• Une lueur d'espoir - Partie 1

    Une lueur d’espoir

    Partie 1



    1

    — C’est pas vrai ! Mais où est-ce que je suis ?!

    Les deux mains agrippées à son volant, Pierre enrageait. Voilà près de deux heures qu’il tournait en rond. Pas une voiture, pas une habitation, pas même un promeneur croisé depuis qu’il avait commis l’erreur de vouloir emprunter ce qu’il pensait être un raccourci. À croire que le coin était désert.

    Arrivé à un carrefour de chemins parfaitement similaires, il arrêta sa voiture et attrapa la carte routière qui se dessinait sur le siège voisin.

    Vraiment, il n’y comprenait rien. Il aurait dû rattraper la nationale depuis longtemps. Où avait-il pu se tromper ?

    D’un doigt, il tenta de refaire le chemin parcouru jusqu’ici, avant de jurer et de rejeter la carte sur le côté. Le problème était que tout dans le coin se ressemblait, à tel point qu’il avait bien pu commettre une erreur sans en avoir conscience. Sans parler de l’absence de toute signalétique qui n’avait certainement pas joué en sa faveur !

    Il passa une main dans ses cheveux châtains, courts et bouclés. Et la nuit qui ne tarderait plus à tomber ! Vraiment, mais quel merdier !

    Il jeta un œil à droite et à gauche du carrefour, avant de pousser un soupir. Perdu pour perdu, autant continuer tout droit. À force, il finirait bien par arriver quelque part.



    2

    La nuit était tombée depuis près d’une heure quand la chose se produisit. Une série d’explosions s’éleva, si brusquement qu’il faillit en lâcher le volant. La direction devenue trop lourde et incertaine, il fut contraint de s’arrêter et frappa le tableau de bord du poing. Bon sang, il ne manquait plus que ça !

    Tout en pestant contre sa poisse, il se pencha pour ouvrir la boîte à gants. Il y récupéra une torche électrique, qu’il alluma avant de sortir.

    — Bordel de…

    Il avait crevé. Cette découverte en soi n’était pas une surprise, plutôt une confirmation de ses craintes. Ce qui l’était, en revanche, était que trois de ses roues étaient à plat. À croire que le sort avait décidé de s’acharner contre lui.

    À la lueur de sa torche, le sol derrière son automobile se mit à scintiller. Il s’approcha pour mieux voir et découvrit que cette portion de route était jonchée de tessons de bouteilles.

    Il eut toutes les peines du monde à ne pas succomber à la crise de nerfs qu’il sentit monter en lui. La mâchoire crispée, il dirigea la lampe en direction de ses pneus arrière et gémit. Cette fois, il était bon pour passer la nuit ici. Il n’avait qu’une roue de secours et aucun moyen de savoir s’il était proche ou non d’une quelconque zone d’habitations.

    Si je pouvais tenir les petits cons qui ont laissé traîner ces merdes derrière eux ! Si je pouvais leur mettre la main dessus… !

    Résigné, il retourna dans l’habitacle de la voiture et éteignit le moteur, ainsi que la lampe torche, qu’il jeta sur le siège passager. Suite à quoi, il ferma les yeux et se massa le front des deux mains.

    Que faire ? Même une fois le jour levé, sa situation ne serait pas plus enviable. S’il quittait la voiture pour continuer à pied, il pourrait bien tourner en rond jusqu’à la nuit suivante sans jamais déboucher nulle part. Et ensuite ? Il ne se voyait franchement pas coucher à la belle étoile. D’autant qu’il n’avait rien à manger, pas plus à boire, et qui sait combien de temps il resterait ici ? Comment pouvait-on se retrouver dans une telle situation alors qu’on était à deux doigts d’entrer dans le vingt-et-unième siècle ? C’était insensé !

    Il rouvrit les yeux. Les phares étaient toujours allumés et éclairaient un paysage encore plus inhospitalier de nuit que de jour. La nature y avait depuis longtemps repris ses droits. Pas seulement sur le bas-côté, mais aussi sur ces routes boueuses qu’il suivait depuis la fin de l’après-midi. Parfois, la mauvaise herbe y avait poussé de telle sorte qu’on ne savait plus bien dans quelle direction aller. Il s’était retrouvé deux ou trois fois à devoir faire demi-tour, incapable de savoir où se poursuivait la route.

    Et dire qu’il s’était cru malin en découvrant ce chemin de traverse. Il fallait avouer que l’après-midi avait été longue et que les embouteillages étaient venus à bout de sa patience. Un coup d’œil à sa carte, pour s’assurer qu’il ne risquait pas de se retrouver dans un cul-de-sac, et il avait tourné le volant pour l’emprunter.

    Maintenant qu’il y songeait, n’importe qui aurait certainement fait demi-tour en découvrant l’état des routes. N’importe qui mais pas lui. Non. Parce que forcément, monsieur Pierre était du genre têtu. Monsieur Pierre se croyait capable de triompher de tout, même d’un environnement inadapté à la circulation, simplement parce que monsieur Pierre était monsieur Pierre. Quel con ! Non, quel connard ! Un connard prétentieux, voilà ce qu’il était.

    Déprimé, il éteignit ses phares et levait la main pour allumer la loupiote au-dessus de lui quand son regard fut attiré par un point clair, à droite du rétroviseur central. Suspendant son geste, il plissa les paupières et sentit une lueur d’espoir naître en lui. Ou il avait la berlue, ou c’était bien une lumière qu’il voyait. Etait-il possible que quelqu’un vive dans ce coin paumé ? Ce serait fou… complètement dingue, même, mais inespéré.

    Ragaillardi, il récupéra sa lampe électrique et quitta l’habitacle. Laissant la portière ouverte, il s’assura que des tessons ne risquaient pas de venir se planter dans ses semelles et fit quelques pas sue le chemin, sans quitter le point lumineux des yeux.

    Oui, pas de doute, c’était bel et bien une lumière. Pas toute proche, mais au point où il en était, un peu de marche ne lui faisait pas peur.

    Un sourire étira ses lèvres. Il fallait croire que la chance revenait !



    3

    — Et merde de… !

    Pierre battit des bras pour rétablir son équilibre. Lui qui pensait en avoir terminé avec la guigne, il devait reconnaître que la garce avait encore de la ressource.

    Pour rejoindre le lieu d’où émanait la lumière, il avait été contraint de quitter la route pour s’enfoncer dans les fourrés. Or, si patauger dans la gadoue lui avait semblé un moindre mal, devoir évoluer dans un environnement parsemé d’obstacles que le manque de visibilité, mais aussi la végétation luxuriante, vous empêchait d’éviter, était particulièrement éprouvant. Ajouté à cela qu’on était au tout début du printemps, et que celui-ci était loin d’être idyllique question températures, et on comprenait que cette marche nocturne avait tout d’un calvaire.

    Son sac de voyage, qu’il portait en bandoulière, battait contre son flanc droit. Il contenait tout son argent et ses papiers, aussi ne s’était-il pas senti le courage de l’abandonner derrière lui. Même si le coin semblait désert, on n’était jamais trop prudent… surtout quand on avait eu une journée comme la sienne.

    Un peu plus bas, sur la route, il pouvait distinguer l’éclairage produit par les phares de sa voiture. Il les avait laissés allumés au cas où il serait contraint de faire demi-tour. Car même s’il espérait trouver une habitation avec quelques âmes charitables pour lui porter secours, il ne pouvait pas encore affirmer que ce qu’il voyait briller au loin n’était pas produit par quelques dispositifs électriques abandonnés là pour il ne savait quelle obscure raison.

    Devant lui, le faisceau de sa lampe éclairait des herbes hautes qui lui montaient presque jusqu’aux genoux. Progresser dans un tel décor ne le rassurait pas du tout. A chaque seconde, il craignait de sentir la morsure d’un serpent, d’un rongeur, ou d’il ne savait quelle autre saloperie. Avec sa poisse, ça ne l’étonnerait qu’à moitié.

    Il pensa à sa femme, qui devait l’attendre et se demander ce qu’il fichait. S’inquiétait-elle de ne pas le voir arriver ? Il l’imaginait, rongée par l’angoisse, à tourner en rond dans leur salon ou à sursauter au moindre bruit. Ils s’étaient téléphoné avant qu’il ne quitte Paris. Il venait d’y passer un mois complet, en stage dans une entreprise qui avait promis de l’embaucher dès le mois suivant. Un coup de chance inespéré, l’un de leurs employés partant justement en retraite. Et comme il s’était révélé particulièrement compétent, ils n’avaient hésité longtemps avant d’accepter sa candidature.

    Un sourire satisfait étira ses lèvres, car enfin, après six mois de chômage, il allait pouvoir retourner à la vie active. Certes, dans un premier temps, ce ne serait pas simple. Il ne pourrait rentrer chez lui que les week-ends mais, une fois le contrat de Christine terminé, il était prévu qu’elle vienne le rejoindre en banlieue. Ils en avaient parlé au téléphone. Elle était d’accord. Rien ne la retenait vraiment dans leur département, et lui pas davantage. La maison serait vite vendue, il ne se faisait pas de souci à ce sujet. Le seul problème qu’ils auraient à affronter serait leur fille, Marilyne. Une adolescente en pleine crise qui n’accepterait pas facilement de quitter ses amis et le petit univers où elle avait grandi.

    Enfin… ce n’était pas non plus comme s’ils lui laisseraient le choix.

    Il en était là de ses réflexions quand quelque chose vint lui frôler le mollet droit. Ramené à la réalité, il fit un bond prodigieux sur le côté qui manqua de l’envoyer rouler cul par-dessus tête. Dans sa poitrine, son cœur cognait à un rythme fou. Quoique ça puisse avoir été, grâce à Dieu, ça lui avait fait plus de peur que de mal.



    4

    Pierre avait presque du mal à en croire ses yeux.

    Il se trouvait dans un jardin. Un jardin mal entretenu, mais un jardin tout de même. Et juste en face, une habitation. Cossue, ancienne, presque majestueuse. Plongée dans le noir, toutefois. En fait, la lueur qu’il avait aperçue provenait du dernier étage. Ça ondulait, comme un départ d’incendie.

    Espérant se tromper, Pierre se dirigea en direction de la porte d’entrée à deux battants. Pas de sonnette, mais un heurtoir qu’il laissa retomber trois fois avant de faire un pas en arrière.

    Son regard se leva de nouveau en direction du dernier étage et ses sourcils se froncèrent. Vraiment curieux… la fenêtre semblait ouverte, mais aucune fumée ne s’en échappait. Il se faisait certainement des idées.

    Alors qu’il n’y croyait déjà plus, il entendit un verrou tourner et, dans un faible grincement, la porte s’ouvrit. Tout d’abord, il distingua la flamme d’une bougie qui tremblotait. Puis un visage, celui d’une femme aux cheveux courts et bouclés.

    — Oui ? fit cette dernière.

    Pierre eut presque envie de lui sauter dessus pour l’embrasser. Il était donc sauvé !

    — Bonsoir, madame, commença-t-il en se donnant beaucoup de mal pour ne pas avoir l’air suspect. Je suis désolé de vous déranger, mais je viens de crever et je suis perdu. Pourriez-vous me laisser utiliser votre téléphone afin que l’on puisse venir me dépanner ?

    La femme avait ouvert un peu plus grand la porte, si bien que Pierre pouvait à présent la détailler. Un petit bout de femme pas désagréable, vêtue d’une robe sombre, plutôt simple, qui lui arrivait en dessous des genoux. Elle ne semblait pas porter une goutte de maquillage et n’avait certainement pas trente-cinq ans. Son expression ne trahissait aucune sorte d’appréhension. Pourtant, avec toutes les saloperies qu’on entendait à la télévision, ou dans les journaux, elle aurait dû s’inquiéter de découvrir un inconnu sur son perron à neuf heures du soir.

    — J’ai peur que nous n’ayons pas le téléphone chez nous, lui répondit-elle après quelques secondes de silence. Mais si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer…

    Elle s’effaça sur le côté pour lui permettre de passer. Ce qu’il fit, non sans une certaine gêne, avant de jeter un regard au vaste hall d’entrée qui l’accueillait. Ainsi plongé dans le noir, il ne put s’empêcher de le trouver lugubre, sinon angoissant. Il n’avait toujours pas éteint sa lampe et fit voler son faisceau d’un bout à l’autre de l’endroit. Un plafond haut, un escalier en bois, recouvert d’un tapis ancien, sur la droite. Dessous, l’ouverture d’un couloir ; à gauche, une porte, puis une seconde, un peu plus loin, et encore une troisième, dans le fond, lui faisant face. Une odeur de vieillerie flottait dans l’air, de poussière et d’humidité également. Sous ses pieds, un large tapis, aux couleurs ternes, représentant des arabesques et des motifs sans queues ni têtes.

    — J’ai peur que nous n’ayons pas nous plus l’électricité, poursuivit-elle en refermant la porte à clef derrière eux. C’est une vieille maison… un legs familial.

    Pierre porta son regard sur elle.

    — Pardon, mais… vous avez une drôle de lueur au grenier. C’est ce qui m’a guidé jusqu’ici et je me demandais si…

    Un sourire apparut sur les lèvres de son interlocutrice.

    — Ce n’est qu’un petit feu que nous alimentons chaque soir. Tout à fait sécurisé, je vous rassure. Le fait est qu’il est si facile de se perdre par ici que nous avons fini par adopter cette solution pour guider les voyageurs jusqu’à nous. Nous n’avons peut-être pas le téléphone, mais nous pouvons au moins leur offrir l’hospitalité. Vous dites que vous avez crevé ?

    — Trois pneus au moins. Des tessons de bouteilles… la route en est jonchée !

    — Voilà qui est fâcheux. Il faudra que je songe à les faire retirer. Mais venez, allons plutôt nous installer au salon. Nous y serons plus à l’aise pour discuter.

    Docile, Pierre la suivit en direction de la première porte située sur leur gauche. À leur entrée, la pièce était envahie par les ténèbres. Son hôtesse s’empressa d’aller allumer les quelques bougies disposées ici et là, ce qui créa une lumière certes tamisée, mais suffisante pour lui permettre d’éteindre sa lampe.

    — Je vous en prie, asseyez-vous. Vous accepterez bien un verre pour vous remettre de vos émotions ?

    Sans répondre, Pierre inspecta la pièce. De taille moyenne, le papier peint était si vieux qu’il était bien difficile de reconnaître les motifs qui l’ornaient. Au centre, deux canapés qui se faisaient face et un petit fauteuil, reposant sur un large tapis persan. Des meubles et des bibelots plus ou moins bien entretenus et, près du fauteuil, se dessinait le montant d’une cheminé. Celui-ci était surmonté d’un large tableau qui avait tout du portrait de famille.

    Au milieu se dessinait une grande femme mince, aux longs cheveux lisses et aux yeux vers. Jolie, mais assez lugubre. Suivait une jeune femme qui, si elle était coiffée tout comme sa voisine, dénotait, elle, d’une certaine assurance. De grands yeux rieurs et un sourire presque arrogant. Et puis, il y avait une toute jeune fille à l’expression espiègle et aux boucles noires qui cascadaient sur ses épaules. Tous, d’ailleurs, étaient bruns ; même l’homme élégant aux cheveux gominés et à la petite moustache parfaitement taillée, qui se tenait juste derrière les trois autres.

    — Il s’agit de mes sœurs, lui apprit la femme qui s’était approchée d’un petit bar, duquel elle avait tiré une bouteille encore scellée, ainsi que de mon défunt frère.

    Il eut un hochement de tête… en effet, il y avait comme un air de famille…

    Son regard s’attarda encore quelques instants sur la peinture, puis il alla prendre place dans le canapé le plus proche. Là, il se racla la gorge et dit :

    — Au fait… je m’appelle Pierre.

    — Mirabelle.

    — Pas commun ça, Mirabelle ! nota-t-il, avant de désigner la bouteille qu’elle tenait toujours entre ses mains. Vous avez besoin d’aide ?

    Elle lui offrit un sourire amusé.

    — Merci, mais je crois que je peux me débrouiller seule. (Puis, un tire-bouchon à la main, elle lui apprit :) Vous savez, ce sera difficile de faire quoi que ce soit pour vous ce soir. Il se fait tard et la première ville n’est pas toute proche. J’ai bien peur que vous soyez obligé de passer la nuit ici.

    — Vous avez une voiture ?

    — Dans le garage, à l’arrière de la maison.

    — Je suis désolé de m’imposer comme ça…

    — Nous avons l’habitude. Et puis, si cela nous dérangeait vraiment, croyez bien que je ne vous aurais pas invité à entrer. (Parvenue à extraire le bouchon, elle le posa sur un coin du bar. Un vin rouge, sombre, presque noir à cause du manque de luminosité, se déversa dans le verre qu’elle avait préalablement sorti. Elle le lui apporta et questionna :) Avez-vous dîné ?

    Pierre accepta le verre et eut un geste du menton dans sa direction.

    — Vous n’en prenez pas un ?

    — Je ne bois jamais.

    — Ah… bon… très bien. (Il y trempa brièvement ses lèvres et émit un claquement de langue satisfait.) Pour répondre à votre question, je n’ai rien avalé depuis le déjeuner.

    Mirabelle avait pris place dans le fauteuil face à lui. Son expression se fit désolée.

    — Dans ce cas, vous n’avez pas de chance. Nous n’aurons pas grand-chose à vous proposer. Ma sœur était chargée de remplir le cellier, mais…

    — Ah, ne vous faites pas de mouron pour ça ! Le peu que vous pourrez me donner me conviendra parfaitement. (Il prit une longue gorgée de son verre, avant de reporter le regard en direction du tableau.) Vous vivez avec vos sœurs ?

    — Avec deux d’entre elles seulement. (Puis, s’attardant elle aussi quelques secondes sur la peinture, elle finit par se redresser et annonça :) Si vous voulez bien m’excuser : je vais allez m’occuper de votre dîner.

    Pierre la remercia d’un signe de tête. Quand elle fut sortie, son attention se reporta sur le tableau. Un frisson lui remonta le long du dos. Il avait l’impression que ses occupants le fixaient, presque l’impression de lire une intelligence malsaine briller au fond de leurs pupilles. D’une traite, il termina son verre et se fit la réflexion qu’il n’aimerait pas vivre ici.



    5

    La salle à manger n’était pas plus accueillante. Austère était le mot qui lui convenait le mieux. L’éclairage aux bougies faisait courir sur ses murs des ombres inquiétantes et sa table, massive et imposante par sa taille, faisait naître un certain malaise chez Pierre.

    Installées avec lui, Mirabelle, mais aussi ses deux sœurs, dont il venait tout juste de faire la connaissance. La plus jeune, cette gamine aux boucles brunes à peine plus âges que sur son portrait, se nommait Charlotte. Son aînée, au sourire si assuré, s’était présentée sous celui de Cassandre. Des quatre, il était le seul à manger et, à dire vrai, le repas n’était pas fameux.

    Mirabelle ne lui avait pas menti quand elle lui avait avoué qu’elle n’aurait pas grand-chose à lui offrir. Son assiette se composait en tout et pour tout de légumes cuits ; issus de leur potager personnel, avait cru bon de souligner Charlotte. Seulement, produit maison ou pas, Pierre n’était un grand amateur de cette nourriture pour lapins.

    — Et quel âge avez-vous, monsieur Pierre ?

    C’était Cassandre qui venait de s’adresser à lui. De sa voix un peu trop cassante qui donnait l’impression qu’elle vous prenait de haut.

    — Je vais sur mes quarante ans. Quarante ans et quinze ans de mariage.

    — Mince alors !

    Charlotte eut un petit rire, qu’elle étouffa derrière sa main. Avec un haussement de sourcils, Pierre porta les yeux sur elle.

    — J’ai dit quelque chose de drôle ?

    — Ne faites pas attention à ma sœur, monsieur Pierre, lui conseilla Mirabelle d’un ton apaisant. Elle ne peut s’empêcher de rire de tout. Rien à voir avec de l’humour, juste une vilaine manie qui lui passera avec l’âge.

    Pierre accepta l’explication avec un grognement. Il avait toujours eu du mal à cerner les enfants, surtout de cet âge-là, ayant déjà un pied dans l’adolescence. Sa fille, par exemple. Plus elle vieillissait, moins il la comprenait. Il savait que l’adolescence était une période ingrate dans l’existence de tout un chacun mais… tout de même ! Les jeunes d’aujourd’hui allaient parfois un peu trop loin.

    — Les gosses, hein ? Et encore, votre sœur a l’air d’une bonne petite. Vous verriez ma fille ! Insolente comme pas deux, et toujours persuadée d’avoir raison. Tenez, la dernière fois, elle voulait partir en week-end toute seule, avec son imbécile de copain. Et pas en France ! Non, pas assez bien pour madame, ça, mais en Angleterre, à Londres. Bien sûr, c’était à nous de tout payer. Nous, on est là que pour ça. Eh bien, croyez-moi, croyez-moi pas, simplement parce qu’on considérait qu’elle était trop jeune pour entreprendre un tel voyage sans la présence d’un adulte, elle n’a rien trouvé de mieux que de faire le mur au milieu de la nuit. Paniqués qu’on était, au réveil, quand on a vu que sa chambre était vide. Heureusement, les gosses étaient pas allez bien loin. Les flics nous les ont récupérés à une vingtaine de kilomètres de chez nous.

    De nouveau, Charlotte eut un petit rire, mais Pierre ne sut dire si c’était parce qu’elle avait trouvé son histoire amusante, ou bien si c’était sa mauvaise manie qui la reprenait.

    — Les jeunes sont toujours un peu excessifs, concéda Mirabelle. Mais je vois que vous ne finissez pas. Vous n’avez plus faim ?

    Pierre baissa le nez sur ses légumes. Triste pitance sans goût, qui ne lui tiendrait pas au corps très longtemps. Avec une petite grimace d’excuse, il repoussa son assiette.

    — Si ça ne vous fait rien. J’aime pas gâcher en temps normal, mais là je dois vous avouer que j’ai l’estomac un peu noué.

    — Moi aussi j’aurais l’estomac noué si je savais ce qui m’attendait, fit Cassandre avec une expression mutine. Ma sœur n’est pas chic avec vous : elle vous a préparé une chambre dans le couloir hanté. Autant vous dire que si vous pensiez pouvoir fermer l’œil cette nuit, vous allez être sacrément déçu.

    — Cassandre, allons !

    Pierre laissa son regard aller de l’une à l’autre des deux sœurs.

    — Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

    Charlotte pouffa, avant d’agripper ses cheveux à pleines mains et de les faire onduler autour de sa tête dans un « hooou » lugubre. Peut-être pas une méchante gamine, mais spéciale quand même.

    — Charlotte cesse ça, tu veux ? la gronda Mirabelle, avant de reporter son attention sur Pierre. Ignorez-les, monsieur Pierre. Ce n’est qu’une vieille légende de famille sans queue ni tête. Toutes les maisons de ce genre en ont une. Mon frère aimait beaucoup ces sortes d’histoires… et j’ai peur qu’il n’ait communiqué ça à mes sœurs.

    — Et il y croyait ?

    Les lèvres de Mirabelle se pincèrent.

    — Je ne sais pas s’il y croyait, mais… eh bien disons que comme tout le monde, il avait ses petites lubies. Vous savez, nous vivons dans un lieu si isolé de tout ! Il n’y passe jamais grand monde, aussi… disons que nous nous distrayons comme nous le pouvons…

    Autrement dit, le frangin avait dû être l’un de ces siphonnés voyant des spectres partout, s’adonnant au spiritisme et à toutes ces autres fadaises. Il voyait le genre…

    — Dans ce cas, si ça ne vous fait rien, je serais curieux d’aller y jeter un œil à ce couloir hanté. Toute cette route m’a complètement épuisé.



    6

    Le couloir en question se situait au premier étage. Les sœurs, elles, vivaient au deuxième.

    En toute honnêteté, Pierre avait trouvé l’endroit aussi inquiétant que le reste de la bâtisse. Juste ce qu’il fallait pour vous donner envie de vous enfermer à double tour dans votre chambre et de ne plus en bouger de la nuit… Pas étonnant qu’à force de vivre dans ce genre de turnes, toutes ces vieilles familles devenaient un peu zinzins.

    Quoique… il devait reconnaître qu’il se montrait injuste envers Mirabelle. Des trois sœurs, elle était de loin la plus agréable et la plus censée. Qui plus est, il ne pourrait jamais assez les remercier pour leur hospitalité. Si elles n’avaient eu cette idée de lumière pour attirer les égarés, il serait encore installé dans sa voiture à se demander comment il allait pouvoir s’en sortir. Non, vraiment, les deux cadettes étaient parfois un peu bizarres, il n’empêchait que c’étaient de chics filles.

    Allongé sur le lit deux places qu’elles avaient préparé à son attention, les mains croisées derrière la nuque, en sous-vêtements, Pierre se demandait tout de même comment elles pouvaient accepter de vivre dans un coin pareil. Rien à proximité, pas d’eau courante, ni d’électricité, un puits où il fallait sans cesse puiser ce dont avait besoin, pas de chauffage, ce qui les obligeait à couper du bois elles-mêmes… sans parler des toilettes à l’extérieur, une espèce de fosse écœurante qui datait au moins de Mathusalem. Non, vraiment, c’était pas une vie pour des femmes… pas une vie pour personne, en vérité.

    Avec un soupir, il se tourna sur le côté. Sous son poids, les lattes du lit se mirent à grincer.

    A cette heure, Christine devait déjà avoir ameuté tout le quartier. Elle savait qu’il aurait dû arriver chez eux en fin d’après-midi et espérait qu’elle n’aurait pas fait trop d’histoires chez les flics. Comme il était adulte, il avait techniquement le droit de disparaître de la circulation. C’est d’ailleurs ce qu’ils avaient dû lui dire… seulement, il la connaissait bien, sa Christine. Elle était capable de tout quand elle faisait face à ce qu’elle considérait comme de l’incompétence. Mince ! Si seulement il avait pu lui téléphoner pour la rassurer !

    Revenant sur le dos, il avait fermé les yeux avec l’idée de dormir un peu, quand un bruit attira son attention. Une sorte de chevrotement aigu et lointain.

    Intrigué, il entrouvrit les paupières et tendit l’oreille. Qu’est-ce que c’était que ça encore ?

    La chose ne tardant pas à se reproduire, Pierre se redressa sur son séant. Non, il ne rêvait pas, ça venait bien de quelque part dans la maison.

    De plus en plus curieux, il quitta la chaleur de ses draps pour se diriger en direction de la porte. Il y colla l’oreille et, avec un froncement de sourcils, jura tout bas. Aucun doute. C’était dans le couloir que ça se passait.

    Après une seconde d’hésitation, il porta sa main à la poignée et entrouvrit la porte. Pas complètement rassuré, il passa la tête dans le couloir et se crispa alors que le bruit s’élevait de nouveau. Ça ressemblait… oui, à une voix humaine. Des sanglots ou une mélodie étrangement interprétée ? Quelque chose entre les deux, peut-être.

    Repensant à cette histoire de couloir hanté, un frisson vint lui picoter le dos. Mais non… ! C’était grotesque ! Il savait parfaitement qui se cachait derrière cette mauvaise farce.

    — Les petites pestes ! grogna-t-il en retournant près de son lit pour récupérer sa lampe torche, abandonnée sur la table de chevet.

    Elles voulaient lui faire peur, mais il ne les laisserait pas se moquer de lui plus longtemps. Non, il allait de ce pas les débusquer et leur dire sa façon de penser !

    Son pantalon et sa chemise passés, la lampe allumée, il quitta sa chambre pour se diriger droit vers l’origine du bruit.

    Il imaginait sans mal Cassandre derrière ce petit récital. Charlotte, elle, aurait été incapable de rester sérieuse plus de deux secondes. Elle devait, au contraire, se tenir dans un coin et pouffer le plus silencieusement possible.

    La lueur de sa torche éclaira une forme. Celle d’une femme aux longs cheveux noirs, assise à même le sol et lui tournant le dos.

    Bien qu’elle ait certainement dû l’entendre approcher, sa voix continuait de s’élever. Imperturbable. Ce n’était d’ailleurs pas le seul son qu’elle produisait. Le second avait quelque chose d’écœurant, d’humide, qui déforma ses lèvres en un rictus agacé.

    — Très bien, Cassandre, fit-il en s’arrêtant à un moins d’un mètre de la jeune femme. Et si vous arrêtiez votre petite farce ?

    La voix mourut et, durant quelques secondes qui lui semblèrent interminables, sa propriétaire n’esquissa pas le moindre geste. Elle resta là, le cou ployant en avant, le corps presque entièrement recouvert par sa robe de chambre imposante, à voiles et froufrous de couleur crème. Un vêtement que même sa grand-mère n’aurait pu revendiquer comme étant de sa génération.

    Puis elle daigna tourner le visage dans sa direction et Pierre dut étouffer une exclamation. Ce n’était pas Cassandre ! Non, elles avaient bien un air de famille, mais le visage était trop allongé, le front trop large et le nez trop long. Avec ses yeux verts et ses sourcils à la courbe mélancolique, celle-ci ressemblait plutôt à…

    Sa main qui tenait la lampe se mit à trembler. Bon sang, mais qu’est-ce qu’elle avait fait à sa bouche ?!

    La femme lui offrit un large sourire qui étira ses yeux en amande, dévoilant des dents maculées de rouge. Du même rouge qui dégoulinait le long de son menton, en un filet baveux qui goûtait en direction de ses cuisses. Ses lèvres retenaient encore prisonniers deux doigts, qui disparaissaient à partir des deuxièmes phalanges derrière ses dents.

    — Bordel ! Mais qu’est-ce que vous… ?!

    La femme laissa doucement ses doigts quitter sa bouche et un filet de bave s’étira à leur suite, à la manière du fil gluant d’une araignée : ce n’étaient plus que d’affreux moignons, rongés jusqu’à l’os.

    La propre bouche de Pierre s’ouvrit sur un cri d’horreur silencieux et, tandis que la jeune femme se redressait, sa main blessée prenant appui sur le mur où elle laissa des traces sanguinolentes, il se mit à reculer. Il n’avait même pas besoin d’y penser, ses pieds agissaient d’eux-mêmes.

    Quelque part, au fond de sa personne, une sirène d’alarme s’était déclenchée. Elle lui intimait de fuir, vite, avant qu’il ne soit trop tard. Malheureusement, toute son attention était dirigée en direction de l’inconnue, dont il ne parvenait à détacher le regard.

    Elle souriait toujours et, sous son menton, la dentelle qui ornait sa poitrine était constellée de tâches écarlates. Il y en avait aussi au niveau de son ventre, et plus bas encore… jusqu’aux genoux.

    Son sourire se fit plus large, si large qu’il sembla s’ouvrir jusqu’aux oreilles. Sa mâchoire produisit un craquement effroyable. Une fois, deux fois, puis elle ouvrit la bouche et sa mâchoire inférieure tomba, se disloqua, pour venir pendre au niveau de ses clavicules. Ses lèvres, elles, s’étiraient à présent bel et bien jusqu’aux oreilles, laissant apparaître une dentition monstrueuse.

    Et un râle rauque, presque un rugissement, s’échappa de sa gorge.

    Aussi Pierre fit-il la première chose sensée qui lui vint à l’esprit : il fit volte-face et prit ses jambes à son cou.

    Erwin Doe ~2013

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