• Episode 6 - Voulez-vous une tasse de rien ?

    Le grand monsieur du bois d’à côté

     

    Épisode 6 : Voulez-vous une tasse de rien ?

     



     

    1

     

    — Dites-moi, mes chers petits… l’un d’entre vous aurait-il des nouvelles de Teddy ?

     

    Voilà près de deux semaines qu’Alucard n’a plus revu le museau du concerné. Une absence qui ne manque pas de l’inquiéter, car il sait le garnement prompt à s’attirer les pires ennuis.

     

    Les enfants lui font face, installés à même l’herbe malade de la petite clairière où il vit. Jusqu’à présent, ils discutaient entre eux avec animation, tandis que le vampire s’échinait à remplacer les boutons manquants de sa veste. Mais comme il n’est pas très doué pour cet exercice, l’un d’eux pend tristement au bout d’un amas de fils emmêlés, tandis qu’un second refuse de s’aligner avec les autres et que le troisième lui a valu plusieurs piqûres aux doigts.

     

    Son aiguille toujours en main, il parcoure la petite assemblée du regard et voit la culpabilité apparaître sur chacun des visages.

     

    Même Bibi est présente ce soir-là. Mais alors que ses petits compagnons commencent à se jeter des regards en coin, elle fait mine de ne pas être concernée par la question.

     

    — Eh bien ? insiste Alucard, en plantant son aiguille dans sa veste.

     

    Eliphas envoie un coup de coude à Lou qui, prise de panique, cherche de l’aide du côté d’Édouard. Celui-ci détourne aussitôt les yeux et elle comprend à son expression qu’il n’y a rien à attendre de lui.

     

    En désespoir, elle fixe Bibi qui, installée près d’elle, a commencé à tresser ses cheveux sombres. D’un signe de tête négatif, la gamine lui fait savoir qu’elle n’est pas décidée à lui prêter main forte. Quant à Wendy, ainsi qu’Edwidge, la première s’est prudemment élevée dans les cieux, tandis que le second – qui ne sait s’exprimer autrement que par des gargouillis, ne lui est d’aucune utilité.

     

    C’est donc en bafouillant, que la malheureuse avoue :

     

    — C’est… c’est qu’on a promis de ne rien vous dire…

     

    Le rouge lui est monté aux joues et elle baisse les yeux, comme une enfant prise en faute.

     

    Elle n’ajoute rien de plus et le reste des enfants avec elle. Le silence se fait et Alucard, vite lassé de leur attitude, laisse échapper un soupir.

     

    — Écoutez… si vous pouvez me promettre que Teddy n’est pas en danger, alors je ne vous demanderai pas de trahir votre parole. Mais si tel n’est pas le cas, je…

     

    — Ah, bon sang, j’en ai ma claque ! le coupe vivement Eliphas, en se frottant le crâne des deux mains. Il est chez les poupées, d’accord ? Chez ces pestes de poupées !

     

    — Mais… depuis deux semaines ? s’étonne le vampire. Enfin, mes enfants, qu’est-ce que tout ceci signifie ?

     

    Des murmures se font entendre et Édouard, honteux, répond :

     

    — C’est qu’il n’a pas trop le choix…

     

    — Le choix ? Mais le choix de quoi, exactement ?

     

    — Ben… de partir ou de rester.

     

    — Je ne comprends pas.

     

    C’est de nouveau Eliphas qui doit intervenir :

     

    — C’est pourtant simple, non ? Lili et Lala le gardent emprisonné chez elles ! On a bien essayé de le faire sortir, mais vous savez comment elles sont !

     

    Et Bibi d’appuyer ses propos d’un hochement de tête.

     

    Alucard a bien du mal à en croire ses oreilles. Il cherche dans le regard des enfants l’indice d’une blague qu’on lui jouerait, mais non. Les expressions sombres et attristées ne sont pas simulées. Alors, il porte la main à son front, en un signe d’incrédulité.

     

    — Mais… enfin ! C’est grave, très grave ce que vous me racontez-là ! Et je crois que vous auriez dû me prévenir… !

     

    — Mais c’est Teddy qui ne voulait pas ! piaille Lou en réponse, dans un murmure pathétique.

     

    — Et pourquoi Dieu ?

     

    — Tout ce qu’on sait, c’est qu’il a commis une bêtise et qu’il doit maintenant la réparer…, explique Édouard. Il a dit à Wendy, quand elle est allée le voir, qu’il ne voulait pas vous inquiéter. Qu’elles finiraient bien par se lasser de lui…

     

    Tout en parlant, il a levé les yeux en direction du fantôme. Alucard l’imite et voit Wendy se recroqueviller et se détourner. Elle non plus n’est pas très fière de son rôle dans toute cette histoire.

     

    C’est avec un gazouillis désolé qu’Edwidge s’approche du vampire. Et il semble si malheureux que ce dernier ne peut que lui tapoter le sommet du sac de la main, dans un geste rassurant, qu’accompagne un sourire. Quand il reporte son attention sur le reste des enfants, c’est pour annoncer :

     

    — Eh bien… quoi qu’il en soit, je vais tout de même lui rendre une petite visite !

     



     

    2

     

    Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous l’apprendre, mais il n’existe au village de nulle part que deux maisons à se démarquer de la lugubrité dans laquelle se complaisent les autres. L’une est bien entendu celle de mademoiselle Rose, tandis que l’autre, qui est exagérément bariolée, celle des poupées Lili et Lala.

     

    Construite à l’entrée de la commune, sa façade est en effet d’un rose terne, tandis que ses volets arborent un bleu pastel, et que le bois de sa porte est peint de blanc. Rouges sont ses tuiles et marron la clôture qui délimite le jardin, où l’herbe trop verte, factice, partage l’espace avec de nombreuses fleurs, elles aussi en toc. Sur le perron, un paillasson invite les visiteurs à s’essuyer les pieds.

     

    Si la maison se démarque par ses couleurs, elle le fait également par sa taille, car celle-ci dépasse tout juste le vampire d’une vingtaine de centimètres. Ce dernier, qui fixe la poignée de la porte en forme de tête de lapin, songe à quel point le pauvre Teddy a dû y souffrir. Car s’il y a bien des ragots au pays de nulle part qui ne sont qu’à peine exagérés, ce sont bien ceux qui concernent le caractère impossible des habitantes du lieu.

     

    Il frappe à la porte… toc… toc… toc… trois coups, auxquels répond une voix aiguë. Dans la serrure, il entend une clef tourner et le battant s’ouvre, laissant apparaître le visage juvénile de Lala.

     

    Petite brune aux boucles parfaites, elle a la peau porcelaine et les lèvres d’un rouge vif. Sur sa robe sont brodées des fleurs magnifiques, aux teintes discrètes, sur un tissu qui rappelle la couleur d’un vieux parchemin. Son regard gris se fait aussitôt hostile, tandis qu’elle reconnaît son visiteur. Et son ton, quand elle le questionne, est habité d’une certaine irritation :

     

    — C’est pourquoi ?

     

    Le vampire, qui n’en oublie pas pour autant ses bonnes manières, soulève poliment son haut-de-forme.

     

    — Bonsoir, Lala. Je m’excuse de vous déranger, mais j’aurais aimé savoir s’il m’était possible de voir Teddy.

     

    Les mâchoires crispées par un agacement naturel à l’égard de tout et de rien, son interlocutrice conserve le silence un court instant. C’est presque de mauvaise grâce qu’elle demande finalement :

     

    — Qui ?

     

    — Teddy… il s’agit d’un petit ourson, pas plus haut que cela.

     

    Sur ces mots, le voilà qui mime la taille du concerné, à peine plus haut que son interlocutrice.

     

    — On m’a rapporté qu’il vivrait sous votre toit, ajoute-t-il, et comme je passais dans le coin… vous comprenez…

     

    Derrière Lala se dessine un salon aux couleurs pastelles, muni de petits meubles. Sur le canapé en tissu brodé, il peut apercevoir Lili, copie conforme de Lala, si ce n’est que ses cheveux sont blonds, ses yeux bleus et sa robe, aux mêmes broderies, blanche.

     

    — Vous devez parler d’Hector, rectifie Lala, en retroussant son nez. Ce sale petit impertinent !

     

    En réponse, Alucard incline la tête sur le côté.

     

    Hector… ? Faut-il qu’en plus de le retenir prisonnier, les poupées se soient amusées à le dépouiller de son identité ?

     

    — Me serait-il possible de lui parler ?

     

    — Je ne crois pas, non.

     

    — Qu’est-ce que c’est, Lala ?

     

    Depuis son canapé, Lili se déboîte le cou pour essayer d’apercevoir leur visiteur. L’air sombre, son amie se tourne vers elle.

     

    — Rien ! Seulement le vampire du bois d’à côté.

     

    — Oh, mais quelle bonne surprise ! s’exclame Lili, en frappant dans ses mains. Pourquoi ne pas le faire entrer ? Il prendra le thé avec nous.

     

    En réponse, Lala laisse échapper un grognement. Toutefois, elle s’écarte sur le côté pour laisser entrer le vampire, qui doit se courber pour passer la porte, et manque de se cogner au lustre quand il se redresse.

     

    Lili, qui s’est levée, lui tend une petite main, qu’il serre brièvement dans la sienne, immense en comparaison.

     

    — Ça pour une surprise, pépie la blondinette. Il me semble que c’est bien la première fois que vous nous rendez visite ! Mais je vous en prie, asseyez-vous donc.

     

    Puis, reprenant place sur le canapé, elle lui désigne le fauteuil à sa gauche. Un fauteuil si riquiqui que le grand vampire craint qu’il ne cède sous son poids. C’est donc avec toutes les précautions du monde qu’il s’y installe, et se retrouve bientôt recroquevillé entre les deux accoudoirs, les genoux à hauteur du menton.

     

    Lala s’est éclipsée dans la cuisine. Lili, elle, se penche dans sa direction pour questionner :

     

    — Alors ! Quel bon vent vous amène ?

     

    — Je suis venu voir un ami, lui explique Alucard. Teddy… mais je crois que vous l’appelez Hector.

     

    Vivement, Lili rejette la tête en arrière et porte une main à sa gorge.

     

    — Hector, vous dites ? Ce vilain voleur ?

     

    — Ah… aurait-il fait quelque chose de mal ?

     

    Le moindre geste de sa part fait gémir le fauteuil, et il ose à peine bouger, de peur qu’il ne se brise en morceaux. Lili pousse un soupir navré et sa main se déplace de son cou à sa joue.

     

    — Je suis navrée d’apprendre que vous possédez de si mauvaises fréquentations, mon cher. Car, voyez-vous, votre ami est un voleur de tartes ! La petite Rose nous avait très gentiment offert quelques pommes pour leur confection… Nous les avions laissées à refroidir sur le rebord de notre fenêtre et nous comptions les déguster pour notre goûter, mais Hector est passé par là. Quand nous avons découvert son forfait, il était déjà trop tard : c’est tout juste s’il nous avait laissé quelques miettes.

     

    — Je vois…

     

    Et du regard, il fait le tour de la pièce.

     

    Son expression laisse à penser qu’il n’est pas surpris de ce qu’il apprend, et pour cause : Teddy n’en est pas à son premier forfait, et les poupées ne seront pas les dernières à l’épingler pour flagrant délit de gourmandise.

     

    — Et que s’est-il passé ensuite ? Je veux dire… après que vous ayez découvert son crime ?

     

    — Oh, Lala était furieuse, si vous l’aviez vue ! Elle est allée chercher un grand couteau en jurant que, puisqu’il nous avait dépouillées de notre bien, alors il nous servirait de goûter. J’ai bien sûr dû l’en dissuader. Comprenez qu’il n’avait pas l’air très appétissant !

     

    — Mais vous ne lui avez pas permis de filer…

     

    — Et pourquoi l’aurions-nous fait ? Je vous rappelle que nous étions des victimes ! Alors en punition, nous lui avons proposé de devenir notre domestique… le temps, bien sûr, de nous dédommager.

     

    — Et il a accepté ?

     

    — Disons qu’il n’a pas eu le choix. C’était ça ou je me serais moi-même chargée de faire bouillir la marmite.

     

    Le petit sourire avec lequel elle conclut son aveu fait frémir Alucard. Et si j’aimerais vous dire que Teddy a eu de la chance que Lili soit d’humeur à le sauver des griffes de Lala, en vérité, je n’en suis pas si sûr.

     

    Lala refait finalement son apparition. Elle transporte un plateau, qu’elle vient déposer sur la table basse, près des deux autres. Comme elle va pour leur servir du thé, Alucard lève une main.

     

    — Ah ! Merci, mais pas pour moi.

     

    Si Lala le foudroie du regard, Lili se contente de glousser.

     

    — Que tous les démons nous emportent, nous faisons décidément de bien piètres hôtesses. Allons, Lala, tu sais bien que notre grand ami ne se nourrit que de sang ! Enfin… nous ferons avec. Sers-lui donc une tasse de rien, veux-tu, qu’il nous accompagne tout de même.

     

    Avec un grognement, sa compagne tend une tasse vide au vampire qui, craignant de se montrer grossier, l’accepte sans faire d’histoire.

     

    L’air toujours renfrogné, Lala vient prendre place près de Lili et trempe ses lèvres dans son thé. La blondinette, elle, adresse un regard en coin à leur visiteur, qui s’empresse de faire semblant de siroter sa tasse de rien.

     

    Celle-ci est d’ailleurs si petite qu’elle disparaît entièrement derrière sa main, et si délicate qu’il ne la manipule qu’avec une infinité de précautions. Du reste, s’il se sent parfaitement ridicule, il juge préférable de jouer le jeu un moment, laissant s’écouler quelques secondes, presque une minute, avant d’oser questionner :

     

    — Et… où se trouve-t-il en ce moment ?

     

    Le froncement de sourcils de Lala s’accentue. Comme elle interroge son amie du regard, celle-ci a une expression malicieuse.

     

    — Il veut sans doute parler d’Hector. Sais-tu qu’il ignorait tout de son larcin ? (Elle prend un air songeur.) D’ailleurs, je me demande bien où il a pu passer… ça fait un petit moment que je ne l’ai pas vu. Serait-il possible qu’il se soit enfui ?

     

    — Il n’oserait jamais ! rétorque Lala, méprisante. Non ! Notre chambre avait besoin qu’on y fasse le ménage, alors je l’ai chargé de cette corvée.

     

    Elle se penche en direction du plateau, pour y piocher un gâteau. Ses lèvres se referment dessus quand Lili, après une moue, lui reproche :

     

    — Oh, Lala ! À quoi Dieu pouvais-tu bien penser ? Tu sais pourtant comment il est ! Je suis sûre qu’il va encore mettre la pagaille dans mes vêtements !

     

    Pour toute réponse, Lala lui offre un haussement de sourcils qui se veut innocent. Celui du fautif qui n’espère pas vraiment faire croire qu’il n’avait pas le moins du monde pensé aux conséquences de son action.

     

    Alucard sent une tension naître entre les deux poupées. Lala a perdu son expression hostile, la délaissant à Lili dont le regard se fait glacial, et même menaçant.

     

    La situation, il le sait, n’est pas loin de tourner au vinaigre. Alors, de crainte de se retrouver au milieu d’une dispute, il s’enquiert vivement :

     

    — Me serait-il possible de le voir ?

     

    Sa question a le mérite d’amener un moment de flottement chez ses hôtesses, qui semblaient avoir oublié sa présence. Lala est la première à se reprendre. Son froncement de sourcils revient, plus accentué que jamais et elle ouvre la bouche pour lui opposer un refus, mais Lili l’en empêche d’un claquement de mains. Et c’est avec un gentil sourire que cette dernière répond :

     

    — Bien entendu ! (Puis, revenant à son amie.) Lala, va le chercher, veux-tu ?

     

    — Lili !

     

    — Lala, réplique Lili, dont le regard ne s’est pas purgé de toute rancœur.

     

    La brunette ouvre la bouche pour protester, la referme, avant de s’assombrir et, finalement, de se lever. Tout en rouspétant, elle fait le tour du canapé et se dirige vers la porte de la chambre à coucher.

     

    — Hector, appelle-t-elle en l’ouvrant, viens voir qui est venu te rendre visite !

     

    Un grognement inquiet lui répond et Teddy pointe le museau dans le salon. Ses yeux en boutons s’arrêtent sur le vampire et, dans une plainte déchirante, il se jette dans sa direction, manquant de bousculer Lala.

     

    Alucard, qui s’est remis debout, le soulève de terre et le porte à bout de bras, afin de mieux l’inspecter. C’est un Teddy en costume sombre, qu’agrémente un nœud papillon, qu’il découvre. Une punition terrible, car pas plus qu’Eliphas, Teddy n’aime porter de vêtements.

     

    Mais il s’est à peine arrêté sur la nouvelle couture qui barre le front du malheureux que Lala s’impatiente :

     

    — Voilà, vous l’avez vu, maintenant il doit retourner travailler !

     

    À cette idée, Teddy pousse un couinement pathétique et commence à se débattre entre les mains du vampire. Son affolement est palpable et, à cet instant, on a presque l’impression de voir luire un appel à l’aide dans les deux boutons qui lui servent d’yeux.

     

    — Si je puis me permettre, intervient Alucard en le reposant à terre. Cela fait déjà deux semaines que Teddy est à votre service. Je comprends que vous soyez fâchées pour la perte de vos tartes, mais… ne pensez-vous pas qu’il a suffisamment payé ?

     

    Un silence terrible s’abat sur la pièce. Les poupées, qui ne s’attendaient visiblement pas à cela, se jettent un regard. Un regard qui ne fait pas seulement frissonner leur victime, mais aussi ce vampire impertinent qui vient se mêler de leurs affaires.

     

    — Ooooh, commence Lili, alors c’était donc cela… le but de votre visite !

     

    — Quelle insolence ! s’emporte Lala en tapant du pied comme une petite fille colérique.

     

    Son amie approuve d’un hochement de tête.

     

    — N’est-ce pas ? Il s’invite chez nous, nous l’accueillons bien gentiment, nous lui permettons même de voir Hector et voilà comment nous sommes récompensées ! Nous sommes pourtant les victimes, dans cette histoire, mais à l’entendre, on pourrait jurer du contraire.

     

    — Non, ce n’est pas du tout ce que je dis, s’empresse de rectifier Alucard. Au contraire, il est sans doute vrai que Teddy méritait une punition. Mais votre accord n’est pas juste, admettez-le. L’avez-vous seulement informé de la durée exacte de sa peine ? Après tout, il ne s’agissait que de tartes et…

     

    Les petits bras de Teddy se sont enroulés autour de ses jambes et il peut le sentir trembler.

     

    — Et vous croyez peut-être que ça l’excuse ? le coupe Lala, avec un geste impatient de la main. Simples tartes ou non, il nous a causé du tort !

     

    — De plus, poursuit Lili, vous nous accusez de malhonnêteté. Pourtant, nous avons été très claires avec Hector. C’est en toute connaissance de cause qu’il est entré à notre service et, si vous ne me croyez pas, alors jetez donc un œil là-dessus.

     

    Tout en disant cela, elle s’est approchée d’une petite boîte en bois sculpté, qui trône au sommet d’une commode. Elle en tire une feuille de papier pliée en quatre qu’elle vient remettre au vampire. De son côté, Lala se permet un petit sourire féroce.

     

    Alucard déplie le document et y découvre l’écriture des poupées. En bas de page, deux signatures, auxquelles se mêle l’empreinte d’une patte… une empreinte faite d’une encre aussi rouge que le sang.

     

    — Comme vous pouvez le lire, reprend Lili, notre ami Hector a juré de nous servir aussi longtemps que cela nous plaira.

     

    — Et si l’idée de briser notre pacte lui venait…

     

    Oui, si le pauvre ourson décidait de briser le pacte, alors ce dernier ne pourrait quitter ses geôlières qu’à condition de se livrer à une punition encore plus terrible. Tel est l’accord qu’il a passé avec les poupées et, croyez-moi, il serait stupide de sa part d’espérer y échapper. Car au pays de nulle part, un pacte est un acte sacré, protégé par les puissances infernales elles-mêmes. Manquez à votre parole et ce ne sera pas seulement la réprobation de vos pairs que vous aurez à subir, mais également la visite du Diable. Et celui-ci, vous vous en doutez, n’est pas connu pour sa clémence.

     

    — N’y a-t-il vraiment aucune autre solution ? gémit Alucard.

     

    Sans lui répondre, Lili retourne à la commode, pour en tirer une longue paire de ciseau. Son arme à la main, qu’elle ouvre et ferme de façon menaçante, elle est bientôt rejointe par Lala qui, après un tour dans la cuisine, revient avec un couteau aussi grand qu’aiguisé.

     

    — Si Hector veut nous quitter…, commence cette dernière.

     

    — Alors, il lui faudra en payer le prix, termine Lili.

     

    En proie à la panique, Alucard recule si vivement qu’il manque de piétiner Teddy. Ni l’un, ni l’autre, ne doute de la détermination des poupées.

     

    L’ourson laisse échapper un grognement affolé, suppliant, comme s’il espère un miracle de son grand ami. Seulement, ce dernier est impuissant. Car s’il l’enlève et bondit en direction de la porte, le pacte sera brisé et, de tous les adversaires, le Diable est sans doute le plus terrible que l’on puisse imaginer.

     

    Les poupées se sont approchées de quelques pas, menaçantes. Alucard les devine sur le point de se jeter sur eux et c’est pourquoi il les supplie d’un geste de bien vouloir lui accorder un moment. Puis il s’accroupit à la hauteur de Teddy et dépose ses mains sur ses épaules.

     

    — C’est à toi que le choix revient, mon garçon. Que veux-tu faire ? Rester à leur service ? Ou bien retrouver ta liberté ? Je sais que ce ne sera pas agréable, mais je te fais la promesse que tu seras de nouveau sur pieds avant le lever du soleil !

     

    C’est tout ce qu’il peut offrir au malheureux… une simple promesse. La frustration gronde en lui, mais il n’a d’autre choix que d’accepter son impuissance.

     

    Avec une petite plainte, l’ourson découvre les crocs. Ses boutons luisent de désespoir, mais il comprend bien que la décision lui revient. A lui et à lui seul. Sur ce coup, personne ne pourra lui venir en aide.

     

    Quoique tremblant, il envoie un coup de griffe au vampire, afin de le remercier et de lui signifier qu’il compte sur lui. Puis il le dépasse, pour s’avancer vers ses bourreaux. Non sans une certaine provocation, il redresse le museau, écarte les pattes et leur lance un grognement décidé.

     

    Alors, les poupées se jettent sur lui et, dans une pluie de coups, le réduisent en morceaux…

     



     

    3

     

    — Allons, Teddy, reste tranquille. J’ai presque terminé !

     

    L’ourson grogne et cesse de gesticuler. L’aiguille de mademoiselle Rose s’enfonce dans son épaule et il en suit le chemin sous sa peau de tissu, qui rentre et ressort, rentre et ressort…

     

    Après que le courroux des poupées se soit abattu sur lui, Alucard a rassemblé ses morceaux pour les emmener à mademoiselle Rose. À la vue du massacre, je vous laisse imaginer la frayeur de la jeune femme, dont le teint blafard aurait pu rivaliser avec celui du vampire.

     

    À présent, il est installé dans le salon de son amie et fait face à un Teddy qui, debout sur la table basse, sourit de tous ses crocs en poussant de petits grognements satisfaits. À le voir, on pourrait l’imaginer inconscient du danger auquel il vient d’échapper. Car si Alucard n’avait pas été présent au moment de sa destruction, s’il avait décidé de rompre le pacte sans une tierce personne en guise de témoin, en allié, alors il aurait pu ne jamais revenir à la vie. En effet, je doute que Lili, et encore moins Lala, se seraient données la peine de le recoudre, ou même de confier ses restes à la première bonne âme venue. Il y a même fort à parier qu’elles se seraient contentées de balayer ses morceaux, pour les mettre à la poubelle. Dans de telles conditions, la magie qui habite l’ourson, et qui sert de souffle de vie, aurait progressivement disparue, causant la mort du malheureux.

     

    Accroupie au sol, mademoiselle Rose mord dans son fil pour le trancher. Puis elle donne une petite tape sur le crâne de son patient et annonce :

     

    — Et voilà ! Tu es de nouveau comme neuf !

     

    Avec un grognement de reconnaissance, Teddy se contorsionne, afin de s’inspecter sous toutes les coutures. Comme certains morceaux du tissu qui le compose étaient devenus inutilisables, mademoiselle Rose a dû combler les trous en sacrifiant les rideaux de sa cuisine. De petits lapins s’égaillent à présent sur son corps et la chose est loin de lui déplaire. Même, il trouve cette nouveauté très seyante.

     

    — Et vous dites que ce sont Lili et Lala qui l’ont mis dans cet état ? questionne la jeune femme.

     

    Son regard croise celui du vampire, qui acquiesce.

     

    Sans doute vous demandez-vous ce qu’il est finalement advenu des fleurs, que notre ami a rapportées de son voyage. Eh bien, à ce sujet, vous apprendrez qu’elles semblent avoir plu à mademoiselle Rose. En tout cas, c’est ce qu’elle a affirmé à Alucard, quand elle est venue le trouver chez lui pour lui sommer d’arrêter de faire le mort.

     

    Vous le devinez, ce cher Alucard n’en menait pas large et il se sent toujours un peu gêné en présence de la jeune femme.

     

    Teddy a porté l’une de ses pattes à son museau, où un petit lapin bondissant lui sourit. Et tandis que mademoiselle Rose rassemble ses aiguilles, bobines et paire de ciseaux, pour les ranger dans sa boîte à couture, le vampire explique :

     

    — Teddy avait un pacte avec elles. Il avait accepté de rentrer à leur service, ce pour la durée qui plairait à Lili et Lala. Et si d’aventure, le désir de les quitter lui venait, alors il devait les laisser le réduire en petits morceaux…

     

    À l’intention du concerné, il poursuivit :

     

    — J’espère au moins que ça te servira de leçon ! À partir de maintenant, plus question de chaparder de la nourriture : la prochaine fois, je ne serai peut-être pas là pour te venir en aide !

     

    L’ourson tourne le museau dans sa direction. Ses crocs se découvrent dans un sourire et il laisse échapper un bruit de gorge qui rappelle un ricanement. Tout ceci n’est pas vraiment pour rassurer Alucard, ni encore moins mademoiselle Rose et, alors que les deux s’échangent un regard inquiet, Teddy se détourne et passe ses pattes sur son ventre rond.

     

    Oh oui, pour sûr, il va retenir la leçon ! Car à l’avenir, promis, juré, il ne se fera plus jamais prendre la main dans la tarte !

     

     

    Erwin Doe ~ 2010

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