution, elle entreprit de les desserrer et grimaça quand la douleur d’une crampe lui remonta le long du bras.

    — Par Moloch ! pesta-t-elle, en menant vivement son autre main à son poignet douloureux.

    Puis elle leva les yeux sur Romuald.

    — Combien de temps croyez-vous pouvoir maintenir ce sort ?

    — Quelques minutes… pas davantage. Je ne serai pas capable de garder très longtemps cette magie en moi, d’autant moins que ce sort va me demander beaucoup d’énergie.

    — Ne craignez-vous pas d’épuiser vos forces avant que nous n’ayons atteint les combats ?

    Elle se massait l’avant-bras, avec un froncement de sourcils soucieux.

    — Je l’ignore. Vous savez, c’est la première fois que j’essaye quelque chose comme ça, aussi…

    Puis, comme il refermait les yeux, il la pria :

    — Essayez de conserver le silence, au moins le temps que je parvienne à entrer en transe.

    Ses paupières frémirent quelque peu, tandis qu’il cherchait à se souvenir des informations nécessaires à l’exécution du sort. Il les sentait, quelque part en lui, encore bien vivantes malgré les années. Il n’aurait d’ailleurs su dire à quel moment, ni pourquoi, il lui avait un jour semblé nécessaire d’étudier ce sort, plutôt qu’un autre. Comme si, en son for intérieur, il savait qu’il pourrait lui être utile dans l’avenir.

    Après deux minutes de réflexion, les premiers mécanismes cliquetèrent dans son esprit. Il les maintint bloqué encore un peu et prit une longue inspiration. Puis il se concentra sur la magie qui bouillonnait dans ses veines, prêta une oreille à ses rugissements furieux, avant de la guider doucement, tout doucement, en direction de son bras, puis de sa main, toujours en contact avec l’objet à animer. Il préférait se limiter à ce point de sortie, de crainte d’être dépassé. Ses pieds, par exemple, auraient pu permettre à la magie de se répandre plus vite, mais il craignait de ne pas être capable de la dompter et de s’épuiser avant d’avoir rejoint la zone des combats.

    C’était sa principale source d’inquiétude. Car une fois qu’il aurait ouvert la brèche, une fois que la magie sentirait le parfum de la liberté, alors celle-ci tenterait de quitter son corps au plus vite, même si elle devait le faire exploser avec elle. Il allait lui falloir être prudent, surtout au début.

    Il pouvait sentir un picotement au niveau de son abdomen, qui se répandit jusqu’à ses doigts. Un fluide chaud, vivant. Il laissa repartir les rouages, lentement, aussi lentement que le lui permettait son état de fatigue et la douleur qui le secouait des pieds à la tête.

    Brusquement, la souffrance s’intensifia. Il la sentit exploser en lui, le blesser, lui labourer la chair et les entrailles, à la manière d’un fauve que sa captivité a rendu fou. Il fut pris d’un spasme et il crut que ses jambes allaient céder sous lui. Mais il tint bon et, après quelques secondes d’une lutte terrible, parvint à repousser l’impatiente, à la forcer à se contenir encore un peu. La chose faite, il laissa d’autres rouages tourner, sans se presser, devant chaque fois se mesurer au monstre qui l’habitait. Il parvint finalement à lui faire courber l’échine et put accélérer la cadence, jusqu’à reprendre peu à peu confiance en lui.

    La magie commençait à se répandre dans la statue. Elle crépitait, illuminant de petits éclairs tout l’espace autour de sa main. Dolaine le regardait faire en se mordant la lèvre, expectative, mais aussi inquiète.

    L’invocation n’en finissait pas et elle commençait à se demander si tout ceci fonctionnerait. En comparaison de Nya, dont elle avait souvent eu l’occasion d’observer l’art, Romuald paraissait incroyablement balbutiant, voir maladroit.

    Elle ouvrit et referma la main qui avait tenu son arme à feu. Le sang commençait peu à peu à y revenir, dans de petits picotements pas franchement agréables. Son regard balaya le paysage alentour, sur cette vision d’une Létis ravagée par la guerre. Même si elle triomphait face à l’envahisseur, combien de temps lui faudrait-il pour se remettre du traumatisme et panser ses plaies ? Bien des malheureux rendraient l’âme, d’ici au lever du soleil, et d’autres encore s’ils ne parvenaient à mettre fin cette nuit-même aux hostilités.

    Il fallait absolument que Romuald réussisse… aussi idiot et imparfait que soit son plan, il devait réussir !

    Et c’est au moment où elle pensait cela que la statue toute entière s’ébranla dans un vacarme infernal…

    Erwin Doe ~ 2015

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  •  Épisode 6 : Létis

    Partie 7

     

    12

    Les deux mains passées sous les aisselles de Romuald, Dolaine le traînait tant bien que mal derrière elle. À sa grande surprise, ce dernier s’était révélé bien moins lourd que sa taille ne le laissait supposer. Une chance, sans quoi elle aurait eu du mal à les tirer de là.

    Restait que déplacer un fardeau au moins deux fois plus grand qu’elle n’avait rien d’évident !

    Le vampire n’avait toujours pas repris connaissance. Pas un seul instant. Une source d’inquiétude d’autant plus dévorante, qu’elle ne parvenait à évaluer la gravité de ses blessures. Connaissant peu de choses sur l’organisme des siens, Dolaine ignorait si la plaie qui s’ouvrait au niveau de son ventre pouvait lui être fatale. Elle-même serait à l’agonie, mais elle soupçonnait les vampires d’être bien plus résistants qu’un habitant lambda de Porcelaine. En tout cas l’espérait-elle, car avec l’incendie, elle n’avait pas eu le temps de s’attarder davantage sur la question. Seule comptait la fuite. Vite et le plus loin possible ! Qu’importe ses souffrances, sa vision incertaine et ces maudits pavés qui ne cessaient de la faire trébucher.

    Elle pouvait encore apercevoir les lueurs du drame, à quelques rues de distance. Les flammes avaient embrasé le ciel et, jusqu’ici, son odeur âcre et étouffante se répandait. Le visage de la Poupée était noir de suie, ses mains également et ses vêtements maculés de boue et de sang.

    La gorge à vif, ses yeux rougis pulsaient et l’élançaient. Des larmes involontaires coulaient sur ses joues, où elles creusaient des sillons au milieu de la saleté. Les dents serrées et la respiration haletante, elle allait à reculons, se retournant souvent afin de s’assurer qu’aucune mauvaise surprise ne venait sur eux.

    Sous sa caboche blonde tournaient les mêmes questions et visions. Elle revoyait leur agression, revoyait ces vampires venus les sauver… mais était-ce vraiment pour eux qu’ils étaient intervenus ? Rien n’était moins sûr et, en vrai, elle songeait que même la présence de Romuald n’avait pas jouée dans leur décision. Elle avait croisé leurs regards, vu ces visages dénués de tous sentiments. Comment imaginer qu’ils puissent ressentir la moindre pitié ?

    Plus elle y pensait et moins elle comprenait leurs agissements. Pourquoi s’en être pris à l’envahisseur ? Et que faisaient-ils si loin d’Éternel ? Se trouvaient-ils déjà à Létis au moment de l’invasion ? C’était, à son sens, la réponse la plus plausible. Car les imaginer faire le chemin depuis leur royaume pour venir en aide à leurs voisins… non… impensable !

    Épuisée par l’effort qu’elle devait fournir pour remorquer Romuald, elle trébucha sur un pavé mal fixé. Ses réflexes l’ayant abandonnée depuis un moment, elle tomba en arrière et atterrit sur les fesses dans une petite plainte. Romuald avait à présent la tête posée sur ses jambes et ne donnait pas davantage signe de vie. Prise d’un mauvais pressentiment, elle se dégagea, puis se pencha dans sa direction. Elle entreprit de chercher son pouls, n’importe quel signe que son cœur battait encore. Mais les vampires en possédaient-ils seulement un ? Elle l’ignorait et, après avoir vainement appuyé son oreille contre son torse, elle l’approcha de sa bouche, non sans une certaine appréhension.

    Un soupçon de soulagement vint percer ses inquiétudes. Car bien que faible, elle percevait une respiration. Elle laissa échapper un soupir frémissant. Ses petites mains, crispées sur le vêtement du vampire, se détendirent et elle se redressa, en position assise.

    Vivant, il était vivant !

    Elle eut un reniflement et s’essuya le nez sur sa main. Son regard glissa sur la blessure de Romuald, que la lueur de lampadaires encore intacts lui permettait de distinguer. Elle se sentit soudain épuisée, plus épuisée qu’elle ne l’avait jamais été au cours de sa vie. Une fatigue lourde, qui faisait ployer ses épaules, courber son dos et rendait ses yeux plus douloureux encore. Ceux-ci s’attardèrent longtemps sur la plaie sombre, à peine visible à cause du sang et des lambeaux de vêtements. Elle ne saignait plus, mais Dolaine n’aurait su dire si c’était bon signe.

    Un petit frisson fit trembler ses lèvres et elle battit des paupières, cherchant à calmer la souffrance aiguë qui transperçait ses globes oculaires.

    Elle ne parvenait à croire en la tournure des événements. Ils n’étaient là qu’en touristes, de passage pour quelques jours seulement et ils se retrouvaient en plein cœur d’une guerre. Romuald blessé, elle n’avait plus nulle part où fuir, aucun lieu où elle les saurait tous deux en sécurité. À tout instant, l’ennemi pouvait surgir à l’horizon et les repérer. Et si la chose devait se produire, alors elle n’aurait sans doute que la force de se sauver… et encore !

    Sur son épaule droite, elle pouvait sentir peser le sac du vampire et, sur l’autre, son sac à main.

    Ils n’avaient rien pu sauver d’autre… toutes ses affaires, et une partie de celles de Romuald, étaient parties en fumée. Ses robes, ses sous-vêtements… le reste. La lettre qu’elle avait commencée à rédiger dans le train, et qu’elle comptait envoyer à Raphaël avant leur départ de Létis ; mais aussi ses pistolets et toutes ces petites choses dont elle s’était encombrée… tout, absolument tout avait disparu !

    Mais était-ce vraiment le plus important ? Après tout, ils auraient pu mourir eux aussi, succomber à l’incendie – comme Louis…

    Le souvenir du Pantin l’ébranla. Ils ne s’étaient connus que quelques heures et elle était à peu près certaine de le détester. C’était un enquiquineur, une plaie, une maladie vicieuse contre laquelle il n’existait aucun remède. Il l’avait rendue folle et elle avait sérieusement songé au plaisir que ce serait de l’étrangler. Mais il s’agissait d’un pur fantasme, rien de plus ! Et à l’idée qu’il puisse être vraiment mort, c’était sans doute stupide, mais elle ressentait comme une douleur au niveau de la poitrine.

    Elle renifla, chercha à repousser les scènes d’horreur qui illustraient son souvenir des dernières heures. Elle voulait se débarrasser de l'image de tous ces morts, de ces soldats que la guerre avait déjà affreusement mutilés, qui mugissaient et agonisaient sous ses yeux. Mais elle en était incapable. Et ce cauchemar lui tournait dans la tête, à une vitesse folle, la submergeait, l’étouffait…

    Elle se sentait seule, elle se sentait terrifiée, faible et inutile. Et avant qu’elle ne puisse les retenir, les premières larmes roulèrent sur ses joues. Un hoquet lui échappa, puis un second, et elle éclata en sanglots qui ne firent qu’irriter un peu plus sa gorge.

    — Que vous arrive-t-il… ?

    Elle sursauta et ses pleurs cessèrent aussitôt. Les yeux écarquillés, elle fixa Romuald, d’abord avec terreur, puis avec soulagement, avant que le tout ne laisse place à la colère.

    — Alors vous… vous ! Vous ! C’est seulement maintenant que vous vous réveillez ?!

    Sa voix rauque déraillait, si bien qu’il lui était pénible de s’exprimer. Romuald referma les paupières une ou deux secondes, avant de les rouvrir.

    Ses doigts crochus et dénués d’ongles se portèrent à l’emplacement de sa blessure. Il grimaça, mais sans qu’aucun gémissement ne lui échappe. Dolaine renifla, s’essuya les yeux et le nez sur sa manche, avant de diriger sur lui un regard de reproche.

    — Je vous ai cru mourant, dit-elle. Non, j’ai même cru que vous étiez mort !

    — Oh, il m’en faudrait bien plus pour succomber, répondit-il d’une voix faible.

    Elle se pencha dans sa direction.

    — Vous êtes sûr ? Ce n’est pas très beau à voir, vous savez ? Et si nous ne nous trouvons pas très vite un moyen de vous soigner, j’ai peur que…

    — Inutile, la coupa-t-il en levant une main. Il faut juste laisser le temps aux plaies de se refermer.

    Ainsi qu’aux os brisés de se ressouder. Dans son état, il n’était même pas certain de pouvoir se mettre debout. Il entendit Dolaine renifler plus fort et leva les yeux dans sa direction.

    — Que s’est-il passé ?

    Se savoir en vie, et Dolaine avec lui, le surprenait bien plus qu’il ne le laissait paraître. Feu n’était pas connu pour faire preuve de pitié envers ses proies. Et il ne croyait pas la Poupée capable de triompher d’un ennemi de cette trempe. Il ne voyait que l’intervention d’un tiers pour expliquer…

    — Où est Louis ?

    Dolaine, qui avait ouvert la bouche pour répondre à sa première question, la referma aussitôt. Son expression s’assombrit et elle secoua la tête en essayant de refouler les larmes qui revenaient border ses yeux.

    Comprenant le message, Romuald sentit un pincement au niveau de son ventre déjà malmené. Il ferma les paupières et le silence s’installa entre eux.

    Quand il reprit la parole, c’était pour insister :

    — Que s’est-il passé ?

    — Nous avons été sauvés – enfin, en quelque sorte – par deux vampires.

    Romuald eut un froncement de sourcils.

    — Deux vampires ?

    — Ils ont surgi de nulle part et ont tué nos agresseurs. Puis ils ont disparu… et j’ai dû me résigner à vous traîner derrière moi. (Puis, sa voix prenant une intonation agacée :) On ne peut pas dire que vous soyez léger !

    Un mensonge, bien sûr, mais il fallait bien qu’elle ait quelque chose à lui reprocher.

    Romuald ne répondit pas. Il semblait absent, comme absorbé par quelques réflexions intérieures. À ce point immobile qu’il donnait l’impression d’être mort. L’angoisse saisit Dolaine de nouveau et elle appela :

    — Romuald ?

    Le vampire battit des paupières.

    — Oui… je les entends.

    — Pardon ?

    — Les miens, répondit-il en tournant la tête dans sa direction. Je les entends. Ils sont venus. Je ne sais pas à combien s’élèvent leurs effectifs, mais ils sont nombreux.

    — Vous voulez dire… qu’ils sont là pour combattre Feu ?

    Éberluée, elle loucha sur lui. Romuald approuva d’un signe de tête.

    — Oui… en tout cas, c’est ce qu’il semblerait.

    Puis, les traits crispés, il tenta de se relever. Mais il était encore trop faible, et la douleur si vive, qu’il ne parvint qu’à se soulever de quelques centimètres, avant de retomber au sol. Le visage en sueur, il haleta :

    — Rien à faire… je ne peux pas… !

    Suite à quoi il se mordit la lèvre et reporta son attention sur Dolaine.

    — Je suis désolé, mais j’aimerais que vous fassiez quelque chose pour moi.



    13



    Une main portée à sa bouche, Dolaine se tenait accroupie à l’angle d’un mur d’habitation, presque recroquevillée. Elle avait abandonné Romuald un peu plus loin dans la rue, après l’avoir traîné jusque-là. Car s’il n’était pas en danger de mort, sa blessure n’était pas non plus bénigne et il lui faudrait du temps pour s’en remettre. Mais du temps, voilà justement ce dont ils manquaient !

    Ce pourquoi il lui avait demandé de l’aider à se nourrir. Ou au moins, de le conduire jusqu’à des cadavres. La chose faite, elle s’était éloignée au plus vite dans le souci de ne pas assister à la scène. Elle savait sa réaction grotesque. L’heure n’était plus aux chichis, mais… impossible d’en supporter davantage. Elle possédait suffisamment de matière pour ses cauchemars des semaines, sinon des mois à venir, pour avoir envie d’en rajouter une couche.

    Elle leva les yeux en direction du ciel, qu’un épais nuage de fumée noire recouvrait au point d’en éclipser les étoiles. Elle espérait revoir le soleil se lever. Elle y était même déterminée et, une fois Romuald de nouveau sur pieds, bien décidée à prendre la fuite. À laisser derrière eux toute cette désolation, ces morts, l’odeur de carnage qui envahissait chaque recoin. Une puanteur qui vous collait à la peau, poisseuse et répugnante. Celle de la guerre. Sans doute familière aux soldats, mais certainement pas aux gens du commun comme elle.

    Elle perçut un froissement. Avec un petit sursaut, elle se jeta sur ses pieds et se retourna. Bien sûr, il ne s’agissait que de Romuald, mais son allure, qui se découpait dans les ténèbres, l’effraya. Le menton maculé de rouge, il l’essuya du revers de sa manche, sans parvenir à faire disparaître toutes traces de son repas.

    — Vous… vous allez mieux ? s’enquit-elle.

    Au moins pouvait-il se déplacer seul. Un progrès non négligeable.

    — D’ici peu, la plupart de mes blessures seront de l’ordre du passé.

    — Tant mieux, soupira-t-elle. Dans ce cas, nous ferions mieux de…

    — J’ai pris ma décision, la coupa-t-il. Si les miens se battent pour Létis, alors je ne peux pas fuir.

    Elle crut qu’elle allait s’étrangler. Est-ce qu’il se moquait d’elle ?!

    — Qu’est-ce que vous me chantez, encore ?

    — Je suis désolé, je sais que ce n’était pas ce que nous avions prévu, mais…

    — Mais rien du tout ! Qu’est-ce que vous vous imaginez ? Que votre présence changera quoique ce soit au cours des affrontements ?

    — Eh bien, il se pourrait que…

    — Non ! Bien sûr que non ! Vous avez bien vu ce qu’il s’est passé contre ces Chauves-Souris. Un peu plus et vous y passiez ! La prochaine fois, il se peut que vous n’ayez pas cette chance.

    — Oui, je comprends que cela vous fâche, mais je suis sérieux, Dolaine. Je ne peux pas fuir ! C’est sur l’ordre de notre reine que les miens sont ici. Elle attend de nous que nous protégions Létis.

    — Mais…

    — Laissez-moi finir, s’imposa-t-il en levant une main, afin de lui intimer le silence. Je ne suis pas non plus totalement inconscient et je connais mes faiblesses. Je me sais notamment moins fort que mes congénères, aussi ferai-je en sorte de ne plus me laisser surprendre. Mais n’ayez crainte, je ne compte pas non plus vous abandonner. Avant de me joindre aux affrontements, je tiens à vous mettre en sécurité.

    — C’est fort aimable à vous !

    — Merci, ça me rassure que vous le preniez ainsi, répondit-il bêtement, ce qui rappela à Dolaine qu’il saisissait mal l’ironie. Je vais donc vous conduire à l’un de nos tunnels. Je reste persuadé qu’il n’existe pas de meilleur refuge à l’heure actuelle et…

    — Pas question !

    Surpris par sa réponse, il battit des paupières. La bouche légèrement arrondie, il bredouilla :

    — Je…

    — Ah non, Romuald, vous ne m’abandonnerez pas aussi facilement ! s’agaça-t-elle en tendant un doigt dans sa direction. Je sais que je vais être un poids pour vous, mais si vous vous obstinez dans cette folie, alors je tiens autant à vous accompagner. À quoi pensiez-vous ? Je ne suis même pas certaine qu’il existe encore un endroit à Létis qui soit vraiment sûr et votre tunnel en fait partie ! Avez-vous pensé à ce qu’il arriverait si les combats se prolongeaient ? Et si vous ne reveniez jamais ? Les vôtres seront bien forcés de fuir avant le lever du jour, et ensuite ? Pouvez-vous m’assurer qu’ils ne tenteront rien contre moi, en me découvrant dans l’un de vos passages censés demeurer secrets ?

    — Je n’y ai pas vraiment songé, mais…

    — Eh bien moi, si ! Et vous savez quoi ? Je crois que, où que je me rende actuellement, et tant que ce ne sera pas en dehors de ce fichu royaume, je serai en danger. Aussi, quitte à prendre des risques, je tiens autant que ce soit en votre compagnie. Car je sais que vous ferez votre possible pour me protéger !

    À nouveau, Romuald eut un battement de paupières.

    — Ce que vous êtes en train de me dire, fit-il lentement, pas certain d’apprécier ce qu’il croyait comprendre, c’est que c’est uniquement par intérêt que vous tenez à m’accompagner ?

    — Parfaitement !

    Et, disant cela, elle croisa les bras et releva, d’un air bravache, le menton. L’expression du vampire s’assombrit.

    Comme souvent, elle faisait passer son propre intérêt avant tout le reste.

    — Faites comme vous voudrez…, capitula-t-il toutefois, avec un mouvement las de la main.

    Il savait que ce serait impossible de la convaincre de ne pas le suivre. Bien sûr, il pourrait décider de la semer. Il n’aurait aucun mal à le faire, du reste, mais ensuite, la question de sa sécurité ne cesserait de venir le harceler. Or, il ne pouvait se permettre d’être distrait. Pas avec le plan qu’il avait en tête…

    Comme si elle lisait dans ses pensées, la Poupée questionna :

    — Que comptez-vous faire, au juste ? Foncer dans le tas ? Je ne crois pas que vous obtiendrez de très bons résultats… ce à moins que vous ne cherchiez à vous suicider, cela s’entend !

    — Comment ? Oh, non. Non, pas du tout ! Mon idée est quelque peu différente, mais…

    — Mais ?

    Mais, elle était loin d’être simple. Déjà par sa réalisation, mais surtout à cause de sa préparation. Cette dernière risquait de lui prendre un certain temps… peut-être bien plus qu’il n’en avait à sa disposition.

    — Actuellement, expliqua-t-il, le gros des combats se livre à l’est de la ville. Aux abords du mur d’enceinte, plus précisément.

    Avec un haussement de sourcils, Dolaine inclina le cou sur le côté.

    — Comment le savez-vous ?

    Il mena un doigt à sa tempe.

    — Les miens communiquent davantage par les voies de l’esprit que par la parole. En ce moment, je les entends. Ils m’informent de la position des affrontements, comme de leurs tournures.

    — Je vois… vous êtes un peu comme les Clowns de Porcelaine. Et donc ?

    — Et donc, quand nous avons traversé cette partie de Létis un peu plus tôt dans la journée, nous y avons aperçu deux statues. Deux immenses statues censées protéger les abords d’un temple.

    Dolaine eut un hochement de tête. Oui, elle s’en rappelait parfaitement. Les frères Leos et Xavière, deux divinités guerrières dont le culte avait une place privilégiée en Létis. Les bougres l’avaient impressionnée et sans l'hostilité des locaux, et l’arrivée de soldats qui leur avaient demandé de bien vouloir passer leur chemin – les lieux étant, selon eux, réservés aux seuls croyants – elle se serait attardée un peu plus longuement sur eux, puis sur le temple qu’ils gardaient.

    — Et ?

    — Et vous vous souvenez sans doute qu’au début de notre voyage, je vous ai dit que j’avais quelque peu étudié la magie…

    Intriguée, Dolaine décroisa les bras.

    — Où voulez-vous en venir, exactement ?

    Tendant un doigt vers l’horizon, Romuald répondit :

    — Simplement à ceci : que cette nuit, l’une de ces statues prendra vie afin de se mêler aux combats !

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    Épisode 6 : Létis

    Partie 6

     

    11

    — Allons Romuald, remettez-vous : Ce n’est pas comme si vous lui deviez quoique ce soit !

    En réponse, le vampire poussa un soupir à fendre l’âme.

    La rue qu’ils remontaient portait les stigmates de l’invasion. Plus trace de vivants nulle part, la population ayant commencé à être évacuée. Dans le lointain, les lueurs de plusieurs incendies et l’on devinait, aux traces sombres laissées sur les murs des habitations, que l’envahisseur s’était également servi de sa magie ici. Certains cadavres arboraient des signes de brûlures plus ou moins importants, certains n’étant plus que des morceaux de chair noirâtre et racornie, dont on voyait les dents blanches, si blanches, apparaître là où auraient dû se trouver leurs lèvres.

    — Je n’aurais pas dû lui parler ainsi. J’ai été trop loin, je crois…

    Dolaine, qui trottinait en tête, lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

    — Au contraire. Je crois que vous avez bien fait de le remettre à sa place.

    Et comme il levait un regard étonné sur elle, elle secoua la tête et ajouta :

    — Vous savez, je n’ai pas apprécié de l’entendre vous dire que vous feriez mieux d’aller acheter des esclaves. Cette hypocrisie ! Si vous n’aviez pas répliqué, je l’aurais fait à votre place.

    Il l’écoutait avec attention, les sourcils haussés. Elle renifla.

    — Mais ne vous trompez pas : je pense moi aussi que c’est criminel que d’enlever des gens comme vous le faites. Seulement, je ne vois pas en quoi ce serait un moindre mal que d’aller grossir les affaires de Mille-Corps. Cette ville est une abomination et je suis scandalisée qu’un prince de Létis puisse encourager son commerce, alors que le royaume s’affiche comme l’un de ses principaux opposants.

    À nouveau, elle renifla et redressa le menton, les sourcils froncés dans une expression farouche.

    Louis était à la traîne et conservait le silence, le regard dans le vide. La Poupée le soupçonnait de se réserver depuis tout à l'heure et craignait qu’il n’ouvre prochainement la bouche, certaine que plus personne ne pourrait le faire taire. D’ailleurs, le premier signe d’un retour à la normale ne tarda pas à se manifester.

    — Vos dirigeants et ceux de Létis n’ont-ils jamais essayé de trouver un terrain d’entente ?

    Dolaine sentit les poils de sa nuque se hérisser.

    — Ne lui répondez pas, souffla-t-elle à l’intention du vampire.

    — Je vous ai entendu, Dolaine, lui fit savoir le Pantin. (Il n’y avait toutefois aucun reproche dans sa voix, juste un amusement fatigué.) Et ma question est on ne peut plus sérieuse, Romuald. Vous savez, j’ai tendance à penser que les problèmes peuvent être résolus pour peu que l’on se donne la peine de s’asseoir et d’en discuter sérieusement. Seulement, je remarque trop souvent que les gens préfèrent négliger cette étape et à la place ils…

    — Nous avons essayé une fois, le coupa Romuald, sentant qu’il partait pour ne plus s’arrêter. Mais ça n’a pas fonctionné et depuis…

    — Pourquoi cela ?

    — Parce que Létis n’a jamais cessé de nous voir autrement que comme des monstres, peut-être ? Ils nous ont repoussés, très durement, et depuis nous n’avons pas cherché à faire le second pas… et eux encore moins. C’est vrai qu’il n’est pas facile d’entrer en contact avec les miens, d’autant qu’ils voient difficilement le mal dans ce qu’ils font, mais… (Il secoua la tête.) Si Létis voulait vraiment régler ce différend, alors la chose serait déjà faite.

    — Mais vous le dites vous-même, non ? intervint Dolaine. Le gouvernement de Létis aurait du mal à se faire comprendre des vôtres.

    — Ce qui n’est pas une raison suffisante pour ne pas essayer ! Je le dis, et je le reconnais, il n’est pas facile de communiquer avec les miens. D’abord parce qu’ils parlent assez mal la langue commune, mais surtout parce que leur façon de raisonner n’est pas forcément la même que vous et moi. Toutefois, si nous avons tenté de nous entendre avec Létis autrefois, il n’y a pas de raison que nous refusions aujourd’hui, pour peu que celui-ci nous prouve qu’il saura se montrer digne de notre confiance.

    — Mais de là à accepter de changer leur mode de vie… ?

    — Pourquoi pas ? Trouver un arrangement nous faciliterait à tous l’existence. Les miens ont du mal à changer, mais ils n’y sont pas totalement fermés s’ils y voient leur avantage.

    Mais Dolaine n’était que moyennement convaincue et, après quelques secondes d’un silence songeur, déclara :

    — Je me demande si vous ne vous illusionniez pas un peu sur le compte des vôtres… s’ils avaient vraiment voulu que la situation s’améliore, ils ne seraient pas restés sur un échec.

    — Ne parlez pas de choses que vous ne comprenez pas ! répliqua Romuald.

    La dureté de son ton, inhabituelle chez lui, la troubla. Au point qu’elle n’osa pas répliquer.

    Encore plus étonnant, Louis était retourné à son mutisme. À nouveau, la Poupée sentit monter en elle la certitude qu’il leur préparait quelque chose. Elle grogna, avant de reporter son attention devant elle.

    À force d’acharnement, Dolaine était parvenue à faire entendre raison à Romuald et à le pousser à revenir à leur idée première : celle de trouver un moyen de mettre les voiles. Ils auraient pu évacuer Létis avec le reste de la populace, toutefois, la Poupée savait que des dangers les attendraient au milieu de cette foule, pas seulement parce qu’elle ferait une cible facile pour l’ennemi, mais également parce que celle-ci aurait très bien pu se venger du drame sur eux. Non ! Dans l’immédiat, le plus important restait de récupérer leurs valises. Pour le reste, ils aviseraient…

    A supposé, bien entendu, que leur hôtel soit encore en un seul morceau !

    Une inquiétude qui ne la quitta que quand elle aperçut enfin la silhouette de l’établissement. Plus beau encore, celui-ci n’avait que peu souffert de l’invasion, sinon pas du tout.

    — Regardez ça, Romuald ! C’est un miracle ! s’exclama-t-elle en accélérant l’allure.

    Mais la chose perdait de son caractère prodigieux quand on jetait un regard aux immeubles alentour, eux-mêmes tout aussi bien conservés. Le quartier n’avait pas encore subi beaucoup de dégâts, et seuls les quelques cadavres qui jonchaient la rue rappelaient qu’une guerre était en cours.

    À leur entrée dans l’hôtel, un silence pesant régnait et pas âme qui vive à l’horizon. Au niveau du comptoir d’accueil, quelques lampes à huile brûlaient, seules sources de lumière dans un lieu trop modeste pour posséder l’éclairage au gaz.

    Dolaine se dirigea vers l’escalier et, remarquant que le vampire ne la suivait pas, elle tourna le cou dans sa direction. Avec un geste de la main, elle s'exaspéra :

    — Eh bien, qu’attendez-vous ? Nous n’avons pas de temps à perdre !

    Romuald cessa sa contemplation des lieux, pour se tourner dans sa direction. Louis s’était également approché des escaliers et les leur désignait d’un doigt.

    — Je rassemble rapidement mes affaires et je vous rejoins. Vous logez au deuxième, n'est-ce pas ? Essayons de ne pas nous louper, cette fois ! Létis est un royaume tout à fait charmant, mais au vu des événements actuels, je n’ai plus très envie de m’y attarder et j’ai peur, Romuald, que vous soyez mon seul moyen de…

    — Oui, oui, bla, bla, bla ! le coupa Dolaine. Dépêchez-vous d’aller faire vos valises ! Romuald !

    Et comme elle disparaissait dans l’escalier, le vampire n’eut d’autre choix que de la suivre. Au premier palier, il promit à Louis de ne pas partir sans lui et, comme il s’éloignait, ce dernier lui lança :

    — Quand tout ceci sera terminé, j’aurais quelque chose à vous raconter. Vous verrez, je suis certain que ça vous intéressera !

    Intrigué, Romuald fut sur le point de l’interroger, mais Louis disparaissait déjà dans le couloir en trottinant. Qu’avait-il voulu dire ? Il ne connaissait le Pantin que depuis quelques heures, mais le premier réflexe qui lui vint fut de redouter ce qu’il entendait par « Histoire intéressante ». Avec un petit frisson, il rejoignit Dolaine au deuxième, qui s’activait dans leur chambre.

    — J’ai placé toutes vos économies dans le même sac, ainsi, je suis sûre que nous n’en perdrons pas la moitié en route, lui apprit-elle, avant de questionner : Comment comptez-vous nous faire sortir d’ici ? Tout à l’heure, vous parliez de passages qu’emprunteraient les vôtres pour se rendre à Létis. J’imagine qu’ils nous permettront de quitter facilement le royaume ?

    — En effet… toutefois, tous nous conduiront à Éternel.

    Rabattant sèchement le couvercle de sa valise, Dolaine leva les yeux sur lui.

    — Je vois… eh bien, j’imagine que nous n’avons pas trop le choix ! Croyez-vous que les vôtres verront un quelconque inconvénient à notre présence ?

    Romuald fut tout d’abord tenté de répondre par la négative, avant d’hésiter… car en vérité, il n’en avait pas la moindre idée.

    — En dehors de nos goules, rien qui ne soit pas vampire ne franchit jamais notre frontière. Il est sans doute possible que cela pose quelques problèmes, mais…

    — Vous pensez qu’ils pourraient se montrer agressifs ?

    — Heu… eh bien…

    Là résidait toute la question. L’agressivité ne faisait pas partie des réactions les plus naturelles chez son peuple. Sans en être dénué, il avait rarement vu de vampire se laisser aller à ce type d’excentricité. En général, il fallait beaucoup pour les y pousser.

    L’intrusion d’habitants de Porcelaine les chamboulerait-elle suffisamment pour que les siens en deviennent belliqueux ? Ce serait une sacrée surprise pour eux, mais à quel point… ?

    — En toute franchise, je n’en ai pas la moindre idée.

    Dolaine signifia sa déception par une moue, avant de boucler sa valise et de la tirer, non sans difficultés, de son lit.

    — Bon, ça ne fait rien. Le plus important reste de quitter Létis en un seul morceau. Tenez !

    Par ce dernier mot, c’était sa valise qu’elle lui désignait. Romuald se baissait pour la soulever quand, derrière l’épaule de sa compagne – qui réajustait la sangle de son sac – il vit…

    — Attention !

    Avant qu’il ne puisse faire le moindre geste, la fenêtre explosa et précipita Dolaine dans ses bras. Un hurlement échappa à la Poupée et ils furent emportés par le souffle de la déflagration. Un tremblement violent secoua le bâtiment, en même temps que des débris pleuvaient aux quatre coins de la pièce. Un nuage de particules envahit la pièce.

    Alors qu'il tentait de se redresser, Romuald entendit Dolaine pousser un autre cri. Les flammes avaient commencé à envahir la chambre et une Chauve-Souris se dressait là où la fenêtre, et une partie du mur, se tenaient quelques instants plus tôt. La créature portait un pagne bariolé autour de la taille et de nombreux bijoux sommaires au cou, aux bras, ainsi qu’au niveau des oreilles. Sa longue barbe tressée lui pendait jusqu’au nombril. Le museau retroussé sur ses crocs, elle reniflait bruyamment, tandis que son regard presque aveugle faisait le tour de la pièce, avant de s’arrêter sur eux. Son groin se renfrogna de plus belle.

    — Bouchez-vous les oreilles ! intima vivement le vampire, au moment où la créature ouvrait sa gueule monstrueuse.

    Dolaine s’exécuta dans la seconde, mais ses mains ne se révélèrent pas une protection suffisante contre le cri de leur agresseur. Ce fut comme si on lui vrillait le crâne, comme si quelque chose d’effroyablement pointu venait lui percer les tympans. Sa vision se troubla et elle tomba à genoux. Elle n’eut même pas conscience que Romuald la relevait pour la prendre dans ses bras.

    Ce dernier avait bien mieux encaissé l’attaque. La note aiguë l’avait assourdi, mais pas au point de lui faire perdre ses moyens et de l’empêcher de bondir en direction de l’adversaire. Il le bouscula et sauta par le mur éventré.

    Mais à l’extérieur, d’autres les attendaient.

    Deux formes fondirent sur lui, et l’une d’elle le percuta si fort qu’il en lâcha Dolaine. La Poupée, qui retrouvait tout juste ses moyens, écarquilla les yeux et ouvrit grand la bouche, sans qu’aucun son n’en sorte. Elle chutait et ne put que tendre une main désespérée en direction de Romuald, qui n’eut que le temps d’en faire de même, avant qu’une douleur fulgurante ne le transperce dans le dos.

    Du sang lui remonta dans la gorge et s’échappa en une gerbe glacée, qui vint consteller de noir le visage de la Poupée. L’agresseur de Romuald étrécissait ses grands yeux sombres, brillants de méchanceté. Il l’avait embrochée de sa lance et précipitait sa proie en direction du sol. Il y eut un choc douloureux, un grand fracas, celui d’os qui se brisent, mais aussi de pavés qui se fendent sous l’impact. Dans un râle où se mêlaient douleur et panique, Romuald aspira une grande bouffée d’air, en même temps que venait se poser entre ses omoplates un pied dont les extrémités se terminaient en griffes.

    Dolaine fut sauvée de la chute par la seconde Chauve-Souris. À un mètre du sol, une main puissante la rattrapa par ses vêtements et elle s’éleva de nouveau dans les airs, encore toute tremblante de son expérience. Ses yeux bleus, épouvantés, rencontrèrent ceux de l’envahisseur. Un groin humide se planta devant son nez et se mit à la renifler. La terreur la paralysant, c’était tout juste si elle parvenait encore à respirer.

    Derrière le museau, des crocs luisants apparurent, ceux d’un prédateur qui ne ferait qu’une bouchée d’elle. Elle sentit des doigts crochus, couverts de poils irritants, lui saisir le menton. Elle n’osait toujours pas bouger et ne put que supporter ce contact. Puis la main la laissa en paix et ce fut pour s’intéresser aux sacs qu’elle portait en bandoulière. Le geste de trop !

    Car alors que la Chauve-Souris tentait de la destituer du sac de Romuald – de toutes leurs économies – un sentiment de révolte prit les commandes de sa raison. Dans une exclamation indignée, elle envoya son poing s’écraser contre cette face cauchemardesque.

    Un cri de rage éclata. Elle fut soulevée encore plus haut, avant que son agresseur ne la jette de toute ses forces. À terre, Romuald avait assisté à la scène en se déboîtant presque le cou. L’arme qui le clouait au sol avait été arrachée de ses chairs et son sang se répandait en profusion sous lui. La douleur, effroyable, lui donnait envie de vomir. Il pouvait toujours sentir le pied de l'autre contre son dos, mais ce dernier avait lui aussi tourné la tête pour assister au vol plané de la Poupée. Un instant d’inattention dont il profita.

    Ignorant sa souffrance, il se redressa, avec suffisamment de brutalité pour faire trébucher et chuter la Chauve-Souris. Elle couina de fureur, bientôt imitée par sa collègue plus haut. Mais avant que l’une ou l’autre ne puisse tenter quoique ce soit contre lui, il bondit en direction de Dolaine, vite, aussi vite qu’il le pouvait, à tel point que son corps sembla devenir une traînée sombre.

    Ses bras tendus parvinrent à la rattraper avant qu’elle ne s’écrase contre une façade d’habitation. Mais impossible d’échapper à la collision ! Il n’eut que le temps de se retourner pour encaisser le choc à la place de son amie. Ses poumons se vidèrent de tout l’air qu’ils contenaient et un voile blanc envahit son champ de vision.

    La sensation de tomber, longtemps, trop longtemps, avant que le monde ne s’éteigne.

    Dolaine gémit. Romuald la tenait toujours dans ses bras devenus mous. La nuit se teintait de rouge et le monde crépitait, envahi par une chaleur infernale.

    Étendue sur le vampire, ses cheveux lui collaient au visage et un goût affreux lui envahit la bouche.

    — Romuald ? appela-t-elle.

    Contre son ventre, une sensation humide et poisseuse. Elle y porta la main et la ramena recouverte d’un fluide noir… trop sombre, trop frais. Sa respiration se bloqua, en même temps que le monde paraissait s’éteindre.

    Leurs agresseurs les toisaient, volant à quelques mètres du sol. Un troisième les avait rejoints, celui-là même qui avait livré leur hôtel à la proie des flammes. Le feu, déjà, envahissait tout l’immeuble et léchait les toits voisins. Il s’élevait en direction des cieux en crachant une épaisse fumée noire aussi irritante, qu’étouffante. Impossible de respirer normalement à proximité d’un tel incendie !

    Les yeux de Dolaine larmoyaient et elle se sentit suffoquer. Dans une tentative désespérée pour fuir le danger, elle voulut se redresser mais, toute son attention rivée en direction des Chauves-Souris, elle trébucha sur le corps du vampire et tomba à la renverse. Celui-ci ne donnait toujours aucun signe de vie.

    La troisième Chauve-Souris leva ses deux mains et ses doigts s’enflammèrent. Certaine qu’ils ne s’en sortiraient pas, la Poupée ferma les yeux.

    Elle pensa à la maison qu’elle avait laissée, à Sétar. Songea à Mistigri, à Raphaël et à ses mises en garde. En acceptant de servir de guide à Romuald, il avait pressenti qu’elle courait aux devants d’un grand danger. En réponse, elle lui avait ri au nez… alors qu’il était évident qu’elle aurait mieux fait de l’écouter.

    Ou peut-être pas ! Car à cet instant, un cri strident lui fit rouvrir les paupières.

    Elle le regretta aussitôt, car l’incendie était tel qu’il l’aveugla. Mais en comparaison de la scène qui se jouait, la douleur n’avait que peu d’importance.

    Elle vit leur premier agresseur battre péniblement des ailes, tenter de ralentir une chute à laquelle il ne pouvait échapper. Alors qu’elle tombait, une seconde Chauve-Souris manqua d’être atteinte par un projectile et une silhouette apparut entre Dolaine et l’envahisseur.

    Comme celle-ci lui tournait le dos, elle ne voyait rien de son visage. Sur son crâne, un casque doré dont la pointe arrondie se terminait par une sorte de longue queue rouge, et sous lequel une chevelure blanche s’échappait. L’individu était grand et vêtu d’une robe noire, en partie recouverte par une cotte de mailles rouillée.

    Dans sa main aux doigts semblables à des griffes, une fronde tournait, tandis qu’il évaluait ses adversaires.

    Si son apparition paralysa la Poupée, les Chauves-Souris se remirent vite de leur surprise. Leurs museaux se retroussèrent en une grimace haineuse. Celle de gauche voulut passer à l’attaque, mais le nouveau venu, d’un geste rapide, si rapide qu’il se brouilla, libéra son projectile. Durement touchée à la tête, la créature tomba à son tour.

    La survivante fonça droit sur leur agresseur. Tous crocs dehors, son cri était si strident qu’il obligea Dolaine à se boucher les oreilles. Mais la Chauve-Souris ne devait jamais atteindre sa cible car, à mi-parcours, elle fut atteinte au niveau de la gorge par une arme en forme d’arc de cercle, qui la décapita, avant de faire un demi-tour et de retourner à l’expéditeur.

    Le regard de Dolaine s’était porté en direction de ce dernier. Un individu tout aussi grand que le premier, à la tenue similaire et au crâne chauve. Elle sentit une boule se former au niveau de sa gorge, au moment où son collègue se tournait vers elle.

    Des vampires… c’étaient des vampires !

    Malgré l’incendie qui continuait de rugir, ce fut comme si un froid terrible s’abattait sur elle. Elle avait trouvé Romuald effrayant, mais ce n’était rien en comparaison de ces deux-là. Leurs regards, leurs visages, n’exprimaient rien. Ce n’étaient que des masques dénués de toute vie, sans doute incapables d’exprimer la moindre émotion. Et il s’échappait d’eux une aura si puissante, presque palpable, qu’on ne pouvait que se sentir mal à l’aise en leur compagnie.

    Celui aux cheveux blancs baissa lentement le regard en direction de Romuald, avant de revenir à elle. Puis il se tourna vers son compagnon qui, lui aussi, finissait de les observer. L’instant d’après, ils avaient disparus.

    Soulagée, elle prit une longue aspiration… avant de le regretter aussitôt. La fumée envahit ses poumons et elle se mit à tousser. Tout en cherchant à retrouver son souffle, elle prenait conscience du caractère encore critique de leur situation. Car si elle venait d’être sauvée, Romuald n’était pas en état de fuir les lieux. Pourtant, il le faudrait bien !

    Les joues ruisselantes de larmes, elle porta les yeux en direction de leur hôtel. La pensée de ses affaires lui brisa le cœur. Mais plus encore, ce fut celle de Louis qui lui cause le plus grand mal.

    Louis qui, devant les rejoindre, se trouvait encore à l’intérieur au moment où l’incendie se déclenchait !

    Erwin Doe ~ 2015

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  •     Épisode 6 : Létis

    Partie 5

     

    9

    En vérité, Mérik était le cinquième fils du souverain de Létis. En s’il ne s’était pas tenu aux côtés de la famille royale, au cours du défilé, c’est que certaines particularités de son sang le privaient de ce droit. Car si son père l’avait reconnu, le jeune homme n’en restait pas moins un fils illégitime. Un bâtard que l’on ne désirait pas exposer plus que nécessaire aux yeux du peuple.

    De fait, il ne se trouvait pas à la capitale au commencement des festivités. Envoyé en mission avec son unité, à la frontière du royaume – où une bande de malfrats semait la terreur auprès des bourgades locales et menaçait déjà de s’en prendre à d’autres –, il rentrait tout juste au moment où les premières Chauves-souris s’abattaient sur la cité.

    — Quelles sont les nouvelles du roi ?

    La porte s’ouvrit si brusquement que les trois hommes réunis dans la pièce bondirent sur leurs pieds. Entre eux, une table, sur laquelle un plan de la capitale s’étalait. Leurs yeux s’arrondirent en reconnaissant le nouvel arrivant.

    — Eh bien bravo, Mérik ! Tu daignes enfin montrer le bout de ton nez, lança hargneusement celui situé à droite.

    Il s’agissait d’un individu aux longs cheveux châtain clair, aux traits durs et à la voix sèche, de celles habituées à distribuer des ordres. Quatrième prince du royaume, il se nommait Galadel.

    De l’autre côté de la table se tenait un homme aussi grand que sec, aux joues creuses et au nez long. Son visage ne laissant déjà plus rien transparaître de ses émotions, ce fut sans un mot qu’il se réinstalla sur sa chaise. Troisième prince du royaume, on l’appelait Gustave.

    — Que me reproches-tu au juste, Galadel ? répondit Mérik. Mon retour n’était pas prévu avant plusieurs heures et c’est un coup du sort qui a bien voulu que je me mette en route plus tôt. Du reste, je crois avoir posé une question !

    Son regard balaya les trois hommes, dans l’attente d’une réponse. Le dernier de ses frères, qui n’était autre que l’héritier du trône, avait déjà détourné les yeux.

    Un corps massif, des cheveux et une barbe où s’exhibaient quelques poils gris, il était connu pour son tempérament mesuré et ne parlait jamais pour ne rien dire. Surtout pas quand d’autres étaient tout aussi qualifiés que lui pour répondre aux questions posées. Du reste, Mérik savait qu’Oril ne le portait pas dans son cœur.

    — Notre père a été blessé, alors que l’ennemi fondait sur nous, expliqua finalement Gustave. Mais ses jours ne sont pas en danger.

    Mérik sentit un poids immense quitter ses épaules. Il allait pousser un soupir et remercier les Dieux de cette nouvelle, quand Galadel revint à l’attaque :

    — Oui, et on ne peut pas dire que ce soit grâce à toi. Mais enfin, tu es de retour et tu nous seras sans doute utile. Combien d’hommes as-tu à ta disposition ?

    Mérik blêmit. La gorge sèche, il crut qu’un poing venait de le frapper au niveau de l’estomac. Finalement, il détourna les yeux et avoua :

    — J’ai peur d’être l’unique survivant de mon unité.

    Les sourcils de Gustave se haussèrent, tandis qu’Oril portait son attention sur lui. Les cheveux déjà ébouriffés de Galadel semblèrent se hérisser davantage quand il siffla :

    — Qu’est-ce que ça veut dire ?

    — Nous… nous avons été attaqués par surprise. Nous n’avons rien pu faire…

    Un silence pesant, accusateur, tomba sur la pièce. Mérik vit Gustave fermer les yeux et secouer doucement la tête.

    — C’est une plaisanterie !

    De nouveau, Galadel s’exprimait pour eux trois.

    — Nous ne nous y attendions pas, tenta de plaider leur interlocuteur. Le temps pour nous de réagir, il était déjà trop tard. Mes hommes ont fait de leur mieux, mais…

    — Et tu crois que ça excuse ton échec ? Ces hommes étaient sous tes ordres, aussi comment se fait-il que tu sois le seul à avoir survécu ? Qu’as-tu fais pendant qu’ils se faisaient massacrer ?

    — Qu’est-ce que je dois comprendre, Galadel ?

    — Et nous ? Que devons-nous comprendre ? N’inverse pas les rôles : ce n’est pas à moi, ici, de m’expliquer !

    Mérik sentit la colère l’envahir. Son visage s’embrasa, en même temps que les battements furieux de son cœur emplissaient ses oreilles.

    — Tu crois que j’ai fui les combats ? Tu insinues que j’aurais pu…

    — Ça suffit, Mérik.

    L’ordre, formulé d’une voix calme, mais sans appelle, émanait d’Oril.

    — Nous sommes heureux de te savoir en vie, mais nous n’avons pas le temps d’écouter tes bêtises.

    Comme le sang quittait son visage, Mérik bredouilla :

    — Mais, je…

    Au même moment, un vacarme de voix s’éleva dans la pièce voisine. Les propos de l’une d’elles, féminine, leur parvint :

    — Et moi je te conseille de surveiller ta langue, mon petit bonhomme ! Nous sommes venus en compagnie d’un de vos princes, aussi si tu ne veux pas avoir d’ennuis…

    Le reste de la phrase fut noyé sous des cris et commentaires indignés. Devinant ce qui les provoquait, Mérik s’empressa de rejoindre le lieu des hostilités.

    Dolaine, Romuald et Louis étaient encerclés par des soldats hostiles. À leur arrivé ici, ils n’avaient rencontré personne, sinon deux hommes restés là en surveillance. Mais à présent, plusieurs dizaines de blessés y avaient été rapatriés. Étendus à même le sol, la plupart se tordaient de douleur, gémissaient et râlaient. La pièce empestait le sang. Aucun médecin n’était encore visible.

    Si Romuald affichait une drôle de mine – la main à ses lèvres comme s’il craignait de vomir – le visage de Dolaine avait viré au rouge vif. Échevelée, elle semblait prête à se jeter sur l’individu massif qui se dressait face à elle. Quant à Louis, toute son attention était dirigée vers les blessés, à la fois choqué et attristé par ce qu’il voyait.

    — Laissez-les ! ordonna Mérik. Ils sont avec moi !

    Les regards se braquèrent dans sa direction et, l’espace d’un instant, il crut qu’on ne l’écouterait pas. Mais, sans doute parce que certains le reconnurent et passèrent le message aux autres, on finit par s’éloigner des trois intrus pour aller s’occuper des souffrants. Derrière lui, Mérik entendit ses frères arriver et Galadel s’exclamer :

    — Qu’est-ce que c’est que ça ?! Qu’est-ce que ces créatures font ici ?

    Toujours énervé contre lui, Mérik se retourna vivement.

    — Ils me sont venus en aide, Galadel. Sans eux, je serais peut-être mort !

    — Et ça devrait nous toucher ? Avec toutes les victimes que celui-là doit avoir sur la conscience, sa présence ici est tout à fait intolérable !

    Bien sûr, c’était Romuald qu’il désignait. Ce dernier le comprit bien, mais ne jugea pas utile de répondre. Déjà parce que ce qu’il aurait à dire ne serait pas écouté, mais également parce qu’avec tout ce sang, la tête lui tournait terriblement et il devait se faire violence pour ne pas perdre pied.

    Mérik se mordit la lèvre. S’il avait laissé le vampire l’accompagner jusqu’ici, c’était en pensant que sa force pourrait leur être utile, oubliant un peu trop vite que celui-ci demeurait un prédateur pour son espèce. Toutefois, et s’il comprenait le raisonnement de son frère, l’envie terrible de lui rentrer dans le lard le faisait presque trembler. Seule l’intervention d’Oril l’en dissuada.

    — Galadel a raison. Introduire ces créatures ici était inconvenant, Mérik. Toutefois (Son regard se porta sur Romuald.) je suppose que sa présence signifie que nous n’aurons pas à compter Éternel au nombre de nos assaillants ?

    Romuald parvint à se reprendre suffisamment pour répondre :

    — Éternel ne se rangera pas du côté de Feu, si c’est ce que vous craignez.

    Il remarqua que Gustave le scrutait avec une intensité pénétrante, comme s’il cherchait à lire en lui. Galadel était plus que jamais hérissé, mais eut la retenue de ne pas intervenir dans l’échange de son aîné. Ce dernier reprit :

    — Alors c’est bien. (Puis, se tournant vers Mérik.) Maintenant, fais les sortir d’ici. Leur présence ne peut que nous attirer d’autres problèmes.

    Exaspérée par ces propos, Dolaine retroussa son nez. Mais avant qu’elle ne puisse lâcher la réplique cinglante qui lui venait aux lèvres, Mérik dit :

    — Avant cela, je tiens à me rendre utile. Combien d’hommes pensez-vous pouvoir me confier ?

    Ses interlocuteurs s’entre-regardèrent.

    — C’est une plaisanterie ? s’agaça Galadel. Tu n’imagines tout de même pas que nous allons te remettre des hommes après ce qui est arrivé à ton unité ?

    — Je t’ai expliqué que…

    — Mérik, le coupa Gustave, de sa voix toujours trop plate. Nous n’avons déjà subi que trop de pertes. Pardonne-nous, mais nous ne pouvons nous permettre la moindre erreur.

    — Mais il faut bien que je retourne au combat !

    — Alors tu n’as qu’à le faire aux côtés de cette engeance ! répliqua Galadel, en désignant Romuald et ses petits compagnons. En voilà au moins dont la mort ne nous empêchera pas de dormir !

    Scandalisé, perdu, incapable de croire ce qu’il entendait, Mérik chercha le regard d’Oril, mais l’expression de ce dernier réduisit à néant ses derniers espoirs. Il comprit qu’on ne lui offrirait pas l’opportunité de venger ses hommes et son honneur, comprit qu’on profitait de la situation pour l’évincer. Son père aux commandes, les choses auraient été différentes. Car il le connaissait ; il aurait su que la mort de ses hommes n’avait rien à voir avec sa capacité à diriger. Mais Oril n’était pas comme lui, et Galadel le haïssait depuis longtemps. Quant à Gustave, s’il ne ressentait aucune réelle animosité à son endroit, il ne l’estimait pas suffisamment pour prendre sa défense face aux deux autres. Seul Claudius aurait pu quelque chose pour lui, mais pour son plus grand malheur, le dernier de ses frères ne se trouvait pas auprès d’eux.

    Humilié, il ne put que tourner les talons, pour quitter ce lieu de souffrance…



    10



    — Mérik, attendez !

    Quoiqu’à contre cœur, l’interpellé se retourna.

    — Je suis désolé que vous ayez dû assister à cela, dit-il, comme Romuald s’arrêtait à quelques pas de lui.

    — Ne vous en faites pas, répondit Dolaine, qui arrivait elle aussi. Les relations familiales compliquées, ça me connaît !

    — Ah, la famille, ajouta Louis. On la déteste autant qu’on l’aime. Moi-même, je dois bien avouer que…

    Mais personne ne l’écoutait.

    — Que comptez-vous faire, à présent ? questionna Romuald.

    Mérik conserva le silence durant quelques secondes. Ils se trouvaient réunis dans une petite cour venteuse et pavée, d’une caserne encore épargnée par l’invasion. Aucun cheval n’était visible dans les box alentours. Un peu plus loin, les silhouettes de soldats se découpaient, transportant avec eux de nouveaux blessés. Leurs gémissements et leurs cris résonnaient de façon lugubre dans cet espace déserté.

    — Je vous l’ai dit : protéger mon royaume. Que puis-je faire d’autre ?

    — Mais comment comptez-vous vous y prendre, sans hommes, ni d’autre arme que votre épée et votre fusil ? N’oubliez pas que l’ennemi vous attaquera en groupe et qu’il a des shamans dans ses rangs. Vous ne ferez pas long feu si vous vous présentez à lui ainsi.

    Dans le lointain, les échos d’un affrontement étaient perceptibles. Une explosion se produisit, qui teinta le ciel d’une lueur rouge, orangée, bientôt accompagnée d’un nuage de fumée noire. Mérik secoua la tête.

    — J’aviserai sur le moment…

    Romuald sentit une boule se former au niveau de sa gorge. Son regard s’arrêta sur cet homme, ce tout jeune homme, au visage sale, encore en partie couvert de terre et de sang séché. Son uniforme souillé serait une bien maigre protection contre l’ennemi venu de Feu. Il ne portait même pas de casque et ses cheveux, graissés par son voyage et les derniers événements, se soulevaient en paquets emmêlés sous l’agression du vent.

    — C’est de la folie, souffla le vampire. Vous courrez droit au suicide !

    — Romuald, commença Dolaine.

    Elle fit un pas dans sa direction, consciente de ce que son ami avait en tête. Elle tendit une main vers lui, mais il ajoutait déjà, sans faire attention à elle :

    — Au moins, joignez-vous aux troupes ! Certaines doivent se trouver à proximité et…

    — Romuald !

    — Pourquoi le ferais-je ? Puisque l’on a décidé que je ne suis pas digne de confiance, je partirai de mon côté : sachez-le, je ne supporterai pas de nouvelle humiliation ce soir !

    — Dans ce cas, permettez que je vous propose mon aide.

    Les sourcils de Mérik se haussèrent de surprise, mais aussi à cause de la note de détresse qui perçait dans la voix de son interlocuteur. Dolaine bondit.

    — Cette fois, ça suffit Romuald !

    Sous le coup de l’exaspération, ses joues s’étaient embrasées. Romuald baissa les yeux sur elle, la bouche déjà ouverte pour bafouiller elle ne savait quelle stupidité mais, d’un doigt brandi, la Poupée lui imposa le silence.

    — Non, cette fois, vous allez m’écouter ! Je vous l’ai dit, cette guerre ne nous concerne pas ! Nous ne sommes pas des soldats, pas même des citoyens du royaume. Notre place n’est pas au milieu des combats et je refuse, vous m’entendez, je refuse de risquer ma vie pour un territoire qui n’est pas le mien !

    Puis, se tournant vers Mérik, elle ajouta :

    — N’y voyez aucune insulte. Je compatis sincèrement avec ce qu’il vous arrive et cette invasion me révolte sans doute autant que vous, mais… mon civisme ne va pas jusqu’au sacrifice.

    Romuald avait gardé la bouche ouverte, l’air plus stupide que jamais. Mérik, lui, eut un hochement de tête, afin de signifier à son interlocutrice qu’il ne lui tenait pas rancune de ses paroles.

    — Mais… mais Dolaine…

    — Vous devriez l’écouter, Romuald, le coupa Mérik. Je vous remercie de votre sollicitude, mais je ne peux accepter votre aide. Qui plus est, vous me gênez. Je vais sans doute vous paraître dur, mais je ne comprends pas ce qui vous pousse à vous soucier de mon sort, et je le comprends d’autant moins que nos deux peuples sont ennemis.

    Romuald se tourna vivement dans sa direction. De l’étonnement se lisait sur ses traits.

    — Éternel ne s’est jamais considérée comme l’ennemie de Létis, s’exclama-t-il, ce qui amena un sourire sans joie sur les lèvres de l’autre.

    — Je me suis sans doute mal exprimé : je voulais bien sûr parler de l’espèce humaine, qu’importe son royaume.

    — Éternel ne s’est jamais considérée comme l’ennemie du genre humain, s’obstina Romuald.

    Dolaine se donna une claque contre le front. Décidément, cet imbécile ne comprenait rien !

    — Il n’y a pas besoin que vous les considériez comme vos ennemis pour qu’eux le fasse, Romuald.

    Le vampire battit des paupières. Elle devinait combien cette nouvelle devait être dure à entendre pour lui, mais elle ne pouvait le ménager. Bien entendu, il n’ignorait pas que l’on se méfiait de son peuple, qu’on l’appréciait peu et, même, qu’on en avait peur, mais sans doute n’avait-il jamais imaginé que l’opinion à l’égard des siens soit aussi tranchée. Entre détester quelqu’un et le tenir pour son ennemi, il y avait un gouffre, certes mince, mais donnant sur des abîmes bien sombres.

    — C’est grotesque ! Nous ne sommes en guerre contre personne et n’avons jamais convoité les terres d’un autre. Tout ce que nous faisons, c’est de rester dans nos montagnes.

    — Mais vous enlevez des gens pour en faire vos esclaves, répliqua Mérik, d’une voix sans doute un peu trop douce. Vous les arrachez aux leurs et vous les emportez dans votre territoire, là où personne ne pourra jamais venir les sauver. Tout cela pour les torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive.

    — C’est faux ! Nous ne torturons personne !

    — Je suis persuadé que vos victimes seraient d’un autre avis.

    — Non, vous ne pouvez pas dire ça. Il est vrai que nous enlevons les vôtres, il est vrai aussi que nous les privons de leur liberté et que nous nous nourrissons d’eux, mais nous ne sommes pas des monstres. Je crois même pouvoir dire que nos goules sont bien traitées. Et une fois qu’elles sont sous l’emprise de notre drogue, elles ne souffrent plus, que ce soit physiquement ou mentalement.

    Dégoûté, Mérik secoua la tête.

    — Et vous croyez que ça vous excuse ?

    — Je n’ai pas dit cela. Mais enfin, nous sommes obligés de nous nourrir !

    — Il y a bien d’autres moyens…

    — Et comment ? Nous avons besoin de sang humain pour survivre, c’est impératif !

    — Alors allez à Mille-Corps et achetez des esclaves !

    — C’est donc cela la solution ? Parce que ces gens sont déjà traités comme des marchandises, la situation vous paraîtrait plus tolérable ?

    Dolaine porta une main à sa bouche. Les dernières paroles de Romuald avaient claqué comme un fouet, aux échos duquel un lourd silence répondit. Face à eux, Mérik avait blêmi.

    Les poings serrés, son regard s’assombrit. Sa voix vibrait légèrement quand il déclara :

    — Je n’ai pas de temps à perdre avec ces bêtises…

    Après son départ, Dolaine nota le silence de Louis. Son expression à la fois songeuse et désolée ne lui disait rien qui vaille…

    Erwin Doe ~ 2015

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    Épisode 6 :  Létis

    Partie 4



    8

    À l’arrivée, une mauvaise surprise les attendait. Celle d’un champ de bataille, où ne semblait subsister aucun survivant.

    Les habitations et bâtiments alentour étaient réduits à l’état de ruines, marquées par des départs d’incendie qui leur avait laissé de longues traînées noirâtres sur ce qu’il restait de leurs façades. Au sol, des corps. Majoritairement humains, auxquels se mêlaient quelques Chauves-souris et de nombreux chevaux. De l’ensemble s’échappait une odeur effroyable, car ce n’était pas seulement la puanteur de la chair brûlée, mais également celle du sang, des entrailles et de la sueur, puissante et bestiale. Pas un bruit, pas une plainte, rien, sinon un silence glacial.

    Prise d’un haut le cœur, Dolaine porta une main à sa bouche. Louis serrait les dents et son teint avait viré au gris.

    — Quelle horreur… quelle horreur…, gémit-elle en se détournant.

    Le vent qui vint la caresser ajouta à son inconfort, car il charriait avec lui l’odeur du carnage.

    Un gémissement la fit tressaillir. Elle porta les yeux en direction de Romuald et remarqua combien il paraissait en souffrance. Les traits congestionnés, il avait porté les mains à son front, comme s’il cherchait à empêcher quelque chose de s’en échapper. Ses paupières, closes, frémissaient et il découvrait légèrement les crocs. Il tanguait et s’écroula presque contre le vestige d’un mur. Il glissa contre l’obstacle, puis ne bougea plus, recroquevillé sur lui-même.

    Alarmée, la Poupée courut dans sa direction.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il vous arrive ?

    Le visage caché derrière ses mains, Romuald ne lui répondit pas. Elle l’entendit seulement respirer, fort et avec difficulté, un souffle qui se terminait parfois par une faible plainte. Elle hésita quelques secondes avant de s’accroupir près de lui, afin de porter à son épaule une petite main craintive.

    — Romuald ? Romuald ?!

    De nouveau, aucune réponse. Puis, au bout d’un moment qui lui parut interminable, un faible filet de voix lui parvint :

    — Ça va… ce n’est rien…

    Penchée dans sa direction, Dolaine eut un froncement de sourcils.

    — Vous vous moquez de moi ?!

    Il était clair qu’il n’avait pas conscience du spectacle qu’il offrait.

    La repoussant doucement, le vampire redressa finalement la nuque. De la sueur coulait le long de son visage et son regard, dont on ne parvenait à sonder les émotions qu’après s’être familiarisé avec ces deux puits, avait quelque chose d’absent.

    — C’est à cause… de tous ces morts… tout ce sang, reprit-il d’une voix à peine plus assurée. J’y suis sensible, vous comprenez ? Mais c’est fini… bien fini. Vraiment, ce n’est rien !

    Mais la Poupée, septique, insista :

    — Vous êtes sûr ? Je vous rappelle que vous ne vous êtes pas convenablement alimenté depuis… au moins quatre jours ! Vous pensez pouvoir tenir le coup ?

    Une question d’importance, car en toute honnêteté, elle ne se croyait pas capable de le maîtriser s’il venait à perdre la tête.

    — Il le faudra bien, soupira-t-il, ce qui ne fut pas pour la rassurer.

    Elle était toutefois bien consciente qu’il ne servirait à rien d’insister. La situation ne s’y prêtant pas, elle se redressa pour jeter un nouveau regard au charnier qui les encerclait. Les morts étaient trop nombreux et leur sang avait rougi le sol. Certains avaient les yeux écarquillés, presque exorbités. Elle porta de nouveau une main à se bouche et ferma les paupières, le temps de chasser le malaise qui tentait de l’envahir. Puis, elle questionna :

    — Où est-il votre tunnel ?

    Romuald eut un geste las de la main.

    — Je… je l’ignore. Il se situait quelque part par ici, mais… je ne reconnais plus rien.

    Puis, secouant la tête, il ajouta :

    — Si cela se trouve, l’entrée est ensevelie sous les débris !

    Il donnait l’impression de ne plus avoir la force de se lever. La fatigue qui s’était abattue sur lui semblait le clouer au sol. Dolaine s’en agaça et secoua sa tête blonde. Les voilà bien avancés !

    Elle nota que Louis s’était éloigné, pour s’enfoncer au milieu des morts. Il s’arrêta et parut tendre l’oreille. Attentif. Elle ne se sentit pas la force de lui conseiller de ne pas trop s’éloigner et revint à Romuald.

    Elle voulait savoir ce qu’il pensait bon de faire à présent, mais ses mots se bloquèrent dans sa gorge. Un frisson violent lui remonta le long du dos. Car là, profitant de son inattention, le vampire avait plongé les doigts dans les plaies d’un soldat mort. Il les en avait retirés maculés de sang et il les portait à présent à sa bouche ; les léchant, les dégustant, avec fièvre. Le dégoût lui monta aux lèvres et elle se détourna vivement, préférant ne pas en voir davantage.

    De son côté, Louis s’était aventuré encore plus loin, pour s’arrêter devant une habitation écroulée. Face à elle, un amoncellement de gravats. Un doigt écrasé contre ses lèvres, il fronçait les sourcils.

    Finalement, il s’exclama :

    — Je crois qu’il y a un survivant ! (Alors que Dolaine tournait les yeux vers lui, il retrouva brusquement cette énergie exaspérante qui l’avait quitté depuis le début des hostilités.) Mais oui, j’en suis sûr ! Venez, venez voir… non, venez écouter, plutôt ! Ce pauvre bougre s’est fait piéger là-dessous et il n’a plus la force d’en sortir. (Puis, tandis que Dolaine approchait, n’enjambant les cadavres qu’avec beaucoup de réticence, il appela :) Est-ce que vous m’entendez ? Ne vous en faites pas, mon brave, nous allons vous sortir de là !

    La Poupée se tenait à présent à ses côtés et tendit elle aussi l’oreille. Il disait vrai ! Quelqu’un, là-dessous, gémissait et tentait de s’extraire de sa prison. Ami ? Ennemi ? Impossible de le deviner, mais l’heure n’était pas aux hésitations.

    — Vite, Romuald ! Il faut l’aider !

    L’interpellé ne réagit pas tout de suite. Dans un premier temps, il se contenta de la fixer, sans sembler pourtant la voir. Puis il frissonna, avant de se remettre vivement sur pieds.

    Son ouïe, bien plus développée que celle de ses petits compagnons, capta sans mal les faibles sons qui s’échappaient du monticule. Il se joignit aux deux autres qui, avec une belle énergie, avaient commencé à repousser les débris. Grâce son aide, ils eurent tôt fait de libérer une jambe, puis un bras, et bientôt un corps au grand complet.

    L’individu était étendu sur le dos, son uniforme couvert de débris et de boue. Il geignait et comme il ne paraissait pas capable de se redresser seul, Romuald lui vint en aide.

    Un homme jeune et aux cheveux noirs, longs, et en broussaille. Un nez et un visage un peu trop longs, ainsi que des paupières tombantes pour l’heure à moitié closes. Blessé à la tête, un filet de sang lui avait laissé une traînée rougeâtre du front au menton. S’il était éprouvé par son expérience, il s’en tirait avec quelques égratignures et blessures bénignes.

    Un soldat du royaume. L’unique survivant de la troupe qui avait livré en ces lieux un combat inégal, contre un ennemi préparé et sans doute en majorité numérique.

    Sonné, il se laissa aller contre Romuald, ne tenant que difficilement debout. Ses jambes menacèrent de fléchir et sans l’intervention du vampire, qui lui passa un bras par-devant le torse, sans doute se serait-il écroulé.

    — Me… merci, bredouilla-t-il.

    — Vous n’avez rien de cassé ? s’enquit Dolaine en s’approchant.

    Les poings plantés sur les hanches, elle l’inspectait avec un froncement de sourcils.

    Le jeune homme entrouvrit les yeux et les posa sur elle. Si sa bouche avait esquissé la première syllabe d’une réponse, aucun son n’en sortit.

    Vivement, son regard se porta sur Romuald. Cette fois, la stupeur laissa place à la peur, puis à l’hostilité. D’un mouvement brutal il se dégagea, recula et manqua de trébucher sur des débris. Le vampire tendit une main dans sa direction, comme pour le rassurer, mais le jeune homme avait déjà bondi en direction du cadavre d’un soldat pour lui arracher son épée. Il la pointait à présent dans sa direction, avec une expression dure.

    — Feu seul ne suffisait pas, il faut également qu’Éternel cherche à nous envahir ?!

    Mais avant que Dolaine ou Romuald ne puisse réagir, une petite voix s’éleva tout près du soldat :

    — Bonjour ! Je me nomme Louis Forge-Ardente et…

    L’autre commis l’erreur de baisser les yeux sur Louis, dont le visage se fendait d’un large sourire amical. Dans la seconde qui suivit, Romuald l’avait désarmé d’un vif mouvement de la main, qui envoya l’épée voler à plusieurs mètres de leur groupe.

    Le soldat ouvrit la bouche sur une exclamation muette. Un air décidé sur les traits, Dolaine s’approcha et croisa les bras.

    — Eh bien, vous voilà à présent désarmé, seul contre nous trois. (Puis, adressant un regard en coin à Louis :) Enfin, deux et demi !

    Son interlocuteur recula, visiblement effrayé. Romuald s’empressa d’ajouter :

    — Mais vous n’avez rien à craindre de nous : nous ne sommes pas vos ennemis !

    Difficile toutefois de convaincre le jeune homme sur sa seule parole. Ce dernier avait cessé sa fuite à reculons, bloqué par la moitié de la façade encore debout d’une habitation, celle-là même sous laquelle ils l’avaient tiré.

    Dolaine et Romuald se concertèrent en silence. Ils devinaient que le malheureux ne tarderait pas à commettre un acte désespéré, à la façon d’une proie qui sait son sort réglé et n’a plus rien à perdre. La Poupée s’envoya une claque contre le front, avant d’ouvrir son sac à main et d’en tirer une feuille en papier, soigneusement pliée.

    Avec un reniflement, elle ignora le regard interrogateur de Romuald et la déplia, pour la brandir devant elle.

    — Si vous ne nous croyez pas, alors sans doute serez-vous plus sensible à la parole d’un prince ? Vous voyez ceci ? Il s’agit d’une lettre de recommandation émanant de Teddy Ursa lui-même, héritier du trône de Merveille. Vous lisez ce qui est écrit ici ? questionna-t-elle en venant tapoter une partie du texte. Il y est dit que nous sommes ses amis. Ses a-mis !

    — Hum… je ne suis pas certain que Teddy apprécierait d’apprendre que…

    — Fermez-la, Romuald !

    Leur interlocuteur leur adressa un regard soupçonneux. Seul Louis continuait de babiller avec une belle énergie, alors que personne ne faisait attention à ce qu’il racontait :

    –… et vous auriez vu cette explosion ! Incroyable ! Si ce bon Romuald ici présent ne nous avait pas guidé, je crois que nous ne serions plus là pour…

    Les secondes continuèrent de s’égrener. Pesantes. Finalement, le jeune homme tendit une main en direction de Dolaine, qui lui remit volontiers la lettre de Teddy. Et s’il ne sembla pas très convaincu par ce qu’il y lut, il nota toutefois d’une voix morne :

    — Elle est aux noms d’un certain Romuald d’Éternel et d’une certaine Dolaine Follenfant de Porcelaine…

    — Convaincu ?

    — À nouveau, je tiens à vous assurer que nous ne sommes pas vos ennemis, ajouta le vampire. Je sais que ce qui arrivé à Létis est tragique, mais je vous prie de croire qu’Éternel n’a rien à voir avec cette invasion. Ma présence ici s’explique par vos festivités, auxquelles je tenais à assister.

    — Et je l’accompagne, ajouta Dolaine, qui avait de nouveau croisé les bras, comme si elle défiait l’autre de mettre en doute sa parole.

    Louis continuait vaillamment ses commentaires, sans se rendre compte que l’on s’entêtait à l’ignorer. Le soldat leur lança un regard lourd de suspicion à tous les trois, avant de restituer sa lettre à la Poupée.

    — Alors, commença-t-il, vous dites qu’Éternel n’est pas entrée en guerre contre nous ?

    — Qu’aurions-nous à y gagner ? répliqua Romuald. Vous savez bien que nous ne sommes pas davantage en bons termes avec Feu que vous ne l’êtes. Qui plus est, les miens répugnent en général à livrer bataille. Il leur faut une excellente raison pour cela.

    Il ne sut si l’autre le crut, mais son attitude se fit moins rigide. Même, il se permit enfin de les lâcher du regard, pour le faire voler autour de lui. La vue de tous ces corps sans vie creusa ses traits et une profonde lassitude sembla s’abattre sur ses épaules.

    — Quelle horreur…

    Puis il questionna :

    — Quelle est la situation à Létis ?

    — Pas très bonne, dut avouer Romuald. Votre royaume tente de répliquer, mais j’ai peur que l’ennemi n’ait l’avantage.

    Le soldat serra les poings, tandis que ses yeux sombres s’embrasaient de colère.

    — Ces lâches nous ont attaqués par surprise… en d’autres circonstances, rien de tout cela ne serait arrivé !

    Ni Dolaine, pas plus que Romuald, ne surent quoi lui répondre. Au même instant, la petite voix énergique de Louis les informa :

    — Tiens ! Je crois que l’on vient !

    Tous portèrent leur attention en direction du point qu’il désignait, au milieu des cieux nocturnes. Et en effet, un groupe de Chauves-souris approchait. Attrapant Louis par le bras, Dolaine bondit en direction de la bâtisse la plus proche encore capable de les dissimuler, aussitôt imitée par Romuald et leur nouveau compagnon. En silence, ils s’accroupirent derrière ce qu’il restait de la façade.

    Les Chauves-souris étaient au nombre de cinq. Volant à basse altitude, elles scrutaient les alentours, sans doute attirées par leur conversation. Des lances au poing, elles stagnèrent au-dessus du carnage un petit moment, leurs oreilles sensibles à l’affût du moindre bruit suspect.

    De crainte que sa respiration ne les trahisse, Dolaine plaqua une main contre sa bouche et l’autre contre celle de Louis. Près d’elle, le soldat retenait son souffle.

    Les minutes suivantes lui parurent interminables. Les Chauves-souris finirent par passer leur chemin, mais Dolaine ne retrouva une respiration normale que quand elles ne furent plus que des points minuscules à l’horizon.

    Le soldat fut le premier à quitter leur cachette. Romuald s’était également redressé et fixait l’ennemi, qui disparaissait dans la nuit.

    — Cette racaille se comporte déjà comme si elle était maîtresse des lieux, l’entendit murmurer le vampire, avant qu’il ne se tourne dans sa direction et ne déclare : Eh bien, je suppose que je dois vous remercier pour votre aide. Mais si je peux vous donner un conseil, vous feriez mieux de regagner Éternel au plus vite. Avec ce qu’il se passe, les miens vous tiendront autant pour un ennemi que ne l’est Feu.

    — Et vous, que comptez-vous faire ? s’enquit Dolaine, quittant à son tour l’habitation en ruine.

    — Je me dois de protéger mon royaume et c’est ce que je vais faire.

    — Seul ? s’alarma Romuald.

    — Non, bien sûr. Je vais commencer par rejoindre nos troupes. Il faut bien qu’elles aient établi un quartier général quelque part.

    — Pas au château, si c’est ce à quoi vous pensiez, l’informa la Poupée. Nous l’avons aperçu un peu avant d’arriver ici : il était la proie des flammes.

    Une ombre passa sur le visage de son interlocuteur. Ses traits se crispèrent et il se détourna.

    — Alors, je les chercherai ailleurs.

    Mais Dolaine ne faisait déjà plus attention à lui. Elle fixait Romuald, sur le visage duquel elle pouvait lire une expression qui lui déplaisait au plus haut point. Agacée, elle lui envoya un coup de coude et siffla :

    — N’y pensez même pas !

    Le vampire battit des paupières.

    — Nous ne pouvons tout de même pas l’abandonner ici !

    — Oh que si, nous pouvons. Nous pouvons et c’est exactement ce que nous allons faire.

    — Mais…

    — Ah, écoutez, Romuald ! Il faut vraiment que vous perdiez cette manie de jouer aux bons samaritains. Vous avez entendu ce qu’il a dit ? Vous n’êtes absolument pas en sécurité à Létis, aussi…

    Mais avant qu’elle ne puisse terminer, il s’avança en direction du soldat. Exaspérée, elle se mordit la lèvre et le maudit en silence. De son côté, Louis se tenait en retrait, le nez levé en direction des cieux, comme s’il cherchait à prévenir toute nouvelle approche suspecte.

    — Nous allons vous accompagner, si cela ne vous fait rien.

    Surpris, le jeune homme se tourna vers le vampire.

    — Vous ?

    Une note de scepticisme, mais surtout de réticence, était perceptible dans sa voix.

    — Au moins le temps que vous ayez retrouvé les vôtres : vous pensez que les rues de Létis ne sont pas sûres pour moi, mais elles ne le sont pas davantage pour un homme seul.

    L’espace d’un instant, il fut certain que son interlocuteur allait refuser son offre. L’autre, néanmoins, reconnut :

    — Eh bien… je suppose que votre force pourra m’être utile en cas d’affrontement…

    Puis, son regard s’arrêtant sur Dolaine, puis sur Louis :

    — J’imagine que vous viendrez avec nous… (Ses réticences étaient de nouveau audibles, mais il se contenta d’ajouter :) Dans ces conditions, mettons-nous en route sans tarder. S’ils n’ont pas déjà été pris d’assaut, je connais deux ou trois endroits où nos dirigeants pourraient s’être retranchés. (Puis, se baissant en direction d’un cadavre, pour lui subtiliser son épée, ainsi que fusil, il conclut :) Au fait, je me nomme Mérik !

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  •    Épisode 6 : Létis

    Partie 3

     

    7

    Romuald en tête, le trio remontait tant bien que mal l’artère livrée au chaos.

    Alors que l’alerte se répandait à travers Létis, un nuage noir avait fait son apparition à l’horizon, se déplaçant si vite qu’il atteignait les remparts de la cité quand les premiers coups de canon éclatèrent. De son sein s’étaient détachées des dizaines de créatures humanoïdes, aux faciès de chauve-souris. Elles avaient fondu sur la foule, tandis que le ciel s’embrasait.

    Devançant l’attaque, Romuald fuyait déjà avec ses deux petits compagnons sous les bras, leur permettant ainsi d’échapper au massacre. Peu après, le reste des survivants s’était éparpillé à travers Létis, offrant à la vue de tous des corps meurtris, parfois mutilés, déformés, qui propagèrent la panique sur leur chemin.

    Partout, on hurlait, on se bousculait. Beaucoup se cloîtraient chez eux, mais d’autres gagnaient la rue, pour mêler leurs vagissements hystériques à ceux de la foule.

    — Qu’est-ce que ça veut dire ? hurla Dolaine, affolée. Qu’est-ce que ça veut dire ?!

    Bien qu’en vérité, elle n’ait nul besoin d’explication pour comprendre que Feu venait de déclarer la guerre à Létis. Et comme berceau de ce drame, cette date qui, entre toutes, lui permettrait d’atteindre plus facilement la famille royale, mais aussi de causer le plus de morts au sein de la population humaine.

    Vivement, Romuald tourna la tête dans sa direction et ordonna :

    — À terre, vite !

    Avant de se jeter lui-même à plat ventre.

    Les deux autres l’imitèrent. Un courant d’air violent frôla Dolaine, dont les cheveux et la robe se soulevèrent. La Chauve-souris qui venait de foncer sur eux referma ses griffes sur un malheureux ayant eu la bêtise de sortir de chez lui à ce moment précis. Sourde à ses hurlements, et ignorant ses gesticulations, elle l’emporta avec elle, haut, toujours plus haut, avant de le lâcher brusquement. Dans un dernier cri, sa victime s’écrasa au milieu d’un groupe de fuyards, qu’elle emporta avec elle dans sa chute.

    — Nous n’arriverons à rien ainsi, gémit Dolaine qui se redressait sur un geste du vampire. Romuald, il faut retourner à notre hôtel : là-bas, je pourrai récupérer mes armes et espérer me défendre contre ces choses !

    Mais son compagnon secoua la tête.

    — Pas question ! Pour l’heure, le plus urgent est de nous mettre à l’abri des combats.

    — Mais…, voulut-elle insister, avant que Louis ne la coupe :

    — Excusez-moi, mais… cette Chauves-Souris ne vous paraît-elle pas étrange ?

    Dolaine et Romuald levèrent les yeux en direction du point désigné, au milieu du ciel nocturne. Le corps de la créature était recouvert d’une fourrure châtaine. De nombreuses breloques pendaient autour de son cou, et d’autres encore à ses immenses oreilles en pointe. Un bâton dans les mains, dressé au-dessus de sa tête, elle irradiait d’une lueur sauvage et flamboyante.

    Dans la rue, personne d’autre ne paraissait l’avoir remarquée. De justesse, Dolaine évita la collision avec un gros homme, trop occupé à assurer sa survie pour faire attention à ceux qu’il percutait sur son passage.

    — Par ici ! intima Romuald, avant de se jeter en direction de la première porte d’habitation et de l’enfoncer d’un coup d’épaule.

    Tout en attrapant d’autorité Louis par le poignet, Dolaine lui emboîta le pas. Ils en avaient à peine dépassé le seuil, qu’une puissante boule de feu s’écrasait au milieu de la rue, emportant avec elle l’emplacement où ils s’étaient tenus quelques secondes plus tôt.

    Des flammes pénétrèrent à l’intérieur de l’habitation, pour en lécher furieusement les murs. Le sol trembla et ils perdirent l’équilibre.

    À l’extérieur, la panique était plus terrible que jamais. Se mêlaient aux piaillements de ceux ayant échappé au pire, les cris et les appels des blessés, les plaintes des agonisants. Un individu dont la peau boursouflée, cloquée, se détachait par lambeaux, boita jusqu’à l’entrée de leur refuge. Le regard vide, absent, le sommet de son crâne était couronné de flammes qui emportaient les derniers vestiges de ses cheveux. Il fit un pas, deux pas, puis s’écroula pour ne plus bouger.

    Dolaine porta une main à sa bouche et détourna les yeux. Louis trottina jusqu’au malheureux, près duquel il s’accroupit. Sans se soucier des flammes qui finissaient de le dévorer, il voulut secouer l’homme par l’épaule, dans un geste pathétique, un refus obstiné de croire que la mort avait déjà accompli son œuvre, mais l’autre était brûlant et il retira vivement la main.

    — Monsieur… hé, mon brave monsieur !

    — Louis, revenez ici tout de suite ! ordonna Romuald.

    — Mais…

    — Faites ce que je vous dis !

    Le Pantin lui adressa un regard perdu, le baissa de nouveau en direction du cadavre, revint à Romuald et, dans un pincement de lèvres, accepta de faire ce qu’on exigeait de lui.

    Nauséeuse et au bord de l’évanouissement, Dolaine avait recroquevillée ses bras autour d’elle. Elle tremblait, soudain frigorifiée. De l’étage supérieur, des pleurs désespérés et hystériques leur parvenaient.

    — Et maintenant… maintenant, Romuald ? Croyez-vous que nous serons en sécurité si nous restons ici ?

    — J’ai bien peur que non… au contraire, je crois plutôt qu’ils finiront par s’en prendre aussi aux habitations. S’ils ne les détruisent pas, elles seront fouillées et je ne tiens pas à être coincé ici quand cela se produira.

    — Alors quoi ? Vous pensez que nous serons plus en sécurité dehors, peut-être ?!

    — Non, bien sûr, mais…

    Se taisant, il jeta un regard à Louis. L’expression de ce dernier avait perdu toute l’innocence et la gaieté qui lui était coutumière. L’oreille tendue, il levait les yeux en direction du plafond. Les occupants de l’étage supérieur avaient fait silence. De l’inquiétude passa sur le visage du Pantin. Romuald comprit qu’il ne tarderait pas à gagner l’étage, sans doute pour s’assurer que tous, là-haut, se portaient au mieux et, dans le cas contraire, proposer une aide qui serait sans aucun doute mal accueillie.

    — Il y a… des souterrains, reprit-il en revenant à Dolaine. Ils sont utilisés par les miens pour gagner Létis en toute sécurité. Là-bas, sans doute pourrons-nous nous mettre à l’abri.

    Pour le moment, il n’avait pas de meilleure idée. Le royaume assiégé, aucune de ses rues, aucun de ses bâtiments, de ses recoins, ne seraient suffisamment sûrs. Mais Feu, il en était à peu près certain, ne connaissait pas l’existence – en tout cas pas l’emplacement de ces souterrains.

    Il tendit à Dolaine le sac qu’il portait en bandoulière.

    — Tenez, prenez-le : je crois qu’il sera plus en sécurité avec vous.

    Consciente qu’il contenait une partie de leurs économies, Dolaine le serra très fort contre elle.

    — Il faudra me tuer si l’on veut m’en séparer !

    Et l’argent avait un tel pouvoir sur elle que le vampire se fit la réflexion qu’elle serait bien fichue de triompher de tout ennemi qui commettrait la bêtise de vouloir la destituer de son bien.

    — Nous allons tenter une sortie, l’informa-t-il. Je vais devoir vous porter…

    Si elle haussa les sourcils, Dolaine lui signifia toutefois d’un hochement de tête qu’elle s’en remettait à lui et le laissa la prendre dans ses bras. Puis, s’accroupissant à terre, les petites mains de la Poupée autour de son cou, il dit :

    — Louis, montez sur mon dos voulez-vous ?

    Louis, qui s’était approché de l’escalier visible au fond du couloir, lui adressa un regard perdu. Comme s’il n’avait pas saisi un traître mot. Un silence s’imposa, au bout duquel le Pantin opina du chef. Avec un dernier coup d’œil pour le plafond, il rejoignit ses compagnons et sauta sur le dos du vampire. Celui-ci le prévint :

    — Les prochaines minutes risquent de vous secouer un peu, aussi… agrippez-vous à moi de toutes vos forces !

    Il sentit les bras de Louis venir s’ajouter à ceux de Dolaine, autour de son cou, et les jambes du Pantin s’enrouler au niveau de sa taille. Malgré cette charge supplémentaire, il n’eut aucun mal à se redresser.

    À l’extérieur, des cadavres, des cadavres et encore des cadavres. Une partie de la rue avait été emportée par l’attaque magique, ne laissant derrière elle que des ruines et un cratère encore fumant. D’un regard à droite, puis à gauche, Romuald s’assura que la voie était libre. Puis il quitta la sécurité toute relative de l’immeuble.

    Maintenant qu’il n’avait plus à calquer sa vitesse sur celle de ses compagnons, ses mouvements étaient bien plus rapides. En quelques secondes, ils avaient remonté la rue et tourné dans la suivante, en bondissant par-dessus les obstacles, humains ou matériels, présents sur leur chemin.

    Un peu plus loin, il aperçut des soldats. Les forces locales tentaient de repousser l’envahisseur et visaient de leurs fusils toute cible non humaine. Dans les cieux, quelques Chauves-Souris s’éparpillèrent en sentant venir la première salve. Une seule, seulement, ne fut pas assez rapide et se retrouva criblé de plomb. Dans des plaintes de fureur, comme de douleur, elle battit maladroitement des ailes pour échapper à ses agresseurs. Mais déjà plus morte que vive, elle plana en direction du trio, s’écrasa contre un toit, et finit sa chute au milieu de la rue.

    Romuald eut le réflexe de sauter par-dessus ce nouvel obstacle, puis de bondir en direction du toit situé à droite, avant que les soldats ne puissent le prendre également pour cible.

    Sur son perchoir, et une fois qu’il fut certain d’être en sécurité, il stoppa sa course pour se repérer. Le souffle court, presque saccadé, il fronça les sourcils.

    — Nom d’un petit Pantin, s’exclama Dolaine en tendant un doigt sur leur gauche. Romuald, regardez ça !

    Au loin, le château, comme les rues voisines, était la proie des flammes. Un spectacle qui fit sortir Louis de son mutisme :

    — Quelle horreur ! Quelle horreur ! Un édifice aussi vieux que le royaume, livré aux flammes !

    Il en était à ce point scandalisé qu’il ne cessait d’ouvrir et de refermer sa bouche, comme s’il cherchait à se lancer dans l’une de ses longues tirades, sans y parvenir.

    De son côté, Romuald éprouvait quelques difficultés à se repérer. Il connaissait très mal Létis et, pendant qu’il perdait du temps, ils devenaient des cibles faciles. Un cri, poussé par Dolaine, lui vrilla les tympans.

    — Romuald !

    Il vit la boule de feu arriver droit sur eux en rugissant. Il sut d’instinct qu’il n’aurait pas le temps de lui échapper, mais ses genoux fléchir tout de même sous lui, dans un réflexe désespéré pour les sortir de là. L’attaque, toutefois, fut stoppée en cours de route par une autre vague d’énergie, blanchâtre celle-ci, qui absorba la magie adverse avant de s’évaporer.

    Une brume épaisse, étouffante, vint les frapper. Au milieu d’une quinte de toux, Dolaine avisa un mage, sur un toit voisin. Un individu encapuchonné qui, les mains tendues devant lui, entonnait déjà le sort suivant. La Chauves-Souris dont il venait de ruiner l’attaque fit entendre sa fureur et fondit dans sa direction.

    — Là-haut ! Là-haut ! glapit Louis, désignant un autre sorcier.

    L’homme était prisonnier d’une sphère d’énergie, qui le maintenait en lévitation. Ses doigts bougeaient à toute vitesse et, comme Dolaine et Romuald levaient les yeux vers lui, il libéra une nuée de projectiles lumineux, aussi aveuglants que meurtriers, qui filèrent aux quatre coins cardinaux. L’attaque manqua de les atteindre et, cette fois encore, ils ne durent qu’aux réflexes et à la rapidité de Romuald de s’en sortir indemnes.

    Létis mettait visiblement tout en œuvre pour repousser l’ennemi, mais Dolaine doutait que ce serait suffisant…

    Erwin Doe ~ 2015

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    Épisode 6 : Létis

    Partie 2

     

    4

    — Haaa, je vous retrouve enfin !

    — Oh non, pas lui !

    Dolaine chercha à fuir, mais trop tard : Louis était déjà sur eux. Son large sourire aux lèvres, il ne prit pas garde au regard assassin de la Poupée et se mit à babiller :

    — Je suis désolé pour tout à l’heure ! Je me suis éloigné de l’accueil juste le temps pour moi de faire un brin de toilette et de changer de vêtements. Vous avez dû me devancer et penser que j’étais parti sans vous…

    — Oui, on va dire ça, grommela Dolaine dont le nez s’était retroussé, comme agressé par une soudaine puanteur.

    Autour d’eux, la foule était dense, sans être étouffante. On pouvait se déplacer à travers les rues de la cité sans devoir jouer des coudes et les piétons, souvent, s’écartaient en voyant arriver Romuald. Comme s’ils craignaient de le frôler. Comportement dont Dolaine ne pouvait pas tout à fait se plaindre, celui-ci leur dégageant un espace plus que suffisant dans lequel évoluer et respirer.

    Louis s’était justement mis à fixer le vampire. D’un regard si perçant, si insistant, qu’il finit par mettre celui-ci mal à l’aise.

    — Oui ? s’enquit-il, trouvant le silence du Pantin encore plus éprouvant que ses bavardages.

    — Je ne vous avais pas bien observé tout à l’heure. Avec toutes ces émotions… ! Vous savez, c’est la première fois que je rencontre un démon.

    — Ah… vraiment… ?

    — Oui ! Et laissez-moi vous dire que vous n’êtes pas aussi effrayant qu’on le prétend. Bien sûr, il y a quelque chose chez vous d’intimidant, mais… vous ne me laisseriez pas jeter un œil sous votre masque, des fois ? (Et avant que Romuald ne puisse répondre :) Ah ! Mais non, suis-je bête ! Ça vous est interdit, bien sûr. À ce sujet, il y a une légende qui prétend que celui qui cherche à voir sous votre masque en sera pétrifié. Est-ce que c’est vrai ? (Et, toujours sans laisser le temps à son interlocuteur de s’exprimer, il s’exclama :) N’empêche ! Ça doit être quelque chose, de vivre dans les abîmes ! Mais avouez qu’Ekinoxe est tout de même plus agréable. Bien entendu, j’aimerais y faire un tour… pour voir… seulement, je crois que tout ceci me manquerait vite. Ce n’est pas pour être désagréable, Romuald, mais votre dimension me semble plutôt…

    — Oui, bon, écoutez, Louis, l’interrompit Dolaine, soucieuse de prendre congé de l’importun.

    Importun qui se tourna vivement vers elle pour la couper :

    — Il n’empêche, cela fait un moment que je n’avais pas rencontré de congénère. Depuis que j’ai quitté Porcelaine, je n’ai guère eu l’occasion d’en croiser. Il faut dire que nous ne sommes pas de grands voyageurs !

    — Oui, heu…

    — Moi, par contre, c’est tout l’inverse ! Je ne me suis jamais senti tout à fait satisfait au sein de notre royaume. Bien sûr, j’aime Porcelaine et je finirai tôt ou tard par y retourner – voyez-vous, mon père tient à ce que je prenne sa succession. Ce n’est pas que cela m’enchante, mais enfin, il faut bien que quelqu’un le fasse ! –, mais j’avais besoin de voir le monde avant ça ! Je savais que je garderais toujours cette frustration en moi si je ne le faisais pas. Découvrir d’autres contrées, s’informer de ce qu’il se passe chez le voisin, comprendre les différences qui nous sont propres… je ne pouvais concevoir de tourner le dos à ce rêve.

    — Ah oui ? Alors il semblerait que nous voyagions en partie pour les mêmes raisons, nota Romuald.

    Dolaine lui adressa un regard noir, qui le fit se ratatiner. Pourquoi donnait-il une raison à ce bavard impénitent d’en rajouter une couche ?!

    Avec un petit cri d’excitation, Louis fit claquer ses mains l’une contre l’autre.

    — Vrai ? Eh bien voilà qui est épatant ! Nous sommes donc tous deux de grands curieux… ou tous trois, devrais-je dire, car si j’ai bien compris vous voyagiez ensemble. Ah, comme c’est fabuleux… avoir un compagnon de route ! Une présence à vos côtés, avec qui échanger vos impressions, quelqu’un capable de comprendre ce que vous vivez et ressentez. Je vous le dis, c’est bien tout ce qui manque à mon bonheur dans cette aventure.

    — Et personne ne s’est proposé pour vous accompagner ? Comme c’est étonnant ! railla Dolaine.

    — N’est-ce pas ? Je crois pourtant être d’excellente compagnie et je…

    Et comme il s’embarquait dans de nouveaux babillages, Dolaine se reprocha d’avoir voulu faire de l’esprit avec lui. Elle aurait dû deviner qu’il le prendrait au premier degré, l’imbécile !

    Elle ne savait d’ailleurs trop comment s’y prendre pour s’en débarrasser, car rien, pas même la franchise, ne fonctionnait avec lui. Il comprenait systématiquement tout de travers, vous imaginait en train de plaisanter quand vous étiez tout à fait sérieux et, pire que tout, n’avait absolument pas conscience qu’il rendait la vie d’autrui impossible.

    Ça ne l’étonnerait même pas d’apprendre qu’il ait dans l’idée de leur coller aux basques durant le reste de leur séjour, et même au-delà s’ils n’y prenaient pas garde. Et comme elle savait que Romuald n’aurait jamais la force de caractère de le repousser, la tâche lui incomberait forcément.

    Fatiguée par avance, elle se détourna pour ne plus avoir à supporter la vision du Pantin. Son regard croisa celui d’une petite fille. À deux ou trois mètres de là, debout près de la façade d’un commerce, la gamine l’observait. Dans sa main une grosse glace, qu’elle léchait.

    Louis, qui la remarquait également, lui fit un signe de la main et piailla :

    — Eh bien, bonjour, petite demoiselle ! Seriez-vous seule ?

    Si elle ne lui répondit pas, la fillette cessa de lécher sa glace. Son regard s’agrandit, fascinée par le Pantin au large sourire.

    Une femme surgit brusquement à ses côtés. D’un air à la fois furieux et effrayé, elle attrapa l’enfant par la main et la força à lui emboîter le pas.

    — Quel scandale ! Quel scandale ! Laissez ces créatures pénétrer ici, alors qu’il y a des enfants… et toi arrête de les regarder !

    La petite se laissa traîner sans un mot derrière sa mère, à peine plus réactive qu’une grosse peluche.

    Piquée au vif, Dolaine retroussa le nez. Mais Louis, que rien ne vexait, en rit.

    — Eh oui ! Après tout, cette brave femme n’est pas censée savoir que nous sommes tout aussi inoffensifs qu’elle.

    Dolaine se tourna vers lui, agacée.

    — Et c’est tout ce que cela vous inspire ?

    — Non, bien sûr. Je pense également qu’elle est quelque peu imprudente. Les enfants sont si précieux et il est si facile de leur faire du mal… vraiment, elle ne devrait pas laisser cette petite seule, comme elle l’a fait. Quel malheur s’il venait à lui arriver quelque chose. Une enfant si mignonne ! (Puis, se penchant vers Dolaine, un air navré sur les traits.) Car il faut le reconnaître, le monde n’est pas peuplé que de bonnes gens. Et croyez-moi, j’en suis le premier désolé.

    Dolaine ouvrait la bouche pour lui répondre, mais la referma presque aussitôt, consciente que ça ne servirait à rien de s’attarder sur la question. Même si elle le lui expliquait, elle savait que Louis ne parviendrait pas à comprendre en quoi l’attitude de cette femme avait été injuste à son égard. Autant user son énergie ailleurs !

    — Très intéressant, Louis. Mais à présent, si vous voulez bien nous excuser, nous voudrions poursuivre notre visite et…

    — Ah, excellente idée ! Où comptiez-vous vous rendre ? Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, je meurs de faim. Je connais d’ailleurs une adresse pas très loin d’ici et je suis certain que…

    Dolaine sursauta. C’était bien ce qu’elle craignait !

    — Attendez un peu ! le coupa-t-elle. Vous ne comptez tout de même pas nous accompagner ?

    Et Louis, qui paraissait le premier surpris qu’elle puisse en douter, eut un haussement de sourcils.

    — Oh, allons ! Vous ne pensiez tout de même pas que je pourrais vous abandonner ?



    5



    Au cours de cette journée de festivités, nombreuses étaient les possibilités d’émerveillement, comme de divertissement. Des artistes s’offraient en spectacle pour le plaisir de tous, des stands de produits divers avaient été dressés, les terrasses étaient de sortie, pleines à craquer, les échoppes mobiles à chaque coin de rue et, même, on pouvait croiser des diseuses de bonne aventure.

    Des défilés militaires ponctuaient la journée et l’on avait mis à disposition des curieux certaines parties du palais royal ; que l’on faisait visiter moyennant quelques Étoiles.

    En d’autres circonstances, Dolaine aurait sans doute trouvé le moyen de passer un peu de bon temps. Mais si l’hostilité ambiante était une chose – ils s’étaient notamment vu interdire l’entrée de plusieurs restaurants, ainsi que l’accès dudit palais –, devoir supporter les bavardages envahissants d’un pot de glu infatigable, en était une autre. Une du genre à vous gâcher toute possibilité de plaisir.

    Les mains plaquées contre ses oreilles, la malheureuse tentait d’échapper aux commentaires du bavard, mais celui-ci avait la voix perçante.

    — Et saviez-vous que les créatures que l’on nomme aujourd’hui Trolls des montagnes vivaient autrefois au sein de Ténèbres ? On raconte d’ailleurs bien des choses sur les raisons de leur départ. Tenez ! Voilà l’une des hypothèses que je trouve les plus intéressantes…

    Dolaine écrasa un peu plus fort ses mains contre ses oreilles. Sous l’effort, elle avait froncé les sourcils et son expression ne laissait rien présager de bon pour la suite. Romuald marchait à ses côtés, et lui aussi semblait incommodé par les babillages de Louis.

    La nuque ployant en avant, il conservait un silence presque total depuis bientôt une heure. Son attitude commençait à inquiéter Dolaine, qui craignait qu’il ne finisse par perdre patience et par devenir incontrôlable. Tout en continuant de l’observer, elle relâcha la pression sur ses oreilles et fut de nouveau la proie des commentaires du Pantin :

    — … à ce propos, il paraît que les crocs du souverain vaincu ornent encore la couronne des rois de Létis. J’imagine que ça ne doit pas beaucoup faire plaisir aux habitants de Feu, d’autant qu’à ce que l’on prétend, ces Chauves-Souris seraient…

    Une main, violemment plaquée contre sa bouche, étouffa la suite de son discours. Le visage de Dolaine vint se planter dans son champ de vision.

    — La ferme ! La ferme ! La ferme !

    Avec un soupir de soulagement, Romuald se tourna vers eux. Louis était peut-être un garçon sympathique, il fallait sincèrement qu’il songe à corriger ce défaut pour le moins horripilant.

    Dolaine, dont la tignasse s’était ébouriffée sous le coup de la colère, semblait sur le point de mordre. Elle leva un doigt devant elle et, d’une voix dangereuse, prévint :

    — Un mot de plus et je jure que je vous étrangle. Compris ?

    Là-dessus, elle retira sa main… et le regretta aussitôt.

    — Oh ! Cette histoire ne vous intéresse pas ? À moins que vous ne la connaissiez déjà ? Bien sûr ! Que je suis stupide ! J’ai dû vous paraître absolument…

    Dans un cri de rage, la Poupée se jeta sur lui pour le secouer comme un poirier. Mais plutôt que d’en être inquiété, ou fâché, Louis partit dans un grand rire et ne chercha pas à se dégager.

    Les laissant se débrouiller entre eux, Romuald jeta un regard autour de lui. Une place en arc-de-cercle, noire de monde, entourée par de hauts murs en briques qui la rendait propice à l’ombre. En jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, il avisa la présence de soldats, deux individus armés qui le fixaient d’un air dur. On continuait de les surveiller, mais ça ne le surprenait pas, son apparence ne devant pas inspirer beaucoup de confiance aux autorités locales. Il ignorait s’ils le croyaient eux aussi démon, mais en tout cas, on devait le soupçonner d’être du genre à attirer des problèmes. Et sans l’incertitude qui planait sur ses origines, et donc sa puissance, sans doute aurait-on déjà cherché à le chasser de la ville. Mais avec cette foule, toutes ces victimes potentielles, personne, à son avis, ne serait prêt à prendre ce risque. Après un battement de paupières il se désintéressa des deux hommes, pour tourner les yeux en direction d’un attroupement.

    Par-dessus les rires et les exclamations s’élevait une mélodie, accompagnant un spectacle que l’on récompensait par des applaudissements enthousiastes. Curieux, il s’approcha. Sa grande taille lui permit de voir par-dessus la foule et il découvrit un homme qui, une main posée sur la manette d’un orgue de barbarie, dodelinait doucement de la tête. Devant lui, deux enfants… plutôt, une Poupée et un Pierrot. Romuald en fut troublé, avant de comprendre que ceux-ci n’étaient pas vivants, mais plutôt faits de bois. Leurs expressions étaient figées et ils dansaient en rythme avec la musique qui se jouait.

    Un frisson lui parcourut le corps. Bien que ces choses aient l’air vivantes, il n’en était rien. La magie était à l’œuvre et le musicien, qui ne payait pourtant pas de mine, était sans doute un mage.

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ?

    Dolaine et Louis l’avaient rejoint. Aussi intrigués l’un que l’autre, ils se haussèrent sur la pointe des pieds, se tordant vainement le cou, mais impossible pour eux d’apercevoir quoi que ce soit. Agacée, Dolaine se mit à sautiller sur place, avant de pester, tapant par deux fois du pied contre le sol.

    — Quelle bande d’égoïstes ! À croire qu’ils ne pensent pas aux personnes de petite taille !

    — J’imagine que les enfants sont aussi désavantagés que nous, soupira Louis. Pauvres petits, ce spectacle me semble pourtant des plus distrayants.

    Il se tortillait, rongé par la frustration. Un cri de joie enfantin s’éleva soudain, et Dolaine et lui tendirent l’oreille. La Poupée poussa une plainte outrée.

    — Devant ! Ils les ont placés devant eux ! Ah, ça, pour leur progéniture, ils savent encore faire preuve de civisme. Mais pour les autres ! Regardez-moi ça, personne ne se déplacerait pour nous laisser passer !

    Elle étudiait très sérieusement la possibilité de se frayer un passage par la force au sein de cette masse compacte, quand ses pieds quittèrent le sol. Avec un glapissement, elle battit des jambes et se retrouva assise sur l’épaule de Romuald. Dans un mouvement de panique, elle lui agrippa le cou des deux bras, avant de se rassurer et de n’y laisser qu’une main, en se redressant un peu pour profiter du spectacle. Une lueur d’amusement s’alluma dans son regard.

    — Ooooh, mais ce sont nos danses ! (Puis, narquoise :) Vraiment, Louis, vous manquez quelque chose.

    Romuald soupira. Vraiment, qu’elle pouvait être gamine !

    Les bras tendus en direction du vampire, le Pantin sautillait.

    — Oh, Romuald, je vous en prie, faites-moi monter moi aussi.

    — Pas de place, Louis, pas de place, répondit Dolaine avec un petit rire.

    Puis, comme le malheureux poussait une plainte déchirante, elle eut un sourire en coin satisfait, avant de pencher la tête en direction de Romuald.

    — Avez-vous remarqué ces soldats ?

    Le vampire, qui tentait de repousser Louis – ce dernier ayant commencé à lui grimper dessus avec le sans-gêne qui le caractérisait –, répondit :

    — Je viens de les voir.

    — Eh bien, vous manquez d’attention ! Cela fait au moins une bonne demi-heure qu’ils nous suivent à la trace. Comme si nous n’étions que de vulgaires criminels ! Ah ça, croyez-bien que je me souviendrai de l’hospitalité de Létis !

    Agrippé au bras du vampire – ce qui obligeait ce dernier à se courber sur le côté –, Louis tourna les yeux en direction des soldats. Il relâcha Romuald et, avec un sourire, leur fit un salut de la main que les autres ne lui rendirent pas.

    Sans que sa bonne humeur n’en soit affectée, il expliqua :

    — Rien d’étonnant à ce qu’ils agissent de la sorte. Bien sûr, je m’en désole pour vous Romuald, mais il faut savoir que les autorités locales sont sur les dents depuis quelques jours.

    — Oui, ça, on avait cru remarquer ! répliqua Dolaine.

    Elle secoua la tête, et ses boucles blondes vinrent claquer contre le masque de Romuald.

    — Vous arrivez tout juste, reprit Louis, aussi j’imagine que vous n’êtes pas encore au courant de cette tragique histoire. Des cadavres ont été retrouvés, il y a peu… dépecés, comme victimes d’une bête sauvage. On les avait également vidés de leur sang.

    Romuald sursauta.

    — De… de leur sang ?! Par les Dieux, on ne pense tout de même pas qu’Éternel serait coupable ?

    Louis leva les yeux dans sa direction et fronça les sourcils.

    — C’est ce que l’on a d’abord imaginé, mais il s’est avéré que la menace venait de Feu. Vous devinerez sans mal le choc que cela a provoqué ici. J’ai cru comprendre qu’il y avait un moment que ce genre d’agression ne s’était pas produite. Et il fallait que cela arrive peu de temps avant l’anniversaire du roi ! C’est pour cela que ces gens sont si méfiants à votre égard. Bien sûr, c’est stupide, car vous n’êtes absolument pas responsable de ce qui arrive ici. Malheureusement, je crois que beaucoup n’ont pas le recul nécessaire pour…

    Et comme il en avait pour un moment encore, Dolaine décida de l’ignorer.

    — Qu’en pensez-vous ? s’enquit-elle en baissant les yeux sur Romuald. Se pourrait-il que les vôtres aient malgré tout un rapport avec cette histoire ?

    Mais son interlocuteur secoua aussitôt la tête.

    — Non ! Nous ne sommes pas en bons termes avec Feu. Qui plus est, les miens ne s’adonnent pas à ce type de tueries.

    Bien au contraire ! Car les siens connaissaient trop la valeur d’une goule en vie pour se permettre ce genre de gaspillage…



    6



    La nuit était sur le point de tomber. Le soleil, d’un rouge orangé, disparaissait lentement à l’horizon.

    Installés sur un toit, Dolaine, Louis, ainsi que Romuald, comptaient assister depuis ce perchoir privilégié au spectacle qui ne tarderait plus à commencer. Plus bas, la place où le roi devrait faire son apparition était noire de monde. Respirer devait s’y révéler un combat de tous les instants et Dolaine, avec un petit sourire, n’avait pu s’empêcher de bisquer ces pauvres diables condamnés au plancher des vaches.

    Au centre de la place, une petite estrade. Un cordon de sécurité en faisait le tour, aux quatre coins duquel des gardes surveillaient la foule.

    Aux balcons des immeubles et hôtels alentours, d’autres groupes s’agglutinaient. Des gens le plus souvent aisés, élégants, qui se réunissaient là entre amis et familles. Beaucoup étaient installés autour de tables, sur lesquelles les vestiges d’un dîner s’exhibaient.

    Le trio s’était assis à même les tuiles du toit et, au grand malheur de Dolaine, Louis se trouvait tout près d’elle. Malgré ses tentatives pour l’éloigner ou pour l’ignorer, impossible de s’en débarrasser. Même la colle la plus forte ne pouvait se targuer d’être aussi tenace !

    Ses jambes ramenées contre lui, Romuald se tenait en retrait, son masque finalement ôté. En découvrant sa véritable identité, le Pantin l’avait abreuvé de questions, s’excitant et s’amusant tout seul, pas un seul instant intimidé, et même plus qu’enchanté de rencontrer un vampire en chair et en os. L’épreuve avait épuisé Romuald, qui fut presque reconnaissant envers les Dieux quand le bavard se décida à changer de proie. Depuis, il avait les traits tirés et, à son expression absente, la Poupée devinait qu’il y avait un moment qu’il n’était plus avec eux.

    — Et si je vous dis Aldrian ? Vous aurez certainement reconnu l’ancien souverain du Darn. Mais saviez-vous qu’en vérité, l’individu était un imposteur ? Le vrai Aldrian n’était qu’un enfant quand sa route à croisé celle de gens bien mal intentionnés. On pense qu’il a été tué et que ses bourreaux auraient mis sur le trône l’une de leurs progénitures, dont les traits étaient à ce point similaires au véritable héritier que…

    — Je m’en fous, je m’en fous, et je m’en contrefous ! explosa Dolaine, en se plaquant les mains contre les oreilles.

    Louis eut un rire joyeux.

    — Cette histoire ne vous intéresse pas ? Dans ce cas, laissez-moi vous parler de…

    Romuald inclina faiblement la tête sur le côté. Son absence n’était pas seulement due à la présence de Louis, mais surtout à cette histoire d’agressions qui l’inquiétait bien plus qu’il n’avait voulu le laisser paraître. Voilà un moment que Feu n’avait pas ouvert les hostilités contre Létis. La nation, longtemps restée sans chef, s’en était retrouvée fragilisée. Mais peu avant son départ, une certaine inquiétude habitait les siens. Il s’en souvenait parfaitement, d’autant que la nouvelle l’avait troublé lui aussi. Car il se disait que Feu avait élu un nouveau souverain et sa montée au pouvoir ne laissait rien présager de bon pour ses voisins.

    — Assez, assez, j’en ai assez !

    Ses mains agrippant ses cheveux, Dolaine se redressa vivement. Sans laisser le temps à Louis de reprendre la parole, elle lui tourna le dos et s’approcha dangereusement du bord du toit. Un reniflement se fit entendre.

    L’espace de quelques secondes, même le Pantin parut s’étonner de son comportement. Puis, comme si rien ne s’était passé, il se tourna vers Romuald, glissa jusqu’à lui et reprit :

    — Comme je vous le disais, il faut différencier Pixie et Fée. Car bien que les deux soient de petites créatures ailées, elles ont de nombreuses différences, notamment en ce qui concerne…

    Avec un sourire maladroit, Romuald détourna le regard, espérant que Louis s’en tiendrait là. Un pur fantasme, car l’autre n’en continua pas moins de babiller sur tout et rien, comme s’il avait toute son attention.

    Plus bas, un défilement de cavaliers avait commencé. Tirés à quatre épingles, leurs équipements plus resplendissants qu’à leur premier jour, ils trottaient en direction de l’estrade, leurs montures tout aussi apprêtées. L’émotion fit frissonner la foule et l’on put entendre des « Hooo ! » et des « Haaaa ! » s’élever. Des applaudissements, des rires, et même quelques sifflements les accompagnèrent.

    Certains soldats, munis de tambours, battaient la mesure de leur progression.

    — N’est-ce pas fantastique ? s’exclama Louis, qui tapait dans ses mains comme un petit fou. Par les Dieux, j’ai encore du mal à croire que je me trouve à Létis pour un jour comme celui-là. Vous savez, j’ai bien failli ne pas pouvoir venir. Une drôle d’histoire, ça aussi ! En fait, voyez-vous…

    — Louis… venez voir un peu par ici, je vous prie, appela Dolaine, d’une voix doucereuse.

    La soupçonnant d’avoir quelques mauvaises intentions, Romuald releva les yeux sur elle. Mais avant qu’il ne puisse deviner ce qu’elle avait en tête, Louis trottinait en direction de la Poupée. Son regard brillait d’une curiosité enfantine.

    — Qu’y a-t-il ? Avez-vous vu quelque chose d’amusant ?

    Sans se tourner vers lui, Dolaine eut un geste du doigt.

    — Mais oui… juste là… là ! Vous voyez ?

    Louis avait haussé les sourcils. Le cou tendu en avant, il scrutait la terrasse sous eux, ainsi que leurs occupants… mais en dehors de quelques belles personnes, il n’y avait rien de bien passionnant dans ce spectacle.

    Pensant qu’il regardait dans la mauvaise direction, il fit un tour sur lui-même, avec une excitation un peu affolée, de celle qui vous frappe quand vous êtes persuadé de manquer quelque chose d’extraordinaire.

    — Où donc ? Qu’avez-vous vu, Dolaine ? Il n’y a pourtant rien !

    — Mais si, regardez mieux… juste sous nos pieds.

    — Sur la terrasse ? Pourtant, il m’a semblé que…

    — Allons, allons, approchez encore un peu. Je suis sûre que vous la verrez ! Cette chose incroyable !

    Le front plissé, Louis se pencha dangereusement en avant, le bord de ses chaussures dépassant du toit. Mais rien à faire, la vue s’obstinait à la même banalité.

    Il allait en faire la réflexion à Dolaine, quand on le poussa dans le dos.

    Dans une petite exclamation, il battit désespérément des bras, parvint à se retourne en direction de celle qui venait de l’attaquer, en équilibre sur un pied. Il ouvrit la bouche pour la supplier de l’aider, mais trop tard ! Le vide s’ouvrit sous lui.

    Depuis la terrasse, des cris s’élevèrent. Un sourire satisfait vint étirer les lèvres de la Poupée.

    — Avez-vous perdu l’esprit ?! paniqua Romuald en se redressant. Vous l’avez peut-être tué !

    — Ah, soupira Dolaine avec un haussement las des épaules. Si seulement, Romuald…

    Une colère scandalisée s’empara de Romuald. Il allait la laisser éclater quand un petit rire, nerveux, leur parvint.

    — Décidément, vous êtes plus farceuse que vous en avez l’air, fit la voix de Louis. Mais si vous voulez bien m’aider à remonter… (Puis, d’un ton déjà plus enjoué, s’adressant à ceux sur qui il avait manqué de s’écrouler :) Toutes mes excuses ! Une petite taquinerie de mon amie… mais je suis persuadé qu’elle n’avait aucune mauvaise intention !

    S’accroupissant au bord du toit, Romuald découvrit que Louis était parvenu à se rattraper à la gouttière. Mais ses doigts ne le tiendraient plus très longtemps et ce fut avec un certain empressement qu’il attrapa le Pantin par le poignet. Son apparition donna naissance à une série de couinements étouffés. Tout sourire, Louis eut un signe de la main à l’intention de l’assistance.

    — De nouveau, acceptez toutes mes excuses ! J’espère, en tout cas, que vous profitez autant que moi de cet incroyable spectacle. Je dois d’ailleurs vous avouer que…

    Mais il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, car Romuald le ramena sur le toit. Dolaine émit un reniflement dédaigneux et lui tourna le dos.

    À l’horizon, la nuit était finalement tombée. Au milieu de la place, le roi, accompagné par sa famille, mais aussi ses plus proches conseillers, venait de faire son apparition. Il montait un cheval à la robe d’un blanc immaculé, censé représenter l’intégrité de Létis. Son arrivée fut accueillie par des vivats, ainsi que des applaudissements.

    Alors qu’il mettait pied à terre près de l’estrade, un soldat s’empressa de venir prendre la bride de sa monture et de la tirer à l’écart. Son maître, lui, abandonna famille et conseillers pour grimper les quelques marches qui le séparaient encore de la scène.

    Sur cette dernière, deux hommes s’empressaient d’installer une pièce d’artifice : Celle qui devrait donner le coup d’envoi à toutes les autres. Un troisième individu était également présent. Bien mieux habillé que les deux autres, il vint présenter avec déférence à son souverain une longue tige, au bout de laquelle ondulait une petite flamme. Puis, son chapeau plaqué contre son torse, il s’éloigna à reculons

    Le silence se répandit peu à peu sur la foule, tendue au possible. Avec une lenteur calculée, le souverain se détourna et alluma la mèche. Celle-ci crépita une ou deux seconde, avant que la fusée ne s’élève en direction des cieux dans un long sifflement. Elle y explosa en une fleur rouge, magnifique, dont la naissance redonna vie aux applaudissements.

    Éblouie, Dolaine avait mené une main devant sa bouche. Derrière elle, Louis s’était tu, les yeux écarquillés par l’émerveillement. Et alors que les feux suivants éclataient, Romuald se redressa vivement, la mine anxieuse.

    — Qu’est-ce que… ?

    Le chant de plusieurs cornes accompagna son exclamation…

    Erwin Doe ~ 2015

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  • Épisode 6 : Létis

    Partie 1

    1

    — Dites-moi… j’ose espérer que vous n’avez pas d’autres mauvaises surprises en réserve ?

    Leur train ne tarderait plus à arriver à destination. Encore une petite heure à patienter, avant qu’ils ne puissent fouler les rues de Létis.

    Romuald, qui faisait le tour de leur compartiment, afin de s’assurer qu’ils n’oubliaient rien derrière eux, se tourna vers sa compagne et lui offrit un haussement de sourcils interrogateur.

    — À quel propos ?

    Ils voyageaient depuis quatre jours, durée pendant laquelle le vampire n’avait rien eu d’autre à se mettre sous la dent que du sang animal. Et si ce régime n’avait pas encore affecté son comportement, Dolaine lui avait fait promettre de se trouver quelque chose de plus nourrissant une fois arrivé à Létis – ne tenant pas à ce que les événements de Porcelaine se reproduisent.

    — Je vous parle de votre condition de vampire : entre votre besoin de sang humain, votre mauvaise compagnie quand vous êtes en manque et votre perte de contrôle lorsque votre patience vole en éclat, je crois avoir suffisamment donné comme cela. Alors ! Qu’est-ce que vous avez encore oublié de me dire ?

    Romuald, qui ouvrait à présent le sac de voyage de Mirar – le mage rencontré lors de leur aventure à Mille-Corps – afin d’en répartir le contenu dans ses propres bagages, cessa momentanément son activité pour réfléchir à la question. Les paupières plissées, il inclina la tête sur le côté.

    — Eh bien…, commença-t-il. Je crois avoir fait le tour de mes bizarreries.

    Mais Dolaine ne s’avéra que moyennement convaincue par cette réponse. Assise sur sa couchette – une petite banquette inconfortable dont elle n’avait eu de cesse de se plaindre chaque nuit – elle plissait elle aussi les yeux, mais avec un soupçon de suspicion.

    — Vous êtes sûr ?

    Son manque de foi amena un sourire amusé aux lèvres de son interlocuteur.

    — Je vous en donne ma parole : je ne vous cache rien de plus. En tout cas, rien qui ne puisse nous mettre en danger.

    Dolaine n’en continua pas moins de le fixer et se demanda en quoi consistait ce qu’il jugeait de « sans danger ». Surtout, pouvait-elle accorder le moindre crédit à ses certitudes ?

    Et si elle n’insista pas, elle se promit de creuser la question à la première occasion !



    2

    À leur arrivée, les rues de la capitale étaient noires de monde et bouillonnaient d’activité. Quoi de plus normal en un jour comme celui-ci ? L’anniversaire du roi, ainsi que les festivités qui le célébraient, attiraient toujours beaucoup de monde à travers le royaume ; et même bien au-delà. Heureusement, ni Dolaine, pas plus que Romuald, n’avaient espéré que leur nouvelle destination serait moins animée que les précédentes. Après leur voyage jusqu’ici, ils pensaient avoir eu leur compte de solitude et d’ennui !

    À l’horizon, se découpant au-dessus des toits, les silhouettes menaçantes de trois hautes montagnes : Celles de Feu, Éternel, mais aussi Ténèbres.

    Malgré ces trois ombres, qui rappelaient à tous que le danger encerclait Létis, l’humeur était à l’allégresse. On riait, des clameurs se faisaient entendre ; des bavardages et des appels, mais aussi des applaudissements provoqués par quelques spectacles de rue. Une joie de vivre que tous ne partageaient toutefois pas.

    — Complet, complet, complet, mon œil, oui ! Je vous parie mon or qu’ils refusent de nous héberger à cause de nos origines !

    Dolaine et Romuald sortaient d’une énième auberge qui, comme les précédentes, avait prétendu ne plus avoir de chambre disponible. La Poupée n’était toutefois pas dupe et les excuses hypocrites reçues pour tout dédommagement avaient aggravé son ressentiment.

    Évoluant en tête, l’air hostile, elle donnait l’impression d’être sur le point de mordre le premier qui la frôlerait d’un peu trop près.

    Songeur, le vampire porta les doigts au masque qui dissimulait ses traits. Un visage aux yeux presque fermés, ne formant que deux lignes espiègles. Rouge et aux lèvres peintes du même noir qui soulignaient ses paupières.

    Grâce à celui-ci, nul ne pouvait plus deviner qu’il appartenait à Éternel, une sécurité nécessaire au vu des réactions agressives provoquées par son arrivée en Létis. Lors de son précédent passage au royaume, quelques mois plus tôt, la nuit avait dépeuplé les rues et il n’avait pas eu à faire face à des réactions aussi excessives que celles de ce jour-là. Il ne s’attendait donc pas à ces torrents d’insultes et gestes déplacés, ne s’attendait pas davantage à ce qu’on finisse par les encercler, lui et Dolaine, à peine quelques rues plus loin. L’espace d’un instant, il avait bien cru qu’on allait les lyncher et, alors qu’accoueraient des soldats, il n’avait eu que le temps d’ordonner à sa compagne de s’agripper à lui et de les sortir de ce mauvais pas.

    Après cette expérience, qui les avait tous deux chamboulés, Dolaine et lui comprirent que leur séjour ici serait impossible dans ces conditions. Alors, tandis qu’il se dissimulait dans une ruelle, sa compagne avait fait le tour des boutiques alentour, à la recherche d’un moyen de dissimuler ses origines. Ce masque, elle avait fini par le dénicher chez un antiquaire aussi poussiéreux que ses marchandises. Et s’il avait cru voir en cette cliente inespérée le pigeon qui lui remplirait ses caisses, le malheureux avait dû rapidement déchanté, car la Poupée assurait le lui avoir arraché pour une bouchée de pain.

    Malgré tout, et même s’il pouvait à présent évoluer sans risque de déclencher un mouvement de foule, on continuait de l’observer. Se demandant ce qu’il dissimulait là-dessous et ne se sentant pas franchement en sécurité en sa présence. Bien sûr, le fait qu’il évolue en pleine jour permettrait d’éviter qu’on devine ses origines, mais… dans chaque hôtel, comme auberge, où ils avaient voulu louer une chambre, soit le personnel avait exigé de voir son visage – les poussant à tourner aussi sec les talons –, soit on les avait éconduits avec l’excuse que l’établissement était déjà complet.

    — Non mais regardez ! Regardez-moi ça ! s’indigna la Poupée, en désignant du doigt un couple qui s’était arrêté pour les fixer. Dites donc vous deux, vous voulez mon portrait peut-être ?!

    Seule, elle n’ignorait pas que ses propos auraient pu lui attirer des ennuis. Non seulement de la part du couple, qui paraissait outré de son comportement, mais également de ceux qui assistaient à la scène. Toutefois, la silhouette de Romuald à ses côtés paraissait suffisamment inquiétante pour que personne ne l’interpelle. Même le couple se détourna et s’empressa de mettre de la distance entre eux.

    Un soupir échappa au vampire, tandis qu’il les regardait s’éloigner.

    — Nous sommes à Létis… que voulez-vous ?

    Dans un grognement, Dolaine se renfrogna. Elle savait déjà, pour y être venue par le passé, que Létis n’appréciait pas beaucoup Porcelaine. D’ailleurs, les deux royaumes n’étaient pas forcément en bon termes, Létis aimant un peu trop donner des leçons de morales aux autres et Porcelaine l’ayant à plusieurs reprises envoyée paître. Aussi, nulle part ailleurs il ne lui avait semblé être scrutée avec tant d’agressivité et de désapprobation. Et si elle n’avait pas été si petite, et donc passant facilement pour une enfant aux yeux de ceux qui n’y regardaient pas d’un peu trop près, elle aurait sans doute attiré tout autant l’attention que Romuald.

    À ces désagréments, il fallait ajouter la présence de nombreux soldats dans les rues de la cité. Bien sûr, avec tout ce monde, et surtout l’importance du jour présent, quoi de plus normal ? Néanmoins, tous ceux qu’ils avaient croisés paraissaient anormalement tendus, presque sur les nerfs. Bien plus hostiles à leur encontre que le péquin ordinaire, certains allaient jusqu’à les suivre et n’abandonnaient la partie que plusieurs minutes plus tard, quand leur route croisait celle de collègues qui prenaient presque toujours la relève. Il était donc évident que leur séjour ici se ferait sous étroite surveillance.

    Un lourd soupir lui échappa et, bien que l’idée de devoir reprendre la route la déprimait d’avance, elle avait presque hâte de mettre le cap sur leur prochaine destination.

    — Il faut absolument que nous trouvions où nous loger. Je vous le dis, Romuald, je refuse de passer la nuit à la belle étoile !

    Le vampire ne lui répondit pas et ils se remirent en route. A mi-voix, elle continua de se plaindre du royaume, des imbéciles qui se retournaient ou s’écartaient sur leur passage, apostrophant certains, et répondant vertement aux remarques qu’elle parvenait à saisir ici et là. Son humeur était telle que Romuald se fit la réflexion qu’il serait dramatique si, comme à Mille-Corps, sa frustration grandissante la poussait à des actes irréfléchis. Une chance, ses armes se trouvaient dans sa valise et c’était lui qui en avait la charge.

    Ils tournèrent à droite, dans une rue transversale. Dolaine continuait de rager, d’une voix toujours plus basse, plus grondante, mais le vampire ne l’écoutait plus. Un peu ailleurs, il s’occupait en laissant son regard courir le long des immeubles alentours. À une fenêtre, une femme secouait un tapis, tout en rouspétant après un enfant qui, accroché à ses jupons, avait le visage rouge et la bouche ouverte sur des pleurs. Là, un homme quittait prestement son habitat et boutonnait tant bien que mal sa chemise d’une main et, de l’autre, tentait d’en rentrer les extrémités dans son pantalon. Un groupe d’enfants entourait une poubelle en piaillant. L’un d’eux, un petit gars aux cheveux courts et aux genoux écorchés, portait un sac en papier, où s’amoncelaient des détritus. Une gamine qui avait les mêmes cheveux noirs que lui et un air de famille flagrant, tenait entre ses petites mains le couvercle en métal du récipient. Avec leurs camarades, ils riaient, s’exclamaient et faisaient un vacarme monstre, attirant sur eux l’attention des passants.

    Romuald s’arrêta brusquement, alors que la poubelle se mettait à remuer, comme prise de vie. Elle tangua, tangua encore et les enfants s’écartèrent, comme elle s’écroulait sur le côté. Le boucan qui en résulta força d’autres piétons à s’arrêter pour observer la scène. Des détritus avaient roulé jusqu’au milieu de la rue et, encore à moitié prisonnière du récipient métallique, une petite forme saucissonnée et bâillonnée se trémoussait à la façon d’un poisson hors de l’eau.

    — Heu… Dolaine ? appela Romuald, sans quitter des yeux le malheureux.

    Sa compagne s’était déjà retournée et portait à présent son regard dans la même direction que lui. Elle eut un haussement de sourcils si brusque qu’il en parut exagéré.

    — C’est pas vrai !

    Le poing brandit, elle se précipita en direction du groupe d’enfants qui encerclaient de nouveau la poubelle et son occupant – un Pantin à la tignasse d’un roux éclatant. La voyant arriver, ceux-ci cessèrent de taquiner leur proie – qui, impuissante, devait supporter leurs petits coups de pieds et leurs moqueries – et se dispersèrent en criant. Dolaine continua de les invectiver jusqu’à ce qu’ils se soient suffisamment éloignés. Dans la rue, ils étaient toujours plus nombreux à ralentir pour assister à la scène.

    — Ne vous en faites pas, dit-elle à l’intention de l’individu qui, à ses pieds, lui lançait des regards suppliants. Nous allons vous libérer !

    Puis, se tournant vers le vampire :

    — À vous de jouer Romuald !

    Elle voulait bien se montrer altruiste, mais pas au poing de porter la main sur quelqu’un qui avait mariné depuis les Dieux savaient quand dans une poubelle. Pas sans une bonne paire de gants, en tout cas !

    Sans un mot, le vampire s’approcha du Pantin. Confiant son parapluie à Dolaine, qui le maintint au-dessus de sa tête pour lui, il s’accroupit et entreprit de libérer ses chevilles entravées, puis l’aida à se remettre sur pied, pour s’occuper des cordes qui s’enroulaient autour de son torse. Enfin libre, l’autre portait ses mains tremblantes à son bâillon, quand la Poupée questionna :

    — Est-ce que tout va bien ?

    — Oui, et ce grâce à vous ! pépia-t-il, d’une voix un peu trop énergique pour quelqu’un qui tenait à peine sur ses jambes.

    Les cheveux en bataille, il était un peu plus grand qu’elle. Comme bien des Pantins, il portait des vêtements à carreaux bariolés, pour l’heure tachés par son séjour dans une poubelle. De la main, il se brossa les épaules, pour se débarrasser des détritus qui y pendouillaient.

    — Que vous est-il arrivé ? s’enquit Romuald, en récupérant son parapluie.

    Le Pantin se tourna dans sa direction. Un large sourire vint étirer ses lèvres, donnant à ses yeux fatigués une courbe rieuse, tout à fait avenante. Ce fut du même ton vif, visiblement ravi qu’on lui pose la question, qu’il expliqua :

    — Oh, vous allez voir, c’est une drôle d’histoire ! Je prenais un verre en compagnie d’un groupe de charmants garçons – un peu taciturnes, certes, mais enfin, chacun sa personnalité n’est-ce pas ? – quand l’un d’eux s’est brusquement emporté contre moi. Vraiment, j’ignore tout à fait pour quelle raison il a réagi ainsi, d’autant que les autres se sont rangés de son côté. J’ai bien essayé de comprendre, pensez-vous ! Même, de calmer la situation, mais l’un d’eux m’a frappé et j’ai perdu connaissance. (Et, avec une petite grimace, il porta la main à l’arrière de son crâne, encore douloureux. Ses doigts y rencontrèrent la rondeur d’une bosse.) Puis ils ont dû m’amener ici, où ils m’auront ligoté, avant de m’abandonner dans cette poubelle. (Un soupir, puis :) Je ne leur en tiens pourtant pas rigueur, il est certain qu’il y a eu une incompréhension entre nous. Mais, tout de même… ils auraient pu revenir me libérer ! Nous en aurions discuté et… Quoiqu’il en soit, je vous remercie sincèrement de votre aide.

    Troublée par ce flot de paroles, Dolaine ouvrit la bouche, sans qu’aucun son n’en sorte. Dans la rue, les curieux s’étaient dispersés. Avec toujours autant d’énergie, le Pantin reprit :

    — Au fait, je me présente : Louis Forge-Ardente. J’ai entrepris le voyage jusqu’à Létis afin d’assister à l’anniversaire du roi. J’imagine que vous aussi ? N’est-ce pas une ville fantastique ? Les rues y sont pleines de vie, de joie et de rires ! Ah, ça change de l’anniversaire de notre propre souverain ! Que de solennité, que de retenue… enfin, nous autres Pantins finissons toujours par une note plus joyeuse, mais… tout de même ! Un peu de fantaisie ne nous ferait pas de mal, non ? Hein ? N’ai-je pas raison ? (Dolaine voulut répondre, mais il la coupa aussitôt :) Oh, veuillez m’excuser ! Peut-être suis-je impoli ? Il est vrai que vous êtes Poupées et que les vôtres ont tendance à se montrer bien sérieuses. J’ai assisté, une fois, à l’une de vos célébrations. Le sacrifice en l’honneur de Moloch est impressionnant, mais enfin, si vous y mettiez un peu plus de joie de vivre, d’entrain, sans doute attireriez vous davantage de monde. Et puis, si vous me permettez, ces sacrifices sont d’une cruauté ! Oh, je sais, je sais, vous n’aimez pas que nous jugions vos traditions, mais… n’avez-vous vraiment jamais pensé à remplacer ces meurtres par quelques mises en scènes suffisamment réalistes pour que le spectacle ne perde rien de sa force ? Mais je m’égare et je me rends compte que je ne connais toujours pas vos noms.

    Comme Dolaine ne répondait pas, visiblement sonnée, Romuald se présenta :

    — Je me nomme Romuald.

    Le regard pétillant, Louis se tourna vers lui et porta un doigt à ses lèvres.

    — Hum… un masque… une peau encore plus blanche que la mienne… des mains qui ressemblent à des griffes. Vous, vous devez être démon, pas vrai ?

    Troublé, le vampire décocha un rapide coup d’œil à sa compagne et bredouilla :

    — Heu… je…

    — Ah, je le savais ! s’exclama Louis, avec un claquement de doigts. Oui, j’ai déjà entendu parler de votre tribu. On raconte d’ailleurs que chacun de vos masques est unique et qu’ils s’enflammeraient à votre mort. C’est tout à fait fascinant. Mais je ne vous imaginais pas si grand ! (Puis, avec un large sourire.) Ah, n’est-ce pas charmant ? Un démon et une Poupée qui, si je le comprends bien, voyagent ensemble ! Décidément, l’amitié inter-espèces est une chose tout à faite magnifique. Et vous donc ? poursuivit-il, en se tournant vers Dolaine. Non, attendez, laissez-moi deviner ! Vous devez être une fille de l’ouest, aussi… voyons, qu’est-ce que cela pourrait être… ?

    — Je suis du nord, rectifia Dolaine, non sans une certaine impatience dans la voix, et je m’appelle Dolaine Follenfant.

    Là-dessus, elle voulut faire comprendre à Romuald qu’il était temps pour eux de prendre congé, mais Louis frappa dans ses mains. Son geste s’accompagna d’un petit cri.

    — Vous dites ? Dolaine Follenfant ? Attendez ! Ce nom me dit quelque chose… oui, je l’ai déjà entendu quelque part. Où était-ce… ?

    Et tandis que Dolaine se crispait et sentait sa patience s’effriter, il partit dans un « Ah ! » sonore et pointa un doigt dans sa direction.

    — J’y suis ! N’êtes-vous pas de la famille de Raphaël Chanteloin ?

    — En effet, je suis sa cousine, mais…

    — Alors ça ! Pour une surprise ! N’est-ce pas que le monde est petit ? Et comment va-t-il, ce bon vieux Raphaël ?

    — Aux dernières nouvelles, il se portait bien… (Elle plissa les yeux.) Seriez-vous également de sa famille ? Un ami, peut-être ?

    Raphaël étant à moitié Pantin, cela n’aurait rien d’étonnant. Louis partit dans un rire, avant de répondre :

    — Oh oui, de sa famille ! Enfin, c’est tout comme : je suis le cousin germain du meilleur ami de son cousin maternel !

    — Ah…

    Par les Dieux, mais qu’est-ce que c’était encore que cet imbécile ? Elle commençait presque à regretter de lui être venu en aide. Même, elle comprenait mieux pourquoi il s’était retrouvé dans cette situation. Sans doute ses babillages incessants avaient-ils rendu fous ceux à qui il tenait la jambe et, comme il ne lui semblait d’un naturel très méfiant, il avait dû se frotter à des individus peu recommandables. C’était presque une chance qu’il s’en soit tiré en un seul morceau.

    Considérant qu’elle avait assez donné, elle adressa un signe de tête à Romuald et dit :

    — Bien… ce fut un plaisir de vous rencontrer, Louis, mais nous n’avons toujours pas trouvé où nous loger, aussi…

    Incapable de saisir le sous-entendu, Louis s’exclama :

    — Haha ! Pas facile, n’est-ce pas, que de trouver une chambre de libre à cette période de l’année ? J’ai moi-même éprouvé quelques difficultés dans mes recherches. Tenez, je peux vous conduire à mon hôtel, si vous le désirez ! Ce n’est pas très loin et, avec un peu de chance, sans doute leur reste-t-il encore de la place.

    — Non, ce n’est pas…

    — Mais si, mais si ! Ne prenez donc pas cet air gêné : cela me fait plaisir et puis ce sera une façon de vous remercier !

    Et, sans leur laisser le temps de protester, il les invita d’un geste à le suivre et s’en fut d’un pas sautillant. Dolaine et Romuald s’entre-regardèrent.

    Oh bon sang !



    3

    Au moins, une bonne nouvelle les attendait à leur arrivée, car l’auberge en question possédait toujours des chambres de libres. Et si les propriétaires adressèrent un regard appuyé en direction de Romuald, la vue de sa bourse avait suffi pour qu’on les accepte comme clients.

    Leurs noms inscrits sur le registre et leur clef en poche, il ne leur restait plus qu’à se débarrasser du problème Louis. Une tâche plutôt ardue car celui-ci, décidément, ne comprenait rien à rien, rebondissant sur chacune de leur tentative de prise de congé pour se lancer dans de nouvelles tirades angoissantes. En désespoir de cause, Dolaine dut annoncer qu’elle comptait se changer – et qu’il serait donc fortement inconvenant de se part de les suivre – pour que l’autre daigne les laisser filer… mais pas avant de leur avoir tenu le crachoir une dizaine de minutes encore.

    Comme ils disparaissaient dans l’escalier, ils l’entendirent leur hurler qu’il les attendrait dans le hall d’entrée. Mais pour Dolaine, pas question de supporter davantage la compagnie de cet insupportable compatriote.

    Ce pourquoi, une fois les valises abandonnées dans leur chambre, et après un brin de toilette bien mérité, ce fut sur la pointe des pieds qu’ils redescendirent. À l’angle de l’escalier, ils tendirent le cou pour aviser Louis près du bureau de la réception, et notèrent qu’il avait fait un saut dans sa propre chambre, afin de se changer. Leur tournant le dos, il abreuvait d’un flot de paroles un employé dont la patience semblait être mise à rude épreuve.

    Ils en profitèrent pour filer aussi vite que la prudence le leur permettait et ce ne fut qu’une fois plusieurs rues les séparant de l’indésirable que Dolaine s’exaspéra :

    — Quelle plaie ! Mais quelle plaie ! Non mais vous avez vu ça ? Est-il possible d’être aussi mal élevé ?

    Plus indulgent, Romuald tempéra :

    — Ce n’est sans doute pas un méchant garçon…

    — Pas méchant ? Ah ça, il ne manquerait plus qu’il le soit par-dessus le marché ! Un poison pareil… par les Dieux, j’aimerais bien en toucher deux mots à ses parents ! Et dire qu’il s’agit d’une connaissance de Raphaël. Il ne perd rien pour attendre celui-là !

    Son exaspération la possédait à tel point qu’elle s’était mise à taper du pied sans s’en rendre compte.

    — Et je ne vous parle pas de son charabia ! Aucun intérêt ! (Puis, prenant une voix nasillarde, elle singea l’absent :) Et moi je, et moi si, et moi mi… mais pour qui est-ce qu’il se prend, à la fin ?

    Là-dessus, elle renifla et adressa un coup d’œil appuyé à Romuald, afin de quérir son approbation. Mais toute l’attention de l’autre était dirigée en direction d’une des trois montagnes qui encerclaient Létis. Devinant où portait son regard, elle l’imita et contempla la silhouette grise, impressionnante même à cette distance, d’Éternel.

    — Est-ce que votre royaume vous manque ?

    Derrière son masque, Romuald battit des paupières, avant de baisser les yeux sur elle.

    — Non… je ne dirais pas ça. C’est juste que…

    De nouveau, il riva son attention en direction d’Éternel. La plus haute des trois, son sommet disparaissait derrière un troupeau de nuages, plongeant cette partie de son anatomie dans une pénombre constante. Elle se tenait à la gauche de Ténèbres, masse lugubre par la noirceur de sa pierre et ses extrémités en pointes, qui semblaient vouloir crever le ciel. À sa droite, Feu se découpait et devait son nom à ses teintes terreuses, tirant sur le rouge. De la vapeur s’en échappait et un brouillard chaud l’enveloppait en permanence.

    — En vérité, j’étais persuadé de détester cet endroit. Je n’y ai que de mauvais souvenirs, et pourtant… c’est sans doute stupide, mais j’ai l’impression que quelque chose, tout au fond de moi, réagit à sa proximité. Je me sens attiré par elle et je crois que si je m’écoutais, j’y retournerais sans attendre.

    Dolaine joignit les mains derrière son dos. Tout en fixant Éternel, elle se dit que son sentiment n’avait absolument rien de stupide et, même, qu’elle le comprenait tout à fait. Car après tout, elle avait ressenti la même chose, quelques jours plus tôt, en revenant à Porcelaine…

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  •     Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 6

     

    10

    Après la cérémonie, fidèles comme membres du culte avaient gagné les jardins du temple, afin de participer au grand banquet annuel.

    La foule, nombreuse, avait nécessité l’abattage d’un grand nombre d’enfants, afin que chacun ici puisse recevoir sa part de chair sacrificiel. Elle s’étalait sur des plateaux, distribuée par des religieuses, la même ration pour tous, afin d’éviter tout abus ou gâchis.

    L’ambiance était joyeuse et l’on discutait avec animation autour du reste du buffet, où boissons et nourritures étaient en libre-service. Les connaissances qui ne se voyaient qu’une fois l’an échangeaient les dernières nouvelles ; des groupes de femmes se massaient autour des membres du culte, leur posant des questions et écoutant avec attention leurs réponses. Et au milieu de tout ça, des enfants piaillaient.

    Dans leur grande majorité, les convives se composaient de Poupées, leurs maris n’étant généralement pas conviés à ces réunions, s’ils ne choisissaient pas d’eux-mêmes de ne pas s’y rendre. Aussi, les quelques rares représentants du sexe masculin se tenaient le plus souvent à l’écart.

    Depuis son coin, Dolaine pouvait apercevoir sa mère qui, au milieu d’un groupe de Poupées envieuses, se pavanait. Fière d’être la mère de celle par qui la volonté de Moloch s’était accomplie, elle parlait fort, le regard pétillant, avec un sourire de haute satisfaction sur les lèvres. Un sacré contraste avec Dolaine, qui ne parvenait à chasser la morosité qui l’habitait.

    Sa présence lui semblait presque déplacée et, chaque fois qu’on l’arrêtait pour lui parler, elle s’esquivait, ou faisait celle qui n’avait pas entendu, s’éloignant toujours plus de ses pairs.

    Sa fuite la mena jusqu’à une partie éloignée des jardins. Située à l’arrière de l’édifice religieux, on y apercevait, au creux de la nuit, qu’une ou deux silhouettes drapées de blanc, trop lointaines toutefois pour qu’elles représentent une gêne.

    Avec un soupir, elle se laissa tomber sur un banc en pierre blanche.

    Décidément, rien ne se passait comme elle l’avait espéré. Son sacrifice, plutôt que de l’emplir de fierté, ne parvenait qu’à la couvrir de honte. Une assiette posée sur ses cuisses, elle leva une main à hauteur de ses yeux, celle-là même qui avait manipulé le couteau…

    Pourquoi ce malaise ? Pourquoi cette répulsion alors que cette coutume faisait partie d’elle depuis l’enfance ? Elle ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait, ne comprenait rien aux sentiments d’horreurs qu’elle ressentait.

    Elle baissa les yeux sur son repas. Au milieu d’autres aliments s'exhibait la chair d’un enfant sacrifié.

    Prise de dégoût, elle sentit son estomac se nouer. Il lui faudrait du temps ; avant de se remettre, de reprendre le contrôle de ses émotions. Tuer, après tout, n’était jamais une mince affaire. Que ce soit un animal ou une toute autre créature. Un temps d'adaptation était nécessairement requis.

    Oui… ça ne peut-être que ça !

    Mais pour l’heure, pas question d’avaler quoique ce soit. Jetant un regard autour d’elle, afin de s’assurer qu’elle était toujours seule, elle se redressa et se dirigea vers un petit groupe d’arbustes. Là, elle se débarrassa du contenu de son assiette.

    Satisfaite, un maigre sourire vint étirer ses lèvres. Se sentant un peu plus légère, elle revenait au banc quand elle avisa avec horreur la silhouette qui se découpait à l’angle du temple. Celle de sa sœur, dont le regard était braqué droit sur elle…



    ¤O¤



    Encore aujourd’hui, ce regard restait gravé dans sa mémoire. Elle y avait lu un tel dégoût, un tel mépris, qu’elle fut incapable de l’oublier. Et c’était avec la même intensité que la soldate blonde, cette femme qui ressemblait tant à son aînée, la fixait aujourd’hui. Debout à l’entrée du chariot, celle-ci lança :

    — Je croyais t’avoir dit de quitter Porcelaine !

    Puis, comme Dolaine ne répondait pas, tétanisée par cette apparition, elle tourna les yeux vers Romuald.

    — Dommage pour toi, mais maintenant que je suis là, je vais te demander de me suivre sans faire d’histoire, sinon…

    — Sinon quoi ? s'enquit une voix derrière elle.

    À son tour, le Clown des cavernes, avec qui Dolaine s’était entretenue quelques instants plus tôt, fit son apparition. Il tirait sur sa barbiche, sans se troubler face au regard noir que lui adressait la soldate.

    — Toi, ne te mêle pas de ça !

    — Et pourquoi pas ? répondit l’autre, en inclinant la tête sur le côté. Que tu le veuilles ou non, cette créature est venue se placer sous notre protection. Elle est donc notre invitée et, chez les miens, un invité est toujours sacré.

    — Tu n’espères tout de même pas te mettre en travers de la justice ?

    Le ton de la soldate était menaçant. Elle s’était redressée de toute sa taille, comme si elle cherchait à intimider son interlocuteur. Mais plutôt que de le déstabiliser, son attitude fit naître un large sourire sur le visage de ce dernier.

    — La justice, je ne sais pas, mais l’injustice, ça, oui. D’autant que ta justice n’est pas la mienne. Je n’ai donc pas à me plier à ton autorité, ni à celle des Pierrots.

    Le silence qui suivit était glacial et les deux opposants se mesurèrent du regard. Dolaine n’ignorait pas que l’amabilité visible sur les traits du Clown n’était qu’une façade, et que le reste de la communauté devait à présent encercler le chariot. Au moindre écart de la part des soldats restés à l'extérieur, tout ce petit monde le prendrait comme un affront et passerait à l’offensive.

    Comme ses mains se crispaient sur sa robe, elle se demanda s’il fallait être soulagée que les Clowns se rangent de leur côté, ou bien s’alarmer de tenir le rôle de l’allumette qui pourrait mettre le feu aux tensions qui existaient entre leurs deux espèces.

    Dans une expression suspicieuse, la soldate blonde avait plissé les paupières.

    — Pourquoi essayes-tu de le protéger ? Depuis quand les Clowns se soucient-ils de ceux qui n’appartiennent pas à leur peuple ?

    Le Clown recommença à tirer sur sa barbiche.

    — Je te l’ai dit : parce qu’il s’est placé sous notre protection.

    — Foutaises ! Vous n’offrez pas aussi facilement votre protection, tu ne me feras pas avaler ça.

    — Alors considère ça comme une forme d’opposition.

    — D’opposition, dis-tu ? Est-ce que je dois te rappeler que cette créature a failli tuer quelqu’un ?Es-tu prêt à prendre le risque que l’on répande partout qu’il nous est égal que des humains soient attaqués sur notre territoire ?

    Tirade qui arracha un petit rire au Clown.

    — Si vous vous souciez vraiment de l’opinion de ces créatures, alors toi et les tiennes feriez bien de laisser leurs enfants en paix : après tout, vous êtes celles qui nous causez le plus de problèmes.

    Son interlocutrice tressaillit sous le coup de l’indignation.

    — Ne te mêle pas de nos traditions !

    — Si tu veux, mais alors tu n’as aucunement le droit de porter un jugement sur sa nature et sur les actes qui peuvent en découler. Car contrairement à vous autres, ce n’est pas comme s’il avait le choix : c’est une question de survie.

    Cette fois, Dolaine fut persuadée que la situation allait dégénérer. Les Poupées avaient une sainte horreur que l’on vienne leur reprocher leurs traditions, de la même façon que les Clowns des cavernes étaient ceux qui les toléraient le moins. Un sujet particulièrement sensible entre leurs deux espèces, suffisamment pour avoir déjà causé des troubles au sein du royaume. Sans savoir vraiment ce qu’il convenait de dire ou de faire, elle ouvrait toutefois la bouche pour tenter de les apaiser, mais comme s’il avait deviné ses intentions, le Clown leva une main afin de lui imposer le silence.

    — Écoute, reprit-il à l’intention de la soldate. Si ce vampire s’en était pris à quelqu’un de notre communauté, ou bien de la vôtre, je ne m’opposerai pas à ce qu’il soit puni. Seulement, cette affaire ne nous regarde pas. Si justice doit être faite, alors ce ne sera pas la nôtre, mais celle de ces gens… et entre nous, je ne suis pas décidé à leur faciliter la tâche.

    — Et alors quoi ? Tu comptes le laisser filer ? Qu’il puisse passer le mot aux siens qu’à Porcelaine, rien n’est fait contre ceux qui s’en prennent à nos visiteurs ?

    — Je ne crois pas qu’il le fera. (Puis, se tournant vers Romuald.) N’est-ce pas ?

    — Je… heu…

    — Tu es peut-être capable de le croire sur parole, reprit brusquement la soldate, mais en ce qui me concerne, ce n’est pas le cas.

    — Et moi je tiens à te rappeler que nous n’avons jamais eu de problèmes avec Éternel. Nous ne sommes ni leurs ennemis, ni leurs alliés, mais je crois savoir qu’ils préféreraient éviter de nous compter au nombre de leurs opposants… ce qui ne manquerait pas d’arriver s’ils venaient à causer davantage de troubles sur nos terres.

    Et, disant cela, il eut un haussement de sourcils à l’intention du vampire. La soldate blonde se tourna elle aussi dans sa direction, mais son expression était méfiante. Nerveux, Romuald approuva :

    — Nous ne voulons pas de problèmes avec Porcelaine. (Il inclina légèrement la tête.) Pas plus que je ne voulais en créer.

    — Il… il ne s’était pas nourri depuis longtemps, ajouta Dolaine, ce qui attira sur elle le regard méprisant de sa congénère.

    Puis cette dernière revint au Clown, le fixa quelques instants, avant de prendre une longue inspiration.

    — Très bien… dans ce cas, je considère que ce problème est à présent le tien. Et si tu es prêt à engager la responsabilité de ton peuple, alors je te laisse te charger de ces deux-là.

    — Il n’y aura pas de fuite, si c’est ce que tu crains : nous ferons en sorte qu’ils quittent Porcelaine en toute discrétion.

    Elle lui adressa un regard qui en disait long sur la confiance qu’elle lui accordait, mais n’insista pas. Repoussant la bâche qui obstruait l’entrée du chariot, elle disparut à l’extérieur. Dans le même temps, le Clown se tourna vers Dolaine et Romuald.

    — À présent, voyons ce que nous pouvons faire pour vous.



    11



    Dolaine se redressa. Elle se trouvait dans une petite nacelle tressée, au fond de laquelle on lui avait demandé de se coucher le temps de s’éloigner de Porcelaine. Romuald, lui, voyageait dans une nacelle voisine et s’était également levé. Au-dessus d’eux, deux grosses chauves-souris, auxquelles étaient attachés leurs paniers. Leurs conducteurs, des Clowns des cavernes, se tenaient sur leur dos, installés sur des selles tout spécialement conçues pour ces créatures. Protégeant ces dernières des rayons du soleil couchant, des œillères en cuir noir masquaient leurs yeux presque aveugles.

    Elle échangea un regard avec Romuald, avant de croiser les bras sur le rebord de son panier et d’écraser une joue contre sa main. À l’horizon, la silhouette de Porcelaine.

    Pour la seconde fois de son existence, il lui semblait que son propre royaume la chassait. Comme à cette époque…

    Après la cérémonie du sacrifice, la situation avait peu à peu dégénérée. Dans un premier temps, sa décision de ne plus se nourrir de viande humaine avait causé bien des troubles entre elle et sa mère, tout en restant dissimulée aux yeux d’autrui.

    Bien sûr, la chose avait fini par se savoir en dehors du cercle familial. On ne la voyait plus aux festivités données en l’honneur de Moloch, et comme elle ne se rendait même plus au temple, son absence ne tarda pas à intriguer. Sa mère tenta bien d'excuser son comportement, inventant mensonge sur mensonge, mais les gens n’avaient pas été dupes très longtemps.

    Au début, on s’était contenté de l’ignorer : ceux qui la connaissaient ne voulaient plus lui adresser la parole et, petit à petit, son visage avait été connu à travers toute la ville. Les vexations, les humiliations, ne tardèrent pas à suivre et à frapper le reste de sa famille avec elle.

    Sa mère avait perdu ses amies, comme ses connaissances. Doucement, son employeuse l'avait poussée vers la porte et elle s’était retrouvée sans emploi. Son père, lui, s'il subit un certain nombre de désagréments, fut en partie sauvé par sa condition de Pierrot. Comme son patron, mais aussi la majorité de ses collègues, étaient Pierrots, auxquels se mêlaient quelques Pantins et rares Poupées, il avait pu conserver son emploi, bien qu’on l’ait relégué dans un bureau isolé, là où la clientèle ne pourrait le voir.

    Quant à sa sœur… Elle qui était promise à une brillante carrière, elle qui, alors que l’opprobre s’abattait sur sa famille, était devenue la disciple d’un maître renommé, d’une des guerrières les plus estimées de leur peuple, fut chassée comme une malpropre. Elle avait dû terminer ses classes au milieu du commun, du soldat de base, de celui destiné à ne jamais s’élever très haut dans la hiérarchie.

    Les choses, bien sûr, étaient arrivées graduellement et commencèrent surtout à se dégrader quand les prêtresses s’étaient mêlées à l’affaire. Elles venaient souvent frapper à leur porte, pour exiger de sa mère, mais aussi d’elle-même, de mettre fin à ce caprice, répandant partout que son attitude allait attirer le malheur, mais également la colère de Moloch sur leur communauté. Et pour la première fois de sa vie, Dolaine avait vu son père s’énerver, au point de chasser l’une de ces harpies de leur maison, dégradant par la même ses propres relations avec sa femme et sa fille aînée.

    Et puis, quand la situation était devenue proprement invivable, c’était également lui qui avait pris la décision de l’éloigner. Il l’avait envoyée à la ferme de son frère, pensant qu’en lui permettant de quitter le territoire du Nord, elle échapperait à la colère des siennes.

    Après son départ, il semblerait que les choses se soient améliorées pour sa famille. Au moins en ce qui concernait les dégradations de leur propriété. On avait recommencé à les accepter au temple, mais on continuait de les laisser à l’écart.

    De son côté, l’éloignement lui avait été profitable, en tout cas les deux premières années. Raphaël et son père approuvaient sa décision, autant qu’ils se désolaient de l’attitude des siennes. Quant à la mère de son cousin qui, elle, était Pantin, elle la traitait avec la même sympathie qu’autrefois.

    Malheureusement, là aussi les choses finirent par dégénérer. La rumeur se répandit jusqu’à leurs terres et le voisinage n’avait pas tardé à découvrir que son oncle hébergeait une hérétique. Les vexations avaient recommencé, entachant petit à petit la réputation de sa famille d’accueil, rendant son séjour, comme son existence, d’autant plus insupportables.

    Au plus fort de la crise, la mère de Raphaël lui avait proposé de l’envoyer vivre chez des membres de sa famille, au sein du territoire des Pantins. Là-bas, disait-elle, personne ne pourrait rien lui reprocher. À côté de ça, il y avait également ce Clown, rencontré peu de temps après son installation à la ferme. Cet homme qui, à chacune de ses visites, lui répétait qu’il désirait l’épouser, lui assurant que plus personne ne serait autorisé à se moquer d’elle une fois qu’elle serait sous la protection des siens.

    Mais Dolaine en avait assez. Elle ne se sentait plus à sa place au sein de Porcelaine et n’aspirait plus qu’à partir loin, le plus loin possible. Ce qu’elle fit quelques mois plus tard, après en avoir discuté avec Raphaël, mais aussi avec son oncle et sa tante.

    Et alors que son royaume s’éloignait à l’horizon, elle s’était retournée, comme aujourd’hui, pour le voir disparaître…



    12



    Leur voyage s’acheva à proximité d’une ville humaine voisine de Porcelaine, quoique suffisamment éloignée de cette dernière pour que la rumeur de l’agression n’y soit pas encore parvenue. À leur arrivée, il faisait nuit. Les chauves-souris se posèrent sur le bas-côté d’une petite route de campagne déserte.

    Le Clown qui l’avait transportée avec lui était le même qui avait pris leur défense. Il disait s’appeler Bael et, alors que Dolaine enjambait tant bien que mal la nacelle avec sa valise, il sauta au bas de sa monture.

    — D’ici, dit-il, vous devriez pouvoir rejoindre Létis en toute sécurité.

    Emportée par le poids de sa valise, Dolaine manqua de tomber tête la première dans l’herbe. Soucieuse de rétablir son équilibre, elle lâcha finalement son chargement, qui s’écrasa avec un bruit sourd à terre, et se coucha sur le côté. Puis elle quitta le panier et tourna le regard en direction de la petite agglomération.

    — Aucun train de cette ville ne passe par Porcelaine, poursuivit le Clown. Et si la rumeur doit arriver jusqu’ici, ce ne sera pas avant un moment.

    Là-dessus, il se tourna vers Romuald.

    — Quant à vous, je ne peux que vous conseiller d’être plus prudent à l’avenir. Cette fois, les choses se sont bien terminées, mais il se peut que la prochaine tourne à la tragédie, autant pour vous que pour le malheureux qui aura croisé votre route.

    — Encore une fois, répondit Romuald, je suis désolé d’avoir causé tous ces problèmes.

    La ville se dessinait à moins d’un kilomètre de là. Rien d’un voyage exténuant, mais la marche qui les attendait n’en déprima pas moins Dolaine. Après toutes ces émotions, elle aurait préféré n’avoir que quelques pas à faire pour prendre leur prochain train.

    Elle revint à Bael.

    — Je vous remercie pour votre aide : vous avez fait bien plus que vous n’auriez dû. Et si un jour, l’un des vôtres doit passer par Sétar et se retrouver dans le besoin, qu’il n’hésite pas à venir frapper à ma porte.

    Elle savait qu’aucun des membres du clan de Bael ne viendrait se perdre aussi loin de chez lui, mais… les Clowns restaient sensibles à ce genre d’attention.

    Son interlocuteur eut un signe de tête entendu.

    — Nous ne l’oublierons pas.

    Là-dessus, il adressa un signe à son compagnon, lui apprenant certainement par les voies de l’esprit qu’il était temps pour eux de se remettre en route. Le voyant mettre un pied à l’étrier, Dolaine l’arrêta :

    — Ah… attendez ! Est-ce que le nom d’Aury Chatsauvage vous dit quelque chose ?

    Le Clown suspendit son geste et, après un quelques secondes d’un lourd silence, répondit :

    — Cela ne me dit rien. Appartient-il à notre communauté ?

    — Oui, il s’agit d’un Clown des collines. (Son poing se crispa à hauteur de sa poitrine et elle ajouta :) Si vous pouviez… enfin, faire savoir autour de vous que Dolaine Follenfant ne l’a pas oublié, je crois que ça lui fera plaisir d’apprendre que je me porte bien.

    Au sein de Porcelaine, les Clowns avaient la réputation d’être des créatures étranges, difficiles d’approche, et surtout trop différentes et repliées sur elles-mêmes pour qu’il soit possible de créer des liens avec elles. On ne les voyait pas beaucoup s’aventurer en dehors de leur territoire et cette attitude leur attirait la méfiance et le mépris de leurs voisins. Pourtant, et par deux fois, c’était dans leurs rangs que Dolaine avait pu trouver des mains secourables.

    — Je ferai de mon mieux, répondit l’autre, avant de prendre finalement place sur sa monture.

    Quelques instants plus tard, les deux chauves-souris prenaient leur envol, emportant avec elles leurs cavaliers. Et Dolaine qui les regardait disparaître dans le ciel nocturne, se sentit soudain très fatiguée. Vraiment, vraiment, très fatiguée.

    — Allons, venez, soupira-t-elle à l’intention de Romuald. Nous avons encore une longue marche devant nous…

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 5

     

    9

    Le temple était bondé.

    Bien qu’il en existait d’autres à travers Porcelaine, et que la cérémonie se livrait aux quatre coins du royaume, ce temple attirait de nombreux fidèles chaque année. Mais malgré sa taille conséquente, il n’y avait jamais assez de place pour accueillir tous ceux qui souhaitaient assister au sacrifice, obligeant beaucoup à rester à ses portes, en une masse grouillante et tendue.

    Des sièges, installés en arc-de-cercle tout autour de l’autel, étaient séparés par des allées, elles-mêmes bondées par ceux n’ayant pu trouver de place assise. Aux balcons, il était difficile de respirer, tant on se poussait, on s’agglutinait, désireux d’avoir la meilleure vue possible.

    On accédait à l’autel par une série de marches. Elles menaient à une plate-forme blanche, en pierre lisse. La grande prêtresse s’y tenait déjà, face à un puits creusé au centre de l’espace. Entouré par un anneau fait de dorures et d’inscriptions, ce dernier s’ouvrait sur des ténèbres vertigineux. Pour l’instant obstrué par des grilles, la légende voulait qu’il descende jusqu’aux enfers et, plus précisément, jusqu’à Moloch elle-même. C’était en partie à cause de sa présence qu’on venait si nombreux chaque année.

    Derrière la grande prêtresse, deux rangées silencieuses de sœurs, au milieu desquelles Dolaine sentait monter sa nervosité. Au-dessus de leurs têtes, recouvrant la quasi-totalité du mur, un vitrail immense, représentant Moloch qui, étendue de tout son long sur un lit de flammes, souriait à l’assemblée.

    Presque nauséeuse, Dolaine se tordait les mains. Ce serait bientôt son tour, mais elle ne se sentait pas prête. Pire que tout, elle aurait préféré se trouver ailleurs et souffrait de ne pouvoir tourner les talons pour fuir. Elle en avait du mal à respirer et craignait de s’évanouir à tout moment.

    Sur un geste de la grande prêtresse, la bouche des enfers fut finalement ouverte et, venant de la gauche et de la droite de la salle, des sœurs, sur les épaules desquelles reposaient de larges plateaux circulaires, recouverts de fleurs. La procession se dirigeait en direction de l’autel, silencieuse et solennel. Au moment où leur supérieure laissait tomber la première fleur dans le puits, elles vinrent, l’une après l’autre, y déverser leur chargement.

    Les abords de l’orifice ne tardèrent pas à être jonchés de fleurs, que l’on piétinait sans y prêter attention.

    Continuant de se tordre les mains, Dolaine ferma les yeux, désireuse de chasser son malaise.

    Des exclamations, poussées par la foule, lui firent rouvrir les yeux. Deux sœurs traînaient à présent une enfant en direction du puits. Une fillette droguée, à peine consciente. On la força à s’agenouiller près du trou et, tout en la soutenant par les bras pour l’empêcher de tomber en avant, on la força à se tenir droite. Seule sa tête continuait à ballotter en direction du sol, comme si son cou ne la soutenait plus.

    Le spectacle ne fit qu’aggraver son malaise.

    Une sœur s’approcha pour lui présenter, sur un coussin, le couteau rituel. Une arme au manche finement décoré, bien différent de celui qu’on lui avait fait utiliser, au cours de la semaine passée, afin de lui enseigner les gestes à accomplir pour le sacrifice.

    À sa vue, elle tressaillit et, presque en panique, fit le tour de la salle du regard, à la recherche d’un visage connu.

    Au premier rang, elle aperçut sa mère et sa sœur. Mais de son père, aucune trace.

    Elle sentit son cœur se serrer douloureusement et, la respiration coupée, continua de le chercher. Elle ne parvenait à y croire… ne pouvait imaginer qu’il ne puisse être là, en un tel jour, et pourtant… pourtant, elle ne rêvait pas ! Son père demeurait invisible.

    À cet instant, les paroles de Raphaël lui revinrent en mémoire. Il avait affirmé qu’il désapprouvait cette cérémonie… mais non, ce n’était pas possible ! Une autre explication se cachait forcément derrière cette absence !

    Un coup de coude vint lui maltraiter les côtes.

    — Qu’attendez-vous ? lui chuchota une voix agacée.

    Revenant à la réalité, Dolaine battit des paupières et jeta un coup d’œil à sa voisine de gauche, avant de porter les yeux sur le couteau. Un peu plus loin, les regards de la grande prêtresse et de son assistance étaient rivés dans sa direction.

    Maladroitement, elle s’obligea à saisir l’arme et s’avança.

    Mais alors qu’elle aurait dû saisir la tête de l’enfant, afin de la tirer en arrière et de lui trancher la gorge, elle se retrouva comme paralysée. Les deux mains crispées sur le manche du couteau, elle fixa la petite forme à ses pieds.

    Elle savait pourtant ce qu’elle avait à faire. Savait qu’il lui suffirait de quelques secondes pour en terminer avec son devoir, mais… elle hésitait.

    L’absence de son père était pour beaucoup dans son trouble. Pourquoi… mais pourquoi l’avait-il abandonnée en ce jour censé être le plus important de son existence ? La mépriserait-il pour ce qu’elle s’apprêtait à accomplir ?

    Elle secoua la tête, chassant de son esprit la vision de ces enfants sales, ces enfants miséreux, affamés, entassés dans leurs cages à la manière de bétail.

    Parmi les fidèles, on commençait à comprendre que quelque chose clochait. Une nuée de murmures s’élevait et l’on se tortillait sur son siège, s’interrogeant les uns les autres.

    Avec un sourire, la grande prêtresse vint dans sa direction pour lui souffler, sans pour autant se départir de son calme :

    — Que faites-vous ?

    Paralysée, Dolaine couina, pathétique :

    — Je… je n’y arrive pas. Je ne peux pas, ma mère !

    Un petit bruit de gorge agacé échappa à son interlocutrice.

    — Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ?

    Et comme Dolaine conservait le silence, l’autre ajouta :

    — Écoutez ! Vous avez été désignée par Moloch. C’est là le plus grand honneur que l’une des nôtres puisse recevoir au cours de son existence. Beaucoup ici donneraient cher pour être à votre place.

    Et, sur un ton où la menace était perceptible :

    — Pensez à votre famille.

    Ces derniers mots eurent l’effet d’un électrochoc. Elle leva les yeux sur sa sœur et sa mère, qui la fixaient avec un mélange de malaise et d’agacement.

    Qu’elle pense à sa famille… oui, qu’elle pense à sa famille ! Il le fallait bien… car elle n’ignorait pas ce qui arriverait si elle s’obstinait. Savait qu’au moment où elle lâcherait son arme, alors le déshonneur s’abattrait sur les siens.

    Sa mère et sa sœur seraient désignées par ceux qui les connaissaient comme ses parentes. Et la foule se jetterait sur elles. Sous les insultes, on les bousculerait et on les chasserait du temple. Et ensuite ?

    Ensuite, ils seraient anéantis. Sa sœur devrait renoncer à ses rêves, ses parents perdraient petit à petit leur entourage et peut-être même leur situation. Car elle n’ignorait pas ce qu’il arrivait aux parias. Savait combien les gens pouvaient se montrer mauvais à leur égard… les vexations… le mépris… et peut-être pire encore.

    Pouvait-elle vraiment les livrer à la vindicte populaire ? Non, bien sûr. Mais était-il pour autant juste de prendre une vie en échange ? Une vie contre le confort des siens ? Contre sa propre tranquillité ?

    Le pouvait-elle ?

    Et alors que l’évidence s’imposait à son esprit, ses mains se mirent à trembler. Il lui était impossible d’apporter la honte sur sa famille. Elle n’en avait pas la force !

    Elle sentit qu’on la poussait en avant. Un choc dans le dos, qui la fit trébucher. Puis, coupante, la voix de la grande prêtresse lui intima :

    — Allez !

    Les murmures étaient de plus en plus nombreux, de plus en plus forts, et des exclamations indignées commençaient à se faire entendre.

    Comme dans un rêve, la tête et les jambes cotonneuses, à peine consciente de ce qu’elle faisait, Dolaine s’approcha de l’enfant.

    Elle devait le faire… elle devait le faire… elle devait…

    Sans prêter attention aux regards courroucés que lui lancèrent les deux sœurs occupées à soutenir la petite, elle attrapa cette dernière par les cheveux et tira sa tête en arrière, son couteau brandit dans son autre main. Elle tremblait et sentit monter en elle la nausée.

    Un voile noir passa devant ses yeux et, d’un geste sec, rapide, elle trancha la gorge de la malheureuse. Autour d’elle, tout devint subitement flou.

    Des cris de liesse… des applaudissements… et quelque chose de chaud, de liquide, qui se déversait sur ses mains et mouillait sa manche…

    Quand elle reprit conscience de ce qu’il se passait autour d’elle, l’enfant s’était écroulée à terre. Doucement, son sang, en rigoles, se déversait en direction du puits. La grande prêtresse avait ouvert les bras, comme pour absorber l’excitation des fidèles. Dolaine ne parvint pas à comprendre un traître mot de ce qu’elle disait. Toute son attention était dirigée vers la petite forme que l’on traînait à présent en direction des abîmes.

    Elle baissa les yeux sur ses mains et, les voyant tâchées de sang, lâcha le couteau qui s’écrasa bruyamment à terre…



    ¤O¤



    — Nous y sommes.

    Dolaine jeta un regard autour d’elle. Son guide l’avait conduite jusqu’à un campement Clown, situé à l’écart du marché.

    Entre chaque roulotte, des fils tendus, sur lesquels des femmes étendaient leur linge. Des enfants courraient, ponctuant leurs jeux de cris et d’exclamations. Les hommes, eux, étaient occupés à décharger la marchandise des chariots ou à nourrir les animaux. Aux quatre coins du campement, des rats géants, mais aussi des chauves-souris, des lynx, ainsi que des écureuils. Des animaux massifs, domestiqués par les Clowns afin de leur servir de montures.

    D’autres Clowns étaient installés autour de feux, leurs pipes au coin de la bouche, faisant rouler entre leurs doigts des produits issus de leur artisanat, mais surtout des diamants, qu’ils inspectaient avec une minutie toute professionnelle.

    Et tous étaient vêtus de vêtements chauds, auxquelles des fourrures, simplement jetées sur leurs épaules, venaient parfois s’ajouter.

    En dehors des animaux et des enfants, chacun conservait un silence quasi-total, les adultes ayant pour habitude de communiquer entre eux par télépathie.

    Les bras recroquevillés autour de son corps frigorifié, Dolaine suivit son guide jusqu’à un couple installé près d’un feu.

    L’homme l’accueillit d’un regard. Des yeux intégralement noirs, et un maquillage effrayant et excessif, signe qu’il était Clown des cavernes. Il portait une longue barbiche et fumait une pipe, fine, munie d’un petit bol.

    La femme, elle, ne lui accorda pas la moindre attention. Elle continua de lustrer les pierres précieuses posées sur ses cuisses, à l’aide d’un chiffon. Les mêmes yeux noirs, un nez rouge, beaucoup moins volumineux que son congénère masculin, et des cheveux d’un bleu pâle qui dépassaient de sous un fichu.

    — Il paraît que tu es à la recherche de ton ami vampire, fit l’homme d’une voix que le manque de pratique avait rendu rauque.

    Tout en tremblant de froid, Dolaine approuva d’un signe de tête.

    — Vous savez où je peux le trouver ?

    De sa pipe, son interlocuteur désigna l’un des chariots. Son geste fit glisser sa fourrure de ses épaules.

    — Un enfant l’a découvert au matin. Nous pensons que le soleil l’a surpris et qu’il est venu trouver refuge ici.

    Un sourire étira ses lèvres.

    — Il était plutôt paniqué et nous avons eu du mal à le persuader que nous n’étions pas ses ennemis. Comme nous lui avons permis de rester ici, il a fini par se rendormir.

    Dolaine avait tourné les yeux en direction du chariot.

    — Comment va-t-il ?

    — Il nous a semblé un peu chamboulé… mais il n’est pas blessé, si c’est ce que tu voulais savoir.

    Là-dessus, il tira doucement sur sa pipe, avant de remettre sa fourrure en place sur ses épaules et de retourner à ses activités. Dolaine le fixa un moment, avant de se tourner vers son accompagnateur qui, derrière, patientait en se balançant sur ses pieds.

    — Je… je vais aller le voir, annonça-t-elle.

    Pour toute réponse, le Clown des cavernes eut un hochement de tête. Elle adressa un regard interrogateur à son congénère des forêts, qui ne chercha pas davantage à l’en empêcher. Elle s’approcha donc du chariot et, après une brève hésitation, repoussa la bâche qui en obstruait l’entrée.

    Une fois la toile rabattue derrière elle, le lieu était sombre. Un endroit plutôt exigu, envahi de caisses, disposées les unes sur les autres.

    — Romuald ?

    Aucune réponse. Elle s’avança un peu et finit par le découvrir derrière une rangée de caisses. Étendu à terre, endormi, une couverture avait été déposée sur lui. Après une brève hésitation, elle se courba en avant et appela de nouveau :

    — Romuald ?

    Comme il ne réagissait toujours pas, elle s’accroupit et entreprit de le secouer par l’épaule.

    — Hé, Romuald !

    Ses yeux s’ouvrirent si brusquement qu’elle sursauta et faillit tomber à la renverse. Il eut lui aussi un mouvement de recul. Sur ses traits, une expression de bête traquée.

    Le souffle saccadé, il battit des paupières et bafouilla :

    — Dolaine… vous… c’est vous ?

    La panique qui déformait ses traits sembla s’apaiser, mais seulement pour laisser place à la culpabilité.

    — Si vous êtes là… c’est que vous devez savoir…

    — Que vous avez attaqué quelqu’un ? Oui, en effet, répondit-elle, avant de s’agacer : par Moloch, Romuald, est-ce que je peux savoir ce qu’il vous est passé par la tête ?

    Elle le vit se crisper, avant de porter une main à son front.

    — Je ne voulais pas. Je… je ne voulais pas que ça se termine comme ça…

    — Dans ce cas, il ne fallait pas commencer. Je vous avais pourtant demandé de ne pas nous causer de problèmes. Je vous avais dit que je me chargerai de votre alimentation, mais vous…

    — Je n’y peux rien ! s’emporta-t-il, avant de surprendre l’expression inquiète de son interlocutrice et de se radoucir. Je n’y peux rien, répéta-t-il. J’ai… nous avons besoin de sang humain pour survivre. Je suis capable de m’en passer pendant un temps, mais le manque finit tôt ou tard par me faire perdre la tête… j’étais arrivé au bout de mes limites… je ne pouvais pas attendre plus longtemps, car si je l’avais fait, alors…

    Il ferma les yeux, le temps de reprendre le contrôle de ses émotions.

    — Je ne me souviens plus vraiment de ce qu’il s’est passé. J’ai vaguement souvenir d’un homme… d’un être jeune… de sang… partout… mais ensuite… c’est le trou noir. Je me suis réveillé ici, entouré de Clowns, il n’y a que quelques heures.

    Ses traits se creusèrent et il questionna :

    — Dites-moi la vérité. Est-ce que ce pauvre homme est… ?

    Dolaine eut un signe négatif de la tête.

    — Vous l’avez salement blessé, mais il semble que ses jours ne soient pas en danger.

    — Les Dieux soient loués !

    Un silence s’installa entre eux. Assise en tailleur, Dolaine remâcha leur conversation, avant d’avoir un froncement de sourcils.

    — Vous dites que vous avez besoin de sang humain pour vivre ? (Et comme il approuvait d’un signe de tête, elle ajouta :) Mais alors, comment avez-vous fait jusqu’ici ?

    Car elle ne l’avait jamais vu boire autre chose que du sang animal.

    — Je… je me suis arrangé. À Létis, on trouve facilement à se nourrir et j’ai pu emporter un peu de réserves avec moi. Elles n’ont toutefois durées que le temps de mon voyage jusqu’à Sétar. Ensuite, eh bien… (Il eut un haussement d’épaules.) Je me suis arrangé du côté de Mille-Corps, puis votre amie Nya m’a fourni ce dont j’avais besoin. Vous l’avez dit vous-même, le désert regorge de cadavres, alors ses démons ont facilement trouvé de quoi me nourrir… quant au bazar… il m’a été assez facile d’échanger ce service contre de l’argent. (Et comme elle le fixait avec intensité, il baissa les yeux.) Mais voilà, depuis notre départ pour Merveille, je n’ai pas eu l’occasion de me nourrir. Je ne savais pas où chercher des humains conciliants là-bas et… (Il secoua la tête.) Notre trajet jusqu’à Porcelaine a bien failli me rendre fou.

    — Je commence à comprendre, fit Dolaine en se penchant en avant. Vos absences, votre mauvaise humeur, tout cela était dû à votre état de manque, n’est-ce pas ?

    — Je suis désolé…

    De dépit, Dolaine secoua la tête. Désolé, qu’il disait. Ah ça oui, il pouvait l’être, cet imbécile !

    — Vous êtes aussi stupide qu’inconscient, Romuald. Si vous aviez à ce point besoin de sang humain, pourquoi ne pas tout simplement me l’avoir dit ? Par Moloch, je ne pouvais pas le deviner !

    — J’ai bien essayé mais… à la vue de votre réaction quand vous avez appris pour notre monture, j’étais persuadé que vous ne l’accepteriez jamais.

    Dolaine ouvrait la bouche, afin de lui faire remarquer qu’elle n’était pas si bornée, avant de se raviser. Car après tout, il n’avait pas tout à fait tort.

    — Eh bien, au moins maintenant, me voilà fixée, soupira-t-elle. Quoiqu’il en soit, il serait préférable de ne pas nous attarder plus longtemps à Porcelaine. Vous ne le savez peut-être pas, mais la garde locale est sur vos traces.

    — Si tel est le cas, alors autant me rendre, déclara-t-il en faisant mine de se redresser. Je suis tout à fait prêt à assumer les conséquences de mes actes.

    Et le pire c’est qu’il était tout à fait sérieux !

    — Oubliez ça, Romuald : il n’est pas question pour vous de jouer les martyrs !

    Il la contempla sans comprendre.

    — J’aurais pu le tuer, Dolaine. C’est très grave !

    Elle s’envoya une claque contre le front.

    — Je vous le répète : oubliez ça ! Déjà parce que je refuse d’avoir affaire à la justice – Car je vous ferai remarquer que si vous vous rendez, on exigera certainement que je fasse de même –, mais surtout parce que je ne peux pas vous laisser commettre une telle sottise.

    — Mais…

    — Mais taisez-vous ! Que croyez-vous qu’ils feront de vous, hein ? Vous pensez sincèrement qu’ils se contenteront de quelques excuses ? Vous pensez peut-être que, tout au plus, vous en aurez pour quelques semaines de prison ? À moins que vous n’espériez vous en tirer avec une amende ? Ne rêvez pas, mon pauvre vieux : s’ils vous remettent la main dessus, ils ne vous laisseront certainement pas la vie sauve. Ça, vous pouvez compter là-dessus.

    — Mais… puisqu’il survivra… !

    — Et vous croyez que ça leur importe ? répondit-elle en croisant les bras. Vous oubliez qui seront vos adversaires ! Vous vous en êtes pris à un représentant de la race humaine, Romuald. Ces gens-là ne sont pas du genre à pardonner. Non, à leurs yeux, vous restez une bête sauvage et, à cause de votre attaque, vous représentez un danger à abattre. Quant aux miens, ils ne feront preuve d’aucune pitié : car c’est à nos plus gros clients que vous devrez vous mesurer.

    — Et elle dit vrai, vampire !

    Erwin  Doe ~ 2014

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    Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 4

     

    7

    Imbécile ! Imbécile ! Mais quel imbécile !

    Dolaine arpentait les rues du marché, avec l’impression horrible que le drame était sur toutes les lèvres.

    Juste après que les humains aient terminé de lui expliquer l’affaire, deux soldats Pierrots avaient fait leur apparition dans l’auberge. Elle les avait vus se diriger vers l’aubergiste et elle devina, au regard que lui avait lancé celui-ci, qu’ils étaient là pour Romuald. N’ayant aucune envie qu’on l’arrête pour complicité, elle avait fui les lieux sans même avoir le temps de prendre un manteau avec elle.

    Un manque qui se faisait cruellement ressentir. Car bien que le soleil brilla dans le ciel, les températures restaient glaciales. Seulement, impossible de faire demi-tour : elle devait retrouver Romuald avant la garde de Porcelaine.

    La question restait, où chercher ? Qui interroger ? Il pouvait être n’importe où, et le marché perpétuel était si vaste, ses alentours suffisamment généreux en cachettes naturelles, qu’elle s’en sentait découragée par avance.

    Elle s’arrêtait au milieu d’une allée pour réfléchir, quand elle avisa un groupe de Poupées à dos de poneys. Des soldates qui s’entretenait avec un groupe de Pierrots. À leur tête, une Poupée blonde aux longs cheveux qui ondulaient sur ses épaules et dans son dos. La même qui, la veille, l’avait tant troublée à cause de sa ressemblance avec sa sœur aînée.

    Comme si elle avait deviné son regard, cette dernière leva les yeux dans sa direction.

    Un peu trop vivement, Dolaine se détourna et reprit sa route d’un pas raide. Priant intérieurement pour qu’on ne lui emboîte pas le pas…



    8



    — Un vampire, vous dites ?

    Dolaine approuva d’un signe de tête. Le Pantin qu’elle interrogeait tenait un stand de tissus avec sa famille. Installé sur un tabouret, les jambes écartées et les bras croisés, c’était un individu barbu, à chemise à carreaux.

    D’une main, il se frotta le menton.

    — Oui… j’en ai vu un dans le coin pas plus tard que la veille. (Du doigt, il désigna l’allée encombrée derrière Dolaine.) Il se baladait là, en plein jour, comme s’il se moquait du soleil. Un drôle de spectacle, ça je peux vous le dire !

    Dolaine, frigorifiée, avait replié ses bras autour de son corps et claquait des dents.

    Elle insista :

    — Et depuis ?

    — Depuis ? répéta l’homme. Depuis, pas revu… surtout pas après cette histoire. Que ce soit lui ou un autre, j’imagine qu’il a décidé de se faire discret. (Puis il secoua la tête en écartant les mains.) En tout cas, c’est ce que je ferais à sa place.

    Sa femme, une petite rousse un peu boulotte, était assise près de lui. Sur ses genoux, un enfant emmitouflé dans des couvertures, qu’elle berçait.

    — Je crois qu’il était accompagné d’une Poupée, dit-elle.

    Dolaine se raidit. L’homme, lui, prit un air songeur.

    — Ça me dit rien… t’es bien sûre de toi ?

    En réponse, sa femme secoua la tête. L’enfant dans ses bras dormait, la tête pendant dans le vide. Elle la lui redressa d’une main, avant de répondre :

    — Non… je sais juste que je les ai vus tous les deux… mais peut-être qu’il lui demandait un renseignement.

    À cause du froid, elle avait les joues, mais aussi le bout du nez rouges. Peu convaincu, son mari se massait le menton.

    — En tout cas, ce que je peux vous dire, reprit-il en revenant à Dolaine, c’est que tout ça n’est pas bon pour les affaires. Si les humains venaient à s’imaginer qu’il y a un nid de vampires dans le coin, ils ne voudront plus mettre les pieds ici… et ça, voyez, ce serait notre ruine !

    Là-dessus, il fut dérangé par l’arrivée d’un client et s’excusa pour aller s’en occuper. Dolaine qui, de toute façon, n’avait plus rien à lui demander, remercia sa femme et s’apprêtait à reprendre sa route, quand un groupe de religieuses passa devant elle.

    Évoluant deux par deux, la tête enveloppée dans un voile blanc qui rappelait celui de Nya, elles la dépassèrent sans sembler prêter attention à ce qui les entourait. Ignorant même les regards qui se tournaient dans leur direction et qui n’étaient pas toujours emprunts de sympathie.

    La gorge nouée, Dolaine y porta une main et partit dans le sens inverse du groupe : leur simple vue faisait remonter en elle de douloureux souvenirs…



    ¤O¤



    Le jour du sacrifice, deux prêtresses vinrent la chercher chez elle. Le soleil n’était pas encore levé et c’est les paupières lourdes de sommeil que Dolaine les avait suivies jusqu’au temple. Là, dans une petite pièce servant aux ablutions, on lui avait présenté un baquet, empli d’une eau chaude parfumées et sur la surface de laquelle flottaient quelques morceaux de plantes. Son bain terminé, elle fut vêtue de la longue robe blanche des novices, aux manches décorées de broderies rouges ; puis coiffée par une sœur. La chose faite, on l’avait conduite jusqu’aux appartements de la grande prêtresse.

    La femme occupait un appartement de belle taille, situé dans le temple lui-même. Aux fenêtres, les rideaux étaient encore tirés et un feu ronflait dans la cheminé. Vêtue de noire, celle-ci tenait le rôle de dirigeante du culte, ce qui lui donnait toute autorité sur le reste de la population des Poupées. Les paupières fardées de sombre, elle avait les traits fatigués et des pattes-d’oie aux coins des yeux. On la disait âgé de presque deux siècles et ses cheveux grisonnants étaient pour l’heure dissimulés sous un voile.

    À l’entrée de Dolaine, elle se trouvait dans le salon, face à un copieux petit déjeuner déjà bien entamé. Elle avait fait signe à la jeune femme de prendre place dans le fauteuil voisin et l’avait longuement entretenue sur le caractère crucial de son rôle à venir, lui rappelant avec une insistance un peu menaçante ce que le culte, mais aussi la société, attendait d’elle. La chose terminée, elle lui avait posé une main sur le sommet du crâne et dit :

    — À présent, rendez-vous aux cuisines et demandez à ce que l’on vous serve de quoi vous restaurez.

    Dolaine s’était inclinée, avant de quitter les appartements.

    Livrée à elle-même, sa nervosité ne tarda pas à croître au point d’en devenir insupportable. Car ce n’était pas seulement la réussite des festivités qui reposaient sur ses épaules, mais également l’honneur de toute sa famille. Qu’elle s’y prenne de travers, qu’elle fasse honte à Moloch, et les conséquences seraient désastreuses pour ses proches.

    Sentant une boule au niveau de son estomac, elle y portait une main, quand elle se rendit compte qu’elle ne savait pas bien où ses pas l’avaient menée.

    Tout ici était construit sur le même modèle. Des murs blancs, hauts de plusieurs mètres. Le sol en dalles formait des mosaïques complexes. Quelques fresques étaient visibles en haut et en bas des murs, dessinées avec une minutie perfectionniste. Le plafond formait, aux quatre coins cardinaux du lieu, des dômes où d’impressionnantes peintures s’exhibaient.

    Une main portée à sa poitrine, elle se tourna et se retourna, sans apercevoir qui que ce soit susceptible de l’aider. De plus en plus mal à l’aise, elle reprit néanmoins sa route, bientôt rattrapée par des murmures.

    S’arrêtant de nouveau, elle tendit l’oreille. Elle avait atteint un endroit du temple particulièrement excentré. Les loupiotes fixées le long des murs, alimentées par la magie, déversaient une lueur terne, tamisée, donnant au lieu des allures assez peu accueillantes.

    Les voix, presque des chuchotements, provenaient d’une porte, sur sa gauche. Elle s’en approcha et, après avoir frappé, ne reçut en réponse qu’un silence tendu. De plus en plus intriguée, elle frappa de nouveau et appela :

    — Excusez-moi ?

    Cette fois, ce fut un chapelet de gémissements et de cris qui lui parvinrent. Emprunts d’un tel affolement, d’une telle douleur, qu’elle sentit la panique s’emparer d’elle.

    Par Moloch, qu’est-ce que c’est que ça ?

    Toutes précautions oubliées, elle fit violemment coulisser la porte sur le côté et se retrouva dans une pièce sombre, à l’odeur effroyable. L’éclairage du couloir n’était pas suffisant pour lui permettre d’en voir l’intégralité. Toutefois, le peu qu’elle parvint à distinguer lui glaça le sang.

    Des cages… minuscules et entassées les unes sur les autres, dans lesquelles des enfants étaient retenus captifs. De jeunes enfants, des deux sexes, sales au possible. Ils n’avaient même pas la place de se redresser, encore moins de se déplacer. Ils se tordaient pour l’apercevoir, écrasant pour cela leurs voisins. Des mains suppliantes se tendirent dans sa direction. Des larmes, des yeux rougis, pour beaucoup. D’autres semblaient comme victime de catatonie. Ils restaient là, le regard vitreux, se laissant bousculer sans jamais réagir. Un haut-le-cœur l’a pris et elle porta une main à ses lèvres en reculant.

    — Qu’est-ce que tu fiches ici ?

    Dolaine sursauta et se retourna, les yeux écarquillés. Face à elle, une prêtresse aux traits sévères. Nerveuse, elle bafouilla :

    — Je… je… je me suis perdue… je… la cuisine ?

    Après l’avoir scrutée de façon inquisitrice, la femme parût se détendre. Sans pour autant se départir de son air sévère, elle dit :

    — Tu es dans le mauvais couloir, ma petite. Viens, je vais te guider…

    Et Dolaine, après un dernier regard pour la pièce et ses victimes, lui emboîta le pas.



    9



    — Hé toi !

    Intérieurement, Dolaine jura. Impossible de fuir ! Les Poupées étaient déjà sur elle et arrêtaient leurs poneys. La blonde à leur tête la toisa.

    — On raconte partout que tu poses beaucoup de questions sur ce vampire. Pourquoi ?

    La gorge nouée, Dolaine croassa :

    — Je…

    — Il paraîtrait même, l’interrompit l’autre, que cette créature est arrivée ici en la compagnie d’une Poupée. Est-ce pour cette raison que tu le cherches ? Est-ce toi qui l’as guidé jusqu’ici ?

    Par prudence, Dolaine préféra se passer de répondre et, les poings serrés, se contenta de fixer la blonde. Derrière cette dernière, une Poupée brune en faisait de même pour elle. Elle lui rendit son regard, avant de détourner les yeux. La blonde poursuivit :

    — J’espère que tu es consciente d’être au moins aussi responsable que cette créature ? (Sa voix claquait à la manière d’un fouet et, sur son visage, un agacement de plus en plus visible.) Qu’avais-tu en tête en t’acoquinant avec elle ? N’as-tu donc aucune fierté ?!

    Cette fois au moins aussi agacée que son interlocutrice, Dolaine redressa fièrement le menton. Mais avant qu’elle ne puisse cracher la réponse qui lui brûlait les lèvres, la brune tendit un doigt dans sa direction.

    — Ah ! fit-elle, attirant l’attention du reste de ses collègues. Dolaine ! Tu es Dolaine, pas vrai ?

    Pour Dolaine, ce fut comme si le monde s’effondrait sous ses pieds.

    — Ne me dis pas que tu ne te souviens pas de moi ? poursuivit l’autre, une main plaquée contre sa poitrine. Ludi ! Nous étions dans la même classe en cours supérieurs.

    Ludi… Ludi… oui, ce nom lui disait quelque chose. Elle revoyait une petite brune, un peu ronde à l’époque. Elle s’installait toujours au fond de la classe, parfois juste derrière elle. Une pipelette de la pire espèce, jamais à court de ragots ou de bavardages futiles.

    Sur sa selle, Ludi s’était penchée en avant.

    — Alors, ce qu’on raconte est vrai ? Tu as vraiment quitté le royaume ? Et moi qui pensais que tu t’étais enfuie chez les Clowns.

    Incapable de répondre, Dolaine se contenta d’ouvrir bêtement la bouche. La respiration laborieuse, c’était comme si une nuée de mouches bourdonnait à ses oreilles. Elle se sentait mal, vraiment très mal et, l’espace d’un instant, elle craint même de s’effondrer.

    La soldate blonde ne la fixait plus. Elle s’était tournée en direction de Ludi, pour l’interroger du regard. Cette dernière émit un gloussement, heureuse de voir l’attention générale se porter sur elle. Puis, d’un ton presque conspirateur, elle dit :

    — Mais oui, vous savez bien… je vous en ai déjà parlé ! C’est cette Poupée, celle qui a apporté la honte sur sa famille.

    La main qui dissimulait toujours sa bouche ne parvenait pas à masquer entièrement son sourire. Ses yeux avaient pris une courbe rieuse et un rosissement d’excitation naissait au niveau de ses joues. Autour d’elle, ses compagnes poussèrent des exclamations.

    — Tu veux dire…, commença l’une d’elles.

    — Celle qui s’est détournée du démon Moloch ? termina une autre, à laquelle Ludi répondit par un hochement de tête.

    — Celle-là même !

    Alors, les exclamations se transformèrent en murmures indignés. Les regards s’assombrirent, se firent menaçants et dégoûtés, et même Ludi fixait à présent Dolaine comme si elle n’avait plus qu’un désir : celui de lui cracher au visage.

    — Je comprends mieux, fit la soldate blonde en revenant à elle. Oui, je comprends mieux pourquoi cette chose fricote avec toi… (Puis, se redressant sur sa selle, comme pour mieux l’intimider.) Aussi, écoute-moi bien : si tu parviens à remettre la main sur ce vampire avant nous, je te conseille de quitter Porcelaine sans attendre. Tu m’as bien comprise ? Nous ne voulons pas de gens comme vous ici.

    Et, à l’intention de ses subordonnées, elle eut un geste du menton.

    — Allons !

    Sans plus lui accorder d’attention, elles dépassèrent Dolaine.

    La tête basse, cette dernière mit un moment à reprendre le contrôle de ses émotions. Les poings serrés, elle se mordit la lèvre. Elle sentait remonter en elle de vieilles angoisses… des souvenirs, surtout ceux d’humiliations. Le teint blafard, elle ferma les yeux et chercha à refouler son passé. Refouler les flashs douloureux qui tentaient de s’imposer à sa raison.

    Au même instant, elle sentit qu’on lui tirait la manche.

    Dans un sursaut de panique, elle se retourna et se retrouva nez à nez avec un Clown. Des cheveux composés de tresses emmêlées, ternes, parsemées d’ossements et de plumes. Ses lèvres, peintes dans un marron terreux, s’étirèrent en un large sourire. Un représentant du peuple des forêts.

    — Amie du vampire, lui dit-il, sur un ton qui était davantage une affirmation qu’une question. Suis-moi !

    Erwin Doe ~ 2014

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  •  Épisode 5 : Porcelaine

    Partie 3

     

    4

    — Alors c’est vrai ce qu’on raconte ? Tu as été choisie pour le sacrifice ?

    Dolaine leva les yeux vers Raphaël. Assis derrière elle, en haut d’une clôture, il la fixait en balançant ses pieds dans le vide. Le ciel était bleu, envahi de gros nuages cotonneux.

    Installée sur un coin d’herbe, un livre ouvert sur ses cuisses, Dolaine pouvait voir un chemin de terre s’étirer un peu plus loin. À l’horizon, des champs et des pâturages, au milieu desquels des bâtiments de ferme se dessinaient. Dans le pré juste derrière eux, des vaches paissaient.

    Pour l’anniversaire de l’oncle Sylvestre, sa famille avait fait le voyage jusqu’au territoire de l’est. L’homme, qui était le cadet de son père, vivait ici avec sa femme et son fils unique, Raphaël, où il était propriétaire d’un petit complexe agricole. Seule sa sœur avait refusé de se joindre à eux, prétextant d’autres engagements.

    Remettant une boucle de cheveux derrière son oreille, Dolaine approuva d’un hochement de tête.

    — Et ça ne te dégoûte pas de devoir faire ça ?

    Elle le fixa, d’abord interloquée. Il affichait un air buté, presque boudeur. Plus jeune, elle venait passer une bonne partie de ses vacances ici, si bien qu’elle avait appris à voir clair dans chacune de ses mimiques. Elle comprit que la nouvelle lui déplaisait. Même, qu’il la trouvait scandaleuse.

    — Pourquoi voudrais-tu que ça me dégoûte ? Au contraire, c’est un honneur !

    — Un honneur, grommela-t-il, le nez baissé en direction du sol. Alors pour toi, commettre un meurtre est un honneur ?

    Son hostilité était à ce point perceptible qu’elle s’en étonna :

    — Qu’est-ce que tu racontes ? Nous mangeons ce que nous tuons, non ? Aussi quelle différence avec ces vaches et ces poules que vous abattez ?

    Presque choqué de la comparaison, il redressa vivement la tête. Les grelots qui pendaient aux extrémités de son chapeau tintèrent.

    — Ça n’a rien à voir !

    — Ah oui, vraiment ?

    Il ouvrit la bouche pour répliquer, avant de se raviser et de se renfrogner. Elle le laissa bouder un instant, pensant qu’il finirait bien par se décrisper. Une minute s’écoula, puis deux, avant qu’elle ne laisse échapper un soupir. Lassée d’attendre, elle retourna à son livre en concluant :

    — De toute façon, tu ne peux pas comprendre : après tout, tu es à moitié Pantin.

    — Et alors ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Mon père pense comme moi et lui ses parents sont Pierrot et Poupée.

    Elle tourna la page qu’elle lisait et répondit :

    — Oui, mais ta mère est Pantin. Aussi j’imagine que ton père a fini par adopter sa façon de penser.

    — Non, c’est faux ! s’insurgea Raphaël en se penchant en avant, ses deux mains agrippées à la poutre où il était installé. Il n’a jamais aimé ça, il a toujours trouvé cette coutume stupide. Et même ton père, si tu veux tout savoir, partage son point de vue.

    De surprise, Dolaine releva les yeux sur lui.

    — Tu racontes n’importe quoi : je n’ai jamais entendu mon père se plaindre de nos traditions.

    — Bien sûr ! Il n’est pas fou, il ne va certainement pas s’y opposer publiquement avec ta mère et…

    — Laisse ma mère tranquille !

    — … l’environnement dans lequel vous vivez, poursuivit obstinément son cousin. Vous autres, habitants du nord, on sait bien que vous êtes des fanatiques religieux : avoir un avis différent du vôtre est dangereux.

    L’espace d’un instant, Dolaine hésita entre se fâcher ou bien se lever et le planter là. Elle fut sur le point d’adopter la seconde solution, avant de prendre conscience que les propos de Raphaël l’avaient bien plus ébranlée qu’elle ne l’imaginait. Incapable de se redresser, elle déclara, d’une voix où perçait toutefois le doute :

    — Mon père est fier de moi.

    — Et moi je te dis que non.

    — Ah oui ? Et comment peux-tu en être aussi sûr ? Tu lui as posé la question, peut-être ?

    — Non… non, mais je les ai entendu discuter… ton père et le mien. À propos de toi et de cette histoire de sacrifice. Ils devaient penser qu’ils étaient seuls, mais… enfin, crois-moi, ton père n’est pas du tout content que ça te soit tombé dessus.

    Elle sentit ses doigts se crisper sur la couverture de son livre.

    — Tu mens !

    — Qu’est-ce que ça me rapporterait ?

    Et comme elle ne répondait pas, se contentant de le fixer d’un regard sombre et dangereux qui le fit se tasser sur lui-même, il ajouta, tout en détournant les yeux :

    — Tout ce que je dis, moi, c’est que ça ne me plairait pas que quelqu’un vienne enlever mes enfants pour les manger. Et si tu avais un minimum de compassion, tu essaierais de te mettre à la place de ceux que vous vous apprêtez à sacrifier pour votre stupide cérémonie.

    Refusant d’en entendre davantage, Dolaine se redressa vivement.

    — Oh, ferme-la Raphaël ! Tu ne sais absolument pas de quoi tu parles !



    ¤O¤





    Dolaine ouvrit les yeux. Elle s’était assoupie à son bureau, face à la lettre qu’elle rédigeait à l’intention de Raphaël et de Mistigri. La joue écrasée contre son poing, elle battit des paupières, avant de les plisser, agressée par la lueur de la lampe de chevet qui brillait à ses côtés.

    Le reste de la pièce était plongé dans le noir. À l’extérieur, la nuit était tombée depuis longtemps et, dans la chambre d’en face, Romuald devait déjà dormir.

    Longuement, elle s’étira et ses yeux se baissèrent sur son mollet droit. À l’emplacement où le zombie l’avait mordue quelques semaines plus tôt, une vilaine cicatrice. Elle ramena sa jambe à elle et suivit du doigt la balafre. Ce n’était pas très joli à voir. Pas joli du tout, même. Adieu les chaussettes courtes, elle devrait, à l’avenir, se contenter de chaussettes montantes en toutes saisons, sinon de collants.

    Agacée, elle retroussa le nez et se leva pour aller ouvrir la fenêtre. Un vent glacial s’engouffra dans la pièce et, frissonnant, elle replia ses bras autour d’elle. Au loin, Porcelaine formait une silhouette familière, quelque peu inquiétante, mais surtout chargée de nostalgie.

    À sa vue, une sorte de quiétude s’empara d’elle. Car bien que les lieux soient hantés par de mauvais souvenirs, ses racines restaient ses racines et, elle pouvait bien se l’avouer, son royaume lui avait manqué.

    Pas sûr, toutefois, qu’elle serait capable d’en franchir les portes. La blessure demeurait vive et, bien que l’envie de revoir les rues de son enfance la tiraillait, comme celle de se mêler de nouveau à une société qui était la sienne, elle savait qu’elle n’en aurait pas le courage. Pas encore… et peut-être même jamais.

    S’accoudant à l’encadrement de la fenêtre, elle songea à sa famille. Qu’étaient devenus ses parents depuis tout ce temps ? Sa sœur, de ce qu’elle avait cru comprendre, avait réussi une belle carrière, ce malgré les nombreuses difficultés qui parsemaient son chemin et qui l’avaient empêchée d’aller aussi loin qu’elle l’espérait. Mais ses parents… Aux dernières nouvelles, ils avaient quitté les terres du nord, pour gagner celles de l’est. Mais l’information datait de quelques années déjà et elle ignorait tout de leur situation actuelle. Mêmes les lettres que recevait de temps à autre son cousin n’étaient pas très claires à ce sujet. Et comme aucun membre de sa famille n’avait jamais cherché à reprendre contact avec elle…

    Pourtant, ils savaient où elle vivait. Au moins parce que Raphaël, lui, n’avait jamais perdu ses parents de vue. Ils lui écrivaient une ou deux fois dans l’année, et lui en faisait de même de son côté.

    Sa famille, c’était une autre histoire ! Après les événements qui devaient jeter l’opprobre sur ses membres, c’était comme s’ils l’avaient définitivement effacée de leur existence. Elle pouvait comprendre leur colère, et ne s’étonnait pas que sa mère, encore moins sa sœur, n’aient jamais cherché à lui écrire. Mais que son père se range de leur côté… qu’il agisse de la sorte alors qu’il lui avait semblé comprendre son choix et avait été le premier à prendre sa défense et à chercher à l’éloigner de ceux qui lui voulaient du mal… bref, que ce père dont elle avait, pendant des années, espéré le moindre signe de vie puisse ainsi l’ignorer… vraiment, ça lui faisait mal.

    Le soupir qui lui échappa forma un nuage de fumée blanche qui brouilla momentanément son regard. À présent, ce n’était plus de la joie qu’elle ressentait à être ici, mais une douleur lancinante, qui prenait naissance au niveau de sa poitrine. S’attarder à Porcelaine serait sans doute une erreur… dès le lendemain, ils reprendraient leur route.



    5



    Romuald se redressa sur son lit en suffoquant. Les mains crispées contre son torse, il se courba en avant et ferma les yeux sur un long gémissement. Un tremblement s’empara de lui, qu’il eut toutes les peines du monde à apaiser.

    Il ne tiendrait plus très longtemps ainsi… il était arrivé au bout de ses limites et s’il ne faisait rien pour calmer le monstre qui grondait en lui, il savait qu’il perdrait tout contrôle.

    Bien sûr, ce n’était pas prudent. Dans son état, le pire pouvait arriver, mais… mais il n’avait pas le choix. Non, il n’avait plus le choix ! Il lui fallait se nourrir… vite… trouver une victime consentante, avant qu’il ne soit trop tard.

    Il déglutit.

    Les Trolls… voilà ce dont il avait besoin ! Certains étaient en ville et s’il pouvait remettre la main sur l’un d’entre eux… s’il lui expliquait sa situation… s’il lui rappelait les liens qui, autrefois, unissaient leurs deux peuples, alors il pourrait éviter les drames !

    D’un revers de la main, il s’essuya le front et se leva. Il attrapa sa robe, qui pendait au bout de son lit, l’enfila et, quoique toujours un peu tremblant, alla tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre. L’air glacial qui s’engouffra dans la chambre lui fit un bien fou et il resta un moment à savourer sa caresse, avant de se pencher à l’extérieur : pas un rat chapardeur en vue.

    Satisfait, il enjamba la fenêtre et, après une hésitation, se laissa tomber dans le vide…



    6



    — Romuald ? Dites, vous êtes réveillé ?

    Dolaine faisait face à la porte de son compagnon, dans le couloir étroit de leur auberge. Lavée, habillée, reposée, il ne lui restait plus qu’un besoin à assouvir : celui de se remplir l’estomac.

    — Écoutez, je vais aller prendre mon petit déjeuner. Voulez-vous que je vous rapporte de quoi vous nourrir avant ?

    Elle marqua un silence, pendant lequel elle attendit une réponse qui ne vint jamais. Les sourcils froncés, elle se pencha en direction du battant et y colla l’oreille, attentive. Pas un bruit, pas le moindre signe de vie. Agacée, elle se redressa et, retroussant le nez, tapa avec force contre la porte.

    — Romuald ? Allons, debout !

    À nouveau, seul le silence lui répondit. Perdant patience, elle porta une main en direction de la poignée… et constata que la porte n’était pas fermée à clef.

    — Dites, vous pourriez me répondre !

    Mais à peine avait-elle fait un pas dans la chambre qu’elle se figea : de son compagnon, aucune trace.

    Le lit était défait, la salle de bain vide et, à cause de la fenêtre laissée grande ouverte, il y faisait un froid de canard. Les bras repliés autour de son corps, elle frissonna et nota, non sans un certain soulagement, que les bagages du vampire étaient toujours là, au chevet du lit. Signe qu’il ne l’avait pas quitté sans l’en avertir.

    Son absence n’en demeurait pas moins anormale. Car enfin, elle ne voyait pas où il aurait pu aller à cette heure, encore moins sans elle.

    Troublée, elle regagna le couloir et referma derrière elle. Non, tout ceci ne lui ressemblait pas. Jamais encore il ne s’était aventuré où que ce soit sans l’en avertir au préalable.

    Alors quoi ? Était-il sorti pour se nourrir ? Était-ce parce qu’il craignait de la déranger qu’il n’avait pas jugé utile de l’en informer ? Oui, ça lui ressemblerait bien, mais…

    De plus en plus troublée, elle gagna le rez-de-chaussée.

    À cette heure, l’auberge était noire de monde et l’on y petit déjeunait avec animation. Surtout des voyageurs humains, au milieu desquels se mêlaient quelques natifs. Après s’être assurée que Romuald ne se trouvait pas dans le coin, elle chercha l’aubergiste du regard, un Pantin à la barbe fournie qui ne semblait jamais se séparer de sa pipe. L’avisant derrière son comptoir, elle se décidait à aller l’interroger quand une conversation, derrière elle, attira son attention :

    — J’vous jure, un vampire. Une saloperie de vampire ! Le jeune a bien failli y passer, à ce qu’on raconte.

    Elle se retourna et découvrit un groupe d’hommes, humains, réunis autour des restes d’un repas. L’un avait croisé ses bras musclés et affichait une mine franchement hostile. Il émit un bruit de bouche méprisant.

    — Cette racaille ! Je comprends pas qu’on puisse les accepter dans le coin.

    La suite de l’échange lui échappa, car son monde se mit à chavirer et un voile noir lui passa devant le regard. Ce n’était pas possible… ce n’était tout de même pas ce qu’elle croyait !

    À la façon d’un automate, elle se rapprocha du groupe d’hommes. Il lui semblait évoluer comme dans un rêve, sans être vraiment maîtresse de son propre corps.

    Et ce fut d’une voix blanche qu’elle questionna :

    — Qu… qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

    Erwin  Doe ~ 2014

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  • Épisode 5 : Porcelaine

     

    Partie 2

     

    2



    — Allez Romuald, secouez-vous un peu !

    Romuald émit un grognement.

    L’air renfrogné, c’était presque de mauvaise grâce qu’il suivait Dolaine. Un comportement qui commençait souverainement à exaspérer sa compagne.

    N’ayant toutefois aucune envie de se fâcher avec lui, encore moins en un jour comme celui-ci, elle dissimulait son agacement sous une attitude enjouée, quoique forcée.

    À l’extérieur, le temps était frais. En prévision, elle avait revêtu un manteau à la doublure épaisse et au col en fourrure. Romuald, lui, n’avait que sa robe sur le dos.

    Le marché s’étirait sous un ciel triste et gris. Des stands et des stands partout, presque à perte de vue. Des badauds et des commerçants, mais aussi des étals sur roues – que l’on tirait à la force des bras ou par celle de quelques montures ; généralement remplies de babioles ou d’aliments. Les silhouettes d’hôtels et d’auberges encerclaient l’ensemble, ainsi que celles de quelques restaurants. Frappé par la lumière froide qui régnait sur les lieux, Romuald plissa les paupières.

    — Venez, insista Dolaine. Je ne sais pas pour vous, mais moi, je meurs de faim !

    Elle dépassa un large tableau planté à la sortie de la gare, qui attira l’attention de Romuald. Dessus, un cercle découpé comme en parts de tarte et, tout autour, de petits visages, représentants des Clowns, des Poupées, des Pierrots ou des Pantins. Des notes, également, des informations auxquelles il tenta vainement de comprendre quelque chose.

    Remarquant qu’il ne la suivait plus, Dolaine revint sur ses pas pour s’intéresser elle aussi au panneau. Amusée, elle eut un sourire qui lui retroussa le nez.

    — Oh, oh ! Voilà qui est nouveau, dit-elle, sans pour autant provoquer la moindre réaction chez son compagnon.

    L’air fermé, presque hostile, il se contentait de regarder devant lui. Elle patienta quelques secondes, espérant qu’il finirait par se décrisper, avant de sentir un frisson de colère lui remonter le long du dos. Elle s’obligea toutefois au calme et, quoi qu’avec une note d’impatience dans la voix, reprit :

    — Vous voyez, ce graphique explique qui fait quoi à Porcelaine. Vous l’ignorez sans doute, mais chaque peuple y occupe un rôle qui lui est propre. Et comme nous vivons sur des territoires souvent très différents, au niveau géographique comme climatique, les ressources n’y sont que rarement les mêmes.

    — Mhhh… ?

    Encouragée par ce succès, elle poursuivit :

    — Oui, vous voyez : le territoire de Porcelaine est séparé en quatre parties, dont deux appartiennent à la fois aux Poupées et aux Pierrots. Vous remarquerez que les Clowns possèdent l’un des territoires les plus variés, mais aussi étendu : les raisons en sont que s’ils appartiennent tous à la même grande famille, ils ne sont en vérité pas un seul, mais quatre peuples : celui des Clowns des montagnes, des prairies, des forêts et enfin des cavernes. Ces derniers sont notre principale source de richesses, car propriétaires des plus grosses mines de diamants de tout Ekinoxe.

    « Pour les protéger, ils peuvent notamment compter sur les Clowns des montagnes. Ces derniers produisent surtout du charbon et de la pierre, quelques plantes rares également. Après eux viennes les Clowns des prairies : leur rôle est également de protéger les mines, bien que cela reste pour eux une tâche secondaire. Comme ce sont avant tout des bergers, ils possèdent de nombreux élevages de moutons et nous procurent de la laine, de la viande, ainsi que du lait et du fromage. Quant aux Clowns des forêts, ils fournissent avant tout du bois, des champignons, mais aussi toutes sortes de produits forestiers. Ajouté à cela des drogues, qu’ils confectionnent à partir des richesses de leur territoire… la plupart sont inoffensives, d’autres de véritables poisons.

    Sans qu’elle n’en ait vraiment conscience, elle s’animait et sa voix s’élevait au fur et à mesure de ses explications. Toute à son exposée, elle ne remarque pas que certains voyageurs s’étaient arrêtés pour l’écouter.

    — Viennent ensuite les Pantins. Leur climat est l’un des plus cléments de Porcelaine. Ce sont avant tout des artisans et des inventeurs : armement, poterie, ils sont également forgerons et construisent la plupart de nos maisons, en plus de travailler le bois et le tissu. Leurs talents sont multiples et, s’ils ne produisent que très peu de matière première, ils sont particulièrement précieux au royaume.

    « Et pour finir, vous avez les Pierrots et les Poupées qui, comme je vous l’ai dit, se partagent deux territoires. Celui de l’est est avant tout agricole. Beaucoup de fermes, qui pourvoient à plus de la moitié des besoins alimentaires du royaume. Grâce à eux, Porcelaine pourrait être victime d’un siège sans que nous n’ayons à nous inquiéter de mourir de faim.

    « Enfin, le territoire du nord, celui-là même d’où je viens.

    Du doigt, elle tapota l’emplacement représentant le territoire du nord.

    — Son rôle est avant tout militaire et éducatif. Comme il y neige les trois quarts de l’année, on peut difficilement espérer y faire pousser quelque chose, et les seuls élevages que nous possédons sont ceux de vaches à poils longs. Les gens du nord font toutefois partis des plus instruits de tout Porcelaine : on y forme les futurs soldats, comme professeurs et gardiens du culte. Beaucoup de médecins, également.

    Elle releva les yeux sur Romuald.

    — Nous sommes l’une des principales force militaire du royaume, mais loin d’être la première : ce rôle est détenu depuis toujours par les Clowns. Ce ne sont pas vraiment des soldats, ils ne suivent aucune éducation militaire et ne possèdent pas la moindre véritable armée. Seulement… disons qu’ils sont éduqués à la protection du territoire depuis leur petite enfance. Une sorte de tradition…

    « D’ailleurs, je crois que si personne n’est jamais parvenu à mettre Porcelaine en difficulté, c’est surtout grâce à eux.

    — Ah oui ?

    Surprise, elle se tourna vers son compagnon et remarque qu’il était déjà moins crispé. Presque attentif.

    — Oui, vous voyez ? (Du doigt, elle désigna les hautes montagnes qui se dessinaient à l’horizon, face auxquelles un haut mur d’enceinte se dressait.) Porcelaine est entourée de montagnes qui, toutes, appartiennent aux Clowns. Même pour nous, ce sont des lieux dangereux et nous préférons éviter de nous y aventure sans leur aide. On s’y perd facilement et puis, il y a des dangers… beaucoup de dangers… à commencer par la brume. Elle stagne aux pieds des montagnes, où elle dissimule les trop nombreux ravins qui les parsèment. Et puis, les routes y sont souvent étroites, particulièrement traîtresses. Autant dire que l’on ne fait pas de meilleure protection !

    Romuald fixa Porcelaine qui, à cette distance, se résumait à la silhouette de montagnes grises, massives, aux cimes desquelles évoluaient des nuages. Il poussa un soupir.

    — Quel dommage que nous ne puissions nous y rendre.

    La déception était perceptible dans sa voix. Dolaine eut un haussement d’épaules.

    — Vous savez, même avec moi à vos côtés, il n’est pas certain que l’on vous laisserait entrer. Nous avons en commun avec Merveille que notre territoire est interdit aux étrangers. Nous ne l’ouvrons à aucun moment de l’année, pas même pour quelques jours. Toutefois, ne croyez pas que ce soit le mépris qui nous pousse à agir ainsi. Nous n’avons rien contre le reste du monde et nous ne cherchons pas à nous enfermer sur nous-même. Seulement… (Elle marqua un temps d’arrêt et jeta un coup d’œil à la foule qui les entourait à présent. Une dizaine d’individus dont les regards étaient tournés en direction du royaume.) En permettant à d’autres de pénétrer nos terres, nous craignons qu’on ne finisse par percer les secrets du territoire des Clowns. Et nous ne pouvons pas nous le permettre.

    À nouveau, elle s’intéressa aux curieux. Elle se demanda s’il était vraiment prudent de poursuivre sur le sujet, avant de se rappeler qu’il ne s’agissait pas exactement un secret… un secret de polichinelle, plutôt. Il suffisait d’être un peu curieux pour en prendre connaissance.

    Les mains croisées derrière le dos, elle se balança doucement d’avant en arrière, une moue aux lèvres.

    — C’est à cause de notre souverain… notre créateur. La légende veut que s’il venait à mourir, alors nous disparaîtrions avec lui. Aussi, vous comprenez… nous préférons rester prudents.

    « C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons créé ce marché : pour ne pas nous fermer totalement au reste du monde. Sans lui, nous n’aurions presque aucun contact avec l’extérieur.

    De son petit groupe d’auditeurs s’élevaient quelques discussions. Parmi eux, un type à petites lunettes tirait sur sa barbe d’un air songeur et hochait la tête aux paroles d’un individu grand et décharné. De moins en moins à l’aise au milieu de ces inconnus, elle proposa à Romuald :

    — Cela vous plairait-il de voir à quoi ressemble notre souverain ?

    Et sans attendre de réponse, elle l’agrippa par la manche et le força à la suivre en direction des premiers stands.



    3



    Le marché était titanesque et, bien qu’une majorité de commerçants appartenait aux peuples de Porcelaine, on y trouvait toutes les ethnies, comme tous les royaumes. Des mages, des humains, des trolls, mais aussi quelques rares Merveilleux, réunis ici dans le seul but de faire des affaires.

    Au bout d’une allée, Dolaine s’était arrêtée à un stand tenu par des Pantins. Roux et vêtus de vêtements aux motifs à carreaux, c’était toute une petite famille qui se dessinait derrière son comptoir, vendant des légumes frits en barquette, des parts de tartes et de tourtes, mais aussi du lait et de l’eau.

    — Vous voyez, fit Dolaine en payant ce qu’elle devait pour ses légumes frits, ce marché est comme une sorte de terrain neutre. Tout le monde est autorisé à s’y rendre, même nos ennemis, à la condition de laisser les vieilles rancunes de côté et de ne pas causer de problèmes.

    Ils reprirent leur marche, Dolaine seulement encombrée de sa barquette et de son sac à main, Romuald chargé comme un mulet de leurs valises. Son parapluie à la main, il jetait des regards autour de lui, attentif à tout ce qu’ils croisaient. Envolé l’air grognon de ces derniers jours ! Il semblait être redevenu lui-même, jusque dans l’expression de curiosité enfantine qui se peignait sur ses traits.

    — Malgré la réputation des miennes, les gens viennent des quatre coins du monde pour faire affaire avec nous. Il n’est même pas nécessaire d’avoir un stand pour cela : il suffit juste de payer un pourcentage à Porcelaine pour chacune de ses ventes. Bien sûr, il arrive fréquemment que certains resquillent, mais… je crois que la plupart sont honnêtes. Déjà parce que le pourcentage que nous réclamons est assez bas, et qu’il permet notamment à cet endroit de subsister, mais surtout parce que ceux qui sont pris à conclure illégalement des affaires sont chassés et priés de ne plus remettre les pieds ici durant quelque temps. Quelques-uns, même, ont été interdits à vie de notre territoire et, croyez-moi, nous savons retrouver les petits malins qui espèrent qu’au milieu de la foule, nous ne les reconnaîtrons pas.

    Elle goba tout rond un morceau de légume gorgé d’huile et, tout en mâchant, poursuivit :

    — Pour ne pas avoir à payer de taxes, certains tentent de faire des affaires en dehors des limites du marché. Je ne sais pas où en est la situation aujourd’hui, mais il y a trente ans, Porcelaine le tolérait plus ou moins…

    — Et vous dites que la cohabitation entre tous ces peuples ne pose aucun problème ?

    Elle fit voler ses boucles blondes de gauche à droite.

    — Non, je n’ai pas dit ça : je dis seulement qu’il leur est demandé de ne pas en créer. Mais des problèmes, il y en a, et même plus souvent qu’on ne le pense. Toutefois, Porcelaine fait de son mieux pour limiter les dégâts et elle est aidée en cela que la majorité à tendance à se tenir tranquille : comprenez que personne n’a vraiment envie d’être responsable de l’exclusion momentanée, sinon définitive, de son royaume.

    « Tenez ! Vous voyez ces créatures ?

    Les doigts gras et la bouche pleine, elle lui désignait un groupe d’individus massifs, recouverts de poils. Ils déchargeaient leurs marchandises d’une roulotte et, face à eux, un stand tenu par des Clowns.

    — On les appelle des Grands Gris et la plupart du temps, on s’arrange pour les éloigner des Clowns, mais… comme aujourd’hui, il arrive que ce ne soit pas possible. À l’heure actuelle, je crois que ce sont nos seuls ennemis actifs…

    Elle se lécha les doigts. Une table, encore vide, était dressée juste devant la roulotte.

    — Enfin, pour être tout à fait exacte, ce ne sont pas exactement les ennemis de Porcelaine… pas même des Clowns en général, mais seulement de ceux des collines. (Puis, avec une grimace :) Et j’ajouterai qu’ils ne combattent que quelques clans des collines : ceux vivants sur le territoire du sud, juste au niveau de la frontière. (Disant cela, elle désigna les montagnes qui se dessinaient au loin.) Ils prétendent qu’il s’agissait autrefois de leur territoire, mais que les Clowns seraient venus le leur arracher. Une véritable obsession : cela fait plusieurs siècles qu’ils n’en démordent pas.

    Elle eut un petit sourire en coin et ajouta :

    — Le problème, voyez-vous, c’est que ce sont de vieilles histoires… de très, très vieilles histoires, trop vieilles pour que quiconque se souvienne de ce qui est vrai ou faux là-dedans. Car comme vous vous en doutez, les Clowns affirment que ces terres ont toujours été celles de leurs ancêtres, et ce avec la même obstination que les Grands Gris.

    Songeur, Romuald contempla les dits Grands Gris. Bien plus grands que lui, il s’agissait de créatures toutes en muscles, possédant un long museau et des yeux en amande, d’un noir intégral. Leurs oreilles, qui rappelaient celles d’un âne, leur tombaient des deux côtés du visage. Vêtues de peaux de bêtes, elles avaient un poil gris, strié de bandes tirant sur le noir. Leur longue queue traînait sur le sol. Quelques bijoux rudimentaires complétaient leur tenue.

    L’air peu aimables, elles faisaient de leur mieux pour ignorer les Clowns qui, de leur côté, le leur rendait bien. L’une d’elles, toutefois, se tenait face à leurs voisins, les bras croisés sur sa poitrine. Remarquant que Romuald le fixait, le Grand Gris retroussa les babines et fit un pas dans sa direction.

    — Dis donc toi ! Qu’est-ce que t’as à me regarder comme ça ?

    Surpris, le vampire eut un mouvement de recul. Un éclat de rire échappa aux Clowns, ce qui eut pour effet d’hérisser les poils du dos du Grand Gris.

    — Fermez-la, sales crapules ! rugit-il en brandissant un poing menaçant dans leur direction.

    — Venez, conseilla Dolaine en tirant sur la manche de Romuald, ne vous occupez pas de lui.

    — Dis donc toi ! Tu crois que je ne t’ai pas entendue ?

    Comme les Clowns se remettaient à rire, Romuald emboîta le pas à sa compagne. Au même moment, plusieurs Grands Gris se jetaient sur leur semblable pour lui intimer de se calmer.

    Ils continuèrent leur route en direction des portes de Porcelaine, dépassant pour cela de nombreux stands et notamment plusieurs boutiques improvisées de vêtements, où une foule bigarrée se pressait. Tenues par des Poupées, on y exposait les dernières collections de vêtements et d’accessoires féminins en vogue au royaume. On les détaillait avec intérêt, palpant, inspectant, et discutant d’éventuelles modifications.

    — Malgré notre réputation, expliqua Dolaine alors qu’ils dépassaient un groupe d’acheteurs particulièrement bruyants, nos collections plaisent en territoires mortels… bien que la plupart des commerçants évitent de préciser d’où proviennent leurs marchandises.

    Elle finit par s’arrêter devant une large et haute fresque, plantée au milieu du marché, presque à l’extrémité de celui-ci. Aucun stand ne l’encombrait et les gens s’attardaient de temps à autre dans le secteur pour la contempler. Un peu plus loin, les portes massives du royaume de Porcelaine.

    — Tenez, voilà notre souverain, dit-elle en lui désignant une créature à trois visages, placée au centre de la peinture.

    Un lourd chapeau sur le sommet de son crâne unique, elle avait la peau tirant sur le violet, des yeux d’un blanc immaculé et des vêtements bariolés. Derrière lui, Porcelaine, ainsi que deux Pierrots de haute taille, un homme et une femme – dont les chapeaux n’étaient terminés que par un seul grelot, l’un partant à droite, l’autre à gauche. Deux autres grand Pierrots étaient visibles, ceux-là possédant des chapeaux à quatre branches. L’un se tenait tout près de la créature à trois visages, l’autre au milieu de représentants du royaume : Poupées, Pierrots, Pantins et Clowns de tous poils. Tout à droite, une étrange Poupée au teint bleu, solitaire.

    — Bien que ce ne soit pas visible sur cette peinture, il possède en vérité quatre visages : un pour chaque peuple. On dit de lui qu’il est aveugle à ce qui l’entoure, car chacun de ses regards serait occupé à voir ce qu’il se passe bien plus loin, au sein de chaque royaume. (Elle se déporta sur le côté, afin de dépasser la fresque et, se mettant sur la pointe des pieds, se tordit le cou.) Mhh… on ne peut pas la voir d’ici, mais il habite une haute, très haute tour. Elle surplombe tout ce qui existe en Porcelaine : c’est le cœur même du royaume.

    Sur la fresque, la tour dont elle parlait était visible, juste à l’arrière du souverain. Une construction en pierres blanches, élégante. Romuald s’attarda un instant sur elle, avant de revenir au souverain. Avec ses paupières tombantes, il donnait l’impression d’être à moitié endormis, sinon absent.

    — Et vous prétendez que si cette créature meure, Porcelaine s’éteindra avec elle ?

    Revenant à la fresque, Dolaine approuva d’un signe de tête.

    — Vous savez, notre souverain est une divinité. Nous étions ses jouets, ce jusqu’au jour où il nous donna la vie grâce à sa magie. C’est pourquoi nous pensons, et nous en sommes même à peu près certains, que s’il venait à disparaître, alors la magie qui nous anime s’évanouirait avec lui. Nous sommes si inquiets à ce sujet que sa demeure est truffée de pièges et de sorts de protection. Sur une centaine d’étages, il n’y en a que quelques-uns, et ce parmi les plus élevés, qui ne soient pas piégés.

    Elle avait levé un doigt en direction du ciel et Romuald l’avait suivi du regard.

    — Mais avec ces véhicules volants qui commencent à se développer, ne craignez-vous pas que l’on parvienne finalement à l’atteindre ?

    D’amusement, le nez de Dolaine se retroussa.

    — Oh, mais nous avons déjà tout prévu, répondit-elle en secouant un doigt. Les Clowns, notamment, possèdent plusieurs véhicules volants qui nous ont fait prendre conscience très tôt qu’un tel danger pourrait un jour nous menacer. Voilà pourquoi le dernier étage est protégé d’une barrière magique et que, tout autour de la tour, des Pantins sont chargés de surveiller les cieux en permanence. Je vous l’ai dit, ce sont des inventeurs, des inventeurs mêmes très doués en ce qui concerne l’armement. Les canons qu’ils ont à leur disposition peuvent atteindre les niveaux les plus hauts de la tour et réduire en poussière quiconque tenterait de s’en approcher. Non, croyez-moi, les attaques célestes ne sont pas une inquiétude…

    En tout cas, pas pour le moment, songea-t-elle en enfournant un légume dans sa bouche, et peut-être même jamais, car, à ce qu’elle avait entendu dire, les Pantins planchaient sur des vaisseaux de guerre célestes.

    — Vous savez, reprit-elle, chaque peuple de Porcelaine possède son propre système de gouvernement. Les Pierrots ont leur royauté, les Poupées une grande prêtresse, les Clowns divers chefs de clans et les Pantins leur démocratie. Malgré ces différences, nous reconnaissons tous l’autorité du roi. Sa parole est sacrée pour nous, aussi sacrée que celle d’un père.

    Comme ses doigts étaient couverts de sel et de graisse, elle se mit à les lécher. Romuald baissa les yeux dans sa direction.

    — Même pour les Poupées ? questionna-t-il.

    Surprise, elle eut un haussement de sourcils.

    — Comment cela ?

    — Eh bien… vous dites que sa parole est aussi sacrée que celle d’un père, mais… je croyais que les vôtres révéraient cette démone du nom de Moloch.

    — Ah ! Oui… enfin, non, c’est un peu plus compliqué que ça : nous autres, Poupées, reconnaissons le roi comme notre créateur. Seulement, nous pensons qu’il n’a pas été le seul à nous concevoir et que s’il représente notre père, alors Moloch est notre mère.

    Avec une moue, Dolaine lui décocha un coup d’œil. Bien que la conversation paraissait l’intéresser, elle remarqua que la fatigue avait recommencé à marquer ses traits.

    Romuald laissa son regard aux paupières de plus en plus lourdes balayer la fresque. Il crut y reconnaître Moloch dans une silhouette perdue au milieu de la brume qui située en bas de celle-ci. Des cheveux rouge sang et une peau foncée, mais aussi des yeux jaunes et rieurs.

    Puis il s’intéressa à l’étrange Poupée bleue. Le grand Pierrot, à la droite du souverain, semblait la désigner du doigt. Il donnait même l’impression de la chasser.

    — Et elle ?

    Il eut un petit mouvement du menton, que Dolaine suivit. Elle avait fini de dévorer le contenu de sa corbeille et, les joues rondes, répondit :

    — Oh, elle ! Ce n’est rien qu’un mythe.

    Elle mâcha furieusement ce qu’elle avait en bouche, avant de l’avaler. Quand elle reprit la parole, sa voix était quelque peu étranglée :

    — En fait, on l’appelle… ou plutôt, on appelle les siennes des Poupées de Cristal. Une erreur du roi… la seule véritable qu’il aurait commise. La légende veut qu’il les ait chassées du royaume après avoir pris conscience de leur monstruosité. Elles se seraient évanouies dans la nature et plus personne ne les aurait jamais revues.

    — Étaient-elles si terribles ?

    — Terribles ? Je ne sais pas si c’est exactement le mot… cruelles serait plus juste. Elles se nourrissaient presque exclusivement d’énergie vitale et, en cela, elles ne faisaient aucune différence entre les peuples de Porcelaine et le reste du monde. Certains prétendent même qu’elles se dévoraient entre elles.

    Elle retourna sa barquette et la secoua, faisant tomber des miettes à terre.

    — Mais comme je vous l’ai dit, ce n’est qu’un mythe : rien ne prouve qu’elles aient réellement existé et même le grand Bael (Elle désigna le Pierrot près du roi) en doute.

    Au même instant, les portes de Porcelaine s’ouvrirent pour laisser passer une troupe de Poupées à dos de poneys. Elles étaient accompagnées par des Pierrots à pied, tenant appuyées contre leurs épaules de longues lances. À leur tête, une Poupée aux longs cheveux blonds dont la silhouette fit battre plus fort son cœur. L’espace d’un instant, elle crut qu’il s’agissait de sa sœur, mais non… rien de plus qu’une simple ressemblance.

    — Je crois que nous devrions… commença-t-elle en revenant à Romuald.

    Mais le changement qui s’était opéré chez lui fit perdre la voix. Prise d’un frisson, elle se surprit à reculer : il avait le regard fixé en direction de la foule, qui allait et venait derrière eux. Son expression était glaciale et elle crut retrouver le Romuald qui, à Mille-Corps, s’était laissé envahir par la colère.

    — Heu… Romuald ?

    Elle rechignait à le toucher et ce fut donc avec beaucoup d’appréhension qu’elle vint poser sa main sur son bras. Le regard qu’il braqua sur elle la fit bondir en arrière. Elle ouvrait la bouche pour le supplier de se calmer, quand il sembla revenir à lui.

    — Oui ? Vous disiez quelque chose ?

    Dans sa poitrine, Dolaine sentait son cœur battre furieusement et eut du mal à reprendre le contrôle de ses émotions.

    — Je… commença-t-elle, d’une voix tremblante et la gorge sèche. Je… (Elle prit une longue inspiration, avant de poursuivre :) Vous êtes sûr que tout va bien ?

    Et comme il la contemplait sans comprendre, elle poussa un soupir et secoua la tête.

    — Vous savez, ce n’est vraiment pas agréable de voyager avec vous en ce moment !

    Erwin Doe ~ 2014

     

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  • Épisode 5 : Porcelaine

     

    Partie 1



    1

    La cloche venait à peine de sonner que Dolaine quittait déjà sa classe. Ses livres sous le bras, elle salua la religieuse installée derrière son bureau, face à un tableau recouvert d’une écriture petite et nerveuse ; dépassa ses camarades qui, pour la plupart, se levaient tout juste de leur banc, et sortit dans le couloir.

    L’établissement scolaire était un bâtiment sans étage, aux larges couloirs en pierres froides, agrémentés de nombreuses fenêtres. Le complexe cloisonnait une cour intérieure, recouverte de neige.

    Sur sa droite, le mur prit fin pour laisser place à une ouverture béante. Le froid mordant qui régnait à l’extérieur la frappe et la fit frissonner.

    Dans les jardins, quelques Poupées, emmitouflées dans leurs manteaux. Le nez rouge, soufflant dans leurs mains, elles formaient des groupes épars et menaient des conversations dont seul un brouhaha indistinct lui parvenait.

    Tout en leur jetant un regard, Dolaine resserra l’écharpe enroulée autour de son cou et accéléra le pas. Derrière elle, un trottinement.

    — Dolaine ! Dolaine !

    Avant qu’elle n’ait eu le temps de se retourner, un bras s’imposait sous le sien et un visage familier apparaissait à hauteur de son épaule. Celui d’une jeune femme au bout du nez rouge et au carré de cheveux bruns.

    — Alors, il paraît que ta sœur va entrer sous les ordres de Nuitsombre ?

    Elle ouvrait la bouche pour répondre quand une seconde Poupée, qui les dépassait de quelques centimètres, se dessina sur sa droite. Un visage aux traits paisibles, dont les cheveux roux et épais ondulaient devant sa poitrine et dans son dos.

    — La puissante et estimée Nuitsombre, soupira cette dernière en portant une main à sa bouche. Il faut que ta sœur soit promise à un bel avenir pour avoir attiré son attention… vraiment, tes parents doivent être fiers !

    Dolaine les fixa tour à tour. Décidément, les bonnes nouvelles allaient vite… un peu trop vite, même.

    — Ma mère, oui, répondit-elle. Mon père… je ne sais pas. Vous savez comment il est : ce n’est jamais facile de savoir ce qu’il pense.

    Ses deux compagnes s’entre-regardèrent, avant d’approuver d’un signe de tête.

    — Oh oui, fit la brune. Mon père est un peu pareil. Tu devrais le voir quand ma mère commence à hausser le ton : tout ce dont il est capable, c’est de rentrer la tête dans les épaules et d’attendre que l’orage passe. C’est le problème avec les Pierrots : il n’y a rien à en tirer.

    Songeuse, la rousse conserva le silence, attirant sur elle l’attention de Dolaine. Elle savait que le père de son amie était un Clown… un homme qui ne lui avait laissé pour héritage aucun trait caractéristique de son espèce. À cause de ses cheveux roux, d’un roux flamboyant, on la croyait souvent fille de Pantin.

    Malheureusement pour elle, comme pour sa mère, les Clowns étaient bien différents des Pierrots. C’étaient des hommes de caractère. De trop de caractère, sans doute. Et quand son père en avait eu assez de vivre aux côtés d’une épouse qui refusait obstinément de lui laisser les pleins pouvoirs, il avait abandonné femme et enfant pour s’en retourner chez les siens. Une désertion qui affectait toujours son amie et qui, sans doute, aurait préféré que son père soit lui aussi un Pierrot docile.

    Surprenant son regard, la rousse lui adressa un sourire, avant de questionner :

    — Et toi, Dolaine ? Tu as finalement pris une décision en ce qui concerne ton choix de carrière ?

    Dolaine secoua la tête, tandis que la brune, toujours accrochée à son bras, se serrait un peu plus contre elle.

    — Je ne sais pas trop… je crois que ma mère pense à me marier avec un Pierrot : un Pierrot de l’est.

    — Une vie de travailleuse agricole, alors ? dit la brune en se rapprochant encore davantage, tant et si bien que leurs visages étaient presque collés. Et ça te convient ?

    S’écartant un peu, Dolaine eut un haussement d’épaules.

    — Ça ou autre chose, quelle importance ? Du moment que ça me permet d’échapper à ma mère…

    Une mère qui, de son avis, avait peu trop d’emprise sur eux. C’était une femme qui aimait tout contrôler, en particulier les membres de sa petite tribu. Dans ce but, elle les surveillait de près et n’hésitait jamais à s’immiscer dans les semblants de vie privée qu’ils essayaient de se construire. Une situation qui, avec l’âge, devenait de plus en plus étouffante.

    À l’extérieur, la rue était animée. Des calèches passaient, montures et chauffeurs chaudement couverts. La neige tombait toujours, mais la tempête qui avait soufflée au cours de la nuit appartenait au passé. Des flocons vinrent s’écraser sur leurs cheveux et leurs épaules, les recouvrant rapidement d’une fine pellicule blanchâtre. Les trois jeunes femmes s’arrêtèrent pour contempler cet horizon blanc qui n’avait plus aucun secret pour elles.

    La rousse poussa un soupir, qui se matérialisa en un nuage de fumée.

    — Et dire que dans deux semaines, nous honorerons la Dévoreuse.

    — C’est vrai, fit la brune en chassant de ses cheveux la neige qui s’y amassait. Pourtant, j’ai l’impression que c’est encore hier que j’entrais dans cet établissement.

    Silencieuse, Dolaine se contenta d’opiner du chef. Elle aussi avait cette impression, celle que le temps était passé trop vite. Pourtant, voilà déjà cinq années qu’elles suivaient leur scolarité ici : dans deux semaines, elles seraient toutes trois considérées comme des adultes et, à la fin du trimestre, leur vie étudiante laisserait place à la vie active. Au final, il lui semblait presque ne pas avoir suffisamment profité de cette période de semi-insouciance.

    Toujours accrochée à son bras, la brune dit :

    — Je me demande qui sera désignée pour le sacrifice… (Puis, avec un reniflement méprisant :) Je suis sûre que ce sera encore l’une de ces pimbêches de bonne famille. Chaque fois c’est la même, il n’y en a que pour elles !

    La rousse lui adressa un regard de reproche.

    — Tu blasphèmes ! Tu sais pourtant que le culte ne fait aucun favoritisme : c’est le sort qui se charge de désigner l’élue.

    En réponse, son amie eut un petit sourire en coin et s’écarta de Dolaine.

    — Je vois que tu commences déjà à prendre ton futur rôle de prêtresse au sérieux. (Puis, avec un ricanement, elle eut une courbette moqueuse.) Dans ce cas, votre vénérée grandeur, expliquez-moi pourquoi votre si vertueux hasard s’obstine à ne désigner que les grandes familles ?

    Les joues de son interlocutrice avaient rougies. Les sourcils froncés, elle répliqua sèchement :

    — Volonté de Moloch, rien de plus.

    — Ben tiens !

    Et alors qu’elles se mesuraient du regard, Dolaine les contempla tour à tour, sans parvenir à dissimuler son amusent. Et dire que c’était sans doute l’une des dernières disputes qu’elle surprendrait entre ses amies. Car si l’une était destinée à rejoindre le culte, l’autre irait travailler auprès de ses parents, dans leur boutique de chapellerie. Après des années de complicité, elles allaient finalement devoir se séparer.

    Alors oui, sans doute que, dans les premiers mois, elles continueraient à se voir, mais ces rencontres se feraient de plus en plus espacées à mesure que leurs vies changeraient. À la place, elles s’écriraient, mais là aussi leur correspondance finirait par se tarir. Elles se perdraient finalement de vue et leur amitié s’envolerait.

    Et ce, qu’elles le veuillent ou non…



    ¤O¤



    Dolaine ouvrit les yeux. Elle était installée près de la fenêtre de leur compartiment. Assise sur une chaise, son corps suivait mollement les secousses du train. En face d’elle, Romuald était étendu sur sa couchette. Les yeux clos, il dormait depuis le début de la matinée et ne s’éveillait que de temps à autre pour jeter d’étranges regards fiévreux autour de lui. Il avait les traits creusés et, même pour un vampire, on pouvait dire qu’il avait mauvaise mine.

    Voilà quatre jours qu’ils avaient quitté Merveille. Quatre jours au fil desquels elle avait vu le comportement de son compagnon se détériorer. Irascible, il passait le plus clair de son temps à somnoler et ne se levait que pour se nourrir.

    Depuis la veille, il refusait même de quitter leur compartiment.

    Au cours de la nuit, elle l’avait pourtant surpris à se lever plusieurs fois, pour se diriger vers la porte, hésiter, avant de revenir se coucher. Et puis, au matin, elle avait remarqué qu’il ne lui adressait même plus la parole, se contentant de grogner chaque fois qu’elle tentait d’engager la conversation.

    En plus la vexer, son comportement l’inquiétait. Elle ne comprenait décidément pas ce qu’il lui arrivait, d’autant moins qu’il l’avait, jusque-là, habituée à une compagnie tout à fait amicale. Pour qu’il en vienne à changer si vite, il fallait qu’il se soit passé quelque chose… mais quoi ?

    Détournant les yeux, elle écarta le rideau qui pendait devant la fenêtre. À l’extérieur, un ciel gris et couvert. Preuve qu’ils approchaient de Porcelaine, le climat de son royaume n’ayant jamais été des plus cléments.

    Une boule se forma au niveau de son estomac. Elle avait encore du mal à croire que, d’ici quelques heures, elle serait de retour chez les siens. Cela faisait des années, et même des décennies, qu’elle n’y avait pas remis les pieds. Et sans cette crainte de croiser d’anciennes connaissances, ce serait un sentiment d’impatience qui l’habiterait.

    Bien sûr, elle savait que ses craintes étaient grotesques. Tomber sur quelqu’un de son entourage, comme ça, après tout ce temps… surtout sur quelqu’un capable de la reconnaître, vraiment, ce ne serait pas de chance ! Malgré tout, elle ne pouvait s’en empêcher. D’autant moins que sa sœur, aujourd’hui, devait appartenir à l’armée du royaume. Une sœur qui la haïssait certainement encore à l’heure actuelle et qui, comme tout soldat, se retrouvait forcément de temps à autres assignée à la surveillance du marché perpétuel.

    Se frottant les yeux d’une main, elle appuya son front contre la vitre glacée.

    Sa sœur et elle ne s’étaient jamais vraiment entendues… pire, elles avaient toujours été de parfaites étrangères. Nées et élevées dans le même foyer, aucune des deux ne connaissait l’autre. À l’époque, on aurait pu comparer leur relation à celle de voisines de palier. Des voisines vivant dans le même immeuble, se disant bonjour quand elles se croisaient, mais qui ne cherchaient jamais à s’aventurer plus loin dans les familiarités.

    Pourtant, et malgré le mur que sa sœur s’était employé à dresser entre elles, Dolaine l’avait aimée… ou en tout cas, l’avait admirée, en secret, et sans jamais s’imposer à elle, de crainte de la gêner. Elle, la fille prodige, celle qui aurait dû apporter gloire et honneur sur leur famille.

    Cette inconnue qui, dans ses souvenirs, ne lui avait accordé son estime qu’en une seule et unique occasion…



    ¤O¤



    Installée à la table de leur cuisine, Dolaine faisait face à un petit déjeuner copieux. Une petite pièce aux dalles en deux teintes et, le long des murs, des armoires et plans de travail. Sa sœur était assise près d’elle et, derrière son bol de café, Dolaine l’observait timidement.

    Ses cheveux blonds, ternes et ondulés, sa sœur les tenait de leur mère. Le front dégagé, elle ramenait une mèche derrière son oreille quand elle remarqua que Dolaine la fixait. Elle tourna dans sa direction un regard sans émotion, qui ne parvint pas à rencontrer celui de sa cadette, celle-ci ayant vivement baissé le sien.

    À l’autre bout de la table, leur père, le visage fatigué et une joue flasque écrasée contre son poing. Ses cheveux bouclés commençaient à se clairsemer, tandis que des rides de plus en plus profondes apparaissaient au coin de ses yeux.

    Dans la pièce voisine, la voix de sa mère s’élevait, en grande discussion avec une représentante du culte. La femme était venue frapper à leur porte un peu plus tôt en exigeant de s’entretenir avec le chef de famille.

    Dolaine tendait une main en direction des tartines qui trônaient au milieu de la table, quand la porte d’entrée claqua. L’instant d’après, sa mère les rejoignait, un large sourire aux lèvres.

    — Vous ne me croirez jamais, fit-elle en frappant dans ses mains. Dolaine a été choisie pour exécuter le sacrifice !

    La surprise qui frappa l’intéressée fut si grande que son haussement de sourcils dut paraître comique, tant il était exagéré. Tout aussi étonné, son père répéta :

    — Dolaine ?

    — Oui, Dolaine, notre chère, notre très chère petite Dolaine, répondit son épouse en venant poser les mains sur les épaules de sa fille. Pour la première fois dans l’histoire de notre famille, la Dévoreuse a choisi l’une des nôtres pour l’honorer.

    La fierté vibrait dans sa voix. Les yeux brillants, ses doigts se crispèrent sur les épaules de sa fille, qui ne savait ni comment se comporter, ni ce qu’il était convenable de dire en de telles circonstances. Comme en plein rêve, elle vit sa sœur, pourtant généralement si distante avec elle, se tourner dans sa direction pour la féliciter :

    — Eh bien, bravo, ma sœur. Grâce à toi, notre famille pourra être fière de son nom.

    En réponse, Dolaine rougit jusqu’à la racine de ses cheveux. Elle se sentait bizarre, presque euphorique. Seul son père ne disait rien. La mine plus grise et plus défaite que jamais, une main portée à son front, il secouait doucement la tête…

    Erwin Doe ~ 2014

     

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 9

     

    24

     

    — J’espère pour toi, rat, que tu n’es pas en train de te payer ma tête !

    Flee poussa un soupir et tourna le museau vers Lapin Bleu. Après l’affrontement contre les Animas, celle-ci n’avait eu d’autre choix que de les suivre. Déjà parce bien qu’ayant perdu le contrôle de la situation, elle ne pouvait pas les laisser filer aussi facilement. Mais surtout parce que comme Flee affirmait avoir retrouvé la piste de Teddy, il était en son devoir de s’assurer qu’il ne mentait pas.

    — Patience, Lapine : nous sommes presque arrivés.

    Découvrir où l’on retenait le prince héritier n’avait pas été l’énigme la plus compliquée à résoudre. Grâce à ses congénères, qui grouillaient absolument partout à travers le royaume (Ce sans que personne ne soit jamais parvenu à les en empêcher), on l’avait guidé vers un duo de rats chapardeurs qui, à son arrivé dans le tunnel leur servant de repère, empestaient l’alcool et ne tenaient plus qu’avec peine sur leurs pattes. Les rongeurs fêtaient comme il se devait la fin d’un contrat de longue haleine, pour lequel on les avait récompensés grassement. Ce qui, en vérité, se résumait à une Lune et trois Étoiles. Une somme qui pourrait paraître dérisoire pour beaucoup, mais une fortune pour des êtres dont les besoins étaient facilement comblés par les poubelles et autres détritus abandonnés aux quatre coins des rues.

    Quand il leur mit la patte dessus, plus de la moitié de leur récompense était déjà partie dans l’achat d’alcool de qualité – ce qui les changeait des mauvais tord-boyaux produits par leurs pairs, et les restes de bière éventée que l’on pouvait trouver au fond de verres abandonnés trop longtemps dans un évier laissé sans surveillance.

    Autant dire qu’ils n’étaient plus en état de se méfier et Flee n’avait donc eu aucun mal à obtenir d’eux des aveux complets : à savoir que, depuis plusieurs mois déjà, les deux travaillaient pour une bande d’Animas aux idées particulières. Lassés des injustices frappant leur peuple, ils projetaient d’enlever le prince héritier, ce dans l’espoir de faire pression sur son père. De le forcer à ouvrir les yeux sur leur condition et à écouter leurs revendications, en échange de la restitution de son fils. Un projet utopique, car Flee ne croyait pas que les types puissent obtenir grand-chose de la royauté, qui risquait plutôt d’envoyer l’armée sur les quartiers Animas et d’en malmener la population jusqu’à ce que Teddy leur soit rendu. Enfin… quand on est désespéré, sans doute se sent-on prêt à tous les risques pour obtenir ne serait-ce qu’un tant soit peu d’attention.

    Le duo s’était donc vu chargé de surveiller les allées et venues de Teddy. On espérait trouver un moyen sûr pour l’enlever, une occasion quelconque et elle s’était concrétisée de façon inespérée quand le prince avait décidé de jouer les filles de l’air.

    Les rongeurs l’avaient donc filé à travers les rues d’Utopie, jusqu’à sa rencontre avec Dolaine et Romuald, puis ses retrouvailles avec Lapin Bleu et sa nouvelle escapade, suite à un moment d’inattention de sa gardienne. Les Animas, informés qu’il se retranchait dans un hôtel, avaient cru qu’ils ne pourraient plus remettre la main sur lui. Ce jusqu’à ce que leurs espions, dissimulés entre le plafond de la chambre, et le plancher de l’étage suivant, n’apprennent que l’Ourson projetait de se rendre en quartier Animas, avec pour but de gagner l’extérieur.

    L’occasion était trop belle et les rongeurs avaient filé à toutes pattes prévenir leurs complices.

    Le plus compliqué pour Flee, arrivé à cette partie de l’histoire, avait été d’obtenir de ses congénères l’emplacement exact des quartiers de la bande. Non pas que les deux n’étaient pas disposés à le lui dire, mais ils étaient habités d’un tel désir de se vanter de leur rôle dans cette « grande aventure » – comme ils l’appelaient ; que Flee dut batailler pour les obliger à se fixer sur l’information qui l’intéressait.

    Bien sûr, le rongeur avait préféré taire cette rencontre auprès de Dolaine et des deux autres. Par mesure de sécurité, il parla d’heureux hasard quand on l’avait interrogé sur les moyens employés pour arriver à retrouver la trace du prince. Les Merveilleux se méfiaient déjà suffisamment des siens et il ne voulait pas rajouter de l’huile sur le feu avec cette Lapine un peu trop suspicieuse. D’ailleurs, il savait que celle-ci ne le croyait pas. Elle le soupçonnait de leur dissimuler quelque chose et ce n’est que parce libérer Teddy était sa priorité, qu’elle ne le questionna pas davantage sur ce mystère.

    — Tenez, c’est juste là ! annonça-t-il en tendant une petite patte rose, en direction d’une ruelle étroite et sombre.

    À cause de l’heure tardive, les masures alentours étaient plongées dans les ténèbres et le silence. Des fenêtres aux volets souvent inexistants, aux vitres aussi, parfois, et dont on avait comblé l’absence avec des planches ou des morceaux de carton. Une rue exiguë, à la terre humide. Des détritus devant les portes et au milieu du chemin, des lieux de vie si petits qu’il devait déjà être difficile d’y vivre seul. Ils s’entassaient les uns contre les autres, sans un espace au milieu duquel un rongeur pourrait se faufiler. Pas un chat de Merveille à l’horizon, pas âme qui vive, rien, si bien que l’allure misérable de l’ensemble donnait l’impression de se trouver dans un lieu abandonné.

    La ruelle qui les intéressait se révéla tout juste assez large pour permettre à Romuald d’y évoluer de front. Le sol était boueux et l’odeur d’humidité, à laquelle se mélangeait des relents d’urine, forte. Une haute barrière faite de planches en bois, couvertes de mousse, dissimulait la propriété des kidnappeurs. Un peu plus loin, le passage se terminait par un cul de sac.

    Sans les consulter, Flee disparut dans un trou formé au bas de la barrière. Les trois autres restèrent un moment sans savoir que faire et Lapin Bleu, la main portée à son épée, paraissait sur le point d’ameuter tout le quartier quand, de l’autre côté de l’obstacle, leur parvint une voix :

    — Tu peux aller te reposer.

    Un bruit de semelles dans l’herbe.

    — Comment ça se passe, à l’intérieur ?

    Un soupir.

    — Hum…

    — Quoi ? Il pose des problèmes ?

    — Huuum… on peut pas exactement dire ça, mais…

    Un autre soupir.

    — Je crois, en fait… qu’on a fait une connerie.

    S’ensuivit un silence, finalement brisé par le son d’un pas qui s’éloigne, puis celui d’une porte qui s’ouvre et se referme. Dolaine et Romuald se jetèrent un coup d’œil. Ils savaient à présent que l’extérieur était gardé par au moins un homme. Pas un obstacle insurmontable, mais qui pourrait leur poser problème s’il donnait l’alerte avant qu’ils ne parviennent à le neutraliser.

    — Vous pensez…, commença Dolaine, dans un murmure si bas que seul le vampire l’entendit.

    Elle ne termina pas sa phrase, car Lapin Bleu se campa soudain sur ses jambes et bondit en direction de la barrière, qui grinça et craqua violemment sous son poids. Elle parvint à s’accrocher au bord et, alors que Dolaine ouvrait la bouche, à la fois scandalisée et inquiète, la Lapine se hissa là-haut. Le son d’un pas qui se rapproche précipitamment et la voix de l’Anima laissé en faction se fit de nouveau entendre :

    — Qu’est-ce que… ?

    Sa voix s’étrangla, comme Lapin Bleu lui sautait dessus et l’emportait avec elle. Les deux roulèrent à terre et l’homme, un peu sonné, voulut crier et tirer son épée. La Lapine, néanmoins, lui avait déjà plaqué une main contre la bouche et le maintenait à terre du mieux qu’elle le pouvait. Romuald souleva Dolaine en direction de la barrière, où, des deux mains, elle se hissa tant bien que mal, faisant gémir un peu plus les planches vermoulues. Il la rejoignit au moment où Lapin Bleu, qui était sur le point de perdre le contrôle de la situation, expédia un coup de boule à son adversaire. Celle-ci, qui s’était en partie relevée, s’écroula en arrière dans un gargouillis. Quelques secondes s’écoulèrent, pendant lesquelles personne n’osa dire un mot, à peine respirer, puis la Lapine porta la main à son front douloureux.

    — Beau travail, murmura Dolaine.

    Elle se hissa un peu plus haut sur le mur, jusqu’à pouvoir s’y asseoir et, les deux pieds dans le vide, se laissa finalement tomber de l’autre côté. Ses jambes cédèrent sous elle, au moment où elle se réceptionnait et elle atterrit sur les fesses. L’instant d’après, Romuald l’avait rejointe et ils pouvaient apercevoir Flee qui, au milieu des hautes herbes du terrain, leur faisait un signe de la patte, avant de disparaître à l’angle de l’habitation.

    Dolaine baissa les yeux sur la victime de Lapin Bleu. Un individu un peu rondouillard, au faciès de bouledogue. Son museau, déjà écrasé, n’avait pas subit beaucoup de dommages suite au choc responsable de son évanouissement, mais il allait se payer un bel hématome et, sans aucun doute, une bosse grosse comme le poing. Sa respiration ronflait un peu et sa langue lui sortait de la bouche. L’habitation qu’il gardait était plongée dans le noir, à l’exception d’une fenêtre. Elle ne savait pas combien de temps il mettrait avant de revenir à lui, aussi mieux valait ne pas traîner.

    Courbée en deux, elle se rapprocha de la maison, imitée par Romuald. Puis, une fois sûrs de ne pas avoir été repérés, ils disparurent à l’angle, là où Flee les attendait. Ne restait plus que Lapin Bleu qui, le regard braqué en direction de ce lieu où des misérables osaient retenir son protégé, bouillait intérieurement. Elle rageait de ne pas être venue avec des renforts, afin d’être certaine qu’aucun des traîtres ne lui échappe. Mais trop tard pour aller retrouver ses hommes. Il lui faudrait se contenter de l’équipe que les Dieux lui imposaient, aussi révoltante qu’elle puisse être.

    Renfrognée, elle trouva Dolaine et Romuald accroupis près de la façade arrière. Le rat farfouillait dans les hautes herbes, qui le dissimulaient complètement. Il mit à jour une grille d’aération trouée, au bas du mur, donnant sur la cave.

    — Je vais entrer en premier, chuchota-t-il. Avant de vous ouvrir, je tiens à m’assurer que la voie est libre.

    Le rongeur tourna le museau en direction d’une porte, située sur leur droite. Puis il se détourna, afin de se glisser à l’intérieur de l’habitation, mais Lapin Bleu le rattrapa vivement par la peau du cou. Un petit couinement douloureux lui échappa et, portant ses deux pattes à sa bouche, il lui adressa un regard de reproche.

    — À quoi tu joues ?!

    — Et toi ? Tu crois peut-être que je ne te vois pas venir ? Maintenant que tu nous as guidés jusqu’ici, tu n’as plus aucune raison de rester avec nous, pas vrai ? Mais je ne te laisserai filer aussi facilement. Ça non, le rat, j’ai encore un tas de détails à tirer au clair avec toi !

    Et, en signe de menace, elle porta sa main libre à la garde de son épée. Effaré, Flee ouvrit la gueule sur une plainte muette, avant de supplier les deux autres du regard. La bouche tordue par une grimace, Dolaine s’envoya une claque contre le front.

    — Par les Dieux, Lapine, ça devient pathologique !

    — Surveille tes propos, s’agaça à mi-voix Lapin Bleu. Je ne tolérerai pas que tu me manques de respect !

    — Et sinon quoi ? répliqua Dolaine. Je vous rappelle que vous êtes seule, ici, seule avec nous ! Essayez un peu de porter la main sur moi, pour voir : Romuald vous aura brisé la nuque bien avant !

    — Je… pardon ?

    Sans se démonter, Lapin Bleu libéra le rongeur et raffermit sa prise sur la garde de son arme, prête à la tirer.

    — Je serais curieuse de voir ça.

    — Mais taisez-vous ! s’emporta Flee.

    Son ton était à peine plus élevé que celui de ses compagnons, mais il y perçait un tel agacement que tous baissèrent les yeux sur lui. Dolaine porta une main coupable à sa bouche.

    — Toi, siffla la Lapine à l’intention du rat, je te défends de me donner des ordres !

    En réponse, celui-ci leva les yeux au ciel, avant de se tourner vers la Poupée :

    — Comme je le disais : attendez-moi ici, je reviens tout de suite.

    Et sans attendre la réaction de Lapin Bleu, il disparut dans les entrailles de la maison. Toujours accroupis, Dolaine et Romuald s’approchèrent à petits pas de la porte arrière. Avant de les imiter, Lapin Bleu fixa le point de ténèbres où avait disparu Flee, l’expression plus sombre que jamais. Quand elle les rejoignit, c’était pour grogner entre ses dents serrées :

    — Sale vermine.

    Après ça, une minute s’écoula dans un silence quasi total, puis deux, puis cinq et, enfin, des grattements se firent entendre de l’autre côté de la porte. Dressant l’oreille, le trio fut aussitôt sur ses gardes et prêt à agir si, au lieu de Flee, un inconnu se présentait à eux. La poignée s’abaissa puis, lentement, le battant s’ouvrit sur un grincement tout juste audible.

    Au bout de la poignée, agrippé par ses pattes de devant, Flee pendouillait dans le vide.

    — Maintenant, plus un bruit, leur souffla-t-il, après s’être laissé tomber à terre.

    La pièce qui les accueillit était une cuisine pas assez large pour leur éviter de se marcher dessus. Des ustensiles, ayant servis à la conception d’un repas récent, s’entassaient dans l’évier. Sur la table, qui encombrait l’espace central, des miettes. Le lieu était sombre et, même avec la porte ouverte, la visibilité restait mauvaise. Dans l’air, une odeur de vieille cuisine, de boue, mais aussi de pourriture, de celles produites par des légumes en train de se décomposer. Il y faisait frisquet et, contre le mur du fond, plusieurs capes pendaient.

    Un nouveau grincement : Flee venait d’entrebâiller une seconde porte. Puis une patte à son museau, en signe de silence, il couina tout bas :

    — Le prince est au fond, avec plusieurs Animas : je crois qu’ils sont armés.

    En d’autres termes, s’ils voulaient éviter que les individus ne se servent de Teddy comme d’un bouclier, il allait leur falloir jouer la carte de la discrétion et les prendre par surprise.

    Le rongeur disparut dans les ténèbres du couloir et on lui emboîta le pas. Des ronflements étaient perceptibles, provenant d’une chambre sur leur droite. S’y mêlaient des murmures, qui s’échappaient d’une porte laissée entrebâillée juste devant eux. De la lumière y brillait, mais qui ne parvenait pas jusqu’à eux, les laissant – à l’exception de Romuald – presque aveugles.

    Dolaine en tête, ils n’avaient pas fait deux pas qu’un sanglot s’élevait. Flee, qui avait presque atteint la porte du fond, se figea et se retourna pour leur adresser un regard incertain, dont la Poupée ne put que percevoir l’éclat. Derrière elle, Lapin Bleu bondit en avant, oubliant déjà les recommandations du rongeur. Heureusement, avant qu’elle ne puisse alerter la maisonnée, Romuald la saisissait par le bras et la tirait en arrière. En réaction, la Lapine fit brusquement volte-face et voulut le frapper du poing. De sa main libre, le vampire bloqua l’attaque et, se courbant dans sa direction, il lui intima à voix basse, si basse que ses mots étaient en partie couverts par les bruits de conversation et les sanglots :

    — Maîtrisez-vous !

    Les ronflements ralentirent et, l’espace d’un instant, ils purent entendre un sommier grincer sous le poids d’un corps qui se retourne. Puis le dormeur reprit son vacarme, avec plus d’énergie encore. Lapin Bleu, quoique tremblante d’une rage mal contenue, se contentait de fixer Romuald qui, une fois certain qu’elle ne tenterait plus rien d’inconsidéré, la relâcha. Elle s’écarta vivement de lui, une grimace de dégoût lui déformant les traits.

    Pendant ce court laps de temps, Dolaine et Flee avaient gagné la porte du fond et collé un œil à l’entrebâillement. La Poupée y découvrit une pièce pauvrement meublée, aux murs tachés par l’humidité. Dans un coin, installé sur une chaise, Teddy lui présentait son profil. Assis face à lui, à même le sol, deux hommes. Deux Animas. Et si elle avait imaginé que les pleurs provenaient de l’Ourson, elle découvrait qu’ils étaient produits par un individu à tête de renard. Près de lui, un type à tête de perroquet avait croisé les bras, l’air grave.

    Dans son dos, elle sentit la présence de Romuald et, sur sa droite, une silhouette : celle de Lapin Bleu.

    Tout en reniflant bruyamment, l’homme renard s’essuya les yeux à l’aide de sa manche.

    — Nous avons fait erreur, disait-il, d’une voix enrouée. Jamais nous n’aurions dû nous en prendre à vous.

    Sur sa chaise, Teddy n’avait même pas les poignets ou les chevilles entravés. Parfaitement libre de ses mouvements, il se pencha en direction de l’éprouvé pour lui tapoter l’épaule.

    — Allons, allons, que dites-vous là ? Sans cet événement, je n’aurais sans doute jamais pris conscience de vos souffrances.

    — Vo… votre altesse !

    La voix du renard se mua en un gémissement et il recommença à pleurer, le visage en partie dissimulé derrière son avant-bras. Son compagnon lui frappa dans le dos, comme pour le rasséréner.

    — Il a raison, mon vieux ! À présent, nous savons que nous pouvons compter sur lui.

    L’autre eut un reniflement et opina du chef. Un sourire aux lèvres et sur le ton de la plaisanterie, Teddy ajouta :

    — Il ne nous reste donc plus qu’à nous débarrasser de mon père.

    Là-dessus, il partit dans un rire et les deux autres, après une hésitation, l’imitèrent. D’abord timidement, puis avec de plus en plus d’assurance.

    Non, mais je rêve ?! s’exclama intérieurement Dolaine.

    Même Lapin Bleu qui, encore quelques instants plus tôt, était prête à en découdre, ne bougeait plus, comme figée dans une sorte de stupeur.

    Dans la pièce, le trio riait de plus en plus fort et, alors que l’hilarité atteignait son pic, l’Ourson redevint brusquement sérieux et questionna, l’air intéressé :

    — Vous seriez prêts à m’y aider ?

    — Hein ?!

    — Prince !

    C’en était trop pour Lapin Bleu. Frémissante d’indignation, elle fit irruption dans la pièce avant que quiconque n’ait le réflexe de l’en empêcher.

    Dans une exclamation paniquée, les Animas se jetèrent sur leurs pieds. L’homme perroquet, qui était armé, porta la main à son épée, mais la Lapine l’avait pris de vitesse et pointait déjà la sienne dans sa direction.

    — Ah, Lapin Bleu ! la salua tranquillement Teddy.

    Sa protectrice ne lui accorda pas un regard. Toute son attention dirigée sur ses proies, elle fit un pas dans leur direction, plus menaçante que jamais.

    — Vous, sales traîtres ! siffla-t-elle, forçant les malheureux à reculer dans le fond de la pièce.

    — E… écoutez, commença le perroquet, une main toujours sur la garde de son arme, mais hésitant à la tirer.

    — Silence !

    Elle fit fondre sa lame dans leur direction, les obligeant à s’éloigner encore davantage de la porte.

    — A… arrêtez, bafouilla le renard d’une voix blanche. Nous… nous ne sommes pas…

    Mais avant qu’il ne puisse terminer, Lapin Bleu levait son arme, prête à frapper. Dans son regard, une détermination glaciale qui fit couiner les Animas. Dos au mur, ceux-ci n’avaient plus aucune moyen de lui échapper et l’homme perroquet tira enfin son épée, pour défendre sa vie, comme celle de son compagnon.

    — Ça suffit Lapin Bleu !

    La voix était empreinte d’une telle autorité que les adversaires suspendirent leur geste. La seconde d’après, Teddy venait se placer entre eux.

    — Ces gens que tu appelles des traîtres sont des sujets du royaume : de mon royaume ! Des êtres délaissés par le pouvoir actuel et qui en souffrent. C’est pourquoi, en tant que futur souverain de Merveille, je t’ordonne de les laisser en paix !

    Il affichait un tel sérieux que la Lapine abaissa son arme.

    — Prince, soupira-t-elle.

    Puis, sans plus se soucier de la hiérarchie, elle attrapa l’une de ses oreilles d’Ourson et la tira sans ménagement.

    — Avant de tenir de tels propos, commencez déjà par ne plus fuir vos responsabilités !

    — Je ne fuis pas mes responsabilités, s’insurgea-t-il en se dégageant. Je juge simplement ces mariages arrangés d’une autre époque et je…

    — Tiens donc ! Et depuis quand êtes-vous devenu si moderne ?

    Leur dispute menaçait de dégénérer en cris et reproches mesquines, quand Dolaine s’avança dans la pièce. Elle émit un raclement de gorge, qui attira leur attention sur elle.

    — Pardon de vous déranger, mais… et si nous parlions de ma récompense ?



    25



    — Tss ! Ces Merveilleux ne sont qu’une bande de radins !

    Renfrognée, Dolaine fixait les trois Soleils, quatre Lunes et huit Étoiles qu’elle tenait au creux de sa main. Pour ne rien arranger, elle boitait et son visage se crispait à chaque mouvement.

    — Vous trouvez ? s’étonna Romuald. Les recommandations de Teddy me semblent au contraire des plus généreuses.

    Il tenait la nouvelle autorisation de circulation signée et remise par l’Ourson avant qu’ils ne se séparent. Y était dit que Romuald, d’Éternel et Dolaine Follenfant, de Porcelaine, appartenaient à ses amis et que l’on se devait de les traiter avec le même respect que s’il s’agissait de lui. Elle avait eu un effet magique sur les gardes du poste de guet où ils étaient allés récupérer leurs affaires – la libération de leur souverain étant déjà remontée jusqu’à eux.

    Avec un reniflement de mépris, Dolaine referma son poing sur les pièces. À cette heure, Utopie dormait encore et la plupart des rues étaient désertes. Seuls des soldats en patrouilles, des travailleurs nocturnes, mais aussi quelques fêtards rentrant chez eux après une nuit un peu trop arrosée, avaient croisé leur route. Derrière les volets de certains commerces, on devinait également un début d’agitation. Dans le ciel, les étoiles disparaissaient les unes après les autres et la lune, doucement, perdait de son éclat.

    Si Teddy avait accepté de lui remettre un peu d’argent, c’était uniquement parce qu’il considérait normal de les dédommager pour les désagréments provoqués par son escapade. Et malheureusement pour elle, l’Ourson était dur en affaire quand il se savait en position de force.

    — Quand on est l’héritier d’un royaume comme celui-ci, croyez-moi, trois Soleils c’est du radinisme aggravé !

    Elle se débarrassa rageusement de l’argent dans son sac à main et conclut :

    — Je ne remettrai plus jamais les pieds à Merveille !

    Son ressentiment était d’autant plus grand qu’elle se sentait dans la peau de la grande perdante, dans toute cette histoire. Même Flee, à la réflexion, s’en sortait mieux qu’elle. Car si la promesse que lui avait faite Dolaine ennuya Teddy, celui-ci n’était pas un ingrat – ce bien que la Poupée soit prête à soutenir énergiquement le contraire – et lui avait proposé de l’accompagner au palais. Là-bas, lui assura-t-il, il trouverait bien une façon de le récompenser pour sa peine.

    — Eh bien moi, j’ai trouvé notre séjour plutôt amusant, avoua Romuald, tout en rangeant soigneusement l’autorisation dans le sac qu’il portait à l’épaule.

    Pour seule réponse, sa compagne le gratifia d’un regard en coin et d’un grognement.

    De retour à leur hôtel, ils durent réclamer leurs clefs auprès d’un concierge peu désireux de s’encombrer plus longtemps de clients qui lui avaient valu, un peu plus tôt dans la nuit, la visite de la garde. Comme au poste de guet, la lettre de Teddy suffit à faire fondre toute trace d’hostilité et ils purent regagner leur étage. Ce ne fut qu’une fois sa valise récupérée des mains de Romuald que Dolaine remarqua combien elle était épuisée. Après toutes ces émotions, ses yeux la tiraillaient et elle se sentait si faible qu’elle en chancelait presque. En guise de punition pour ses extravagances avec l’Anima en fuite, son corps n’était plus que souffrance. Ses côtes en particulier, l’élançaient. Elle bâilla et portait la main à la poignée de sa porte, quand Romuald dit :

    — Bon… eh bien, à tout à l’heure.

    — À ce soir, vous voulez dire. Je ne sais pas pour vous, mais moi je compte bien dormir une partie de la journée !

    Là-dessus elle disparut dans sa chambre et le vampire put l’entendre tourner le verrou derrière elle.

    Romuald l’imita, mais au lieu de gagner son lit, il resta un moment debout derrière sa porte, l’oreille tendue. Quand il fut certain que Dolaine ne viendrait plus le déranger, il se débarrassa de ses bagages, mais pas avant d’y avoir récupéré la lettre de Teddy. Puis, son parapluie au poignet, il se dirigea vers la fenêtre qu’il ouvrit.

    Les mains posées sur le rebord, il s’assura que personne n’arrivait dans la rue plus bas, avant de l’enjamber et de se laisser tomber dans le vide.

    Là, il déploya son parapluie et se mit en route…

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 8

     

    20

    Quitter le poste de garde ne fut pas bien compliqué. Les effectifs s’étant tous jetés à la recherche de Teddy, il ne restait qu’un seul soldat pour surveiller l’établissement. Quand Flee le leur avait désigné, l’individu leur tournait le dos, assis derrière un bureau d’accueil. Unique obstacle entre eux et la sortie. Un obstacle duquel Romuald n’avait pas eu grand mal à les débarrasser. Se faufilant derrière lui, il l’avait assommé avant de le traîner dans un coin, à l’abri des regards.

    Et après s’être assurés que la voie était libre, ils avaient pris la direction des quartiers Animas.

    Ceux-ci, en comparaison du reste de la capitale, offraient un spectacle pour le moins misérable : des rues d’une propreté relative, des habitations qui respiraient l’indigence, une population trop nombreuse pour l’espace disponible et la présence manifeste de malheureux en guenilles, que l’on retrouvait parfois à dormir en boule, aux coins des rues.

    Autant dire qu’on ne voyait pas souvent de touristes dans le coin, et que ceux à s’y risquer étaient tout de suite repérés et tenus pour suspects par ses habitants.

    — Allez, quoi, sois pas comme ça ! Je te dis qu’ils t’attireront pas d’ennuis.

    Sur le pas de sa porte, une Anima les contemplait avec méfiance. Interpellée alors qu’elle s’apprêtait à rentrer chez elle, c’était avec une mauvaise humeur évidente qu’elle avait accueilli leurs questions.

    Secouant sa tête de chat tigré, elle s’agaça :

    — Laissez-moi tranquille : je n’ai pas envie d’être mêlée à vos histoires !

    Là-dessus, elle ouvrit sa porte et la referma sèchement derrière elle.

    — Bon sang ! fit Dolaine, après qu’un silence se soit attardé entre eux. Nous n’arriverons à rien de cette façon !

    Romuald approuva d’un signe de tête. Ce n’était pas la première à réagir de la sorte. Les quelques individus croisés et interrogés les avaient, pour la plupart, envoyés se faire voir ailleurs. Les autres les avaient dépassés à toute vitesse, la tête rentrée dans les épaules, sans qu’ils ne parviennent à en tirer quoique ce soit.

    Toujours sur l’épaule de Dolaine, Flee se tapotait le museau et balaya les alentours de ses yeux sombres. Ceux encore dehors à cette heure tardive les fixaient, quoiqu’à bonne distance, et on sentait peser une tension hostile. En plein jour, ils auraient eu du mal à faire deux pas sans qu’une foule se masse autour d’eux pour les surveiller et leur faire sentir qu’ils n’étaient pas les bienvenus.

    — Fallait s’y attendre ! Les gens d’ici ont déjà des problèmes par-dessus la tête, alors que des étrangers viennent se balader chez eux… surtout s’ils cherchent des Animas… comprenez, ils doivent penser que vous magouillez je sais pas trop quoi de pas très net. (Puis, après avoir retourné le problème dans sa caboche, il vint écraser son museau contre le crâne de Dolaine, ses petites pattes agrippant les mèches de sa frange.) T’es bien sûre de pas t’être trompée ? Tu sais… avec le manque de visibilité, y a des chances pour que t’aies confondu des Merveilleux avec des Animas.

    Agacée, Dolaine leva les yeux pour tenter de l’apercevoir, avant de porter une main dans la direction du rongeur. L’attrapant par la peau du cou, elle l’arracha de force à son perchoir et le tint devant elle, un froncement de sourcils venant lui plisser le front.

    — Je sais parfaitement ce que j’ai vu ! Celui que j’ai rattrapé était un Anima, aucun doute là-dessus !

    — Peut-être ne cherchons-nous pas au bon endroit ? hasarda Romuald.

    — M’étonnerait, lui répondit Flee en tordant le cou dans sa direction. Ce quartier est le plus proche du lieu de votre enlèvement. S’ils ne se sont pas arrêtés ici, alors les types devaient être du genre suicidaire… ‘savez, les Animas ne peuvent pas se déplacer comme ils le souhaitent à Utopie.

    — Que voulez-vous dire ?

    — Simplement que s’il est difficile pour les Merveilleux de quitter Merveille, il n’est pas facile pour un Anima de se déplacer en dehors des quartiers fréquentés par les siens. Ailleurs, ils sont forcément suspects… les Merveilleux ne leur font pas confiance, et avec le chargement royal qu’ils transportaient, ces types n’avaient certainement pas envie qu’on vienne les arrêter pour un petit contrôle de routine.

    Dolaine le fixa un long moment, comme si elle cherchait à s’assurer qu’il ne se moquait pas d’elle. Finalement, elle soupira.

    — Pas Moloch, fit-elle, ce royaume est encore pire que ce que je pensais !

    — Et encore, t’es loin d’en avoir fait le tour : en plus d’être mal vus, les Animas souffrent de tout un tas de discriminations qui les empêchent ne serait-ce que d’espérer s’élever au-dessus de leur condition. Ils naissent pauvres et sont condamnés à le rester. C’est pour ça que ces gens, tu vois… qu’ils sont méfiants, quoi. Leur situation est déjà suffisamment pénible comme ça !

    Une méfiance qui ne risquait pas de jouer en leur faveur…



    21



    — À ce train-là, nous y seront encore l’année prochaine !

    L’air sombre, Dolaine évoluait en tête. Plus d’une heure qu’ils déambulaient à travers les rues du quartier sans pour autant être parvenus à mettre la main sur le moindre indice. Pire encore, leurs manœuvres commençaient sérieusement à attirer l’attention sur eux…

    Elle poussa un soupir contrarié. Sur son épaule, elle pouvait sentir le poids de Flee et, à la longue, celui-ci commençait à devenir sacrément lourd.

    Elle adressa un regard frustré au rongeur et eut envie de le faire tomber. S’il n’avait pas été là… si elle n’était pas certaine que Romuald s’y opposerait, voilà un moment qu’elle aurait mis les voiles loin de ce fichu royaume. L’enlèvement de Teddy était certes malheureux mais, bon sang, elle continuait à penser que cette histoire ne les concernait pas !

    Se massant le front d’une main, elle allait quitter la ruelle humide qu’ils remontaient, quand elle se sentit tirée en arrière. Sa bouche s’ouvrit sur une exclamation, mais un obstacle, glacé, s’écrasa contre ses lèvres. Affolée, elle tordit le cou et découvrit Romuald. Il lui fit signe de se taire.

    Comme elle approuvait d’un signe de tête, il la libéra et désigna du doigt ses oreilles en pointe. Puis il eut un mouvement du menton et l’invita à venir jeter un œil à la rue voisine.

    Discrètement, Dolaine sortit la tête de la ruelle et étouffa un cri de frustration. Sur son épaule, Flee se raidit et elle sentit ses moustaches frémir contre sa joue. Car un peu plus loin, des soldats se dessinaient. Trois Lapins armés qui encerclaient un Anima Chien dépenaillé et franchement pas rassuré.

    Le mot « vampire » remonta jusqu’à eux et Dolaine se rejeta en arrière, pour se coller contre le mur. Elle s’envoya une claque contre le front.

    — Saleté de Lapine, s’exaspéra-t-elle à mi-voix. Elle nous aura vite retrouvés !

    Face à elle, Romuald s’était lui aussi plaqué contre le mur.

    — J’ai bien peur que ça ne complique nos recherches.

    — Et pas qu’un peu ! Déjà que ce n’était pas brillant… vraiment, Romuald, je pense qu’il serait préférable de laisser tomber : cette histoire devient trop dangereuse !

    Elle sentit un poids s’écraser sur sa tête et de petite pattes griffues lui agripper les cheveux. Outré, Flee siffla :

    — Ah ça, non ! N’espère même pas me jouer ce tour, Poupée, ou je hurle pour alerter ces soldats !

    Dolaine allait lui répliquer qu’il en avait des bonnes, quand Romuald lui fit signe de se taire et se plaqua un peu plus contre le mur. L’imitant, Dolaine ne tarda pas à entendre des pas se rapprocher et les soldats dépassèrent leur cachette.

    Le bruit de leurs bottes s’éloigna et ce ne fut qu’une fois qu’il eut disparu qu’elle mena une main à sa poitrine.

    — Bon sang ! Comment est-ce qu’on va faire, maintenant, avec ces fouineurs qui risquent de nous tomber dessus à chaque coin de rue ?!

    Songeur, Romuald ne lui répondit pas. À la place, ce fut Flee qui reprit la parole :

    — Écoutez ! Vous deux, vous êtes décidément trop voyants : si nous restons ensemble, je vous parie mes moustaches que nous serons rapidement repérés !

    — Tu crois peut-être que nous n’en sommes pas conscients ? lui répondit Dolaine en recoiffant sa frange.

    — Non, mais ce que je veux dire, c’est que…

    — Vous voudriez que nous nous séparions ? le coupa Romuald.

    Tout d’abord surpris, Flee se redressa sur l’épaule de Dolaine et, une patte portée à la tête blonde de cette dernière, approuva :

    — C’est la seule solution : je fais peut-être une erreur, mais je crois que toi, tu as vraiment envie de retrouver le prince. Tu ne partiras pas comme ça, sans être sûr qu’il est tiré d’affaire, je me trompe ?

    Sans s’attarder sur l’expression de Dolaine, qui avait retroussé son nez d’agacement, Romuald répondit :

    — En effet… vous pouvez me faire confiance sur ce point.

    — Bien, c’est ce que je pensais ! Aussi, voilà ce que je vous propose : laissez-moi me charger de ces recherches. Seul, je suis certain de retrouver leur piste. Vous, vous n’aurez qu’à rester dans le secteur : je vous rejoindrai sitôt que j’aurai de nouvelles informations.

    Dolaine, qui oscillait entre l’agacement et le désespoir, en vint à se demander si ce n’était pas Romuald qui avait raison, au final.

    Maintenant que leur disparition avait été remarquée, il leur serait difficile de quitter le royaume. On devait en surveiller toutes les issues et, comme le leur avait déjà fait remarquer Teddy, on ne voyait pas beaucoup de vampires et de Poupées à Merveille. Alors les deux ensemble ! Impossible, dans ces conditions, d’échapper bien longtemps à Lapin Bleu et ses pairs.

    Oui, il devenait évident que la seule solution à leurs problèmes était de retrouver Teddy. Aussi Dolaine n’apprécia pas l’idée que Flee cherche à se séparer d’eux.

    — Hé ! Hé ! Hé ! dit-elle en attrapant le rongeur par la peau du cou, afin de le porter à ses yeux. Pas d’entourloupe, mon petit père : qu’est-ce qui me dit que tu reviendras bel et bien nous chercher ?

    Car en cet instant, elle le soupçonnait fortement de vouloir garder pour lui tous les honneurs.

    Le rat eut un sourire affreux qui lui retroussa le museau.

    — Allez, ma grande, ne sois pas stupide : tu crois sérieusement que, seul, j’arriverai à le tirer des griffes de ses ravisseurs ? (Puis, levant les yeux sur Romuald :) Je suis réaliste, tu sais ? Et je compte bien profiter de la force de ton surhomme.

    Les paupières plissées, Dolaine ne paraissait toutefois pas décidée à le croire. Ce fut donc Romuald qui, venant lui poser une main sur l’épaule, approuva :

    — Je pense que ça vaut le coup d’essayer.



    22



    — Par ici !

    Dans la rue, des voix. Des épées cliquetèrent, accompagnées du martellement de semelles contre le sol. Des exclamations, puis :

    — Vous les avez vus ?

    Les quatre soldats s’adressèrent des regards interrogateurs. Mais il était évident, à voir l’air dépité de chacun, qu’ils avaient laissé s’échapper leur cible. Frustré, l’un deux tapa du pied et ordonna :

    — On se sépare et on fouille le périmètre : ils ne peuvent pas être allés bien loin !

    Là-dessus, chacun parti de son côté. Ils avaient tout juste disparus que, plus haut, au niveau des toits, le visage de Dolaine apparut. S’assurant que la voie était libre, elle se rejeta en arrière, sur les tuiles couvertes de mousse.

    — Eh bien ! C’est pas passé loin, cette fois !

    Puis elle retroussa le nez et jeta un œil à sa main gauche. Malgré le manque de visibilité, elle parvint à distinguer que celle-ci était recouverte de mousse écrasée. Dégoûtée, elle chercha un endroit où l’essuyer et dut finalement y renoncer : hors de question pour elle de salir davantage sa robe.

    Quelques minutes plus tôt, leur route avait croisé celle d’une patrouille. Les soldats ne s’étaient toujours pas remis de leur surprise qu’ils fuyaient déjà à toutes jambes, comme si leur propre vie en dépendait. Mais alors qu’ils pensaient être tirés d’affaire, ils avaient entendu d’autres ennuis arriver face à eux, attirés par les cris d’alerte de ceux qui les talonnaient. Profitant de leur avance pour agir, Romuald l’avait alors soulevée dans ses bras et bondit en direction du toit le plus proche.

    — Je vous le dis : c’est la dernière fois que je mets les pieds dans ce fichu royaume ! pesta-t-elle, en inspectant sa deuxième main, aussi sale que la première.

    Assis près d’elle, Romuald sondait la nuit du regard. Il ne paraissait pas vraiment inquiet, presque trop paisible. Néanmoins, elle devinait qu’il ne s’agissait que d’une façade.

    — Je crois qu’il serait plus prudent pour nous de rester à l’abri ici.

    Dolaine secoua la tête.

    — Pour que le rongeur ne nous retrouve pas ? Laissez tomber, Romuald !

    Là-dessus, elle se remit sur pieds et alla s’assurer que la rue était toujours déserte. Satisfaite, elle se tourna vers son compagnon.

    — Allez : faites-nous descendre de là !

    Mais elle vit bien, à son expression, qu’il était contrarié.

    — Vraiment… je ne pense pas que ce soit une très bonne idée.

    Malgré tout, il se redressa et, après une hésitation, la prit dans ses bras pour sauter dans le vide.



    23



    Dolaine poussa un cri.

    On venait de l’agripper par le col, pour la tirer en arrière avec force. Avant qu’elle n’ait eu le temps de se débattre, un objet glacé vint se coller contre sa gorge et une voix s’éleva tout près de son oreille :

    — Plus un geste !

    Romuald se retourna et ce qu’il découvrit le paralysa : Derrière sa compagne se dessinait la silhouette de Lapin Bleu. Elle tenait sa victime en respect grâce à la lame de son épée.

    Comme il faisait un pas dans leur direction, la Lapine passa son bras autour de la taille de Dolaine, pour la serrer un peu plus étroitement.

    — À ta place, commença-t-elle, je me tiendrai tranquille, sinon…

    Là-dessus, sa lame mordit la chair de Dolaine, sans la blesser toutefois. Ce qui n’empêcha pas la malheureuse de pousser un hoquet de terreur.

    — Ro… Romuald… gémit-elle, d’une voix suppliante.

    En signe de reddition, ce dernier leva les mains.

    — Bien, fit Lapin Bleu, satisfaite. Maintenant, nous allons tranquillement attendre le passage de la prochaine patrouille et…

    Mais avant qu’elle n’ait eu le temps de terminer, ils furent encerclés par une bande d’Animas. L’un d’eux, à tête de chèvre, s’avança en les pointant du doigt. La panique se lisait dans ses yeux un peu exorbités.

    — Voilà, c’est eux ! C’est eux qui posent des questions partout !

    Le reste de la bande était au nombre de cinq. Des individus massifs, composés d’ours aux mines peu engageantes. À leurs flancs pendaient des épées, prisonnières de fourreaux usés. L’un d’eux abattit une main large et gantée sur l’épaule frêle de l’homme chèvre.

    — C’est bon, tire-toi !

    L’autre ne se fit pas prier davantage. Sans doute soulagé d’en avoir déjà terminé avec sa besogne, il recula et le claquement de ses sabots accompagna son départ.

    Depuis l’arrivée du groupe, Lapin Bleu s’était tendue. D’une voix autoritaire, elle lança :

    — Garde royale : vous n’avez rien à faire ici, alors circulez !

    En réponse, l’un des ours tira son épée et s’approcha de Romuald pour l’en menacer. Sans lâcher Lapin Bleu du regard, il dit :

    — Tranquillise-toi, Lapine, c’est après eux qu’on en a. (Puis, portant son attention sur le vampire.) Hein ? Vous allez sagement nous suivre tous les deux : on a deux ou trois petites choses à voir avec vous.

    Et, disant cela, il manqua d’éborgner son interlocuteur avec la pointe de son épée. Ce dernier eut juste le temps de la bloquer entre le pouce et l’index.

    — Faites un peu attention !

    Les crocs à découvert, l’ours tenta de dégager son arme.

    — Dis donc toi, commence pas à jouer les malins ou…

    Mais d’un geste vif, Romuald la lui arracha et l’envoya voler derrière lui. Elle rebondit contre le mur d’une habitation et s’écrasa à terre dans un tintement. La gueule ouverte, les yeux écarquillés, son adversaire recula.

    — Espèce… espèce de…

    Repoussant vivement Dolaine sur le côté, Lapin Bleu se jeta sur l’individu, épée brandie et prête à frapper. Il n’en fallut pas plus au reste de la bande pour passer à l’attaque. Un lame vint rencontrer la sienne et manqua de la désarmer.

    Libre, mais incapable de participer à l’affrontement, Dolaine s’éloigna des combats. Sa main se porta à sa gorge et elle se fondit dans l’ombre d’un bâtiment, en tremblant encore un peu d’émotion.

    Bien que désarmé lui aussi, Romuald n’avait pas de difficulté à faire face à l’adversaire. Les Animas étaient des individus au moins aussi grands que lui, mais deux ou trois fois plus épais. Leurs attaques, violentes, l’auraient sans doute gravement blessé si l’une d’elle l’avait atteint de plein fouet. Néanmoins leur rapidité pouvait difficilement rivaliser avec celle d’un vampire. Trois adversaires restaient toutefois une menace sérieuse et Romuald ne put esquiver toutes les attaques, avant d’atteindre le premier.

    La lame d’un des Ours l’atteignit au niveau du bras, mais ne parvint qu’à endommager son vêtement, idem pour la deuxième, qui effleura son flanc gauche et valut à sa robe une nouvelle balafre. La troisième, elle, le griffa à la main et creusa un fin sillon sur le dos de celle-ci. Un sang noir perla le long de la plaie, dégoulina lentement jusqu’aux doigts fins du vampire qui, au même instant, frappait son adversaire le plus proche et l’envoyait au tapis. Sonné. Un deuxième ne tarda pas à le rejoindre, puis Romuald fondit sur le troisième.

    De son côté, Lapin Bleu était toujours en prise avec le même homme. Après un échange de coups – où sa technique compensait largement son manque de force – elle parvint finalement à le désarmer et le menaça de son épée. Paniqué, l’autre recula vivement et butta contre Romuald. Il levait les poings pour le frapper, mais le vampire l’assomma d’un coup sur le crâne. Son précédent adversaire, quant à lui, était déjà à terre.

    Du groupe, seul restait encore l’Anima désarmé en début d’affrontement. La scène qui venait de se dérouler avait été rapide, beaucoup trop pour qu’il ait eu le réflexe de fuir. Il se tenait donc là, la gueule ouverte et les yeux exorbités. Incapable d’y croire. Et ce ne fut que quand Romuald et Lapin Bleu se tournèrent dans sa direction qu’il songea qu’il serait préférable pour lui de jouer les filles de l’air.

    Le voyant effectuer un demi-tour et venir dans sa direction, Dolaine se plaqua d’abord contre le mur derrière elle, pour éviter d’être fauchée par cette masse lancée à pleine vitesse, avant de prendre une décision risquée. D’un bond, elle se jeta droit dans les jambes de l’individu, avec pour intention de le faire trébucher. La rencontre ne fut pas sans douleur, mais son action eut l’effet escompté. Car après quelques moulinets des bras, l’Anima s’écroula lourdement face contre terre.

    Il se redressait tout juste sur les coudes que Lapin Bleu était déjà sur lui. Son épée toujours en main, elle l’agrippa par le col et le secoua.

    — Parle ! Pourquoi cette attaque ?

    En pleine panique, sa victime ne parvint qu’à produire quelques sons inintelligibles. Agacée, la Lapine le secoua avec plus de force encore, tandis que derrière elle, Dolaine se redressait. Une main portée au bas de son dos, elle grimaça. Ses genoux la faisaient souffrir et elle devinait qu’elle aurait de beaux bleus sur tout le corps d’ici au lendemain. Puis ses yeux se baissèrent sur sa robe, sur les traces brunâtres, humides, qui la maculaient. Une expression dégoûtée vint déformer un peu plus ses traits.

    — Alors ? Alors ?! Tu vas parler, oui ?

    — Je… je… je… nous…

    — Je quoi ? Nous quoi ? Qu’est-ce que vous vouliez ? Réponds ! (Puis elle eut un signe de tête en direction de Romuald.) Est-ce qu’il faut que je te laisse entre les mains de celui-là pour qu’il te force à parler ?

    L’Anima leva le regard sur Romuald, qui se tenait juste derrière Lapin Bleu. La terreur fit presque jaillir ses yeux hors de leurs orbites et il eut un mouvement de recul.

    — Non ! Non ! Écoutez… on voulait juste… juste leur faire peur. Ils posaient des questions bizarres sur… sur des Animas. Alors nous… nous on voulait juste leur faire comprendre de ne pas se mêler de nos histoires.

    — Quelles histoires ?

    Mais le type secouait la tête en signe d’impuissance.

    — Nous… je… nous… aucune idée. On était juste là pour… pour empêcher des étrangers de venir créer des problèmes ici. C’est tout… vraiment tout !

    Peu convaincue, l’expression de Lapin Bleu se durcit, en même temps que ses doigts raffermissaient leur prise.

    Derrière elle, Dolaine lança :

    — Vous savez parfaitement pourquoi nous sommes ici, Lapine. Nous en avons déjà parlés, mais vous avez refusé de nous croire.

    Lapin Bleu tourna la tête vers elle, ce qui eut pour effet de lui faire relâcher son attention. Une maladresse qui n’échappa pas à sa victime. Avec violence, l’Anima la repoussa en arrière, bondit sur ses pieds et s’élança en avant. Affolée, Dolaine tendit un doigt dans sa direction.

    — Romuald !

    Ce dernier allait se jeter à la poursuite du fuyard quand Flee fit son apparition au milieu de la rue. Les moustaches frémissantes de colère, il se redressa sur deux pattes.

    — Bon sang, vous le faites exprès ou quoi ? Je vous avais pourtant demandé de rester discrets !

    — C’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est que ça encore ? s’exclama Lapin Bleu, ce qui eut pour effet d’attirer l’attention du rongeur sur elle.

    — Tiens, tiens… alors ça, on peut dire que tu tombes bien Lapine. (Et, avec un petit sourire en coin affreux :) Je crois savoir où tu pourras trouver ton protégé !

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 7

     

    19

    — Mais puisqu’on vous répète que nous n’avons rien fait !

    Sans avoir eu le temps de s’expliquer, Dolaine et Romuald furent conduits jusqu’au premier poste de guet où une cellule les attendait déjà. Sous la menace, on leur avait attaché les mains au-dessus de la tête, à l’aide de lourdes chaînes prévues à cet effet.

    Humide, le lieu sentait mauvais. Les murs étaient en pierre, le sol en terre battue. Comme ils se trouvaient sous terre, aucune fenêtre n’était visible nulle part. Seule la lueur d’une ampoule, dans le couloir, apportait un semblant de visibilité.

    Lapin Bleu se tenait face à eux. Derrière les barreaux, dans le couloir, des gardes s’activaient, penchés sur leurs bagages qu’ils mettaient à sac. L’un d’eux, la main portée à son épée, se tenait dans l’encadrement de la porte.

    — Silence ! fit sèchement Lapin Bleu. Nous savons que vous êtes les derniers à avoir vu le prince. Il est venu vous trouver à votre hôtel et vous êtes repartis ensemble. À votre retour, il avait disparu. Étrange, non ?

    — Mais bien sûr qu’il avait disparu ! s’agaça Dolaine en battant des jambes de colère. Puisque je me tue à vous dire qu’il a été enlevé juste sous nos yeux !

    — Oui, par des Animas…

    — Exactement, par des Animas !

    Mais à voir l’expression de son interlocutrice, il était clair qu’elle ne la croyait pas.

    — Eh bien moi, je dis que vous mentez.

    — De quoi ?

    — Je dis que vous l’avez livré à ses ennemis, les Lions. Je dis que vous avez, pour cela, touché une jolie récompense que nous avons retrouvée dans vos bagages.

    — Mais… cet argent…, commença Romuald, avant que Dolaine n’explose :

    — N’importe quoi ! C’est du délire, Lapine !

    — Ah oui, vraiment ?

    — Parfaitement ! Nous n’appartenons même à ce royaume, alors à quoi est-ce que ça nous servirait ?

    — Comme je vous l’ai dit : à toucher de l’argent. Tout le monde sait que les Poupées sont cupides. Quant aux vampires… (Son expression se teinta de dégoût et elle retroussa la lèvre avec mépris.) de la racaille juste bonne à semer la mort partout où elle passe.

    — Ce sont des préjugés qui…, commença Romuald.

    — SILENCE !

    Le visage en feu, frémissante de colère, Dolaine siffla :

    — Vous êtes folle. Vous inventez ce qui vous chante ! Je vous l’ai pourtant expliqué : nous ignorions qui il était réellement.

    — Tu mens !

    — Espèce de…

    — Tu mens, répéta Lapin Bleu en croisant les bras. Nous savons que vous aviez connaissance de son identité. Bien sûr, vous êtes certainement arrivés ici en touristes. Nous ne croyons pas que vous ayez préparé votre coup à l’avance : mais il a suffi que le destin vous mette sur sa route pour que vous changiez vos plans. La preuve ! (Elle brandit l’autorisation remise par Teddy, qu’elle tenait en main depuis qu’elle l’avait découverte sur eux.) Car s’il ne fait aucun doute que vous ignoriez son identité en le rencontrant, ce n’était plus le cas après avoir pris connaissance de sa signature.

    « Aussi, et pour donner le change, tu as envoyé ton vampire acheter un billet de train. Mais en route, nous pensons qu’il est entré en contact avec les Lions, qui avaient certainement projeté de l’enlever sur le chemin de la gare. Dommage pour vous : cette première fois, ma présence a ruiné votre petit stratagème.

    « Ensuite, vous avez dû reprendre contact avec vos complices, pour les informer de votre échec. Mais le prince a commis l’erreur de venir vous trouver à votre hôtel. Une aubaine que vous n’avez certainement pas laissé filer : ce pourquoi nous pensons que l’un d’entre vous s’est absenté (Et, disant cela, elle fixait Romuald.) pour retrouver ses ennemis. Et cette fois, les choses sont déroulées comme ils l’espéraient… quant à vous, vous pensiez certainement fuir Merveille le plus rapidement possible avec votre récompense en poche. Vous l’avez avoué vous-même !

    Ce qui était absolument faux. Dolaine n’avait jamais rien avoué de la sorte, et Romuald encore moins. Mais leur discussion, avant qu’on ne les arrête, avait certainement dû être entendue par l’un des soldats, qui en avait tiré les conclusions qui l’arrangeaient.

    — Écoutez-moi, stupide Lapine…, commença-t-elle, les dents serrées, avant qu’un coup de pied ne vienne lui arracher un petit cri.

    — J’ai dit silence !

    Là-dessus, Lapin Bleu se tourna en direction des gardes occupés à fouiller leurs bagages.

    — Vous avez trouvé quelque chose ?

    L’un des Lapins se mit au garde à vous.

    — Rien du tout, madame.

    Lapin Bleu eut un soupir.

    — Dans ce cas, faites venir des renforts et que tous nos effectifs se déploient du côté des quartiers Lions. Fouillez partout, interrogez tous ceux que vous croiserez. Bousculez cette racaille s’il le faut, mais je veux des résultats.

    — Bien !

    Là-dessus, les gardes vidèrent les lieux et leurs pas ne tardèrent pas à se faire entendre dans l’escalier. Lapin Bleu revint aux captifs.

    — Quant à vous, je vais vous laisser un moment pour réfléchir. Et si, à mon retour, vous refusez toujours de coopérer… eh bien, apprenez que nous avons à notre disposition des moyens pour vous obliger à parler.

    Puis elle quitta leur cellule, obligeant le garde qui se trouvait toujours devant la porte à s’écarter. Ce dernier verrouilla derrière elle et la suivit en direction de l’escalier. Leurs pas s’éloignèrent, avant de disparaître complètement.

    Quand elle fut certaine qu’on ne pouvait plus les entendre, Dolaine pesta :

    — Je vous l’avais bien dit !

    Elle eut un claquement de langue agacé.

    — À croire que vous n’auriez pas pu nous tirer de là ! Non mais sans rire, vous aviez la force, et certainement même la vitesse pour ça.

    — Peut-être, mais ça n’aurait pas été très prudent, lui répondit Romuald. Nous aurions pu leur échapper, mais il y avait des risques pour que vous ou moi soyons blessé, sinon certains de ces soldats. Pour le coup, ils auraient vraiment eu quelque chose à nous reprocher.

    Dolaine se cogna l’arrière du crâne contre le mur. Mais quel crétin !

    — Parce que vous pensez que ça aurait changé quelque chose à notre situation ? Nous nous sommes bien retrouvés ici sans preuves !

    — Oui… en effet… mais nous n’avons rien fait de mal. Il faudra bien qu’ils acceptent de reconnaître notre innocence !

    — Heureux les simples d’esprit, soupira-t-elle, sans répondre à son regard interrogateur.

    D’ailleurs, elle devait avouer que les petites cachotteries de Teddy lui restaient en travers de la gorge. Un prince héritier… non, le prince héritier du royaume ! Le fils unique du roi Ursa quatrième s’était trouvé juste sous sa main ! Bon sang, si elle avait su ça plus tôt… pour sûr, ça n’aurait pas été dix Soleils qu’elle aurait cherché à lui extorquer. Oh ça non ! Elle aurait exigé plus, beaucoup plus ! Son silence, après tout, aurait été à ce prix.

    Agacée, elle leva les yeux en direction de ses poignets entravés… si seulement elle pouvait se débarrasser de ses chaînes ! Une bouffée d’espoir la submergeant, elle se mit à tirer dessus. Elle tira, tira, montra les dents, courba le dos, mais rien à faire ! Tout ce qu’elle obtint furent quelques tintements excédés. Essoufflée, elle remarqua que Romuald la fixait avec désapprobation et lui offrit un regard assassin.

    — Qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?

    — Je ne crois pas que vous parviendrez à vous libérer vous-même.

    — Ah oui ? Petit malin, va ! Alors pourquoi ne pas essayer, vous ? Après tout, vous êtes bien plus fort que moi.

    Avec un léger froncement de sourcils, il lui répondit :

    — Vraiment, je ne pense pas qu’il soit prudent de nous échapper.

    De nouveau, Dolaine se cogna la tête contre le mur.

    — Mais qu’est-ce qui m’a fichu un imbécile pareil ?! Vous n’avez donc rien compris aux menaces de cette Lapine ? Elle parlait de nous torturer, Romuald, de nous torturer !

    La surprise s’imprima sur les traits de son interlocuteur, finalement remplacée par la suspicion.

    — Vous êtes sûre ?

    — Et comment que je suis sûre !

    — Oh…, commença-t-il, avant de marquer un silence, le temps pour lui de réfléchir à ces nouvelles données. Dans ce cas… oui, en effet, il serait plus prudent d’avoir disparus quand ils reviendront. (Puis, levant à son tour les yeux en direction de ses poignets.) Bon… essayons !

    Il banda ses muscles et, tout comme Dolaine quelques instants plus tôt, tira, tira, et tira encore. Les chaînes grincèrent, se tendirent, mais refusèrent toutefois de céder.

    — Alors ? s’impatienta-t-elle.

    — C’est… c’est curieux…, bafouilla-t-il. C’est comme si toute ma force m’avait été retirée.

    — Je vous demande pardon ?

    Mais avant qu’il ne puisse répondre, une série de couinements, semblables à un ricanement, s’élevèrent. Étonnés, ils jetèrent des regards autour d’eux, avant de remarquer le rongeur qui se dessinait derrière les barreaux de leur cellule. Aussi gros qu’un chat, l’animal se tenait debout, sur ses pattes arrière, et avait tout d’un rat. Le poil marron, une bande noire lui barrait les yeux, à la manière d’un masque de voleur. Dans son dos, un petit sac, dont la lanière lui passait en travers du torse.

    — Un rat chapardeur, grogna Dolaine, manquait plus que ça !

    Un sourire retroussa le museau de l’animal, dévoilant ses dents de devant. La tête passée à l’intérieur de leur cellule, ses petites pattes agrippaient les barreaux.

    — Tu peux tirer dessus autant que tu le veux, vampire, mais mes moustaches que ces Merveilleux t’ont fichu des chaînes d’Incube.

    — Des… quoi ? fit Romuald.

    — Des chaînes d’Incube, répéta le rat en se lissant les moustaches d’une patte. Elles absorbent l’énergie des créatures dans ton genre et les pouvoir qui vont avec. (Une série de petits couinements amusés lui échappèrent.) D’ici peu, elles commenceront même à se nourrir de ton énergie vitale et te tueront à petit feu.

    La surprise, plus que la crainte, s’imprima sur le visage du concerné, comme s’il n’avait pas conscience de la gravité de sa situation. Dolaine, elle, s’exclama :

    — Quoi ? Mais c’est horrible Romuald ! (Puis, à l’intention du rat chapardeur :) Tu comptes nous regarder comme ça longtemps ? Tu es capable de crocheter les serrures de nos chaînes, non ? Alors viens nous aider !

    Ce fut au rat de prendre un air étonné.

    — En quel honneur ?

    — En celui que nous sommes innocents !

    — Oui, enfin, ça…

    — Ça quoi ?

    — Eh bien… personnellement, je n’ai aucune preuve que vous disiez vrai. Non, non, désolé les amis, mais la colère des Merveilleux… très peu pour moi ! (Puis, détournant le museau.) Sur ce… si vous voulez bien m’excuser.

    Il trottina en direction des bagages et commença à fouiller dans l’amoncellement de leurs possessions jetées à terre. Les joues en feu, Dolaine fut si scandalisée de son attitude qu’elle en perdit la voix. Une question de secondes, toutefois, avant qu’elle n’explose en cris et injures contre l’animal.

    — Vous savez, commença Romuald, nous n’avons pas l’intention de quitter le royaume.

    Le rat, comme Dolaine, se tournèrent vers lui.

    — Ah non ? fit cette dernière.

    — Non, répondit Romuald. En tout cas pas avant d’avoir retrouvé Teddy. (Et comme le rat se redressait au sommet d’une pile de vêtements chiffonnés, il ajouta :) Nous avons vu ses ravisseurs : c’étaient des Animas, pas des Merveilleux. Ces Lapins se trompent et risquent de perdre un temps précieux s’ils s’obstinent à chercher du côté des Lions.

    Le rat, qui avait quitté son perchoir pour revenir vers eux, se massa le museau.

    — Peut-être oui… c’est bien possible que vous soyez sincère, mais… qu’est-ce que ça change ?

    — Ça change que nous possédons une description des coupables et que vous, en tant qu’habitant de ce royaume, serez certainement capable de nous aider à les retrouver.

    Non sans surprise, Dolaine constata que, pour une fois, Romuald ne s’en tirait pas trop mal niveau négociations.

    Le rat avait pris un air songeur. Ses petits yeux noirs se plissèrent et il questionna :

    — Oui, d’accord, mais qu’est-ce que ça me rapporterait ?

    — Eh bien… vous sauveriez l’héritier du royaume.

    — Oh moi, vous savez… ces histoires-là… !

    C’était trop beau pour durer, songea Dolaine, voyant que son compagnon arrivait à court d’arguments.

    Et comme il ne paraissait plus capable de continuer, elle intervint :

    — Teddy Ursa est un garçon généreux : je ne doute pas qu’il saura te récompenser.

    Le rat avait passé la tête à travers les barreaux et la fixait. Il ne semblait toujours pas convaincu, mais elle savait qu’elle avait éveillé son intérêt : ceux de son espèce ne résistaient jamais longtemps à l’appel d’une récompense.

    — Moi ? Et pourquoi ferait-il ça ?

    — Parce qu’en nous venant en aide, tu nous auras permis de le retrouver, et donc de le sauver. Tiens ! Il pourrait même te décorer !

    De plus en plus intéressé, le rat laissa son regard aller de l’un à l’autre, pesant certainement le pour et le contre.

    — Vous êtes sûrs qu’il le ferait ?

    Dolaine approuva d’un hochement de tête.

    — Et si ce n’est pas lui, ce sera sans aucun doute le roi : après tout, Teddy Ursa est son seul héritier !

    — Oui… c’est vrai, oui… mais…

    — Oh, allez rat ! Dis-moi combien des tiens ont déjà eu cette chance à portée de pattes ? Combien des tiens les dirigeants de ce royaume ont-ils remercié et décoré ? Mhh ?

    — Aucun, soupira son interlocuteur.

    Et cette fois-ci, elle vit qu’elle avait visé juste. La convoitise s’alluma dans son regard, une convoitise qui allait en grossissant. Car elle savait que les habitants de Merveille, même ceux qui, comme lui, appartenaient aux classes les plus basses, restaient sensibles à la reconnaissance royale… Et même ! Les rats chapardeurs y étaient sans doute les plus sensibles, eux qui aimaient s’approprier les biens d’autrui et amasser, dans leurs tunnels, des collections sur lesquelles ils passaient leur temps à se vanter auprès de leurs congénères. Alors une récompense royale au milieu de tout ça… surtout si on était le premier de son espèce à en recevoir une, vraiment, ça ferait sensation !

    — Bon, dit-il, après quelques secondes de réflexion. Je veux bien vous aider… mais si je vous soupçonne d’essayer de m’embobiner, alors sur mes ancêtres, je jure de vous dénoncer aussi sec à la garde ! C’est bien compris ?

    — Compris, répondit Dolaine, avant de jeter un regard en coin à Romuald.

    Après une brève hésitation, ce dernier approuva à son tour.

    Tout en jetant des regards inquiets autour de lui, s’assurant que personne n’était là, quelque part, à les espionner, le rat pénétra dans leur cellule. Il fit passer sa besace sur son ventre et en tira un petit objet en fer, qui rappelait vaguement une clef, avant de s’approcher d’eux. Puis il grimpa sur Dolaine, monta jusqu’à ses épaules et se hissa sur la pointe des pieds pour atteindre ses poignets et y crocheter ses chaînes. En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, Dolaine était libre et il courait s’occuper de Romuald.

    — Beau boulot le rat, dit-elle en se massant les poignets.

    L’autre, qui avait déjà grimpé jusqu’aux poignets de Romuald, répondit :

    — Je m’appelle Flee. (Puis, une fois de retour à terre, il se tourna vers la porte de la cellule et se massa le menton d’une patte.) Hum… cette serrure-là risque de me poser plus de problèmes !

    Il fouillait de nouveau dans sa besace, quand Romuald se remit sur pieds et dit :

    — Laissez, je pense pouvoir m’en occuper.

    Là-dessus, il s’approcha des barreaux et referma les mains sur deux d’entre eux. Ses premiers essais ne furent pas très concluants, sa force ayant du mal à lui revenir. L’obstacle, toutefois, finit par gémir, puis se tordre et s’écarter suffisamment pour leur permettre de se faufiler dans le couloir sans trop de difficultés.

    Bouche bée, le rat s’approcha des barreaux et siffla.

    — Quelle force !

    Dolaine, qui n’avait pas attendu pour sortir, s’était accroupie à hauteur de leurs valises.

    — Nos affaires ! gémit-elle, des vêtements serrés en boule contre elle. Il faut les emporter avec nous !

    Elle gavait sa valise et tentait de la refermer, quand Romuald déclara :

    — Pas le temps pour ça : nous reviendrons les chercher une fois Teddy tiré d’affaire.

    — Mais…

    — Hé, vous deux, les interpella Flee. Grouillez-vous un peu !

    Tous les sens en alerte, il était nerveux. Ses oreilles ne cessaient de remuer et il se tournait et se retournait, comme s’il craignait que quelqu’un ne surgisse brusquement…

    Dolaine hésita, jeta un dernier regard à leurs biens, avant de saisir l’un des sacs de Romuald et d’y ranger les bourses du vampire ; elles aussi abandonnées à terre, ouvertes.

    — Prenez au moins notre argent avec vous, dit-elle en lui tendant le sac, on ne sait jamais !

    Là-dessus, elle se redressa et, comme elle passait devant Flee, ce dernier lui sauta dessus. Un petit cri lui échappa, tandis qu’il lui remontait le long du dos. Elle tourna, et tourna sur elle-même, la tête sur le côté, cherchant à apercevoir le rongeur. Celui-ci s’arrêta au niveau de son épaule et vint écraser ses pattes avant et son museau sur sa tête blonde.

    — Qu’est-ce que tu fais ? s’agaça-t-elle, indignée.

    — Bien quoi ? Tu ne pensais tout de même pas te débarrasser de moi aussi facilement ? Désolé ma jolie, mais je ne veux pas d’entourloupe : à partir de maintenant, toi et moi nous ne formons plus qu’un !

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 6



    17

    Dolaine avait encore du mal à y croire. Teddy… on venait d’enlever Teddy juste sous ses yeux !

    Choquée, elle ne vit pas Romuald la rejoindre, se contentant de secouer la tête. Le vampire suivit son regard, en direction du coin d’habitations où les silhouettes avaient disparues.

    — Que s’est-il passé ? questionna-t-il, en l’aidant à se relever. Est-ce que ces gens avaient affaire avec Teddy ?

    La naïveté de ses propos la fit brusquement redescendre sur terre. D’une voix presque hystérique elle répondit :

    — Réveillez-vous, Romuald ! On vient de l’enlever. De l’enlever !

    Leurs billets tenus dans une main, Romuald la fixa sans comprendre.

    — Vous… vous plaisantez ?!

    De dépit, Dolaine s’envoya une claque contre le front. Mais qu’est-ce qui lui avait fichu un imbécile pareil ?

    — Non, Romuald, non ! Je suis même on ne peut plus sérieuse !

    Et avec un retard impardonnable, il saisit enfin le caractère critique de la situation. Il voulut à se lancer à la poursuite des kidnappeurs, mais Dolaine le retint en s’agrippant à son vêtement.

    — Je peux savoir ce que vous comptez faire ?

    Le regard agrandit, il baissa les yeux sur elle.

    — Mais… les rattraper, bien sûr !

    — Allons, soyez sérieux cinq minutes. Aussi rapide que vous puissiez l'être, ils sont sans doute déjà loin et, surtout : ils sont ici chez eux !

    Romuald porta son regard sur l’horizon, avant de s’intéresser de nouveau à elle. Troublé, il bafouilla :

    — Mais… mais alors… que devrions-nous faire ? Alerter la garde ?

    — Vous n’êtes pas fou ? Nous sommes des étrangers ici, Romuald, des étrangers ! Qui plus est, nous appartenons aux créatures les moins appréciées du royaume : si nous nous mêlons de cette histoire, il est évident qu’elle nous retombera dessus !

    — Vous… vous ne comptez tout de même pas… ?

    Dolaine approuva d’un hochement de tête.

    — C’est malheureux, mais si.

    — Mais…

    — Bon sang, Romuald, ce n’était pas notre ami ! Nous n’avons pas à nous mettre en danger pour lui !

    Sa voix était empreinte d’une telle exaspération que son compagnon n’insista pas. Jetant un regard autour d’elle, elle constata que l’enlèvement ne semblait pas avoir été surpris par d’autres – et, dans le cas contraire, sans doute ignoré par crainte de s’attirer des ennuis. Une chance dont elle était bien décidée à profiter.

    — Allons, venez : fichons le camp d’ici.



    18



    — Vous n’êtes pas sérieuse ?!

    Ils trottinaient sur le chemin de leur hôtel. En tête, Dolaine progressait d’un bon pas, obligeant Romuald à en faire de même.

    — Bien sûr que je le suis, Romuald ! Il en va de notre sécurité !

    — Mais fuir Merveille de cette façon, répondit l’autre, tout à fait scandalisé. Tout de même… !

    Dolaine sentit la moutarde lui monter au nez et s’arrêta pour lui faire face. Si brusquement, d’ailleurs, que son compagnon manqua de lui rentrer dedans.

    — Combien de fois devrais-je vous répéter que nous sommes en danger ? s’exaspéra-t-elle en tapant du pied. Par les Dieux, essayez de vous mettre dans le crâne qu’un Ursa a été enlevé en notre présence. Un Ursa ! Cousin éloigné ou non de la famille royale, ça n’a aucune importance : son enlèvement fera beaucoup de bruit. Quant à nous… personne ne croira jamais que nous n’avons rien à voir avec cette histoire !

    Et reprenant sa route, elle songea que ce qui la mettait le plus en rogne, c’était clairement de ne pas avoir pu convaincre l’autre petit magouilleur de lui accorder une avance. Au final, et par deux fois, ils s’étaient dérangés sans qu’elle ne reçoive la moindre petite Étoile en compensation.

    Enfin, elle ne pouvait y faire grand-chose… non, dans l’immédiat, le plus important était de rassembler leurs affaires et de quitter Merveille au plus vite. Des trains, à cette période de l’année, il devait y en avoir à toutes les heures du jour, comme de la nuit. Le premier, qu’importe sa destination, ferait l’affaire.

    La façade de leur hôtel était visible et, dans sa poitrine, elle sentit son cœur s’emballer. Elle se faisait la réflexion que tout allait bien se passer, qu’ils avaient réagi à temps, quand un sifflement strident s’éleva. Elle ralentit l’allure pour jeter un regard inquiet autour d’elle. Au moment instant, des soldats Lapins sortirent d’entre les habitations. La mine hostile, leurs armes tirées, ils les encerclèrent.

    — Mais… commença Dolaine, sentant la panique monter en elle.

    Une brèche se forma au milieu des gardes pour laisser passer une Lapine : celle-là même qui se faisait appeler Lapin Bleu. Le regard froid, elle s’avança d’un pas menaçant dans leur direction.

    — Très bien, vermines : où est le prince ?

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 5

     

    15

    — Que faites-vous ici ?

    Tout en se tamponnant la bouche à l’aide d’une serviette, l’Ourson répondit :

    — Moi ? Je me suis tout simplement échappé.

    Perdue, Dolaine s’approcha. Derrière elle, Romuald referma la porte.

    — Et vous êtes parvenu à nous retrouver ! s’étonna-t-elle.

    Ce qui amena un sourire sur les lèvres de son interlocuteur.

    — Vous semblez surprise ! Mais vous savez, il n’y a en vérité rien d’incroyable à cela : les Poupées et les vampires sont rares, très rares à Merveille… alors les deux ensemble, croyez-moi, ça se remarque !

    Ne trouvant rien à répondre, Dolaine se contenta de secouer la tête, comme si elle refusait d’y croire.

    — Donc… vous nous cherchiez ? questionna Romuald.

    — Exact !

    — Et l’on pourrait savoir pourquoi ? s’enquit Dolaine.

    Le sourire de Teddy se fit un peu trop sournois à son goût. Il inclina la tête sur le côté, en remuant un doigt devant lui. Il s’était débarrassé de sa cape, qui pendait sur le dossier de sa chaise, en compagnie de son sac. En dessous, il était habillé assez simplement, d’un pantalon en toile sombre, d’une chemise et d’un veston.

    — Vous ne le devinez pas ? Tout simplement parce que je vais encore avoir besoin de vos services.

    — Tiens donc !

    Ce qui, en réalité, ne la surprenait pas. Elle ne l’imaginait pas se donner la peine de les retrouver sans une bonne raison.

    — Mais tout d’abord, reprit-il en se tournant vers Romuald, sachez que je ne vous en veux pas. Ce qui est arrivé est entièrement de ma faute : j’aurais dû vous prévenir que l’on risquait de me faire rechercher. Bien entendu, ce petit incident ne change rien à mes projets.

    Les poings plantés sur les hanches, Dolaine le fixait avec un léger froncement de sourcils.

    — Vous désirez toujours vous procurer un billet de train ?

    — J’aurais apprécié, mais je crois qu’il me faut renoncer à ce moyen de transport… en tout cas tant que je n’aurai pas quitté Merveille. Comprenez qu’après mon échec, la gare doit être étroitement surveillée.

    — Oui, sans doute… (Et c’était même plus que probable.) Et donc…, ajouta-t-elle avec un petit sourire en coin, toujours avec récompense à la clef, j’imagine ?

    Écartant les mains, comme s’il cherchait à lui faire savoir par ce geste que ça allait de soi, il répondit :

    — Bien entendu ! Les cinq Soleils dont nous avions déjà parlés seront à vous une fois que j’aurai quitté Utopie.

    — Ah oui, mais non… ça, je ne crois pas.

    L’espace d’un instant, le sourire de Teddy se flétrit, avant de se faire plus large et mielleux que jamais.

    — Je vous demande pardon ?

    Sale petit manipulateur ! Dolaine n’avait aucun mal à voir clair dans son jeu, bien plus clair qu’il ne semblait le croire. C’était un bon comédien et il devait avoir l’habitude de tromper son monde, mais… l’idiot ! Il avait commis une erreur en pensant que son petit numéro pourrait fonctionner avec elle.

    Un air faussement décontracté sur les traits, elle se mit à fixer ses ongles.

    — C’est que… voyez-vous, je n’avais pas imaginé que vous puissiez être recherché. Ce qui est embêtant… très, très, très embêtant ! Cela rajoute du risque et je ne suis pas certaine d’avoir envie de me mettre en danger pour vous. (Puis, relevant les yeux sur lui :) Car comme vous l’avez si bien dit vous-même, un vampire et une Poupée, qui plus est ensemble, ça ne passe pas inaperçu dans le coin. Alors si en plus, ils sont accompagnés d’un Ours en fuite…

    Bien qu’un tic fit trembler ses lèvres, Teddy ne se laissa pas démonter pour autant.

    — Oh, n’ayez aucune inquiétude ! Personne ne viendra vous créer d’ennui à ce sujet.

    — Oui, enfin ça… c’est vous qui le dites !

    Romuald s’était approché. Les bras croisés, son regard allait de l’un à l’autre.

    Après un silence, toute sa bonhomie envolée, Teddy questionna :

    — D’accord, très bien ! Qu’est-ce que vous voulez ? Plus d’argent ?

    — En effet, mais pas seulement… (Elle adressa un regard à Romuald, qui le lui rendit en notant qu’elle semblait beaucoup s’amuser.) Vous comprenez, je ne suis pas prête à courir de risque inutile, même pour une grosse somme d’argent. Aussi, voilà ce que je vous propose : dix Soleils et la raison qui vous pousse à vouloir quitter Merveille comme si l’armée Ishvare était à vos trousses.

    Outré, l’Ourson se crispa.

    — Vous exagérez !

    — Vous pensez ?

    — Parfaitement ! Si je vous donne cet argent, que me restera-t-il une fois que j’aurai quitté mon royaume ? Il faut bien que je me loge et que je me nourrisse !

    Dolaine eut un petit bruit de gorge septique.

    — À d’autres, mon cher ! Je ne crois pas que vous m’ayez dit la vérité tout à l’heure. Non, je suis même certaine que vous possédez bien plus d’argent que ce que vous m’avez avoué… le double, peut-être, sinon le triple ? (Son sourire s’élargit et se fit aussi gourmand que prédateur.) Dix Soleils et pas un de moins !

    Les doigts de Teddy se crispèrent sur le rebord de la petite table où il avait pris son repas. La situation lui échappait totalement et il était clair qu’il détestait cela.

    — Dix Soleils, commença-t-il en ayant visiblement du mal à articuler, et j’ai votre parole que vous me viendrez en aide ?

    — Dix Soleils et la raison de votre fuite, lui rappela Dolaine.

    — Ah ça non, je ne peux pas !

    — Oh ? Dans ce cas, c’est bien dommage. (Puis, avec un geste de la main en direction de la porte.) Je vous raccompagne.

    L’Ourson la laissa tout d’abord faire sans broncher. Sans doute espérait-il qu’elle bluffait et que l’appât du gain serait, au final, le plus fort. Mais quand Dolaine fit tourner la poignée et commença à ouvrir la porte, un doute affreux s’empara de lui. Et si elle était sérieuse ?

    — Attendez ! dit-il en tendant une main devant lui. Attendez, c’est bon, je vais vous le dire ! Mais en échange, je tiens à ce que vous me donniez votre parole que vous ne me trahirez pas et que vous ferez tout ce que j’exigerai de vous.

    Dolaine lui adressa un regard, avant de se tourner vers Romuald. Et comme il semblait ne pas avoir d’objection, elle referma la porte en disant :

    — Dans la mesure où ça ne nous attirera pas d’ennuis, nous sommes disposés à faire ce que vous voudrez.

    Puis, comme elle revenait vers lui en croisant les bras d’un air impatient, Teddy Ursa poussa un soupir et se passa une main dans les cheveux.

    — En vérité, je peux bien vous le dire : ce qui m’amène chez vous n’a rien d’exceptionnel. Tout ce que je cherche, c’est à fuir un mariage arrangé.

    Certaine qu’il se payait sa tête, Dolaine le lorgna d’un air septique.

    — Vous n’êtes pas sérieux ?

    — Ai-je l’air de plaisanter ? s’agaça-t-il. Oh, je devine ce que vous pensez : vous croyez certainement qu’un mariage arrangé, après tout, ça n’a rien de bien dramatique. Ce type d’union, à ce qu’il me semble, fait partie de votre culture. Seulement… seulement je suis bien trop jeune pour m’encombrer d’une fiancée. Qui plus est si elle m’a été imposée. Ma famille contrôle déjà tous les aspects de mon existence, il n’est pas question que je les laisse également choisir la femme qui devra me donner une descendance !

    — Oui, enfin… si elle ne vous plaît pas, vous pourrez toujours vous séparer.

    Mais Teddy secoua la tête, d’un air tout à fait navré.

    — Je vois que vous connaissez bien mal nos lois. La chose est sans doute possible chez vous, mais pour nous, Merveilleux, ou plutôt Ours, ce n’est pas le cas : le divorce est tout à fait illégal. Et à moins de tuer ma promise, et de parvenir à faire passer cela pour un accident, aucune autre solution que la fuite ne se présente à moi si je veux que ma famille prenne en compte mon opinion.

    Dans un premier temps, Dolaine jugea préférable de conserver le silence. Elle trouvait cette histoire tout à fait à grotesque. Il était là, à en faire tout un plat, prêt à s’exiler, à courir le risque d’être déshérité, tout ça pour une bête histoire de fiançailles. Décidément, elle ne comprendrait jamais ces gosses de bonnes familles… ils ne savaient plus quoi inventer pour pimenter leur existence !

    — Si ce n’est que ça, soupira-t-elle, je ne vois personnellement pas d’objection à vous venir en aide, mais… (Avec un geste du doigt à l’intention de Romuald.) Romuald, vous voulez bien venir un peu par ici ?

    Elle l’attira en direction du fond de la pièce, dans le coin le plus proche du lit. L’attrapant par la manche, elle le força à se pencher à sa hauteur et chuchota :

    — Qu’en pensez-vous ? Tout ceci me paraît pour le moins honnête.

    Romuald tourna les yeux en direction de leur visiteur. Assis sur sa chaise, ce dernier leur présentait son profil et paraissait ne plus faire attention à eux. Mais aux brefs mouvements de ses oreilles d’ourson, il devinait qu’il ne perdrait pas une miette de leur conversation.

    Il revint à Dolaine.

    — Eh bien… je ne vois pas de raison de refuser.

    Satisfaite, sa compagne eut un hochement de tête.

    — Nous sommes bien d’accord. Toutefois, il y a quelque chose qui me chiffonne…

    — Quoi donc ?

    — Mhh… à propos de cette histoire de récompense… vous n’espérez pas que nous la partagions ?

    Il la fixa tout d’abord sans comprendre, avant de remarquer la lueur avide qui brillait au fond de ses yeux bleus. Il soupira.

    — Vous savez bien que je n’ai pas besoin de cet argent.

    Ce qui était tout à fait vrai, mais Dolaine tenait à s’assurer que la cupidité ne s’était pas éveillée en lui à force de la fréquenter.

    — Dans ce cas, dit-elle en lui tapotant le bras et en revenant à Teddy, mon cher, nous sommes à votre entière disposition !



    16



    Le mur d’enceinte de la capitale se dressait à une centaine de mètres. Sur une vaste place, quasiment déserte, où se découpait la silhouette de bâtiments silencieux, plongés dans les ténèbres. Un peu plus loin, les portes menant vers l’extérieur se dessinaient. Hautes et imposantes, le quartier n’était toutefois pas suffisamment prestigieux pour que l’on se soit fatigué à les décorer. Du bois brut, ancien, d’une simplicité qui tranchait avec tout ce qu’ils avaient pu voir d’Utopie jusqu’à présent. Au milieu de la place, des diligences patientaient, certaines déjà sur le départ.

    Côte à côte, Dolaine et Teddy se tenaient en retrait. Un peu plus loin, ils pouvaient voir Romuald qui, arrêté à un guichet, se chargeait de leur procurer des billets. La nuit était calme et, comme il se faisait tard, il n’y avait presque aucuns voyageurs. D’ailleurs, tous s’étaient regroupés près des véhicules, en une masse épuisée, aux conversations rares.

    Dans le ciel, la lune formait un croissant.

    Les bras croisés sur sa poitrine, Dolaine affichait un air franchement boudeur.

    — Vraiment, grommela-t-elle, ça ne vous aurait pas tué de me verser la moitié de mes honoraires !

    Près d’elle, Teddy avait dissimulé ses traits sous sa capuche.

    S’il les avait fait venir ici, c’était parce qu’il s’agissait du seul moyen sûr et rapide de quitter Utopie à présent que l’accès à la gare lui était interdite. Situé au tout dernier étage de la cité, en plein cœur des quartiers Animas, le lieu état avant tout fréquenter par cette couche de la population.

    Les navettes desservaient les villages alentours. Très peu habités par les Merveilleux, il ne rencontrerait que peu de difficultés pour quitter le royaume une fois qu’il les aurait atteints. Malgré tout, pour acheter un billet, le règlement n’y était pas plus souple qu’ailleurs.

    — Un peu de patience : je vous ai promis de vous payer et croyez bien que je ne reviens jamais sur ma parole.

    Dolaine se renfrogna.

    — Tout de même ! Nous obliger à vous accompagner !

    — Je suis navré, mais j’y tiens absolument. Déjà parce qu’il n’est pas question que vous receviez quoique ce soit tant que je ne serai pas certain que mon entreprise aura été un succès, mais également parce que, vous m’excuserez, mais je ne peux pas vous accorder toute ma confiance.

    — Pourquoi pas ? Vous croyez peut-être que nous irons moucharder au premier soldat venu que vous cherchez à mettre les voiles ?

    Avec un haussement d’épaules, il répondit :

    — Bien sûr, c’est sans doute paranoïaque de ma part, mais… vous comprenez, je tiens à me montrer prudent.

    — C’est ça ! Et vous ne vous êtes pas dit que nous avions sans doute mieux à faire de notre nuit ?

    — N’est-ce pas vous-même qui avez prétendu que vous étiez à mon entière disposition ? Et puis, vous vouliez visiter Merveille, n’est-ce pas ? Aussi de quoi vous plaignez-vous ? Je suis même assez généreux pour vous payer le voyage retour !

    Elle lui adressa un regard en coin et détesta son petit sourire suffisant. Agacée, elle eut un reniflement, avant de se détourner. Derrière eux, elle perçut le son de semelles claquant sur un sol en terre. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, mais ne distingua rien dans les ténèbres qui bordaient les habitations. Un vent frais s’était levé qui la fit frissonner et enrouler ses bras autour de son corps.

    — Bien, fit Teddy. Il semblerait que votre ami ait terminé…

    Et en effet, Romuald revenait vers eux. Impatientée, Dolaine s’avança pour le rejoindre. L’Ourson allait lui emboîter le pas quand trois ombres s’abattirent sur lui.

    — Qu’est-ce que… ?

    Il n’eut pas le temps d’appeler à l’aide qu’une main s’écrasait déjà contre sa bouche. Sans perdre une seconde, il fut soulevé et emporté par deux bras puissants.

    — Hé… hé ! fit Dolaine, qui s’était retournée.

    Elle voulut lui venir en aide et se jeta sur l’une des ombres, alors que celles-ci faisaient demi-tour pour prendre la fuite. Elle parvint à attraper sa cape et s’y cramponna en hurlant. Juste le temps de distinguer les traits de celui qui se dissimulait sous la capuche – un visage couvert de plumes, et un bec, rappelant un perroquet ; que l’autre se débarrassait d’elle d’un mouvement du bras. Le coup la faucha et elle lâcha prise, pour tomber sur les fesses.

    Les silhouettes disparurent dans la nuit. Un peu sonnée, Dolaine ne put qu’assister avec impuissance à leur départ. Témoin d’un enlèvement aussi brutal que choquant…

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 4



    12

    — C’est donc là que vous vous cachiez ?

    Sans laisser le temps à quiconque de réagir, la Lapine fonça droit sur Teddy. Faussement enjoué, ce dernier leva une main pour la saluer, sans pour autant parvenir à dissimuler totalement sa nervosité.

    — Tiens, Lapin Bleu !

    La dénommée Lapin Bleu se courba en avant pour planter son visage pile en face du sien.

    — Alors vous, je vous retiens, s’emporta-t-elle. Par les Dieux, mais qu’avez-vous dans la tête ? Vouloir quitter Merveille ! A votre âge ! Avez-vous seulement pensé aux conséquences ? Avez-vous ne serait-ce qu’une seconde éprouvé la moindre compassion pour ce qu’il m’arriverait ?! Je vous savais égoïste, mais là… !

    Se sentant de trop, Dolaine adressa un regard en coin à Romuald qui, s’il s’était rapproché, conservait une distance de sécurité prudente. Dans un haussement d’épaules, il ouvrit les mains pour lui faire comprendre qu’il était tout aussi perdu qu’elle.

    La Lapine, qui continuait son chapelet de reproches en haussant toujours plus le ton, attirait l’attention sur eux. A toutes les tables, si on n’observait pas un silence stupéfait, on murmurait d’incompréhension. Les serveurs s’étaient approchés, mais eux aussi ne semblaient pas savoir comment se comporter.

    — Lapin Bleu… Lapin Bleu, fit Teddy en levant les mains. Je t’en prie, sois un peu plus discrète.

    Un doigt vengeur dressé, Lapin Bleu se tut. Les sourcils froncés, elle fit volte-face et jeta un regard menaçant autour d’elle.

    — Et alors quoi ? Qu’est-ce que vous regardez ?

    Un flottement se fit dans la salle puis, un à un, chacun jugea préférable de retourner à ses occupations et de faire comme si rien ne s’était passé. Après tout, on ne tenait pas à se mettre une Lapine à dos, encore moins une Lapine armée et portant l’insigne de la garde rapprochée des Ours. Quant à Lapin Bleu, elle revint si brusquement à l’Ourson que celui-ci eut un mouvement de recul.

    — Quand je vais raconter ça à votre père, soyez certain qu’il ne vous laissera pas vous en tirer cette fois ! Non mais regardez en quelle compagnie je vous retrouve ! (Elle avait recommencé à hausser le ton et, d’un doigt, désigna Dolaine.) Qu’est-ce que ces créatures font ici ? Sont-elles en règle, au moins ? Hein ? (Elle se tourna vers Romuald qui, face à son air menaçant, sursauta.) Hein ? Hein ? Eh bien ?

    — Bien sûr qu’ils sont en règle, grommela Teddy en se massant les tempes. Je leur ai moi-même remis une autorisation.

    L’expression qui s’imprima sur les traits de la Lapine était à la fois furieuse et horrifiée. Mais avant qu’elle ne puisse faire le moindre commentaire, il poursuivit à l’intention de Dolaine :

    — Et maintenant que j’y pense, je me dis que j’aurais sans doute dû attendre avant de vous la donner.

    — Et moi, lui répondit Dolaine, que j’aurais dû vous demander une avance non remboursable. Car je suppose que je peux m’asseoir sur mon argent ?

    — Vous supposez bien.

    Perdue, Lapin Bleu s’agaça :

    — Qu’est-ce que c’est encore que ces histoires ?

    En réponse, l’Ourson poussa un soupir.

    — Rien, Lapin Bleu, rien. Ce n’est rien du tout…

    Puis il se leva et, après avoir récupéré son sac et laissé sur la table ce qu’ils devaient pour leurs consommations, attrapa sa compagne par le poignet.

    — Allons, allons, maintenant que tu m’as retrouvé, inutile de nous attarder plus longtemps. (Puis, se tournant vers Dolaine, il s’inclina.) Je crois que je dois malgré tout vous remercier pour votre aide. (S’inclinant également devant Romuald, il ajouta :) Passez un bon séjour à Merveille.

    Là-dessus, ses deux mains plaquées contre le dos d’une Lapin Bleu quelque peu récalcitrante, il l’entraîna en direction de la sortie. Ils avaient à peine quitté l’établissement que Dolaine et Romuald s’adressèrent un regard perdu.

    À quoi venaient-ils, au juste, d’assister ?



    13



    Après avoir déambulés plusieurs heures à travers les rues d’Utopie, ils s’arrêtèrent finalement à la terrasse d’un café pour se reposer. Le temps était clément, les rues animées, sans que l’activité ne soit étouffante.

    C’était une cité où la pierre semblait être partout : les habitations, le sol, les escaliers, grise, noire, blanche, lisse, mal taillée, etc. Les Merveilleux en utilisaient de toutes sortes et la sculptaient avec soin, ornant les murs des rues et les édifices avec suffisamment de parcimonie pour ne jamais donner l’impression de surcharge ou de grossièreté. Les plantes étaient également nombreuses, les fleurs en particulier.

    Au tableau, il fallait ajouter des marches… beaucoup trop, même, au goût de Dolaine, qui était persuadée de n’en avoir jamais autant montées au cours de toute sa vie. À la capitale, en effet, on évoluait d’une rue à l’autre, d’un quartier à l’autre, d’un étage à l’autre, par une multitude d’escaliers… de fait que s’y déplacer avec un attelage se révélait impossible et ceux-ci, s’ils étaient utilisés, ne quittaient jamais leur quartier. Pour le reste, on devait se satisfaire de monte-charges destinés à transporter les lourds chargements, qu’il n’aurait pas été possible, ou trop long, de déplacer par la seule force des bras. Il existait également des téléphériques qui desservaient jusqu’aux quartiers Ours (Fermés toutefois au public, tout comme celui des Lapins et des Renards.), mais ceux-ci, à cause de leur prix, ne servaient qu’aux touristes et aux habitants les plus aisés.

    Dans le ciel, où stagnaient de gros nuages rondouillards, volaient ce qu’on appelait ici des ballons à air chaud : une invention récente qui faisait la fierté de Merveille, mais également la joie des visiteurs. Pourvus de nacelles en osier, il leur était possible de transporter des voyageurs pour une aventure verticale dont beaucoup revenaient avec les yeux brillants et les joues rosies par l’excitation.

    Autour d’eux, les tables étaient presque toutes occupées par des touristes. Des serveurs à oreilles de Chats, de Loups et même de Souris, allaient et venaient entre les allées.

    Au cours des dernières heures, l’autorisation de Teddy Ursa leur avait été d’une grande utilité. Plusieurs fois contrôlés, il était clair qu’un individu entré illégalement n’aurait pas fait long feu ici. Toutefois, et bien que Merveille n’ait jamais dissimulé son mépris pour les étrangers, il faisait bon y vivre… tout du moins pour un voyageur de passage.

    Ses pieds se balançant sous elle, Dolaine sirotait une grenadine en fixant un duo qui, de l’autre côté de la rue, se donnait en spectacle pour le plus grand plaisir de tous. L’un d’eux était un Merveilleux à oreilles de Souris. Encore jeune, il jouait de son violon en sautillant en rythme. Une Anima l’accompagnait ce qui, à ce qu’elle en savait, était une alliance inhabituelle. Les Animas, comme les chats de Merveille (dont faisait partie Mistigri) et d’autres minorités du royaume, étaient particulièrement mal vus par les Merveilleux, si bien que les différentes espèces se mélangeaient peu et préféraient éviter d’avoir affaire à l’autre.

    L’Anima avait l’apparence d’un animal vaguement humanoïde et évoluait sur deux jambes. Son allure était celle d’un rat, dont le museau pointu se retroussait sur un sourire. À ses chevilles et aux poignets, des grelots qui tintaient à chacun de ses mouvements. Sa robe volait autour d’elle, tandis qu’elle dansait.

    Dolaine reposa son verre sur la table, juste à côté de la lettre qu’elle écrivait. Son crayon entre les doigts, qu’elle faisait tourner, elle revint au récit de leurs aventures en Terres maudites.

    — Vous savez, dit-elle en entreprenant de raconter à son cousin, ainsi qu’à Mistigri, de quelle façon les zombis avaient pénétré l’église, je crois que j’aimerais assez monter dans ces choses.

    Elle parlait bien entendu des ballons, invention qu’il lui tardait d’essayer depuis qu’elle les avait aperçus.

    — Qu’en dites-vous ? Ça pourrait être une bonne expérience pour votre voyage, non ?

    Là-dessus, elle releva les yeux sur Romuald. Le vampire paraissait ailleurs. Son parapluie sur l’épaule, il fixait les badauds qui allaient et venaient dans la rue.

    — Romuald ? insista-t-elle, sans pour autant obtenir davantage de réaction.

    Elle fronça ses sourcils et reposa son crayon. Sans savoir pourquoi, elle se sentait soudain mal à l’aise en sa compagnie.

    — Romuald… hé, Romuald ?

    Toujours le même silence pesant, comme si la vie avait totalement désertée son compagnon. Sa gêne laissant place à l’agacement, elle lui envoya un coup de pied sous la table, au niveau du mollet. De surprise, mais aussi de douleur, Romuald poussa une petite plainte et manqua d’en lâcher son parapluie. Il la foudroya du regard et s’agaça :

    — Je peux savoir ce qu’il vous prend ?

    — Comment ce qu’il me prend ? Qu’est-ce qu’il vous prend à vous, plutôt ! Je vous parle, je vous parle, mais vous ne me répondez pas !

    Tout en se massant le mollet, Romuald eut une expression d’étonnement.

    — Vous… vous me parliez ?

    Dolaine eut un petit hochement de tête.

    — Oui et je vous ai même appelé à plusieurs reprises !

    Le trouble de Romuald s’accentua.

    — Oh… vraiment… ? bafouilla-t-il, avant de se ressaisir et de déclarer : Malgré tout, vous auriez pu éviter de me frapper.

    Pour toute réponse, Dolaine émit un petit reniflement. Elle avait à présent terminé sa lettre et, tout en la pliant soigneusement pour la mettre dans une enveloppe, reprit :

    — Je vous disais que nous devrions profiter de notre passage ici pour essayer l’un de ces ballons. (Elle leva un doigt en direction du ciel, qu’il suivit des yeux.) Qu’en dites-vous ?

    L’air assez peu enthousiaste, Romuald contempla les formes rondes qui, mollement, s’élevaient et redescendaient au milieu des nuages.

    — Eh bien, commença-t-il, pas certain d’en avoir très envie. Si vous y tenez vraiment…

    — J’y tiens et je crois que vous apprécierez l’expérience, répondit-elle en fermant son enveloppe. Mais avant toute chose, il me faudrait trouver où la poster !

    Elle brandit son enveloppe devant elle, avant de la reposer et de se saisir d’un timbre, acheté un peu plus tôt.

    — Je crois que Mistigri désirait que vous lui rapportiez des sucreries, lui rappela Romuald, au moment où elle le portait à sa langue. Nous pourrions les lui expédier avec votre lettre.

    À ce souvenir, Dolaine se fit soudain hostile. La mine sombre et le timbre toujours porté à hauteur de sa langue tirée, elle poussa un grognement, le lécha, avant de le fixer d’un coup de poing.

    — Oui, eh bien, qu’il s’estime déjà heureux que je me donne la peine de leur écrire !



    14



    — Je vais exploser !

    La nuit était à présent tombée et ils rentraient à leur hôtel après une journée bien chargée. Les mains portées à son ventre, Dolaine évoluait lourdement.

    Des soldats les dépassèrent mais, s’ils leur accordèrent un coup d’œil, aucun ne fit mine de venir les importuner. C’était au moins la troisième patrouille qui agissait ainsi, signe que l’on s’était passé le mot à leur sujet. Elle doit le reconnaître, c’était plutôt agréable.

    — Pas étonnant que ce peuple soit si fier de lui, dit-elle en levant un regard rêveur en direction des cieux étoilés. Quand on propose une cuisine de cette qualité, il est légitime de se prendre pour le nombril du monde.

    Puis elle soupira. Au-dessus de leurs têtes, quelques ballons continuaient leur ascension. Des feux, situés à l’avant de leur nacelle, formaient des traînées lumineuses dans les cieux. Le sourire satisfait de Dolaine prit une courbe déçue.

    Quand ils étaient allés se renseigner pour en faire un tour, ils avaient compris qu’il leur faudrait supporter plusieurs heures de queue. Frustrée, Dolaine avait déclaré que ça ne valait franchement pas la peine de perdre son après-midi pour quelques minutes de plaisir.

    Mais ce n’était que partie remise. Hors de question pour elle de quitter Merveille sans avoir eu droit à son tour de ballon ! Pour cela, elle était prête à se lever aux premières lueurs du jour le lendemain, et même avant si nécessaire.

    — La vue doit-être fabuleuse de là-haut… non ? Qu’en pensez-vous, Romuald ?

    Et comme le silence lui répondit, elle tourna les yeux vers son compagnon.

    — Romuald ?

    Pour la seconde fois de la journée, il paraissait déconnecté de la réalité. Il marchait, le regard dans le vide, sans rien voir de ce qui les entourait. Agacée, elle porta une main à son avant-bras et le secoua.

    — Hé !

    Romuald battit des paupières, avant de la fixer.

    — Je vous demande pardon ?

    Ils s’arrêtèrent et Dolaine le contempla sans savoir si elle devait être énervée, ou bien s’inquiéter de son comportement.

    — Dites… vous êtes sûr que vous allez bien ? Vous aviez encore l’air ailleurs.

    À nouveau, son compagnon battit des paupières, avant de balayer la rue du regard, aux nombreuses habitations derrière les fenêtres desquelles brillait de la lumière. Il porta une main à ses cheveux et les ébouriffa.

    — Oh… je… désolé… je crois que je suis un peu fatigué.

    Assez peu convaincue, Dolaine retroussa le nez et planta ses mains sur ses hanches.

    — Alors espérons que vous irez mieux après une bonne nuit de sommeil, dit-elle.

    Ils se remirent en route et ne tardèrent pas à regagner leur hôtel. Le hall, à leur arrivée, était encore éclairé. Une pièce blanche, aux loupiotes fixées aux murs. Au milieu, un large bureau d’accueil au bois verni, derrière lequel un Chat sommeillait, penché sur un registre. Ils le dépassèrent pour s’engager dans le couloir de droite, où ils empruntèrent un escalier.

    Arrivés à la porte de leurs chambres, ils allaient se souhaiter le bonsoir quand Dolaine se risqua à demander :

    — Heu… dites ! Est-ce que vous pourriez m’avancer un peu d’argent ?

    Romuald, qui avait déjà enfoncé sa clef dans la serrure, pencha la tête sur le côté, d’un air intrigué.

    — Vous avez besoin de quelque chose ?

    La Poupée se renfrogna. Évitant son regard, elle fronça les sourcils et grogna, tout en croisant les bras.

    — Non… enfin oui… je pensais acheter ses fichus bonbons à Mistigri.

    Réponse qui amena un sourire amusé sur les lèvres de son interlocuteur.

    — Oh !

    Elle le foudroya du regard et tendit un doigt menaçant dans sa direction.

    — Ah non ! Je vous défends de vous moquer de moi !

    — Mais je ne me moque pas de vous, répondit Romuald en revenant à sa serrure.

    — Ne mentez pas ! Je vois votre sourire, je sais parfaitement ce qu’il signifie ! (Elle trépignait presque, le visage en feu.) C’est juste que Mistigri ne me demande jamais rien… et puis, il est toujours là pour me donner un coup de patte quand j’en ai besoin, aussi…

    — Vous n’avez pas à vous justifier, vous savez ? lui répondit Romuald en ouvrant sa porte.

    Son sourire s’était encore élargi, dévoilant ses crocs.

    — Je vous ai dit de ne pas vous moquer de moi ! pesta-t-elle.

    Elle lui emboîtait le pas, quand elle butta contre son dos. La main toujours portée à la poignée, Romuald se tenait dans l’encadrement de la porte, comme pétrifié.

    — Qu’est-ce qu’il vous prend encore ?

    Elle se massait le nez et, tout en se tortillant, parvint à le repousser suffisamment sur le côté pour pénétrer dans sa chambre. À son tour, elle se figea et, les yeux écarquillés, poussa une petite exclamation de surprise. Car là, au milieu de la pièce, attablé devant les restes d’un repas, Teddy levait son verre à son attention.

    — Eh bien, fit-il. Vous en avez mis du temps !

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 3



    9

    L’Ourson les avait conduits jusqu’à un café, où leur présence ne fut pas exactement la bienvenue. À peine le pas de la porte franchi, une petite cloche de bienvenue tintant au-dessus de leurs têtes, que les conversations se tarissaient. L’un des employés (Un Chat en tablier et aux manches de chemise retroussées.) s’était avancé dans leur direction, certainement dans l’idée de leur demander de partir. Mais parce que leur accompagnateur appartenait à la noblesse locale, quel que puisse être son rang véritable au sein de celle-ci, on dut s’accommoder de leur présence, ce bien qu’on les ait installés d’autorité dans le fond de la pièce.

    — Vous comprenez, quitter Merveille n’est pas facile pour nous autres.

    L’Ourson s’exprimait d’une voix basse, comme s’il désirait ne pas être entendu. Devant lui, une poignée de feuilles cornées, tirées de son sac en même temps qu’une plume et un encrier.

    — Généralement, il est nécessaire de posséder une autorisation écrite et signée par les services du roi, ainsi que de se soumettre à un contrôle d’identité. Pour ma part, j’ai toujours cru que c’étaient là des obligations destinées au peuple seul, mais… (Il leva sa plume et porta son regard sur eux.) Malheureusement, il semblerait que ce ne soit pas le cas. Bien que je sois de haute naissance, le guichetier a refusé de me vendre quoique ce soit.

    — Et donc, devina Dolaine qui sirotait une tasse de café, vous souhaiteriez que nous allions vous acheter un billet de train ?

    L’établissement possédait des murs blancs, où s’égayaient des cadres. À l’intérieur, des photographies en noir et blanc de plantes et de paysages. Les tables étaient rondes, recouvertes de nappes immaculées, auxquelles s’ajoutaient de petits napperons à carreaux. Des rideaux en toile fine pendaient devant les fenêtres, derrière lesquelles des fleurs étaient visibles. Dans un coin, un phonographe grésillait une musique de fond.

    — En effet, approuva son interlocuteur, en retournant à son ouvrage pour le signer, ajouta : si c’est vous qui l’achetez, je n’aurai aucun mal à quitter le royaume. (Il se saisit de son sac, qui pendait au dossier de sa chaise, et se mit à fouiller à l’intérieur.) Comprenez que ceux qui ont déjà un billet en leur possession sont censés s’être soumis à un contrôle d’identité. Il y a donc peu de chance pour que l’on exige à nouveau de voir mon autorisation : en tant qu’Ours, on ne se permettra pas d’aller jusque-là avec moi.

    Il tenait à présent un petit tampon, ainsi qu’un étui à encre, qu’il ouvrit. Il imbiba le tampon sur la masse rouge et spongieuse, avant de l’appliquer au bas de la feuille sur laquelle son écriture s’étalait. Puis il secoua cette dernière, histoire de forcer l’encre à sécher plus vite.

    — Je tiens à vous rassurer : vous ne rencontrerez aucun problème. Et puis tenez ! (Il leur tendit la feuille, dont Dolaine se saisit pour y jeter un coup d’œil. Près d’elle, Romuald se pencha pour en faire de même.) Avec ça, vous pourrez circuler librement à Merveille. Si quelqu’un vient pour vous contrôler, ou bien vous chasser, il vous suffira de la présenter pour que les choses se calment. (Il ouvrit les mains et ajouta :) Alors, qu’en dites-vous ? Faisons-nous affaire ?

    Dolaine releva les yeux sur lui. L’autorisation stipulait qu’ils étaient ses invités et, qu’en tant que tels, il exigeait qu’on les traite avec respect. Plus bas, il signait : Teddy Ursa. Elle retroussa le nez.

    — Je vois que vous êtes un Ursa. Vous appartenez à la famille royale ?

    Tout en souriant, son interlocuteur eut un signe négligeant de la main.

    — Un cousin éloigné… mais vous le devinez, cette parenté m’offre une certaine position au sein du royaume.

    Elle nota qu’il semblait un peu trop décontracté, un peu trop sûr de lui, même, persuadé que l’affaire était déjà dans le sac. Une attitude qui l’agaça. S’il pensait pouvoir l’acheter aussi facilement, le pauvre se mettait le doigt dans l’œil jusqu’au coude.

    Avec une moue septique à l’intention de Romuald, elle posa l’autorisation sur la table et dit :

    — C’est louche, quand même…

    Sans se départir de son calme, Teddy questionna :

    — Comment cela ?

    — Votre histoire ! Vous êtes un Ours, couplé d’un membre éloigné de la famille royale, et pourtant, vous refusez de vous soumettre à un simple contrôle d’identité. Désolé, mais vous ne me ferez pas croire que quelqu’un de votre rang puisse rencontrer des difficultés à quitter le territoire. (Puis, avec un petit sourire en coin :) Dites-moi… dans quelle magouille cherchez-vous à nous entraîner ?

    — Je vous assure, je ne cherche pas à vous tromper !

    Mais Dolaine n’était pas convaincue. D’une main, elle se frotta le menton.

    — Ah oui, vraiment ?

    Avant de croiser les bras, dans une attitude destinée à faire savoir qu’elle ne faiblirait pas.

    — Eh bien moi, je vais vous dire : je ne vous connais pas. Et parce que vous êtes un parfait étranger, un petit arriviste qui a cru voir en nous des pigeons tout désignés, je préfère ne pas vous accorder ma confiance. Non, non, non ! Si vous tenez à me voir prendre des risques pour vous, il va falloir m’offrir une petite récompense en compensation.

    Romuald leva les yeux au ciel. Le visage de Teddy, lui, s’était crispé. Les mains bien à plat sur la table, il se pencha en direction de son interlocutrice. L’agacement perçait dans sa voix.

    — Non mais dites donc ! Je vous ai permis de pénétrer ici et je vous ai même remis une autorisation de libre circulation. Je crois que comme récompense, c’est déjà plus que suffisant.

    Dolaine eut un haussement d’épaules.

    — Non.

    — Non ?!

    — Eh bien oui ! (Elle récupéra l’autorisation et la secoua sous le nez de son interlocuteur.) Vous prétendez être un Ursa, mais ça, c’est vous qui le dites ! Moi, je n’ai aucune preuve que ce soit vrai, et donc que votre soi-disant autorisation soit valable. (Elle laissa retomber la feuille sur la table et écarta les mains.) Désolé, mais il est hors de question de vous aider dans ces conditions.

    A deux doigts de perdre patience, l’Ourson ferma les poings. La colère faisait briller son regard.

    — Attention à ce que vous dites ! Je n’ai besoin que d’un mot pour que l’on fasse appeler la garde.

    À nouveau, Dolaine croisa les bras et, d’un air crâne, fit basculer sa chaise sur deux pieds.

    — Eh bien, allez-y ! Je vous en prie, ne vous privez pas pour nous. (Puis, avec un sourire.) Toutefois, je crois que vous ne le ferez pas. Et je vais vous dire pourquoi : parce que s’il y a quelqu’un ici qui semble ne pas vouloir avoir affaire à la garde, c’est bien vous !

    Là-dessus, l’air hautement satisfait d’elle-même, elle commença à se balancer. Elle avait gagné et elle le savait, il suffisait pour cela de voir l’expression de son interlocuteur.

    La joue écrasée contre sa main, Romuald la fixait avec un air blasé. Elle s’amusait et prenait même beaucoup de plaisir à faire tourner en bourrique le malheureux. Il commençait à la connaître suffisamment pour le comprendre.

    Un long soupir échappa à Teddy.

    — Très bien, combien voulez-vous ?

    Dolaine laissa retomber sa chaise sur ses quatre pieds. Voilà qui était mieux !

    — De combien d’argent disposez-vous ?

    Un silence, puis Teddy daigna répondre :

    — Quelque chose comme… dix Soleils, peut-être.

    — Vous vous moquez de moi ?

    D’exaspération, il tapa du poing sur la table.

    — Savez-vous quel âge j’ai ? Croyez-vous vraiment que l’on me laisse disposer de ma fortune à ma guise ?!

    Remarquant que son éclat avait attiré l’attention sur eux, l’Ourson rentra la tête dans ses épaules et se tassa sur lui-même.

    — Vous devriez être plus discret, lui conseilla Dolaine, quand ils ne furent plus au centre de l’attention.

    — Gardez vos conseils pour vous et dites-moi votre prix !

    Son ton déplut tant à la Poupée que, agacée, elle en retroussa le nez. Puisqu’il le prenait ainsi !

    — Eh bien… disons… cinq Soleils.

    — Vous vous foutez de moi ?!

    À nouveau, il avait haussé le ton et le reste de la clientèle tourna le regard dans sa direction. Pour ne plus avoir à subir leur curiosité, il porta une main sur le côté de son visage et siffla :

    — C’est d’accord, mais qu’on en finisse par pitié !

    En réponse, Dolaine eut un gloussement satisfait, avant de donner une tape sur l’épaule de Romuald.

    — Dans ce cas, à vous de jouer !



    10



    Romuald comprenait qu’il s’était fait avoir et, pour dire vrai, ne savait même pas pourquoi il avait accepté cette corvée.

    D’autant moins que Dolaine lui avait servi une excuse à peine crédible, voulant que quelqu’un devait bien se dévouer pour surveiller Teddy, mais… bon sang, des deux, c’était clairement à lui qu’aurait dû revenir cette tâche : Il était plus fort, plus rapide, et même ses sens étaient bien plus développés que ceux de sa compagne. Mais surtout, Teddy n’avait pas besoin d’être surveillé. Pourquoi chercherait-il à fuir alors qu’il avait besoin de leur aide ? Pour ne pas avoir à les payer ? Ridicule ! Il savait que Dolaine ne procéderait à l’échange que si elle recevait d’abord l’argent.

    L’humeur sombre, il faisait la queue au guichet. Les voyageurs étaient nombreux et plusieurs caisses avaient été ouvertes pour les servir. Toutefois, il remarqua que si les queues voisines ne cessaient de grossir, personne n’osait s’arrêter derrière lui. Il devinait d’ailleurs que si l’homme devant lui se retournait, il se déporterait aussitôt vers un autre guichet. Ce qui, à bien y réfléchir, arrangerait son affaire…

    Autour de lui, les voyageurs allaient et venaient au milieu de soldats attentifs et prêts à intervenir au moindre mouvement suspect. Quelques-uns étaient déjà venus le contrôler, et c’était une chance que Dolaine lui ait rappelé d’emporter avec lui l’autorisation de Teddy. Qu’il ait dit vrai ou non sur son identité, celle-ci fonctionnait à merveille puisque plus personne n’était venu l’importuner depuis.

    Deux Lapins s’étaient toutefois arrêtés un peu plus loin. Un Lapin et une Lapine, pour être exact. Cette dernière, remarqua-t-il, était vêtu différemment du reste de ses congénères. Elle portait un bonnet bleu, enfoncé sur des cheveux bleu nuit. Une chemise, un veston, un pantalon et des bottes complétaient sa panoplie. Tout dans son apparence dénotait d’une certaine position, qui tranchait avec celle du simple soldat. Autour de sa taille, une ceinture, à laquelle pendait le fourreau d’une épée courte. Ses mains, gantées, étaient plantées sur ses hanches. Avec son expression froide, et un tantinet arrogante, elle n’avait franchement pas l’air commode.

    Le soldat témoignait d’un certain respect à son égard, mais à cause de la cacophonie ambiante, Romuald ne parvenait pas à percevoir leur conversation. Il allait d’ailleurs s’en désintéresser quand le Lapin tourna les yeux dans sa direction et, sous le coup de la surprise, eut un brusque haussement de sourcils.

    Romuald l’imita, tandis que la Lapine se tournait elle aussi vers lui pour le détailler, non sans une certaine hostilité. Avec un empressement assez peu professionnel, le garde haussa le ton et le désigna du doigt.

    — Tenez, c’est lui !

    Dans un automatisme un peu stupide, Romuald jeta un regard aux alentours, cherchant à s’assurer que c’était bien de lui dont on parlait. Puis, pensant qu’on allait de nouveau le contrôler, il mena une main en direction du sac qu’il portait à l’épaule. Mais avant qu’il n’ait pu en tirer l’autorisation, la Lapine venait se planter devant lui et déclarait :

    — J’ai quelques questions à te poser.



    11



    — Et voilà comment les Ours sont parvenus au pouvoir !

    Accoudée à la table, Dolaine restait songeuse. Teddy Ursa venait de lui raconter de quelle façon, selon la légende, les Ours avaient triomphé des Lions et arrachés à leurs rivaux la couronne de Merveille.

    L’histoire voulait qu’à l’arrivée des Merveilleux sur ces terres, les Ours et les Lions se disputaient déjà le pouvoir. Seulement, comme personne ne désirait que le royaume soit divisé en deux, de crainte que des guerres ne finissent par éclater entre eux, on décida de départager les prétendants au trône.

    Ce furent les renards qui, dit-on, en eurent l’idée. Se proclamant arbitres, ils mirent au poing cinq épreuves, dont la dernière se révéla être un test d’intelligence ; épreuve qui, après que les deux adversaires aient arrachés chacun deux victoires, devait mettre un terme à l’affrontement.

    Le Lion partait vainqueur. Beaucoup le disaient bien plus intelligent que l’Ours et l’on commençait déjà à lui faire des ronds de jambe, dans l’espoir d’obtenir une bonne place dans la hiérarchie future du royaume. Tous, sauf les Renards, qui ne pouvaient se le permettre en tant qu’arbitres, mais aussi les Lapins qui, depuis longtemps, étaient hostiles aux Lions. Et parce qu’ils savaient quel sort les attendait si ceux-ci montaient sur le trône, leur porte-parole alla trouver l’Ours pour lui faire cette proposition : en échange d’une place confortable au sein de son royaume, l’homme proposait de monter une supercherie pour triompher de leur adversaire commun. En effet, le fils du Lapin ressemblait comme deux goûtes d’eau au seigneur Ours. Qui plus est, c’était un garçon d’une grande intelligence. Bien entendu, ses deux oreilles trahissaient ses origines, mais s’il les coupait… s’il les taillait à la manière de l’Ours, alors il pourrait se faire passer pour le futur souverain et remporter la victoire en son nom.

    Et l’Ours, qui n’était pas hostile à la tricherie, accepta.

    Malheureusement pour le Lion, quand la supercherie fut découverte, l’épreuve avait déjà pris fin. Vaincu et furieux à l’idée qu’il ait pu être berné, il chercha à mettre à mort celui qui l’avait trompé, ce Lapin qui n’avait pas hésité à se mutiler pour permettre à son rival de triompher. Sa colère était si grande qu’il fallut plusieurs hommes pour le maîtriser. Entre leurs bras, il s’était démené, avait hurlé à l’imposture et réclamé en vain le trône qui lui revenait. Seulement, c’était sans compter l’intervention des Renards qui lui firent savoir que s’il avait été aussi intelligent qu’il le prétendait, alors il aurait compris que, pour eux, tricherie et fourberie n’étaient en rien des défauts, mais au contraire des qualités.

    Et depuis ce jour, les Lions, qui éprouvaient toujours pour les Ours une rancune tenace, occupaient le dernier échelon de la hiérarchie des Merveilleux.

    — Décidément, soupira-t-elle, vous, les Ours, n’êtes qu’une belle bande de crapules.

    Teddy, qui avait sorti une montre à gousset de son sac et la consultait, lui répondit, sans se vexer le moins du monde :

    — Ne nous jugez pas trop vite. À notre place, je suis persuadé que les Lions auraient fait de même.

    Mais de ça, Dolaine en doutait. L’idée qu’elle se faisait du seigneur Lion était celle d’un individu fier, sinon arrogant, en tout cas bien trop confiant en ses capacités pour s’abaisser à recevoir l’aide de qui que ce soit.

    — Au fait, depuis quand interdisez-vous l’entrée du royaume aux gens de Porcelaine ?

    L’Ourson, qui avait commencé à jeter des coups d’œil impatients autour de lui, expliqua :

    — Oh, cela doit faire une dizaine d’années maintenant. (Puis, portant son regard en direction de la porte d’entrée.) Il me semble que nous avons eu quelques problèmes avec des représentantes de votre peuple. Une famille humaine dont l’un des enfants aurait été dévoré… Bien que les miens se soucient peu de ce qui arrive aux autres espèces, ils n’ont pas beaucoup apprécié que des problèmes venus de l’extérieur éclatent entre nos murs. Nous avons donc été obligés d’instaurer cette nouvelle réglementation si nous ne voulions pas voir les manifestations se prolonger…

    Dolaine fit la grimace. Encore et toujours la même histoire. Même ici, on ne faisait aucune distinction entre les différents peuples de Porcelaine.

    — Par le grand Ours, s’agaça finalement Teddy. Mais que peut-il bien fabriquer ? Il devrait déjà être de retour !

    Sous le masque de la colère se dissimulait un soupçon de panique qui n’échappa pas à Dolaine. Elle ne savait pas bien ce qu’il leur cachait, mais le bougre était loin d’avoir l’esprit tranquille.

    — Vous vous faites du souci pour rien… il doit tout simplement y avoir du monde au guichet.

    — Oui… sans doute…

    Mais elle voyait bien qu’il n’était qu’à moitié convaincu. D’ailleurs, elle-même ne l’était pas tout à fait. Elle commençait à connaître Romuald… en tout cas suffisamment pour savoir que sa naïveté et ses lacunes au niveau social avaient bien pu lui attirer des problèmes.

    Elle en était presque à convaincre que rien d’autre ne pouvait expliquer son retard, quand la porte de l’établissement s’ouvrit. Un petit sourire aux lèvres, elle tendit un doigt dans sa direction.

    — Tenez, le voilà justement !

    Mais l’expression de Teddy, plutôt que de témoigner du soulagement, se détériora. Oui, Romuald était revenu, mais il n’était pas seul…

    Erwin Doe ~2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 2

     

    6



    — Vous êtes déjà allée à Merveille ?

    Dolaine était installée sur une chaise, postée juste sous la fenêtre de leur cabine. Comme le rideau n’en était qu’à moitié tiré, le paysage défilait devant son regard somnolent.

    Leur voyage durerait quatre jours. Quatre jours pendant lesquels ils seraient obligés de se partager une cabine tout juste suffisamment grande pour qu’ils puissent se déplacer sans se bousculer. Une minuscule salle de bain était à leur disposition, ainsi que deux lits, une chaise et un secrétaire étroit, calé dans un coin.

    Les bras croisés derrière sa nuque, Romuald était étendu sur sa couche.

    — Non, lui répondit Dolaine. J’ai beaucoup voyagé, mais c’était dans le seul but de trouver un endroit où m’installer… et comme vous le savez certainement, Merveille n’aime pas les étrangers.

    Joignant les mains, elle s’étira longuement.

    — C’est ce que j’ai cru comprendre, approuva Romuald.

    Dans le couloir des rires se firent entendre, suivis de bruits de pas, rapidement étouffés par les crissements du train. Dolaine reprit :

    — Les Merveilleux sont un peuple particulier. Ils se méfient des étrangers et refusent le plus souvent d’avoir affaire au reste du monde. C’est pourquoi il est si difficile de voyager chez eux.

    Malgré tout, une fois par an, et ce durant deux semaines complètes, les portes de leur royaume étaient ouvertes aux visiteurs étrangers. Les festivités, qui célébraient la création du royaume, mais aussi la soumission des clans à la seule autorité des Ours, duraient trois jours complets et attiraient des foules de curieux venus des quatre coins du monde. En dehors de cette période de laxisme, il fallait fournir une sacrée bonne raison, et un certain nombre de paperasses, pour espérer s’y introduire. D’ailleurs, et à ce qu’elle avait cru comprendre, les Merveilleux eux-mêmes préféraient rencontrer le reste d’Ekinoxe en dehors de leurs terres… même un chef d’état avait plus de chance de tomber nez-à-nez avec un survivant du peuple Ishvare que d’être invité au palais royal.

    D’un sens, elle ne pouvait pas complètement les en blâmer, son propre royaume étant connu pour agir avec la même rigidité. Néanmoins, Porcelaine avait une excellente raison à cela… à la différence de Merveille qui était simplement xénophobe.

    — Ils se méfient, vous dites ? fit Romuald qui, s’étant redressé sur un coude, la fixait. Vous voulez dire… qu’ils craignent le reste du monde ?

    Dolaine lui rendit son regard, avant de secouer la tête.

    — Pas exactement… c’est même davantage du mépris que de la peur. Vous savez, les Merveilleux se considèrent comme des êtres supérieurs.

    Elle médita quelques secondes sur ses dernières paroles, avant de rectifier :

    — Non… en vérité, je crois que toutes les espèces se jugent plus ou moins supérieures à leurs voisines.

    « Dans le cas des Merveilleux, les causes de leur arrogance sont multiples, mais proviennent en partie du fait qu’ils sont incapables de se reproduire avec les autres peuples. Bien sûr, c’est stupide, car ils ne sont pas les seuls… mais voilà ! Parce qu’ils ne peuvent produire de métis, ils sont persuadés que c’est un signe des Dieux, une confirmation que leur sang ne doit pas être souillé. (Elle eut un geste exaspéré de la main.) Je vous laisse imaginer à quelle sorte d’adultes ce type d’éducation peut donner naissance.

    Du couloir leur parvenait à présent des conversations. On passait, en groupe ou seul, devant leur porte ; des voix d’enfants s’élevaient parfois.

    — J’ai l’impression, reprit Romuald après quelques secondes de silence, qu’il ne doit pas être simple de vivre en leur sein.

    — Vous voulez dire… quand on n’est pas Merveilleux ? En effet, j’imagine que ce doit être particulièrement éprouvant. Toutefois, on ne peut pas non plus nier leurs qualités : C’est un peuple puissant, très puissant, qui a offert au monde de nombreuses inventions ayant amélioré notre quotidien : prenez ce train, par exemple ! Si leur savoir ne s’était pas mêlé à celui des Pantins de Porcelaine et de l’espèce humaine, à quoi ressemblerait-il aujourd’hui ? Serait-il seulement en circulation ?

    « Ils sont également connus pour la beauté de leur architecture. Vous devriez entendre Mistigri une fois qu’il est lancé sur le sujet, il ne tarit pas d’éloges pour la capitale ! (Elle eut un petit sourire et expliqua :) Il est originaire de Merveille, vous savez ? Même s’il y a bien longtemps qu’il n’y a pas remis les pattes.

    Là-dessus, elle porta son regard en direction de son lit où, sur le matelas, trônait une petite horloge. Il était midi passé, presque la demie.

    — Sur ce, fit-elle en se redressant et en commençant à lisser sa robe des deux mains, je vais aller prendre mon déjeuner. Voulez-vous m’accompagner ?

    — Non merci. Je suis un peu fatigué et je crois que je préférerais dormir.

    Dolaine eut un haussement d’épaules.

    — Comme vous voudrez. Si vous avez faim, j’ai placé du sang dans la glacière. En vous rationnant, vous devriez en avoir assez pour ternir jusqu’à Merveille. (Et, se dirigeant vers la porte :) Bien… à tout à l’heure.

    — A tout à l’heure, répondit Romuald avec un sourire qu’il perdit aussitôt qu’elle fut sortir.

    L’expression plus froide, il porta une main à l’emplacement de son estomac, le regard tourné en direction de la glacière en question – une sorte de minuscule petit cube encastré face au secrétaire. Ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa robe…



    7



    À leur arrivée, la gare était animée. Des groupes de voyageurs se pressaient sur les quais, certains sur le départ, d’autres arrivant tout juste. Postés le long des voitures, surveillant la foule, des gardes armés de lances.

    Comme tous les Merveilleux, il s’agissait de petites créatures humanoïdes – dont la taille avoisinait le mètre soixante pour les hommes et le mètre cinquante pour les femmes. En dehors de leur uniforme, dont les bottes leur montaient jusqu’aux genoux, ils avaient pour particularité de porter des oreilles de lapins. Certaines brunes, certaines blanches, d’autres noires, ou encore blondes, elles dépassaient de sous des casques en métal finement décorés, dans lesquels on avait pratiqué deux ouvertures.

    La gare était un bâtiment imposant, possédant pas loin de dix quais, ce qui en faisait l’un des complexes ferroviaires les plus importants de tout Ekinoxe. Une aberration quand on songeait qu’il ne fonctionnait à plein régime que deux semaines dans l’année et que, le reste du temps, il était à peine utilisé par les locaux.

    Le toit formait un arc de cercle vitré, découpé en rectangles par des barres de fer, offrant à la vue de tous un ciel bleu, parcourut de gros nuages blancs. Le long des barres courrait un lierre qui s’agglutinait aux extrémités du plafond. À cette période de l’année, des fleurs blanches y avaient éclos.

    Tout autour d’eux, on parlait, on riait, on s’émerveillait. Les voyageurs étaient, pour la plupart, des gens bien habillés, des visiteurs aisés, parfois de bonnes familles, d’autres fois des commerçants, mais aussi des individus de classe moyenne ayant économisé longtemps pour se payer ces vacances. Des individus solitaires, des bandes d’amis, des familles ou des couples encore jeunes, qui venaient là avec de l’argent plein les poches et bien décidés à profiter un maximum de cette destination féerique, que beaucoup tenaient pour romantique.

    Malheureusement, pour Dolaine et Romuald, l’heure n’était pas aux réjouissances. Car à peine avaient-ils mis les pieds sur le quai que deux soldats se dirigeaient dans leur direction.

    — Comment ça, pas autorisés à pénétrer le territoire de Merveille ?

    Elle avait du mal à en croire ses oreilles et, sur ses traits, une expression scandalisée se lisait.

    — Nous sommes désolés, mais c’est la loi : ni les habitants d’Éternel, pas plus que ceux de Porcelaine, ne sont les bienvenus à Merveille, lui répondit l’un des gardes. Si vous ne possédez ni autorisation de circulation, ni garant, nous vous demanderons de bien vouloir repartir.

    En même temps que son sentiment d’injustice croissait, Dolaine sentit la colère monter en elle. Alors ça, c’était la meilleure ! Depuis quand Merveille se considérait-il l’ennemi de Porcelaine ? Elle s’était certes attendue à ce que la présence de Romuald leur cause quelques difficultés (Les Merveilleux n’ayant jamais caché leur hostilité envers Éternel et ses occupants), mais jamais que sa condition de Poupée pourrait poser problème.

    — Mais enfin, c’est stupide !

    Comme à son habitude, Romuald se tenait en retrait et conservait le silence. La mine abattue, il lui donnait envie de le secouer pour le forcer à réagir.

    — Confirmez-vous n’avoir ni garant, ni autorisation de circulation ? insista le soldat, sourd à ses récriminations.

    En réponse, Dolaine se mordit la lèvre et le foudroya du regard. Elle s’apprêtait d’ailleurs à l’envoyer paître quand une petite forme encapuchonnée vint percuter Romuald.

    — Oh, pardon, fit ce dernier, sans se faire la réflexion que ce n’était pas à lui de s’excuser.

    La petite créature leva sur lui deux immenses yeux bleus. À cause de ses joues rondes, son visage avait quelque chose de poupon. Il semblait jeune et des mèches de cheveux blonds et courts se dessinaient sous la capuche de sa cape. Il se fendit d’un large sourire et agrippa le bras de Romuald des deux mains.

    — Bon sang ! s’exclama-t-il d’un ton enjoué. J’ai bien cru que j’allais vous rater ! Mais comment allez-vous ? J’espère que vous avez fait bon voyage ?

    Perdu, Romuald se mit à bafouiller.

    — Vous connaissez ces gens ? s’informa l’un des soldats, en faisant un pas en direction de l’inconnu.

    Avec un signe de tête affirmatif, l’interrogé repoussa sa capuche en arrière, révélant deux petits oreilles d’Ourson. Les gardes se crispèrent comme s’ils allaient se mettre au garde à vous.

    — Ce sont des invités. (Puis se tournant vers Dolaine, il lui tendit une main amicale.) Vraiment, je suis désolé de ce retard. Comment allez-vous, chère amie ?

    Les paupières plissées, la Poupée le scrutait. Un peu plus haut qu’elle, il portait sur l’épaule un sac en tissu et appartenait sans aucun doute à la famille des Ours, classe dirigeante du royaume. Une aide inespérée, bien que sans doute pas désintéressée.

    — Alors ça, on peut dire que vous tombez à pic, fit-elle en acceptant la main tendue. Un peu plus et l’on nous remettait dans le train !

    Elle souriait en espérant que son jeu serait suffisamment convaincant pour faire oublier le trouble, plus que visible, de Romuald.

    L’Ourson rit comme si la situation l’amusait franchement. Un sacré bon comédien.

    — N’ayez aucune crainte, déclara-t-il en se tournant vers les soldats. Je me porte garant de ces personnes.

    Et sans laisser le temps à ces derniers de le questionner, ou même de s’interroger davantage sur la situation, il saisit Dolaine et Romuald par le bras et les entraîna à sa suite en continuant à babiller sur tout et rien.



    8



    À peine avaient-ils quitté la gare que l’Ourson cessa son petit numéro pour les entraîner d’autorité en direction d’une place ronde, aux nombreux arbres et arbustes. Semblable à un petit parc, dont une partie du sol était dallée de blanc, quelques bancs se dessinaient tout autour, occupés pour la plupart. Derrière les arbres, les toits de la cité se découpaient, ainsi que les niveaux supérieurs. Utopie étant construite sur étages, où les classes dirigeantes se partageaient les paliers les plus élevés, il suffisait de lever les yeux pour apercevoir, au loin, les contours du palais royal.

    Romuald, qui semblait enfin avoir compris la situation, bafouilla :

    — Mer… merci.

    Mais Dolaine le corrigea :

    — Inutile de le remercier, Romuald. Car j’imagine que ce n’est pas par altruisme que notre ami nous a tirés d’affaire.

    Elle avait croisé les bras sur sa poitrine et fixait l’Ourson qui, en replaçant sa capuche sur son crâne, eut un sourire qu’elle trouva un peu trop sournois à son goût.

    — Je vois que vous comprenez vite. Tant mieux ! Cela va me faciliter la tâche. (Puis, jetant un regard autour de lui, comme s’il craignait qu’ils ne soient épiés, il ajouta :) Oui, car en vérité, j’ai un service à vous demander.

    Erwin Doe ~2014

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  • Épisode 4 : Merveille

    Partie 1



    1

    Nya faisait face aux restes de son petit déjeuner quand les premiers cris s’élevèrent.

    — Ça suffit comme ça, Romuald ! Puisque je vous dis que je me sens beaucoup mieux !

    Intriguée, elle tendit l’oreiller, tenant entre ses mains une tasse de thé encore tiède. Après la voix de Dolaine, ce fut à celle de Romuald de se faire entendre. Toutefois, il parlait beaucoup plus bas, trop pour qu’il lui soit impossible de saisir ses propos. Seule la réponse de son amie lui parvint :

    — Vous êtes têtu, ma parole !

    Nya posa sa tasse sur la table, avant de se lever et d’aller passer la tête dans la salle de prière. Suite à l’attaque subie, les lieux avaient encore piteuse mine. Les fenêtres béaient sur le ciel sombre, les morceaux des vitraux ayant été balayés et rassemblés dans un coin sans qu’elle ne sache vraiment quoi en faire. Les marques des départs d’incendie resteraient visibles, certains bancs étaient abîmés et, si elle était parvenue à faire disparaître l’odeur du carnage, des traces de sang bruni se dessinaient ici et là. Seule la statue du démon Moloch avait retrouvé son intégrité. Au lendemain des événements, elle l’avait découverte à sa place, sur l’autel, aussi parfaite qu’à son premier jour.

    Une étrangeté qu’elle s’expliquait difficilement… bien qu’elle devina qu’il s’agissait là de « son » œuvre.

    Sur le palier du rez-de-chaussée, elle aperçut Dolaine, bientôt suivie de Romuald. Ce dernier, l’air contrarié, transportait un plateau. Celui que, dix minutes plus tôt, elle lui remettait pour qu’il l’apporte à leur convalescente.

    — Et arrêtez de vous comporter comme une mère poule, ça devient agaçant, s’exaspéra Dolaine, la tête tournée dans la direction de son interlocuteur, tandis qu’elle descendait les marches menant à la salle de prière.

    La main portée à sa bouche, Nya pouffa.

    — Eh bien, tu m’as l’air en forme !

    — Vous voyez, fit Dolaine en la pointant du doigt, mais sans lâcher Romuald du regard. Même Nya dit que je vais mieux !

    Mais le vampire ne semblait pas franchement convaincu. Silencieux, il suivait sa compagne avec une expression particulièrement sombre.

    Tout en continuant de râler et de pester, Dolaine dépassa Nya pour pénétrer dans la salle à manger.

    — Quatre jours ! Quatre foutus jours que je suis contrainte de garder le lit. Sans vous, je serais déjà debout depuis hier. Mais non ! Il a fallu que vous complotiez contre moi pour me droguer. Vraiment, je ne vous félicite pas tous les deux !

    Là-dessus, elle prit place à table et croisa les bras d’un air buté.

    Romuald s’étant arrêté au seuil de la salle à manger, Nya leva les yeux sur lui.

    — Ne vous inquiétez pas : si elle a la force de râler, c’est qu’elle ne risque plus rien.

    — Bien sûr que je ne risque plus rien ! C’est ce que je me tue à vous expliquer, nom d’un petit Pantin !

    Toujours sans un mot, le vampire vint déposer le plateau qu’il transportait devant elle, avant d’aller prendre place à l’extrémité de la table. Dolaine n’en continua pas moins de pester :

    — Je vous ai pourtant dit et répété que je déteste que l’on me surprotège. Mais tout ça, hein, ça vous rentre par une oreille et ça ressort par l’autre.

    Nya, qui avait à nouveau pris place à table, intervint :

    — Ne sois pas si dure : il s’inquiète simplement pour toi.

    D’agacement, le nez de son amie se retroussa.

    — Oui, eh bien, je lui en suis très reconnaissante, mais… (Elle se tourna vers Romuald.) je vous assure qu’il n’y a plus de raisons de vous en faire. Regardez ! Vous le voyez bien, non, que je me porte comme un charme ? Et ça grâce à quoi ? (Se saisissant de sa fourchette, elle la planta dans ses œufs brouillés.) Tout ça grâce à la cuisine de Nya ! (Et, portant son attention sur cette dernière :) Je te le dis et je te le répéterai aussi souvent qu’il le faudra, mais je crois qu’il n’existe pas de chef à travers tout Ekinoxe pour t’arriver à la cheville.

    — Oh, tu me flattes !

    Dans les secondes de silence qui suivirent, Dolaine engloutie la moitié de ses œufs, avant de remarquer que Romuald la fixait toujours. La bouche pleine, elle pointa vivement son couvert dans sa direction.

    — Et arrêtez de me regarder comme ça !

    Avec un petit rire, Nya récupéra sa tasse et la porta à ses lèvres.

    — Vraiment, fit-elle, je suis heureuse que tu ailles mieux, Dolaine… mais en même temps, je dois t’avouer que tout cela m’ennuie.

    Tournant le regard dans sa direction, son amie haussa l’un de ses sourcils. Un sourcil à la courbe particulièrement soupçonneuse.

    — Qu’est-ce que je dois comprendre ?

    — Simplement que maintenant que tu es guérie, vous allez sans doute me quitter.

    Dolaine abaissa son sourcil et eut un hochement de tête. Effectivement…

    — Eh bien, puisque tu abordes le sujet, commença-t-elle, avant de se tourner vers son compagnon : cela me fait penser que vous ne m’avez toujours rien dit de notre prochaine destination.

    Son expression s’illuminant enfin, Romuald redressa le dos.

    — C’est ma foi vrai ! Toutefois, j’ai peur de ne pas avoir vraiment réfléchi à la question.

    — Eh bien moi si, lui répondit Dolaine. Pendant ma convalescence forcée, croyez bien que j’ai eu tout le temps de m’en soucier. Seulement, la décision vous revient : voulez-vous que nous allions dès à présent à Altair ? Nous pourrions ensuite remonter jusqu’à Létis et prendre un bateau pour Petit-Frère, ou bien…

    — Et pourquoi pas Merveille ? proposa Nya.

    Et comme l’attention de ses invités se portait sur elle, elle ajouta :

    — À cette période de l’année, le royaume a ouvert ses portes au reste du monde. Ce serait vraiment dommage de rater ça !

    Intéressée, Dolaine se pencha en avant.

    — Mais oui ! Si je ne m’abuse, nous sommes en plein dans les festivités de l’Union ! (Puis, se tournant vers Romuald.) Bien sûr, il est déjà trop tard pour espérer y assister, mais… comme ses portes ne resteront pas ouvertes très longtemps, nous devrions en profiter pour nous y rendre. Qu’en dites-vous ?

    L’idée enchanta aussitôt Romuald.

    — C’est d’accord, fit-il, va pour Merveille !



    2



    — Hé vous deux, faites un peu attention !

    Ils étaient sur le départ. Dans la cour ravagée de Nya, leur attelage stationnait. À ses commandes, Dolaine surveillait les démons occupés à charger leurs valises à l’arrière.

    Le chat qui, quelques jours plus tôt, tremblait encore à leur seule vue, les fixait à présent sans crainte. Guéri lui aussi de ses blessures, il avait eu tout le temps de côtoyer les diables et de se faire à leur présence. L’un d’eux s’arrêta à ses côtés et vint lui écraser une main sur le museau pour le caresser. En réponse, le félin rabattit ses oreilles en arrière, dans un signe de mise en garde que l’autre ne sembla pas saisir.

    Depuis leur attaque, les zombies s’étaient tenus tranquilles. Même les démons en avaient peu croisés, ce qui jouait évidemment sur leur moral. Certains que l’ennemi était trop affaibli pour leur causer de nouveaux problèmes, ils étaient beaucoup moins sur leurs gardes. Une tranquillité d’esprit que Nya ne partageait pas. Pour elle, il était clair que les zombies ne s’étaient que momentanément retirés. Le temps, selon ses dires, de reprendre des forces avant la prochaine attaque.

    — Hé hé ! Qu’est-ce qu’il te prend ? s’exclama Dolaine en tirant sur les rênes de sa monture.

    Celle-ci, les crocs à découvert, avait manqué de se jeter sur le démon ; ce dernier ayant eu la mauvaise idée de lui tirer les moustaches.

    Dans de petites plaintes aiguës, l’enquiquineur s’éloigna, sans pour autant lâcher du regard l’animal au poil hérissé.

    Se désintéressant de leur dispute, Dolaine tourna les yeux vers Nya et Romuald qui, arrivant seulement, discutaient avec animation. Sur leurs lèvres, des sourires. Ces deux-là s’entendaient à merveille et peut-être même un peu trop à son goût.

    Dans les bras de Romuald des vivres que Nya avait préparés pour eux. Un démon vint l’en décharger pour les transporter à l’arrière de la charrette. Nya croisa les mains derrière son dos.

    — Eh bien… il semblerait que le moment soit venu de nous dire au revoir.

    Romuald baissa les yeux dans sa direction.

    — À nouveau, je vous remercie pour tout ce que vous avez fait pour nous.

    Avec un sourire, son interlocutrice vint lui poser une main sur le bras.

    — Il n’y a pas de quoi, vraiment : votre visite m’a fait le plus grand bien. (Puis retirant sa main pour la porter à sa joue :) En tout cas, n’hésitez pas à revenir me voir à l’occasion. Mes diables vous connaissent à présent : ils ne feront aucune difficulté à vous laisser entrer. (Et comme Dolaine semblait les écouter, elle haussa le ton à son attention.) C’est également valable pour toi, Dolaine !

    En réponse, celle-ci grogna, avant de détourner le regard. Nya n’en continua pas moins de sourire.

    — C’est une ingrate, mais je l’apprécie sincèrement. Aussi… (Elle releva les yeux sur le vampire.) je vous demanderai de bien vouloir veiller sur elle. Et quand vous passerez à Altair, essayez donc de rendre visite à Lupia de ma part : il sera certainement content de rencontrer un congénère.

    Sous le coup de la surprise, les sourcils de Romuald se haussèrent.

    — Vous le connaissez ?

    — Disons que nous nous sommes déjà croisés. (Puis, un air mutin sur les traits.) N’oubliez pas de lui rappeler mon bon souvenir et, surtout, que j’attends toujours sa visite.

    Mais avant que Romuald ne puisse répondre, Dolaine, qui s’impatientait, lança :

    — Bon, Romuald, c’est bientôt fini oui ? Vous croyez peut-être que nous avons toute la journée devant nous ?

    Nya eut un gloussement.

    — Qu’est-ce que je vous disais ? fit-elle à l’intention de vampire. Une ingrate !

    — Oh ça va, hein !

    Et comme Dolaine se murait dans un silence boudeur, Romuald prit finalement congé de leur hôtesse. L’instant d’après ils quittaient l’église, escortés par une troupe de démons…



    3



    — Regardez, Romuald : les gorges des contrebandiers !

    Dolaine arrêta leur attelage.

    Dissimulé sous son abri rudimentaire de tissus, Romuald passa la tête hors de sa cachette et accepta l’ombrelle que lui tendait sa compagne. D’un doigt, elle lui désignait une longue ligne de montagnes, hautes et imposantes. Il plissa les yeux, pas pour mieux les apercevoir, mais parce que le soleil l’éblouissait.

    Le lieu se situait à près d’un kilomètre de leur position. Mais même à cette distance, le spectacle qu’il offrait était impressionnant.

    — Je crois en avoir entendu parler, dit-il. N’est-ce pas ici que les crapules de tout Ekinoxe venaient dissimuler les fruits de leurs forfaits ?

    Dolaine opina du chef.

    — En effet, mais ce n’est là qu’une partie de son histoire. La seule chose qui soit restée vraie à son sujet est que, bien qu’il ait changé de population au fil du temps, il n’a jamais été autrement considéré que comme le lieu le plus dangereux du désert.

    Elle s’épongea le visage de sa manche, avant de poursuivre :

    — À l’origine, c’était le territoire d’un peuple aujourd’hui disparu : les Ishvares.

    — Ce nom me dit quelque chose…

    — Oh, j’imagine que vous avez déjà dû le rencontrer au cours de vos lectures ! Ces créatures continuent de hanter la mémoire collective. C’étaient des êtres étranges, possédant quatre bras et se disant enfants de la déesse Shika.

    — Celle qui aurait dévoré ses parents peu après sa naissance… ? fit Romuald, ce qui lui valut un signe de tête approbatif de la part de Dolaine.

    — Exactement ! Une déesse plutôt du genre sanguinaire. D’ailleurs, je ne crois pas qu’en dehors de ce peuple il y en ait eu d’autres pour l’honorer.

    « Quoiqu’il en soit, les Ishvares ont longtemps vécu ici et beaucoup, encore aujourd’hui, rêvent de visiter les ruines de leur cité. De leur temps on les tenait pour l’espèce la plus crainte, mais aussi la plus puissante d’Ekinoxe. Heureusement pour le reste du monde, ce n’étaient pas des conquérants. Il leur arrivait de causer des problèmes à leurs voisins directs, mais… dans l’ensemble, on rapporte que les territoires alentours ne les intéressaient pas. Par contre, ils gardaient farouchement le leur et attaquaient tous ceux qui commettaient la bêtise de s’en approcher.

    Elle tendit un doigt sur sa droite, à l’opposé de l’ancienne cité.

    — À cette époque, leur territoire s’étendait encore sur plusieurs kilomètres. Aujourd’hui, comme vous pouvez le voir, il n’en reste plus rien. Quand ils ont disparus, les peuples du désert se sont empressés de tout détruire et de se réapproprier ces terres… et puis, il y a eu les collectionneurs, les pilleurs… les Ishvares n’étaient pas seulement puissants, ils étaient aussi très riches. L’or, comme les pierres précieuses, étaient des objets de leur quotidien.

    L’ombrelle écrasée contre son crâne, Romuald reporta les yeux en direction des montagnes.

    — Pour quelle raison se sont-ils éteints ?

    Dolaine, qui avait dévissé le goulot de sa gourde, secoua la tête en signe d’ignorance.

    — Personne ne le sait… un jour, ils ont simplement disparus… comme ça ! Même les plus grands spécialistes de cette civilisation jugent que leur extinction est aussi incompréhensible que brutale. Rien ne laissait présager un tel drame… pas de guerre, pas d’épidémie… rien ! D’ailleurs, le plus surprenant est que peu de corps d’Ishvares semblent avoir été retrouvés. Bien sûr, leur coutume était de dévorer leurs morts, mais… mais là c’est comme si leur cité s’était brusquement vidée de tous ses occupants.

    « Après ça, le lieu a attiré beaucoup de monde. Beaucoup trop ! Les spécialistes de la civilisation Ishvares, désireux de préserver leur mémoire, comme d’en apprendre davantage sur eux, et les pilleurs se sont livrés une bataille difficile. Il y a eu des morts… beaucoup de morts et, au final, la cité est devenue le rassemblement de toutes les crapules d’Ekinoxe. On venait pour y faire affaire, on y entassait richesses et marchandises… c’était le lieu idéal pour ça !

    « On raconte aussi que tous ceux qui avaient le malheur de passer à proximité y trouvaient la mort. Les plaintes se sont succédées et les puissances alentours ont eu beaucoup de mal à régler le problème. Vous savez, les gorges des contrebandiers sont une véritable forteresse : personne, du vivant des Ishvares, n’était parvenu à les mettre en difficulté.

    — Et aujourd’hui ? questionna Romuald. Le lieu est-il toujours la propriété des bandits ?

    Dolaine eut une moue, avant de répondre :

    — il paraîtrait que certains groupes criminels continuent de s’y retrouver, mais… personnellement je n’y crois pas. Pas maintenant que l’endroit est devenu le territoire des Tribals. (Puis, avec un haussement de sourcils, elle se tourna vers son compagnon.) Vous connaissez ces créatures ?

    — Seulement de nom…

    — Dommage… car je dois vous avouer que je ne sais pas moi-même grand-chose d’elles. Ce sont des tribus plutôt hostiles, qui n’acceptent la présence d’aucun voisinage. Elles attaquent régulièrement les voyageurs pour les dévorer et pas seulement à proximité de leur habitat.

    Un silence s’installa entre eux, durant lequel ils se contentèrent de fixer les géantes rocheuses. Un sentiment de malaise s’empara de Dolaine et ce fut avec un regard nerveux jeté autour d’elle qu’elle reprit :

    — Malgré tout, ce lieu continue d’attirer les inconscients. Beaucoup racontent qu’il regorge de trésors oubliés, mais aussi de secrets qui n’intéressent pas les Tribals. Et malgré les dangers, il ne se passe pas une année sans que des idiots, attirés par l’appât du gain, ne cherchent à s’y introduire. (Elle jeta un regard par-dessus son épaule à Romuald et eut un sourire crispé.) Inutile de vous dire qu’aucun n’en est jamais revenu vivant.

    Son compagnon s’était à nouveau enfoncé dans son abri et seul le haut de son visage, à partir des yeux, était encore visible. Elle se détourna.

    — Allez, ne traînons pas plus longtemps : s’ils nous repèrent, je ne donne pas cher de notre peau.

    Là-dessus, elle récupéra son ombrelle, en cala la poignée sous une aisselle, avant de faire claquer ses rênes.



    4



    Après avoir voyagé quelques jours dans le désert, ils avaient finalement atteint le bazar de Nargal. C’était un lieu au moins aussi bruyant que Mille-Corps, où stands et commerces envahissaient des rues étroites aux maisons écrasées les unes contre les autres. On y venait surtout pour acheter du tissu et des épices, mais aussi de l’encens et du parfum. L’odeur, puissante, épicée, entêtante provoquaient maux de têtes et vertiges à ceux qui n’y étaient pas habitués.

    Comme le bazar était construit à la sortie du désert, il possédait sa propre gare. Ses trains, toutefois, ne desservaient que quelques destinations importantes, dont la capitale de Merveille : Utopie.

    Leur voyage jusqu’ici ayant épuisé Romuald, Dolaine l'abandonna à leur hôtel et partie seule à l’assaut des rues en compagnie de leur attelage. Comme ils n’en auraient plus besoin à partir de maintenant, il lui fallait trouver une écurie où le revendre.

    Mais évoluer dans un tel environnement se révéla plutôt compliqué. Les rues étaient souvent trop étroites pour laisser passer un véhicule comme le sien, si bien qu’il lui fallut faire régulièrement demi-tour, au risque de se perdre. Et quand elle parvint enfin à dénicher une écurie, elle était en nage et passablement irritée.

    L’établissement étant bien plus petit que celui d’Ashran-ville, les animaux s'y entassaient dans quelques enclos déjà surpeuplés. Les clients étaient nombreux et ce ne fut qu’au bout d’une longue demi-heure qu’un employé put venir s’occuper d’elle.

    À présent, celui-ci inspectait son chat sous toutes les coutures. Ce avec une minutie qui aurait pu lui faire perdre définitivement patience, si elle ne savait pas d’expérience que s’énerver ne servirait à rien, sinon à décider l’autre de baisser le prix qu’il pourrait lui proposer. Aussi le laissa-t-elle vérifier les crocs, les pattes, rebrousser le poil, à la recherche du moindre défaut, de la moindre petite blessure susceptible de lui permettre de chipoter.

    Les mains croisées derrière le dos, Dolaine jeta un coup d’œil autour d’elle. Ici aussi, on étouffait. Les gens parlaient fort et c’était un miracle qu’elle ne se soit pas encore écroulée.

    Tout en s’éventant d’une main, elle tira sur son col de l’autre et ferma un instant les yeux. Ils allaient profiter de leur passage au bazar pour essayer se reposer un peu. Au moins jusqu’au lendemain. Ensuite, eh bien… il leur faudrait quelques jours, sinon une semaine, pour rejoindre leur Merveille en train. Un voyage qui promettait d’être particulièrement ennuyeux.

    — Dites-donc, vous ! Je peux savoir ce que vous avez fait à cet animal ?

    Dolaine rouvrit les yeux. Le marchand avait tourné dans sa direction un visage furieux et, à première vue, il ne jouait pas la comédie.

    — Un problème ?

    — Un problème, qu’elle me dit ! Elle ose me demander s’il y a un problème, fit l’autre en s’envoyant une claque contre le front. Venez ici, venez voir ça, et osez me dire qu’il n’y a pas de problème !

    Quelques regards s’étaient déjà tournés dans leur direction. Les sourcils froncés, Dolaine s’approcha de l’homme.

    — Là, là ! Vous m’expliquez ce que c’est que cette horreur ?

    Dolaine fut parcourue d’un frisson. Muette, elle contempla avec stupeur le cou de l’animal, où le marchand avait mis à jour des blessures… ou plutôt, des traces de morsures. Certaines cicatrisées, tandis que d’autres étaient encore à peu près fraîches.



    5



    Romuald somnolait dans son lit quand Dolaine fit irruption dans sa chambre. Les rideaux tirés, la pièce était plongée dans une semi-pénombre.

    — Vous ! Vous, vous, vous, vous, vous !

    La colère crispait les traits de la Poupée. Les joues rouges, elle s’avança droit sur lui, les poings serrés. Perdu, Romuald se redressa pour s’asseoir.

    — Est-ce que je peux savoir ce que vous avez fait à cet animal ?!

    — Je… je…

    — À cause de vous, cet escroc n’a même pas accepté de m’en donner la moitié de son prix d’origine. Et je le comprends ! Bon sang, vous vous êtes nourri de cette pauvre bête !

    La culpabilité de Romuald était évidente et, incapable de nier, il bafouilla :

    — C’est… c’est vrai, mais… il fallait bien que je m'alimente.

    — Et vous pensez que cela vous excuse ?

    — Je…

    Mais ne trouvant rien à répondre, il se résigna au silence.

    Toujours aussi furieuse, Dolaine avait commencé à faire les cent pas. Les mains croisées derrière le dos, elle fronçait les sourcils au point que plusieurs sillons plissaient son front. Une chance, le marchand avait au moins accepté de lui reprendre l’attelage à un prix correct. Bien sûr, au final, tout ceci n’était pas vraiment son problème : c’était de l’argent de Romuald qu’il s’agissait. Mais que cet imbécile ait pu leur offrir une occasion pareille… Par les Dieux, elle n’arrivait pas à s’en remettre.

    Elle s’arrêta finalement pour fixer son compagnon.

    — Rassurez-moi : vous ne l’avez tout de même pas rendu dépendant ?

    — Eh… eh bien… un peu, mais… ainsi, il évitait de souffrir, vous comprenez ?

    — Non. Non, Romuald, je ne comprends pas, je ne comprends rien, si ce n’est qu’à cause de vous, le malheureux va continuer de souffrir. Car j’imagine qu’une fois privées de votre drogue, vos victimes subissent un état de manque ?

    — Oui, c’est vrai, mais, répondit-il en levant les mains, mais en ce qui concerne notre monture, la chose n’est pas irréversible. Je vous l’assure ! Nous ne sommes pas restés suffisamment longtemps ensemble pour cela et…

    Mais le regard de Dolaine ne s’adoucissant pas, il se tut et baissa la tête d’un air coupable.

    — Donc… elle s’en sortira ?

    Sans relever les yeux, il approuva :

    — Oui. D’ici quelques jours la drogue aura disparue de son organisme.

    — Vraiment ?

    — Je vous le jure !

    Et disant cela, il avait redressé la nuque pour soutenir son regard. Leur échange dura quelques secondes, avant qu’elle ne soupire et ne détourne les yeux.

    — Alors ça va… (Puis, son expression se faisant plus dure.) mais ne croyez pas que je vais vous laisser continuer ! À partir de maintenant, je me chargerai personnellement de vos repas.

    — Vous… vous voulez dire… ?

    — Que je me rendrai moi-même chez le boucher, afin de vous acheter de quoi vous nourrir.

    L’aveu fit courir un frisson de panique le long du dos de Romuald. S’il comprenait bien, elle attendait de lui qu’il se nourrisse exclusivement de cadavres ? Et pas de cadavres humains, non ! Mais d’animaux !

    — Je ne peux pas accepter ça ! s’exclama-t-il. Si je dois me contenter d’une nourriture aussi pauvre, je cours le risque de souffrir de graves carences et ceci…

    — Eh bien, il fallait y penser avant ! le coupa Dolaine, impitoyable. Je vous préviens, il n’est pas question que vous nous attiriez des problèmes. Cette fois, vous vous en êtres peut-être pris à notre monture, mais ensuite ? Vous attaquerez celle des autres ? Peut-être mêmes leurs propriétaires ?

    — Mais, je…

    — Il n’y a pas de « mais, je », Romuald ! Tant que nous voyagerons ensemble, je refuse que vous me mettiez en danger par simple caprice. (Puis, se dirigeant vers la porte, elle le pointa d’un doigt menaçant.) Et gare à vous si je vous soupçonne d’avoir profité d’un moment d’inattention de ma part pour faire une entorse à votre régime !

    Là-dessus, elle quitta la chambre en claquant la porte derrière elle.

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 3 : Terres maudites

    Partie 4

     

    8

    Tous les sens en alerte, Romuald se redressa dans son lit. Autour de lui, les ténèbres régnaient.

    Il avait perçu comme une menace et pouvait encore sentir des picotements affolés lui courir le long de la peau. Pourtant, et où qu’il puisse poser les yeux, il n’y avait personne d’autre dans sa chambre.

    Ses oreilles en pointes remuèrent. Dans le couloir, une respiration rauque et affolée. À l’extérieur, tout autour de l’église, des grognements. Des dizaines et des dizaines de grognements.

    Qu’est-ce que… ?

    Soudain, l’église se mit à trembler. Repoussant ses draps, il se jeta en direction de la fenêtre, où l’attendait un spectacle pour le moins inquiétant.

    Des zombies… partout et aussi loin que son regard puisse porter, il voyait des zombies. Une masse grouillante s’était attroupée autour de l’église, bouches ouvertes sur des plaintes lugubres. Avec une énergie qu’il n’aurait jamais soupçonnée chez ces créatures, leurs poings s’abattaient contre l’édifice.

    Comprenant que quelque chose se tramait, Romuald quitta sa chambre. Dans le couloir, il découvrit le chat du désert qui, à l’autre bout, tremblait, recroquevillé sur lui-même. Il lui accorda un bref regard, avant d’aller frapper à la porte de sa compagne.

    — Dolaine ? Dolaine ? Écoutez, il se passe quelque chose d’étrange… Dolaine ?

    Et comme aucune réponse ne lui parvenait, il prit le risque de pénétrer dans la chambre. À son entrée, la pièce était vide, le lit défait, et la Poupée invisible. Troublé, il ressortit. Où avait-elle bien pu aller ?

    Du rez-de-chaussée lui parvinrent des sons. On aurait dit… des raclements. Comme si l’on déplaçait quelque chose. Des voix se firent également entendre. Intrigué, il se précipita en direction de l’escalier.

    — Dolaine ?

    Il la découvrit dans la salle de prière en compagnie de Nya. Les deux femmes y déplaçaient, non sans difficultés, l’un des nombreux bancs de la pièce. Elles en avaient déjà regroupé plusieurs contre les doubles battants de la porte d’entrée.

    — Ah, Romuald ! fit Dolaine en l’apercevant. On peut dire que vous tombez à pic : venez donc nous donner un coup de main !

    Et comme la nervosité était visible sur son visage, il s’empressa de les rejoindre et questionna :

    — Que se passe-t-il ? Que font tous ces zombies ici ?

    — Il semble qu’ils aient décidé d’envahir mon église, répondit Nya, qui s’était arrêtée et avait reposé sa partie du banc à terre.

    — Et il faut absolument qu’on les en empêche, ajouta Dolaine. Nous ne pouvons pas leur permettre de tout saccager ici !

    À peine avait-elle dit cela qu’un des vitraux explosa en morceaux. Le projectile qui était passé au travers, un gros caillou, s’écrasa contre les dalles, où il rebondit, roula, avant de s’arrêter. Nya poussa une plainte et se prit le visage entre les mains.

    Comprenant la gravité de la situation, Romuald arracha le banc du sol (Ce qui obligea Dolaine à le lâcher) et le jeta en direction de la porte. Il s’y écrasa, fit trembler l’amoncellement déjà en place, mais s’en sortit sans un seul pied cassé.

    Ses compagnes déjà parties en chercher un autre, il se précipita en direction de ceux qui restaient. Il en mit un sous son bras et entreprit d’en tirer un second derrière lui. Au même instant, un autre vitrail explosa, tout près de lui, et quelques morceaux de verres s’écrasèrent dans ses cheveux et sur ses vêtements.

    — Bien, fit Dolaine, une fois leur besogne terminée, voilà qui devrait les empêcher de pénétrer ici.

    Satisfaite, elle tapa dans ses mains.

    Près d’elle, Nya était loin de partager sa confiance. Soucieuse, elle contemplait leur barricade de fortune, se demandant si celle-ci serait vraiment de taille à empêcher l’invasion. Derrière les doubles battants, des coups de plus en plus violents et nombreux résonnaient.

    Un troisième vitrail explosa et le projectile utilisé vint rouler à leurs pieds. Ils baissèrent les yeux dessus, tout d’abord sans réagir, puis Nya s’emporta :

    — Par Moloch ! Ont-ils décidés de tous me les briser ?

    Dolaine lui porta une main à l’épaule.

    — Si ce sont les seules dégradations que tu auras à déplorer, crois-moi, tu devrais plutôt t’en réjouir.

    Son amie tourna vers elle un regard ou se lisait l’agacement. Bien sûr, elle avait raison, mais…

    Elle se mordait la lèvre et portait son attention en direction des débris du vitrail, quand un vacarme se fit entendre derrière eux. D’un même mouvement, tous trois se retournèrent. Nya blêmit.

    — La cuisine ! Par les Dieux, j’ai oublié la porte arrière !

    Affolée, elle se précipita en direction de la salle à manger. Trop tard toutefois, car la porte s’ouvrait déjà pour laisser place à un groupe de zombies gesticulants. Sans réaliser que l’ouverture n’était pas assez large pour les laisser passer tous, ils grognaient et faisaient leur possible pour forcer le passage, n’hésitant pas pour cela à mordre leur voisin. Les yeux écarquillés, Nya fit un pas en arrière. L’un des morts-vivants, plus habile que les autres, parvint à s’extraire du groupe pour s’avancer vers elle. Un râle monstrueux s’échappa de sa bouche aux dents gâtées.

    — À l’étage, vite ! ordonna Nya en se détournant pour fuir.

    Derrière elle, d’autres zombies parvinrent également à passer.

    Dolaine lui emboîtait le pas, mais remarqua que Romuald ne réagissait pas et se contentait de fixer la scène. Elle revint en arrière et dut l’agripper par la manche pour le forcer à la suivre.

    — Allons, Romuald, venez !

    Les zombies étaient de plus en plus nombreux dans la salle de prière. D’une démarche lente, et souvent boiteuse, ils s’étaient jetés à leur poursuite. Le duo n’eut toutefois aucun mal à atteindre les escaliers avant eux. Déjà parvenue au palier, Nya s’était immobilisé et avait fermé les yeux. Ses lèvres formaient des mots inintelligibles dans le vacarme ambiant.

    Ils la dépassaient à peine qu’elle exécutait un geste du bras en direction des intrus. Une onde d’énergie sombre se matérialisa et fondit sur ses cibles, qu’elle faucha. Plusieurs d’entre elles volèrent à travers la pièce, s’écrasèrent au sol, contre les murs ou passant même, pour l’une au moins, par l’un des rares vitraux encore intacts.

    — Nya, l’escalier, s’exclama Dolaine en désignant le groupe qui montait vers eux.

    Avec un froncement de sourcils, Nya se prépara à l’attaque, mais Dolaine l’agrippa par la manche et tenta de la tirer à sa suite.

    — Laisse tomber ! Nous ferions mieux d’aller nous réfugier au clocher : là-haut, ils ne pourront pas nous atteindre !

    Nya se dégagea sèchement.

    — Allez-y, vous ! Moi, je m’occupe d’eux.

    Elle leva les mains et commençait à tracer des signes dans les airs, quand Dolaine vint se planter devant elle, les bras écartés.

    — Ne joue pas aux Diablotins ! Ils sont beaucoup trop nombreux pour toi et tu le sais !

    Plus bas, certains avaient commencé à s’occuper de leur barricade. Ils repoussaient avec force les objets qui encombraient les doubles battants, tandis que derrière, les coups résonnaient toujours. Un bras, puis un autre, furent bientôt visible dans l’entrebâillement.

    Les zombies qui montaient vers eux avaient presque atteint le palier. Près de l’autel, un autre groupe était en train de tout saccager. La lourde statue du démon Moloch fut percutée, tangua sur son socle, avant de tomber à terre, où elle se rompit en plusieurs morceaux.

    Nya vit rouge.

    — Laisse-moi ! s’impatienta-t-elle, en tentant de repousser Dolaine, qui continuait de lui boucher la vue.

    — Pas question, répondit cette dernière en se déportant sur la gauche, puis vers la droite. Tu viens avec nous !

    Elle tendit les mains pour attraper son amie, mais celle-ci, dans un geste malheureux et irréfléchi, la bouscula. Les yeux ronds, Dolaine se sentit partir en arrière et, avant de pouvoir réagir, chuta dans les escaliers en emportant avec elle l’ennemi.

    — Dolaine ! s’exclama Nya, horrifiée.

    Elle faisait un pas dans sa direction quand l’ombre de Romuald la dépassa à toute vitesse.

    Si les morts-vivants avaient amorti sa chute, Dolaine comprit dans la seconde qu’elle n’était pas tirée d’affaire pour autant. Dans des gesticulations horrifiées et hystériques, elle tenta de se dépêtrer de l’amas de corps, mais des mains se tendaient déjà dans sa direction. L’une d’elle parvint à la saisir à la cheville et une douleur irradia au niveau de son mollet. Ses exclamations apeurées se transformèrent en cri de souffrance, au moment même où Romuald venait à son secours.

    Il repoussa les zombies qui l’agrippaient et la souleva de terre. De partout, on tentait déjà de le saisir, mais ses mouvements étaient un peu trop rapides pour ses ennemis, qui ne parvenaient qu’à effleurer ses vêtements. Des doigts plus vifs réussirent toutefois à agripper sa manche et à la lui déchirer. Il s’écarta des escaliers et bondit en arrière, semblable à une traînée noire dont on voyait tout juste la forme. D’un saut souple et vertigineux, il se retrouva à hauteur du plafond, où il s’agrippa à une large poutre, avant de s’y hisser d’une main. Sous son bras, molle et le regard fiévreux, Dolaine ne disait plus rien.

    — Nya ! appela-t-il, sans que la jeune femme ne lui accorde la moindre attention.

    Tout à son affrontement, elle ne se souciait de rien d’autre, ce bien que ses attaques commençaient à manquer de précision.

    Le souffle saccadé, elle profita d’un moment de répit pour fermer les yeux et, tout en formant des signes compliqués dans les airs, récita une invocation qui fit naître des trous noirs tout autour d’elle. Des profondeurs des ténèbres s’élevèrent des grognements et des créatures informes, sombres, s’en échappèrent pour se jeter sur les zombies les plus proches.

    Leurs puissantes mâchoires broyèrent et déchiquetèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Elles s’acharnèrent sur leurs proies, les poursuivirent, mutilant ou tuant sur le coup, avant de perdre soudain toute substance et de disparaître dans des explosions de fumée.

    Leur intervention, si elle fit des ravages dans le camp adverse, eut toutefois l’effet pervers d’enrager les survivants. Dans un empressement rancunier, on ramassa tout ce que l’on trouvait à proximité : débris de verre, de bois, de la statue brisée, avant de les jeter sur celle qui osait leur tenir tête.

    Dans une exclamation douloureuse, Nya forma une cloche de ses bras au-dessus de sa tête, produisant une barrière de protection sur lequel rebondirent les débris. La porte d’entrée, elle, était à présent presque entièrement dégagée et de nouveaux zombies se faufilaient déjà tant bien que mal à travers l’ouverture.

    Sur sa poutre, Romuald tenait toujours Dolaine sous son bras. Celle-ci avait perdu connaissance et, s’il hésita un moment à l’étendre là pour aller donner un coup de main à Nya, il préféra y renoncer. Les zombies étaient trop nombreux e, bien qu’il soit doté d’une force au moins trois fois supérieure à celle d’un individu normal, il savait reconnaître quand il n’était pas de taille. Aussi lent qu’ils puissent être, et aussi rapides qu’il pourrait se montrer, ils finiraient par le mettre en difficulté. À la place, il s’apprêtait donc à bondir en direction de Nya pour l’enlever et la mettre en sécurité, quand un ricanement hystérique s’éleva. Surpris, il jeta un regard autour de lui.

    Ses yeux se posèrent sur un démon. Debout dans l’encadrement d’une fenêtre brisée, le diable observait le carnage sous ses pieds avec une lueur fiévreuse dans le regard. Sa fourche en main, il rejeta sa tête en arrière et poussa un hululement strident qui, non content d’attirer l’attention de Nya sur lui, attira également celle des zombies. Ce fut alors que les premiers hurlements s’élevèrent.

    À l’extérieur, la nuit se teinta de rouge. Une odeur de chair brûlée, parfaitement écœurante, se répandit dans l’église et, un sourire dévoilant ses crocs pointus, le démon se laissa tomber dans la salle de prière, bientôt imité par des dizaines et des dizaines de ses semblables.

    Il en arrivait de partout : des fenêtres, des étages, de la cuisine… la porte d’entrée s’ouvrit avec violence et fit voler les derniers objets qui gênaient encore son ouverture. Des zombies s’y engouffrèrent, poursuivis par des démons hystériques.

    — Pas de feu, hurla Nya en venant s’agripper à la rambarde du palier. Par Moloch, n’utilisez surtout pas de feu !

    Mais loin de l’écouter, les diables avaient déjà commencé à répandre leur souffle enflammé autour d’eux. Des plaintes s’élevèrent et leurs victimes, transformées en torches vivantes, ne tardèrent pas à courir en tous sens, affolées, allumant ici ou là des départs d’incendies que Nya parvint tout juste à maîtriser.

    — Pas de feu ! Pas de feu, vous dis-je, vous allez tout détruire !

    La panique gagna le camp des morts-vivants. L’heure n’était plus à la résistance, mais à la fuite. On se bousculait, on tentait de se défendre maladroitement contre un ennemi de plus en plus nombreux et surtout bien plus rapide.

    Furieuse qu’on ne lui prête aucune attention, Nya tendit la main vers un groupe de démons, qui vola à travers la pièce dans de petits couinements pathétiques. Le reste de la troupe braqua ses petits yeux noirs dans sa direction.

    Avec colère, la jeune femme s’adressa à eux dans une langue sèche, inconnue d’Ekinoxe. Celle des enfers, à laquelle les diables furent bien plus réceptifs car l’on daigna enfin lui obéir. Les gueules se fermèrent une à une et, en remplacement, on se servit de ses griffes et de sa fourche pour combattre un ennemi déjà en déroute.

    Bientôt, il ne resta plus qu’une poignée de zombies dans l’édifice qui, harcelés par des démons hilares, s’empressèrent de quitter les lieux à leur tour. On les poursuivit et leurs cris, ainsi que les rires qui les talonnaient, ne tardèrent pas à devenir un tumulte lointain.

    L’église qu’ils laissaient derrière eux était presque en ruine.

    Il n’y avait plus aucun banc de valide. L’autel avait été renversé, les débris de la statue du démon Moloch piétinés et répandus à travers la pièce. Il y avait également du verre partout, ainsi que du sang et de grosses tâches sombres, laissées par les départs d’incendies. Mais surtout, surtout ! Des corps. Des cadavres par dizaines. Des zombies, mais aussi quelques démons dont l’agonie, pour certains, se prolongeait.

    L’odeur qui régnait sur l’ensemble était celle d’un charnier, aussi écœurante qu’étouffante.

    Les épaules basses, Nya se sentit soudain fatiguée. Vraiment très, très fatiguée. Et elle se serait volontiers laissé aller à l’abattement si la voix de Romuald ne s’était élevée.

    — Nya ?

    Elle battit des paupières et tourna les yeux dans sa direction. Descendu de sa poutre, la panique s’imprimait sur les traits du vampire. Dans ses bras, Dolaine haletait. Les traits creusés, elle ruisselait de sueur et gémissait doucement. Une main portée à sa bouche, Nya rassembla ses jupons et s’empressa de les rejoindre.

    Le mollet droit de son amie était défiguré par une large blessure. Du sang avait coulé jusqu’à son pied. Autour de la plaie, la peau était devenue noire et un pus jaunâtre s’échappait de la chair meurtrie. Elle tendit une main en direction de son front et la retira presque aussitôt. Brûlante… la malheureuse était brûlante de fièvre.

    — Ne vous en faites pas ! le rassura-t-elle. Les miennes ne peuvent devenir zombie : leur virus n’est pas compatible avec notre organisme. Il faut toutefois nous occuper de cette plaie au plus vite, sans quoi elle risque de perdre sa jambe. (Elle eut un regard circulaire pour le carnage qui se dessinait autour d’elle et la fatigue s’abattit à nouveau sur ses épaules. D’un geste las de la main, elle ajouta :) Portez-la jusqu’à son lit : j’arrive tout de suite.

    Lui signifiant d’un hochement de tête qu’il avait compris, Romuald transporta Dolaine à l’étage avec une infinité de précautions. Au premier, le chat du désert avait disparu. Romuald pouvait toutefois entendre sa respiration laborieuse dans sa chambre. Un coup d’œil par l’entrebâillement de la porte lui apprit que l’animal s’était réfugié près de son lit, en une boule hirsute et tremblante.

    De l’épaule, il ouvrit la chambre de Dolaine et alla l’étendre sur ses couvertures. Elle ruisselait de sueur et commençait à avoir du mal à respirer.

    — Tenez, fit Nya qui arrivai les bras chargés d’un petit pot, de bandes, d’une éponge et d’un carré de tissu qu’elle lui tendit. Il faudrait l’humidifier et le lui appliquer sur le visage : ça ne la soignera pas, mais ça la soulagera un peu le temps que je nettoie sa plaie.

    Là-dessus, elle se débarrassa de son chargement sur le lit et alla chercher le récipient d’eau dont Dolaine s’était servie pour sa toilette. Elle y plongea son éponge et, après s’être installée sur l’unique chaise de la pièce, entreprit de nettoyer la blessure de son amie.

    — Elle s’en sortira, affirma-t-elle à l’intention de Romuald qui, son tissu en main, était venue le tremper dans l’eau et l’essorait. Mais il lui faudra garder le lit quelques jours si elle souhaite se rétablir rapidement.

    Elle leva les yeux sur lui et un petit sourire apparut sur ses lèvres.

    — Je suis désolée… à cause de moi, vous allez être retardés.

    En réponse, Romuald secoua la tête. Il s’était penché sur Dolaine et lui tapotait doucement le front à l’aide du tissu humide. La malheureuse, qui souffrait terriblement, poussait de petits gémissements pitoyables, qui s’intensifièrent quand Nya entreprit de désinfecter sa plaie.

    — Je ne crois que pas que vous soyez responsable, dit-il.

    Une expression d’indulgence se peignit sur les traits de son interlocutrice.

    — Vous êtes gentil… mais c’est moi, après tout, qui l’ais faite tomber.

    — Si vous l’aviez fait volontairement, je vous l’aurais reproché, répondit-il, mais je ne crois pas que ce soit le cas. (Puis, tournant les yeux dans sa direction.) N’est-ce pas ?

    Nya releva son regard sur lui. Elle avait appliqué sur la jambe de Dolaine une épaisse couche d’un onguent jaune et odorant.

    En silence, elle détailla ce grand individu maigrichon, au physique si particulier. Il lui rappelait un autre qui, à une époque, lui avait tenu à peu près le même discours. Pourtant, là aussi, son emportement aurait pu leur coûter cher…

    — Décidément, soupira-t-elle d’une voix si basse qu’elle ressemblait presque un murmure, vous vous ressemblez beaucoup…

    Et comme il la regardait sans comprendre, elle lui adressa un petit sourire énigmatique, avant de retourner au bandage de son amie. Quand elle eut terminé, il ne lui restait plus une bande et Dolaine, bien qu’encore fiévreuse, s’était endormie. Elle la contempla et, après une seconde d’hésitation, se redressa.

    Tout en lissant sa robe, elle dit :

    — Voilà, c’est terminé. Maintenant, il n’y plus qu’à attendre que l’onguent face son effet. (Puis elle donna une petite tape sur le bras de Romuald.) Allons, retournez vous coucher : je vous donne ma parole qu’elle ne risque plus rien.

    Quant à elle, songea-t-elle avec amertume, une longue nuit de travail l’attendait…

    — Ah… heu…, fit Romuald au moment où elle allait passer la porte.

    Elle se retourna et, les sourcils haussés, l’interrogea du regard. La gêne s’imprimait sur ses traits quand il bafouilla :

    — Je… heu… je me disais, enfin… que vous auriez peut-être besoin d’aide… vous savez, pour tous ces cadavres ?

    Le sourire de Nya se flétrit et elle le contempla un moment. Sans doute avec un peu trop d’intensité, car elle sentit sa nervosité grandir. Il en était à se tortiller et certainement à lui demander d’oublier ce qu’il venait de dire, quand son sourire revint illuminer ses traits fatigués.

    — Eh bien, si cela ne vous dérange pas, un peu d’aide ne serait pas de refus !

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Épisode 3 : Terres maudites

    Partie 3

     

    6

    La salle à manger était une petite pièce située à la droite de l’autel. Une table en bois, aussi ancienne que massive, en encombrait presque tout l’espace. On s’y installait sur des bancs et la seule chaise disponible était occupée par Nya.

    Cette dernière tournait le dos à une porte entrouverte, qui donnait sur la cuisine.

    Un peu avant qu’ils ne passent à table, les diables étaient venus leur rapporter leurs affaires. Le chat était avec eux, mais le pauvre était à ce point tétanisé par la peur qu’ils avaient dû le tirer pour le convaincre d’arriver jusqu’ici. L’une de ses pattes était foulée et il avait fallu à Nya déployer des trésors de patience pour l’apaiser avant de pouvoir le soigner. Après ça, le félin avait refusé de les quitter et c’était en leur compagnie qu’il prenait lui aussi son repas.

    À la manière d’une affamée qui n’aurait rien mangé depuis des jours, Dolaine s’empiffrait sans aucune retenue. Installé sur le même banc qu’elle, Romuald, lui, devait se contenter d’un verre de sang froid pour tout repas. Il le sirotait sans se presser, plus par obligation que par réel plaisir.

    Avec un cri d’extase, Dolaine porta une main à son ventre et rejeta la tête en arrière.

    — Oh bon sang, Nya ! Ta cuisine est toujours aussi divine !

    — Tu n’en trouveras pas de meilleure à travers Grande-Mère, lui répondit son amie qui, en ce qui la concernait, avait déjà terminé de manger.

    N’ayant jamais eu un gros appétit, elle avait picoré dans tous les plats, avant de se lever pour aller se faire du thé, qu’elle touillait à présent à l’aide d’une petite cuillère qui ne cessait de tinter.

    — Il faut m’excuser pour l’accueil, fit-elle à l’intention de Romuald. Si j’avais su plus tôt que vous seriez mon invité, je me serais arrangée pour vous trouver quelque chose d’un peu plus nourrissant.

    En réponse, Romuald sourit et leva son verre.

    — Ne vous en faites pas : cela me convient tout à fait.

    — Pour ce soir sans doute, soupira-t-elle en portant une main à sa joue.

    Puis elle porta les yeux sur le chat qui, le nez baissé en direction de son écuelle, léchait le sang qui lui barbouillait les babines.

    — Bah ! fit Dolaine en la pointant de sa fourchette. Du cadavre, ce n’est pas ce qui manque dans le désert : tes diables n’auront qu’à se baisser pour lui trouver de quoi se remplir le ventre.

    Nya approuva d’un signe de tête, avant de revenir à Romuald.

    — Bien… et si vous m’appreniez les raisons de votre visite ? Car je devine que si Dolaine est là, ce n’est certainement pas de sa propre initiative.

    Dolaine eut un froncement de sourcils et la foudroya du regard. La bouche pleine, et les joues si rondes qu’elles donnaient l’impression d’être sur le point d’exploser, elle répliqua :

    — Cesse de dire bêtise ! À t’entendre, j’ai l’impression d’être une mauvaise amie.

    — Parce que ce n’est pas le cas ?

    — Pas du tout !

    Un petit sourire se dessina sur les lèvres de son interlocutrice, un sourire qui l’agaça grandement et la fit se renfrogner.

    — Pourtant, reprit Nya, depuis que tu habites cette ville humaine, je n’ai pas souvenir de t’avoir souvent vue ici. (Elle poussa un soupir malheureux, quoiqu’un tantinet mélodramatique.) Si l’ingratitude avait un nom, ce serait certainement le tien, ma pauvre.

    Une sorte de grognement scandalisé remonta le long de la gorge de Dolaine. D’un geste brusque, elle se saisit de son verre et en but le contenu d’une traite, avant de le reposer brutalement.

    — Si au moins tu acceptais de me rendre visite une fois par an, poursuivit Nya. Je ne suis pourtant pas exigeante… je sais me contenter de peu.

    En réponse, Dolaine abattit son poing sur la table.

    — Alors ça c’est trop fort ! Il n’y a pas si longtemps que nous nous sommes vues.

    — Ah oui ?

    — Parfaitement ! Tiens, c’est simple, la dernière fois que je suis venue c’était…

    Les doigts dressés devant elle, elle entreprit de faire le compte des mois qui la séparaient de sa dernière visite. Un mois… quatre mois… dix mois… quinze… s’embrouillant dans ses calculs, elle finit par se crisper et, prenant conscience que cela faisait au moins deux, sinon trois années, qu’elle n’était pas venue voir son amie, s’agaça :

    — Oh, ça va, hein !

    Avant de se détourner pour bouder.

    Nya eut un petit rire.

    — Vous voyez ? fit-elle à l’intention de Romuald. Elle ne sait pas prendre soin de ses amis.

    Surprenant le regard noir de Dolaine, Romuald jugea préférable de changer de sujet.

    — En… en vérité, nous sommes ici en voyage.

    — En voyage ? répéta Nya, intriguée.

    — Oui : nous faisons le tour du monde.

    Se mettant à le fixer avec intensité, elle les désigna tour à tour du doigt.

    — Tous les deux ?

    Et comme Romuald approuvait, elle insista, les sourcils haussés :

    — Seulement tous les deux ?

    Romuald approuvant de nouveau, elle pouffa, avant de se tourner vers Dolaine. Occupée à bouder, celle-ci semblait ne pas accorder grande attention à leur conversation.

    — Eh bien, ma chère… voilà une nouvelle dont tu t’es bien gardée de m’informer.

    L’interpellée lui décocha un coup d’œil agacé, avant de rougir, soudain frappée par le sous-entendu de son amie. Vivement, elle se redressa.

    — Attends un peu ! Ce n’est pas du tout ce que tu crois.

    — Vraiment ?

    — Mais oui ! Bon sang, expliquez-lui, Romuald !

    — Je…

    — Je ne vois pas pourquoi tu t’excites, poursuivit Nya, portant une main à sa joue. Ne suis-je pas ouverte d’esprit ?

    — Heu… je…

    — Tu le fais exprès ? (Devenue rouge pivoine, Dolaine avait pointé un doigt en direction de son interlocutrice.) Puisque je te dis qu’il n’y a rien entre nous. Rien de rien ! Bon sang Romuald, est-ce que vous allez le lui dire oui ou non ?!

    Au comble de la panique, Romuald ne savait plus sur qui fixer son regard. Il bafouilla, mais ses propos étaient parfaitement incompréhensibles. Dolaine se frappa le front d’une main. Mais quel empoté !

    Un sourire rassurant aux lèvres, Nya se tourna vers lui.

    — Ne vous en faites pas : j’ai bien compris votre situation. Je voulais juste la taquiner un peu.

    — Ah…

    Excédée, Dolaine plaqua vivement ses deux mains contre la table, faisant trembler ou bondir tout ce qui s’y dessinait.

    — Espèce de peste !

    Mais la peste en question préféra l’ignorer pour revenir à Romuald.

    — Et donc, poursuivit-elle, vous dites que vous êtes en voyage ?

    — Oui. J’avais besoin d’un guide, mais aussi de compagnie, aussi l’ai-je engagée.

    — Je comprends mieux…

    — Tant mieux pour toi, gronda Dolaine. Pour ma part, je te ferai remarquer que j’attends toujours une réponse à ma question : pourquoi ces zombies sont-ils ici ?

    Nya écarta les mains en signe d’impuissance.

    — Je vais te décevoir, mais je n’en ai pas la moindre idée.

    — Tu plaisantes ?

    — Je préférerais. (Elle s’accouda sur la table et posa le menton sur ses mains jointes.) Mais c’est malheureusement la stricte vérité. Il y a peu, ces créatures sont arrivées ici et ont commencé à s’y installer. Depuis, impossible de les en déloger.

    — Et les démons acceptent ça ?

    Nya eut un petit sourire.

    — Tu l’as vu de tes propres yeux, non ? Les deux clans sont en guerre. Une guerre qui leur a déjà coûté de lourdes pertes. (Son expression se fit plus sombre.) Et je t’avoue que je continue de me demander d’où ils peuvent bien venir.

    Un mystère sur lequel Dolaine était au moins capable de la renseigner :

    — De ce que j’ai compris : des Terres putrides. À Sétar aussi nous avons surpris des zombies dans nos rues, à la nuit tombée. Il y a eu quelques victimes, mais il semblerait que ça se soit calmé depuis.

    — Avant d’arriver ici, ajouta Romuald, nous avons rencontré des voyageurs. Selon eux, ces créatures causeraient pas mal de problèmes aux peuplades du désert.

    Nya avait tourné les yeux vers lui et plissé les paupières.

    — Si vous dite vrai, alors cela signifie qu’il va m’en arriver d’autres.

    Et l’idée était loin de l’enchanter.

    — Le plus triste, poursuivit-elle, est que je ne comprends toujours pas ce qui les pousse à venir ici.

    — Je croyais que tes diables te servaient d’espions à travers tout Ekinoxe, s’étonna Dolaine.

    — En effet… ou du moins était-ce le cas avant. Mais maintenant qu’ils sont occupés par cette guerre, mes yeux et mes oreilles évitent de s’éloigner de leur territoire.

    — Oh !

    — Pour dire la vérité, j’espérais que tu en saurais davantage. Car si, comme tu le dis, ces zombies arrivent bien des Terres putrides, alors ta ville est située à proximité. Personne ne s’est donc donné la peine d’aller enquêter sur place ?

    Dolaine grimaça.

    — Tu sais… pour pousser nos dirigeants à se rendre en Terres putrides, quelques attaques ne suffisent pas.

    — Je vois…

    Elle semblait contrariée, très contrariée, même, suffisamment en tout cas pour éveiller l’inquiétude de Dolaine. Curieuse, elle voulut l’interroger, mais se souvint à temps que son amie détestait faire étalage de ses soucis devant des étrangers. Et Romuald, en l’occurrence, en était encore un pour elle.

    Comme le silence tendait à s’éterniser, elle se racla la gorge et décida de changer de sujet.

    — Au fait : dans combien de temps penses-tu qu’il nous sera possible de reprendre la route ?

    Nya lui adressa un sourire mi-amusé, mi-pincé.

    — Es-tu à ce point pressée de me quitter ?

    — Par Moloch, est-ce que tu veux bien arrêter de tout interpréter de travers ? Notre monture a été blessée ! Il est donc normal que je m’informe.

    Nya eut un hochement de tête qui se voulait compréhensif, mais Dolaine devina qu’elle ne la croyait qu’à moitié.

    — Oh, ne t’inquiète pas : d’ici trois ou quatre jours, tout devrait être rentré dans l’ordre. En attendant… (Elle porta sa tasse, à présent froide, à hauteur de ses lèvres et conclut :) profite de mon hospitalité. Après tout, c’est peut-être la dernière fois que tu en auras l’occasion.



    7

    Dolaine avait du mal à trouver le sommeil. Couchée dans son lit, en sous-vêtements et les cheveux remontés par des épingles, elle se tournait et se retournait sous ses couvertures tant l’attitude de Nya au dîner continuait de la troubler.

    Qu’avait-elle voulu dire par : « C’est peut-être la dernière fois que tu en auras l’occasion » ? Que devait-elle comprendre ? Qu’ensuite, les portes de son église lui seraient fermées ? Non… impossible ! Ça ne lui ressemblait pas.

    — Ah, bon sang… !

    Elle se redressa dans son lit. Elle ne parviendrait pas à se calmer… pas sans savoir ce qu’il se passait ici. Bien décidée à obtenir une réponse, elle se résigna à quitter la chaleur de ses draps.

    Saisissant sa valise placée à son chevet, elle la souleva à l’aide de ses deux mains et parvint à la hisser sur le lit pour l’ouvrir. À l’intérieur, elle tira une robe de chambre, dont elle se drapa, avant de quitter la pièce. Dans le couloir, il faisait sombre, mais pas suffisamment pour la priver de toute visibilité.

    Couché en boule devant la porte de Romuald, le chat leva la tête en l’entendant arriver. Ils se fixèrent un moment, avant que Dolaine ne porte un doigt à ses lèvres et ne lui fasse « chut ». Puis elle le dépassa et gagna l’escalier.

    Sous son poids, les marches en bois grincèrent. Arrivée sur le palier surélevé du rez-de-chaussée (Qui avait l’allure d’une petite terrasse donnant elle-même sur un autre escalier.), elle ne fut pas surprise de découvrir Nya un peu plus bas. Insomniaque, cette dernière ne dormait jamais. Un autre petit cadeau des enfers qui, à ce qu’elle en savait, avait davantage des allures de poison que de faveur.

    Une bassine d’eau posée sur un banc, une serpillière sur son dossier et un balai appuyé contre, elle s’était arrêtée dans son ménage, un torchon à la main, quand elle avait entendu Dolaine arriver. Les yeux levés dans sa direction, elle s'enquit :

    — Tu ne dors pas ?

    — Je n’arrive pas à trouver le sommeil.

    Comme si la chose n’avait rien de surprenant, Nya eut un hochement de tête. S’en retournant à ses corvées, elle ne reprit la parole que quand Dolaine commença à descendre l’escalier.

    — Il y a quelque chose qui te dérange, peut-être ?

    Une main posée sur la rambarde, Dolaine répondit :

    — N’est-ce pas plutôt toi qui as des soucis ?

    Nya cessa d’astiquer son banc et releva les yeux sur elle. Ses cernes paraissaient encore plus marqués qu’à l’ordinaire.

    — Qu’y a-t-il, Nya ? Qu’est-ce qui te rend si nerveuse ?

    Dans un premier temps, l’interrogée n’eut aucune réaction. Elle se contenta de la fixer avec, au fond du regard, une lueur étrange. Puis un sourire sans joie apparut sur ses lèvres.

    — Alors tu as remarqué ?

    — Tu me prends pour qui ? Nous ne nous voyons peut-être pas aussi souvent que tu le voudrais, mais je sais reconnaître quand quelque chose ne va pas chez toi.

    — Oooh… et moi qui te croyais totalement insensible, fit Nya en reprenant son ménage.

    Dolaine sentit une pointe d’agacement monter en elle. Ne souhaitant toutefois pas se fâcher avec son amie, elle s'efforça de la refouler et ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, elle se sentait un peu mieux, bien qu’une pointe d’agressivité fût toujours perceptible dans sa voix quand elle questionna :

    — Est-ce à cause des zombies ?

    En réponse, Nya poussa un soupir, avant d’abandonner son torchon sur le dossier du banc.

    — Pas exactement… en vérité, ce serait plutôt l’Enfer qui m’inquiéte.

    De surprise, Dolaine inclina la tête sur le côté.

    — L’Enfer ?

    — Oui, l’Enfer… elle est consciente de ce qu’il se passe ici. Mes diables l’en ont informée et je sais, parce qu’ils me l’ont fait comprendre, qu’on commence à s’y impatienter. Mes supérieurs m’ont déjà sommé de mettre fin à cette invasion, et comme la chose tarde un peu trop à leur goût, j’ai peur qu’ils ne viennent régler le problème par eux-mêmes.

    — Et alors ? Qu’est-ce que ça a de si dramatique ?

    Car enfin, Nya travaillait pour eux. Dans ces conditions, elle ne voyait pas bien en quoi leur intervention devrait l’inquiéter.

    — À première vue, rien, convint son amie. Mais l’ennui, vois-tu, est que j’ignore quelle décision ils prendront pour moi après cet échec. Bien sûr, il est possible qu’ils me laissent tranquille… ils me passeront certainement un savon et je devrai promettre de faire mieux la prochaine fois, mais… mais s’ils considèrent que je mérite une sanction, alors il se peut qu’ils me ramènent avec eux en Enfer.

    Et cette idée semblait véritablement la contrarier. Les traits creusés, c’était comme si, soudain, son âge véritable l’avait rattrapé. Sans un mot, elle se laissa presque tomber sur le banc et vint appuyer son front contre le dossier, dans une attitude de désespoir qui ne surprit pas Dolaine.

    Elle savait que Nya n’aimait pas l’Enfer… ou plutôt, qu’elle ne l’aimait plus. Elle s’y était souvent sentie en marge et la situation actuelle, bien différente de celle qu’elle avait connue depuis qu’un nouveau souverain était monté au pouvoir, la terrifiait. Revenir en Ekinoxe avait presque été un soulagement pour elle.

    — Tu penses qu’ils le feront ?

    — Comment savoir ? Avec eux, je m’attends à tout et surtout au pire.

    Et comme le silence qui suivit ces paroles s’éternisait, Dolaine vint prendre place aux côtés de son amie. Elle se sentait sincèrement désolée pour elle, d’autant plus qu’elle se trouvait dans l’incapacité de lui venir en aide. Mal à l’aise, elle se tortilla sur le banc et, cherchant vainement quelque chose à ajouter, se racla la gorge.

    Nya se redressa.

    — Au fait… et si tu m’en disais un peu plus sur cette histoire de voyage ? Tu t’es reconvertie dans le tourisme ?

    Un changement de sujet quelque peu brutal, mais dont Dolaine lui fut reconnaissante.

    — Pas exactement, répondit-elle. En vérité, c’est plutôt en homme à tout faire que je me serais reconvertie.

    — En homme à tout faire ?

    — Oui… voilà… !

    Et Dolaine entreprit de lui expliquer sa situation. Les problèmes qu’elle avait rencontrés à Sétar (Et dont son amie avait déjà plus ou moins connaissance), l’incapacité pathologique de Raphaël à conserver un emploi, leur ruine, sa tentative pour retrouver du travail et enfin son idée d’homme à tout faire, ses premiers jours difficiles et la visite inespérée de Romuald.

    — Et donc, résuma Nya, tu as accepté de travailler pour lui ? Pourquoi pas, après tout… il ne m’a pas l’air d’un mauvais bougre.

    — Il est un peu spécial, mais pas vraiment méchant. La plupart du temps, il est même de bonne compagnie.

    Un petit rire lui échappa.

    — Même si j’imagine que c’est un peu étrange de dire ça d’un vampire.

    Nya eut un sourire indulgent.

    — Pas tant que ça… tu sais, j’ai connu un vampire comme lui. Un individu plutôt gentil, en dehors de quelques bizarreries inhérentes à sa condition.

    Intriguée, Dolaine inclina la tête sur le côté. Elle et Nya avaient souvent parlé de leurs existences réciproques, aussi pensait-elle à peu près tout savoir de la vie de son amie en Ekinoxe. Pourtant, c’était bien la première fois qu’elle entendait cette histoire. Une expression moqueuse se peignit sur ses traits et elle porta une main à sa bouche.

    — Oh, je vois ! Est-ce que par hasard… ?

    — Nous aurions été amants ? Bien essayé, Dolaine, mais je peux t’assurer que ce ne fut pas le cas. Après tout, les vampires ne sont pas formés comme nous.

    Si Dolaine avait espéré pouvoir la taquiner, en vengeance du sous-entendu dont-elle avait été la victime un peu plus tôt, sa réponse la déçue quelque peu.

    — Comment ça ?

    — Allons ! Tu ignores donc vraiment que les vampires sont asexués ?

    Le regard de Dolaine s’agrandit. Alors ça… !

    — Tu plaisantes ?

    — Pas le moins du monde. (Puis, avec un air malicieux :) Mais si tu ne me crois pas, tu pourras toujours interroger Romuald.

    En réponse, Dolaine secoua la tête. Non, elle ne se sentait pas suffisamment proche du vampire pour aborder ce type de sujet avec lui. Et puis, si Nya lui affirmait qu’il en était ainsi… par les Dieux, elle n’avait aucune raison de ne pas le croire.

    Lui tapotant l’épaule, son amie se leva.

    — Bien… que dirais-tu d’une tasse de thé ?

    Dolaine esquissa un petit sourire qui lui retroussa le nez.

    — Si tu l’accompagnes de quelques biscuits maison, je ne dis pas non.

    Lui rendant son sourire, Nya se dirigea en direction de la salle à manger. Une main portée à l’encadrement, l’autre à la poignée de la porte, elle sembla hésiter un moment, avant de se retourner.

    — Au fait, Dolaine…

    Et comme l’interpellée tournait dans sa direction un regard curieux, elle ajouta :

    — J’aurais dû te le dire beaucoup plus tôt, mais tu seras toujours la bienvenue ici. Aussi… si un jour toi et ton cousin veniez de nouveau à vous retrouver dans le besoin, mes portes vous seront grandes ouvertes. (Elle mena une main à sa joue.) Enfin, à condition que l’Enfer ne m’arrache pas prochainement à ce monde.

    Là-dessus, elle s’engouffra dans la salle à manger sans attendre de réponse…

    Erwin Doe ~ 2014

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