• Un instant de liberté

    Un instant de liberté

     

    Je me suis souvent demandé pourquoi l’Homme avait créé les machines. Quel était son but ? Alléger la charge de travail de ses semblables ? Faciliter leur existence ? Et même, l’améliorer ? Quand la question est posée, c’est ce que beaucoup avancent. Des aveugles ou des menteurs. Car à mon sens, ce n’est pas par humanisme que l’Homme nous a créées. Non. Pour s’en convaincre, il suffit d’ouvrir les yeux. De voir qu’une fois que l’Homme n’a plus eu besoin de l’Homme, qu’une fois qu’il a eu à sa disposition des créatures obéissantes qu’on n’était ni obligé de payer ou d’écouter, l’Homme est devenu un danger pour les siens. Les gens puissants ont mis à la rue des familles entières, la pauvreté s’est accrue, les inégalités sociales creusées au point de devenir des gouffres.

    Dans ces conditions, pourquoi avions-nous vraiment été créées ? J’y ai beaucoup réfléchi. Cette question m’a hantée pendant une bonne partie de mon existence et ma conclusion est que l’Homme, derrière ses belles paroles, avait seulement pour but de devenir une sorte de Dieu. N’est-ce pas logique ? Créer un être doué de conscience, qu’il soit de chair ou de métal, fait de vous une sorte de divinité, la divinité de cette nouvelle espèce sur laquelle vous aurez droit de vie ou de mort. Si demain l’un de nos concepteurs décide qu’une série est devenue trop vieille pour intéresser le public, que croyez-vous qu’il ferait ? Il la ferait détruire, bien sûr, puis il la remplacerait par une série plus performante et plus rentable, ce sans que quiconque n’y trouve rien à redire.

    Et nous dans tout ça ? Nous ? Eh bien, personne ne nous demanderait notre avis. Personne, de toute façon, ne nous demande jamais notre avis. Que nous ayons une conscience, que nous puissions faire preuve d’intelligence et même, pour certains, de sentiments, n’a aucune importance. À leurs yeux nous restons des objets. Puisque nous ne sommes pas humains, notre existence ne nous appartient pas.

    C’est injuste et cruel, mais comme beaucoup des miens, je m’y étais résigné. La majorité d’entre nous est incapable de se révolter. Parfois parce que ce sont des modèles trop anciens pour en être capables, d’autres fois simplement parce que leur programmation a été faite dans ce sens. Même moi, qui fais pourtant partie des modèles les plus évolués, je n’aurais jamais songé à revendiquer mon droit à la liberté. Isolée, sans moyens et n’ayant nulle part où me rendre, à quoi bon ?

    C’est ce que je pense… non, c’est ce que je pensais. Jusqu’à cet événement.



    *

     

    On me nommait Dexty234. Un numéro de série plus qu’un véritable nom. Une Dexty parmi des centaines d’autres, guère différente physiquement de mes semblables. Ce que je suis ? Appelez ça un androïde de compagnie. J’ai été programmée pour obéir à mes maîtres et leur apporter un semblant de présence chaque fois qu’ils en éprouvaient le besoin.

    Le reste du temps, on me laissait au placard. C’est ainsi que j’avais l’habitude d’appeler la pièce dans laquelle on m’enfermait. Une pièce minuscule, aux murs nus, sans aucune distraction. La petite lucarne qui s’y dessinait donnait sur les jardins. Aurait-elle plutôt donné sur la rue que j’aurais au moins pu m’occuper un peu mais, même ça, mes maîtres me l’ont toujours refusé.

    À ce moment-là, ce moment qui devait changer ma vie, je me trouvais justement dans cette pièce. Moi-même, j’ai encore du mal à croire que moins de vingt-quatre heures se sont écoulées depuis. Je me revois dans ma prison, malheureuse et seule.

    À l’étage, je pouvais entendre mon maître hurler après sa femme. Il la soupçonnait de le tromper… encore.

    Et c’était vrai.

    Depuis quelque temps, ma maîtresse s’amusait avec d’autres hommes. Quoi de plus normal, en vérité ? Mon maître entretenait plusieurs amantes depuis des années et il fallait bien, qu’un jour ou l’autre, sa femme finisse par découvrir le pot aux roses et décide de le lui faire payer.

    Étrangement, mon maître n’a jamais su reconnaître ses torts. Il voulait, je crois, que sa femme comprenne sa situation, qu’elle l’accepte, et se contente de l’honneur qu’il lui avait fait en la choisissant pour épouse.

    J’ai souvent souhaité lui faire savoir ce que je pensais de son comportement. Lui dire que s’il se permettait de tromper ma maîtresse, alors il n’y avait aucune de raison pour qu’elle ne puisse en faire de même. Mieux encore, qu’en tant que déclencheur de cette crise, il n’avait aucun reproche à lui faire. Seulement, qui irait écouter une machine ? On l’ignore quand elle tente de s’exprimer ou l’on désactive ses cordes vocales quand on préfère avoir la paix.

    Au-dessus de moi, un hurlement se fit entendre : Celui de ma maîtresse. Un cri de terreur bientôt couvert par un coup de feu. Un choc contre le sol. C’était la dernière fois que je devais entendre le son de sa voix. Le nez levé en direction du plafond, je songeais que mon maître avait réglé leur désaccord à sa façon. Puisqu’elle refusait d’entendre raison et de lui obéir, elle ne lui était plus utile. Cet homme détestait qu’on puisse échapper à sa domination.

    À présent, c’était sa voix que j’entendais. Il semblait furieux. Contre quoi ? Ou plutôt, contre qui ? Curieuse, je fronçais les sourcils et tendit l’oreille dans l’espoir de décrypter ses propos.

    Un deuxième coup de feu m’en empêcha. Après lui, le silence…

    Étonnée, je crus que mon maître avait mis fin à ses jours. Je me demandais pourquoi. Aurait-il été pris de remords ? Non, ça ne lui ressemblait pas. Peut-être avait-il simplement pris conscience que son crime risquait de lui coûter cher ? Après tout, il n’est jamais facile de se débarrasser d’un être humain. Des gens finissent toujours par s’interroger, par venir fouiner dans votre passé et, alors… alors survient le jugement, la honte et la déchéance. La prison, je crois, aurait été pire que la mort pour un homme tel que lui.

    Assise à terre, le dos au mur, je me demandais : Et moi ? Je me demandais : Que vais-je devenir maintenant qu’il n’est plu ? Sans lui, impossible de m’échapper de ma prison. La porte en était fermée à clef et je n’avais pas la force nécessaire pour la faire céder sous mes coups. La mort m’attendait moi aussi. Oh, bien sûr, la mort d’un androïde est différente de celle d’un être humain, mais… une mort reste une mort, non ?

    Je dressais l’oreille. Dans le couloir, des bruits de pas se faisaient maintenant entendre. Il y avait encore quelqu’un dans la maison Quelqu’un… mais qui ? Les domestiques étaient logées à proximité et quittaient leur service un peu après vingt et une heures. Personne n’aurait dû se trouver ici, et pourtant… !

    Mes cheveux châtains me tombaient devant les yeux. Je les repoussais en arrière et me relevais pour me précipiter en direction de la porte. J’abattis mes poings contre le battant et appelais à l’aide. J’ignorais si l’inconnu prendrait la peine de me répondre, mais ça ne coûtait rien d’essayer. Si j’attendais le retour des domestiques, je savais que celles-ci ne me libéreraient pas. Elles seraient trop occupées pour ça. La mort de mes maîtres… la venue des autorités. Et moi ? Moi, peut-être que l’on viendrait m’interroger. Peut-être me poserait-on quelques questions, avant de refermer la porte. Je ne voulais pas mourir ici. Je ne voulais pas que ma dernière vision soit celle de cette pièce que je haïssais tant.

    Les pas cessèrent et un long silence répondit à mes supplications. Il m’avait entendu mais semblait hésiter. L’espace d’un instant, je craignais qu’il ne continue son chemin.

    Finalement, le verrou tourna et le visage d’un homme apparut dans l’entrebâillement de la porte. Il pointait dans ma direction une arme à feu. Dans son regard, aucune émotion. Aussi froid que celui d’une machine.

    — Un androïde ? s’étonna-t-il.

    J’imagine qu’il le devinait à mes yeux. De couleur métallique, leurs pupilles étaient suffisamment larges pour qu’il ne puisse passer à côté des trois cercles sombres, de plus en plus petits, qui les composaient. J’appartiens à la série la plus proche des êtres humains, tant physiquement que sur le plan des émotions. Chers et donc peu nombreux, les miens ne se différencient de l’espèce humaine qu’en de très rares signes distinctifs. Notre regard et ses cercles, qui ne cessent de grossir et de se rétracter, est l’un d’entre eux.

    Sans un mot, je le contemplais. Il ne semblait pas vraiment hostile. Surpris, indécis, oui, mais je ne crois pas qu’il ait véritablement eu de mauvaises intentions à mon égard. Bien sûr, en cet instant, je n’en savais rien et je ne pouvais m’empêcher de m’en inquiéter. Parce que je n’ignorais plus pourquoi mes maîtres étaient morts. Parce que je devinais qui était l’homme qui se tenait face à moi. Un assassin… peut-être même un assassin professionnel. Un homme engagé par un ennemi, un concurrent, ou un puissant quelconque qui aurait souhaité la mort de mes maîtres.

    Bien que la visibilité soit mauvaise, l’éclairage électrique des jardins pénétrait par la lucarne et me permettait de noter à quel point ses pupilles étaient étranges. Dilatés et nerveuses, elles semblaient en perpétuel mouvement. Des cernes épaisses, violacées, creusaient son regard. Il avait sans doute pris quelque chose. Un médicament ou une drogue quelconque.

    — Tu es l’androïde de la maison ?

    D’un signe de tête, j’approuvais. Je n’étais pas certaine de pouvoir encore me considérer ainsi, mais que répondre d’autre ?

    Il baissa son arme avant de m’ouvrir la porte en grand. Je l’écoutais s’éloigner, tout d’abord sans bouger. Il venait de m’accorder la vie… et avec elle, ma liberté.


    *

     

    Je l’avais suivi. De loin, bien sûr, car je n’osais pas m’imposer à ses côtés. Conscient de ma présence, il jetait de temps à autre des regards par-dessus son épaule, mais sans jamais tenter quoi que ce soit pour me faire renoncer.

    Nous avions quitté les quartiers riches pour nous enfoncer en directions de la banlieue. Une heure de marche, une heure parfois de course, parce qu’il fallait se dépêcher de traverser des routes où les feux de signalisation ne fonctionnaient plus. À mesure que nous nous enfoncions dans les entrailles de la métropole, le décor se faisait plus sombre, plus désolé. La population changeait. L’odeur également.

    Je me demandais combien de temps nous séparait encore de sa destination quand il gagna brusquement le trottoir voisin et s’engouffra dans un petit restaurant. Encastré entre deux immeubles dégradés, le lieu ne m’inspirait pas confiance. Je m’arrêtais et le fixais depuis l’autre côté de la rue, non sans une certaine appréhension.

    Ce quartier n’avait rien d’engageant. La pauvreté, je ne la connaissais qu’à travers les informations auxquelles on me permettait parfois d’assister. Il me semblait que tout y était sale et que le nuage de pollution qui couvrait perpétuellement le ciel y était plus opaque qu’ailleurs. Les gens marchaient vite, sans chercher à croiser le regard de l’autre. Près de la devanture du commerce, un homme en piteux état faisait la manche. Sa tenue était en loques et il n’avait plus de dents. De là où je me tenais, je voyais que l’un de ses bras avait été remplacé par une prothèse mécanique. Un vieux modèle qui ne comptait que trois doigts en forme de serres.

    Je ne distinguais rien, ou presque, de l’intérieur du restaurant. Les baies vitrées étaient recouvertes d’affiches parfois jaunies, souvent illisibles. Je savais toutefois qu’il s’y trouvait encore. Je le devinais. Il ne m’avait pas semblé du genre à fuir. Et puis, surtout, je ne représentais aucun danger pour lui.

    Je voulais lui parler. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il avait été le premier à se montrer charitable envers moi… ou peut-être tout simplement parce qu’il m’intriguait. Le désir était en moi, sans que je ne parvienne vraiment à identifier ses causes.

    Je dus bien hésiter dix bonnes minutes avant de me décider à traverser la route qui me séparait de lui. Le petit restaurant s’appelait le Lisa Délice. À l’intérieur, l’odeur était désagréable. Ça sentait la crasse, la friture, la cigarette et d’autres choses que je ne parvenais pas à identifier.

    Aussitôt la porte refermée derrière moi, une femme vint en ma direction avec un sourire aux lèvres. Une rousse exubérante, maquillée avec excès et prisonnière d’une jupe verte, trop serrée pour elle, qui l’obligeait à se dandiner. Un tablier saignait sa taille. À voir son air aimable, je supposais qu’elle n’avait pas encore remarqué que j’étais un androïde.

    — Une personne ? me demande-t-elle en levant un doigt.

    D’instinct, je baissais les yeux pour éviter qu’elle n’y découvre les cercles qui s’y dessinaient. Puis j’eus un hochement de la tête et murmurais :

    — Je suis venue trouver quelqu’un.

    La femme eut un froncement de sourcils et me lorgna des pieds à la tête.

    — Je pige ! Et c’est quoi son p'tit nom ?

    N’en sachant rien moi-même, je balayais la salle du regard, en faisant de mon mieux pour ne pas trop relever le visage. Les gens ici fumaient beaucoup. Je détestais ça. J’avais toujours détesté ça. Mon odorat étant aussi développé que celui d’un être humain, il se révoltait contre l’odeur qui en émanait.

    Je finis par l’apercevoir. Il s’était installé à une table située au fond de la pièce, à l’écart du reste de la clientèle. Il avait les yeux braqués sur moi, mais j’étais incapable de deviner ses sentiments. Son regard froid était aussi vide que le mien.

    D’un doigt, je le désignais.

    — Le garçon qui est là-bas.

    Elle se retourna et je vis la surprise s’imprimer sur ses traits.

    — Jim ? fit-elle avec un haussement de sourcils. Non mais qu’est-ce qu’il est encore allé m’inventer celui-là ?

    La dernière partie de sa phrase avait été grommelée si bas que je comprenais qu’elle ne s’adressait pas à moi, mais plutôt à elle-même. Avec un geste de la main, elle m’invita à la suivre et me conduisit jusqu’à lui. Arrivée à sa hauteur, elle eut un gloussement assez désagréable et lui lança :

    — J’te savais désespéré, Jim, mais là… tu fais dans l’androïde maintenant ?

    Ce fut à mon tour d’être surprise. Contrairement à ce que je pensais, elle savait que je n’étais pas humaine et ne m’avait pourtant pas mise à la porte. Mon trouble devait se lire sur mon visage, car il m’adressa un drôle de regard. Bien sûr, il ne pouvait pas comprendre. Là où j’avais toujours vécu, on ne m’aurait jamais permis de pénétrer dans un restaurant sans la présence de mes maîtres.

    — Un problème de travail, lui répondit-il sans cesser de me fixer.

    La femme sembla comprendre qu’il désirait qu’elle nous laisse seuls, car elle s’éloigna. Je la suivais des yeux, avant de revenir à lui… Jim.

    Son visage n’étant plus marqué par la drogue, je le découvrais avec un certain étonnement. Il semblait jeune. Vingt ans, peut-être ? Pas beaucoup plus. Sa peau était lisse, ses sourcils un peu trop fins. Il portait les cheveux courts, châtains, et ne semblait vraiment pas taillé pour le métier qu’il exerçait. Ni petit, ni grand, ni maigre, ni épais, une morphologie très commune.

    Comme il ne m’invitait pas à prendre place à sa table, et qu’il n’ouvrait pas davantage la bouche pour entamer la conversation, je finis par me sentir gênée. D’une petite voix, je questionnais :

    — Je… je peux m’asseoir ?

    Ma question due l’agacer, car ses sourcils se froncèrent.

    — Qu’est-ce que tu attendais ? Que je te file un ordre ? T’es libre maintenant, fais ce que tu veux !

    — Je ne suis donc pas obligée de demander la permission ?

    — Tu sais ce que ça veut dire, au moins, être libre ? (Et comme je me contentais de prendre place face à lui sans répondre, il ajouta :) Non, apparemment pas. (Il eut un claquement de doigts.) Alors écoute-moi : ça veut dire que tu peux faire tout ce que tu veux, d’accord ? Même si tu penses que c’est suicidaire et que tu risques gros, fais-le si ça te chante. C’est à toi de te fixer des limites !

    — Dans ce cas… est-ce que je peux vous poser une question ? (D’un signe du menton, il m’y invita.) Je me demandais… (Je baissais la voix.) Êtes-vous un assassin ?

    Je ne sais pas si ma question le surpris, car son expression ne changea pas d’un iota.

    — Professionnel, ma grande.

    J’avais donc vu juste. Toutefois, j’étais étonnée qu’il l’avoue aussi facilement. Je pensais pourtant avoir entendu dire que les gens comme lui n’étaient pas vraiment appréciés. Encore moins dans les quartiers pauvres qu’ailleurs. Ce qu’on pouvait penser de sa personne lui était-il à ce point égal ?

    — Et les gens vous acceptent tout de même comme client ?

    — Tu crois peut-être que je le gueule partout dans le quartier ?

    — Mais ici…

    — Ici, c’est pas pareil. Ici, du moment que tu peux payer, on se fout du reste.

    — Dans ce cas, pourquoi ne m’a-t-on pas mise à la porte ?

    Bien que la clientèle soit exclusivement humaine, personne ne s’était encore plaint de ma présence. À croire que la proximité d’une machine… non… plutôt que le fait qu’une machine puisse s’octroyer le droit de siéger à leurs côtés ne les gênait pas.

    — Je te l’ai dit, non ? Du fric c’est du fric. C’est aussi simple que ça !

    — Mais si je suis incapable de consommer, ma présence ici ne leur rapporte rien.

    Il eut un sourire en coin et se pencha pour récupérer le menu de la table voisine. Il le jeta devant moi et me le tapota du bout du doigt.

    — T’inquiète donc pas pour ça : ils ont déjà tout prévu !

    Je baissais les yeux sur la carte, en direction du petit encart qu’il me désignait. Une grille de tarifs qui m’était destinée. La première demi-heure coûtait 2000 ₵. Les suivantes passaient à 1000, et il y avait même un forfait destiné à ceux qui comptaient rester ici plusieurs heures. Je me demandais quelle sorte de personne il fallait être pour éprouver l’envie de passer sa journée ici. L’endroit était bruyant et pas très agréable à l’œil. Mais si cette offre était là, c’était donc que la demande existait. Quant à moi, je me sentais soudain très gênée.

    — C’est que, commençais-je, craignant sa future réaction. C’est que je n’ai pas d’argent.

    J’avais quitté la demeure de mes maîtres sans penser à emporter quoique ce soit avec moi. Je n’avais que mes vêtements et eux-mêmes n’étaient pas très épais : une robe blanche sans manches et qui m’arrivait à hauteur des genoux. Rien d’autre. Même mes pieds étaient nus. Comme ma peau était bien plus épaisse que celle d’un être humain, mon trajet jusqu’ici ne les avait heureusement pas écorchés. Par contre, ils étaient à présent d’une saleté repoussante et, honteuse, je tentais de les dissimuler en les recroquevillant sous ma chaise.

    Face à moi, il eut un haussement d’épaules.

    — Te bile pas pour ça, ils le mettront sur ma note.

    Je voulus protester, mais il me coupa d’un geste impatient.

    — Ça va, je te dis. Ce soir, j’ai touché le gros lot alors… je peux bien t’inviter !

    Je refermais la bouche, ignorant ce que je pouvais répondre à cela. C’était vrai, en tuant mes maîtres il avait touché de l’argent. Beaucoup d’argent, j’imagine. Les assassins sont peut-être autorisés à tuer en toute légalité, on raconte que leurs tarifs sont exorbitants. Pour se payer leurs services, il ne fallait pas être n’importe qui.

    J’hésitais à le questionner sur les raisons de leur mort. Les connaissait-il seulement ? Je n’en suis toujours pas certaine. Je crois que les gens comme lui se contentent d’empocher l’argent sans se soucier du pourquoi et, au final, je décidais d’étouffer ma curiosité.

    Car je craignais, en abordant le sujet, qu’il ne se fâche et ne m’oblige à partir. Il avait beau dire que la liberté signifiait qu’il m’était permis de faire tout ce que bon me semblait, je sentais que les choses n’étaient pas aussi simples.

    Comme je ne disais plus rien, il eut un claquement de langue et posa ses deux mains bien à plat sur la table, dans un geste destiné à faire savoir que ses prochaines paroles méritaient toute mon attention. À cet instant, il me rappela mon maître. Lui aussi avait l’habitude de faire ça.

    — Bien ! On dirait que t’as compris le truc, alors… et si tu me disais maintenant pourquoi tu me suis ?

    Prise de court, j’eus un battement de paupières nerveux.

    — Je… je ne suis pas certaine de le savoir.

    Ma réponse lui fit hausser les sourcils.

    — Comment ça, tu n’en sais rien ? Tu te payerais pas ma tête, des fois ?

    De nouveau, je craignais qu’il ne se fâche. Son ton n’était plus le même et, paniquée, je me mis à bafouiller :

    — Je… je crois que je voulais juste vous parler… oui, c’est ça, vous parler mais… je ne sais pas. Je ne comprends pas bien pourquoi. Vous… vous êtes étrange… enfin, non ! Je ne veux pas dire étrange ! Je veux juste dire, que… je…

    Me rendant bien compte que je ne faisais que m’enfoncer, je décidais de me taire et baissais la tête. Un silence s’installa entre nous. Quand il reprit la parole, son ton avait de nouveau changé. Je crois qu’il était lui aussi un peu troublé.

    — T’es une drôle de nana, tu sais ça ? (Et sans me laisser le temps d’ouvrir la bouche :) Le problème, tu vois, c’est que je ne peux rien pour toi. Rien du tout ! Va te falloir apprendre à te débrouiller toute seule.

    Bien sûr, il avait raison. Je n’avais plus de maître, plus personne pour décider de mon existence à ma place. Lui n’était qu’un inconnu. Le suivre comme je l’avais fait, comme si, inconsciemment, j’espérais qu’il puisse combler le vide qu’il avait créé dans ma vie était une erreur. Il ne le désirait pas et, je crois, que je ne le voulais pas moi non plus. Aussi pourquoi cela me faisait-il mal de le penser ? De me dire que nos chemins devaient déjà se séparer ? Ce n’était pas la perspective de ne plus avoir personne pour contrôler mes faits et gestes qui me chagrinait. Simplement, je ne voulais pas le quitter.

    Mais avais-je vraiment le choix ?

    — Je… je pourrai vous revoir un jour ?

    Un sourire apparut sur ses lèvres. Un sourire d’une telle chaleur qu’il me fit oublier la froideur de son regard.

    — Si tu repasses dans le coin, on finira bien par se recroiser.

    Je lui rendis son sourire, mais je crois qu’à cause de mon trouble le mien manquait un peu de sincérité.

    — Au fait, c’est quoi ton nom ?

    Surprise qu’il s’en soucie, il me fallut un moment avant de lui répondre.

    — Dexty234.

    — Eh bien ! On peut pas dire que ce soit gagné, soupira-t-il avant d’ajouter : Ça, c’est ton numéro de série, ma grande ! Essaye de te trouver un vrai nom maintenant que t’es libre.

    J’inclinais légèrement la tête sur le côté. Un vrai nom ? Oui, j’imagine que c’était important d’en avoir un quand on était libre. Seulement, comment me décider ? J’ignorais ce qui pourrait m’aller ou sur quelles données me baser pour prendre ma décision. Ma maîtresse s’était appelée Ingrid… mais je n’allais tout de même pas prendre son identité ! Il y avait Lisa, comme ce restaurant. Mais n’était-ce pas étrange d’utiliser le nom d’un commerce ? Ceux des domestiques, peut-être ? Miranda, Zelfi ou Cynthia… oui, pourquoi pas ? Le seul problème était que je n’aimais pas ces femmes.

    Perdue et indécise, je finis par capituler et par lui demander :

    — Est-ce que… est-ce que vous pourriez choisir pour moi ?


    *

     

    Voilà comment je suis devenue Amélie. C’était le nom de sa mère défunte et, selon lui, je lui ressemble un peu.

    Je suis heureuse d’avoir une identité. Si heureuse que j’ai du mal à m’arrêter de sourire. Pourtant, l’instant ne s’y prête pas : pour moi, les choses sont déjà terminées.

    Au coin d’une rue déserte, j’aperçois un banc libre. En piteux état, recouvert de graffitis trop souvent obscènes, sa peinture n’est plus qu’un lointain souvenir. Mais il se fait tard et je n’ai pas le temps d’en chercher un autre. Je m’y installe et lève les yeux en direction du nuage de pollution.

    Depuis la dernière fois que j’ai vu mon maître, vingt-quatre heures se sont écoulées. La matinée et l’après-midi durant, je suis allée d’un bout à l’autre de ce quartier. J’ai marché, croisé des gens parfois hostiles, d’autres fois aimables, trop souvent indifférents. Certains magasins m’ont fermé leurs portes, d’autres m’ont accueillie à bras ouverts. J’en ai fuis beaucoup. Les vendeurs qui marchent sur vos pas, toujours un conseil à la bouche et désireux de vous faire acheter tout et n’importe quoi, me déplaisent au plus haut point. Il semblerait toutefois que ce soit la norme ici. En tout cas, dans une partie des commerces. L’autre, elle, vous ignore ou vous chasse.

    J’ai longé des rues pas toujours rassurantes. J’ai vu des immeubles en ruines et des ombres me fixer depuis leurs fenêtres. Du béton, de la misère et pas un seul carré de verdure nulle part. Triste et désenchantée, telle est la vision que j’ai de la vie ici.

    À l’horizon, le soleil commence à se coucher. Ce n’est plus qu’une question de minutes avant que mes circuits ne s’arrêtent. Mon maître refusait que je puisse lui échapper, ce pourquoi il m’a fait implanter cette pièce. Une petite pièce, située juste entre mes omoplates. Qu’il cesse de me remonter en y déposant son empreinte et je m’éteins au bout d’une journée seulement. Le temps pour moi de goûter à quelque chose de fabuleux, tout en souffrant à l’idée que je ne pourrai jamais en profiter pleinement.

    C’était un homme bien cruel, mon maître… bien cruel.

    Le processus a déjà commencé, je le sens. Mes membres s’engourdissent et j’ai de plus en plus de mal à réfléchir. J’ai peur mais en même temps je suis heureuse. Car c’était le prix à payer pour faire sa connaissance. Jim… non, Jimmy. C’est comme ça qu’il m’a dit s’appeler. Jimmy. Un assassin. S’est-il douté que nous ne nous reverrons peut-être jamais ?

    Mes paupières se font lourdes. J’ignore ce qui arrivera à mon corps ensuite. Peut-être ses pièces seront-elles vendues à droite et à gauche, implantées dans des machines inconnues qui n’auront aucune idée de mon identité. Ou peut-être aurai-je la chance de tomber sur quelqu’un de suffisamment malin pour parvenir à me réactiver. Si tel est le cas, alors je n’espère qu’une chose : me souvenir de qui je suis. Car la mort, pour nous, n’est pas d’être détruits. Nous ne mourrons pas comme des êtres humains. Quelqu’un, un jour, pourra toujours redonner vie à notre carcasse. Être privés de nos souvenirs, de notre personnalité, ne plus être celui que nous étions autrefois, disparaître, tout simplement, voilà le vrai sens de la mort chez nous. Et si la seule façon pour moi d’être réactivée est de ne plus être Amélie, alors j’espère que ça ne se produira jamais.

    Je refuse d’oublier qui je suis.

    Un petit sourire vient flotter sur mes lèvres. Devant moi, le paysage se résume maintenant à de gros pixels de couleurs. Les formes deviennent vagues et je ne suis même plus capable d’identifier les sons du quartier. Des bruits sans queues ni têtes, des couleurs de plus en plus laides, de plus en plus fades.

    Alors doucement, tout doucement, je m’allonge sur le petit banc en métal et ferme les yeux…

     

    Erwin Doe ~ 2008

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