• Du plomb sur mes mains

    Du plomb sur mes mains

     

     

     

    1

     

    Ta gueule,

     

    Ta gueule,

     

    Ta gueule,

     

    TA GUEULE !

     

    Ferme ta PUTAIN de GUEULE !

     

     

     

    2

     

    Un visage, sur le mur. Des yeux immenses, aussi insondables que deux puits. Et une bouche, béante.

     

    Il me suit, de mur en mur. De pièce en pièce. Toujours là. Prêt à se moquer de moi. Prêt à m’humilier.

     

    Le jardin !

     

    L’herbe haute me chatouille les chevilles et les doigts de pieds. S’éloigner de la maison, pour ne plus l’entendre.

     

    Même à cette distance, je continue de l'appercevoir. Je le devine, plutôt. Cette tache, sur la façade. Elle me fixe, j’en suis persuadé. Elle m’attend, car elle sait qu’il me faudra bien rentrer.

     

     

     

    3

     

    Le lit grince. Comme toujours, il faut qu’il se plaigne. Il se fait vieux. Je ne suis pas raisonnable, avec ses rhumatismes, je pourrais tout de même aller dormir sur le canapé !

     

    Mais le canapé non plus, ne veut pas de moi. Il dit que mon derrière lui ruine les coussins, que je pourrais faire un régime, que ce n’est pas sérieux, tout ça !

     

    La chaise longue, sur la terrasse, me noie sous les injures aussitôt que j’y ai posé les fesses. Est-ce que je sais depuis combien de temps je la délaisse ? Tout ça à cause de ce canapé ! Monsieur est encore jeune, alors monsieur est plus intéressant. Et je crois vraiment m’en tirer comme ça ? Ah ça non ! La nuit est encore longue, mon gaillard, tu vas voir ce que…

     

    Je fuis. Dans le salon, le canapé me menace de m’étouffer dans mon sommeil si j’ose m’approcher de lui. Mon lit, dans ma chambre, continue de gémir et de se plaindre.

     

    Où vais-je dormir, moi, maintenant ?

     

     

     

    4

     

    — La jugulaire ! Vise la jugulaire, allez ! Un peu de courage !

     

    Mon rasoir est surexcité ce matin. Il a des envies d’homicide. Le goût du sang lui manque, qu’il dit. Qu’il n’y a rien de mieux pour entretenir ses lames.

     

    — Vas-y ! Tranche ! Tranche ! TRANCHE !

     

    Avec précaution, je le fais glisser le long de ma gorge. Je le tiens d’une main ferme, de crainte qu’il ne m’échappe et ne m’agresse. Quand je le plonge sous l’eau, pour nettoyer la mousse et les poils, je l’entends hurler de frustration.

     

    — Mauviette ! Sale mauviette !

     

    Je baisse les yeux sur lui, avant de m’intéresser à mon reflet, dans le miroir. De la buée y stagne, que j’efface de la main. De grosses gouttes dégoulinent, tandis que j’observe ce visage rond, bouffi, qui est le mien. Ces petits yeux rouges, aux paupières tombantes et cette lèvre inférieure, épaisse et flasque. J’ai l’air complètement shooté… lobotomisé, même. La partie gauche de ma mâchoire est encore recouverte de mousse.

     

    Lentement, j’en approche mon rasoir…

     

     

     

    5

     

    — Alors, ça pousse ?

     

    — …

     

    — Qu’est-ce qu’il y a ? T’as perdu ta langue ? À moins que tu m’fasses encore la gueule ? C’est ça, hein ? Monsieur boude ? Monsieur est vexé ? Bah alors, faut pas être susceptible comme ça !

     

    — …

     

    — ‘vache, dis donc, qu’est-ce que ça schlingue ! Tu dois être pourri de l’intérieur, s’pas possible autrement !

     

    « Oh, tu me réponds ou quoi ? T’as vraiment décidé de bouder ? ‘te jure ! Dans le genre gamin, tu te poses là. Pas étonnant, hein, que plus personne ne puisse te piffer. Non seulement tu pues, mais en plus, faut que tu prennes tout de travers. Ah non mais c’est pas un plaisir, hein, de te fréquenter.

     

    — ‘ferme…

     

    — Hu ? T’as dit quelque chose ? ‘scuse, j’écoutais pas. Non, plus rien ? Décidément !

     

    « Tu sais, c’est pas en continuant comme ça que ta vie minable elle va s’arranger, hein ? T’as peut-être l’impression que je m’acharne sur toi, mais en vrai, j’essaye de t’aider. S’pas sain, de vivre comme tu l’fais. Regarde-toi ! Trente-quatre ans et pas d’avenir. Merde, même ton chat s’est tiré ! À ta place, je me poserais des questions… j’veux dire, t’es sûr que ça vaut vraiment le coup de continuer ?

     

    « Allez, quoi, tire pas cette tronche ! Je cherche pas à t’humilier. Juste, j’te le dis comme je le pense.

     

    « Et allez, ça grogne ! Ah non mais c’est quelque chose !

     

    « Hé ! Où tu vas comme ça ? Dis donc, on n’a pas terminé. Hé ! Mais te barre pas, merde !

     

     

     

    6

     

    Je pénètre dans la salle de bain et fonce sous la douche. Derrière moi, la tache me poursuit. Mauvaise, vicieuse, elle ne me lâchera sans doute pas de la journée.

     

    — Hé ! J’te cause !

     

    Avant qu’elle n’ait pu ajouter quoique ce soit, j’ai allumé l’eau. Le pommeau de douche expulse un jet glacial qui me fait sursauter. Je sers les dents et pousse un gémissement. Dans la cabine, une voix. Féminine et geignarde :

     

    — Froid. J’ai tellement froid !

     

    Sans y faire attention, j’attrape mon gel douche et commence à me savonner le corps. Mon sang bat furieusement à mes oreilles. Je peux encore entendre la tache, mais ses propos ne sont plus qu’un brouhaha confus et hystérique.

     

    — Oooh, qu’est-ce que j’ai froid. Je t’en prie, réchauffe-moi. Vite ! Je t’en supplie !

     

    Je fais la sourde oreille. J’ai cessé d’utiliser l’eau chaude depuis que j’ai découvert que ça excitait mon pommeau de douche. Ça le pousse à me faire des avances, à me proposer des trucs pas net et à me balancer des commentaires salaces. L’eau froide est une torture autant pour lui que pour moi, mais au moins ai-je la satisfaction de l’entendre souffrir.

     

    — Pitié, juste un peu, juste un petit peu !

     

    Je me shampouine les cheveux et me nettoie derrière les oreilles. J’ai fermé les paupières. Mon corps, doucement, s’accoutume de la pluie glaciale qui le harcèle.

     

    — Pitié !

     

    Un peu de mousse coule jusqu’à mes yeux. Je l’essuie d’un revers de la main. Ça me picote, mais c’est supportable…

     

     

     

    7

     

    Entre mes doigts, le crayon de papier hurle. De terreur, mais surtout de souffrance. Doucement, je fais tourner le taille-crayon, savourant l’agonie de ma victime. Sur mon bureau, des copeaux de bois. Sur un coin sont rassemblés tous ceux dont je me suis déjà occupé au fil des années. Ils forment une pile instable et certains jonchent le sol. Combien sont-ils, exactement ? À force, j’en ai perdu le compte… il y a des jours sans, et d’autres qui sont de véritables hécatombes.

     

    Leur douleur, leurs cris, surtout, sont devenus une drogue dont je ne parviens plus à me passer. Presque mon seul plaisir. Et si, dans les premiers temps, j’ai pu éprouver quelques remords, il n’en subsiste plus la moindre trace en moi.

     

    — T’as pas bientôt fini tes conneries ?

     

    Revoilà la tache. Je ne lève même pas les yeux, conscient que ça lui ferait trop plaisir. Elle n’est pas toujours aussi insupportable. Il y a même des jours où elle me fout la paix. Mais aujourd’hui, elle semble en forme.

     

    — Non mais regarde-toi ! On est samedi soir et t’es chez toi, tout seul, à t’en prendre à des crayons. Pas d’amis, ta propre famille qui veut plus voir ta tronche, ton patron qui peut plus te saquer et tes collègues qui se méfient de toi et se foutent de ta gueule derrière ton dos… c’est dire si t’es minable.

     

    Je ne réponds pas. Entre mes doigts, le crayon tremble et sanglote. Sa pointe est bien taillée. Sa mine semblable à une aiguille. Je l’écoute un moment gémir, puis souffle dessus. La tache reprend :

     

    — Parfaitement, un minable. Voilà s’que t’es mon gros ! Pas étonnant qu’il t’ait quitté. Tu sais de qui j’veux parler, hein ? Pas vrai que tu sais ? Je parie qu’il s’est trouvé un type moins tordu que toi. Un gars bien. Un mec sur qui il peut compter. Et même qu’il a dû lui en raconter des salés sur ton compte. Même qu’ils ont dû en causer autour d’eux. Qu’ils ont fait passer le mot. Faites gaffe à ce mec ! qu’ils ont dû dire. S’t’une pauvre merde. Un poison. Le genre de poisse qu’on se demande pourquoi c’est venu au monde. Et d’un chiant, avec ça ! Toujours à couiner, toujours à s’inquiéter. Pas vivable, même pas sortable. D’façon, qui voudrait être vu avec toi, hein ?

     

    Le crayon me supplie de le laisser en paix. Mais je ne suis pas rassasié. Pas encore. Alors, je fais disparaître sa pointe dans le taille-crayon et, après un soupir frémissant, recommence à tourner. Son cri s’élève aussi sec. Terrible. Affreux. Excitant.

     

    Méprisante, la tache renifle.

     

    — À quoi tu sers, au juste ?

     

    À nouveau, je conserve le silence. Et je tourne, tourne, tourne le taille-crayon.

     

    — Hein ? À quoi tu sers ?

     

    Les hurlements de ma proie montent dans les aigus. Ses copeaux tachent ma paume d’une couleur de plomb…

     

     

     

    8

     

    Dans le salon, ma télévision pleurniche. Il y a un moment que je ne l’ai pas allumée. Pas par manque d’intérêt, mais parce que mon poste est du genre bavard… beaucoup trop. Quel que soit l’émission, la série, le film et même la publicité que vous regardez, il faut qu’il cause, qu’il se répande en commentaires, comme si son avis était d’un quelconque intérêt. Je déteste ça !

     

    Penché au-dessus de l’évier de la cuisine, j’essaye de venir à bout de la montagne de vaisselles sales qui s’est accumulée au cours de la semaine.

     

    Mes mains, l’éponge, jusqu’au plan de travail sont jonchés de mousse. Je dépose dans l’évier de droite l’assiette que je tiens et saisit dans celui de gauche un verre, qui contient encore un fond de boisson. Je commence à le nettoyer, quand il me glisse des mains, pour se fracasser à mes pieds.

     

    L’espace d’un instant, je reste sans réaction et fixe son cadavre. Puis, avec un grognement, j’abandonne mon éponge sur le plan de travail et me baisse pour ramasser les débris. L’un d’eux me pénètre dans la paume et je me redresse avec un cri. Le morceau de verre est profondément enfoncé et du sang coule jusqu’à mon poignet et se répand à terre. Malgré la douleur, je tente de retirer l’intrus, mais manque de tourner de l’œil.

     

    De ma main valide, je me rattrape au bord de l’évier et ferme les yeux. C’est alors que le premier rire s’élève.

     

    D’abord qu’un gloussement, il enfle, pour se transformer en éclat. D’autres le rejoignent, et d’autres encore. Autour de moi, la cuisine semble prise de folie. Tout ce qui s’y trouve se moque, hurle son euphorie. Les chaises grincent, la vaisselle s’entrechoque jusque dans les placards, le sel et le poivre tremblent l’un contre l’autre, la porte du four grince et même l’ampoule, fixée au-dessus de moi, se met à grésiller.

     

    Partout où je porte les yeux, j’ai l’impression de voir des bouches, grandes ouvertes, sur des rires de plus en plus fous, de plus en plus monstrueux. Un froid terrible m’envahit. La tête me tourne. Je tremble, tremble, tremble… et le noir s’abat, suivi d’une explosion de rouge.

     

     

     

    9

     

    Le carnage s’étend jusqu’à mon salon. Ma cuisine, elle, n’est plus qu’un champ de bataille jonché des débris de ses anciens occupants. La table est renversée dans un coin. Le réfrigérateur gît sur le flanc, son contenu répandu sur le sol. Plus de verre, plus d’assiette, plus de bol, plus rien qui ne soit intact. Dans la frénésie, une fenêtre a également été brisée et laisse entrer les nuisibles – moustiques, comme papillons de nuits.

     

    Ma main blessée, bandée, m’élance comme un cœur affolé. De toute la maison, seul mon bureau est éclairé. Courbé sur ma chaise et armé de mon taille-crayon, je me régale de l’agonie de ma victime.

     

    Un sourire sur mes lèvres. Une lueur glauque, fiévreuse dans mes yeux. Je respire fort, trop fort. Un dernier tour de taille-crayon. Un dernier cri, plus terrible que les autres et je pousse un grognement de satisfaction.

     

    Essoufflé, j’abandonne mon arme et le crayon encore enfoncé dedans sur un coin de mon bureau et rejette la tête en arrière. Affalé sur mon siège comme si je n’avais plus aucune force en moi. De la sueur perle au niveau de mon front et dégouline jusqu’à ma mâchoire. Le bandage qui dissimule ma blessure est rouge de sang, humide.

     

    Il m’en faut encore !

     

    Je tends la main pour saisir un second crayon, mais découvre qu’il ne m’en reste plus.

     

    Frustré, je rétracte les doigts et serre les mâchoires…

     

     

     

    10

     

    Je rentre plus tôt, aujourd’hui. Ma tête de déterré et ma blessure indisposaient mes collègues, qu’il paraît. Mon patron m’a conseillé de prendre un peu de repos. J’en ai grand besoin, qu’il dit. Peut-être, oui…

     

    À mon arrivée, mon intérieur bruisse de murmures qui s’éteignent brusquement. Je jette un regard autour de moi. Le silence. Un silence comme je n’en ai pas connu depuis un moment.

     

    Dans ma main, un paquet de crayons. De couleur, cette fois. Je n’ai jamais essayé les crayons de couleur. Je me demande comment ils réagissent. À quoi ressemblent leurs cris. En fait, je suis déjà impatient de les torturer.

     

    Du pied, je referme la porte d’entrée et m’approche lourdement de mon bureau. Alors que j’allume la lumière, un bruissement se fait entendre derrière moi. Je me retourne, mais à nouveau, le silence.

     

    Avec un haussement d’épaules, je pénètre dans mon bureau. Les murmures s’élèvent aussi sec. Et alors que je fais claquer la porte derrière moi, je peux percevoir un mot, un seul :

     

    — Assassin !

     

     

     

    11

     

    — Pauvre merde ! Minable ! Tu ferais mieux de crever !

     

    La tache se déchaîne. Plus mauvaise que jamais. Mais je ne l’écoute pas, je ne l’écoute plus. Dans mes oreilles, les cris du crayon seuls. Sous mon crâne, une musique que je fredonne. Un petit sourire tranquille étire mes lèvres.

     

    — Tu crois que tu vas t’en tirer comme ça ? Hein ? Tu crois qu’on va te laisser faire ?!

     

    Les crayons de couleur ne sont pas si mal. Pourquoi est-ce que je ne les ai pas testés avant ? Contrairement aux mines de plomb, chaque teinte a son cri propre. D’âges différents, de sexes également. J’en ai déjà terminé avec le jaune et le vert, je m’attaque maintenant au rouge, dont les plaintes sont celles d’une jeune femme. Ses sanglots, quand je la laisse souffler, sont un délice.

     

    — Pour qui tu te prends ?!

     

    Un dernier tour de taille-crayon et ma victime libère son ultime gémissement. Doucement, j’extrais ce qui reste de son cadavre. Mes mains, pleines de copeaux, sont tachées de rouge.

     

    L’espace d’un instant, je les fixe, sans réagir. Puis ma respiration s’accélère, tandis qu’une odeur de sang frais vient envahir mes narines. Ce rouge… tout ce rouge… j’ai l’impression qu’il devient liquide. Qu’il dégouline de mes paumes, pour se répandre sur mon bureau.

     

    Et au-dessus de moi, la tache, qui martèle :

     

    — Assassin ! Assassin !

     

     

     

    12

     

    J’ai l’impression que le massacre de ma cuisine n’est pas passé. Tout mon intérieur en paraît révolté et se ligue contre moi.

     

    — Monstre.

     

    — Assassin.

     

    — Minable !

     

    Ça murmure et ça grogne dans toutes les directions. J’ai fui mon lit un peu plus tôt, cherchant d’abord à ignorer ses gémissements plus infernaux que jamais, mais il a fini par se faire si dur que rester allongé sur lui devenait une torture. J’ai donc lâché l’affaire pour me laisser tomber sur le canapé.

     

    — C’est ça, profites-en. Allez, dors ! Tu vas voir. Je vais te tuer. Je vais t’étouffer !

     

    Comment est-ce qu’il veut que je trouve le sommeil s’il continue ses imbécillités ? S’ils ne se la ferment pas ? Sous moi, je peux sentit la mousse des coussins se révolter contre ma présence et je devine, qu’une fois plongé dans l’inconscience, ça se faufilera hors de sa tanière pour venir se nicher au fond de ma gorge.

     

    — La ferme… !

     

    Bien sûr, si j’en terminais maintenant, je serais débarrassé de cette existence sans saveur. Me reste-t-il la moindre raison de vivre ? Pas certain… mais ce sentiment ne date pas de son départ. J’ai toujours ressenti ça. Depuis l’enfance, peut-être… un vide. Une incertitude quant à l’intérêt de la vie. Bien sûr, les symptômes se sont aggravés au fil du temps et après notre séparation, j’ai commencé à perdre pied. Je me suis brouillé avec l’ensemble de mon entourage et ceux avec qui je n’ai pas eu d’altercations violentes ont tout de même fini par me fuir. Je devenais trop glauque pour eux. Trop désespérant. Inquiétant, même.

     

    — Tuez-le !

     

    Mais je crois que je ne leur en veux pas. Pas même à lui. Je le sais bien, que je suis infréquentable. Je ne me supporte pas moi-même, alors comment imaginer que les autres en soient capables ? Ça fait un moment que je m’y suis résigné… la solitude. Du reste, ça ne me dérange pas. L’humain m’apparaît de plus en plus comme dénué de tout intérêt. Je le déteste, je crois. Non, plus fort encore, il me dégoûte. Tout comme je me dégoûte.

     

    — Vous allez la fermer ?!

     

    Je me tourne et me retourne sur le canapé. Mes paupières sont lourdes de sommeil et mes yeux douloureux. Mais tout mon corps est tendu et mon esprit en effervescence m’empêche de répondre à l’appel de l’oubli. Mon intérieur continu de se répandre en imprécations et menaces. Quelque part, j’entends que ça grince et que ça cliquette. De la salle de bain me parvient la voix hystérique de mon rasoir :

     

    — Laissez-le-moi ! Laissez-le-moi !

     

    Je grogne et me tourne sur le flanc. Face à moi, ma télévision vient de s’allumer. D’abord, l’image n’est qu’une neige grésillante. Puis un visage apparaît à l’écran. Celui d’un homme à la mine grave et au costume sombre.

     

    « L’assassin avait prémédité son coup ! »

     

    Sa voix est accusatrice et j’ai l’impression que c’est à moi qu’il s’adresse. Ses yeux délavés semblent me juger. Changement de chaîne. Une femme, en larmes et la joue bleuie par un hématome martèle :

     

    « Un monstre ! Une bête sauvage ! »

     

    Je ferme les yeux et écrase mes mains contre mes oreilles. Un mal de crâne terrible s’abat sur moi. J’en peux plus. Il faut qu’ils se taisent. Il faut que ça s’arrête. Vite ! Ou sinon…

     

    « Mes amis, souvenez-vous à qui nous avons affaire. N’ayez aucune pitié ! »

     

    A l’énoncé de ce jugement, mon intérieur devient comme fou. Tout prend vie autour de moi. Les objets s’entrechoquent, le sol et le plafond grincent, les portes s’ouvrent et se referment en claquant. Leurs injures se font plus violentes, plus virulentes. Leur colère fait trembler la maison entière. Avec un gémissement, j’appuie plus fort contre mes oreilles. Espérant ne plus les entendre.

     

    — La ferme !

     

    Quelque part, un grand BOUM ! Les voix sont hystériques, impitoyables. Le brouhaha est devenu si terrible que je ne parviens même plus à percevoir le moindre mot. Juste une cacophonie infernale qui fait exploser ma migraine. J’ouvre les paupières. J’ai les yeux rouges. Mes mâchoires crispées me font mal. Un goût de sang dans ma bouche.

     

    — Vos gueules ! Je vous ai dit de FERMER VOS GUEULES !

     

     

     

    13

     

    C’est magnifique…

     

    Émerveillé, je contemple les flammes qui s’échappent de mon habitation. Elles commencent à atteindre le toit et une épaisse colonne de fumée s’élève à l’assaut du ciel.

     

    Je me tiens dans mon jardin. À mes pieds, dans l’herbe humide, un petit sac. Et sur mes lèvres, un sourire extatique.

     

    Des hurlements me parviennent. De peur, de souffrance… parfois de colère. À un moment, je crois même entendre une malédiction lancée à mon encontre. Ça me fait rire. J’en frappe dans mes mains, aussi excité qu’un enfant qui vient de réaliser un bon tour. Ça leur apprendra… ça leur apprendra à tous.

     

    Mes voisins sont sortis de chez eux pour assister au spectacle. Je peux les entendre, dans la rue, s’inquiéter. Le mur qui encercle ma propriété me permet de ne pas avoir à supporter leurs regards. Ils doivent déjà craindre pour leur propre habitat, mais combien sont-ils à se soucier de moi ? Seule leur importe leur petite personne. Moi, je suis trop étrange pour que quiconque s’inquiète de ma survie. Je suis même certain qu’ils s’imaginent que je suis volontairement responsable de ce qui se produit ici… pour une fois, ils auront raison.

     

    Au loin, je peux percevoir la sirène des pompiers. Ils seront bientôt là… tenteront de maîtriser l’incendie… bonne chance ! Car je ne crois pas qu’ils y parviennent avant que la maison ne soit plus que ruines.

     

    Une explosion. Des flammes s’échappent avec violence par les fenêtres. Je suis trop loin pour qu’elles puissent m’atteindre, mais je sens leur souffle sur ma peau. Celle-ci commence à me faire mal, ma gorge également, sans parler de ma respiration qui se transforme en toux… sans doute serait-il temps d’y aller… avant l’arrivée des gêneurs… avant que quiconque ne puisse m’en empêcher.

     

    Je tourne les talons et me dirige vers ma voiture, garée à l’entrée de mon portail. Comme je vais ouvrir ce dernier, je peux apercevoir mes voisins, massés de l’autre côté de la rue. Leurs visages soucieux, leurs yeux luisants. En chemises de nuit, caleçons ou pyjamas… ridicules. Ils ont tous l’air ridicule. Le regard qu’ils posent sur moi est agrandi par l’horreur. Un ricanement me remonte dans la gorge, tandis que je me détourne pour aller prendre place dans mon véhicule. Je jette ma sacoche sur le siège arrière et m’installe derrière le volant. À peine ai-je mis ma ceinture que j’entends une voix s’échapper des grilles de la soufflerie. Essoufflée… dépitée.

     

    — S’pas sympa ce que vous avez fait, patron…

     

    — La ferme !

     

    — S’pauvres gars, je les aimais bien moi… !

     

    — Je t’ai dit de la fermer ! je réplique en tapant du poing sur le volant. T’as envie de finir comme eux ?

     

    Un cliquètement me répond… rien d’autre. J’adresse un regard mauvais au squelette en plastique qui pendouille au niveau de mon rétroviseur. Celui-ci pousse un hoquet et porte vivement ses mains à sa mâchoire, comme pour me signifier qu’il n’a rien à dire. Ses tremblements font s’entrechoquer ses os.

     

    Satisfait, je tourne la clef dans le contact. Le moteur tousse, tousse, puis accepte de démarrer. D’une main, je bouge le rétroviseur, afin de profiter une dernière fois du spectacle. Mon sourire revient…

     

    Je vous l’avais bien dit, de fermer vos gueules !

     

     

    Erwin Doe ~ 2017

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