• Ombre - Episode 1 - 2

    Ombre, épisode 1 : L'Ombre qui dévorait un cadavre

      2

     

    Une adolescente ! Voilà à quoi ressemble la Gardienne de ce territoire : à une jeune personne de quinze ou seize ans. Bien sûr, il sait son apparence trompeuse. Sans doute même est-elle plus vielle que lui, mais… il ne peut s’empêcher d’être troublé par cette apparente jeunesse. Pourtant, impossible de faire erreur : les deux ombres qui se dessinent sous elle, l’une en perpétuelle mouvement, comme habitée par la vie, la désigne comme une représentante de l’Ordre.

     

    Un mètre soixante à vue de nez, des cheveux noirs qu’elle attache en queue de cheval basse derrière sa nuque et qui dégage un front trop haut. Des yeux un peu trop grands, offrant une drôle d’allure à son petit visage, dans lequel ils semblent prendre toute la place. De ses sourcils, il ne reste presque plus rien, juste deux petites touffes. Elle lui sourit, mais son expression a quelque chose de cynique.

     

    Tout comme le dénommé Théodore, elle a la peau blafarde et les pupilles sombres. Du reste, il y a quelque chose de très masculin dans sa façon de s’habiller et ses vêtements, trop larges pour elles, apparaissent comme grossiers sur ce corps androgyne.

     

    Un éclat de rire lui échappe et elle envoie un coup de coude à son compagnon.

     

    — Allez ! Ça peut arriver à tout le monde ! Va plutôt lui chercher une serviette, histoire qu’il se sèche un peu.

     

    De mauvaise grâce, Théodore repart dans l’autre pièce.

     

    De plus en plus mal à l’aise, Jonathan se dandine d’un pied sur l’autre, incertain quant à la façon d’ouvrir la conservation. Elle le sauve en pointant un doigt dans sa direction.

     

    — Jonathan, c’est ça ? Faut l’excuser, l’est un peu coincé comme garçon !

     

    — Je peux le comprendre… je ne suis pas très présentable.

     

    — Même pas du tout, tu veux dire ! Mais on va pas en faire toute une histoire, hein ?

     

    Bon, au moins a-t-elle le mérite d’être franche. Un peu trop, sans doute, car il perçoit dans son ton la rudesse de ceux qui ont la fâcheuse habitude de vous lancer au visage leurs vérités, et au diable votre sensibilité.

     

    Il cherche encore une réponse, quand Théodore revient et lui tend une serviette de bain. En remerciement, Jonathan bredouille quelque chose d’inintelligible et, sentant ses joues le brûler de nouveau, entreprend de se frictionner les cheveux.

     

    Le laissant à sa besogne, Théodore va s’installer face au bureau du fond, sur l’une des deux chaises prévues pour l’accueil des visiteurs. Sa compagne le rejoint peu après, pour s’installer derrière le meuble.

     

    Entre deux doigts, Jonathan trifouille une mèche de cheveux ondulée qui lui tombe devant le regard. Elle est à peine humide, mais il devine que ce séchage n’a rien arrangé à son apparence. Finalement, il s’essuie les pieds et consent à s’aventurer sur le plancher.

     

    — Au fait, moi c’est Elyza, se présente-t-elle, tandis qu’il prend place sur la seconde chaise, près de Théodore. Quant à lui, j’imagine que je n’ai plus besoin de te le présenter ? Oh ! Et j’espère que tu n’auras rien contre, mais c’est un vampire.

     

    — Oui… j’en ai vaguement entendu parler.

     

    — Ah oui ? Vrai qu’il commence à être connu, approuve-t-elle avec un hochement de tête.

     

    — J’ignorais que c’était possible. Je veux dire… que l’Ordre puisse accepter que des Surnaturels travaillent à leurs côtés.

     

    Disant cela, il tourne le regard en direction de Théodore, qui s’obstine à fixer le plancher. Elyza a un geste de la main.

     

    — Ouais… logiquement, l’Ordre l’interdit. C’est contre tout ce qu’il représente, pas vrai ? D’ailleurs, qu’une Gardienne puisse travailler avec un Surnaturel… tu vois, c’est sans doute une première dans nos annales. Mais bon… 'pas comme si j’avais eu le choix.

     

    — Logiquement, poursuit Théodore d’une voix qui tient du murmure, ce territoire nécessite la présence de plusieurs Gardiens.

     

    — Ouais. Au grand minimum trois… non, quatre, même ! Comme les zozos que j’ai remplacés. Mais tu vois, à l’heure actuelle, ce territoire n’est plus sous la domination de l’Ordre… enfin, pas tout à fait. Faire accepter un seul gardien dans le coin ç’a déjà pas été facile, alors un deuxième, voir un troisième… faut pas y compter !

     

    Comprenant un peu mieux les raisons de cette surprenante offre d’emploi – découverte par pur hasard au détour d’une feuille de chou – Jonathan questionne :

     

    — Donc… si je comprends bien, vous cherchez du renfort… même Surnaturel ?

     

    — Je vais te dire, c’est même en priorité du Surnaturel que je recherche. Enfin… pas de vampires… parce qu’avec Théo…

     

    — Théodore !

     

    — Ça risquerait de coincer.

     

    Jonathan a du mal à contenir le petit sourire victorieux qui lui monte aux lèvres. Il ne pensait pas que ce serait si facile ! Il s’apprête à leur annoncer son statut de Surnaturel, quand Elyza, avec une grimace, ajoute :

     

    — Ah, oui ! J’allais oublier les lycanthropes du coin. Pas question d’avoir ce genre d’emmerdeurs chez moi !

     

    La douche froide ! Estomaqué, Jonathan ouvre la bouche sur une exclamation muette. D’une voix tremblante, il bredouille :

     

    — Mais…

     

    Avant que Théodore ne le coupe :

     

    — Ce qui est de l’ordre de la logique. Qui voudrait travailler avec cette racaille ?

     

    — Mais… !

     

    — T’y vas fort, Théo ! C’est limite pas sympa pour la racaille, s’que tu dis-là ! Non mais vrai, elle au moins elle a la décence de pas foutre la merde partout où elle passe.

     

    Blafard, Jonathan ne sait plus que dire, ni que faire. Il lui semble que le monde, sous ses pieds, s’ouvre brusquement et qu’il tombe, tombe, tombe, sans fin. Il se demande s’il doit prendre congé maintenant, ou bien chercher à plaider sa cause, quand Elyza reporte son attention sur lui.

     

    — Enfin, bref. On préfère éviter les lycans et les vampires, mais pour le reste… on est plutôt ouverts ! (Ses paupières se plissent.) Et je t’avoue que j’aurais aussi préféré éviter les Naturels. C’est pas contre toi, tu vois, mais je cherche de l’allié suffisamment costaud pour me seconder durant la journée. T’aurait pas travaillé chez les Brigades, des fois ?

     

    Jonathan, qui n’écoute plus que d’une oreille, sent son intérêt s’éveiller de nouveau. Une petite minute ! Elle le prend donc pour un Naturel ?

     

    — J’ai bien peur que non, répond-il, sans chercher à la détromper.

     

    — Ah, merde !

     

    — Mais… mais j’ai de bonnes connaissances sur la faune surnaturelle.

     

    — Quelles sortes de connaissances ?

     

    — Eh bien… par exemple… sur les lycanthropes !

     

    Ce qui la fait rire.

     

    — Nous aussi, tu penses bien ! Hein, Théo ? (Et comme l’interrogé se contente de froncer un peu plus les sourcils :) Quoi d’autre ?

     

    — Oh, heu… mes connaissances sont plutôt vastes, alors…

     

    — Vampires ? Démons ? Elfes et… toutes ces choses, quoi ?

     

    — Oui ! Ce genre de choses.

     

    Elle grogne et se laisse aller contre le dossier de son siège. Il devine, à son expression, qu’il est loin de l’avoir convaincue.

     

    — Je te l’accorde, c’est important dans ce métier… mais c’est très loin d’être suffisant ! Ce qu’il faut avant tout c’est… disons… certaines facultés qui te permettraient de rester en vie face à un Infernal fou furieux. Tu vois, juste être capable d’identifier ton adversaire, ça va pas te servir à grand-chose dans le feu de l’action.

     

    — Oui, mais comme vous le précisez…

     

    — Tu ! Comme « tu » le précises. Ça sert à rien de se vouvoyer.

     

    — D’accord, comme tu le précises, c’est avant tout une aide pour les activités diurnes que tu recherches. Et de ce que j’en sais, l’activité des Gardiens est principalement nocturne. Alors oui, c’est vrai que sur ce territoire, la population Surnaturelle est plus importante qu’ailleurs, mais…

     

    — Mais en journée, le gros des emmerdeurs préfère dormir. Je comprends ton idée. Continue… !

     

    — C’est ça ! Le jour, les éléments à problèmes sont moins nombreux. Aussi est-ce à ce point important si je n’ai pas de pouvoirs surnaturels ? Je comprends très bien que ça aurait été préférable, mais… enfin… je ne suis pas non plus un incapable. Je veux dire… je sais me défendre ! Déjà, je peux me servir d’une arme à feu et même me débrouiller sans.

     

    — Rassure-moi, quand tu parles de te débrouiller… tu veux dire que tu sais te servir de tes poings ?

     

    Il comprend, au regard qu’elle lui jette, que sa question est encouragée par son apparence. Malgré les dégâts causés par la pluie qu’il peut encore entendre tomber à l’extérieur, il reste suffisamment bien habillé pour que l’on puisse douter de ses capacités à réagir face à une confrontation musclée. En d’autres termes, il passe pour une sorte de fils à papa qui chercherait à s’encanailler.

     

    — Je n’en ai sans doute pas l’air, mais… oui. Oui, je sais me défendre et j’ajouterai même que prendre des coups ne me fait pas peur.

     

    — Ce sera toujours mieux que Théodore.

     

    Le concerné lui adresse un regard noir, auquel elle répond par un ricanement. Puis elle croise les mains derrière sa nuque.

     

    — Bah ! Pourquoi ne pas faire un essai ? Je vais pas te mentir, t’es bien le seul à avoir répondu à mon annonce… à croire que travailler pour moi est la dernière chose que l’on souhaite dans le coin !

     

    Mais elle semble encore hésiter et, malheureusement pour lui, Jonathan est à court d’arguments. Quant à Théodore, il se borne à conserver le silence. D’ailleurs, il s’étonne qu’il n’ait toujours pas élevé la voix pour le faire mettre à la porte, tant son antipathie à son égard est visible.

     

    Elyza a levé les yeux au plafond, l’air songeur. Entre eux, un silence lourd, que trouble le tic-tac de l’horloge, ainsi que les cliquètements du radiateur.

     

    — Il faut que tu saches que le métier de Gardien n’est pas de tout repos, commence-t-elle. Je t’ai dit que j’aurai besoin de tes services le jour, mais je pourrais également en avoir besoin au milieu de la nuit et pas question d’espérer passer ton tour. Et puis, dans un cas comme dans l’autre, tu seras rapidement confronté à des spectacles pas franchement folichons. Tu te sens vraiment prêt à affronter ça ? J’veux dire, si la vue du sang ou de la barbaque te fait tourner de l’œil, autant que tu restes chez toi.

     

    — Laisse-moi une chance, une seule, de faire mes preuves ! Je pense… non, je suis certain que tu n’auras pas à le regretter !

     

    Il a mis toute la conviction dont il est capable dans sa réponse. Durant quelques secondes, elle se contente de le fixer avec concentration. Et, comme il soutient son regard, elle émet un claquement de doigt.

     

    — C’est d’accord, on va te prendre à l’essai ! Sois au bureau demain, dans la matinée ! Je verrai ce que je pourrai te faire faire.

     

    Le visage de Jonathan s’illumine, en même temps que celui de Théodore se crispe un peu plus. Pourtant, il ne cherche pas à s’opposer à cette décision. Et si, sur le moment, la chose ne le frappe pas, elle devait beaucoup troubler Jonathan un peu plus tard, alors qu’il se remémorait les étapes de cet échange…

     

    Erwin Doe ~ 2017

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