• Episode 6 - Voulez-vous une tasse de rien ?

    Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 6 : Voulez-vous une tasse de rien ?

     

    1

    — Dites-moi, mes chers petits… l’un d’entre vous aurait-il des nouvelles de Teddy ?

    Voilà bien deux semaines qu’Alucard n’a pas vu le museau du concerné, une absence d’autant plus inquiétante qu’il le sait prompt à s’attirer des ennuis.

    Les enfants lui font face, installés à même l’herbe malade de la petite clairière où il vit. Jusqu’à présent, ils discutaient avec animation, tandis que le vampire s’échinait à remplacer les boutons manquants de sa veste. N’étant pas très doué pour cette activité, l’un d’eux pend tristement au bout d’un amas de fils emmêlés, tandis qu’un second refuse de s’aligner avec les autres et qu’un troisième lui a valu plusieurs piqûres aux doigts.

    Son aiguille toujours en main, il balaye la petite assemblée du regard, devine la culpabilité dans la façon dont chacun baisse les yeux pour ne pas avoir à affronter les siens. Bibi est également présente et, tandis que ses compagnons commencent à se jeter des regards en coin, elle natte le bout des cheveux, fait mine de ne pas être concernée par la question.

    — Eh bien ? insiste Alucard, en plantant son aiguille dans sa veste.

    Eliphas envoie un coup de coude à Lou. Prise de panique, celle-ci cherche de l’aide du côté d’Édouard, qui préfère détourner le regard.

    En désespoir de cause, elle se tourne vers Bibi, mais d’un signe de tête, la gamine lui fait savoir qu’elle ne doit pas compter sur elle. Quant à Wendy, ainsi qu’Edwidge, la première s’est prudemment élevée dans les cieux, tandis que le second – qui ne peut s’exprimer autrement que par des gargouillis – ne lui est d’aucune utilité.

    C’est donc en bafouillant que la malheureuse avoue :

    — C’est… c’est qu’on a promis de ne rien vous dire…

    Le rouge lui est monté aux joues et elle baisse les yeux, à la façon d’une enfant prise en faute.

    Comme le silence s’installe et que personne ne semble prêt à lui donner davantage d’explication, Alucard laisse échapper un soupir.

    — Écoutez…, commence-t-il. Si vous pouvez me promettre que Teddy ne court aucun danger, alors je ne vous demanderai pas de trahir votre parole. Mais si tel n’est pas le cas, je…

    — Ah, j’en mai claque ! le coupe vivement Eliphas, en se frottant le crâne des deux mains. Il est chez les poupées, d’accord ? Chez ces pestes de poupées !

    — Depuis deux semaines ?!

    Des murmures se font entendre et Édouard, honteux, explique :

    — C’est qu’il n’a pas trop le choix…

    — Le choix ? répète le vampire, de plus en plus perdu. Mais le choix de quoi, exactement ?

    — Ben… de partir ou de rester.

    — Je ne comprends pas.

    — C’est pourtant simple, non ? intervient Eliphas. Lili et Lala le gardent prisonnier chez elles ! On a bien essayé de le faire sortir, mais vous savez comment elles sont !

    Et Bibi d’appuyer ses propos d’un hochement de tête.

    Alucard a bien du mal à en croire ses oreilles. Il cherche dans le regard des enfants l’indice d’un mauvais tour qu’on lui jouerait, mais non. Leurs expressions sombres et attristées ne sont pas simulées. En signe d’incrédulité, il porte une main à son front.

    — Mais… enfin ! C’est très grave ce que vous me racontez là ! Et je crois que vous auriez dû me prévenir… !

    — Mais c’est Teddy qui ne voulait pas ! piaille Lou en réponse.

    — Et pourquoi Dieu ?

    — Tout ce qu’on sait, c’est qu’il a commis une bêtise et qu’il doit maintenant la réparer…, répond Édouard. Il a dit à Wendy, quand elle est allée le voir, qu’il ne voulait pas vous inquiéter. Qu’elles finiraient par se lasser de lui.

    Tout en parlant, il a levé les yeux en direction du fantôme. Alucard l’imite et voit Wendy se recroqueviller. Elle non plus n’est pas très fière de son rôle dans toute cette histoire.

    C’est avec un gazouillis malheureux qu’Edwidge s’approche du vampire. Il semble si désolé que celui-ci ne peut que lui offrir un sourire et lui tapoter gentiment le sommet du sac. Quand il reporte son attention sur le reste des enfants, c’est pour annoncer :

    — Eh bien… qu’il le veuille ou non, je vais tout de même lui rendre une petite visite !


    2

    Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous l’apprendre, mais il n’existe – au village de nulle part – que deux maisons se démarquant de la lugubrité dans laquelle se complaisent les autres. L’une est bien entendu celle de mademoiselle Rose, tandis que l’autre, qui est exagérément bariolée, celle des poupées Lili et Lala.

    Construite à l’entrée de la commune, sa façade est d’un rose terne, tandis que ses volets arborent un bleu pastel, et que le bois de sa porte est peint de blanc. Rouges sont ses tuiles et marron la clôture qui délimite le jardin, où l’herbe trop verte, factice, partage l’espace avec de nombreuses fleurs – elles aussi en toc. Sur le perron, un paillasson invite les visiteurs à s’essuyer les pieds.

    Si la maison se singularise par ses couleurs, elle le fait également par sa taille – celle-ci dépassant tout juste le vampire d’une vingtaine de centimètres. Ce dernier, qui fixe la poignée en forme de tête de lapin, songe à quel point le pauvre Teddy a dû y souffrir. Car s’il y a bien des ragots au pays de nulle part qui ne sont qu’à peine exagérés, ce sont bien ceux qui concernent le caractère impossible des habitantes du lieu.

    Il frappe à la porte… toc… toc… toc… trois coups, auxquels répond une voix aiguë. Dans la serrure, il entend une clef tourner et le battant s’ouvre, laissant apparaître le visage de Lala.

    Petite brune aux boucles parfaites, elle a la peau porcelaine et les lèvres d’un rouge vif. Sur sa robe, dont la couleur rappelle celle d’un vieux parchemin, sont brodées des fleurs magnifiques. Comme elle reconnaît son visiteur, son regard se fait hostile. L’irritation colore son ton quand elle questionne :

    — C’est pourquoi ?

    Le vampire, qui n’en oublie pas pour autant ses bonnes manières, soulève poliment son haut-de-forme.

    — Bonsoir, Lala. Je m’excuse de vous déranger, mais j’aurais aimé voir Teddy.

    Les mâchoires crispées, son interlocutrice conserve le silence un court instant. C’est presque de mauvaise grâce qu’elle demande finalement :

    — Qui ?

    — Teddy… il s’agit d’un petit ourson, pas plus haut que cela.

    Sur ces mots, le voilà qui mime la taille du concerné, à peine plus grand que son interlocutrice.

    — On m’a rapporté qu’il vivrait sous votre toit, ajoute-t-il, et comme je passais dans le coin… vous comprenez…

    Derrière Lala s’esquisse un salon aux couleurs pastelles, muni de petits meubles. Sur le canapé en tissu brodé, il peut apercevoir Lili, copie conforme de Lala, si ce n’est que ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus et sa robe – aux mêmes broderies – blanche.

    — Vous devez parler d’Hector, rectifie Lala, en retroussant son nez.

    En réponse, Alucard incline la tête sur le côté.

    Hector… ? Faut-il qu’en plus de le retenir prisonnier, les poupées se soient amusées à le dépouiller de son identité ?

    — Me serait-il possible de lui parler ?

    — Je ne crois pas, non.

    — Qu’est-ce que c’est, Lala ?

    Depuis son canapé, Lili se déboîte le cou pour essayer d’apercevoir leur visiteur. L’air sombre, son amie se tourne vers elle.

    — Rien ! Seulement le vampire du bois d’à côté.

    — Mais quelle bonne surprise ! s’exclame Lili en frappant dans ses mains. Fais-le entrer, Lala : il prendra le thé avec nous.

    En réponse, Lala grogne, mais s’écarte toutefois pour laisser entrer leur visiteur. Celui-ci doit se courber pour passer la porte et manque de se cogner au lustre quand il se redresse.

    Lili se lève pour lui tendre une petite main qu’il serre brièvement dans la sienne – immense en comparaison.

    — Ça alors, pépie la blondinette. N’est-ce pas la première fois que vous nous rendez visite ? Mais je vous en prie, asseyez-vous.

    Puis, reprenant place sur le canapé, elle lui désigne le fauteuil à sa gauche – si riquiqui que le vampire craint qu’il ne cède sous son poids. C’est donc avec toutes les précautions du monde qu’il s’y installe et se retrouve bientôt recroquevillé entre les deux accoudoirs, les genoux à hauteur du menton.

    Lala s’est éclipsée dans la cuisine. Lili, elle, se penche dans sa direction pour questionner :

    — Alors ! Quel bon vent vous amène ?

    — Je suis venu voir un ami, lui explique Alucard. Teddy… mais je crois que vous l’appelez Hector.

    Vivement, Lili rejette la tête en arrière et porte une main à sa gorge.

    — Hector, vous dites ? Ce vilain voleur ?

    — Au… aurait-il fait quelque chose de mal ?

    Le moindre de ses gestes fait gémir le fauteuil, aussi ose-t-il à peine bouger, de peur de le briser en morceaux. Lili pousse un soupir et sa main se déplace de son cou à sa joue.

    — Je suis navrée que vous ayez de si mauvaises fréquentations, mon cher. Car, voyez-vous, votre ami est un voleur de tartes ! La petite Rose nous avait très gentiment offert des pommes pour leur confection et nous les avions laissées à refroidir sur le rebord de notre fenêtre, quand Hector est passé par là. Malheureusement, nous n’avons découvert son forfait que trop tard et c’est tout juste s’il nous avait laissé quelques miettes.

    — Je vois…

    Son expression laisse à penser qu’il n’est pas surpris de ce qu’il apprend, et pour cause : Teddy n’en est pas à son coup d’essai et les poupées ne seront certainement pas les dernières à l’épingler pour flagrant délit de gourmandise.

    — Et que s’est-il passé ensuite ? Je veux dire… après que vous ayez découvert son crime ?

    — Oh, Lala était furieuse, si vous l’aviez vue ! Elle est allée chercher un grand couteau en jurant que, puisqu’il nous avait dépouillées de notre bien, alors il nous servirait de goûter. Je l’en ai dissuadée, mais seulement parce qu’il n’avait pas l’air très appétissant !

    — Mais vous ne lui avez pas permis de filer…

    — Et pourquoi l’aurions-nous fait ? Je vous rappelle que nous étions les victimes ! Alors en punition, nous lui avons proposé de devenir notre domestique… le temps, bien sûr, de nous dédommager.

    — Et il a accepté ?

    — Disons qu’il n’a pas eu le choix. C’était ça ou je me serais moi-même chargée de faire bouillir la marmite.

    Le petit sourire avec lequel elle conclut son aveu fait frémir Alucard. Au même instant, Lala refait son apparition, un plateau en mains qu’elle vient déposer sur la table basse. Comme elle va pour leur servir du thé, Alucard l’interrompt :

    — Ah ! Merci, mais pas pour moi.

    Si Lala le foudroie du regard, Lili se contente de glousser.

    — Que tous les démons nous emportent, nous faisons décidément de bien piètres hôtesses. Allons, Lala, tu sais bien que notre grand ami ne se nourrit que de sang ! Sers-lui donc une tasse de rien, veux-tu, qu’il nous accompagne tout de même.

    Avec un grognement, sa compagne tend une tasse vide au vampire qui, craignant de se montrer grossier, l’accepte sans faire d’histoire.

    L’air toujours renfrogné, Lala vient prendre place près de Lili et trempe ses lèvres dans son thé. La blondinette adresse un regard en coin à leur visiteur, qui s’empresse de faire semblant de siroter sa tasse de rien.

    Celle-ci est si petite qu’elle disparaît entièrement derrière sa main ; si délicate qu’il ne la manipule qu’avec une infinité de précautions. Du reste, s’il se sent parfaitement ridicule, il juge préférable de jouer le jeu un moment, laissant s’écouler quelques secondes, presque une minute, avant de questionner :

    — Et… où se trouve-t-il en ce moment ?

    Le froncement de sourcils de Lala s’accentue. Comme elle interroge son amie du regard, celle-ci a une expression malicieuse.

    — Il veut sans doute parler d’Hector. Sais-tu qu’il ignorait tout de son larcin ? (Elle prend un air songeur.) D’ailleurs, je me demande bien où il a pu passer… ça fait un petit moment que je ne l’ai pas vu. Serait-il possible qu’il se soit enfui ?

    — Il n’oserait jamais ! rétorque Lala, méprisante. Non ! Notre chambre avait besoin d’un brin de ménage, alors je lui ai dit de s’en charger.

    Elle se penche en direction du plateau pour y piocher un gâteau. Ses lèvres se referment dessus quand Lili, après une moue, lui reproche :

    — Oh, Lala ! À quoi Dieu pouvais-tu bien penser ? Tu sais pourtant comment il est ! Je suis sûre qu’il va encore mettre la pagaille dans mes vêtements !

    Pour toute réponse, Lala lui offre un haussement de sourcils innocent – celui du fautif qui n’espère pas vraiment faire croire qu’il n’avait pas pensé aux conséquences de son action.

    Alucard sent une tension naître entre les deux poupées. Lala a perdu son expression hostile, la délaissant à Lili dont le regard se fait glacial.

    La situation, il le sait, n’est pas loin de tourner au vinaigre. Alors, de crainte de se retrouver au milieu d’une dispute, il s’enquiert vivement :

    — Me serait-il possible de le voir ?

    Sa question a le mérite d’amener un moment de flottement chez ses hôtesses, qui semblaient avoir oublié sa présence. Lala est la première à se reprendre. Son froncement de sourcils revient, plus accentué que jamais et elle ouvre la bouche pour lui opposer un refus, mais Lili la devance en répondant dans un gentil sourire :

    — Bien entendu ! (Puis, revenant à son amie.) Lala, va le chercher, veux-tu ?

    — Lili !

    — Lala, réplique Lili, dont le regard ne s’est pas purgé de toute rancœur.

    La brunette ouvre la bouche pour protester, la referme, avant de s’assombrir et, finalement, de se lever. Tout en rouspétant, elle fait le tour du canapé et se dirige vers la porte de leur chambre à coucher.

    — Hector, appelle-t-elle en l’ouvrant, viens voir qui est venu te rendre visite !

    Un grognement inquiet lui répond et Teddy pointe le museau dans le salon. Ses yeux en boutons s’arrêtent sur le vampire et, dans une plainte déchirante, il se jette dans sa direction, manquant de bousculer Lala.

    Alucard le soulève de terre et le porte à bout de bras, afin de mieux l’inspecter. C’est un Teddy en costume sombre, qu’agrémente un nœud papillon, qu’il découvre. Une punition terrible, car pas plus qu’Eliphas, Teddy n’aime porter de vêtements.

    Il remarque à peine la nouvelle couture qui barre le front du malheureux que Lala s’impatiente :

    — Voilà, vous l’avez vu, maintenant il doit retourner travailler !

    À cette idée, Teddy pousse un couinement pathétique et commence à se débattre entre les mains du vampire.

    — Si je puis me permettre, intervient celui-ci en le reposant à terre pour se lever. Cela fait déjà deux semaines que Teddy est à votre service. Je comprends que vous soyez fâchées pour la perte de vos tartes, mais… ne pensez-vous pas qu’il a suffisamment payé ?

    Un silence terrible s’abat sur la pièce. Les poupées, qui ne s’attendaient visiblement pas à cela, se jettent un regard. Un regard qui ne fait pas seulement frissonner leur victime, mais aussi ce vampire impertinent qui vient se mêler de leurs affaires.

    — Ooooh, commence Lili, alors c’était donc là le but de votre visite.

    — Quelle insolence ! s’emporte Lala en tapant du pied comme une petite fille colérique.

    Son amie approuve d’un hochement de tête.

    — N’est-ce pas ? Il s’invite chez nous, nous l’accueillons bien gentiment, lui permettons même de voir Hector et voilà comment nous sommes récompensées. À l’écouter, on pourrait croire que nous sommes les méchantes dans cette histoire !

    — Non, ce n’est pas ce que je dis, s’empresse de rectifier Alucard. Au contraire, il est sans doute vrai que Teddy méritait une punition. Seulement, il me semble que la vôtre commence à tendre vers la disproportion.

    Les petits bras de Teddy lui étreignent les jambes et il peut le sentir trembler.

    — J’ai comme l’impression que vous nous accusez de malhonnêteté, le coupe doucement Lili, les paupières plissées. Pourtant, nous avons été très claires avec Hector et c’est en toute connaissance de cause qu’il est entré à notre service. Tenez, jetez donc un œil là-dessus !

    Tout en disant cela, elle s’est approchée d’une petite boîte en bois sculpté, qui trône au sommet d’une commode. Elle en tire une feuille de papier pliée en quatre qu’elle vient remettre au vampire. Lala affiche un sourire féroce.

    L’écriture des poupées s’étale sur le document, au bas duquel le vampire découvre deux signatures, ainsi qu’une empreinte de patte… une empreinte faite d’une encre aussi rouge que le sang.

    — Comme vous pouvez le lire, reprend Lili, notre ami Hector a juré de nous service et ce aussi longtemps qu’il nous plaira.

    — Et si l’idée lui venait de briser notre pacte…

    Oui, si le pauvre ourson décidait de le briser, alors ce dernier ne pourrait quitter ses geôlières qu’à condition de se livrer à une punition encore plus terrible. Tel est l’accord qu’il a passé avec les poupées et, croyez-moi, il serait stupide de sa part d’espérer y échapper. Car au pays de nulle part, un pacte est un acte sacré, protégé par les puissances infernales elles-mêmes. Manquez à votre parole et ce ne sera pas seulement la réprobation de vos pairs que vous devrez affronter, mais également la visite du Diable. Et celui-ci, vous vous en doutez, n’est pas connu pour sa clémence.

    — N’y a-t-il vraiment aucune autre solution ? gémit Alucard.

    Pour toute réponse, Lili retourne à la commode pour en tirer une longue paire de ciseaux qu’elle ouvre et qu’elle ferme de façon menaçante. Lala, après un tour dans la cuisine, revient avec un couteau aussi grand qu’aiguisé.

    — Si Hector veut nous quitter…, commence cette dernière.

    — Alors il lui faudra en payer le prix, termine Lili.

    En proie à la panique, Alucard recule si vivement qu’il manque de piétiner Teddy.

    Toujours derrière lui, l’ourson pousse un grognement suppliant, comme s’il espère un miracle de son grand ami. Seulement, ce dernier est impuissant. Car s’il bondit en direction de la porte avec lui, le pacte sera brisé et, de tous les adversaires, le Diable est sans doute le plus terrible que l’on puisse imaginer.

    Une lueur déterminée dans le regard, les poupées se rapprochent de quelques pas. Alucard les devine sur le point de se jeter sur eux et les supplie d’un geste de bien vouloir leur accorder un moment. Puis il s’accroupit devant Teddy et lui pose les mains sur les épaules.

    — C’est à toi que le choix revient, mon garçon. Que veux-tu faire ? Rester à leur service ? Ou bien retrouver ta liberté ? Je sais que ce ne sera pas agréable, mais je te fais la promesse que tu seras sur pied avant le lever du soleil.

    C’est tout ce qu’il peut offrir au malheureux… un peu d’espoir. La frustration gronde en lui, mais il n’a d’autre choix que d’accepter son impuissance.

    Avec une petite plainte, l’ourson découvre les crocs. Ses deux boutons luisent d’inquiétude, mais il comprend que la décision lui revient. A lui et à lui seul.

    Alors, et quoique tremblant, il envoie un coup de griffes au vampire, afin de le remercier et de lui signifier qu’il compte sur lui. Puis il le dépasse, s’avance vers ses bourreaux et, non sans une certaine provocation, écarte les bras sur un grognement décidé.

    À ce signal, les poupées se jettent sur lui et, dans une pluie de coups, le réduisent en morceaux…


    3

    — Allons Teddy, reste tranquille. J’ai presque terminé !

    L’ourson grogne, mais cesse de gigoter. L’aiguille s’enfonce dans son épaule, ressort de sa peau de tissu, s’y plante de nouveau et ainsi de suite…

    Après que le courroux des poupées se soit abattu sur lui, Alucard a rassemblé ses morceaux pour les emmener à mademoiselle Rose. À la vue du massacre, la peau de la jeune femme s’est si violemment dépigmentée qu’elle aurait pu rivaliser avec le teint cadavérique de son visiteur.

    À présent, celui-ci est installé dans le salon de son amie. Debout sur la table basse, Teddy leur offre un sourire tout en crocs, pousse de petits grognements satisfaits, semble avoir déjà oublié le danger auquel il vient d’échapper. Car si Alucard n’avait pas été présent au moment de sa destruction, s’il avait décidé de rompre le pacte sans une tierce personne en guise de témoin et d’allié, alors il aurait bien pu disparaître de ce monde à tout jamais – tant il est certain que les poupées ne se seraient ni donné la peine de le recoudre, ni même de confier ses restes à la première bonne âme venue. Pire, elles se seraient sans doute contentées de balayer les morceaux et de mettre le tout à la poubelle. Alors, la magie qui habite l’ourson et qui lui sert de souffle de vie aurait progressivement disparue, ne laissait derrière elle qu’un amas de mousse et de tissu devenus inutiles.

    Accroupie au sol, mademoiselle Rose mord dans son fil pour le trancher. Puis elle donne une petite tape sur le crâne de son patient et annonce :

    — Et voilà !

    Avec un grognement reconnaissant, Teddy se contorsionne, afin de s’inspecter sous toutes les coutures. Comme certains morceaux du tissu qui le composent s’étaient révélés inutilisables, mademoiselle Rose a dû combler les trous en sacrifiant les rideaux de sa cuisine. De petits lapins s’égaillent à présent sur son corps et la chose est loin de lui déplaire. Même, il trouve cette nouveauté très seyante.

    — Et vous dites que ce sont Lili et Lala qui l’ont mis dans cet état ? questionne la jeune femme.

    Son regard croise celui d’Alucard, qui acquiesce, avant de baisser les yeux sur une petite coupelle posée au milieu de la table. S’y exhibent les pétales desséchés des roses offertes quelques semaines plus tôt – présent ayant fait grand plaisir à la jeune femme qui, un soir, est venue le trouver chez lui pour l’en remercier, avant de lui sommer de bien vouloir cesser ses enfantillages : notre ami faisant le mort depuis lors.

    Teddy a porté l’une de ses pattes à son museau, où un petit lapin bondissant lui sourit. Et tandis que mademoiselle Rose rassemble ses aiguilles, bobines et paires de ciseaux – pour les ranger dans sa boîte à couture – le vampire explique :

    — Il avait un pacte avec elles. Il devait rester à leur service aussi longtemps que cela le leur plairait et, si d’aventure, il éprouvait le désir de les quitter, alors il ne pourrait le faire qu’en petits morceaux.

    À l’intention du concerné, il poursuit :

    — J’espère que ça te servira de leçon. À partir de maintenant, plus question de chaparder de la nourriture : la prochaine fois, je ne serai peut-être pas là pour te venir en aide !

    L’ourson tourne le museau dans sa direction. Ses crocs se découvrent et il laisse échapper un bruit de gorge qui rappelle un ricanement. La chose est loin de rassurer ses deux observateurs, qui échangent un regard inquiet. Teddy, lui, se détourne pour passer les pattes sur son ventre rond.

    Oh oui, pour sûr, il va retenir la leçon ! Car à l’avenir, promis juré, il ne se fera plus jamais prendre la main dans la tarte !

    Erwin Doe ~ 2010

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