• La sorcière des nuits d'Halloween - Année 1 - Partie 2 (Extrait)

    La sorcière des nuits d'Halloween

     

    Année 1 - Partie  2 (Fin)

     

    3

     
    Ils étaient rares, ceux qui osaient mettre un pied dehors au cours de cette nuit d’effroi. Même les poches pleines à craquer de friandises, on ne s’y risquait qu’en cas d’extrême urgence… et encore ! Car les ambulances, les médecins eux-mêmes refusaient de se rendre au domicile d’éventuels souffrants.

    On pouvait y voir de l’insensibilité, mais aussi une crainte légitime : celle d’accidents trop souvent provoqués par le passé ; causés par toutes ces créatures que la bêtise, l’inconscience, et peut-être la méchanceté, poussaient à se mettre en travers de la route des automobilistes.

    Pire encore, une légende prétendait que ceux frappés par le malheur durant la nuit d’Halloween ne trouvaient jamais le repos. Leur âme était emportée par l’armée des ombres et condamnée, année après année, à revenir hanter ce monde qui n’avait pas su lui éviter la damnation.

    Un sort qui expliquait le souci des biens portants à ne pas se mettre en danger durant ces quelques heures de folie… et pourtant !

    Je dis pourtant, car un jeune inconscient avait bel et bien quitté la sécurité de sa demeure.

    Animal nocturne, une excentricité familiale lui avait appris à vivre à l’heure des morts et des démons, plutôt qu’à celui du commun des mortels. Un élément parmi d’autres d’une personnalité peu conventionnelle.

    Armé d'une hache, il débitait du bois au milieu de son jardin. Ce sans se soucier du vent glacial (Contre lequel il ne s’était même pas donné la peine de se vêtir d’une veste.), ni des créatures démoniaques rodant aux alentours (Qui, comme nous allons le voir, le laissaient quelque peu indifférent.).

    Tout à sa tâche, il ne vit pas le groupe arriver, et ne prit conscience de sa présence que quand une voix furieuse s’exclama :

    — Non, mais qu’est-ce que c’est que ce travail !

    Abandonnant son outil de travail, le jeune homme s’épongea le front du revers de sa manche et se tourna vers les nouveaux venus.

    Physiquement, c’était un individu de constitution tout ce qu’il y avait de plus normale, à l’exception sans doute de sa haute taille, qui en faisait presque un géant. Les cheveux courts et sombres, il avait des traits très communs, sans aucun caractère ; un visage dont il était difficile de conserver le souvenir.

    Il porta son regard marron en direction des diablotins et des monstres étendus un peu plus loin. Tous arboraient une grosse bosse à l’arrière, ou au sommet du crâne. La sorcière se tenait auprès d’eux et s’employait à les rouer de coups rageurs, tandis que Jack arrivait en traînant derrière lui son double.

    Deux chiens inquiétants, aux yeux d’un noir intégral, se tenaient en retrait. À la façon d’un rouge à lèvres, une ligne sombre entourait leurs babines. Quant à leurs oreilles, elles étaient plantées si droit sur leur crâne qu’elles rappelaient deux cornes.

    — Bandes d’incapables ! Vous me faites honte !

    Puis, se tournant vers le jeune homme, la sorcière tendit un doigt menaçant dans sa direction.

    — Dis-donc, c’est toi qui les as mis dans cet état ?

    À sa grande surprise, l’interpellé ne manifesta pas la moindre inquiétude et, même, se permit de répondre d’un ton calme et parfaitement maîtrisé :

    — Je n’ai pas aimé leurs manières et ils refusaient de partir.

    — Non mais écoutez-le ! Sais-tu au moins qui je suis ? Je suis la sorcière des nuits d’Halloween, mon petit bonhomme : t’en prendre à mes gens, c’est comme t’en prendre à moi !

    Pas davantage intimidé, l’autre eut un haussement d’épaules. Il ne savait d’ailleurs trop ce qu’il trouvait le plus grotesque. Cette jeune femme hystérique qui, bien que lui arrivant tout juste au milieu du torse, se permettait de l’appeler « mon petit bonhomme » ? Ou bien cette face de citrouille obnubilée par son double, sur lequel elle ne cessait de se répandre en commentaires admiratifs ?

    — La tête est sculptée. Sculptée ! Rendez-vous compte ! Et avec quelle finesse, encore. Vraiment, maîtresse, je crois que ce monde contient quelques génies dont il faut savoir…

    — La ferme Jack ! s’exaspéra la sorcière.

    Puis, remarquant que le jeune homme s’était baissé pour ramasser son bois, elle eut un claquement de doigts.

    — Hep ! Qu’est-ce que tu fiches ? Tu crois peut-être que j’en ai déjà terminé avec toi ? Hep, regarde-moi quand je te parle ! Tu as agressé mes gens, tu te rappelles ? Alors n’imagine pas t’en tirer à si bon compte.

    Les bras chargés, l’autre daigna se retourner. Un nouveau haussement souleva ses épaules.

    — Ils se sont montrés désagréables.

    — C’est ça, trouve autre chose !

    — D’accord : je suis désolé.

    — Et tu crois vraiment t’en tirer avec quelques excuses ?! Te fous pas de moi, t’as même pas l’air de regretter !

    — Et il semble que nos informateurs disaient vrai, vint lui glisser Jack à l’oreille. Je ne vois nulle part ne serait-ce qu’un papier de bonbon !

    — Ah, ça aussi, ça aussi ! Et alors quoi, Hercule, on est plus proche de ses sous que de sa sécurité ?

    — Si vos gens, comme vous dites, m’avaient poliment demandé des sucreries, je le leur en aurais donné. Mais comme ils ne savent qu’exiger ou menacer, j’ai dû refuser : j’ai horreur des personnes mal élevées.

    — Je rêve ! Tu entends ça, Jack ? Son altesse voudrait en plus qu’on lui donne du « s’il vous plaît » !

    — Inadmissible, répondit Jack, en secouant sa grosse tête d’un air réprobateur.

    Derrière lui, les deux chiens grognaient en montrant les crocs. Se ramassant sur leurs pattes, le train arrière relevé, ils bondirent brusquement en direction du jeune homme.

    Leurs gueules dégoulinantes d’une bave épaisse et abondante, leur grognement se muèrent en un cri proprement effrayant.

    Malheureusement pour eux, leur cible n’était pas faite du même moule que ses semblables. Car plutôt que d’avoir un mouvement de recul, à défaut de chercher à fuir, le jeune homme laissa tomber son chargement, à l’exception d’un morceau de bois. Il le brandit devant lui, comme s’il s’agissait d’une arme redoutable.

    Les chiens plongèrent sur lui, prêts à le broyer sous leurs crocs. Alors, il daigna faire un pas en arrière et, d’un mouvement rapide et précis, leur asséna un coup de bâton sur la truffe.

    — Couchés !

    Dans un glapissement, ses agresseurs s’écrasèrent à terre. Leurs gémissements s’y poursuivirent et, les larmes aux yeux, ils portèrent leurs pattes de devant à leurs museaux douloureux.

    — Aaah, mais c’est pas vrai ! hurla la sorcière qui, trépignant sur place, se grattait les cheveux avec énergie. Qu’est-ce que vous foutez, nom du Diable !

    Puis elle décocha un coup d’œil à Jack, avant de lui ordonner :

    — Écrase-moi ce minable !

    — Avec plaisir, lui répondit-il, en abandonnant finalement son double.

    Le torse bombé en avant, à la manière d’un coq de combat aux jambes maigrelettes, il dépassa sa maîtresse et fit craquer ses doigts.

    — Tu n’aurais pas dû t’en prendre à nous, mon garçon…

    — Je ne m’en suis pas pris à vous : c’est vous qui vous en êtes pris à moi, répliqua l’autre, ce qui lui valut un cinglant :

    — Silence, petit impertinent !

    — Mais tu vas te dépêcher, oui ?

    — J’y viens, maîtresse, j’y viens… !

    Puis, se tassant sur lui-même, Jack émit un râle caverneux. Une aura sombre s’embrasa autour de lui et il se mit à grandir, grandir, grandir, jusqu’à prendre des proportions titanesques. Quand sa croissance s’arrêta, il avait dépassé d’une bonne tête le toit de la maison et les quelques arbres alentours.

    Tout en suivant son ascension du regard, le jeune homme avait abandonné son morceau de bois, pour ramasser sa hache.

    Jack fit un pas vers lui et le sol trembla. Se courbant en avant, le monstre laissa échapper un rugissement assourdissant, en même temps que de ses yeux et de sa bouche s’échappaient des flammes. Finalement, il tendit la main en direction de sa victime… qui eut le réflexe de l’éviter, avant de venir vers lui en courant.

    Jack fit fondre son autre main, plus vivement que la première, mais sa cible, comme si elle avait deviné son geste, se baissa promptement pour lui échapper.

    — Quoi ?!

    Il n’eut pas le temps de se remettre de sa surprise que le jeune homme arrivait déjà à hauteur de ses jambes. Avec horreur, il le vit lever sa hache et ne put que pousser un pitoyable :

    — Non ! Attends… !

    Mais trop tard, car l’arme s’abattait sur sa cheville. Jack laissa échapper un hurlement terrible et explosa dans un nuage de fumée. Quand ce dernier se fut dissipé, il avait retrouvé sa taille normale et se roulait à terre, en tenant contre lui sa jambe blessée.

    — Espèce d’empoté ! s’exaspéra la sorcière, en tapant du pied. Tu ne me sers décidément à rien !

    Puis elle adressa un regard mauvais au fauteur de trouble. Appuyé contre le manche de sa hache, celui-ci semblait attendre la suite. Il affichait par ailleurs un flegme si injurieux qu’elle sentit sa colère croître, au point de menacer de la faire imploser.

    Non seulement il se payait leur tête, mais en plus, il trouvait le moyen de les rendre ridicules.

    Impardonnable !

    Dans ses veines, son sang se mit à bouillir et l’air s’embrasa autour d’elle. Un vent violent, venu de sous ses pieds, l’enveloppa, faisant voler sa cape, sa jupe et ses cheveux. Son regard, devenu flamboyant, faisait courir des ombres sur son visage. Le pouvoir se libéra de son corps et le monde devint d’un noir d’encre.

    La terre était à présent grise, dépourvue de toute végétation. Partout où l’on portait le regard, ce n’étaient que ténèbres sans fin. On y voyait toutefois presque aussi bien qu’en plein jour, comme si cette nuit sans lune, ni étoiles, produisait sa propre lumière.

    La sorcière lévitait à plusieurs mètres du sol et l’obscurité ondulait autour d’elle. La terre commença à se craqueler, à se soulever… une main, deux mains, apparurent. Puis un visage, où une bouche s’ouvrit, béante. Des limbes, les morts remontaient à la surface, momies desséchées ou corps encore en décomposition, dont les râles envahirent le monde.

    Les zombies les plus proches se jetèrent sur le jeune homme, qu’ils agrippèrent sans que celui-ci ne cherche à se dégager. Le regard levé, il observait la sorcière, dont les commissures des lèvres s’étiraient en un rictus.

    — Pas trop inconfortable, j’espère, se moqua-t-elle, tandis que d’autres morts venaient se cramponner à sa victime.

    Puis elle partit dans un rire dont le caractère joyeux avait quelque chose de macabre, tout en faisant un tour sur elle-même. Mais alors qu’elle en était presque à se tenir les côtes, la voix de l’autre s’éleva de nouveau :

    — Avez-vous bientôt terminé ?

    Les corps le recouvraient presque entièrement et c’était une sorte de miracle s’il ne s’était pas encore écroulé sous le poids de ses agresseurs. Sans doute sa grande taille y était-elle pour quelque chose, car bien que les zombies soient nombreux, aucun ne lui arrivait plus haut que l’épaule.

    Dans les airs, il entendit la sorcière s’étrangler et reprit :

    — Ma grand-mère est malade et j’ai oublié d’alimenter son feu. En toute honnêteté, j’aimerais éviter que le froid ne la réveille.

    Ça, ou bien le barouf produit par ces visiteurs indésirables qui, s’ils ne l’avaient pas déjà tirée de son sommeil, devaient être en bonne voie.

    Autour de lui, les morts se figèrent. Leurs globes oculaires, vides pour la majorité, s’étaient arrondis. Leur bouche béait, s’ouvrant sur des dents jaunes, noires, des langues moisies, parfois même absentes.

    Un cri de rage échappa à leur invocatrice.

    — Par l’Enfer, il n’a pas peur ! Pourquoi ? Pourquoi ?!

    — Parce que je sais que notre peur vous nourrit au moins autant que le contenu de nos garde-mangers. Je sais également que vous ne pouvez me tuer : vous n’y êtes pas autorisés. Pas plus que vous ne pouvez me faire beaucoup de mal, en tout cas pas volontairement. Vos souffrances ne sont que des illusions et si je n’y crois pas, alors elles ne peuvent rien contre moi.

    Les morts avaient commencé à s’écarter de lui et le fixaient à présent avec une terreur que leurs faces décharnées, déformées, rendaient encore plus vivante. Leurs bouches, déjà ouvertes, s’élargirent encore davantage, au point de leur manger la moitié du visage. Et d’une même voix, ils hululèrent, fendillant les ténèbres, jusqu’à ce que ceux-ci explosent en une multitude de fragments.

    Ayant perdu le contrôle de son invocation, la sorcière vit un voile noir passer devant ses yeux et tomba à terre. Dans un gémissement douloureux, elle se redressa sur un coude et se gratta les cheveux. Une main entra dans son champ de vision.

    — Est-ce que ça va ?

    Cette main était celle du jeune homme qui, accroupit à sa hauteur, semblait vouloir l’aider à se relever.

    Le geste provoqua son indignation, auquel s’ajouta un profond sentiment d’humiliation. Il n’en avait pas conscience, mais pour quelqu’un de son rang, son attitude était une injure terrible. Il la plaçait au rang de faible à qui l’on imposait de l’aide, alors qu’elle aurait dû l’exiger, sinon se débrouiller seule. Rageuse, elle balaya sa main d’une claque et fit un bond en arrière, qui la propulsa de nouveau dans les airs.

    — Alors ça… alors ça… !

    Les mâchoires crispées, les joues devenues rouges, elle tremblait des pieds à la tête. Ses poings se serrèrent, si fort que ses ongles lui rentrèrent dans la peau. Elle n’était à présent plus que rancœur et ce fut avec la pleine conscience de la gravité de ses actes prochains, qu’elle décida de ne pas fermer les yeux sur l’affront.

    Un sort terrible sur le bout des lèvres, elle levait une main, prêtre à décharger toute sa fureur sur l’impudent… quand retentit le chant du coq.

    Le pouvoir qui avait commencé à affluer dans ses veines se tarit, aussi vite qu’elle tourna un regard frustré en direction de l’horizon. Debout sur un pied, Jack bafouilla :

    — Maî… maîtresse…

    La sorcière retroussa sa lèvre supérieure, ce qui découvrit ses dents de devant. Elle n’avait déjà plus le temps : l’heure des ombres était passée et il leur fallait rejoindre leur royaume. Son regard se porta une dernière fois en direction de l’inconscient qui avait osé lui tenir tête cette nuit.

    — Ton nom. Donne-moi ton nom !

    L’interrogé ne répondit pas tout de suite, cherchant à deviner ce qu’il risquait à dévoiler l’information. Ne trouvant rien, il dit :

    — Arthur. Arthur Fernand.

    — Arthur Fernand, répéta la sorcière. Je m’en souviendrai. Oh, oui, tu peux compter là-dessus, mon petit bonhomme !

    — Maîtresse !

    — Ça va !

    Dans le lointain, le coq continuait de s’époumoner et la sorcière leva les yeux au ciel. Un portail s’y matérialisa. Une porte, couchée, dont le battant s’ouvrit en direction du vide. Et du trou noir qui s’y dessinait, une aspiration fabuleuse s’éveilla.

    Une à une, les créatures de l’ombre s’élevèrent. Jack et les chiens avaient déjà filés, talonnés par les diables et autres monstres jusqu’alors inconscients, mais que la venue du jour avait rappelé à la réalité. Seule la sorcière était encore là, à léviter à quelques mètres d’Arthur.

    Ses lèvres se tordirent dans un sourire à la fois mauvais et narquois, de ceux employés par les individus habités par des rêves de vengeance, et surtout par quelques idées sur la façon de l’obtenir.

    — À l’année prochaine, crétin !

    Là-dessus, elle se laissa emporter en direction du portail.

    Sa silhouette y disparut et la lourde porte se referma sur un claquement, avant de s’évanouir dans le néant…

     

    Erwin  Doe ~ 2015

     

     

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