• Chapitre 3

    Chapitre 3


       Leur véhicule était coincé dans les embouteillages depuis bientôt plus d’une heure. Dans l’habitacle, les seules voix perceptibles étaient celles produites par la radio. Un débat quelconque auquel Sou n’avait accordé que quelques secondes d’attention avant de s’en désintéresser.

    Près de lui, Ban dormait le menton sur sa poitrine, la bouche légèrement entrouverte et les bras croisés. Le chanteur lui enviait sa tranquillité. Aussi fatigué qu’il puisse l’être, jamais il ne se serait risqué à somnoler en la compagnie de ce prédateur, au moins quinquagénaire, qui leur servait de conductrice.

    Lassé du paysage embouteillé, il donna un coup de coude au batteur, qui grogna, répéta son geste, encore et encore, jusqu’à ce que son ami lui envoie une claque pour lui demander de se calmer. Une main portée à son crâne, là où le coup l’avait atteint, Sou se pencha en direction de son oreille et chuchota :

    — C’est quoi ton plan, au juste ?

    Ban bâilla sans se couvrir la bouche. Son regarda alla d’un point à l’autre de l’habitacle et, se souvenant de leur situation, il répondit d’une voix pâteuse :

    — Quel plan ?

    — Ben… tu sais ! Pour échapper à la vieille une fois à Tokyo.

    Ban ferma les yeux, bien tenté de retourner dans les bras de Morphée. Toutefois conscient que son ami ne lui ficherait pas la paix tant qu’il n’aurait pas obtenu de réponse, il dut avouer :

    — J’ai pas de plan. Une fois sur Tokyo, j’ai pensé qu’on pourrait aviser, tu vois ?

    Sou blêmit et le contempla à la façon d’un animal pris au piège.

    — Mais t’es cinglé ! (Son chuchotement s’était fait plus rapide et nerveux.) Tu crois vraiment que la vieille va gentiment nous ouvrir les portes sans que je… sans que je… Tiens ! Je suis sûr qu’elle a déjà verrouillé toutes les issues !

    — Un cliquet, ça se relève.

    — Ouais, vachement ! T’es con ou quoi ? C’est une pro s’te folle, une pro ! Ça se voit sur sa tronche ! Ma vie qu’elle a foutu la sécurité enfant et qu’elle est la seule à pouvoir ouvrir sa porte de l’intérieur.

    — Bah… si c’est qu’ça, t’auras cas la cogner pour sortir de son côté, grogna le batteur en comprenant qu’il ne pourrait plus retourner à ses rêveries.

    L’expression de Sou se fit indignée.

    — Non mais t’es hyper sérieux là ? T’irais vraiment cogner une vieille ?

    — J’parlais pas d’moi. C’est toi que ça regarde, non ?

    Le chanteur eut envie de se jeter sur lui pour l’étrangler. Bien sûr que Ban n’irait pas la frapper ! Il pourrait quitter le véhicule à tout moment. Même maintenant, s’il le désirait, puisque personne ne chercherait à le retenir. Lui, par contre…

    S’imaginer aux prises avec la femme lui donna le vertige. Épais comme il l’était, il n’était même pas certain d’avoir la force de la repousser. Son visage vira au blanc cadavérique et il poussa un gémissement pitoyable.

    — Faut faire quelque chose. Faut que tu me sortes de là, Ban ! Je veux pas me la taper, tu m’entends ? Je veux pas me taper une vieille !

    Ban eut un soupir et songea que c’était une chance que leur conductrice ait mis la radio. Elle devait percevoir leurs murmures, mais difficiles pour elle de les décrypter sans couper le son.

    — T’inquiète ! fit-il, espérant qu’après ça Sou lui foutrait la paix. J’vais trouver un truc.

    Et face au regard reconnaissant de son compagnon, il se demanda s’il avait bien fait de lui tenir une telle promesse.



    *



    — Ahlalala, soupira la femme avec un sourire. Je vais bientôt être à court de carburant, jeunes hommes. (Depuis le rétroviseur central, elle leur adressa un regard amical.) Soyez gentils, faites-moi signe si vous apercevez une station service.

    Ban approuva d’un signe de tête et envoya un coup de coude à Sou pour lui intimer d’ouvrir les yeux.

    A deux doigts de l’envoyer promener, le chanteur comprit à son clin d’œil que son ami avait dû trouver un moyen de lui éviter le pire. Ce fut comme si un poids lui était retiré des épaules et, lui adressant un sourire de connivence, il entreprit de déchiffrer les panneaux qui croisaient leur route.



    *



    Leur conductrice se dirigeait en direction de la petite station service. Ban la suivit des yeux et, s’assurant que le type qui leur avait fait le plein d’essence était occupé avec un autre client, attrapa Sou par le bras.

    — Maintenant !

    Sans se le faire répéter, Sou agrippa son sac à provisions et se jeta à la suite de son ami, direction les places avant. La porte de gauche était, comme il l’avait craint, verrouillée, mais Ban n’eut aucun mal à ouvrir celle de droite. La seconde d’après, ils bondissaient hors du véhicule, passaient devant la station service et se lançaient dans un sprint digne des plus grands champions olympique.

    Dans le même temps, et bien qu’il ne se retourna pas pour s’en assurer, Sou fut certain que la femme se jeta à leur poursuite. Des appels qu’il ne put saisir lui parvinrent. Les mains crispées autour de ses possessions, le sac écrasé contre son torse, il dépassa Ban et courut droit devant lui sans même se soucier de savoir où il allait.




    *



    Ce ne fut que quinze minutes plus tard que les deux amis firent halte.

    Certain que leur poursuivante ne pourrait plus les rattraper, Ban se laissa tomber sur l’herbe. Le souffle court, il fut pris d’un fou-rire quasi-nerveux, quasi-amusé, qui ne tarda pas à contaminer le chanteur. Ils riaient tellement que des larmes coulaient le long des joues de Ban, et que Sou devait se tenir les côtes.

    — Wah ! Ça c’était de la course, s’exclama le batteur quand son hilarité se fut apaisée.

    Du revers de la main, il essuya ses larmes.

    Dans un petit hoquet douloureux, Sou s’assit à ses côtés. Le visage rouge et la respiration laborieuse, il bafouilla :

    — Et… tu l’as entendu ? Tu l’as entendu ? Elle… ah… je crois qu’elle a essayé de nous suivre !

    — J’sais, j’l'ai vu. Elle a tenu au moins cinq bonnes minutes avant de lâcher l’affaire.(Il envoya une tape sur l’épaule de Sou.) Faut croire que tu lui avais tapé dans l’œil !

    Les deux amis s’échangèrent un sourire. Non, vraiment, même s’ils allaient faire la peau aux trois idiots qui les avaient largués dans cette galère, l’aventure n’était pas totalement désagréable.

    Un silence s’installa entre eux et Sou, l’air pensif, leva les yeux en direction du ciel. Celui-ci était encore bien bleu, presque limpide, mais plus pour très longtemps. D’ici une heure, peut-être moins, la nuit serait tombée… que feraient-ils ensuite ?

    Avant qu’il ne puisse questionner Ban, son estomac se mit à grogner. Il y porta une main et chercha du regard son sac à provisions qu’il avait lâché au moment de s’arrêter. Il se leva pour aller le ramasser. Un peu plus loin, l’autoroute et ses embouteillages étaient visibles.

    Son précieux chargement en mains, il se laisse de nouveau tomber à terre et tira du sac un paquet de chips déjà ouvert. Il le tendit à son ami.

    — T’en veux ?

    Ban lui répondit d’un hochement de tête et plongea la main dans le paquet. Sou le lui abandonna et entreprit de sortir le reste de ses possessions : trois paquets de gâteaux, ainsi qu’un autre de chips.

    De nouveau, le silence s’installa entre eux, seulement troublé par les bruits de leurs mastications, et ce ne fut qu’une fois le dernier paquet de gâteau vidé que Sou s’enquit :

    — Bon, on fait quoi maintenant ?

    Ban s’étira de tout son long et répondit :

    — 'sais pas… une idée ?

    — Ben… (Se souvenant qu’il était encore maquillé, il ajouta :) Déjà, si tu avais quelque chose pour me démaquiller, ce serait cool.

    — T’es sûr de pas vouloir rester comme ça ? Ça pourrait encore marcher, tu sais ?

    Ban semblait si sérieux qu’il ne put s’empêcher de frissonner.

    — Sûr ! J’ai franchement pas envie de me faire ramasser par une autre détraquée !

    Le batteur poussa un petit soupir déçu et ouvrit son sac. Non sans difficultés, il en tira sa trousse à cosmétiques et y piocha une lingette démaquillante qu’il lui tendit.

    — Dommage ! On aurait pu tomber sur un vieux, s’te fois. Eux aussi ils aiment bien les p'tits jeunes efféminés.

    Sou eut un ricanement. Plus nerveux, qu’amusé. Non, vraiment, il n’avait aucune envie de retenter l’aventure.

     

    Erwin Doe ~ 2008

     


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