• Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 3 : La fée du placard

     

    1

    Une nuit comme les autres, au pays de nulle part, Lou vint frapper à la porte d’Alucard.

    N’obtenant aucune réponse, elle porte ses mains couvertes de duvet à hauteur de sa bouche et appelle :

    — Monsieur Alucard, êtes-vous là ?

    Elle est accompagnée d’Eliphas, ainsi que d’Édouard. Les deux se tiennent un peu en retrait et débatent à voix basse. Le ton naturellement criard du diablotin couvre les murmures de son interlocuteur, si bien que Lou ne saisit que la moitié leurs propos. La teneur des miettes récoltées l’agace toutefois, car il est question d’une de ces courses de cloportes très populaires au village depuis peu parmi les enfants, qui y perdent des après-midis entières et parfois même leur argent de poche.

    Jugeant cette activité stupide, Lou se retourne pour leur sommer de faire moins de bruit, quand la porte de l’arbre-maison s’ouvre sur un grand personnage aux traits fatigués.

    D’une main, le vampire se frotte les yeux. À sa tenue débraillée, on devine qu’il s’est habillé à la va-vite, ce qui lui donne un air encore plus misérable qu’à l’accoutumée. Lou pousse une exclamation désolée.

    — Pardon, je vous ai réveillé !

    L’arrivée d’Alucard met fin aux babillages des deux autres. Les crocs du vampire se découvrent et un bâillement lui échappe. Enfin, il questionne :

    — Que puis-je pour vous, mes chers petits ?

    Il tombe de sommeil, comme en témoignent ses yeux rougis et ses paupières encore lourdes. Gênée, Lou se tortille.

    — Oh non, je… nous pouvons repasser plus tard. Ce n’est pas très important, je…

    Elle sait combien cette période de l’année peut être pénible pour les vampires. La durée du jour allant en s’étrécissant, et le sommeil nocturne étant moins réparateur pour eux que celui diurne, beaucoup en souffrent. Son propre père n’a d’ailleurs de cesse de s’en plaindre à longueur de nuit.

    — Ce ne sera pas utile, lui répond Alucard. Alors ? De quoi aviez-vous besoin ?

    Il appuie son épaule contre l’encadrement de la porte et croise les bras. Son regard va de l’un à l’autre des enfants. Lou s’est murée dans un silence coupable et a baissé les yeux en direction de ses souliers. Le vampire se gratte le coude et va pour réitérer sa question, quand Eliphas perd patience :

    — Lou a un problème de bonne fée, m’sieur Alucard !

    La concernée lui adresse un regard de reproche, auquel il répond en lui tirant la langue. Alucard se redresse vivement.

    — Une bonne fée ?

    Et face à l’inquiétude qui perce dans sa voix, Lou gémit.

    — Oh, monsieur Alucard, si vous saviez comme elle me fait peur ! Elle vient tous les matins me murmurer de bons conseils à l’oreille, me chanter des comptines ou me raconter des contes de fée. Elle fait voler une nappe au milieu de ma chambre et y prépare du thé, qu’elle voudrait que je partage avec elle. Je refuse, mais ça ne l’empêche de me parler, d’elle, de son monde, de tout et de rien, et ça pendant une bonne partie du jour. Je veux qu’elle s’en aille, mais je ne sais pas comment m’y prendre, et puis…

    La voilà qui se remet à se tortiller. Elle a un air malheureux quand elle conclut :

    — Et puis, ni papa, ni maman, ne veulent me croire. Ils sont persuadés que je fais ça pour me rendre intéressante.

    Voilà qui ne rassure pas Alucard. De mémoire, la dernière visite d’une bonne fée au pays de nulle part remonte à quatre ou cinq décennies. À cette époque, j’ai entendu dire que tout le village avait dû se serrer les coudes pour combattre l’intruse – ce qui s’était révélé une épreuve de taille. Vous l’ignorez sans doute, car il ne nous viendrait pas à l’esprit de vouloir éloigner ces créatures de nos enfants, mais les fées sont du genre opiniâtre. Une fois installées quelque part, les en déloger paraît presque impossible, d’autant plus que la moindre tentative contre elles, si elle n’aboutit pas, les rend non seulement plus prudentes, mais aussi futées.

    Le regard que Lou adresse au vampire est celui d’une enfant terrifiée par les anges dissimulés derrière ses volets et qui espère qu’un adulte se portera à son secours. Songeur, ce dernier mène une main à sa nuque et fait doucement craquer les articulations de son cou.

    Il n’est vraiment pas certain de savoir comment s’y prendre, pour venir en aide à la petite fille. Ce qui ne l’empêche pas, après un instant de réflexion, d’annoncer :

    — Je vais voir ce que je peux faire contre cette enquiquineuse.



    2

    Le marécage de nulle part est un lieu désolé, où vivent entre autres des crocodiles à trois têtes et des grenouilles cracheuses de feu. C’est au cœur de ses eaux troubles et nauséabondes que les parents de Lou ont bâti leur maison : une petite cabane sur pilotis, qu’on ne peut atteindre qu’en suivant un chemin étroit de planches humides et glissantes. Le tout a une allure si misérable que l’on se demande par quelle diablerie l’habitation parvient à tenir debout.

    D’un pas assuré, Lou évolue en tête. Elle est suivie de près par Alucard, dont les grandes mains ne cessent de battre l’air devant lui, dans l’espoir vain de disperser les nuages de moucherons et de moustiques qui bourdonnent à ses oreilles. Eliphas trottine derrière et Édouard ferme la marche, une lanterne tenue à bout de bras.

    Accroché à la poignée, un petit écriteau invite les visiteurs à faire comme chez eux. La porte n’est pas fermée à clef et Lou a juste à la pousser pour leur permettre de pénétrer dans un vestibule à la forte odeur de boue et de bois en décomposition. Le lieu est exigu et encombré par de vieux manteaux et des chaussures crottées, parfois même trouées. Sur le sol, un tapi si usé qu’on n’en voit plus ni les motifs, ni la couleur d’origine.

    — Mes parents ne sont pas encore là, les informe Lou en refermant derrière eux. Venez, je vais vous montrer ma chambre !

    En file indienne, ils s’engagent dans le couloir étroit, pour gagner une pièce où s’éparpillent de nombreuses poupées démembrées. Basse de plafond, Alucard a tout juste la place de s’y tenir droit une fois son chapeau ôté. Prisonniers de globes poussiéreux, des feux-follets éclairent faiblement l’endroit.

    Un lit défait est calé contre le mur du fond, pas très loin de l’unique fenêtre du lieu. Face à lui, une penderie dont le bois est parcouru de profonds sillons. L’une des portes est entrebâillée et donne sur des ténèbres opaques.

    Tout en se tordant les mains, Lou explique :

    — C’est là qu’elle se cache.

    Alucard s’approche du meuble et l’ouvre en grand. Mais à l’intérieure il ne trouve que quelques robes froissées, sur des cintres tordus.

    Eliphas vient jeter un œil, tandis qu’Édouard, que ce genre d’histoire met mal à l’aise, préfère s’asseoir sur le lit. Un frisson secoue le diablotin, qui piaille :

    — Une fois, un lutin du père noël est venu se perdre sous mon lit. Il m’a fait la leçon pendant des mois, comme quoi je devais être sage et tout ça. Il m’a vraiment cassé les pieds, mais je crois que cette vieille coquette est pire que lui !

    En effet, les lutins du père noël sont également une cause de soucis pour le pays de nulle part. Toutefois, ils ne restent jamais bien longtemps aux côtés des enfants sur lesquels ils jettent leur dévolu, car à l’approche de Noël, ils se souviennent qu’ils ont un travail à accomplir et rentrent chez eux. Les fées, ce n’est pas la même tisane ! Comme elles n’ont personne d’autre à enquiquiner que les petits qu’elles veillent, elles s’y attachent et restent à leurs côtés jusqu’à ce qu’ils ne soient plus en âge de les intéresser.

    Édouard, qui n’ose toujours pas s’approcher, questionne :

    — Pourquoi n’est-elle pas là ?

    — Les fées ont peur de la nuit, lui explique Alucard. Elles ne sortent que le jour et patientent le reste du temps dans leur monde.

    Où, selon la légende, elles se retrouvent pour grignoter des biscuits autour d’une bonne tasse de thé.

    À l’expression du vampire, on devine que celui-ci est bien embêté. Car s’il est certain que la penderie sert de passage entre leurs deux mondes, il ne voit pas bien comment le détruire. En se débarrassant tout simplement du meuble, pensez-vous ? Mais c’est loin d’être aussi simple ! Car il n’est pas dit que la fée, en découvrant que son portail n’existe plus, ne décide d’en créer un nouveau.

    — Tiens, aurions-nous de la visite ?

    Les regards se tournent vers l’entrée de la chambre, où se tient un vampire aux cheveux roux en bataille et au costume rapiécé. Le visage creusé par la fatigue, il sourit.

    — Bonsoir, papa, grommelle Lou.

    Alucard salue le nouveau venu, auquel Eliphas et Édouard bredouillent un « bonsoir ».

    — Je suis ici sur la demande votre fille, explique-t-il. Il semblerait qu’elle soit la victime d’une bonne fée ?

    Son interlocuteur émet un gloussement amusé.

    — Oh, je suis sincèrement désolé que Lou vous ait dérangé pour ça. Ma petite a toujours eu une imagination débordante.

    — Papa ! s’agace sa fille, dont les joues virent au rouge.

    — Vous ne croyez pas à son histoire, monsieur ? s’étonne Alucard.

    — Eh bien… disons que notre petite est de ceux capables de voir des petits Jésus dans un simple rayon de soleil.

    Il secoue doucement la tête et ajoute :

    — Nous avons longtemps cherché cette fée, croyez-le bien. Seulement ni moi, ni sa mère, n’avons rien trouvé.

    L’air bougon, Lou a croisé les bras. Une moue lui retrousse la lèvre inférieure. Alucard lui adresse un coup d’œil, avant de revenir à son interlocuteur.

    — Je vois… mais j’aimerais toutefois mener mes propres recherches. Enfin… si cela ne vous dérange pas ?

    Avec lassitude, le père de Lou hausse les épaules.

    — Si cela vous amuse… Pourquoi ne pas également rester pour dîner ? Ma femme serait ravie de vous avoir à notre table.

    Là-dessus, il les quitte en sifflotant. Excédée par son attitude, sa fille explose :

    — Ah ce qu’il peut m’énerver !

    Sans s’attarder sur l’incident, le vampire porte son regard vers la penderie, où Eliphas vient de disparaître pour y mettre la pagaille. On l’entend ricaner, ce qui attire l’attention des deux autres. Horrifiée par la correction qu’il administre à ses robes, Lou pousse un cri et se précipite dans sa direction. Plus proche, Alucard saisit le diablotin par le poignet et le force à quitter son terrain de jeu.

    — Eh bien moi, je te crois, déclare-t-il à l’intention de Lou, qui se jette sur Eliphas pour l’étrangler. As-tu remarqué ? Il y a de la poudre féerique un peu partout. Tiens ! Même sur toi, Eliphas !

    Et du doigt, il désigne le nez de l’enfant, qui se met à loucher, soucieux d’apercevoir l’objet du délit. Lou le relâche pour battre joyeusement des mains.

    — Une preuve, c’est une preuve ! Je savais qu’ils avaient mal cherché !

    Du poignet, le diablotin s’essuie rageusement le nez.

    — Mais si nous souhaitons la capturer, poursuit le vampire en venant poser une main sur le crâne roux de la petite, il va nous falloir agir au lever du jour. Et si je dis « nous », c’est parce que je serai bien incapable de régler ce problème tout seul, aussi…

    Son regard balaye les deux autres.

    — Eliphas, Édouard, vous est-il possible de passer la journée ici ?

    Puis à l’intention de Lou :

    — Je ne pense pas que tes parents s’opposeront à notre présence, mais j’irai tout de même leur en demander la permission.

    — Je peux le faire pour vous, propose la fillette. Papa s’en fichera, de toute façon.

    — Quant à moi, répond Édouard en se levant du lit, il faut que je prévienne mes parents.

    Ce qui donne une idée au vampire.

    — Te serait-il également possible de passer chez mademoiselle Rose ? Je crois que papy Nazar lui a offert récemment des sucreries et nous risquons d’en avoir besoin.

    Et comme le Faune approuve en levant le pouce, il se tourne vers Eliphas. Celui-ci grimace et demande à Lou :

    — Qu’est-ce qu’elle fait pour le dîner, ta maman ?

    — Heu… son gratin d’asticots, je crois.

    Un large sourire gourmand vient étirer les lèvres du diablotin, qui se passe une main sur le ventre.

    — Oh… dans ce cas ! Je reste moi aussi.



    3

    Comme j’ai déjà eu l’occasion de vous l’apprendre, la maman de Lou est une cane géante douée de parole. D’un tempérament joyeux, la présence d’invités à sa table provoqua chez elle une explosion de cancanements énergiques. À peine rentrée, elle se précipita derrière ses fourneaux, déterminée à leur confectionner un repas à la hauteur de sa réputation de cordon bleu. 

    C’est donc repus, et après avoir remercié leurs hôtes pour leur hospitalité, qu’Alucard et ses petits compagnons regagnèrent la chambre de Lou.

    Le ventre aussi rond qu’un ballon, Eliphas se laisse tomber sur le lit avec un sourire béat. D’une main aux ongles noirs, il se caresse l’estomac et pousse un soupir de contentement qui lui vaut un regard désapprobateur de la part de Lou. À croire que le chenapan a déjà oublié la raison de sa présence ici !

    La petite fille renifle et son expression s’assombrit. Au dîner, son père n’a cessé de se rire d’elle et de plaindre ses invités de s’être laissés embrigadés dans cette histoire. Ses récriminations ne lui valant que plus de moqueries, elle s'était finalement murée dans un silence aussi boudeur qu’hostile. Autant vous dire qu’elle est plus que jamais déterminée à capturer cette bonne fée, plus seulement pour avoir la paix, mais surtout pour moucher son père une bonne fois pour toutes.

    Avec l'aide d’Édouard, Alucard termine de disperser des bonbons sur le plancher. Puis il se redresse et tape dans ses mains.

    — Bien ! Voilà qui devrait l’occuper !

    Édouard place une dernière sucrerie, avant d’inspecter leur œuvre d’un œil critique. Le vampire reprend :

    — À présent, il nous faudrait un volontaire pour se cacher sous le lit…

    Son regard s’attarde sur Édouard, le jauge, mais il est clair que sa carrure ne conviendra pas. Alors, il se tourne vers le diablotin.

    — Tu t’en sens capable, Eliphas ?

    L’interrogé se redresse lourdement.

    — Maaaaiiiiis, pourquoi moi ?

    — Parce que tu es le plus petit d’entre nous, mais aussi le plus rapide. Tu n’auras aucun mal à t’extraire de là le moment venu.

    Là-dessus, il frappe deux fois dans ses mains. Une façon de signifier que le débat et clos, mais aussi d’attirer l’attention des enfants.

    — Maintenant, écoutez-moi ! Quand la fée fera son apparition, il est important que tu fasses semblant de dormir, Lou. Si elle te croit plongée au pays des cauchemars, elle n’aura aucune raison de se méfier. (Son regard se porte vers Eliphas.) Une fois qu’elle se sera suffisamment éloignée de sa cachette, il te faudra t’y enfermer. Après ça, il y a des chances pour qu’elle ne veuille plus s’en approcher, mais… si elle le fait, mon garçon, je compte sur toi pour l’en empêcher.

    En réponse, le diablotin pousse un grognement et se gratte le ventre. L’idée ne l’enchante guère, mais il fera ce qu’on attend de lui. Satisfait, Alucard conclut :

    — Édouard et moi, nous attendrons dans le couloir avec un sac pour la capturer. Si avec ça, elle parvient tout de même à nous échapper, laissez-moi vous dire que je suis prêt à manger mon chapeau !



    4

    Les yeux clos, Lou simule le sommeil, bien que sa prestation ne soit pas des plus convaincantes. Rongée par l’excitation, mais aussi l’appréhension, elle fronce les sourcils et se mord la lèvre. Elle a envie de se tourner et de se retourner dans son lit, mais sait qu’elle se trahirait. Alors, elle serre les poings et s’ordonne au calme.

    Sous le lit, Eliphas a les yeux braqués sur l’armoire. Allongé sur le ventre, il comprend qu’il n’aura pas le droit à l’erreur. Alors, il se tient à l’affût, prêt à bondir dès que l’occasion se présentera.

    Dans son lit, Lou n’y tient plus et se tourne finalement sur le flanc. Le soleil brille derrière les volets. Il lui semble qu’il y a des heures qu’elle patiente ainsi et elle se demande si l’a fée n’aurait pas percé à jour leur machination. Elle entrouvre les paupières, mais doit les refermer aussitôt, alors qu'un grincement s’élève.

    L’intruse vient de sortir la tête de l’armoire. Nerveuse, on la voit inspecter la pièce de ses yeux globuleux. Elle avise les friandises éparpillées sur le sol et sa suspicion s’accroît. Mais pas pour très longtemps ! Vous connaissez comme moi l’amour des fées pour les sucreries et combien il leur est difficile d’y résister. Aussi ne lui faut-il que quelques instants pour oublier son mauvais pressentiment. Elle glousse, gourmande, bat des ailes et s’envole dans un bruit de scintillements.

    Il s’agit d’une petite dame rondouillarde, au sourire aimable et aux joues bien roses. Avec sa laine et son chignon grisonnant, elle a tout d’une charmante vieille femme. Mais pour le diablotin qui l’observe depuis sa cachette, l’apparition est terrifiante. Il frissonne, ses yeux s’écarquillent, tandis qu’il songe qu’il n’aimerait vraiment pas la croiser dans sa chambre.

    Durant une courte minute, la fée se contente de voler au-dessus des sucreries. Elle jette des regards inquiets autour d’elle, habitée d’un dernier sursaut de prudence. Puis elle se pose sur la pointe de ses pantoufles et se baisse pour ramasser un bonbon. Sa langue rose passe sur ses lèvres et elle y porte la sucrerie.

    Avec l’agilité d’une anguille, Eliphas se propulse aussitôt hors de sa cachette et se jette en direction de l’armoire. Là, il rabat les deux battants et se place dos contre la paroi du fond. Ses petits poings se serrent et, malgré les tremblements qui le secouent, il est prêt à se battre si la fée ose montrer le bout de son nez.

    Mais celle-ci n’en a aucunement l’intention.

    Tout à sa panique, elle pousse de petits crics stridents qui alertent Alucard et Édouard, postés derrière la porte. Ils échangent un regard entendu et pénètrent dans la chambre avec un large sac en toile.

    Recroquevillée dans un coin de son lit, Lou joint ses hurlements à ceux de la fée. Au comble du désespoir, cette dernière s’est approchée de l’enfant et l’implore de bien vouloir faire sortir son ami de l’armoire. Vous la verriez ! Elle est si malheureuse, si pathétique, des larmes aux coins des yeux, qu’elle vous briserait le cœur. Aucun d’entre nous ne résisterait longtemps face à un tableau si touchant. Pourtant, les mains désespérées qu’elle tend en direction de la petite fille ne font qu’accroître sa terreur.

    Elle n’a même pas le temps de se remettre de l’intrusion des nouveaux venus, que le sac en toile s’abat sur elle. Mais notre fée n’est pas décidée à se laisser faire, non mes amis ! Dans de petits gémissements, voilà qu’elle se débat et se tortille avec une belle énergie. Ses pieds donnent des coups maladroits, qui n'atteignent toutefois pas leurs cibles. Après une courte bataille, Alucard parvient à la renverser cul par-dessus tête et referme le sac des deux mains.

    Au même instant, les parents de Lou font leur apparition. Alertés par les cris, ils arrivent affolés, dépeignés, débraillés, à peine éveillés et écarquillent les yeux face au spectacle qui les accueille.

    — Que… mais qu’est-ce qu’il… ? commence le père en portant une main à son front.

    Dans un rire, Lou saute de son lit et vient se jeter dans leurs bras.

    — Vous voyez ! Vous voyez que je ne vous avais pas menti : nous venons de capturer la bonne fée qui me faisait si peur !



    5

    — Qu’allons-nous faire de cette créature ?

    Les effusions entre la petite famille terminées, les excuses présentées et les remerciements distribués, on s’interroge à présent sur le sort de l’intruse. Dans sa prison, celle-ci a cessé de gémir pour prêter une oreille attentive – et inquiète – à la conversation.

    Le père propose :

    — Pourquoi ne pas simplement la jeter dans les marécages ? Le dragon d’eau s’en chargera pour nous…

    Du sac leur parvient un couinement affolé. Sa femme porte une aile à son bec et déclare :

    — Moi, ce qu’on m’a toujours dit, c’est que pour se débarrasser des fées, il faut les enterrer vivantes.

    Le couinement se transforme en sanglots et Lou, qui se tient contre sa mère, ses bras entourant son large poitrail, lève les yeux en direction d’Alucard. Anxieuse, elle attend de connaître son avis, avec l’espoir que sa proposition se révélera moins cruelle. Car ce n’est pas parce que l’on est un petit monstre que la compassion nous est inconnue, même si la coupable nous enquiquine depuis des semaines. Le vampire lui adresse un clin d’œil, avant de proposer :

    — Et pourquoi ne pas simplement la laisser partir ?

    Que n’a-t-il pas dit ! Cinq paires d’yeux se braquent dans sa direction et le fixent comme l’on dévisagerait un fou. Seule la fée s’enchante de l’idée et on l’entend pépier des « Oui ! Oui ! Oui ! Oui ! » pathétiques.

    — Impossible, lui répond le père. Si vous faites ça, vous savez très bien qu’elle reviendra !

    — Pas si nous lui arrachons la promesse de ne plus remettre les pieds au pays de nulle part ! Vous savez comme moi qu’une fée digne de ce nom ne se risquera jamais à revenir sur sa parole.

    Les époux se consultent en silence.

    Alucard dit vrai. Les fées ne peuvent mentir, car si elles le font, elles se transforment en affreuses fées carabosses et sont chassées de leur monde. L’idée est d’autant plus tentante qu’en devenant carabosse, l’enquiquineuse ne sera plus un problème pour le pays de nulle part.

    Assis sur le lit aux côtés d’Édouard, Eliphas se frotte les yeux. Les pauvres enfants sont épuisés et menacent de s’écrouler de sommeil, comme en témoignent les balancements du faune. Ses yeux se ferment d’eux-mêmes et il ne reprend conscience qu’au moment où il se sent tomber en avant. Il se redresse, tente de s’intéresser de nouveau à la conversation, avant de se remettre à tanguer. Après un bâillement qui lui dévoile l’intérieur de la bouche, Eliphas questionne :

    — Alors, on fait ça ?

    Alucard soulève le sac en toile et le désigne d’une main.

    — Ça… tout dépend d’elle, mon garçon. (Puis, à l’intention de la captive :) Qu’en dites-vous ? Est-ce que notre proposition vous semble honnête ?

    Un fin filet de voix empressé lui parvient. La fée promettrait n’importe quoi, pour peu que l’on daigne la libérer de cette prison bien trop étroite et sombre à son goût.

    — Nous avons donc votre parole ? Vous ne reviendrez plus jamais nous importuner ?

    Oui, oui, oui, oui, oui !

    Monsieur Alucard interroge Lou du regard. La petite est si étroitement soudée à sa mère qu’elle disparaît en partie dans sa graisse et ses plumes. Comme elle opine du chef, afin de signifier qu’elle est d’accord avec cette solution, le vampire pose le sac à terre et l’ouvre.

    Tout d’abord, la fée passe timidement la tête à l’extérieur. Le chignon défait, elle balaye l’assistance du regard, avant de battre des ailes et de s’envoler dans un bruit de scintillements.

    On la voit faire le tour de la pièce une fois, puis une deuxième, à hauteur du plafond, avant de se diriger en direction de la penderie. Non sans tristesse, elle adresse un dernier regard à Lou, avant d’offrir un hochement de tête reconnaissant à l’intention d’Alucard. Puis elle s’enfonce dans les entrailles du meuble.

    Un « pop » plus tard, elle disparaît en emportant avec elle poudre féerique et baguette magique.

    Et comme promis, on ne la revit plus jamais au pays de nulle part !

    Erwin Doe ~ 2010

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  • 24/12/2014

     

    Bon, une lueur d'espoir c'est fait, sa dernière partie vient d'être postée ! Toujours assez peu convaincu par la fin, mais vraiment, je ne sais pas comment l'améliorer... pour le moment en tout cas. -__-

    Quoi d'autre ? Hum... pas grand-chose. J'ai presque terminé ce matin la réécriture du 8ème épisode du Grand monsieur... me reste juste la fin à taper. Ensuite, épisode 9 et ce second jet sera complet. Youhou ! Au départ, je ne pensais pas terminer cette réécriture cette année, donc ça me fait plutôt plaisir. Bien sûr, ensuite, il reste les corrections et les troisièmes jets pour les épisodes qui en ont encore besoin mais... vraiment, c'est chouette ! De plus, j'apprécie à nouveau cette histoire, même si j'ai toujours du mal avec ses deux premiers épisodes.


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  • Une lueur d’espoir

    Partie 2



    1

    — Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?!

    Pierre était tétanisé. Debout au milieu de sa chambre, ruisselant de sueur, il braquait le faisceau de sa lampe en direction de la porte close, craignant presque de la voir s’ouvrir brusquement, bien qu’il ait tourné la clef dans la serrure.

    Cette chose… il l’avait reconnue. Ce n’était autre que la troisième sœur du tableau. Oui, aucun doute. Le même visage, la même expression, seulement… ce n’était pas logique ! Mirabelle lui avait affirmé ne vivre qu’avec deux de ses sœurs.

    Alors quoi ? Lui aurait-elle menti ? Mais dans quel but ? Non, c’était stupide, il ne pouvait pas croire ça.

    Ses dents commencèrent à s’entrechoquer. Incapable de se ressaisir, il se demanda si… mais non ! Un fantôme ? Ce serait fou ! Complètement dingue ! Mais comment expliquer, dans ce cas, ce qu’il avait vu ? Ou du moins cru voir… cette vision d’horreur… un être humain était-il vraiment capable de… de ça ?!

    — Oh, bon sang !

    Le couloir hanté. Aussi absurde que cela puisse paraître, il était à présent tout à fait prêt à y croire.

    D’un revers de la manche, il essuya la transpiration qui lui piquait les yeux. Spectre ou pas spectre, il avait en tout cas pris la bonne décision en regagnant sa chambre. Il n’était plus question pour lui d’en sortir avant le lever du jour. Son esprit rationnel avait, certes, encore du mal à accepter l’idée qu’il ait pu assister à un phénomène surnaturel, mais à défaut d’une meilleure réponse, il lui faudrait bien s’en contenter… en tout cas jusqu’à ce qu’il puisse avoir une petite conversation avec Mirabelle.

    Il hésita à retourner se coucher. Cette histoire était grotesque, mais enfin, que pouvait-il faire d’autre à cette heure de la nuit ? Aller crapahuter dans les couloirs, afin d’aller exiger des explications auprès de ses hôtesses, ne lui disait franchement rien. Pas avec cette chose qui pourrait lui tomber dessus. Morte ou pas morte, il ne tenait pas à savoir si elle était dangereuse.

    Il en était même à se demander s’il était vraiment en sécurité ici, quand le bruissement lui parvint. Ça longeait les murs. Une sorte de raclement, comme celui produit par des ongles qui glissent sur une surface dure. Des ongles ou… il serra les dents. Non, il ne voulait pas y penser !

    Le phénomène s’arrêta à hauteur de sa porte. Il retint sa respiration. Durant quelques secondes, le silence s’imposa, lourd et inquiétant, charriant des promesses peu engageantes.

    Puis un petit grincement aigu s’éleva. Avec horreur, Pierre découvrit qu’il était produit par la poignée de sa porte. Elle tournait, tournait et tournait, de plus en plus violemment. Un dernier grincement, plus sec que les autres, et la poignée resta un moment bloquée dans la direction qui aurait dû permettre à la porte de s’ouvrir. Puis, doucement, tout doucement, la pression qui la maintenait se relâcha et elle reprit sa position initiale. Des pas s’éloignèrent, puis… plus rien… le silence à nouveau.

    Pierre laissa échapper un soupir trop longtemps contenu, sans toutefois oser bouger. Semblable à une proie qui vient d’échapper au prédateur, et qui craint de le voir revenir si elle s’avise d’esquisser le moindre geste.

    Dans son malheur, il avait tout de même la chance que cette chose ne soit pas capable de traverser les murs… ce n’était donc pas un fantôme, mais plutôt une créature de chair et de sang. Morte ou non, il s’en moquait à présent, car tout ce qui lui importait était qu’elle ne pouvait heureusement pas l’atteindre.

    Il laissa le faisceau de sa lampe balayer la chambre, les murs, les meubles, pour s’arrêter sur le lit aux draps défaits. Il n’était plus question pour lui de dormir, et quand bien même l’aurait-il désiré qu’il n’y serait certainement pas parvenu. Pourtant, il se sentait épuisé. Comme si sa brusque poussée de stress avait dévoré toute son énergie. Faible, il se traîna tout de même jusqu’au lit, où il se laissa tomber, plus qui ne s’assit. Le dos courbé en avant, la lampe posée sur le matelas, il se prit le visage entre les mains.

    Cette histoire le dépassait… d’autant plus qu’une fois de retour chez lui, il ne pourrait en parler avec qui que ce soit. Car qui irait le croire ? Qui ? Christine ? Un peu de sérieux ! Elle penserait plutôt qu’il cherchait à lui dissimuler une faute derrière cette histoire abracadabrante. Il la voyait déjà lui demander s’il se payait sa tête. Et comment pourrait-il lui en vouloir ? Lui-même sentait encore la partie la plus rationnelle de son être tenter de trouver une explication logique à ce qu’il avait vu. Et d’ailleurs, qu’avait-il vraiment vu, hein ? Une femme à moitié cinglée qui se bouffait les doigts ? Bon… ça arrivait… enfin, ça devait arriver. Des gens rudement dérangés… au point de s’automutiler… oui, ça existait forcément !

    Mais comment expliquer le reste ? Comment expliquer cette bouche immense ? Ces crocs ? Avait-il été la victime d’une illusion ? Pourquoi pas ? Il faisait sombre, il n’avait eu que sa lampe torche et… sous le coup de la surprise, sans doute son esprit avait-il déraillé. Après tout, il s’attendait à tomber sur Cassandre, et se retrouver nez à nez avec une inconnue, une inconnue mangeant ses propres doigts, bon sang, pour sûr que ça avait rudement dû lui chambouler l’imagination.

    Et puis… et puis si Mirabelle ne lui avait pas parlé de cette sœur… si elle ne lui avait pas précisé qu’elle vivait également en leur compagnie, c’était certainement par discrétion. Parce qu’il était étranger, voilà ! Des gens de cette éducation, vraiment, il les voyait mal avouer au premier venu qu’ils cohabitaient avec une folle furieuse. C’étaient des histoires de famille, tout ça. Ça ne le concernait pas, merde !

    Il en était là de ses réflexions quand un choc se fit entendre contre la porte. D’un bond, il fut sur pieds, au moment où un autre coup résonnait.

    Au bord de la panique, il récupéra sa lampe, mais ses mains tremblaient tellement qu’il faillit la laisser tomber. Le coup suivant, qui fit bondir son cœur comme jamais, s’accompagna d’un craquement lugubre. Il recula précipitamment et percuta la table de chevet qui s’écroula derrière lui. Perdant l’équilibre, il dut se rattraper au montant du lit.

    Cette chose… cette chose était en train d’enfoncer la porte !

    Il y eut un second craquement, puis un autre. Enfin, des éclats de bois s’envolèrent, laissant apparaître un trou tout juste assez large pour que Pierre puisse y voir briller un œil. Vert, et qui le fixait. L’œil se retira et la lumière de sa lampe fit luire une rangée de dents blanches.

    Une boule s’était formée au niveau de sa gorge, empêchant le hurlement qu’il sentait grossir en lui de naître. Des mouches volaient devant son regard et il se sentait dans un état de panique tel qu’il en avait du mal à respirer.

    Un choc, plus violent que les autres, par lequel s’engouffra une statue, qui s’écrasa avec bruit sur le plancher. Son passage avait formé un trou béant, plus gros que le poing d’un homme, par lequel une main fine s’engouffra. Une main à qui plusieurs doigts manquaient…

    Puis ce fut le tour d’un avant-bras, et d’un coude. Les doigts, eux, tâtonnaient le long du battant, se rapprochant inexorablement du verrou.

    Pierre n’ignorait pas qu’une fois qu’elle l’aurait trouvé, il serait alors à sa merci. Seulement, il était incapable de réagir. Ses jambes le soutenaient à peine et il s’étonnait encore de ne pas s’être écroulé. Son regard, exorbité, suivait la main. De sa bouche s’échappait une respiration asthmatique. Et ce ne fut que quand les doigts, finalement, atteignirent leur but que quelque chose en lui s’éveilla.

    Poussé en avant par l’instinct de survie, il se jeta en direction de la porte, au moment où le bras disparaissait de l’orifice et que la poignée tournait. Il s’abattit juste à temps contre le battant pour l’empêcher de s’ouvrir. Un cri furieux s’éleva.

    Des coups se mirent à pleuvoir derrière lui, avec tant de violence qu’il crut plus d’une fois qu’il allait être repoussé. La douleur irradia le long de son dos mais, en cet instant, ça n’avait aucune importance : il fallait à tout prix qu’il l’empêche de pénétrer ici.

    Il serra les dents au moment où la main s’introduisait à nouveau par l’orifice et tentait de le saisir. Il la frappa avec sa lampe, ce qui eut pour effet de la faire battre en retraite. Les coups contre son dos étaient de plus en plus violents, à tel point que le battant ne cessait de s’ouvrir, pour se refermer aussitôt. L’épreuve était éprouvante, et il savait qu’il n’aurait plus la force de résister très longtemps.

    Ce n’est qu’une femme, une femme, bordel, comment est-ce qu’elle peut… ?!

    Ce fut au moment où il sentait qu’il allait abandonner la lutte que l’idée lui vint. Fulgurante, aussi claire qu’une évidence. C’était la seule solution !

    Sentant certainement qu’il faiblissait, la femme frappait plus fort que jamais. Pierre attendit le bon moment pour passer à l’action. Puis, alors que l’autre devait imaginer sa victoire inéluctable, il fit brusquement un bond sur le côté. Le battant s’ouvrit en grand et, emportée par son élan, la femme s’écroula. Dans la même seconde, Pierre en profita pour s’enfuir.

    Boosté par l’adrénaline, il remonta le couloir au pas de course, avec une seule idée en tête : fuir cette maison de fous. Vite, le plus vite possible, et tant pis s’il devait se perdre en cours de route et ne jamais retrouver sa voiture. Tout, en cet instant, lui semblait préférable à rester là, avec cette furie lâchée à ses trousses.

    Il dévala les escaliers du rez-de-chaussée et, dans sa précipitation, manqua de trébucher et de tomber la tête la première. Il parvint, heureusement, à se rattraper à la rambarde, sauta les dernières marches et se précipita en direction de la porte d’entrée.

    Sa main libre s’abattit sur la poignée, mais le soulagement qui avait commencé à naître en lui s’éteignit : car la porte était fermée à double tour et, de clef, aucune trace nulle part.

    — NON !

    Refusant de croire en sa malchance, il abattit son poing contre l’obstacle et tenta vainement de faire céder la poignée. Il haletait, le corps secoué de tremblements, quand un grincement se produisit, quelque part à l’étage supérieur.

    En panique, il fit volte-face et, le regard braqué en direction des escaliers, perçut un sifflement strident au niveau de ses oreilles. Elle arrivait… elle arrivait et lui était…

    Tentant de reprendre le contrôle de ses émotions, il se passa une main au-dessous du menton, afin de faire disparaître la sueur qui y perlait, et jeta un regard autour de lui. Une fenêtre ! Il fallait qu’il passe par une fenêtre, quitte à la briser !

    Mais celles du hall d’entrée étaient situées haut, trop haut, même pour lui. Il recula et, son attention portée sur sa gauche, avisa la porte du salon. Quand il s’y était installé avec Mirabelle, il n’avait pas fait attention à ce genre de détail mais… enfin, il devait forcément y avoir une fenêtre ou deux par lesquelles il pourrait passer !

    Les grincements se rapprochant, il courut jusqu’à la porte du salon et l’ouvrit. Il laissa sa lampe aller de gauche à droite, jusqu’à accrocher des rideaux. Ce fut comme si un poids lui était retiré des épaules et il faisait un pas dans leur direction quand… non… il avait forcément rêvé !

    Glacé, il illumina le tableau de famille. Sa main se mit à trembler. Car au milieu de la peinture, il n’y avait plus personne… hormis le frère, toujours installé derrière les chaises qu’avaient occupées ses sœurs.

    — Non… impossible !

    Incapable de détacher son regard du tableau, incapable de surmonter le choc de la découverte, il ne parvenait plus à bouger. Ce n’était pas possible, bon Dieu, pas possible !

    Brusquement, le regard du frère se tourna dans sa direction et, sur ses lèvres, apparut un sourire qui dévoila ses dents… des dents qui, nota-t-il, étaient aussi pointues que des crocs.

    — Non… non !

    Il recula. D’un pas, puis d’un autre. Et, alors qu’il secouait la tête, certain que le frère, depuis son tableau, le suivait des yeux, il fit brusquement volte-face… pour se retrouver nez à nez avec un visage blafard. Celui d’une femme… de la femme.

    Avant qu’il n’ait eu le temps de faire un geste pour lui échapper, elle se jetait sur lui. Sous son poids, Pierre se sentit partir en arrière. Il chuta et se réceptionna durement sur le dos, ses bras se levant d’instinct en direction de son agresseur. Sa lampe était écrasée contre sa gorge, tandis que son autre main, libre, tentait de la repousser.

    Mais la femme tenait bon. Agrippée des deux mains à ses épaules, elle avait une force, une telle force que Pierre avait du mal à croire qu’elle puisse être humaine. Non, elle était si chétive et lui si fort en comparaison. Aussi comment pouvait-elle le mettre en difficulté ? Car c’était bien ce qui se produisait. La femme, contrairement à lui, ne fléchissait pas. Elle se faisait plus lourde de seconde en seconde, poussant toujours plus sur les bras de Pierre. Un sourire aux lèvres, elle se rapprochait. Elle se rapprochait, et…

    Un cri de souffrance lui échappa quand ses ongles s’enfoncèrent dans sa chair. Leurs visages se rapprochèrent dangereusement et la mâchoire de la femme s’ouvrit sur des crocs avides, un plaisir carnassier brillant au fond de ses yeux verts.

    — Non… non… NON !

    Son front rencontra celui de la femme avec force. Pierre y avait mis toute l’énergie qu’il lui restait et parvint à faire exploser ce nez trop long et voler quelques crocs. Du sang jaillit, s’écrasa sur la peau blanche de ce visage aux yeux soudain écarquillés par la surprise.

    Dans le même mouvement, Pierre la repoussa avec violence et la frappa à l’aide de sa lampe. Le coup l’atteignit en plein crâne, au niveau de la tempe. Un craquement effroyable s’éleva et elle s’affala sur le côté pour ne plus bouger.

    Haletant, Pierre se redressa, une main portée à l’une de ses épaules meurtries. Sous la puissance du coup, le verre qui protégeait l’ampoule s’était brisé, mais cette dernière était toujours intacte.

    Une boule affreuse commença à lui remonter le long de la gorge. Sans s’en rendre compte, il reculait en direction du hall d’entrée. S’éloignait de cette chose inerte, au regard éteint. Morte… morte… et c’était lui qui l’avait tué !

    Dans un petit hoquet, il leva les yeux en direction du tableau. Le frère fixait sa sœur, sans aucune expression… et ce ne fut que quand il releva le regard sur lui, pour le fixer avec une note d’accusation dans les yeux, que Pierre laissa échapper un hurlement de bête traquée.

    — Non ! NON !

    Incapable de supporter plus longtemps la vision de son crime, il se mit à courir, sans savoir vraiment où il allait. Plus que jamais, il lui fallait fuir. Vite. Avant que les autres ne s’éveillent… avant qu’on ne vienne lui demander des comptes… avant que…

    Il s’engouffra dans le couloir situé sous l’escalier, certain qu’il devait bien exister une issue quelque part. N’importe quoi. Que ce soit une porte arrière ou une fenêtre.

    Les ténèbres autour de lui étaient opaques, beaucoup trop pour la faible lueur de sa lampe qui ne parvenait que difficilement à éclairer son chemin. Et là, devant lui, se dessinait… la lune. Le ciel. Un jardin. Oui, il en était sûr. C’était le jardin ! Le jardin !

    Il trébucha et, emporté par sa course, s’écroula. Quand il se redressa sur les coudes, ce qu’il découvrit lui glaça le sang. Il se trouvait à quelques pas d’une baie vitrée. Et derrière elle, le fixant de leurs yeux d’un bleu glacé, obscurcis par la nuit, elles étaient là. Mirabelle, Cassandre et même Charlotte.

    Pierre tenta de se redresser et tendit dans leur direction une main suppliante, quémandant l’indulgence.

    — C’était un accident ! Un accident ! Elle… elle a voulu…

    Mais le sourire de Cassandre fit mourir sa voix. Un sourire amusé. D’un amusement malsain. Puis… un bruit, derrière lui.

    Les yeux écarquillés, il se figea. Il ne voyait plus que le sourire de Cassandre, Cassandre qui faisait un pas en arrière, Cassandre dont les yeux pétillaient. Ne voyait plus que Mirabelle qui le fixait comme si elle avait été faite de pierre. N’entendait plus que le rire qui s’échappait de la gorge de Charlotte. Ça et, celui, d’un pas lourd. D’un pas traînant qui venait par ici… droit sur lui…

    Dans le reflet de la vitre, il la vit. Elle. Le sang avait ruisselé sur son visage, mais malgré ses blessures, malgré son nez tordu, rougi, elle lui souriait également. Avec un cri, il se jeta en direction de la baie vitrée.

    — Au secours ! Au secours ! Aidez-moi, par…

    Quelque chose s’écrasa contre son dos. Il tomba en avant et son nez, sa mâchoire, se fracassèrent durement contre le sol. La vision incertaine, il tenta de ramper, du sang lui dégoulinant le long du menton. Sa main se tendit en avant et le poids se fit plus lourd dans son dos. Une douleur, une souffrance sans nom éclata à la base de sa nuque.

    Affolé, Pierre se débattit. Il hurla, rua, mais le prédateur était solidement accroché à lui. Il pesait de toute sa masse et pouvait sentir ses crocs s’enfoncer de plus en plus profondément dans sa chair. Du sang lui envahit la bouche. Il le recrache, mais suffoqua malgré tout. Et alors que les ténèbres commençaient à l’envelopper, il vit arriver dans sa direction une silhouette… celle du frère… dont les crocs luisaient.

    La douleur se fit insupportable et ce qui avait été Pierre, au sein de cette carcasse de chair et de sang, s’éteignit…

    Erwin Doe ~ 2013  / 2014

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  • 16/12/2014

     

    Finalement, je serai parvenu à poster la première partie de cette nouvelle qui me prend tant la tête !

    Bon le titre "Une lueur d'espoir", est... un titre encore provisoire... je pense. Je ne trouve décidément rien qui lui convienne. Quant à la seconde partie, je ne sais pas trop quand elle fera son apparition. Ce mois-ci, très certainement, mais j'aimerais encore la relire avant de la proposer.

    Aussi, je suis un peu dégoûté, haha. J'ai déjà dit que l'épisode 3 d'Un long voyage m'emmerdait... hier, j'ai relu encore une fois son épisode 4 et... en fait, je pourrais presque le poster maintenant. Contrairement à l'épisode 3 (Et l'épisode 5), je n'ai pas l'impression de devoir le retravailler. Gheu ! Du coup, je devais le relire encore deux fois ce mois-ci mais, au final, je vais le laisser de côté jusqu'au mois prochain... parce que ça serait plutôt inutile. (Au moins, ça me dégage du temps pour d'autres projets.)

    En ce qui concerne le premier épisode d'Elena, il avance doucement... mes idées se développent pour les épisodes suivants, mais aussi l'intrigue. Encore quelques gros points d'ombres qui me posent problèmes mais... à part ça, ce projet me plaît vraiment. x3

    Ah ! Rien à voir avec l'écriture, mais ! Comme j'ai repris le dessin, j'ai ouvert un autre espace "blog" pour blablater sur le sujet. Le lien est juste sous la description, un peu plus haut.


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  • Une lueur d’espoir

    Partie 1



    1

    — C’est pas vrai ! Mais où est-ce que je suis ?!

    Les deux mains agrippées à son volant, Pierre enrageait. Voilà près de deux heures qu’il tournait en rond. Pas une voiture, pas une habitation, pas même un promeneur croisé depuis qu’il avait commis l’erreur de vouloir emprunter ce qu’il pensait être un raccourci. À croire que le coin était désert.

    Arrivé à un carrefour de chemins parfaitement similaires, il arrêta sa voiture et attrapa la carte routière qui se dessinait sur le siège voisin.

    Vraiment, il n’y comprenait rien. Il aurait dû rattraper la nationale depuis longtemps. Où avait-il pu se tromper ?

    D’un doigt, il tenta de refaire le chemin parcouru jusqu’ici, avant de jurer et de rejeter la carte sur le côté. Le problème était que tout dans le coin se ressemblait, à tel point qu’il avait bien pu commettre une erreur sans en avoir conscience. Sans parler de l’absence de toute signalétique qui n’avait certainement pas joué en sa faveur !

    Il passa une main dans ses cheveux châtains, courts et bouclés. Et la nuit qui ne tarderait plus à tomber ! Vraiment, mais quel merdier !

    Il jeta un œil à droite et à gauche du carrefour, avant de pousser un soupir. Perdu pour perdu, autant continuer tout droit. À force, il finirait bien par arriver quelque part.



    2

    La nuit était tombée depuis près d’une heure quand la chose se produisit. Une série d’explosions s’éleva, si brusquement qu’il faillit en lâcher le volant. La direction devenue trop lourde et incertaine, il fut contraint de s’arrêter et frappa le tableau de bord du poing. Bon sang, il ne manquait plus que ça !

    Tout en pestant contre sa poisse, il se pencha pour ouvrir la boîte à gants. Il y récupéra une torche électrique, qu’il alluma avant de sortir.

    — Bordel de…

    Il avait crevé. Cette découverte en soi n’était pas une surprise, plutôt une confirmation de ses craintes. Ce qui l’était, en revanche, était que trois de ses roues étaient à plat. À croire que le sort avait décidé de s’acharner contre lui.

    À la lueur de sa torche, le sol derrière son automobile se mit à scintiller. Il s’approcha pour mieux voir et découvrit que cette portion de route était jonchée de tessons de bouteilles.

    Il eut toutes les peines du monde à ne pas succomber à la crise de nerfs qu’il sentit monter en lui. La mâchoire crispée, il dirigea la lampe en direction de ses pneus arrière et gémit. Cette fois, il était bon pour passer la nuit ici. Il n’avait qu’une roue de secours et aucun moyen de savoir s’il était proche ou non d’une quelconque zone d’habitations.

    Si je pouvais tenir les petits cons qui ont laissé traîner ces merdes derrière eux ! Si je pouvais leur mettre la main dessus… !

    Résigné, il retourna dans l’habitacle de la voiture et éteignit le moteur, ainsi que la lampe torche, qu’il jeta sur le siège passager. Suite à quoi, il ferma les yeux et se massa le front des deux mains.

    Que faire ? Même une fois le jour levé, sa situation ne serait pas plus enviable. S’il quittait la voiture pour continuer à pied, il pourrait bien tourner en rond jusqu’à la nuit suivante sans jamais déboucher nulle part. Et ensuite ? Il ne se voyait franchement pas coucher à la belle étoile. D’autant qu’il n’avait rien à manger, pas plus à boire, et qui sait combien de temps il resterait ici ? Comment pouvait-on se retrouver dans une telle situation alors qu’on était à deux doigts d’entrer dans le vingt-et-unième siècle ? C’était insensé !

    Il rouvrit les yeux. Les phares étaient toujours allumés et éclairaient un paysage encore plus inhospitalier de nuit que de jour. La nature y avait depuis longtemps repris ses droits. Pas seulement sur le bas-côté, mais aussi sur ces routes boueuses qu’il suivait depuis la fin de l’après-midi. Parfois, la mauvaise herbe y avait poussé de telle sorte qu’on ne savait plus bien dans quelle direction aller. Il s’était retrouvé deux ou trois fois à devoir faire demi-tour, incapable de savoir où se poursuivait la route.

    Et dire qu’il s’était cru malin en découvrant ce chemin de traverse. Il fallait avouer que l’après-midi avait été longue et que les embouteillages étaient venus à bout de sa patience. Un coup d’œil à sa carte, pour s’assurer qu’il ne risquait pas de se retrouver dans un cul-de-sac, et il avait tourné le volant pour l’emprunter.

    Maintenant qu’il y songeait, n’importe qui aurait certainement fait demi-tour en découvrant l’état des routes. N’importe qui mais pas lui. Non. Parce que forcément, monsieur Pierre était du genre têtu. Monsieur Pierre se croyait capable de triompher de tout, même d’un environnement inadapté à la circulation, simplement parce que monsieur Pierre était monsieur Pierre. Quel con ! Non, quel connard ! Un connard prétentieux, voilà ce qu’il était.

    Déprimé, il éteignit ses phares et levait la main pour allumer la loupiote au-dessus de lui quand son regard fut attiré par un point clair, à droite du rétroviseur central. Suspendant son geste, il plissa les paupières et sentit une lueur d’espoir naître en lui. Ou il avait la berlue, ou c’était bien une lumière qu’il voyait. Etait-il possible que quelqu’un vive dans ce coin paumé ? Ce serait fou… complètement dingue, même, mais inespéré.

    Ragaillardi, il récupéra sa lampe électrique et quitta l’habitacle. Laissant la portière ouverte, il s’assura que des tessons ne risquaient pas de venir se planter dans ses semelles et fit quelques pas sue le chemin, sans quitter le point lumineux des yeux.

    Oui, pas de doute, c’était bel et bien une lumière. Pas toute proche, mais au point où il en était, un peu de marche ne lui faisait pas peur.

    Un sourire étira ses lèvres. Il fallait croire que la chance revenait !



    3

    — Et merde de… !

    Pierre battit des bras pour rétablir son équilibre. Lui qui pensait en avoir terminé avec la guigne, il devait reconnaître que la garce avait encore de la ressource.

    Pour rejoindre le lieu d’où émanait la lumière, il avait été contraint de quitter la route pour s’enfoncer dans les fourrés. Or, si patauger dans la gadoue lui avait semblé un moindre mal, devoir évoluer dans un environnement parsemé d’obstacles que le manque de visibilité, mais aussi la végétation luxuriante, vous empêchait d’éviter, était particulièrement éprouvant. Ajouté à cela qu’on était au tout début du printemps, et que celui-ci était loin d’être idyllique question températures, et on comprenait que cette marche nocturne avait tout d’un calvaire.

    Son sac de voyage, qu’il portait en bandoulière, battait contre son flanc droit. Il contenait tout son argent et ses papiers, aussi ne s’était-il pas senti le courage de l’abandonner derrière lui. Même si le coin semblait désert, on n’était jamais trop prudent… surtout quand on avait eu une journée comme la sienne.

    Un peu plus bas, sur la route, il pouvait distinguer l’éclairage produit par les phares de sa voiture. Il les avait laissés allumés au cas où il serait contraint de faire demi-tour. Car même s’il espérait trouver une habitation avec quelques âmes charitables pour lui porter secours, il ne pouvait pas encore affirmer que ce qu’il voyait briller au loin n’était pas produit par quelques dispositifs électriques abandonnés là pour il ne savait quelle obscure raison.

    Devant lui, le faisceau de sa lampe éclairait des herbes hautes qui lui montaient presque jusqu’aux genoux. Progresser dans un tel décor ne le rassurait pas du tout. A chaque seconde, il craignait de sentir la morsure d’un serpent, d’un rongeur, ou d’il ne savait quelle autre saloperie. Avec sa poisse, ça ne l’étonnerait qu’à moitié.

    Il pensa à sa femme, qui devait l’attendre et se demander ce qu’il fichait. S’inquiétait-elle de ne pas le voir arriver ? Il l’imaginait, rongée par l’angoisse, à tourner en rond dans leur salon ou à sursauter au moindre bruit. Ils s’étaient téléphoné avant qu’il ne quitte Paris. Il venait d’y passer un mois complet, en stage dans une entreprise qui avait promis de l’embaucher dès le mois suivant. Un coup de chance inespéré, l’un de leurs employés partant justement en retraite. Et comme il s’était révélé particulièrement compétent, ils n’avaient hésité longtemps avant d’accepter sa candidature.

    Un sourire satisfait étira ses lèvres, car enfin, après six mois de chômage, il allait pouvoir retourner à la vie active. Certes, dans un premier temps, ce ne serait pas simple. Il ne pourrait rentrer chez lui que les week-ends mais, une fois le contrat de Christine terminé, il était prévu qu’elle vienne le rejoindre en banlieue. Ils en avaient parlé au téléphone. Elle était d’accord. Rien ne la retenait vraiment dans leur département, et lui pas davantage. La maison serait vite vendue, il ne se faisait pas de souci à ce sujet. Le seul problème qu’ils auraient à affronter serait leur fille, Marilyne. Une adolescente en pleine crise qui n’accepterait pas facilement de quitter ses amis et le petit univers où elle avait grandi.

    Enfin… ce n’était pas non plus comme s’ils lui laisseraient le choix.

    Il en était là de ses réflexions quand quelque chose vint lui frôler le mollet droit. Ramené à la réalité, il fit un bond prodigieux sur le côté qui manqua de l’envoyer rouler cul par-dessus tête. Dans sa poitrine, son cœur cognait à un rythme fou. Quoique ça puisse avoir été, grâce à Dieu, ça lui avait fait plus de peur que de mal.



    4

    Pierre avait presque du mal à en croire ses yeux.

    Il se trouvait dans un jardin. Un jardin mal entretenu, mais un jardin tout de même. Et juste en face, une habitation. Cossue, ancienne, presque majestueuse. Plongée dans le noir, toutefois. En fait, la lueur qu’il avait aperçue provenait du dernier étage. Ça ondulait, comme un départ d’incendie.

    Espérant se tromper, Pierre se dirigea en direction de la porte d’entrée à deux battants. Pas de sonnette, mais un heurtoir qu’il laissa retomber trois fois avant de faire un pas en arrière.

    Son regard se leva de nouveau en direction du dernier étage et ses sourcils se froncèrent. Vraiment curieux… la fenêtre semblait ouverte, mais aucune fumée ne s’en échappait. Il se faisait certainement des idées.

    Alors qu’il n’y croyait déjà plus, il entendit un verrou tourner et, dans un faible grincement, la porte s’ouvrit. Tout d’abord, il distingua la flamme d’une bougie qui tremblotait. Puis un visage, celui d’une femme aux cheveux courts et bouclés.

    — Oui ? fit cette dernière.

    Pierre eut presque envie de lui sauter dessus pour l’embrasser. Il était donc sauvé !

    — Bonsoir, madame, commença-t-il en se donnant beaucoup de mal pour ne pas avoir l’air suspect. Je suis désolé de vous déranger, mais je viens de crever et je suis perdu. Pourriez-vous me laisser utiliser votre téléphone afin que l’on puisse venir me dépanner ?

    La femme avait ouvert un peu plus grand la porte, si bien que Pierre pouvait à présent la détailler. Un petit bout de femme pas désagréable, vêtue d’une robe sombre, plutôt simple, qui lui arrivait en dessous des genoux. Elle ne semblait pas porter une goutte de maquillage et n’avait certainement pas trente-cinq ans. Son expression ne trahissait aucune sorte d’appréhension. Pourtant, avec toutes les saloperies qu’on entendait à la télévision, ou dans les journaux, elle aurait dû s’inquiéter de découvrir un inconnu sur son perron à neuf heures du soir.

    — J’ai peur que nous n’ayons pas le téléphone chez nous, lui répondit-elle après quelques secondes de silence. Mais si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer…

    Elle s’effaça sur le côté pour lui permettre de passer. Ce qu’il fit, non sans une certaine gêne, avant de jeter un regard au vaste hall d’entrée qui l’accueillait. Ainsi plongé dans le noir, il ne put s’empêcher de le trouver lugubre, sinon angoissant. Il n’avait toujours pas éteint sa lampe et fit voler son faisceau d’un bout à l’autre de l’endroit. Un plafond haut, un escalier en bois, recouvert d’un tapis ancien, sur la droite. Dessous, l’ouverture d’un couloir ; à gauche, une porte, puis une seconde, un peu plus loin, et encore une troisième, dans le fond, lui faisant face. Une odeur de vieillerie flottait dans l’air, de poussière et d’humidité également. Sous ses pieds, un large tapis, aux couleurs ternes, représentant des arabesques et des motifs sans queues ni têtes.

    — J’ai peur que nous n’ayons pas nous plus l’électricité, poursuivit-elle en refermant la porte à clef derrière eux. C’est une vieille maison… un legs familial.

    Pierre porta son regard sur elle.

    — Pardon, mais… vous avez une drôle de lueur au grenier. C’est ce qui m’a guidé jusqu’ici et je me demandais si…

    Un sourire apparut sur les lèvres de son interlocutrice.

    — Ce n’est qu’un petit feu que nous alimentons chaque soir. Tout à fait sécurisé, je vous rassure. Le fait est qu’il est si facile de se perdre par ici que nous avons fini par adopter cette solution pour guider les voyageurs jusqu’à nous. Nous n’avons peut-être pas le téléphone, mais nous pouvons au moins leur offrir l’hospitalité. Vous dites que vous avez crevé ?

    — Trois pneus au moins. Des tessons de bouteilles… la route en est jonchée !

    — Voilà qui est fâcheux. Il faudra que je songe à les faire retirer. Mais venez, allons plutôt nous installer au salon. Nous y serons plus à l’aise pour discuter.

    Docile, Pierre la suivit en direction de la première porte située sur leur gauche. À leur entrée, la pièce était envahie par les ténèbres. Son hôtesse s’empressa d’aller allumer les quelques bougies disposées ici et là, ce qui créa une lumière certes tamisée, mais suffisante pour lui permettre d’éteindre sa lampe.

    — Je vous en prie, asseyez-vous. Vous accepterez bien un verre pour vous remettre de vos émotions ?

    Sans répondre, Pierre inspecta la pièce. De taille moyenne, le papier peint était si vieux qu’il était bien difficile de reconnaître les motifs qui l’ornaient. Au centre, deux canapés qui se faisaient face et un petit fauteuil, reposant sur un large tapis persan. Des meubles et des bibelots plus ou moins bien entretenus et, près du fauteuil, se dessinait le montant d’une cheminé. Celui-ci était surmonté d’un large tableau qui avait tout du portrait de famille.

    Au milieu se dessinait une grande femme mince, aux longs cheveux lisses et aux yeux vers. Jolie, mais assez lugubre. Suivait une jeune femme qui, si elle était coiffée tout comme sa voisine, dénotait, elle, d’une certaine assurance. De grands yeux rieurs et un sourire presque arrogant. Et puis, il y avait une toute jeune fille à l’expression espiègle et aux boucles noires qui cascadaient sur ses épaules. Tous, d’ailleurs, étaient bruns ; même l’homme élégant aux cheveux gominés et à la petite moustache parfaitement taillée, qui se tenait juste derrière les trois autres.

    — Il s’agit de mes sœurs, lui apprit la femme qui s’était approchée d’un petit bar, duquel elle avait tiré une bouteille encore scellée, ainsi que de mon défunt frère.

    Il eut un hochement de tête… en effet, il y avait comme un air de famille…

    Son regard s’attarda encore quelques instants sur la peinture, puis il alla prendre place dans le canapé le plus proche. Là, il se racla la gorge et dit :

    — Au fait… je m’appelle Pierre.

    — Mirabelle.

    — Pas commun ça, Mirabelle ! nota-t-il, avant de désigner la bouteille qu’elle tenait toujours entre ses mains. Vous avez besoin d’aide ?

    Elle lui offrit un sourire amusé.

    — Merci, mais je crois que je peux me débrouiller seule. (Puis, un tire-bouchon à la main, elle lui apprit :) Vous savez, ce sera difficile de faire quoi que ce soit pour vous ce soir. Il se fait tard et la première ville n’est pas toute proche. J’ai bien peur que vous soyez obligé de passer la nuit ici.

    — Vous avez une voiture ?

    — Dans le garage, à l’arrière de la maison.

    — Je suis désolé de m’imposer comme ça…

    — Nous avons l’habitude. Et puis, si cela nous dérangeait vraiment, croyez bien que je ne vous aurais pas invité à entrer. (Parvenue à extraire le bouchon, elle le posa sur un coin du bar. Un vin rouge, sombre, presque noir à cause du manque de luminosité, se déversa dans le verre qu’elle avait préalablement sorti. Elle le lui apporta et questionna :) Avez-vous dîné ?

    Pierre accepta le verre et eut un geste du menton dans sa direction.

    — Vous n’en prenez pas un ?

    — Je ne bois jamais.

    — Ah… bon… très bien. (Il y trempa brièvement ses lèvres et émit un claquement de langue satisfait.) Pour répondre à votre question, je n’ai rien avalé depuis le déjeuner.

    Mirabelle avait pris place dans le fauteuil face à lui. Son expression se fit désolée.

    — Dans ce cas, vous n’avez pas de chance. Nous n’aurons pas grand-chose à vous proposer. Ma sœur était chargée de remplir le cellier, mais…

    — Ah, ne vous faites pas de mouron pour ça ! Le peu que vous pourrez me donner me conviendra parfaitement. (Il prit une longue gorgée de son verre, avant de reporter le regard en direction du tableau.) Vous vivez avec vos sœurs ?

    — Avec deux d’entre elles seulement. (Puis, s’attardant elle aussi quelques secondes sur la peinture, elle finit par se redresser et annonça :) Si vous voulez bien m’excuser : je vais allez m’occuper de votre dîner.

    Pierre la remercia d’un signe de tête. Quand elle fut sortie, son attention se reporta sur le tableau. Un frisson lui remonta le long du dos. Il avait l’impression que ses occupants le fixaient, presque l’impression de lire une intelligence malsaine briller au fond de leurs pupilles. D’une traite, il termina son verre et se fit la réflexion qu’il n’aimerait pas vivre ici.



    5

    La salle à manger n’était pas plus accueillante. Austère était le mot qui lui convenait le mieux. L’éclairage aux bougies faisait courir sur ses murs des ombres inquiétantes et sa table, massive et imposante par sa taille, faisait naître un certain malaise chez Pierre.

    Installées avec lui, Mirabelle, mais aussi ses deux sœurs, dont il venait tout juste de faire la connaissance. La plus jeune, cette gamine aux boucles brunes à peine plus âges que sur son portrait, se nommait Charlotte. Son aînée, au sourire si assuré, s’était présentée sous celui de Cassandre. Des quatre, il était le seul à manger et, à dire vrai, le repas n’était pas fameux.

    Mirabelle ne lui avait pas menti quand elle lui avait avoué qu’elle n’aurait pas grand-chose à lui offrir. Son assiette se composait en tout et pour tout de légumes cuits ; issus de leur potager personnel, avait cru bon de souligner Charlotte. Seulement, produit maison ou pas, Pierre n’était un grand amateur de cette nourriture pour lapins.

    — Et quel âge avez-vous, monsieur Pierre ?

    C’était Cassandre qui venait de s’adresser à lui. De sa voix un peu trop cassante qui donnait l’impression qu’elle vous prenait de haut.

    — Je vais sur mes quarante ans. Quarante ans et quinze ans de mariage.

    — Mince alors !

    Charlotte eut un petit rire, qu’elle étouffa derrière sa main. Avec un haussement de sourcils, Pierre porta les yeux sur elle.

    — J’ai dit quelque chose de drôle ?

    — Ne faites pas attention à ma sœur, monsieur Pierre, lui conseilla Mirabelle d’un ton apaisant. Elle ne peut s’empêcher de rire de tout. Rien à voir avec de l’humour, juste une vilaine manie qui lui passera avec l’âge.

    Pierre accepta l’explication avec un grognement. Il avait toujours eu du mal à cerner les enfants, surtout de cet âge-là, ayant déjà un pied dans l’adolescence. Sa fille, par exemple. Plus elle vieillissait, moins il la comprenait. Il savait que l’adolescence était une période ingrate dans l’existence de tout un chacun mais… tout de même ! Les jeunes d’aujourd’hui allaient parfois un peu trop loin.

    — Les gosses, hein ? Et encore, votre sœur a l’air d’une bonne petite. Vous verriez ma fille ! Insolente comme pas deux, et toujours persuadée d’avoir raison. Tenez, la dernière fois, elle voulait partir en week-end toute seule, avec son imbécile de copain. Et pas en France ! Non, pas assez bien pour madame, ça, mais en Angleterre, à Londres. Bien sûr, c’était à nous de tout payer. Nous, on est là que pour ça. Eh bien, croyez-moi, croyez-moi pas, simplement parce qu’on considérait qu’elle était trop jeune pour entreprendre un tel voyage sans la présence d’un adulte, elle n’a rien trouvé de mieux que de faire le mur au milieu de la nuit. Paniqués qu’on était, au réveil, quand on a vu que sa chambre était vide. Heureusement, les gosses étaient pas allez bien loin. Les flics nous les ont récupérés à une vingtaine de kilomètres de chez nous.

    De nouveau, Charlotte eut un petit rire, mais Pierre ne sut dire si c’était parce qu’elle avait trouvé son histoire amusante, ou bien si c’était sa mauvaise manie qui la reprenait.

    — Les jeunes sont toujours un peu excessifs, concéda Mirabelle. Mais je vois que vous ne finissez pas. Vous n’avez plus faim ?

    Pierre baissa le nez sur ses légumes. Triste pitance sans goût, qui ne lui tiendrait pas au corps très longtemps. Avec une petite grimace d’excuse, il repoussa son assiette.

    — Si ça ne vous fait rien. J’aime pas gâcher en temps normal, mais là je dois vous avouer que j’ai l’estomac un peu noué.

    — Moi aussi j’aurais l’estomac noué si je savais ce qui m’attendait, fit Cassandre avec une expression mutine. Ma sœur n’est pas chic avec vous : elle vous a préparé une chambre dans le couloir hanté. Autant vous dire que si vous pensiez pouvoir fermer l’œil cette nuit, vous allez être sacrément déçu.

    — Cassandre, allons !

    Pierre laissa son regard aller de l’une à l’autre des deux sœurs.

    — Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

    Charlotte pouffa, avant d’agripper ses cheveux à pleines mains et de les faire onduler autour de sa tête dans un « hooou » lugubre. Peut-être pas une méchante gamine, mais spéciale quand même.

    — Charlotte cesse ça, tu veux ? la gronda Mirabelle, avant de reporter son attention sur Pierre. Ignorez-les, monsieur Pierre. Ce n’est qu’une vieille légende de famille sans queue ni tête. Toutes les maisons de ce genre en ont une. Mon frère aimait beaucoup ces sortes d’histoires… et j’ai peur qu’il n’ait communiqué ça à mes sœurs.

    — Et il y croyait ?

    Les lèvres de Mirabelle se pincèrent.

    — Je ne sais pas s’il y croyait, mais… eh bien disons que comme tout le monde, il avait ses petites lubies. Vous savez, nous vivons dans un lieu si isolé de tout ! Il n’y passe jamais grand monde, aussi… disons que nous nous distrayons comme nous le pouvons…

    Autrement dit, le frangin avait dû être l’un de ces siphonnés voyant des spectres partout, s’adonnant au spiritisme et à toutes ces autres fadaises. Il voyait le genre…

    — Dans ce cas, si ça ne vous fait rien, je serais curieux d’aller y jeter un œil à ce couloir hanté. Toute cette route m’a complètement épuisé.



    6

    Le couloir en question se situait au premier étage. Les sœurs, elles, vivaient au deuxième.

    En toute honnêteté, Pierre avait trouvé l’endroit aussi inquiétant que le reste de la bâtisse. Juste ce qu’il fallait pour vous donner envie de vous enfermer à double tour dans votre chambre et de ne plus en bouger de la nuit… Pas étonnant qu’à force de vivre dans ce genre de turnes, toutes ces vieilles familles devenaient un peu zinzins.

    Quoique… il devait reconnaître qu’il se montrait injuste envers Mirabelle. Des trois sœurs, elle était de loin la plus agréable et la plus censée. Qui plus est, il ne pourrait jamais assez les remercier pour leur hospitalité. Si elles n’avaient eu cette idée de lumière pour attirer les égarés, il serait encore installé dans sa voiture à se demander comment il allait pouvoir s’en sortir. Non, vraiment, les deux cadettes étaient parfois un peu bizarres, il n’empêchait que c’étaient de chics filles.

    Allongé sur le lit deux places qu’elles avaient préparé à son attention, les mains croisées derrière la nuque, en sous-vêtements, Pierre se demandait tout de même comment elles pouvaient accepter de vivre dans un coin pareil. Rien à proximité, pas d’eau courante, ni d’électricité, un puits où il fallait sans cesse puiser ce dont avait besoin, pas de chauffage, ce qui les obligeait à couper du bois elles-mêmes… sans parler des toilettes à l’extérieur, une espèce de fosse écœurante qui datait au moins de Mathusalem. Non, vraiment, c’était pas une vie pour des femmes… pas une vie pour personne, en vérité.

    Avec un soupir, il se tourna sur le côté. Sous son poids, les lattes du lit se mirent à grincer.

    A cette heure, Christine devait déjà avoir ameuté tout le quartier. Elle savait qu’il aurait dû arriver chez eux en fin d’après-midi et espérait qu’elle n’aurait pas fait trop d’histoires chez les flics. Comme il était adulte, il avait techniquement le droit de disparaître de la circulation. C’est d’ailleurs ce qu’ils avaient dû lui dire… seulement, il la connaissait bien, sa Christine. Elle était capable de tout quand elle faisait face à ce qu’elle considérait comme de l’incompétence. Mince ! Si seulement il avait pu lui téléphoner pour la rassurer !

    Revenant sur le dos, il avait fermé les yeux avec l’idée de dormir un peu, quand un bruit attira son attention. Une sorte de chevrotement aigu et lointain.

    Intrigué, il entrouvrit les paupières et tendit l’oreille. Qu’est-ce que c’était que ça encore ?

    La chose ne tardant pas à se reproduire, Pierre se redressa sur son séant. Non, il ne rêvait pas, ça venait bien de quelque part dans la maison.

    De plus en plus curieux, il quitta la chaleur de ses draps pour se diriger en direction de la porte. Il y colla l’oreille et, avec un froncement de sourcils, jura tout bas. Aucun doute. C’était dans le couloir que ça se passait.

    Après une seconde d’hésitation, il porta sa main à la poignée et entrouvrit la porte. Pas complètement rassuré, il passa la tête dans le couloir et se crispa alors que le bruit s’élevait de nouveau. Ça ressemblait… oui, à une voix humaine. Des sanglots ou une mélodie étrangement interprétée ? Quelque chose entre les deux, peut-être.

    Repensant à cette histoire de couloir hanté, un frisson vint lui picoter le dos. Mais non… ! C’était grotesque ! Il savait parfaitement qui se cachait derrière cette mauvaise farce.

    — Les petites pestes ! grogna-t-il en retournant près de son lit pour récupérer sa lampe torche, abandonnée sur la table de chevet.

    Elles voulaient lui faire peur, mais il ne les laisserait pas se moquer de lui plus longtemps. Non, il allait de ce pas les débusquer et leur dire sa façon de penser !

    Son pantalon et sa chemise passés, la lampe allumée, il quitta sa chambre pour se diriger droit vers l’origine du bruit.

    Il imaginait sans mal Cassandre derrière ce petit récital. Charlotte, elle, aurait été incapable de rester sérieuse plus de deux secondes. Elle devait, au contraire, se tenir dans un coin et pouffer le plus silencieusement possible.

    La lueur de sa torche éclaira une forme. Celle d’une femme aux longs cheveux noirs, assise à même le sol et lui tournant le dos.

    Bien qu’elle ait certainement dû l’entendre approcher, sa voix continuait de s’élever. Imperturbable. Ce n’était d’ailleurs pas le seul son qu’elle produisait. Le second avait quelque chose d’écœurant, d’humide, qui déforma ses lèvres en un rictus agacé.

    — Très bien, Cassandre, fit-il en s’arrêtant à un moins d’un mètre de la jeune femme. Et si vous arrêtiez votre petite farce ?

    La voix mourut et, durant quelques secondes qui lui semblèrent interminables, sa propriétaire n’esquissa pas le moindre geste. Elle resta là, le cou ployant en avant, le corps presque entièrement recouvert par sa robe de chambre imposante, à voiles et froufrous de couleur crème. Un vêtement que même sa grand-mère n’aurait pu revendiquer comme étant de sa génération.

    Puis elle daigna tourner le visage dans sa direction et Pierre dut étouffer une exclamation. Ce n’était pas Cassandre ! Non, elles avaient bien un air de famille, mais le visage était trop allongé, le front trop large et le nez trop long. Avec ses yeux verts et ses sourcils à la courbe mélancolique, celle-ci ressemblait plutôt à…

    Sa main qui tenait la lampe se mit à trembler. Bon sang, mais qu’est-ce qu’elle avait fait à sa bouche ?!

    La femme lui offrit un large sourire qui étira ses yeux en amande, dévoilant des dents maculées de rouge. Du même rouge qui dégoulinait le long de son menton, en un filet baveux qui goûtait en direction de ses cuisses. Ses lèvres retenaient encore prisonniers deux doigts, qui disparaissaient à partir des deuxièmes phalanges derrière ses dents.

    — Bordel ! Mais qu’est-ce que vous… ?!

    La femme laissa doucement ses doigts quitter sa bouche et un filet de bave s’étira à leur suite, à la manière du fil gluant d’une araignée : ce n’étaient plus que d’affreux moignons, rongés jusqu’à l’os.

    La propre bouche de Pierre s’ouvrit sur un cri d’horreur silencieux et, tandis que la jeune femme se redressait, sa main blessée prenant appui sur le mur où elle laissa des traces sanguinolentes, il se mit à reculer. Il n’avait même pas besoin d’y penser, ses pieds agissaient d’eux-mêmes.

    Quelque part, au fond de sa personne, une sirène d’alarme s’était déclenchée. Elle lui intimait de fuir, vite, avant qu’il ne soit trop tard. Malheureusement, toute son attention était dirigée en direction de l’inconnue, dont il ne parvenait à détacher le regard.

    Elle souriait toujours et, sous son menton, la dentelle qui ornait sa poitrine était constellée de tâches écarlates. Il y en avait aussi au niveau de son ventre, et plus bas encore… jusqu’aux genoux.

    Son sourire se fit plus large, si large qu’il sembla s’ouvrir jusqu’aux oreilles. Sa mâchoire produisit un craquement effroyable. Une fois, deux fois, puis elle ouvrit la bouche et sa mâchoire inférieure tomba, se disloqua, pour venir pendre au niveau de ses clavicules. Ses lèvres, elles, s’étiraient à présent bel et bien jusqu’aux oreilles, laissant apparaître une dentition monstrueuse.

    Et un râle rauque, presque un rugissement, s’échappa de sa gorge.

    Aussi Pierre fit-il la première chose sensée qui lui vint à l’esprit : il fit volte-face et prit ses jambes à son cou.

    Erwin Doe ~2013

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  • 12/12/2014

     

    13/12/2014


  • Le Troisième #1

    14/12/2014


  • 10/12/2014

     

    Second jet de l'épisode 5 d'un long voyage terminé, hahaha ! \0/

    Wah, c'est fou ce qu'il m'aura pris la tête cet épisode ! Encore pire que l'épisode 2 et je sais déjà que, quand je vais me lancer dans ses relectures, il va encore m'en faire voir de toutes les couleurs.

    A côté, les corrections de l'épisode 4 avancent doucement... c'est actuellement mon épisode préféré et celui qui m'aura le moins donné envie de me cogner la tête contre un mur. Je vais éviter de parler de l'épisode 3, parce que j'ai un gros problème avec lui... je n'arrive pas à l'aimer, vraiment pas. Et je ne sais pas du tout pourquoi. Reste l'épisode 6, dont je me suis lancé dans le brouillon hier... pas mal d'idées, mais beaucoup trop de trous, je ne sais pas trop ce qu'il va donner, au final. (Et j'avoue que je suis surtout impatient de passer aux épisode 7 et 8...)

    Logiquement, je devrai poster prochainement la première partie d'une nouvelle classée horreur. Écrite en 2013, sa fin m'a vraiment pris la tête. En fait, je ne suis même pas certain que sa fin actuelle soit bonne... je me suis amusé à écrire tout le reste, mais cette foutue conclusion ! Y a rien à faire, elle me prend la tête ! (><)


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  • 29/11/2014

     

    Second épisode du Grand monsieur du bois d'à côté posté !

    Bon, pas grand chose à dire sur cet épisode, c'est loin d'être mon préféré... mais je sais que certaines personnes de mon entourage l'appréciaient. On y rencontre le personnage de mademoiselle Rose, on y retrouve le grand monsieur et on fait la connaissance, également, des commères du village.

    Mis à part ça, mon cerveau commence un peu à saturer. @.@'

    Comme je n'ai pas pu écrire durant plus d'une semaine (L'une des raisons pour lesquelles j'avais pensé abandonner le Nano), j'ai pris pas mal de retard dans tous mes projets.  Donc... j'ai des journées plus remplies que d'habitude... donc j'ai du mal à m'en sortir... et pour ne pas arranger les choses, j'ai eu la très mauvaise idée de commencer un nouveau projet, en plus de ceux que j'ai déjà en cours et de celui du Nanowrimo. Haha !

    Pourtant, sur le moment, ça me semblait être une bonne façon de déstresser...

    C'est un projet dont j'avais déjà vaguement parlé quelque part. (Faudrait vraiment que je me décide à faire des fiches blablas de tous les projets dont je peux parler.) Une sorte de... "version sombre" à un long voyage, avec un personnage de Poupée, comme Doll, mais moins gentillette, on dira. Et avec un démon, par-dessus le marché. Bref, j'avais besoin de quelque chose de neuf...

    Après, c'est un projet pour lequel je ne me mets pas trop la pression. J'écris quelques lignes/pages, chaque jour. Sur du papier et avec un bon vieux stylo. Ça faisait longtemps, très longtemps, que je ne m'étais pas lancé dans le brouillon d'un projet avec l'écriture manuelle. Je ne l'utilise plus que pour la prise de notes ou pour réécrire de très vieux textes. Mais ! En fait, je trouve ça assez sympa... c'est différent de l'écriture sur clavier... j'ai l'impression d'être moins stressé.

    Bref, actuellement, je suis sur son premier épisode... si je trouve des idées pour les épisodes suivants, je les écrirai, sinon je le laisserai certainement de côté le temps de faire évoluer tout ça.


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  • Le grand monsieur du bois d’à côté

    Épisode 2 : Mademoiselle Rose

     

    1

    Une petite maison recouverte d’un lierre épais et dont les volets sont à chaque fenêtre de couleur différente : rose, bleu, violet, ou encore vert. Sur le pas de la porte, un paillasson souhaite la bienvenue à ses visiteurs.

    Là où les jardins de ses voisines sont le territoire des mauvaises herbes et des ronces, le sien est parfaitement entretenu. Par ailleurs, il y pousse le seul arbre fruitier du pays de nulle part qui ne soit pas toxique.

    La première fois que l’on pose les yeux sur son occupante, on ne peut s’empêcher de songer qu’elle est l’exact opposé des critères de beauté locaux : des cheveux trop blonds, là où l’on préfère les cheveux noirs ou roux ; une peau trop rose, là où les autres sont soit blafardes, soit grises, et enfin, des yeux trop bleus, là où on les aime noirs ou délavés.

    Des différences qui s’expliquent par ses origines humaines et qui en font la seule représentante de son espèce au pays de nulle part.

    Sans doute vous interrogez-vous sur les raisons qui l’auront poussée à s’installer ici, car il est vrai que pour nous autres, ses voisins de monstres ne nous apparaissent pas forcément comme la meilleure compagnie qui soit. Aussi faut-il que je vous sachiez que la malheureuse est originaire d’un nulle part longtemps malmené par la guerre. On pense qu’elle y a perdu sa famille et c’est déboussolée, mais surtout effrayée par toute cette violence, qu’elle s’est enfoncée dans la forêt de nulle part. Sa route devait y croiser celle de papy Nazar, l’homme qui la ramènerait avec lui et aux côtés de qui elle grandirait.

    Si elle parle peu des horreurs qu’elle a connues dans son jeune âge, on devine, à la façon dont son regard se fait parfois lointain, qu’il lui arrive encore d’y penser. Mais de son propre aveu, plus les années passent, moins elle garde de souvenirs de cette période.

    Cette nuit-là, cette nuit qui nous intéresse aujourd’hui, la jeune femme se trouve dans son jardin. Pour seuls éclairages, elle doit se satisfaire de la lueur qui filtre à travers les fenêtres de sa maison, ainsi que de celle du lampadaire qui brille de l’autre côté de la rue.

    Elle porte au bras un panier en osier et alors qu’elle y dépose l’un des fruits de son pommier, la brise se fait plus agressive et s’engouffre dans ses cheveux. Elle rejette en arrière les mèches qui lui sont tombées devant le visage et se recoiffe sommairement du bout des doigts.

    — Tiens ! Bonsoir, monsieur Alucard, lance-t-elle en remarquant la silhouette qui vient de s’arrêter derrière sa cloture.

    Le vampire, car c’est bien lui, se trouble. Il bat des paupières et c’est en bafouillant qu’il répond :

    — Bon… bonsoir mademoiselle Rose.

    La jeune femme l’observe avec un petit sourire amusé. En ce pays, Alucard est un peu ce qu’elle a de plus proche d’un meilleur ami. Une amitié toutefois trop distante à son goût, car il est rare que son visiteur vienne frapper à sa porte.

    Mais si elle pense être la seule à se désoler de cette situation, en vérité, le vampire s’en agace également. Mais celui-ci manque à ce point d’assurance que, chaque fois qu’il se rend au village, il craint de déranger son amie. Alors, il hésite et, finalement, retourne à ses bois sans même l’avoir saluée.

    — Savez-vous à quand remonte votre dernière visite ? le questionne justement mademoiselle Rose, en s’approchant de lui.

    Dans sa voix, il y a un soupçon de reproche qui n’échappe pas au concerné.

    — C’est que… j’ai été plutôt occupé ces derniers temps…

    Et comme en vérité, il n’a pas été si débordé que cela, tout juste accaparé par les visites régulières des enfants, il préfère ne pas développer. À la place, il baisse les yeux en direction du panier de son amie et s’exclame :

    — Mais… qu’est-ce que c’est ?

    La question détourne habilement l’attention de la jeune femme. Elle suit son regard et son sourire se fait un peu plus large. Vrai qu’elle ne possède pas son pommier depuis très longtemps, à peine quelques mois, au cours desquels la magie transforma la petite graine d’alors en l’arbre qu’il est aujourd’hui.

    — On appelle cela des pommes, mon bon ami.

    — Des pommes ?

    — Oui, de bons fruits bien sucrés.

    Et comme elle le devine perdu, elle précise :

    — Cela se mange, monsieur Alucard !

    Une lueur de compréhension s’allume dans les yeux du vampire.

    — Oh, vraiment ? Vous mangez ces choses ?

    Mademoiselle Rose secoue doucement la tête. Il n’est pas le premier à réagir de la sorte et sans doute pas le dernier, les habitants de ce pays manquant cruellement de curiosité pour tout ce qui est extérieur à leur petit monde.

    — En effet, monsieur Alucard, il m’arrive d’en manger, soupire-t-elle en réponse, avant qu’une idée ne vienne lui frapper l’esprit et qu’elle ne joigne vivement ses mains. Cela vous dirait-il d’y goûter ? Je comptais justement me préparer une tarte et je serais ravie de la partager avec vous.

    Le vampire va pour lui rappeler que son régime alimentaire est plus que limité, mais l’expression de son amie l’en dissuade. Elle semble si heureuse à l’idée de l’avoir comme invité, presque sautillante, qu’il ne se sent pas le courage de briser cette belle humeur. À la place, il approuve d’un hochement de tête et d’un sourire maladroit.

    — Oh, comme vous me faites plaisir, reprend mademoiselle Rose. Dans ce cas, venez m’aider. Je vais avoir besoin d’encore quelques pommes, mais je suis à présent trop petite pour les atteindre.

    Et, dans un petit rire, elle va se placer sous l’arbre et tend une main en se dressant sur la pointe des pieds. En effet, il lui manque deux ou trois bons centimètres pour atteindre les premiers fruits.

    Sans se faire davantage prier, Alucard enjambe la clôture. Il est si grand que mademoiselle Rose lui arrive tout juste au milieu de la poitrine et elle doit garder les yeux levés chaque fois qu’ils se rencontrent.

    La texture des fruits amuse beaucoup le vampire. Il fait rouler le premier entre ses doigts, avant d’appuyer dessus, sur cette carapace fragile qui protège une chair tendre et gorgée d’eau. Puis il le porte à son nez et, ne lui trouvant pas d’odeur intéressante, le remet à son amie.

    Une, deux, trois, les pommes défilent entre leurs mains et bientôt la jeune femme annonce :

    — Je crois que nous en avons assez.

    Du doigt, elle fait le compte des fruits qui encombrent son panier. Oui, elle en a même plus qu’il ne lui en faut !

    Il ne lui manque donc plus que quelques ingrédients pour confectionner sa tarte. Elle avait prévu de faire un rapide saut à l’épicerie, mais puisque son ami est là…

    Le regard qu’elle lève dans la direction de celui-ci se fait exagérément suppliant, au point d’en devenir comique. Avec un ton d’excuse, elle questionne :

    — Me permettez-vous de vous demander encore un service ?

    Et comme notre ami s’empresse d’approuver, toujours heureux de lui rendre service :

    — J’aurais besoin que vous me rapportiez du beurre ainsi que quelques œufs. De poule, seulement de poule, surtout ! (Puis, avec une petite tape sur l’avant-bas de son interlocuteur.) Pendant ce temps, je m’occuperai de nos pommes !



    2

    Si vous avez une nuit l’occasion de vous rendre au pays de nulle part, vous découvrirez qu’il n’y existe qu’une seule et malheureuse épicerie. On y vient des quatre coins du pays pour s’y approvisionner et j’ai entendu dire que, suite à une grogne de plus en plus généralisée, le propriétaire caresserait l’idée d’en ouvrir une seconde – de peur qu’un autre le devance.

    L’établissement se tient sur une petite place circulaire. À cette heure, les vitrines en sont illuminées, bien que la crase qui s’y amoncelle laisse difficilement passer cette lueur palote. La devanture est d’un bois sombre et mal entretenu. En levant les yeux, on aperçoit une pancarte, sans doute aussi vieille que le bâtiment, et dont la plupart des lettres n’ont pas survécu à l’usure du temps.

    Alucard s’approche de la porte, toute son attention dirigée en direction des cieux. Le temps a commencé à se couvrir et il lève une main. Pas une goutte de pluie. Cela ne le rassure pas pour autant et il va pour pénétrer dans le commerce, quand une petite forme en jaillit. Celle-ci le percute en plein estomac.

    — Eh bien, eh bien, fait-il en attrapant le nouveau venu par les épaules. Tu m’as l’air drôlement pressé, mon garçon !

    Les yeux jaunes qui se lèvent dans sa direction appartiennent au diablotin Eliphas. Ce dernier grimace et répond :

    — Désolé, m’sieur Alucard, j’essayais d’échapper à ces vieilles pies. Pouah ! De vraies punaises, celles-là ! Faites gaffe à vous, elles sont en forme !

    Là-dessus, le gamin lui échappe.

    Contrarié, le vampire le regarde fuir. Qu’a-t-il dit ? De vieilles pies ? Eh bien… il espérait leur échapper, mais… il lui faudra faire avec ! Après tout, l’épicerie appartient à l’époux d’une des sorcières du village.

    À son entrée dans le commerce, des murmures sont perceptibles. La porte se referme derrière lui dans un grincement strident et il se retrouve prisonnier d’une pièce sombre, encombrée de marchandises poussiéreuses.

    Des bocaux, on y trouve surtout des bocaux. De gros récipients en verre où s’amassent des denrées aussi insolites que des doigts de zombis, de la viande de chauve-souris séchée, ou bien encore des œufs pourris de chat-poule et des cafards. On aperçoit aussi de gros vers toujours vivants, ainsi que quelques cervelles moisies.

    Des étagères courent le long des murs et ploient sous la masse de leur chargement. L’atmosphère est viciée par une odeur de renfermé, ainsi que de pourriture.

    Un groupe de quatre femmes se tient dans le coin le plus sombre de la pièce. Leurs yeux brillent d’une lueur gourmande et il se sent soudain dans la peau d’une proie, sur laquelle un prédateur s’apprête à fondre.

    — Regardez qui voilà, s’exclame l’une des femmes, de sa voix rêche. Mais ne serait-ce pas le vampire du bois d’à côté ? Qu’est-ce qui nous vaut cet honneur, dites-moi ?

    Ses compagnes se mettent à glousser, à la manière d’une bande de poules hystériques.

    La femme qui vient de s’adresser à lui n’est autre que la propriétaire. Avec sa tignasse noire et hirsute, parcourue de cheveux blancs, et ses yeux globuleux soulignés par des cernes épais, elle a l’allure d’une folle à laquelle on préférerait ne pas se frotter. Son sourire est froid, carnassier, et il s’y dessine deux rangées de dents cariées et mal plantées.

    Aimable, Alucard soulève son haut-de-forme et les salue d’un :

    — Bonsoir, mesdames !

    Puis il se dirige vers le comptoir, derrière lequel se tient un drôle de petit homme.

    Renfrogné et râblé, il a le teint malade et les sourcils broussailleux, au point que ses yeux disparaissent presque derrière. Des dents jaunes et disproportionnées, qui lui dépassent de la lèvre supérieure. Des poils noirs s’échappent de ses grandes oreilles décollées, ainsi que de son nez, semblable à une patate. Sur son crâne, il ne lui reste qu’une touffe de cheveux sombres et gras.

    — J’aurais besoin d’œufs de poule, ainsi que de beurre, lui explique le vampire.

    D’une main calleuse, l’homme gratte son menton mal rasé et pousse un grognement.

    — Pour l’beurre, j’ai plus que celui de mon ânesse. C’lui de centaure, l’est parti hier, m’sieur.

    — Je… heu… j’imagine que ça fera l’affaire.

    Le petit homme émet un « Umf » avant de questionner :

    — Combien d’œufs vous voulez ?

    — Heu… c’est-à-dire…

    La panique s’empare du vampire. Mince alors ! Voilà une information que mademoiselle Rose a oublié de lui communiquer ! Craignant de ne pas lui en ramener assez, il ouvre la bouche, la referme, puis l’ouvre de nouveau pour bafouiller des explications embrouillées qui ne semblent pas beaucoup aider son interlocuteur. Du reste, ce dernier se contente de le fixer de ses petits yeux sombres et mène un gros doigt à son oreille gauche, qu’il entreprend de curer.

    Au final, c’est l’épicière qui lui vient en aide. Elle s’approche d’un pas lourd et s’enquiert :

    — Et c’est pourquoi qu’il a besoin de ses œufs, le vampire ?

    Alucard bat des paupières, comme surpris de son intervention.

    — Eh bien… il me semble que c’est pour une tarte et…

    Le ricanement de la femme le coupe dans ses explications. Celle-ci adresse un regard entendu à ses compagnes, qui se régalent de l’échange. L’une d’elle éprouve tant de difficultés à contenir son hilarité qu’elle s’en mord le doigt, de grosses larmes aux coins de ses yeux.

    L’épicière a un reniflement et revient à sa proie.

    — Une tarte, qu’y dit. Pour deux ?

    — Je… oui, je crois que nous ne serons que deux, avoue-t-il à contre cœur.

    Comme il le craignait, il devient aussitôt la risée de l’assistance. Les sorcières rient à s’en tenir les côtes et s’échangent des tapes. Un vampire qui s’apprête à partager une tarte ? Par Satan, ont-elles déjà entendu une histoire plus grotesque que celle-ci ?

    Dans son malheur, Alucard a néanmoins la chance de ne pas pouvoir rougir, ce qui n’aurait pas manqué d’aggraver leur hilarité. Le nez baissé en direction de ses chaussures, il subit en silence leurs moqueries, consumé par l’envie de se fondre dans les ombres. Il ne relève la nuque que quand l’épicière revient avec quatre œufs, ainsi qu’une brique de beurre, qu’elle dépose près de son mari. Pour tout remerciement, ce dernier lui adresse un grognement.

    — Ça f’ra quatre pièces, m’sieur ! annonce-t-il en tendant à son client un sac en papier graisseux.

    C’est avec l’empressement que vous devinez qu’Alucard le règle et récupère ses achats. Comme il passe devant les sorcières – dont le fou rire s’est mué en gloussements – l’épicière lui lance :

    — Et mes amitiés à la petite Rose !

    La porte de l’établissement ne se referme pas assez vite derrière lui. Les rires reviennent, plus forts que jamais, presque hystériques. Leurs échos le pourchassent, charriés par le vent, et il doit accélérer l’allure pour leur échapper…



    3

    À l’extérieur, le temps s’est finalement dégradé. Plus sombres que jamais, les nuages déversent leurs larmes sur le pays de nulle part. Certaines s’écrasent contre la fenêtre qui fait face à mademoiselle Rose.

    Cette dernière se trouve dans sa cuisine, penchée en direction d’un plan de travail enfariné. Les mains qui s’affairent sont abîmées par les tâches quotidiennes. Ses doigts malaxent, étirent la pâte, la retournent, pour la malaxer encore.

    Alucard se tient juste derrière elle, installé à une table ronde où il a pris place après que la jeune femme ait furieusement refusé son aide. Devant lui, une tasse de thé déjà tiède, à laquelle il n’a toujours pas touché.

    Mademoiselle Rose termine d’étendre sa pâte dans un vieux plat en terre préalablement beurré. Puis elle y verse sa compote et dispose sur le dessus de fins morceaux de pommes. Une pincée de sucre plus tard, le résultat lui paraît à la hauteur de ses espérances.

    Elle se désintéresse du plat le temps d’aller se laver les mains dans le récipient en porcelaine posé près d’elle. Puis elle les essuie sur le tablier qui ceigne sa taille et se saisit de sa tarte, pour se tourner vers son invité.

    — Et voilà ! annonce-t-elle. Il ne reste à présent plus qu’à la faire cuire.

    Joignant le geste à la parole, elle la glisse à l’intérieur d’un petit four à bois, qu’elle n’oublie pas d’alimenter avant d’en refermer la porte grinçante.

    Là-dessus, elle se débarrasse de son tablier et rejoint son ami à table.

    — Ce sera bientôt prêt, lui assure-t-elle en tendant la main vers la théière qui trône entre eux.

    Elle se sert une tasse de thé, sans remarquer les regards furtifs et nerveux que lui jette le vampire. Ce dernier se donne beaucoup de mal pour ne pas la fixer trop directement, de crainte de la gêner. Son petit manège finit toutefois par attirer l’attention de mademoiselle Rose, qui lui offre un sourire.

    Troublé, il baisse les yeux en direction de sa tasse et ne voit pas l’expression espiègle qui se peint sur le visage de son amie.

    — Eh bien ! Vous voilà bien silencieux ! N’avez-vous donc rien à me raconter, après tout ce temps ?

    Mécaniquement, le vampire se met à touiller son thé. La cuillère ne cesse de venir cogner contre la tasse, emplissant la pièce de tintements.

    — Je suis désolé, bredouille-t-il d’un débit un peu trop rapide. J’ai peur que mon éternité ne soit pas très intéressante.

    — Ah oui ? Vous savez, je croise souvent les enfants au village. Selon eux, vous passeriez presque toutes vos nuits en leur compagnie.

    — C’est qu’ils aiment venir jouer chez moi, alors…

    Il laisse sa phrase en suspens, ne trouvant rien à ajouter. Mademoiselle Rose joint les mains à hauteur de son visage et y appuie le menton. Son regard se fait un tantinet moqueur.

    — En effet ! Vous devriez d’ailleurs les entendre : ils ne tarissent pas d’éloges à votre sujet ! J’en serais presque jalouse…

    Le vampire ne répond rien. Il sait qu’elle n’est pas sérieuse, mais ne peut s’empêcher de se crisper. Comprenez qu’autrefois, c’était mademoiselle Rose qui occupait le rôle de camarde de jeu des enfants. Ce jusqu’à ce qu’ils se prennent d’affection pour l’étrange et solitaire personnage qu’il était alors et que la jeune femme les lui abandonne.

    — Oh, ils en ont autant pour vous, lui avoue-t-il, osant enfin affronter son regard.

    Il sait également que les enfants continuent de venir visiter mademoiselle Rose, pour qui ils conservent une affection sincère. En particulier Eliphas qui, n’ayant pas de parents, la tient un peu pour ce qu’il a de plus proche d’une famille.

    — Ils sont adorables, mais parfois un peu turbulents, reprend la jeune femme. J’ai d’ailleurs cru comprendre que vous vous seriez fait une nouvelle amie ? Une petite qui n’aurait pas de visage… les enfants m’ont beaucoup parlé d’elle, mais je n’ai pas encore eu le plaisir de la rencontrer.

    — C’est qu’elle ne sort pas beaucoup… même moi, il est rare qu’elle vienne me voir. J’imagine que le mieux serait que vous alliez lui rendre visite.

    Une moue vient retrousser la lèvre inférieure de mademoiselle Rose.

    — Vous voulez dire… chez cette Yaga la sorcière ? Je ne sais pas trop… je crois que ça me gênerait.

    — Co… comment cela ?

    Dans la voix du vampire, il y a une note affolée qui n’échappe pas à son interlocutrice. Celle-ci a un petit sourire, afin de le rassurer.

    — Oh, rien de bien méchant ! C’est juste que… enfin… nous n’avons jamais vraiment été présentées. J’ai entendu dire que c’était une femme très solitaire et…

    Elle a un geste de la main, qu’accompagne un rire discret.

    — M’imposer chez elle, dans ces conditions… ce ne serait pas très correct.

    Alucard laisse entendre un soupir de soulagement.

    — Gloire aux déchus, vous me rassurez ! J’ai cru un instant que vous vous étiez laissée embobiner par ces rumeurs idiotes.

    Propos qui ne manquent pas d’éveiller la curiosité de mademoiselle Rose. Les sourcils haussés, elle se penche en avant et questionne :

    — Quelles rumeurs ?

    — Eh bien…

    Alucard entreprend de lui rapporter les commérages par la faute desquels les enfants s’étaient mis à craindre Yaga. Son amie l’écoute en silence, portant de temps à autre sa tasse à ses lèvres. Si ce qu’elle entend ne la surprend pas le moins du monde, elle s’en désole toutefois.

    — Ces femmes…, soupire-t-elle en secouant doucement la tête. Je commence sérieusement à croire qu’elles n’ont aucune limite !

    Dans la pièce, une odeur douce et sucrée se répand. Mademoiselle Rose ajoute :

    — Vous savez, j’ai un temps cherché à me convaincre qu’elles n’étaient pas bien méchantes. Juste maladroites. Je les trouvais agaçantes, mais je m’efforçais d’être aimable.

    Elle lève les yeux au plafond.

    — J’ai même eu la faiblesse de m’intéresser à leurs commérages. Et après ça, il m’était impossible de prendre congé. C’est qu’elles se vexent si facilement et je ne voulais pas me montrer grossière, vous comprenez ?

    « Et puis – peut-être en avez-vous entendu parler – il y a environ deux ans mon grand-père a eu affaire à elles. Il venait faire ses courses et elles ont voulu l’entraîner dans leur discussion. Vous le connaissez comme moi, il ne s’est pas laissé faire et leur a dit sa façon de penser.

    « Le lendemain, des rumeurs grotesques se sont mises à courir sur notre compte à tous les deux. Oh ! Il se moque bien de ce qu’on peut dire de lui, mais… que l’on puisse s’en prendre également à moi… vraiment, ça l’a rendu fou furieux !

    Alucard opine du chef. Oui, il se souvient de cette histoire, qui a fait grand bruit à l’époque. À tel point que des échos s’étaient propagés jusqu’au cœur du bois d’à côté, pour atteindre ceux qui comme lui demeuraient en général ignorants des chicaneries du village.

    Après la première vague de ragots, Papy Nazar était retourné trouver les sorcières avec la rage du dragon que l’on a osé provoqué. Sa contre-attaque eu pour effet d’attiser davantage les rancœurs et les éclats qui s’ensuivirent avaient fait trembler le village pendant des nuits.

    Finalement, l’affaire avait pris de telles proportions que le maire lui-même fut contrait d’intervenir. Calmer les belligérants ne se révéla pas une tâche facile et, depuis, papy Nazar refuse de remettre les pieds à l’épicerie – obligeant sa petite fille à lui faire ses courses.

    Celle-ci s’est justement levée. Un torchon a la main, elle entrebâille la porte du four et jette un œil à l’intérieur. Une exclamation satisfaite lui échappe.

    — Bonne nouvelle, mon ami : notre tarte sera bientôt prête !



    4

    À l’approche du lever du jour, les rues du village de nulle part se sont dépeuplées. On n’y croise plus que quelques retardataires à l’air empressé et des chats noirs qui, fièrement, les arpentent comme s’ils se considèrent à présent les maîtres des lieux. La pluie a cessé et ne laisse de son passage que des flaques d’eau et des traces boueuses. Les gouttières gouttent – ploc… ploc… – à chaque recoin.

    Sur le seuil de la maison, monsieur Alucard prend congé de mademoiselle Rose.

    S’il fait bonne figure, le malheureux est en souffrance et s’étonne de ne pas avoir déjà rendu ce qu’il a avalé cette nuit. Deux parts… deux belles parts de tarte qui l’écœurent encore. Non pas que la cuisine de la jeune femme soit infecte, mais pour un vampire seul le sang est un nectar, tandis que le reste n’a qu’un goût de cendres.

    — Revenez vite me voir, lui dit-elle. Vous savez pourtant que vos visites me font toujours plaisir.

    En réponse, Alucard a un sourire crispé et lève son haut-de-forme.

    — Bonne journée, mademoiselle Rose.

    — Bonne journée, monsieur Alucard.

    Elle lève la main, afin d’accompagner son départ. À son expression, on devine sa joie, mais aussi son espoir que le vampire reviendra prochainement partager quelques douceurs avec elle.

    Ce qu’elle ignore, c’est qu’une journée de souffrance attend le pauvre homme, qui ne parviendra pas à trouver le sommeil. Aux premières ombres de la nuit, les enfants qui viendront le visiter trouveront porte close… et un mot, les priant de bien vouloir le laisser en paix.

    Erwin Doe ~ 2009 -2016

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  • 19/11/2014

     

    Ça faisait un moment... donc j'ai pas mal de choses à dire... donc ce blabla risque d'être très long.

    Par où commencer ?

    Bon, par le Nano, comme ça ce sera fait ! Au final, novembre est un mois très spécial cette année. Je n'ai pas tout le temps que j'aurais désiré pour écrire, à tel point que j'ai pensé abandonner le Nanowrimo. J'ai terminé mon premier projet en quatre jours (C'est déjà ça !) avec près de 33.000 mots, et j'avais rassemblé pas mal d'idées pour le second quand... disons, pleins de trucs bien pénibles me sont tombés dessus, haha. Du coup, j'abandonne l'idée d'atteindre les 100.000 mots cette année... j'abandonne même l'idée de terminer mon second projet... actuellement, j'aimerais au moins atteindre les 50.000, comme ça, au moins, je me dis que j'aurai réussi le Nano. Y arrivera, y arrivera pas ? J'en sais encore trop rien. Tout dépendra du temps que je pourrai grappiller.

    Ensuite, j'ai posté... trois nouveaux textes !

    En premier, bien sûr, le premier épisode du Grand monsieur du bois d'à côté. Haha, j'abandonne l'espoir que cet épisode puisse me plaire un jour... si je m'écoutais, je le ferais disparaître et je n'y toucherais plus jamais, mais... bon, je sais que mon sentiment à l'égard de cet épisode est avant tout dû au blocage qu'il m'avait provoqué il y a quelques années. Et puis maintenant que les autres épisodes sont quasiment tous réécrits, (En gros, il me reste les deux derniers à relire et réécrire, les épisodes 5 à 7 qui vont entrer dans leur troisième (Et dernier) jet, et les autres en corrections.) ça m'embêterait d'abandonner à nouveau ce projet.

    En début de mois, c'était également l'évènement (L'opération ?) : Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent !

    Pour l'occasion, j'ai donc retapé l'extrait d'un texte sur lequel je travaille... depuis un peu trop longtemps, en fait, haha, il n'est même pas terminé qu'il moisi déjà dans son coin depuis plus d'un an. J'aurais préféré proposer autre chose mais, en bon gros boulet qui se respecte, je ne me suis souvenu que le dernier jour que je n'avais rien pour cet évènement et j'ai donc un peu sauté sur le premier texte pas trop compliqué à retaper que j'avais. Bref... j'aime bien ce texte, en vérité. Si je n'étais pas bloqué, je pense que retravailler cet extrait m'aurait certainement poussé à le reprendre dans la minute.

    Enfin, en dernier lieu, j'ai posté une réécriture du petit chaperon rouge (Ma numéro trois, pour être exact.). J'en avais déjà vaguement parlé... une nouvelle qui, à l'origine, devait être un projet de manga tombé à l'eau parce que je n'ai finalement pas trouvé suffisamment de temps pour dessiner chaque jour... donc, voilà ! Cette nouvelle est enfin écrite, réécrite, et corrigée ! Plus rapidement que prévu, en fait. Je me suis vraiment amusé en l'écrivant, ça doit certainement être pour ça.

    Ah oui ! Et la dernière fois, je parlais de ma page : textes à venir. Bref... cette page... disons que je n'arrête pas de la modifier. Un coup je prévois tel texte pour tel mois, puis au final ça ne me convient plus et je le poste en avance (Ou même, je le repousse encore), j'ajoute, je retire, je... donc bon... on l'aura compris, c'est un beau bordel. Elle est juste là à titre... de... heu... juste pour dire : hé, si, si, il y aura bien des choses de prévues dans les mois à venir, même si entre deux, les projets peuvent changer !!

    Quoi d'autre ? Un long voyage ? Ça avance, ça avance. Je pense enfin triompher du premier jet de son épisode 5 ce mois-ci (Cet épisode aura été un AFFREUX bordel.). Ensuite... eh bien second jet le mois prochain et j'attaque le brouillon de l'épisode 6 dans le même temps.

    Voilà, voilà, j'aurais encore deux ou trois choses à dire, mais... bon, je crois que j'ai suffisamment écrit ici pour aujourd'hui. A la fin du mois, l'épisode 2 du Grand monsieur sera proposé et... si tout se passe bien, j'espère pouvoir proposer une nouvelle (Qui me prend la tête depuis 2013) le mois prochain.


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  • Quand on parle du loup

    Partie 2



    Chaperon avait longtemps couru après son papillon, s’enfonçant loin, toujours plus loin dans la forêt. Sa course l’avait conduite jusqu’à une clairière lumineuse, où l’insecte lui avait finalement échappé.

    L’espace d’une seconde, elle avait jeté un regard autour d’elle, se rendant compte qu’elle était incapable de retrouver son chemin. Ce petit arbre, là-bas, lui disait vaguement quelque chose, mais… il fallait également avouer que le buisson un peu rabougri situé à l’opposé lui était tout autant familier.

    Puis elle avait baissé les yeux en direction de ses pieds et avait remarqué les fleurs qui, par centaines, recouvraient la clairière. Presque un champ, parfait et paisible, à l’herbe grasse et bien verte. Oubliant qu’elle était perdue, elle s’était accroupie avec l’idée de confectionner un beau bouquet.

    Son panier près d’elle, elle hésitait longuement avant de cueillir une fleur, jetait un œil un peu distrait à celles qu’elle tenait déjà dans sa main, puis se déplaçait de quelques pas, avant de faire son choix.

    Ainsi occupée, elle prêta à peine attention aux craquements qui s’échappaient de la forêt et qui se rapprochaient inexorablement. Un juron s’éleva, puis une forme émargea des fourrés pour s’offrir à sa vue : celle d’un homme blond, aux cheveux en bataille. Mal rasé, le nez rouge et le regard vitreux, un fusil pendait à son épaule.

    Il jeta un coup d’œil maussade autour de lui. Comme un hoquet lui échappait, suivi d’un « Hooo », il leva mollement le pied pour s’avancer, mais ne réussit qu’à s’écrouler au milieu des fleurs.

    Chaperon, qui n’avait pas fait un geste tout le long de cet étrange spectacle, se désintéressa presque aussitôt de l’inconnu, pour s’en retourner à son bouquet.

    Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que l’homme ne donne de nouveau signe de vie.

    Tout d’abord, ce furent les doigts de sa main droite qui remuèrent, puis ceux de sa main gauche. Enfin, il poussa un nouveau « Hoooo » et s’assit.

    L’air absent, il fit de nouveau le tour de la clairière du regard, puis renifla. Une fleur était écrasée contre sa joue.

    Il avisa finalement Chaperon et lança :

    — Dis voir, p'tiote, t’aurais pas vu un loup traîner dans le coin ?

    L’enfant releva son regard bovin sur lui. Dans sa menotte, un bouquet bien trop gros pour elle, d’où des fleurs maltraitées s’échappaient pour venir s’écraser sur ses genoux.

    — Un loup ? répéta-t-elle.

    — Ouais, ouais, c’est ça, un loup !

    — J’en ai vu un.

    Une lueur passa dans les yeux du chasseur, qui abattit ses grosses mains sur ses cuisses, croisées en tailleur.

    — Vrai ? questionna-t-il en se courbant en avant. Près d’ici ?

    Une excitation sauvage se lisait dans son expression. Son sourire était celui d’un prédateur qui a retrouvé la piste de sa proie. En réponse, Chaperon eut un signe de tête négatif et se redressa lourdement.

    — Non. J’en ai vu un toooooooout…, commença-t-elle en se détournant, avant de tendre un doigt.

    Elle hésita, puis se tourna sur sa droite.

    — Tooooout…

    Hésita encore et pointa sa gauche.

    — Toooooout…

    Mais tout où ? Se souvenant qu’elle était perdue, elle abaissa le bras. Derrière elle, le chasseur se grattait le crâne et avait sorti de sous ses couches de vêtements une petite fiole. Il renifla et, sans plus faire attention à elle, se mit à pester :

    — Saloperie de loup. Pourriture de crevure ! Si j’ui refous la main dessus, j’vais pas le louper !

    Intriguée par ce drôle de bonhomme, Chaperon se tourna vers lui.

    — Vous n’aimez pas beaucoup les loups, hein, m’sieurs ?

    Sa fiole portée à ses lèvres, le chasseur lui jeta un regard en biais.

    — Si je les aime ? Moi ? Cette racaille ? Ces bouffeurs de chiens et de gosses ? Ah ça non, p'tiote, j’peux pas les piffer !

    Puis, rebouchant sa bouteille, il baissa le ton, porta une main sur le côté de sa bouche, et poursuivit avec un air conspirateur :

    — Et tu sais pourquoi ? Parce que ces sales bêtes viennent jusque chez vous pour vous provoquer. Elles vous matent par la fenêtre quand vous êtes avec vot' dame. Elles viennent bouffer vos poules, vos chèvres, et même vos mômes, si vous y faites pas gaffe. L’une de ces saloperies s’est payé mon chien pas plus tard qu’la semaine dernière. Une brave bête que j’avais depuis des années. Un compagnon ! Un vrai de vrai ! Et quoi ? Suffit qu’une de ces charognes passe dans le coin pour que CRAC ! (Des deux mains, il mima une mâchoire qui se referme sur sa proie.) Plus de Fido, plus de fidèle compagnon.

    — C’est vrai ça ?

    — Si c’est vrai ? Si c’est vrai, tu dis ? Pour sûr qu’c'est vrai ! (Il avait de nouveau haussé le ton et, du poing, se frappa la poitrine.) Mais cette saloperie sait pas à qui elle s’est attaquée. Elle sait pas que des loups, moi, j’m'en suis payé des dizaines. La chasse au loup, p'tiote, c’est ma spécialité ! Suffit que je vois le bout d’un museau pour que, tac ! (D’un geste vif, il s’était saisi de son fusil et, un œil fermé, le pointa devant lui.) J’appuie sur la détente avant que cette foutue de bordel de saloperie de…

    BANG !

    Dans son excitation, l’homme avait appuyé sur la détente. Le coup frôla de près (De très près même) Chaperon, qui ne s’accorda même pas le luxe de sursauter. Le seul signe que son petit cœur s’était emballé l’espace d’une seconde, fut sa main qui se relâcha pour laisser tomber à terre son beau bouquet.

    Il y eut un silence, un long silence. Puis le chasseur laissa retomber son fusil et dit :

    — 'fin, bref… tu vois le genre, hein ?

    Soudain calmé, il se remit tant bien que mal sur ses pieds. Ses genoux craquèrent sous l’effort et, dans un « haaa » douloureux, il porta une main à son dos. Dans son regard, plus aucune étincelle de vie. Toute la passion qui l’avait animé quelques instants plus tôt s’était envolée.

    Là-dessus, il se détournait pour reprendre sa route dans des « Haaa… foutues années… foutues de foutues années… » quand Chaperon, après un battement de paupières, l’appela :

    — Attendez, m’sieur !

    L’air profondément ennuyé, le chasseur s’arrêta et tourna le cou dans sa direction.

    — Ouais ?

    Avant de répondre, Chaperon saisit son panier et le souleva, non sans difficultés.

    — Dites, vous pourriez pas m’aider à retrouver mon chemin ?



    *

     

    Le loup, qui s’était endormi juste après son copieux repas, fut tiré de ses rêves par de petits coups frappés à la porte. Son ronflement eut un raté et il ouvrit les yeux au moment où une voix annonçait :

    — Mémé, mémé, c’est moi !

    Il battit des paupières et, le museau froncé, chercha à rassembler ses souvenirs. Un peu de bave lui coulait le long du menton. Il ne reconnaissait pas cet intérieur sombre et puant. La surface sous lui était beaucoup trop confortable pour être le carré d’herbes et de feuilles où il avait l’habitude de se coucher, et puis… bon sang, il avait un sacré poids sur l’estomac !

    Il y porta une patte et, au moment où la voix se faisait de nouveau entendre pour dire : « Mémé, je rentre », tout lui revint brusquement en mémoire. La gamine, la vieille qu’il avait avalée tout rond, et puis… oh bon sang !

    — Non ! Attends, n’entre… !

    Mais trop tard, la porte s’ouvrait déjà.

    Au moment où la lumière extérieure vint le frapper, il plongea sous les couvertures et les remonta jusqu’à ses yeux. Il remarqua alors qu’il tremblait et retroussa les babines, dégoûté. Bon sang, ce n’était qu’une gosse !

    La petite s’était à présent avancée dans la pièce et avait refermé la porte derrière elle. Près de l’oreiller, le loup avisa la charlotte que la mère-grand portait avant qu’il ne l’avale. Il s’en saisit et l’enfonça sur son crâne.

    — Viens, mon enfant, dit-il d’une voix chevrotante. Viens donc embrasser ta mémé.

    Chaperon se figea et, pour la seconde fois, le loup vit une expression s’esquisser sur son visage : celle de la défiance.

    — Mais mémé ! Je peux pas : tu es malade.

    — Rien qu’un bécot, mon enfant. Un tout petit bécot sur la joue pour faire plaisir à ta mémé qui se meurt.

    Chaperon hésita. Bien qu’elle soit en général plutôt longue à la détente, elle connaissait suffisamment sa mémé pour comprendre que celle-ci était en train de lui préparer un mauvais coup. Qu’allait-elle faire, une fois qu’elle se serait suffisamment approchée ? Lui éternuer au visage, afin de la faire tomber malade elle aussi ? À moins qu’elle ne lui tire l’oreille pour la punir de son retard. Des scénarios peu réjouissants, mais toujours préférables à celui de se frotter au bâton qu’elle pouvait apercevoir, là, appuyé contre le lit de la vieille femme.

    Oui… tout plutôt que de se faire rosser le dos et les fesses par cet ennemi de toujours, duquel elle n’avait déjà que trop goûté par le passé.

    Aussi, et quoique toujours récalcitrante, elle traîna les pieds jusqu’au lit. Elle ne prenait même plus la peine de soulever son panier, qui raclait contre le plancher derrière elle.

    — Mémé, fit-elle, maman t’a préparé plein de bonnes choses pour t’aider à guérir.

    Sous la couverture, le loup se para d’un sourire carnassier.

    — Ah oui ? Eh bien viens me montrer ça, ma petite. Viens montrer à ta mémé ce que tu lui as apporté.

    L’enfant était à présent à son chevet, à portée de patte. Elle le contemplait fixement, et ce avec une telle intensité que le loup se crut un instant démasqué. Mais non, car la gamine se contenta de remarquer :

    — Mémé, comme tu as de grands yeux aujourd’hui !

    — Oui… eh bien ! C’est pour mieux te voir, mon enfant.

    — Oh dis, mémé, comme tu as de grandes oreilles aussi !

    — C’est pour mieux t’enten… Aïe ! Aïe ! Aïe !

    — Wah, elles sont vraiment très longues ! s’exclama Chaperon, qui avait agrippé entre deux doigts l’une des oreilles du loup et la tirait pour mieux l’inspecter. Et pleines de poils en plus, beurk !

    — Non mais ça va pas ?! Espèce de petite peste !

    La voix du loup n’avait plus rien de celle d’une vieille femme mourante. Rauque et puissante, elle explosa en même temps qu’il faisait un bond pour se redresser, afin de toiser l’enfant de toute sa hauteur. Celle-ci, surprise, eut un petit mouvement de recul et s’exclama :

    — Ah, le loup ! (Puis, jetant un regard autour d’elle.) Mais alors, où est ma mémé ?

    Un sourire en coin retroussa les babines du loup.

    — Ta mémé ? répondit-il en passant une patte sur son ventre rebondi. Je l’ai dévorée tout cru, ta mémé.

    — Tu as mangé ma mémé ?

    Le sourire de son interlocuteur s’élargit.

    — Exactement ! Et maintenant, petit chaperon rouge, commença-t-il en se tassant sur lui-même, ça va être ton tour !

    Et, tous crocs dehors, il se jeta sur l’enfant, dont les doigts de crispèrent sur l’anse de son panier. Celle-ci fit un pas en arrière, banda ses petits muscles et, à deux mains, souleva la lourde corbeille pour la faire voler en direction de son agresseur. L’objet faucha le loup en plein museau et le repoussa rudement en arrière dans un couinement. Emportée dans son élan, Chaperon fit un tour sur elle-même, puis un autre, tandis que le contenu de son chargement volait en tous sens pour s’écraser sur le sol.

    Une patte portée à son museau douloureux, le loup bafouilla :

    — Mais… mais… mais…

    Il n’y comprenait plus rien. De sa vie, c’était bien la première fois qu’il tombait sur une proie comme celle-là. Il avait l’habitude des chasseurs qui le mettaient en joue, l’habitude des chiens qui se jetaient sur lui, mais une enfant… une petite fille, seule, sans défense… ça n’était pas logique !

    Toujours aussi imperturbable, Chaperon lui faisait de nouveau face et, d’un doigt réprobateur, le désigna.

    — Tu es vraiment mal élevé !

    — De… de…

    — Tu pénètres chez les gens, poursuivit la gamine, sans cesser de le montrer du doigt et en faisant un pas en avant. Tu les dévores, (Nouveau pas en avant) puis tu te couches dans leur lit (Encore un pas), tu trompes leurs visiteurs (Un pas de plus), et tu essayes de les dévorer eux aussi. (Buttant contre le lit, elle ne put avancer davantage. Son doigt, lui, touchait presque le nez du loup) Ce n’est pas très gentil, monsieur le loup !

    La patte toujours portée à son museau, ce dernier ne trouva rien à répondre. Une boule avait commencé à se former dans sa gorge et, sans qu’il ne comprenne vraiment pourquoi, des larmes lui picotèrent les yeux. L’espace d’un instant, il se sentit redevenir un louveteau. Un louveteau terrifié par sa mère, après avoir commis une grosse, une très très grosse bêtise.

    Un petit couinement pathétique lui échappa et… il explosa en sanglots.

    — Pardon !

    Secoué de tremblements, il se recroquevilla en boule sur le lit et dissimula son visage entre ses pattes.

    — Pardon, répéta-t-il d’une voix plaintive, semblable à celle d’un gamin qui tente d’obtenir la clémence maternelle. Je… je ne voulais pas… je…

    Un mensonge mais, en cet instant, il se sentait si chamboulé que la culpabilité avait commencé à se mêler au désespoir.

    — Là, là, fit Chaperon en venant lui tapoter l’épaule d’une main. Je ne t’en veux pas, tu sais ?

    Le loup leva sur elle un regard embué de larmes. Son museau coulait et il renifla bruyamment.

    — Mais ta mémé… ta mémé…

    Plus imperturbable et effrayante que jamais, la petite le fixait. Doucement, elle vint poser une main sur sa patte. Presque un geste de réconfort.

    — Ne t’inquiète pas pour ça, lui dit-elle, personne ne l’aimait vraiment, de toute façon.

    Et aussi brusquement qu’elles étaient apparues, les larmes du loup se tarirent. Un froid mordant s’abattit sur lui et il fut pris d’un frisson. Cette gamine… !

    Les mains posées sur les hanches, Chaperon fit deux pas en arrière sans le lâcher des yeux.

    — Et puis, tu sais, fit-elle, si tu as si faim que ça, nous pouvons toujours manger ce qu’avait préparé ma maman !

    Et pour la première fois, ce qui ressemblait à l’ombre d’un sourire se dessina sur ses lèvres naturellement boudeuses…



    … voilà, c’est ainsi que se termine notre histoire. Chaperon et le loup se régalèrent du contenu du panier, avant de se séparer pour s’en retourner chacun chez lui.

    Quant au chasseur… eh bien, après avoir guidé Chaperon, l’homme avait longtemps marché à travers bois. Il avait marché, marché, marché, s’était cogné les pieds plusieurs fois, avait trébuché tout autant, sans oublier de porter sa fiole un peu trop régulièrement à ses lèvres. A un moment, il fut d’ailleurs persuadé d’apercevoir le loup et arma son fusil pour l’abattre. Délire d’alcoolique car, quand il s’était approché de sa victime, il n’avait découvert qu’une vieille souche. Déçu, mais pas découragé, il avait voulu l’enjamber, s’était emmêlé les pieds, et avait chuté la tête la première.

    S’il râla, il ne s’en releva pas pour autant et, l’esprit totalement abruti par l’alcool, avait finalement plongé dans un sommeil agité…

    Erwin Doe ~ 2014

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  • Quand on parle du loup ?

    Partie 1



    Il était une fois, un petit village construit en bordure de forêt. Un lieu généralement paisible, mais dont la quiétude était, cet après-midi-là, brisée par les appels d’une femme.

    — Chaperon ! Chaperon !

    Les mains à hauteur de sa bouche, en forme de porte-voix, elle se tenait derrière la petite barrière en bois qui encadrait son jardin. Un chiffon recouvrait ses cheveux et elle était vêtue d’une robe toute simple, un peu rustique, ainsi que d’un tablier qui ceignait sa taille épaisse. Aux pieds, des sabots qui avaient vu des jours meilleurs.

    — Bon sang, s’exaspéra-t-elle. Mais où est encore passée cette fichue gamine ?

    Sur le palier de la maison voisine, le vieux Gontran mâchouillait un morceau de réglisse. Ses mains fripées, crispées sur le pommeau de sa canne, et le menton posé dessus, il contemplait l’horizon d’un air absent. Sourd, et aussi myope qu’une taupe, il ne prêtait aucune attention à la femme qui, d’un pas lourd, s’en retournait en direction de son habitation.

    Une main posée sur sa hanche, une autre se balançant mollement dans le vide, celle-ci grommelait tout bas à l’encontre de sa fille : comme trop souvent, celle-ci n’était jamais là quand elle avait besoin d’elle. Le nez baissé en direction du sol, elle le releva en entendant l’un des buissons, situés près de la porte, frémir. Elle y jetait un vague regard quand soudain…

    — BOUH !

    … une ombre surgit de derrière.

    Dans un cri de panique, la femme eut un mouvement de recul et manqua de trébucher. Ses bras se mirent à battre l’air, comme s’ils espéraient par ce mouvement grotesque la sauver de la chute qui se profilait. Elle était d’ailleurs persuadée de s’écrouler quand, par elle ne savait quelle sorte de miracle, elle parvint finalement à retrouver son équilibre. Une main portée à l’emplacement de son cœur, elle adressa un regard furieux à la petite forme qui la fixait de derrière sa cachette.

    — Chaperon ! hurla-t-elle, et sa voix éclata si fort qu’elle parvint même à faire sursauter le père Gontran. Combien de fois t’ai-je demandé de ne plus faire ça ?!

    L’enfant la contempla de ses yeux bovins, aux paupières tombantes.

    C’était une gamine parfaitement inexpressive, aux sourires rares, aux rires également, et aux colères inhabituelles. Les adultes, comme les enfants, l’évitaient, tant ils se sentaient mal à l’aise en sa présence. Elle n’avait rien de mignon et même sa mère, à dire vrai, avait du mal à supporter son regard de poisson mort.

    À ceux qui l’interrogeaient parfois sur les capacités émotives plus que limitées de sa progéniture, elle jurait que celles-ci ne tenaient pas du côté de sa famille. Oui, c’était forcément la faute du père, dont tous gardaient le souvenir d’un homme aimable, mais trop passif. Et comme le concerné n’était plus de ce monde pour la détromper, personne ne s’aventurait à mettre en doute sa parole, avec l’excuse que de toute façon, ça ne pouvait plus faire beaucoup de tort à ce pauvre vieux Louis !

    Chaperon porta une main potelée à ses cheveux noirs, mal peignés, et se gratta pensivement le cuir chevelu. Sur le bout de son nez, une tache ronde, sombre, souvenir du chocolat qu’elle avait bu le matin même. Ses doigts, eux, étaient d’une saleté repoussante.

    En les apercevant, sa mère eut un soupir, mais renonça à lui faire la morale. Elle savait d’expérience que ce serait une perte de temps. Chaperon oubliait tout, et encore plus ce qui touchait au domaine de la propreté. Oh, ce n’était pas une mauvaise gamine, mais il fallait reconnaître qu’elle avait le cerveau aussi troué qu’un gruyère. Encore une tare du père, ça ! Forcément ! Personne chez elle n’était aussi stupide.

    — Allez, viens un peu par ici, ma fille ! J’ai besoin de toi.

    Là-dessus, elle passa le pas de la porte et pénétra dans son habitation, la petite trottinant docilement sur ses talons.

    Sur la table du séjour trônait un panier en osier, recouvert d’un napperon à carreaux. En l’apercevant, Chaperon sentit venir le coup fourré, craintes que sa mère confirma aussitôt :

    — Ta grand-mère est malade, expliqua-t-elle en s’arrêtant près de la table. Très malade, même, à ce qu’on raconte. La pauvre vieille est clouée au lit et n’a même plus la force de se lever pour aller pisser dans son pot. Alors pour se préparer quelque chose à manger… j’ai beau ne pas l’aimer, je ne vais tout de même pas la laisser mourir de faim !

    Elle disait ça, mais elle se gardait le rôle le plus facile. Car Chaperon savait qu’elle ne se donnerait pas la peine d’apporter ces provisions chez la mémé, les deux femmes ne pouvant se voir en peinture. Histoires de grandes personnes, à ce qu’il semblait. Le genre d’histoire que l’on ne confiait pas à une gamine un peu étourdie parce que, de toute façon, qu’est-ce qu’elle y comprendrait ?

    Il n’empêchait que ces querelles ne l’arrangeaient pas. Elle n’avait aucune envie d’aller voir sa grand-mère, d’autant que celle-ci ne l’aimait pas davantage. Pire encore, elle ne se privait jamais de la pincer, et lui faisait faire toutes ses corvées chaque fois qu’elle avait le malheur de montrer le bout de son orteil.

    — Je lui ai préparé deux-trois bricoles, poursuivit sa mère en soulevant légèrement le napperon. De quoi la requinquer un peu. Tu vas les lui apporter et lui tenir compagnie, c’est compris ? Si elle a du mal à se nourrir seule, aide la, mais surtout, sois de retour avant la nuit. Je n’ai aucune envie d’envoyer les hommes à ta recherche parce que tu te seras encore perdue !

    Chaperon approuva d’un signe de tête. Son expression était si vide, et si stoïque, qu’il était difficile d’imaginer qu’elle rechignait à la tâche.

    — Entre nous, ma fille, grommela sa mère, je préférerais que cette vieille carne y passe mais, bah ! Pas question qu’on dise ensuite que c’est de ma faute. Je connais nos voisins : ils ont beau la détester au moins autant que moi, personne n’oserait l’avouer. Comme si quelqu’un ici la regretterait !

    Sans un mot, Chaperon saisit le panier qu’elle lui tendait et partit en avant sous son poids. Elle eut un reniflement, à hauteur de l’objet, et se demanda si sa mère lui avait également préparé un petit quelque chose. Ce qui, après tout, serait la moindre des politesses en échange de son sacrifice !

    — Et pense à embrasser ta grand-mère de ma part, hein ? lui fit sa mère, en la poussant en direction de la sortie. Qu’elle n’aille pas encore se plaindre que je lui manque de respect.

    L’enfant n’eut pas le temps de répondre qu’elle se retrouvait déjà sur le palier et que la porte claquait derrière elle. Avec une moue, elle rabattit son chaperon rouge sur son crâne. De l’autre côté de la rue, le père Gontran se tenait toujours à la même place, un sourire étirant ses lèvres fines. Et plus loin, encore plus loin, la forêt se dessinait…



    *

    Son lourd panier au bras, Chaperon remontait le petit chemin de terre qui devrait la mener jusque chez sa grand-mère. Les adultes, souvent, lui avaient conseillé de ne jamais s’en éloigner, conscients que tête en l’air comme elle l’était, il lui serait facile de se perdre. « Suis la route, toujours la route, sans jamais t’en écarter d’un centimètre et tu devrais arriver à une petite bicoque. Tu ne peux pas te tromper ! »

    Et tandis que l’enfant se remémorait ce conseil, à l’horizon, une ombre se déplaçant sur deux pattes, imposante et courbée, se faufilait entre les arbres. Cette silhouette, c’était celle du loup. Il avait vu Chaperon arriver de loin et, mis en appétit, avait couru jusqu’au chemin. L’eau déjà à la bouche, il se dissimula derrière un arbre, situé en bordure de route. Un sourire gourmand découvrit ses crocs et, amusé, il écrasa une patte contre sa truffe, afin d’étouffer un gloussement.

    Aussitôt qu’elle serait à portée de patte, il lui bondirait dessus et la goberait tout rond !

    Mais une minute s’écoula… puis deux… puis cinq… puis huit et le loup, qui commençait sérieusement à s’impatienter, passa le museau hors de sa cachette. Un hoquet de surprise lui échappa : l’enfant n’était plus visible nulle part.

    Refusant d’en croire ses yeux, il gagna le chemin et jeta un regard tout autour de lui. Devant, derrière, sur les côtés, et même en l’air (Car avec ces humains, on ne savait jamais !), mais rien à faire, la gamine restait invisible. Terriblement frustré, son estomac se mit à rugir.

    — Cette petite idiote ! s’agaça-t-il en remontant le chemin. Où a-t-elle pu se volatiliser ?

    Mais il n’avait pas fait dix mètres qu’un craquement, dans les broussailles, s’élevait. Ses yeux s’écarquillèrent. Ou il avait la berlue, ou ce buisson venait de bouger !

    Intrigué, il s’approcha, tendit le museau en avant, les narines frémissantes, quand soudain…

    — Bouh !

    — AAAAH !

    Le loup fit un bon en arrière et fut sur le point de prendre ses pattes à son cou, quand il remarqua que la petite forme, qui venait de surgir comme un diable hors de sa boîte, n’était autre que l’enfant qu’il cherchait. Celle-ci, sans manifester le moindre signe de satisfaction, ni même de peur à son égard, quitta sa cachette de branchages en traînant derrière elle son panier. Les mèches de cheveux qui dépassaient de sous son chaperon rouge, et qui étaient déjà bien dépeignées, arboraient à présent quelques petites branches couvertes de feuilles vertes.

    La surprise du loup laissa place à la colère. Humilié, il se redressa de toute sa taille et tonna d’une grosse voix :

    — Sale petite peste ! Tu te crois drôle, peut-être ?

    Mais à voir le regard que lui adressa la gamine, il était clair que cette idée ne lui avait pas un seul instant effleuré l’esprit. Le vide qu’il put y lire le mit mal à l’aise et il se surprit à se ratiner. Quant à elle, elle se contentait de le fixer de ses gros yeux aux lourdes paupières, la lippe légèrement pendante.

    Une attitude qui, pour quelqu’un ayant l’habitude de voir les gens trembler ou s’enfuir devant lui, se révélait déstabilisante.

    — Salut ! fit Chaperon en levant une main pour le saluer.

    À cause du poids de son panier, elle penchait de façon grotesque sur la gauche.

    Nerveux, et un peu perdu, le loup leva une patte.

    — Heu… salut… (Et pris d’un doute :) Heu… dis-moi… sais-tu au moins qui je suis ?

    — Bien sûr : tu es le loup.

    — Et… je ne te fais pas peur ?

    — Non.

    — Mais pourquoi ?!

    Chaperon inclina la tête sur le côté et se gratta la joue, une moue retroussant sa lèvre inférieure.

    — Ben… c’est que tu n’es pas si terrible. Tu sais, en comparaison, ma mémé, elle, elle fait vraiment peur.

    — Ta… mémé ?

    Non mais qu’est-ce qu’elle était en train de lui chanter celle-là ?!

    — Mais oui ! Ma mémé qui est malade et chez qui je me rends. Tu vois ça ? C’est ma maman qui lui a préparé plein de bonnes choses. Tout ça parce que « la pauvre vielle n’a même plus la force de se lever pour aller pisser dans son pot ».

    De plus en plus perdu, le loup s’enquit :

    — Et… ta mémé… elle vit près d’ici ?

    Pour la première fois, il lui sembla que la petite eut une réaction. Une vraie réaction ! Ses sourcils se haussèrent de quelques millimètres, ses paupières également, et il eut la désagréable impression qu’elle le jugeait.

    — Tout au bout du chemin, répondit-elle sur un ton qui signifiait clairement que tout le monde savait ça. Elle vit là-bas. Tooooout là-bas (Et elle tendit un doigt en direction de l’horizon), dans une petite maison, entourée par trois gros arbres.

    — Aaaah, cette vieille-là…

    Se grattant le dessous du museau, le loup posa les yeux sur le poignet dodu de l’enfant et sentit la salive lui venir aux babines. Bon sang, cette gamine avait peut-être un grain, il n’empêchait qu’elle était sacrément appétissante ! Rien à voir avec tous ces lapins rachitiques dont il devait généralement se contenter, ces souris trop maigres ou ces marcassins à la peau trop dure. Son estomac s’éveilla dans un long gémissement et il porta une patte à son museau dégoulinant.

    Chaperon, elle, avait recommencé à le fixer de son regard de poisson mort. Inconsciente du danger, elle restait là, bêtement, à attendre il ne savait trop quoi. Une proie parfaite !

    Dévoilant ses crocs, il s’apprêtait à se jeter sur elle quand, quelque part sur sa gauche, lui parvinrent des craquements inquiétants. Il dressa l’oreille et, tournant le museau dans leur direction, huma l’air. L’intrus n’était pas encore visible, mais il gagnait du terrain. Ça craquait de partout sur son passage et l’air charriait une odeur d’homme, de sueur et d’alcool, mais surtout de poudre à canon.

    À n’en pas douter un chasseur et cet imbécile venait droit sur eux !

    Apeuré, il fit un pas en arrière et posa les yeux sur sa proie. Jamais il n’aurait le temps de la dévorer avant que l’autre n’arrive !

    Il avança de nouveau vers elle, avec hésitation… ou peut-être que si ?

    Mais au moment où il ouvrait tout grand sa gueule, un nouveau craquement, encore plus proche, se fit entendre, produisant chez lui un fabuleux bond en arrière. Son regard balaya les alentours, sans parvenir à se poser sur un point précis.

    Non… décidément, non, l’autre serait sur lui avant qu’il n’ait terminé. C’était dommage, mais mieux valait mettre les voiles tant qu’il en avait encore l’occasion.

    — Bon, eh bien, fit-il en levant une patte pour saluer l’enfant, à une prochaine fois, petit chaperon rouge.

    Suite à quoi, il s’en fut au pas de course.

    Le suivant des yeux, Chaperon se fit la réflexion que pour un drôle d’animal, c’était là un drôle d’animal !

    Son lourd panier commençant à lui faire mal à l’épaule, elle le changea de bras et se remettait en route quand un papillon vint voler devant son nez. Elle tourna sur elle-même et le vit s’éloigner sur sa droite.

    L’espace d’un instant, elle hésita, se contentant de l’observer avec envie. Puis, les recommandations des adultes derrière elle, elle quitta le chemin pour courir à sa suite.



    *



    Le loup n’avait toujours pas retrouvé la sécurité des bois et remontait le chemin de terre au pas de course. S’il avait tout d’abord pensé s’enfoncer dans la forêt pour mettre le plus de distance entre lui et le chasseur, le récit du petit chaperon rouge lui avait donné une bien meilleure idée. La gamine avait dit qu’elle se rendait chez grand-mère. Une grand-mère malade, et donc affaiblie, qui ne serait pas difficile à maîtriser.

    Le torse bombé, il haletait, la langue pendant hors de sa gueule. Autour de lui, le paysage défilait, la végétation se faisant de plus en plus sombre et touffue.

    Bientôt, il aperçut la bicoque du bout du chemin. Entourée de trois arbres imposants, qui semblaient la garder, elle donnait l’impression d’être inhabitée avec ses volets tirés et son absence de tout signe de vie aux alentours.

    À bout de souffle, il écrasa une patte contre la porte et, courbé en avant, tenta de reprendre contenance. Sa respiration sifflait un peu, si bien qu’il porta sa seconde patte à son torse, là où battait son cœur affolé. Décidément, il commençait à se faire vieux !

    — Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que c’est ?

    Les cris s’étaient élevés si brusquement qu’ils le firent sursauter et lâcher un petit couinement aigu. Honteux, il écrasa ses deux pattes contre son museau.

    — C’est toi Chaperon ?

    La voix, qui provenait de l’intérieur de l’habitation, était sèche et mauvaise. Pas du tout le genre de voix que l’on imaginerait chez une mamie aimante. Non, c’était plutôt celle d’une harpie, de ces mauvaises femmes qui aimaient pincer leurs petits-enfants et mettre les adultes dans l’embarras, tout en savourant le fait qu’elles soient trop vieilles pour que quiconque puisse oser lever la main sur elles.

    Discrètement, le loup se racla la gorge. Puis, d’un doux pépiement, qu’il espéra convaincant, répondit :

    — Oui, mémé, c’est moi. Ouvre vite !

    Une toux difficile lui parvint. Puis la vilaine voix revint à la charge, plus sèche que jamais :

    — Tu crois peut-être que je suis en état de me lever, mauvaise fille ?

    — Mais…

    — Tire donc la bobinette et la chevillette cherra !

    Tire la… quoi donc ?

    Perdu, le loup contempla la porte en se demandant à quoi une bobinette pouvait bien ressembler et ce qu’il devait comprendre par chevillette. Il ignorait, bien sûr, que la vielle femme avait pour habitude de faire tourner sa petite fille en bourrique avec ce type d’énigmes. L’enfant passait généralement plus de dix minutes à chercher d’obscurs objets, avant que sa grand-mère, lassée de sa blague, ne finisse par venir lui ouvrir.

    Toutefois, le loup était loin d’être aussi patient, ni encore moins naïf. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que l’on se payait sa tête et fit donc la première chose qui lui vint à l’esprit : il abaissa la poignée de la porte et constata que celle-ci n’était pas fermée à clef.

    À l’intérieur, l’unique pièce de l’habitation était sombre. Les volets tirés laissaient tout juste passer la lumière extérieure, de fait qu’on devinait, plus qu’on ne voyait, la forme des meubles qui l’encombraient. Le lieu sentait la maladie, la vieillesse, mais aussi l’urine et la sueur. Dans son lit, la couverture rabattue jusqu’au menton, la grand-mère eut un vilain reniflement.

    — Déjà entrée ? À croire que tu commences à devenir intelligente.

    Puis elle fut prise d’une quinte de toux si violente, qu’elle donna l’impression de chercher à cracher ses poumons. Le loup avança à pas feutrés, les babines retroussées en signe de dégoût.

    — Eh bin, reprit la grand-mère en reniflant, ne reste pas plantée là comme une idiote ! J’ai faim et va te falloir m’aider à manger. Est-ce que ta bonne à rien de mère a pensé à me préparer quelque chose ?

    Sans répondre, le loup s’approcha encore davantage et la vieille, qui avait une très mauvaise vue, plissa les paupières.

    — De dieu ! Mais c’est que t’as eu une sacrée poussée de croissance, ma fille ! Ça ne t’arrange décidément…

    Mais la fin de sa phrase mourut dans sa gorge quand elle reconnut son visiteur. Son corps se raidit et, tandis qu’un hurlement menaçait de lui échapper, le loup sourit et se jeta sur elle pour la dévorer…

    Erwin Doe ~ 2014

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  • L'homme en noir - Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent !

     

    La voiture sombre se gara le long du trottoir. À l’intérieur, deux hommes levèrent les yeux en direction d’un immeuble d’habitations. Le plus vieux le désigna du doigt.

    — Il crèche ici depuis quinze ans. Du genre discret comme pas un et foutrement malin. Sans ce faux pas, il nous aurait échappé encore longtemps.

    C’était un homme dans la quarantaine, aux traits fatigués et aux yeux cernés. Ses lèvres fines esquissèrent un petit sourire sans joie et, dans sa nuque, ses cheveux sombres étaient attachés en queue de cheval. Il se tenait presque voûté sur le volant, comme si un poids trop lourd pesait en permanence sur ses épaules.

    Son compagnon était un homme jeune, au visage lisse et imberbe. Ses cheveux longs et noirs lui tombaient sur les épaules. Le dos droit, le port arrogant, il scrutait le bâtiment à la manière d’un prédateur étudiant sa prochaine proie.

    Tous deux avaient la peau blafarde et les yeux noirs, mais dans ceux du plus jeune, il n’y avait rien, pas la moindre once de chaleur ni de sentiment. Un regard froid, fixe, semblable à celui d’un serpent.

    — Il vit seul ?

    — J’aurais préféré… seulement, cet imbécile s’est entiché d’une femme. Une mortelle, bien sûr. Voilà dix ans qu’ils sont mariés et qu’il la laisse vivre dans l’ignorance.

    — Des enfants ?

    — Deux. Deux petits garçons. Aucun signe d’éveil chez eux, mais certains sont moins précoces que d’autres.

    Il voulut ajouter un « Pauvres gosses ! », mais n’en fit finalement rien, devinant que son compagnon ne serait pas réceptif à sa pitié. Pour lui, il ne s’agissait là que d’erreurs, les fruits d’un péché qu’il leur fallait réparer.

    — Bon… c’est parti ?

    Le jeune approuva d’un signe de tête et ils quittèrent l’habitacle. À l’extérieur, le temps était couvert et la présence de gros nuages noirs à l’horizon ne laissait rien présager de bon pour les prochaines heures.

    L’aîné frissonna et enfonça les mains dans ses poches. Il avait hâte d’en terminer avec cette sale besogne pour pouvoir retourner se mettre au chaud, chez eux, et se rouler en boule sur le canapé.

    Avec leurs costumes noirs et leurs faux cols blancs, ils rappelaient tous deux des prêtres qui se seraient égarés. Leur présence, dans un lieu comme celui-ci, où l’on ne trouvait aucun édifice religieux à moins de deux ou trois kilomètres, faisait tache.

    Le jeune fixait toujours l’immeuble. Aucune expression sur son visage trop lisse, aucun moyen de deviner ses sentiments… à supposer qu’il soit capable d’en éprouver.

    — Caïn !

    Il baissa les yeux pour les porter sur son compagnon.

    — Oui ?

    L’autre tenait à présent une montre à gousset dans sa main droite. Il en avait ouvert le couvercle de verre et son pouce reposait sur le poussoir, au sommet de l’objet. Il eut un sourire maladroit.

    — Tu sais… les gosses… si tu pouvais…

    Il conclut sa phrase par un geste de la main que Caïn n’eut aucun mal à traduire.

    — Je m’en chargerai.

    — C’est sympa.

    — Abel ?

    Le dit Abel eut un haussement de sourcils, destiné à lui faire comprendre qu’il l’écoutait.

    — Il serait peut-être temps pour toi de passer la main, tu ne crois pas ?

    C’était dit sans animosité, ni reproche, mais Abel s’en sentit tout de même vexé. Montrant les dents, il répliqua :

    — Ne sois pas si pressé de te débarrasser de moi, petit con !

    Là-dessus, son pouce enfonça l’excroissance et le temps autour d’eux se figea. La voiture qui remontait la rue cessa d’avancer, tout comme le badaud qui, sur le trottoir d’en face, avait tourné les yeux dans leur direction. Les pigeons qui, au même moment, s’envolaient de la gouttière d’un immeuble, restèrent suspendus dans les airs, les ailes déployées ou à moitié repliées. Plus un bruit nulle part, plus aucun mouvement, et en cet instant, eux seuls semblaient encore vivants.

    Dans le cadran de la montre, son aiguille unique avait commencé à égrainer les minutes.

    Abel fit disparaître l’objet dans la poche intérieure de son haut et alla rejoindre Caïn, qui avait gagné le coffre de leur voiture. À l’intérieur, ils se saisirent des armes qu’ils y avaient entreposées. Abel s’assura que son fusil à pompe était chargé, avant de plonger la main dans un carton de munitions et d’en glisser quelques-unes dans ses poches. Caïn, lui, avait passé la lanière de son fusil autour de son épaule gauche et vérifiait que le pistolet qu’il tenait en main était lui aussi chargé. Une arme légère, qu’il préférait généralement à celle, plus lourde, qui lui pendait le long du flanc.

    Un armement d’un genre spécial, capable de fonctionner même une fois que le temps avait arrêté sa course.

    Ils s’adressèrent un regard entendu et Abel referma le coffre. Il leur fallait faire vite. Si leur cible remarquait que le monde avait cessé de tourner, elle serait bien capable de trouver un moyen pour leur échapper. Ce genre de petit tour, après tout, n’avait aucune emprise sur elle, ni sur sa progéniture. Sa compagne, toutefois…

    Heureusement, à cette heure, elle était censée s’être retirée dans leur chambre pour faire la sieste. Les informations qu’on leur avait communiquées étaient très claires sur ce point : après le déjeuner, madame aimait dormir un peu, tandis que monsieur s’installait au salon pour lire le journal. Seulement, ils n’étaient jamais à l’abri d’une exception à ce petit traintrain quotidien…

    Quand ils pénètrent dans le hall d’entrée, Abel sentit la nervosité s’abattre sur lui. À cause de l’arrêt du temps, les ascenseurs étaient devenus inutilisables et ils durent emprunter les escaliers. Dans le cas présent, ce n’était pas gênant, car leur cible n’habitait qu’au deuxième. Dans d’autres, ce genre de détail leur faisait perdre de précieuses minutes, ce qui pouvait parfois se révéler problématique.

    Car la règle était qu’ils ne pouvaient pas arrêter le temps plus de trente minutes toutes les vingt-quatre heures. Passé ce délai, celui-ci reprenait ses droits et il devenait alors difficile de terminer leur travail sans attirer l’attention. Abel avait déjà vécu ça, par le passé. Entre les hurlements des victimes et les explosions produites par les armes à feu, impossible de ne pas attirer l’attention. Quant à fuir les lieux du crime avec un fusil à canon sur l’épaule et les voisins à vous guetter par l’entrebâillement de leurs portes d’entrée… vraiment, c’était une erreur qui avait failli lui coûter beaucoup. La justice qu’il représentait et celle qui régissait ce monde n’étant pas exactement compatibles, faire entendre raison à une bande de types en uniformes quand vous avez les mains tâchées de sang… vraiment, ce n’était pas une partie de plaisir. Ce jour-là, il avait trouvé le moyen de se faire la belle, mais ce ne serait pas toujours le cas. Aussi, depuis, préférait-il fuir les lieux avant que le temps ne se soit complètement écoulé, et tant pis si le travail n’était pas terminé.

    Caïn le suivait en silence et n’ouvrirait pas la bouche à moins que ça ne soit absolument nécessaire. Un mutisme qui, dans le cas présent, ajoutait à son sentiment de malaise.

    Une chance, on est déjà arrivés !

    Il poussa la porte du second étage et se retrouva dans un long couloir, dont la seule source de lumière était artificielle. Un type se dessinait, un peu plus loin. La main portée à la poignée de son appartement, il avait une cigarette aux lèvres qui avait cessé de se consumer, bien qu’une lueur orangeâtre soit toujours visible à son extrémité.

    Leur cible, elle, vivait au 205.

    Il se tournait vers Caïn, pour lui faire un signe de tête, quand il la découvrit. Là, juste derrière l’épaule de son compagnon se dessinait une face blafarde, encore translucide, dont les yeux étaient braqués sur lui. Deux cavités obscures, deux puits de ténèbres, impitoyables et accusateurs. Ceux d’une femme, jeune, qui avait certainement dû être blonde de son vivant mais qui, à présent qu’elle n’était plus qu’une créature des limbes, était grise des pieds à la racine de ses cheveux.

    Comme il se figeait, les mâchoires crispées, Caïn jeta un regard par-dessus son épaule. Mais les cavités, elles, continuèrent de l’ignorer, car c’était après Abel qu’elles en avaient. Lui et personne d’autre.

    — Abel !

    La voix glaciale de Caïn le ramena à la réalité. Blafard, il voulut porter une main à son front pour y essuyer la sueur qui y perlait, mais le spectacle qui l’attendait derrière lui suspendit son geste à mi-parcours. Dans le couloir, l’homme à la cigarette n’était plus seul. Il y en avait à présent d’autres, de ces spectres aux yeux aussi ronds que des balles de billard et aux lèvres tordues dans des courbes hargneuses. Des hommes, des femmes et des enfants qui, tous, sans exceptions, le fixaient.

    Abel prit une inspiration et avança dans leur direction, les doigts crispés sur son arme à feu. Tout en s’efforçant de ne pas croiser le regard des apparitions, il surveillait du coin de l’œil ceux qui tentaient de s’approcher de lui. Et s’il s’était retourné, il aurait découvert que d’autres leur avaient emboîté le pas.

    Des petites mains avides se tendirent dans sa direction et voulurent lui saisir la jambe. Celles d’un enfant aux traits crispés par la rage, qui passèrent à travers leur cible sans lui cause d’autre tord qu’un frisson glacial. La foule, bien que de plus en plus nombreuse, n’avait pas encore gagné suffisamment de matière pour lui faire grand mal, mais bientôt… bientôt !

    Le 205. Une porte de couleur sobre, semblable à touts celles des autres appartements. Abel s’arrêta devant, sentant dans son dos la présence et les regards mauvais de ses accusateurs. Il lui était à présent impossible de fuir, et quand bien même l’aurait-il désiré que Caïn ne le lui aurait pas permis. Pas avant d’avoir terminé leur sale besogne. Qu’il fasse montre de la moindre faiblesse à ce sujet et il n’hésiterait pas à l’abattre. Le gosse connaissait les règles et il les appliquait avec un sang froid terrifiant.

    Sa main se referma sur la croix en or qui pendait à son cou, à l’emplacement de l’échancrure de son col. Une simple question d’habitude, car il y avait longtemps qu’il avait cessé de prier.

    Au centre du battant, à hauteur de son visage, se dessinait un judas. À cause de ces orifices, mais aussi de la chaîne de sécurité que leurs proies n’omettaient jamais de mettre, Abel savait qu’il serait inutile de frapper. Il devinait également que la porte était fermée à clef et qu’il n’y avait qu’une seule solution pour pénétrer dans l’appartement.

    Il arma son fusil et recula de quelques pas pour viser la serrure. Une explosion emporta la poignée, créant un trou béant par lequel il put passer la main pour dégager la chaîne de sécurité et ouvrir le battant.

    Aussitôt dans l’appartement, les deux hommes se séparèrent. Lui pour gagner le salon, son compagnon pour la chambre des enfants.

    Sa cible lui rentra dedans au milieu du couloir. Paniquée, celle-ci était sortie de son trou avant qu’il n’ait pu l’en tirer et ils furent tous les deux rejetés en arrière. Abel sentit son dos rencontre le mur et manqua de lâcher son arme. Face à lui se redressait un homme que la peur défigurait. Un individu de taille moyenne, qui pouvait avoir dans la quarantaine, aux cheveux courts et blonds et qui le fixait avec des yeux écarquillés.

    Mais Abel n’eut pas le temps de réagir qu’un coup de feu s’élevait dans l’appartement. Il fut accompagné d’un hurlement qui fit bondir l’homme en avant.

    — Nooon !

    Sans se soucier plus longtemps d’Abel, il se précipita en direction de la chambre de ses enfants. Il se jeta à sa poursuite et, tandis qu’un deuxième coup de feu s’élevait, mettant fin aux cris, il tira à son tour, deux fois, et parvint à toucher sa cible dans le dos. Du sang jaillit de la blessure, en une pluie de fines gouttelettes qui vinrent tapisser les murs et le plafond d’une voie lactée carmin. Sa victime, au moment où elle toucha terre, était toutefois encore en vie. Haletante, elle poussa un gémissement, avant de se retourner vers Abel, qui approchait.

    Ce dernier avait cassé son fusil en deux et jeta à terre les cartouches vide. Dans des gestes rapides, il rechargea son arme, vite, le plus vite possible, pour ne pas avoir trop à réfléchir à ce qu’il s’apprêtait à commettre.

    De l’homme s’échappa un nouveau gémissement et il tendit une main suppliante dans sa direction.

    — Pour… pourquoi ? Pourquoi nous faire ça ? Pour… pourquoi ne pouvez-vous pas nous laisser en paix ?

    S’arrêtant à moins d’un mètre de sa proie, Abel referma sèchement son fusil.

    — Ferme-là, mon vieux. C’est aussi dur pour moi, que ça ne l’est pour toi.

    La colère embrasa le regard de l’autre. Ses lèvres maculées de sang, qui dégoulinait le long de son menton, il cracha :

    — Damnés. Vous êtes des damnés. Monstres ! Démons ! Vous finirez par payer pour vos crimes !

    Les lèvres d’Abel se tordirent dans une courbe agacée. S’il y avait bien une chose qu’il ne supportait pas, c’était que ces types-là puissent se permettre de le juger.

    — Si nous existons, c’est de votre faute. Nous sommes là parce que vous avez péchés les premiers !

    Son doigt se crispa sur la détente mais, alors qu’il s’apprêtait à faire feu, quelque chose s’écrasa contre son dos et fit dévier son tir. Avant qu’il ne puisse réagir, des mains le saisirent aux bras, d’autres tentèrent de l’étrangler. Il se démena, repoussa les corps qui s’agrippaient à lui, mais d’autres vinrent aussitôt les remplacer.

    Pendant ce temps, s’aidant de ses bras, sa victime s’était mise à ramper et laissait derrière elle une longue traînée rougeâtre. Parvenant à viser, malgré le poids qui l’écrasait, malgré les mains qui se tendaient pour entraver sa mission, il parvint à faire feu de nouveau et, cette fois, le coup atteignit sa cible en plein crâne, qui explosa en une gerbe rouge, noir, mais aussi grisâtre, infecte. Dégoûté, il ferma les yeux.

    Il se tenait à présent à genoux. Les spectres qui avaient tenté de le gêner s’agglutinaient partout autour de lui. Ils se tenaient dans son dos, agrippés à ses poignets, ses cheveux ou même ses vêtements. Mais face au mort qui trônait au milieu du couloir, ils ne tardèrent pas à le laisser en paix pour marcher en direction de la forme inerte. Ils furent plusieurs dizaines, bientôt davantage, à frôler Abel. Déjà, ils n’étaient plus capables de lui faire du mal et leur présence ne lui causèrent que quelques frissons. Et tandis qu’ils commençaient à disparaître, il se redressa en s’aidant de son arme. Un peu plus loin, Caïn arrivait dans sa direction et enjamba le cadavre sans même lui adresser un regard.

    Abel eut un signe du menton, auquel il répondit par un hochement de tête affirmatif. Les spectres, eux, n’étaient plus qu’un lointain souvenir.

    Il porta la main en direction de sa croix et ne put s’empêcher de fixer la dépouille qui, moins d’une minute plus tôt, était encore un être vivant. Ce n’était maintenant plus qu’une masse informe, dont la peau avait commencé à se liquéfier et à ronger ses vêtements, sa chair et ses os, dans des grésillements qu’accompagnait une odeur épouvantable.

    Caïn daigna le regarder à son tour.

    — Par sa mort, il a racheté son péché. Qu’il repose en paix.

    En réponse, Abel secoua la tête, d’un air dégoûté. Une bouffée de haine, à l’encontre de ceux qui l’avaient contraint à ce crime l’envahit et il serra les poings à s’en faire mal.

    Justice divine mon cul !

    Mais plutôt que de laisser éclater sa colère, il soupira :

    — Amen.

    Car de toute façon, Caïn serait incapable de le comprendre…

    Erwin Doe ~ 2013

     

     

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  •  Épisode 1

    La petite fille sans visage

     

    1



    On prétend que toutes les bonnes histoires commencent par « Il était une fois ». La nôtre, cependant, débutera par : il était une nuit, un petit pays perdu au milieu de nulle part.

    Gage ou non de qualité, je n’en sais rien. Toutefois, notez que contrairement aux fables de mes camarades conteurs, mon récit, lui, est on ne peut plus vrai. Je le tiens de la bouche des concernés eux-mêmes, comme de leur entourage, suite à mes nombreux voyages là-bas, dans ce pays étrange qui nous intéresse aujourd’hui.

    Ses habitants se composent de monstres de tous poils, de sorcières, mais aussi de démons venus des quatre coins des enfers. Leur mode de vie se singularise par une activité nocturne, plutôt que diurne, et si nous sommes nombreux à grimacer à la vue d’une araignée, allant parfois jusqu’à pousser de grands cris, ces gens les trouvent plutôt de bonne compagnie. Quant à nos bonnes fées, que l’on souhaiterait que chacun de nos enfants reçoivent comme marraine, elles y sont tenues pour des créatures effroyables, de véritables croque-mitaines avec ailes et baguettes – et ce n’est là qu’une des nombreuses bizarreries qui fourmillent en ce pays et que notre aventure vous amènera à découvrir !

    Celle-ci, puisqu’il faut y venir, débute en ce lieu connu sous le nom de bois d’à côté. Plus précisément, dans une petite clairière à l’herbe malade, encerclée par des arbres lugubres dont les branches, à la manière de griffes menaçantes, se dressent en direction des cieux.

    La lune, parfaitement ronde, trône au sein d’un manteau de ténèbres, aussi sombre que les abysses. Son éclat est toutefois terni par un brouillard opaque qui, stagnant à hauteur des cimes, l’empêche de répandre sa lueur blafarde sur ce paysage désolé et le groupe d’enfants qui s’y dessine – petits monstres aux rires perçants et aux ongles un peu trop pointus.

    Deux d’entre livrent une partie de vampire et de proie, qui leur arrache de petits cris surexcités.

    Celui qui incarne le vampire se nomme Eliphas, un diablotin à la peau rouge et au crâne chauve, sur lequel deux petites cornes noires se dressent. Impudique, il aime aller les fesses à l’air et malheur à celui qui voudrait lui faire porter un pantalon !

    Sa proie est un ourson en peluche tout rapiécé du nom de Teddy – un jouet abandonné par le petit garçon ou la petite fille qui le possédait autrefois et à qui la magie a donné vie. En guise d’yeux, deux boutons de couleurs différentes mais, dans sa bouche, de véritables crocs que son sourire dévoile.

    Les deux enfants courent entre les arbres, se perdent de vue, avant de revenir en direction de la clairière, où le jeu se poursuit. Ils sont accompagnés de Wendy, un fantôme dont les lèvres sont cousues en un sourire éternel. Comme elle fait une mauvaise proie, autant qu’un mauvais vampire, elle se contente de suivre ses amis, volant parfois derrière eux, d’autres fois à leurs côtés.

    Le reste du groupe, composé de trois autres petits monstres, est installé près d’une vieille souche. À leurs pieds, une lanterne brille.

    La première de ce trio est une fillette atypique, même pour ce nulle part. Je ne crois d’ailleurs pas qu’il en existe deux comme elle à travers tout le pays.

    Son teint blafard et les petits crocs visibles chaque fois qu’elle ouvre la bouche, sont un héritage de son vampire de père, tout comme ses cheveux roux, noués en deux couettes hirsutes.

    C’est toutefois à sa mère, une cane géante douée de parole – et un véritable cordon bleu, selon l’opinion commune – qu’elle doit son absence de nez, celui-ci se résumant à deux simples trous. Ses pieds sont palmés et ses mains, qui reposent en cet instant sur sa robe grise, recouvertes de duvet. Ajoutez à ce tableau une queue de caneton – pour laquelle il faut pratiquer une ouverture dans chacun de ses vêtements – et vous obtiendrez un portrait fidèle de la jeune Lou.

    La faune près d’elle se nomme Édouard. Il a la peau foncée et des cornes de bouc qui lui saillent des deux côtés du crâne. Malgré son jeune âge, il a le corps déjà musclé, car habitué à aider son père dans ses activités de bûcheron. Une épaisse toison lui recouvre les jambes et, à la place des pieds, deux sabots crottés.

    Reste Edwidge, de loin le membre le plus étrange de ce groupe.

    Car si vous pensiez avoir tout vu, que dites-vous de cet enfant dont l’apparence est celle d’un sac en papier ? Celui-là même que votre épicier vous remet chaque fois que vous allez faire vos courses chez lui.

    Je vous donne ma parole que je ne suis pas en train de me moquer de vous ! Par ailleurs, on ne trouve rien sous cette carapace fragile, sinon le néant. Les deux petits pieds qui le soutiennent ne sont rattachés à aucun corps et, à la place des yeux, deux trous qui donnent sur des ténèbres éternelles.

    Il ne mange pas, ne dort pas, ne respire pas et la seule façon qu’il ait de s’exprimer se résume à des gargouillis parfaitement inintelligibles.

    — Attention !

    Dans un grognement paniqué, Teddy se rapproche du trio. Les pattes tendues en avant, il finit par trébucher et s’écrase entre Lou et Édouard. Eliphas en profite pour lui bondir dessus dans un rire hystérique.

    — Je t’ai eu ! Je t’ai eu !

    L’ourson se débat en vain. Assis à califourchon sur sa proie, le diablotin le maintient fermement au sol. Il continue de rire et ne s’arrête que pour tendre un doigt devant lui et s’exclamer :

    — Regardez !

    Ce qu’il désigne est un arbre aussi impressionnant en hauteur, qu’en largeur. Ses branches recouvertes de feuilles vertes, pleines de vie, lui donnent un côté franchement excentrique au milieu de ces bois lugubres. Creux, il tient lieu d’habitation à mon vieil ami, le vampire Alucard. Une porte s’y découpe, ainsi que deux fenêtres illuminées, derrière lesquelles on peut voir une ombre aller et venir.

    Dans les rangs des enfants on a fait silence. Au-dessus de leurs têtes, Wendy exprime son impatience en exécutant des cercles.

    L’ombre disparaît soudain. Une seconde, deux secondes, puis la porte s’ouvre sur une silhouette si haute qu’elle doit courber la nuque pour en passer l’encadrement.

    L’individu mesure dans les deux mètres, sinon plus. Décharné, il est vêtu d’un vieux costume sombre mal taillé et froissé qui accentue sa maigreur. Sur le sommet de son crâne chauve, un chapeau haut-de-forme usé.

    Il a le visage long et les joues creuses, ainsi que les oreilles en pointes. Ses yeux sont d’un bleu délavé et ses arcades dépourvues de sourcils. Le nez est long, busqué, et surmonte des lèvres fines, desquelles dépassent deux petits crocs.

    Au premier coup d’œil, ce pauvre Alucard n’a franchement rien d’engageant. Avec ses allures de cadavre, il vous donnerait presque des cauchemars. Pourtant, c’est un individu apprécié de ses pairs, en particulier pour son cœur qui, à défaut de battre, est aussi grand que sa personne.

    Un livre sous le bras, il approche des enfants. Teddy en profite pour échapper à Eliphas et trottine dans sa direction. Sa petite patte se tend, minuscule en comparaison de la main qui vient la serrer.

    Le vampire vient prendre place sur la souche et fait face à son public. Un petit sourire flotte sur ses lèvres, tandis qu’il questionne :

    — Alors… sommes-nous prêts pour la suite de l’histoire ?

    Aux cris enjoués qui lui répondent se mêlent les grognements de Teddy, ainsi que les gargouillis d’Edwidge. Alucard ouvre le livre sur ses cuisses maigrelettes et en lisse les pages du plat de la main.

    C’est un ouvrage à la couverture abîmée, d’un rouge passé. Avec le temps, les pages ont jauni et les illustrations censées l’agrémenter sont, pour certaines, presque effacées. Une odeur de moisissure s’en échappe.

    Le vampire lève un doigt, afin de réclamer le silence, et son regard balaye les visages impatients. Son sourire s’élargit et s’il hésite à faire durer l’attente, il y renonce en voyant Eliphas se tortiller, prêt à piailler de frustration.

    Alors, après avoir retrouvé le paragraphe où il s’est arrêté la veille, le voilà qui se lance dans un récit épique de monstres valeureux, aux prises avec de nombreux dangers dont la plupart vous surprendraient. Par exemple, trouvez-vous vraiment qu’une licorne soit une créature menaçante ? Non, bien sûr, et je partage votre avis. Toutefois, l’arrivée de l’animal fabuleux ne manque pas de faire frissonner son jeune auditoire.

    — Et c’est ainsi que la sorcière fut libérée de l’enchantement de la bonne fée. La barrière magique qui obstruait l’entrée du vieux puits humide se brisa et l’on put lui envoyer une corde, grâce à laquelle elle fut tirée hors de sa prison.

    « Alors qu’elle s’attardait sur ses sauveurs, la vieille femme ne sut comment témoigner sa reconnaissance aux monstres valeureux qui l’encerclaient. Elle n’avait même plus de larmes pour pleurer sa gratitude et ses pouvoirs, inutilisés depuis trop longtemps, s’étaient rouillés. En cet instant, elle n’était plus qu’une vieille femme trop maigre et au corps en souffrance.

    « Aussi ne lui restait-il qu’une chose et une seule pour récompenser leur bravoure. Et c’était… c’était… quoi donc, au juste ?

    Le vampire lève les yeux de son livre, pour les poser sur les enfants. Comprenant que la question leur est destinée, ceux-ci piaillent d’amusement et laissent entendre leurs hypothèses. On débat avec animation, mais sans agressivité… du moins au début. Car bientôt, on commence à hausser le ton et à vouloir imposer son point de vue à l’autre. Et l’on se chamaille, et l’on s’agace, et l’on se moque de son voisin et de son idée. Teddy grogne et des coups, « Toc ! Toc ! », résonnent. L’autrice en est Wendy, car elle aussi a son opinion.

    La tournure prise par l’échange panique Alucard, qui s’empresse d’intervenir :

    — Allons, allons ! Allons, allons, mes chers petits, revenons à notre histoire, voulez-vous ? La sorcière…

    — Maman, l’interrompt une petite voix claire, qui s’élève au-dessus des autres.

    Les yeux du vampire s’écarquillent, comme il les baisse sur une petite forme assise juste devant lui. Deux mains sales et potelées se tendent dans sa direction.

    Il s’agit d’une enfant en chemise de nuit autrefois blanche, aujourd’hui tachée de terre et de traces verdâtres. Quelques accrocs y sont visibles et ses petits pieds nus sont d’une saleté repoussante. Elle a des cheveux noirs, longs, gras, emmêlés. Ceux-ci encadrent un visage… eh bien, comment vous dire ? Sans visage ! Car là où auraient dû se trouver le nez, la bouche et le reste, il n’y a rien, sinon une peau aussi blafarde que lisse.

    Plus étrange encore, et bien qu’elle ne possède pas d’yeux non plus, elle semble capable d’y voir aussi bien que vous et moi.

    — Eh bien, bonsoir jeune demoiselle ! la salue le vampire. À qui ai-je l’honneur ?

    En réponse, celle-ci répète d’une voix où perce le désespoir :

    — Maman ! Maman !

    Elle se rapproche davantage du vampire et les petites mains qui se referment autour de la sienne ont quelque chose de suppliant. Franchement mal à l’aise, il se crispe et remarque que son auditoire a fait silence. Non sans perplexité, les enfants observent la nouvelle venue.

    — Hé ! C’est qui, celle-là ? s’enquiert Eliphas en jetant un regard interrogateur à ses amis.

    Mais sur les visages, il découvre le même trouble que le sien. Les murmures reprennent :

    — T’es sûr de pas la connaître ?

    — Et toi ?

    — Oh, attendez ! Ce serait pas… ?

    Mais la conclusion est la même pour tous : personne n’a jamais entendu parler d’une petite fille sans visage.



    2

    — Mais puisqu’on vous dit qu’on la connaît pas, proteste Eliphas en trottinant aux côtés du vampire. Vous voyez bien qu’elle est bizarre, cette gamine !

    Et le diablotin n’a pas tort car, à toutes leurs questions, l’enfant n’a su que leur répondre par des « mamans » de plus en plus désespérés. Aussi, comment venir en aide à une fillette égarée, incapable de vous renseigner ne serait-ce que sur son nom ? Heureusement pour nos héros, ce pays est loin d’être vaste. Tout le monde s’y connaît plus ou moins et l’on possède toujours quelqu’un dans son entourage pour nous instruire sur les âmes qui nous auraient échappées.

    Voilà pourquoi c’est en plein cœur du village de nulle part que nous les retrouvons, lieu sans aucun doute le plus adapté à une chasse aux indices, bien que terriblement lugubre. Gris, terne, ancien, il semble abandonné, ce malgré les monstres que vous ne manquerez pas de croiser dans ses rues.

    Celles-ci sont tantôt boueuses, tantôt pavées de pierres usées et trop souvent manquantes. Si l’on n’est pas occupé à éviter les flaques d’eau, c’est à ne pas trébucher que l’on s’emploie, sur les trous ou ossements oubliés. Les habitations n’y sont guère plus engageantes, immeubles et bicoques poussiéreux et biscornus, parfois en si mauvais état que l’on peine à croire qu’on puisse vraiment y vivre.

    Ici et là, quelques lampadaires. À l’intérieur, des feux follets y tournent en rond, à la manière de poissons dans leur bocal. Ils ne cessent de venir cogner contre les parois de leur prison, un peu comme s’ils espéraient pouvoir s’en échapper.

    Le faible éclairage qu’ils produisent est à peine suffisant pour écarter les ombres de votre chemin. Et croyez-moi sur parole, celles-ci sont plus que nombreuses en ce pays. Pire encore, on les prétend douées de vie. Elles ondulent, se meuvent, se désagrègent dans les flaques de lumière, pour refaire leur apparition dans le coin d’ombre suivant. Parfois, un visage se découpe dans leur masse.

    Une vieille légende prétend que le vent serait la voix de ces créatures désincarnées. Et si l’on daigne tendre l’oreille, on a bel et bien l’impression qu’il est chargé de murmures glaçants.

    Dans le ciel nocturne volent des chauves-souris. Les chats noirs se tapissent au cœur des ténèbres, dans l’attente d’une proie, s’ils ne s’associent pas plutôt avec les rats et les lutins, afin de dévaster les poubelles.

    Pour terminer ce tableau, je vous parlerai de son odeur. Il s’y mélange des senteurs d’humidité et de terre, mais aussi de détritus. Ajoutez-y celle de la magie, particulièrement oppressante, mais aussi d’une cuisine locale dont je préfère taire la composition. Mon Dieu, je ne tiens pas à vous écœurer !

    — Dites, vous m’écoutez ?!

    La petite fille sans visage dans ses bras, le vampire baisse les yeux en direction d’Eliphas et de son air bougon.

    — Que voudrais-tu que je fasse, mon garçon ? Je ne suis même pas certain qu’elle sache elle-même comment retrouver le chemin de sa maison.

    — Mais je vous répète que…

    — Je sais, je sais… aucun de vous ne l’a jamais croisée. C’est étrange, mais après tout, qui d’entre vous peut se targuer de connaître chaque ombre de ce nulle part ? Tiens, même toi, je suis persuadé que quelques-unes t’échappent encore !

    — Sans oublier les habitants inconnus, ajoute Lou en levant la main bien haut, comme une élève réclamant l’attention de son professeur.

    Teddy approuve d’un grognement. Près de lui, Édouard prend un air songeur.

    — C’est vrai qu’il existe des légendes à ce sujet… mon père dit qu’il en a vu un, une fois, mais qu’il s’est volatilisé aussitôt que leurs regards se sont croisés.

    En dehors d’Eliphas, le reste du groupe approuve ses paroles. Car la plupart connaissent un proche, ou le proche d’un proche, qui assure avoir fait la rencontre inopinée, au détour d’un chemin, d’un être qu’il n’a plus jamais croisé après cela.

    Le diablotin exprime son scepticisme d’un reniflement dédaigneux, car notre jeune ami est un vagabond hyperactif, qui se targue d’en savoir plus long que la majorité sur ce pays. De fait, n’ayant encore jamais croisé la route d’un de ces supposés inconnus, il considère les racontars qui s’y rapportent comme un tissu de mensonges.

    Tandis que ses amis continuent à babiller, son expression laisse place à sa tête des plus mauvaises nuits. Aurait-il eut des poils sur le corps que ceux-ci seraient hérissés à la façon d’un chat sur le point de cracher. Le vampire tente de l’apaiser :

    — Tu sais… je ne suis pas non plus certain que cette légende soit vraie. Mais il faut bien que cette petite retrouve sa famille, aussi devons-nous envisager toutes les possibilités.

    Mais c’est tout juste si ses paroles parviennent à dérider le front de son interlocuteur. Avec un sourire maladroit, il ajoute :

    — Je ne peux tout de même pas m’improviser maman !

    Cette fois, les mots font mouche. Le diablotin ouvre de grands yeux, avant de pouffer.

    En effet, il l’imagine mal dans ce rôle !



    3

    Après consultation, le groupe décide de se séparer.

    D’un côté, Eliphas, Teddy, ainsi qu’Edwidge, se chargent d’aller arpenter la partie sud du village ; tandis que Lou, Édouard et Wendy en font de même avec la partie nord. Quant à leur grand ami, ses longues jambes le portent jusqu’aux recoins les plus reculés de l’agglomération.

    Malheureusement, les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le souhaiterait et, après plus d’une heure de recherches, c’est les épaules basses et la mine déçue que l’on retrouve les autres, sur la place du village. A l’arrivée des enfants, monsieur Alucard est déjà là. Dans leurs regards une lueur d’espoir, à laquelle il met fin en secouant la tête : tout comme eux, c’est bredouille qu’il revient.

    L’abattement s’empare du groupe et c’est d’une voix plaintive que Lou questionne :

    — Qu’est-ce qu’on peut faire, alors ?

    Le vampire et ses jeunes amis sont installés à même le sol, en un cercle sommaire. En cet instant, aucun ne se soucie que les pavés soient aussi humides que sales. Seul leur échec occupe toutes leurs pensées.

    Soucieux, Alucard ne répond rien. La petite fille s’est blottie contre lui et, des deux mains, elle a agrippé son poignet et semble ne plus jamais vouloir le lâcher. Il se tapote les lèvres, d’un doigt long et squelettique.

    Il ne sait plus que croire. Est-il possible que la malheureuse appartienne vraiment aux habitants inconnus ? Et si tel est le cas, comment les forcer à entrer en contact avec eux ? Il doit bien exister un moyen, mais en cet instant, aucune idée ne lui vient. La frustration se lit sur son visage, et puisque le clown à trois visages du bout du village lui-même – dont on prétend pourtant qu’il connaît les moindres mystères de ce pays – n’a su le renseigner sur la question, il ne lui reste donc qu’à espérer que papy Nazar pourra leur venir en aide.

    Malheureusement, le vieil homme ne se trouvait pas chez lui, quand il a été frappé à sa porte un peu plus tôt. La bibliothèque était silencieuse et, en dehors de quelques feux follets, il n’y avait pas âme qui vive.

    Il remarque que les enfants ont tous portés leurs regards dans sa direction. Conscient qu’ils attendent un miracle de sa part, il ne peut que se trémousser, mal à l’aise, et va pour leur avouer son impuissance, quand il sent un frémissement contre sa poitrine. Il baisse les yeux sur la petite fille sans visage.

    — Maman… maman…

    Elle pleure, la malheureuse. De grosses larmes se matérialisent là où auraient dû se trouver ses yeux et lui roulent le long des joues. À ce spectacle, Lou laisse échapper un « Ho » désolé et vient plaquer ses mains couvertes de duvet contre sa bouche.

    Alucard sent une douleur lui martyriser les entrailles. Furieux contre lui-même, contre son impuissance, il serre l’enfant dans ses bras et ferme les yeux.

    Son dernier espoir repose donc bien sur papy Nazar. Toutefois, il n’est pas certain non plus que l’homme aura une solution à lui fournir. Et que fera-t-il, si tel est le cas ? Quelle piste lui restera-t-il à explorer ? Le mot, sur le compte de cette enfant, a été passé à tout le village et ne tardera pas à se répandre à travers le pays. Mais s’il faisait erreur ? Et si malgré son apparence, cette enfant n’était pas de ce nulle part, mais plutôt…

    Il rouvre les yeux pour la contempler. Il s’attarde sur cette petite forme sale, aux pieds blessés et au corps si maigre qu’elle semble ne pas avoir mangé à sa faim depuis des jours. Si elle continue de pleurer, ses sanglots sont déjà moins déchirants. Elle a les joues roses et s’agrippe à son costume.

    — Je crois…, commence-t-il, non sans hésitation. Oui, je crois savoir d’où elle vient…

    Sur ses lèvres, on peut maintenant voir un pauvre sourire. Aucune joie n’y est visible, seulement de l’amertume et de la compassion. Et comme les questions fusent autour de lui, il répond :

    — Enfin… je n’ai aucune preuve de ce que j’avance, mais je crois que cette petite appartient en vérité à un autre nulle part.

    — Vous voulez dire, s’enquiert Édouard, qu’elle aurait pu se perdre et arriver jusqu’ici ?

    — Oui, c’est possible. Mais je pense plutôt à une enfant que l’on aurait abandonnée.

    Stupeur. On a du mal à y croire, à accepter l’horrible vérité qui se dissimule derrière cette théorie. Les petits se jettent des regards, cherchant à savoir si les autres partagent leurs craintes. Car si leur grand ami dit vrai, alors cela ne peut signifier qu’une chose !

    D’un bond, Eliphas se jette sur ses pieds.

    — Attendez un peu ! Vous êtes tout de même pas en train de nous dire qu’on l’aurait abandonnée parce que… parce que…

    — Elle n’a pas de visage ? souffle Édouard.

    L’expression du vampire est suffisamment éloquente pour que tous comprennent que c’est là le fond de sa pensée. Et si l’idée vous paraît d’une cruauté sans nom, je vous laisse imaginer ce qu’elle peut être pour de petits monstres. Ils n’ont aucun mal à s’identifier à l’infortunée, eux qui sont si différents de nous.

    Les crocs à découvert, Teddy émet un grognement menaçant. Près de lui, Edwidge tape furieusement du pied, tandis que Wendy vole en tous sens au-dessus de leurs têtes. Des « Toc ! Toc » envahissent la place, unique moyen dont elle dispose pour communiquer son mécontentement.

    — C’est horrible ! gémit Lou. Oh monsieur Alucard, elle ne peut pas retourner chez des gens aussi méchants !

    Et elle a raison, car même s’ils venaient à découvrir de quel nulle part elle provient, comment pensez-vous que sa famille réagirait ? S’il s’agit de bonnes gens, ils ne pourront que se réjouir de ces retrouvailles. Mais si comme le vampire le craint, et comme je le crains également, nous avons affaire à des parents indignes ; alors, il ne fait aucun doute que la malheureuse sera de nouveau abandonnée.

    Elle a eu de la chance cette fois-ci, mais vous savez comme moi ce qu’il arrive généralement à ces pauvres enfants égarés. À ces âmes abandonnées qui trouvent la mort dans les entrailles de la forêt de nulle part et ne peuvent y espérer le repos. Elles restent prisonnières de ce monde, esprits tourmentés qui terrorisent les nulles parts environnants sous l’apparence de petites créatures des bois malicieuses. On les prétend si mauvaises, mais surtout rongées par la jalousie, qu’à la nuit tombée elles pénètrent dans les chaumières pour enlever les enfants en bas âge et tourmenter les animaux domestiques.



    Bien conscients de cela, Eliphas se répand en imprécations, tandis qu’Édouard s’est enfoncé dans un mutisme terrible. Alucard, lui, se contente d’aider la petite fille sans visage à essuyer ses larmes. Il lui sourit et repousse en arrière quelques mèches collées contre ses joues.

    — Dans ce cas, dit-il. Il ne nous reste plus qu’à lui trouver un nouveau foyer.



    4

    Au pays de nulle part, il existe un lieu si isolé que rares sont ceux à s’y rendre : il s’agit du territoire de Yaga la sorcière.

    Situé à la frontière entre le bois d’à côté et la terrible forêt de nulle part, l’endroit n’a rien d’engageant.

    La maison de la sorcière se dresse tout en haut d’une butte et a été construite sous un gigantesque arbre mort, à l’écorce grise et noueuses. Ses racines courent le long des murs et quelques-unes, même, ont transpercé le toit. S’y ajoute un amas de lierres particulièrement envahissant, entre les interstices duquel on aperçoit de vielles pierres mal taillées.

    Derrière les fenêtres, une lueur rouge ondule et éclaire des têtes réduites, ainsi qu’un ensemble d’ossements pendus là.

    Les abords sont envahis d’une brume épaisse et gluante. Une masse fantomatique qui stagne bien au-dessus des têtes et paraît désireuse d’engloutir les imprudents qui viennent s’y perdre. Le sol malade est spongieux et des ossements craquent sous les pieds et les semelles. Des créatures innommables s’affolent à hauteur des chevilles et il arrive que certaines vous mordent, soit par pure méchanceté, soit parce que vous leur avait marché dessus par mégarde.

    L’ensemble est envahi par une odeur d’humidité, de moisissure, de terre boueuse, également. Mais surtout, ce sont les effluves de la magie qui se font sentir, bien plus présentes et étouffantes que celles du village de nulle part. Elle offre à la brume des couleurs nauséeuses, irréelles, qui ajoutent au malaise ambiant.

    Les enfants en sont tétanisés de peur. Chacun connaît l’endroit pour s’y être au moins une fois aventuré, dans le souci de prouver son courage aux autres. Mais cette nuit-là, aucun ne se sent très brave et c’est à celui qui se dissimulera le mieux derrière ses camardes.

    — Vous… vous allez quand même pas la filer en pâture à la vieille Yaga, s’exclame Eliphas.

    Frigorifié, le diablotin a enroulé ses bras autour de son corps et claque des dents. Lou, qui le colle d’un peu trop près, surenchérit d’une voix pitoyable :

    — On raconte qu’elle mange les enfants !

    Ces accusations ne manquent pas d’étonner leur grand ami, qui les balaye du regard.

    — Qu’est-ce que c’est encore que ces histoires ? Je connais bien Yaga, c’est une vieille amie et je peux vous assurer qu’elle ne ferait jamais de mal à aucun d’entre vous.

    — Ce… c’est pas ce qu’on raconte au village, bafouille en retour un Édouard qui, malgré son air bravache, tremble comme une feuille.

    — Qui donc, on ?

    — Ben… les gens, répond Eliphas.

    Quelque peu agacé par ce manque de précision, le vampire insiste :

    — Quels gens ? Mais enfin, de quoi êtes-vous Dieu en train de parler ?

    D’un même mouvement, le regard des enfants se tourne vers Lou. De plus en plus mal à l’aise, la fillette se trémousse, tire sur ses couettes, avant de répondre :

    — Une fois, j’ai été faire des courses pour maman à l’épicerie. Les sorcières étaient là et je les ai entendues parler de Yaga. Elles… elles disaient que si elle vit à l’écart, c’est parce que les gens ne veulent pas qu’elle mange leurs enfants.

    La terreur s’accroît sur les jeunes visages. Ils resserrent les rangs, si étroitement qu’on se demande comment ils parviennent encore à respirer. Une pointe de dépit s’empare d’Alucard.

    — Tout ça, ce ne sont que des bêtises !

    Mais il voit bien qu’il ne convainc personne. Alors, il secoue la tête et ordonne :

    — Allons, venez !

    Mais à peine a-t-il fait un pas qu’Eliphas se jette sur lui. Telle une tique opiniâtre, il s’agrippe des bras et des jambes au mollet du vampire, qui manque d’en perdre l’équilibre.

    — Je comprends que vous ne vouliez pas devenir maman, piaille la voix trop aiguë du diablotin, mais ce n’est pas une raison pour être aussi méchant !

    Alucard secoue la jambe, pour tenter de le faire lâcher prise. En vain, car le gamin s’y cramponne de toutes ses forces. A nouveau, il manque de perdre l’équilibre et doit sautiller sur une seule jambe. Dans ses bras, la fillette a enfoui son visage contre son épaule et pousse une exclamation paniquée.

    Le diablotin découvre les crocs et on le sent prêt à mordre sa proie si celle-ci s’obstine à n’en faire qu’à sa tête.

    — Mais… mais enfin, bafouille le vampire, puisque je te dis… !

    C’est un long grincement qui lui vient finalement en aide. Dans un cri, Eliphas le lâche pour se cacher derrière ses longues jambes, bientôt imité par le reste des enfants.

    Sur le seuil de l’habitation se découpe à présent une silhouette. Celle d’une femme au dos bossu et au long nez biscornu. À cette distance, on distingue très mal ses traits, mais on devine qu’elle fixe les intrus. Elle ne dit rien et son silence est sans doute ce qu’il y a de plus terrible.

    Sans plus se soucier de ses jeunes compagnons, le vampire s’enfonce dans la brume.

    Au pied de la butte, un escalier en pierre monte jusqu’à la maisonnette. Celui-ci aussi est envahi par le lierre et les racines, si bien qu’il faut constamment faire attention à ne pas s’y prendre les pieds. Quand il parvient là-haut, c’est avec un large sourire que la femme l’accueille.

    — Ça alors ! Mais n’est-ce pas mon vieil ami Alucard ?

    Un châle de couleur indéterminé recouvre ses épaules osseuses. Elle a les cheveux d’un roux terne, ramenés en un chignon à moitié défait. Ses mains aux doigts crochus se tendent vers son visiteur. Il lui offre l’une des siennes, qu’elle serre chaleureusement.

    — Comment vas-tu, Yaga ?

    — Oh, pas plus mal que d’habitude, j’imagine.

    Puis elle remarque la petite forme recroquevillée dans les bras de son ami. Ses sourcils se haussent et elle se lève sur la pointe des pieds, pour observer l’enfant.

    — Tiens, tiens, tiens ! Mais qui es-tu, toi ?

    Ce à quoi, le vampire lui répond :

    — Juste une enfant égarée qui cherche sa maman…



    5

    — Je vois… et donc, tu as pensé à moi ?

    Nous retrouvons nos héros chez la sorcière et autant vous dire que ce ne fut pas une mince affaire que de convaincre les enfants d’y pénétrer. Apaiser leurs réticences avait demandé des trésors de patience au vampire, qui n’y était parvenu que parce que les petits se sentaient davantage en sécurité en sa compagnie.

    À présent, tout ce petit monde est rassemblé autour d’une table en bois robuste. À la gauche de son plateau, un amoncellement d’objets hétéroclites, que l’on a poussé là pour faire de la place à ces visiteurs aussi inopinés que nombreux.

    Quelques-uns se sont même risqués à goûter l’infusion amère que leur a servi la sorcière. Ils en gardent un goût épouvantable en bouche et un air pincé qui a convaincu les autres de ne pas les imiter.

    Un véritable bazar règne dans la pièce, envahie par des piles d’objets poussiéreux : bocaux pleins de composants mal identifiés, vieux grimoires, ustensiles divers et variés, mais aussi chaudrons et restes de bougies fondues.

    Les racines qui ont percé le toit courent le long du plafond et des murs. Dans la cheminée, un feu ronfle, avec un peu trop de force sans doute, car l’on se croirait dans le giron des enfers.

    — Tu m’as souvent dit regretter de ne pas pouvoir avoir d’enfant, répond le vampire, en croisant ses mains sur la table. Et comme cette petite va avoir besoin d’un nouveau foyer…

    Assise sur les genoux de Yaga, celle-ci semble inspecter chaque recoin de cet environnement brouillon, comme en témoignent ses mouvements de tête. La sorcière a posé les mains sur ses frêles épaules et c’est avec l’air de se demander si son vampire d’ami n’est pas en train de se moquer d’elle qu’elle le dévisage.

    Puis elle baisse le regard sur la petite fille. À sa manière, celle-ci le lui rend. Alucard insiste :

    — Eh bien ? Acceptes-tu de lui faire une place chez toi ?

    En réponse, un sourire vient illuminer le visage fatigué de son interlocutrice. Si elle accepte ? Quelle question stupide !

    — Et toi ? poursuit-il en faisant ployer sa grande carcasse en direction de l’enfant. Est-ce que ça te convient ?

    Celle-ci incline la tête sur le côté.

    — Maman ?

    — C’est ça ma petite : ce sera ta nouvelle maman.

    Elle le fixe un long, long, très long moment. Que se passe-t-il sous sa caboche brune à ce moment précis ? Quelles sont les questions qu’elle se pose, mais aussi les craintes auxquelles elle doit faire face et les espoirs qui s’évanouissent ?

    Finalement, elle lève son visage en direction de la sorcière, qui lui caresse les cheveux. Puis elle le cache derrière ses mains. De tristesse ? De détresse, peut-être ? Mais non ! Car c’est sa joie qui s’exprime par le rouge qui lui monte aux joues, à ces pauvres joues creuses et terreuses.

    Hip hip hip hourra, mes amis, car la petite fille sans visage a trouvé sa maman !

    Erwin Doe ~ 2008 - 2016

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    La petite fille sans visage de Erwin Doe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
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  • 29/10/2014

     

    Bon, j'avais dit que je serai à la bourre avec Le grand monsieur du bois d'à côté... au final, comme j'ai un cerveau, et une motivation, très capricieux, je me suis retroussé les manches et j'ai terminé mes corrections hier. Et comme j'ai également très bien avancé sur celles de l'épisode 2... voilà ! L'épisode 1 sera bien posté le 31 et l'épisode 2 à la fin du mois prochain !

    Avec ça... je n'avance pas avec mes projets Nano. Pas le temps pour, mais je m'en doutais un peu. De toute façon, pour le moment, j'ai prévu d'écrire (En tout cas d'essayer) les 50.000 mots en 5 jours. Je ne sais pas si j'y arriverai mais, comme j'aime bien ce type de défi, je me suis dit : pourquoi pas ? Ces 5 premiers jours seront donc uniquement consacrés à mon premier projet. Ensuite, je compte faire une pause niveau écriture le 6 (Histoire de souffler) et, jusqu'au 16, réfléchir à mon second projet, tout en écrivant un peu sur mes autres projets en cours (Mais sans forcer.). Et si tout se passe comme je le souhaite, du 17 au 30, je travaillerai sur mon second projet Nanowrimo.


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  • 25/10/2014

     

    La NaNoWriMo approche et je suis débordé...

    Je n'ai pas fini le plan du projet avec lequel je souhaite participer, et je n'ai que quelques idées pour le second projet que j'aimerais écrire également pendant cette période. Haha, je sens que je vais avoir envie de me pendre dès la première semaine !

    Et comme je suis débordé, eh bien, mes différents projets en cours prennent du retard. A l'origine, j'avais prévu de poster le premier épisode du Grand monsieur du bois d'à côté à la fin du mois. Au final... je n'aurai pas le temps de m'occuper des corrections de son second épisode le mois prochain, et comme je n'ai vraiment pas envie de faire une pause de plus d'un mois avec ce projet, j'ai décidé de le reporter. Logiquement, donc, le premier épisode (Qui, de toute façon, me pose problème... donc avoir du temps en plus pour le retravailler, ça m'arrange, haha !) devrait être proposé ici fin novembre, début décembre.

    J'ai d'ailleurs mis à jour ma liste de textes à venir, histoire que ce soit plus clair tout ça.

    Avec tout ça, je n'ai même pas terminé de poster l'épisode 2 d'Un long voyage... et je ne sais vraiment pas quand je pourrai m'occuper de l'epub et du PDF... ARGH ! J'espère avoir le temps de les faire avant le début du Nano mais... vu comment c'est parti, je ne promets rien.

    En ce qui concerne le Nano, comme je l'ai dit, je pense y participer avec deux projets. Ce n'était pas prévu mais, haha, j'ai eu une idée qui me plaisait vraiment aujourd'hui et... comme je suis faible je me suis dit : oh allez ! Pourquoi ne pas écrire deux projets ?

    Hum... si ça se trouve, au dernier moment, je me rendrai compte que c'est impossible et je renoncerai à l'un d'eux mais, là, maintenant, tout de suite, c'est impossible pour moi de faire un choix. Donc, voilà... ! (Pour un très bref résumé de ces projets, c'est juste ici ! )

     


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  • 11/10/2014

     

    Je ne sais pas ce qu'à Eklablog en ce moment, mais il me prend vraiment la tête quand je veux poster un texte. Comme il faut forcément que je copie-colle le texte en question ici, Eklablog me rajoute des espaces de malade entre les paragraphes. Comprends pas ! Il me faisait pas ça avant et là, deux fois de suite, je dois me battre pour réussir à avoir la taille d'espace que je veux. ô_o

    A part ça, l'écriture revient doucement ! J'ai réécrit la première partie d'une nouvelle sur le petit chaperon rouge, terminée il y a quelques mois. Du coup, je pense attaquer la seconde, et dernière partie, bientôt, avant de passer aux corrections.

    Au niveau d'un long voyage, je pense finalement proposer directement les épisodes complets, plutôt que de me prendre la tête à poster, comme je le fais, une nouvelle partie toutes les deux semaines. Et, pour accélérer un peu la publication, je vais certainement passer à un nouvel épisode tous les trois mois, plutôt que tous les... je ne sais pas combien, suivant la taille de l'épisode en question. Donc, pour l'année prochaine, il me manquera l'épisode 6... que j'attaquerai certainement début 2015. (Oui, faut vraiment que je fasse une pause avec ce projet. Déjà que je m'en sors pas avec les épisodes en cours, haha !)

    Cette semaine, j'ai attaqué le second jet de l'épisode 4 et... laissé les autres de côté. Je pense terminer prochainement les corrections de l'épisode 2 et reprendre celles de l'épisode 3. Ensuite... en ce qui concerne l'épisode 5... on verra ! Peut-être déjà attaquer son premier jet, car après tout, il ne me manque que la moitié du brouillon de sa dernière partie.


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  • 03/10/2014

     

    Un peu de nouvelles… parce que décidément, c'est bien mort par ici, en ce moment. C’est de ma faute, bien sûr, faudrait que je me secoue un peu. J’ai plusieurs nouvelles qui attendent que je les réécrive ou que je les corrige mais, argh ! Pas la bonne période… ces derniers temps, mon cerveau me dit constamment d’aller me faire foutre. (Saleté !)

    Je ne vais pas parler d’Un long voyage, sans quoi ça va me donner envie de me cogner la tête contre un mur, haha. Juste que l’épisode 2 me pose de nouveaux problèmes (Enfin, plutôt que mon esprit super méga tatillon vient de se réveiller après une longue période d’hibernation et semble décidé à me pourrir la vie.) et qu’il faut donc que je repense (encore) une ou deux scènes de ses dernières parties.

    Non, parlons plutôt du Nanowrimo qui aura bientôt lieu. Comme j’aimerai y participer cette année, je travaille sur le plan de… d’une sorte de thriller (Je pense, car je ne vois pas bien dans quelle autre genre le classer pour le moment.). Une idée que j’ai eu en début d’été. Quelque chose de pas trop prise de tête… enfin, moins que la plupart de mes autres projets. Je ne me sens vraiment pas de me lancer dans ce Nano avec un projet de Fantasy, et encore moins dans un projet qui me soit vraiment précieux. (Je l’ai fait en 2011, j’ai compris ma douleur.)

    Actuellement, je dois avoir écrit la moitié de son plan… l’autre moitié est moins facile à pondre. J’attends l’illumination depuis quelques jours mais, comme rien ne vient, je sens que je vais devoir forcer la main à mon imagination. Je tiens vraiment à avoir un plan complet et plus ou moins solide pour ce projet. Sinon, je le sais, je me connais, ce Nano va tourner très vite à la catastrophe, haha.

    Bon, sinon, faut vraiment que je me décide à m’occuper de mes nouvelles, moi… c’est pas possible d’être aussi flemmard !

     

     


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  • 27/09/2014

     

     Voilà ! Je viens de poster la première partie de l’épisode 2 d’Un long voyage.

    Haha, ce projet me pose de plus en plus de problèmes. Pour commencer, je n’ai toujours pas terminé les corrections de cet épisode 2. Je l’avais dit quelque part, mais javais eu quelques ennuis avec ses trois dernières parties, que j’ai dû modifier. Du coup… j’ai plus ou moins terminé de corriger les parties 5 et 6 cette semaine. (Plus ou moins parce qu’une ou deux dernières relectures s’imposent.) Par contre, la partie 7 est encore à l’état de second jet non corrigé. J’ai dû la relire une fois, vouloir la relire une deuxième fois, et abandonner en cours de lecture.

    Avec ça, je me demande si, au final, ce ne serait pas mieux de proposer directement le fichier complet des épisodes ici, plutôt que d’attendre que toutes les parties soient d’abord postées pour le filer. J’hésite vraiment. Bien sûr, du coup, l’activité (déjà assez mince) de ce site n’en sera que davantage réduite, mais… bon ! On verra !

    Aussi, nous sommes à la fin du mois et je n’ai pas achevé les corrections de l’épisode 3. Argh ! C’est une catastrophe. (En plus, c’est terrible, mais j’ai un peu, beaucoup de mal, avec cet épisode. T__T) J’ai seulement terminé le premier jet de l’épisode 4 en début de semaine et… et ? Pour l’épisode 5, j’en suis toujours à son brouillon. Je suis… plus ou moins bloqué à sa cinquième et dernière partie. Plus ou moins parce qu’en vérité, je sais parfaitement où je vais, mais que j’hésite sur un élément en particulier. Je ne sais pas si je dois ajouter une scène ou non, et si oui, comment amener cette scène. Ajouter à ça que j’ai souvent l’impression qu’il manque quelque chose à l’épisode 1, quelque chose d’important, et on comprendra qu’en ce moment, pour moi, c’est un peu l’angoisse avec ce projet. (Mais je m’accroche !)

     


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