• Ombre - Tome 1 - Partie 13

    Ombre

    Tome 1 : L'ombre qui dévorait un cadavre

    Partie 13

    Résumé : Une offre d'emploi qui tombe à pic, pour Jonathan ! Travailler pour la Gardienne de ce territoire, quand on se retrouve avec un visa sur le point d'expirer et dans le collimateur la meute locale, est une chance inespérée. Et qu'importe si l'Ordre qu'elle représente incarne, de base, l'ennemi des gens comme lui, il n'est pas décidé à laisser passer cette chance. Sauf que... si l'idée d'embaucher des Surnaturels ne semble pas lui poser de problèmes, elle a malheureusement une piètre opinion des lycanthropes. Et ça, c'est le hic !  

    Année : 2018

     


     

    Une fois la fraîcheur de la rue retrouvée, Elyza hésite quant à la suite du programme. Patrouiller un peu dans le secteur ? Aller enquiquiner certains de ses contacts, s’assurer qu’ils n’ont pas quelques indices qui pourraient la mettre sur la piste de la cette saloperie ? Ou bien filer chez Elios, lui secouer un peu les puces histoire de lui faire cracher sa pilule quant à cette affaire ? Le dernier choix est tentant. Très tentant, même. Seulement, son intuition lui souffle qu’elle ferait mieux de rester dans le secteur encore un peu, des fois que du grabuge éclate.

    Philibert prétend que leurs ennemis les ont attaqués aux abords de la morgue. Les portes de celles-ci jouxtent celle de la banque de sang. Pour l’heure close, il n’y a pas signe de vie que ce soit derrière ses fenêtres, ou bien dans la rue, pas même un chat égaré. Néanmoins, elle devine que William a laissé des hommes à lui en surveillance au niveau des toits. À ses pieds, son Ombre sent leur présence et montre les crocs, s’étire pour venir griffer la façade de l’immeuble qui lui fait face, avant de venir s’attaquer à celle dans son dos. Avec un sourire en coin, elle fait un signe de la main aux vampires dissimulés là-haut – et qui ne doivent pas la lâcher des yeux –, puis décide de faire le tour du pâté de maison. Ensuite, elle essayera de mettre la main sur quelqu’un de chez Elios. Il y a peu de chance pour que les elfes parlent, mais les lycanthropes pourront toujours lui apprendre quelque chose. Surtout s’ils portent un costume qui leur a coûté les yeux de la tête… rien de tel que la menace d’y faire quelques accrocs pour les rendre plus malléables.

    Sa montre affiche vingt-trois heures et le quartier, à l’exception des rues touristiques, est paisible. Ici et là, on peut encore voir de la lumière briller derrière les volets. Ces quelques couche-tard, néanmoins, ne se risqueraient pas à mettre un pied dehors même si l’on venait à se faire agresser sous leur fenêtre. À cause de leur proximité avec la frontière du territoire Surnaturel, les Naturels du coin ont la paranoïa chevillée au corps – oubliant un peu vite que c’est notamment grâce à ces vampires dont ils réprouvent le voisinage qu’ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles. L’ingratitude n’ayant, du reste, aucune limite, il arrive fréquemment que certains montent des mouvements de protestation, dans l’espoir de forcer l’état à chasser le clan – et tous ces Surnaturels qui gravitent autour de lui – hors de ce secteur. Avec chaque fois la même rengaine : que leur véritable but est d’envahir les terres Naturelles, grignoter doucement toujours plus d’espace, pour que l’ensemble de ce territoire devienne un bastion Surnaturel où la minorité Naturelle sera tenue pour persona non grata.

    Un épouvantail bien connu et que l’Ordre ne se lasse jamais d’agiter, afin de semer l’angoisse au sein de la population. Depuis longtemps, il considère ce territoire comme un danger, voit en lui un cancer à éradiquer au plus vite, au risque qu’il se généralise à toutes les Cités. C’est là d’ailleurs l’un des principaux arguments qui lui a permis de malmener si longtemps les Surnaturels du coin, mais aussi de faire barrage au C.E.S. et à ses tentatives pour réduire son pouvoir. Et si son adversaire est finalement parvenu à se faire entendre, Elyza sait que nombreux sont les Naturels à considérer l’éviction de l’Ordre comme la preuve que la royauté elle-même est gangrenée par l’ennemi – que celui-ci, s’ils n’y prennent pas garde, prendra le pouvoir avant de tous les décimer. Le pire étant que tous ces imbéciles y croient, à leurs fables… et qu’elle aurait bien pu y croire elle aussi, en d’autres circonstances.

    Comme tout orphelin recueilli par l’Ordre, elle a été élevée dans l’idée que tout ce qui n’est pas Naturel représente une menace et, surtout, que sa situation actuelle, elle le devait aux Surnaturels seuls. Ces monstres qui auraient décimé sa famille…

    Que la chose soit vraie ou non, elle ne saurait le dire. À l’époque où l’Ordre refermait ses griffes sur elle, elle n’était qu’une enfant, une toute petite fille bien trop jeune pour se rappeler seulement du visage de ses parents – à supposer qu’elle les ait connus. Mais si aujourd’hui, elle est persuadée que la plupart des pauvres gosses à se faire embrigader là-dedans ont surtout été ramassés au hasard, elle ne peut toutefois nier l’existence d’un noyau sombre, constitué de victimes recueillies à un âge plus avancé. Et parce qu’on ne peut pas les tromper avec la même facilité, ceux-là proviennent bel et bien de familles massacrées par des Surnaturels – et le souvenir aigu qu’ils gardent du drame les transforme rapidement en effectifs zélés de l’Ordre ; en faisant des soldats parfaits pour rejoindre les rangs des Inquisiteurs, ce groupe constitué des éléments les plus radicaux et, trop souvent, puissants de l’Ordre.

    Quant aux autres… ceux appartenant au même groupe qu’elle – c’est-à-dire la majorité –, beaucoup finissent simplement par se créer de faux souvenirs, à force que leur haine soit alimentée par leurs instructeurs. Et ils y mettent une telle énergie, une telle application, qu’Elyza se surprend de ne pas y avoir succombé elle aussi. D’ailleurs… à quel moment a-t-elle commencé à se détacher de cet endoctrinement ?

    Ses fractures avec l’Ordre ont commencé tôt… puis, il y a eu son arrivée ici. Elle savait alors parfaitement que si on l’avait choisie elle, plutôt qu’un autre, c’est parce qu’on espérait qu’une chose : qu’elle y meurt et ce le plus rapidement possible. Que son décès permettrait à ses supérieurs de remettre la main sur ce territoire. Qu’il ébranlerait pour de bon les positions du C.E.S. et balayerait d’un même mouvement ces jeunes Brigades Spéciales qui, à l’époque, tentaient d’y asseoir leur autorité. Oui, sans doute était-ce à ce moment-là que les ponts entre elle et l’Ordre s’étaient définitivement rompus. On l’envoyait au casse-pipe, mais elle n’aspirait qu’à survivre. Alors, l’une de ses premières actions, en arrivant ici, avait été de prendre contact avec le C.E.S. De lui proposer une alliance qui les arrangerait tous deux… de faire en sorte qu’il n’y ait pas d’autres Gardiens. Plus jamais.

    Et jusqu’à présent, elle a tenu promesse…

    Comme un coup de vent glacial s’engouffre dans sa veste, elle rentre la tête dans les épaules et plisse les paupières.

    Les attaques subies par les vampires l’intriguent. Jamais aucun Surnaturel de ce territoire ne s’amuserait à s’en prendre au clan Maureen. Déjà parce qu’il n’intéresse pas grand-monde – les conflits éclatant le plus souvent entre groupes d’une même espèce et qu’il n’existe pas d’autre véritable clan vampirique dans le coin –, mais surtout parce qu’il s’emploie à n’être l’ennemi de personne. Aux dernières nouvelles, et en ce qui concerne leur triple meurtre, Barnabé semble privilégier la piste d’une créature arrivée avec l’immigration. Elle pense qu’il a visé juste, autant qu'elle est persuadée que, dans le cas du clan vampirique, comme dans celui des Naturels, ils ont affaire à une seule et même créature. Ou plutôt… tout un groupe, si elle en croit les informations soutirées à Philibert.

    Oui, plus elle y songe, plus il s'avère évident qu'elle a mis la main sur une piste sérieuse. Le tout, maintenant, étant de savoir comment débusquer ces saloperies…

    Comme elle s’arrête sous un réverbère, elle laisse tomber son mégot et l’écrabouille d’un coup de semelle. Puis, sentant des gouttes s’écraser contre son front, elle lève une main en direction du ciel. La noirceur des nuages annonce de nouvelles averses et peut-être même un orage, tant il lui semble chagrin.

    — C’est bien ma veine, tiens !

    Elle ronchonne et va pour reprendre sa route, quand elle remarque les ondulations inhabituelles de son Ombre. À l’emplacement de son visage, un sourire se découpe, comme si l’on avait tranché dans les ténèbres qui la compose. Un mauvais pressentiment l’assaille. En temps normal, Matuzela aime se faire discret.

    — Qu’est-ce que tu… ?

    Derrière elle, un grattement.

    D’un bond, elle se retourne et sonde la nuit. Mais si elle ne distingue rien de suspect dans cette rue sombre aux points de lumières bien trop espacés, l’odeur, elle, la frappe. Une odeur fauve, une odeur de putréfaction. Écœurée, elle porte une main devant son nez et sa bouche.

    Une forme atterrit au milieu de l’artère. Des yeux jaunes, incandescents, se braquent dans sa direction au moment où elle écarquille les siens.

    Qu’est-ce que… c’est que ce truc ?

    La bête a une gueule massive, d’où jaillissent deux défenses courtes. Sa peau a la couleur de la boue, sous laquelle les muscles de ses membres secs se dessinent. Des griffes en forme de serres. Une aura de haine, de rage, qu’accompagne un grognement affreux. Et le plus terrible, sans doute, c’est que c’est dans sa direction que la chose vient.

    Elyza mène une main au holster dissimulé sous sa veste. D’une pression, elle fait sauter la sécurité et saisit son arme. Trop tard pour les somations : l’autre est déjà sur elle.

    Elle appuie sur la détente, plusieurs fois, mais ne parvient à faire ralentir sa cible et doit se jeter sur le côté pour éviter la collision. Elle veut se retourner et réajuster son tir, mais la créature ne lui en laisse pas le temps. Par réflexe, elle fait feu, mais la balle va se perdre dans la nuit. À nouveau, elle doit esquiver et sent qu’on griffe l’air devant elle.

    Au fond de ses entrailles, quelque chose se met à bouillir, à enfler. La tête lui tourne, ses sens se font plus aiguisés, ses yeux deviennent d’un noir intégral, tandis que sa température explose. Sous elle, Matuzela frémit et se jette sur leur adversaire. L’espace d’un instant, elle croit que son Ombre accepte le combat, mais non ! Au dernier moment, celle-ci réduit sa force de frappe et la créature est seulement repoussée en arrière. Un rugissement furieux répond à cette attaque.

    Elyza comprend que Matuzela n’est pas décidé à lui obéir… encore une fois. La situation est trop belle pour qu’il la gâche. Il va plutôt chercher à la mettre en danger, qu’elle soit totalement à la merci de ses exigences, qu’elle n’ait plus d’autre choix que de lui livrer les rênes de son être. Un plaisir qu'elle se refuse à lui faire !

    D’un bond, elle recule, puis fait volte-face pour prendre la fuite. La taille de ses jambes joue toutefois contre elle – dans cette tentative désespérée pour distancer l’horreur qui l’a prise en chasse – et elle doit finalement se jeter sur le côté, au moment où l’autre va pour lui rentrer dedans. Elle lève son arme et vise, mais la chose est de nouveau sur elle. L’une de ses pattes griffe l’air, parvient à atteindre sa cible cette fois. Une douleur terrible paralyse le bras de sa victime qui, refusant de hurler, serre les dents et recule.

    La créature bondit.

    De nouveau, Elyza sent son sang entrer en ébullition. Comprenant que s’il ne réagit pas, c’est la mort qui attend sa porteuse, Matuzela enfle et vient former une cloche protectrice sur laquelle le Surnaturel s’écrase. Le choc le renvoie en arrière et il s’étale à terre, sonné. Elyza reprend aussitôt sa course, espérant parvenir à mettre suffisamment de distance entre eux avant que l’autre ne reprenne ses esprits.

    Là, une ruelle. À bout de souffle, elle s’y engouffre. Au-dessus d’elle, la pluie tombe en rafales. De l’eau rosâtre goutte de son bras blessé. Il pulse, à la manière d’un cœur affolé, et lui fait un mal de chien.

    Un angle, encore un, des rues étroites et silencieuses. À une intersection, elle arrête sa course et plaque le dos contre un mur constellé de publicités dégradées. Derrière elle, elle n’entend rien, pas le moindre indice que son agresseur soit sur ses traces. Dans sa main, son pistolet ruisselle. Elle le range avec une grimace de dégoût et donne un coupe de poing contre le mur derrière elle.

    — Tu te crois malin ? siffle-t-elle à l’intention de son Ombre.

    Matuzela sourit. Un large sourire. Il ondule, frétille presque, signe que la situation l’amuse follement.

    Elle frissonne et porte une main à sa blessure. Ce n’est pas beau à voir, mais ça aurait pu être pire. Malgré la douleur et les entailles qui défigurent ses vêtements et sa chair, elle peut encore se servir de son bras. Oui, elle récupérera vite… d’ici quelques jours, ce sera déjà de l’histoire ancienne.

    Après une seconde d’hésitation, elle se risque à jeter un œil à la ruelle qu’elle vient de quitter. Le soulagement la gagne, comme elle la découvre vide – seuls s’y dessinent des poubelles et des détritus éparpillés. La pluie forme des flaques boueuses partout où des pavés manquent ; où le sol s’est affaissé.

    Elle laisse encore quelques secondes s’écouler, tous les sens aux aguets, à l’affût du moindre piège. Comme rien ne vient, elle se tranquillise et décide d’aller donner l’alerte auprès de William. L’informer que ce qui ne peut être que leur ennemi commun a pointé le bout de son museau.

    Mais alors qu’elle s’écarte du mur, un vacarme se fait entendre au-dessus d’elle, au niveau des toits. Elle lève le nez dans cette direction, au moment où une puanteur suffocante s’abat et qu’une forme massive se laisse tomber dans le vide. Instinctivement, elle bondit en arrière, mais glisse sur le pavé devenu traître et s’écroule dans une flaque d’eau. Un liquide sale lui retombe dessus, la trempe encore plus qu’elle ne l’est déjà.

    Affolée, elle tente de se remettre debout, trébuche, recule alors qu’elle est toujours sur les fesses, essaye de fuir sans parvenir à lâcher du regard la monstruosité qui se dresse face à elle. Ses yeux brûlent plus fort que jamais, d’une colère qui lui semble destinée. Déjà, elle se campe sur ses jambes, prête à bondir…

    — Bordel, Matuzela !

    La chose va la percuter, quand un forme s’interpose entre eux. Le choc est brutal et elle croit que le nouvel arrivant va lui tomber dessus. Mais la masse poilue parvient à retrouver son équilibre et repousse son adversaire dans un grognement.

    La pluie dégouline le long du visage d’Elyza. Mais si son rideau rend la scène floue, elle n’a aucun mal à reconnaître un lycanthrope en la personne de son sauveur. Un poil châtain… un simple membre de la meute.

    Le lycanthrope lui décoche un regard en biais, où elle peut lire une moquerie tintée de mépris, avant de fondre sur sa proie. Celle-ci rugit, mais l’autre semble posséder davantage de force, en plus de la dépasser d’une bonne tête. En désespoir, elle fait claquer sa gueule monstrueuse pour le faire reculer, tente de se défendre, mais doit bientôt prendre la fuite, talonnée par son adversaire.

    À présent seule, glacée jusqu’aux os, Elyza claque des dents. Non sans mal, glissant sur le pavé et manquant de reperdre l’équilibre, elle parvient à se remettre sur pied et enroule les bras autour de son corps. Sa peau plus blafarde qu’à l’ordinaire ne tarde pas à s’embraser au niveau de ses joues.

    Cette petite crevure ! Cette saloperie s’est foutue de sa gueule !

    Enragée, elle se jette à la poursuite des Surnaturels. Mais alors qu’elle regagne la rue principale, il n’y a déjà plus trace des deux autres et, après avoir tourné un moment pour les retrouver, doit finalement abandonner sa traque.

    Ses lèvres se pincent, jusqu’à ne plus former qu’une mince ligne rosâtre. La colère fait briller son regard et la honte teinte maintenant son front.

    Alors ça… ça ! Elios va le lui payer !

    Erwin Doe ~ 2018

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