• Episode 9 : A bientôt, mademoiselle Rose

        Le grand monsieur du bois d'à côté

       Épisode 9 : À bientôt, mademoiselle Rose

     

    Venez, venez ! Allons, approchez !

    Eh bien, mes amis ?

    Entendez-vous ces rires ? Ce brouhaha de discussions animées ? Ces exclamations et soupirs ? Voyez-vous tous ces gens, assemblés sur la place du village, installés autour de tables aux nappes déjà tachées ? Sentez-vous ces odeurs singulières, mais aujourd’hui familières, qui envahissent les rues du village de nulle part ? Celles d’un banquet si extravagant que les tables menacent de céder sous le poids des victuailles qui les écrasent.

    Cette nuit, le pays de nulle part n’est pas dans son état normal. Et pour cause ! Car dès le lendemain, mademoiselle Rose prendra la route et tous, ici, sont réunis pour un dernier adieu. Ou en tout cas est-ce là la raison officielle. Officieusement, c’est une autre nouvelle que l’on célèbre : la déclaration, attendue de longue date, de monsieur Alucard à la jeune femme.

    Oh ! Ne croyez pas que les concernées aient répandu la nouvelle autour d’eux. En vérité, il n’en est rien. Mais vous le savez à présent, le village de nulle part fourmille d’oreilles indiscrètes et les ragots s’y propagent plus vite qu’une épidémie. Bientôt, chacun fut au courant, jusqu’aux frontières du pays et même plus loin encore, car Archibald Von Bidule ne tarda pas à montrer le bout de sa langue.

    Mais j’entends que les chats noirs miaulent minuit et voici les derniers invités qui arrivent au petit trot. Ils jettent des regards autour d’eux, dans l’espoir de repérer une place libre et se glissent dans les espaces vides. On grogne parfois, car les bancs sont déjà trop encombrés. On remue, pour essayer de se dégager un peu plus d’espace et, de temps à autre, ceux installés aux extrémités chutent à terre.

    Beaucoup de visages amis sont présents. Tenez ! Voici déjà Yaga ! Arrivée parmi les premiers, la sorcière picore, dépiaute en tous petits morceaux le contenu de son assiette, qu’elle ne terminera pas. Installée près d’elle, Bibi ne tient pas en place. Elle finit par se lever pour aller trottiner en compagnie de Nouveau – l’ancien béguin d’Edwidge, devenu son ami le plus proche.

    Dans un coin de la place, on peut apercevoir Eliphas qui, la bouche dissimulée derrière ses mains, ricane comme le diablotin qu’il est.

    Pour l’occasion, il a juré de se tenir tranquille. De laisser de côté les mauvais tours, mais surtout de ne pas embêter les petites filles. En vérité, personne, pas même lui, n’est certain qu’il tiendra parole.

    Rassemblées autour d’une même table, nous trouvons les familles de Lou et d’Édouard. Leurs membres se connaissent de longue date et ont entamé la conversation. Monsieur et madame faunes boivent beaucoup, mangent beaucoup, et font plus de bruit que l’ensemble des occupants de leur banc. Le papa de Lou, un sourire amusé aux lèvres, sirote un verre de sang, tandis que sa femme, en fine connaisseuse, commente chaque plat qui lui passe sous le bec. Édouard est assis près de son petit frère, qui ne cesse de lui chiper ce qui se trouve dans son assiette. Parce que c’est bien connu, le repas des autres est toujours meilleur !

    Pour l’occasion, Lou a cassé sa tirelire afin de se procurer une jolie robe noire à dentelles. Elle a également tressé ses cheveux, que sa mère a ensuite enroulés en chignon.

    Edwidge gazouille et se mêle aux jeux de Bibi et Nouveau. Après son chagrin d’amour, les deux sacs se sont recroisés et, à défaut d’autre chose, l’amitié a fini par naître entre eux.

    Sans surprise, on découvre que les commères se sont elles aussi regroupées autour de la même table, où elles ne perdent pas une miette de ce qu’il se dit ou se fait. On les entend glousser, cancaner, avec une énergie hystérique qui a depuis longtemps fait fuir leurs époux.

    Le ciel est le territoire des fantômes, qui s’y agglutinent en une masse blanche et survoltée. Des « Toc ! Toc ! » résonnent aux quatre coins de la place, se mêlant au vacarme des conversations et des rires. Au milieu de ses congénères, Wendy vole d’un point à l’autre des festivités, en compagnie d’un Archibald à la langue frétillante.

    Pour l’occasion, on a également fait venir un groupe bien connu de ce nulle part. À sa tête, Jojo le squelette claque des mâchoires en rythme avec son jeu endiablé. Près de lui, la silhouette du clown à trois visages du bout du village et de son orgue de barbarie. L’ogre voûté qui les accompagne de son accordéon est lui aussi une figure célèbre, car il vit dans les placards, qui sont pour lui autant de portes capables de le mener aux quatre coins du pays. Et si vous cherchiez à vous rappeler son nom, apprenez qu’il n’en a pas… ou plutôt qu’ici, on le connaît sous l’identité de l’Ogre sans nom.

    Sur ses épaules, un groupe de pixies s’ennuie de l’absence des lutins – qui, comme vous le savez, ne sont plus autorisés au village. On les voit danser, taper dans leurs mains, mais le cœur n’y est pas, tant la folie et la méchanceté de leurs cousins leur manque.

    Et n’oublions pas Lili et Lala ! Plus mignonnes que jamais, les poupées joignent leurs compétences à celles des autres musiciens. L’une en donnant de la voix – en un chant qui vous paraîtrait sans doute trop aigu pour nos critères ; l’autre par le jeu de sa flûte traversière.

    Voilà qui nous fait déjà pas mal de visages connus, mais attendez ! Il nous en reste encore quelques-uns à observer.

    Teddy, par exemple, qui fidèle à sa réputation dévalise le buffet. La gueule grande ouverte, il croque tout ce qui lui tombe sous la patte, enfourne gâteaux et viandes, citrouilles frites et yeux d’araignées. En deux coups de crocs, c’est déjà avalé, à peine s’il prend le temps d’en sentir le goût, habité par le seul souci de faire éclater ce qui lui sert de ventre.

    Il finit par aviser la pièce montée – aussi impressionnante qu’un tantinet macabre, avec ses diablotins et ses squelettes qui batifolent au milieu de tombes. À la vue de ce plat presque trois fois plus haut que lui, l’ourson se lèche les babines et tend une patte avide dans sa direction. Mais il n’a pas le temps d’en prélever une miette, que papy Nazar vient le chasser d’un coup de pied au derrière.

    Le vieil homme a sa tête des mauvais jours et ses mains forment des poings menaçants. Il en brandit un en direction de Teddy, qui file sans demander son reste, les pattes plaquées contre ses fesses douloureuses.

    Quand il cesse de pester après le glouton pour balayer du regard le reste de l’assistance, chacun fait de son mieux pour éviter tout contact visuel. C’est qu’on ne tient pas à être la prochaine cible de sa mauvaise humeur !

    Vous vous en doutez, la cause de sa colère est à chercher du côté du départ prochain de mademoiselle Rose. Et s’il a tenté de l’en dissuader, il a dû se résigner face à l’entêtement de la jeune femme.

    Celle-ci lui a promis de revenir aussi souvent que possible, mais ce n’est qu’une maigre consolation. Ses mains le démangent et c’est tout juste s’il se maîtrise d’aller étrangler Augustin – qu’il continue de tenir pour unique responsable de son malheur. Pour ne pas arranger son ressentiment, il peut l’apercevoir à quelques distances, assis à l’écart de la foule.

    Eh oui ! Augustin a accepté de se joindre aux festivités, mais ce ne fut pas sans mal. Mademoiselle Rose a dû user de toute sa patience pour cela. Faire preuve de persuasion, aussi, mais surtout de compréhension. Et finalement, le voici au milieu de tous ces monstres dont il tente d’oublier la présence dans l’alcool.

    Il sursaute, chaque fois que l’un d’entre eux vient pour engager la conversation et c’est un miracle s’il n’a pas encore fui les lieux.

    Assise près d’Alucard, mademoiselle Rose l’observe avec compassion. Elle a bien tenté de l’inviter à leur table, mais le chevalier a refusé, arguant qu’il ne tient pas à se mêler plus que de raison à ces créatures maléfiques – pour lesquelles il désapprouve son affection.

    Néanmoins, il leur faudra bien, à lui comme à papy Nazar, apprendre à se supporter, car il a été convenu que mademoiselle Rose irait passer les deux premières semaines de sa nouvelle vie chez Maria. Il lui tarde déjà de rencontrer la vieille femme, qu’elle considère un peu comme sa grand-mère spirituelle. D’ailleurs, convaincre son grand-père de les accompagner ne fut pas une mince affaire. Mais s’il a beaucoup râlé, tapé du pied et boudé, il a finalement accepté et même promis de faire des efforts pour se réconcilier avec son ancienne amie.

    À sa gauche, Alucard est nerveux. Il sent les regards dardés dans sa direction, devine les messes basses qui se font sur son compte, mais aussi sur celui de mademoiselle Rose. Car la jeune femme, en effet, n’a pas repoussé sa déclaration. En tout cas, pas tout à fait. Seulement considéré qu’en l’état actuel des choses, il leur faudrait attendre encore un peu. Avoir une véritable conversation, dans un futur proche. Sur leurs sentiments réciproques, mais aussi sur leurs aspirations quant à l’avenir. Une épreuve qu’il appréhende par-dessus toutes.

    Assis au bout de leur table, monsieur le maire se lève. Son assistant – dont le visage se résume à un œil unique, immense – frappe doucement son verre de sa fourchette, afin de réclamer l’attention de tous. Les conversations se taisent peu à peu, tandis que le mot se propage, et même l’orchestre fait silence. Le regard pétillant, monsieur le maire bombe le torse, ses jambes maigrelettes tremblant si fort sous son poids qu’elles semblent sur le point de céder.

    Il émet un raclement de gorge, plante deux pattes aux extrémités de sa jaquette rouge et lâche, sur un ton malicieux :

    — Bilililibi bibi bilibili bi !

    Des rires lui répondent. C’est que monsieur le maire a toujours eu un sacré sens de l’humour. Un véritable don qui parvient à dérider jusqu’aux plus renfrognés – à l’exception d’Augustin, qui n’a pas la chance de comprendre ses babillements.

    Mademoiselle Rose esquisse un sourire. Monsieur le maire a levé son verre dans sa direction et, tandis que tout le monde l’imite, il ajoute :

    — Bilibili bibi, bibibi libibili lili !

    Autour d’eux, des applaudissements, mais aussi des sifflements et des exclamations. On souhaite bon voyage à la jeune femme. On lui rappelle de ne pas les oublier. Lui assure qu’on a déjà hâte qu’elle soit de retour parmi eux, d’entendre ses aventures. Et aux messages d’amitié se joignent les grognements de Teddy qui lève deux pattes en l’air. Autour de lui, le triste spectacle de plats dévastés. Et entre ses crocs, les vestiges d’aliments divers, qui sont autant de preuves de sa culpabilité.

    Plus sombre que jamais, Augustin se lève pour aller se servir un autre verre. Il est à présent suffisamment aviné pour que le spectacle de cette bande de monstres euphoriques lui soit indifférent. Tout au plus ressent-il encore à leur égard un mépris dont on le sent prêt à discuter avec le premier venu.

    Au même instant, le groupe reprend du service. Jojo se déchaîne comme jamais, au point de faire craindre à certains qu’il ne tombe en morceaux.

    Mademoiselle Rose tourne les yeux en direction d’Alucard et lève son verre. Sur ses lèvres, un petit sourire. Le vampire le lui rend et l’imite.

    — À bientôt, monsieur Alucard.

    — À bientôt, mademoiselle Rose.

    Et Alucard vide doucement le fond de son verre dans celui de la jeune femme. Quelques gouttes de sang, de son propre sang, qui se mélangent à l’alcool. Personne ne semble remarquer ce geste, et c’est sans doute mieux, car les deux amis ont le désir de garder la chose secrète pour le moment.

    Sur ce lien éternel qui, par cet échange, va naître entre eux. Mais aussi sur la décision de mademoiselle Rose de devenir vampire à sa mort… et d’ainsi, appartenir pour de bon à ce nulle part.

    Erwin Doe ~ 2017

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