• Un poison nommé Anne

     Un poison nommé Anne

     

    Ce matin, j’ai décidé de la tuer.

    Ça m’est venu comme ça, au réveil. Une sorte d’illumination à laquelle il me fut impossible de résister. J’ai pourtant cherché à lui trouver des excuses. À voir en elle ses bons côtés, plutôt que ses mauvais. À faire ressortir les sentiments que j’ai pu, un jour, éprouver à son égard. Un effort inutile, car sa cause était déjà perdue.

    Il fallait que je la tue. Une évidence à laquelle ni elle ni moi ne pouvions échapper.

    À quel moment ai-je commencé à la détester ? À mépriser chacun de ses gestes, chacune de ses manies et de ses lubies ? À quel moment a-t-elle cessé d’être la femme que j’aimais pour devenir cette espèce de sorcière castratrice ? Ce maton à la science infuse qui pense savoir mieux que vous comment diriger votre vie ?

    Pourtant, notre histoire n’avait pas si mal commencée.

    Nous nous étions connus en quatre-vingt-onze. J’avais alors vingt ans et elle tout juste dix-neuf. Six mois plus tard, incapables d’attendre plus longtemps, nous nous marrions. Et moins d’un an après naissait notre fille, Marie. Une enfant qui devait nous rapprocher.

    Aujourd’hui, Marie a quitté le nid familial pour aller vivre avec un petit minet de trois ans son aîné. Marie l’adore, elle l’adore, toutes l’adorent, bien qu’il ne soit à mes yeux qu’un petit prétentieux, un imbécile arrogant persuadé d’être plus vieux que son grand-père.

    Il nous a arraché Marie, l’a éloignée de nous et nous nous sommes retrouvés seuls. Pas pour une semaine ou deux, ni même un mois, mais pour la vie…

    et petit à petit, l’illusion qui rendait ma femme si parfaite s’est brisée.

    Son sens de l’humour a fini par m’exaspérer.

    L’odeur de ses crèmes et de son parfum par me donner la nausée.

    Sa cuisine par m’apparaître telle qu’elle était vraiment : fade et déprimante.

    Puisque madame avait des convictions, puisque madame était contre la malbouffe, il fallait que tous se soumettent à son régime alimentaire. Pas trop de gras, pas trop de sel, surtout pas trop de sucre, pas d’alcool et encore moins de soda, ce en dehors de quelques occasions.

    Et comme le café avait à ses yeux des allures de poison, pas de café non plus sous son toit.

    Stupidement, je me suis laissé piéger. J’ai fini par croire que ses convictions étaient aussi les miennes. Je trouvais du goût à son bio, à son soja, à ses plats avec à peine quelques miettes de sel ou de sauce.

    Encore une chance qu’elle ne se soit pas mise au végétarisme. Le menu salade carotte, merci bien !

    Mais elle aurait pu… oui, elle aurait pu se laisser tenter si je l’avais laissé faire. Si je lui avais permis de gamberger un peu plus longtemps sur le sujet.

    J’en suis persuadé.

    Tout à fait certain.

    Heureusement, j’ai décidé de la tuer.

    Parce que sa présence m’était devenue intolérable.

    Parce que je voulais pouvoir sortir quand bon semblait, sans avoir à lui rendre des comptes.

    Parce que je ne voulais plus qu’elle choisisse à ma place mes relations.

    Parce que je voulais manger ce qu’il me plaisait, quand il me plaisait.

    Parce que je ne voulais plus supporter ses amis, sa famille, et tout son cercle d’intimes.

    Et enfin parce que je voulais choisir le style de vie qui me convenait vraiment.

    Qu’elle cesse de tout contrôler.

    De tout m’imposer.

    Et d’ignorer mes besoins.

    J’ai peut-être l’air odieux, mais il faut me comprendre. Se mettre à ma place.

    Même le programme télé, elle en avait fait sa propriété.

    Chéri, la télévision est un outil destiné à abrutir les masses.

    Chéri, tu ne peux pas regarder ça, c’est stupide.

    Chéri, mets plutôt Arte, il y a un documentaire tout à fait passionnant sur la culture Yéménite.

    Et moi je disais oui, oui, oui… oh oui, comme tu as raison, mon amour !

    Quel crétin !

    Mais le crétin s’est réveillé. Le crétin a enfin ouvert les yeux, et c’est pourquoi je l’ai tué.

    Elle rentrait du travail. Comme chaque soir, elle a commencé par m’appeler. Comme chaque soir, elle s’est mise à me raconter sa journée, sans même se soucier de savoir comment s’était passée la mienne. Elle était épuisée, si je savais, et cette idiote de Julia qui avait encore fait des siennes. Vraiment, chéri, ces stagiaires sont un fléau !

    Moi, je n’ai rien répondu. Moi, je l’attendais dans le salon. Assis sur le canapé.

    Elle m’a finalement rejoint et ses yeux se sont écarquillés. À cause, à n’en pas douter, de l’amoncellement de nourritures prohibées qui s’étalait sur la table basse. Des plats en sauce, de la pizza, du vin, du soda, un beau gâteau bien gras… il y en avait tant et tant que leur vision devait avoir quelque chose d’obscène, sinon de malsain.

    Elle a porté sa main à ses cheveux. Ses cheveux blonds cendrés (Na-tu-relle, chéri, une couleur naturelle.), mi-longs, qu’elle ne lavait que tous les quatre ou cinq jours parce que des petits enfants en Inde, ou dans je ne sais trop quel pays d’Afrique, mourraient chaque jour de soif. Jamais encore je ne l’avais vu si troublée.

    — Mais enfin, chéri, a-t-elle commencé. À quoi diable est-ce que tu joues ?

    Avec un sourire, je me suis levé. Les bras écartés, un peu comme si je m’apprêtais à la serrer contre moi.

    — Surprise, mon amour !

    — Surprise ? Chéri, est-ce que…

    Je ne lui laissais pas terminer sa phrase et venait écraser ma bouche contre la sienne, pour lui offrir un baiser, un dernier baiser passionné auquel elle commença à résister, avant de finalement se laisser aller. Puis mes mains ont remonté le long de ses bras, de ses épaules et sont venues doucement, tout doucement, se poser autour de son cou. Une plainte lui a échappé au moment où je commençais à serrer et elle a tenté de s’écarter. En réponse, je pressais ma bouche plus fort contre la sienne et aggravait la pression autour de sa gorge.

    Elle a tenté de se débattre, a voulu appeler à l’aide et nous avons presque dû nous battre. J’étais toutefois plus fort qu’elle et, une dizaine de minutes plus tard, tout était terminé.

    À présent, elle se tient face à moi. Je l’ai installé sur une chaise, où elle me regarde prendre mon dîner. Ses yeux sont exorbités, sa langue pend en dehors de sa bouche. Anne, celle qui fut ma très chère Anne, est à présent d’une laideur repoussante.

    Je me tamponne les lèvres à l’aide de ma serviette et la fixe. Et maintenant, que vais-je bien pouvoir faire de toi ? Quelle excuse vais-je devoir inventer pour expliquer ta disparition ? Car il y aura forcément une enquête. Les autorités viendront m’interroger. On me suspectera, même. Toutefois, il est hors de question que je me fasse prendre.

    J’ai dépassé la quarantaine de quelques années et, physiquement, je suis encore ce que l’on peut appeler un bel homme. Je m’entretiens, toujours bien habillé, bien coiffé, un corps musclé et non empâté. De plus, je gagne bien ma vie. J’ai de l’argent de côté et, si Dieu le veut, je n’aurai aucun mal à recommencer ma vie.

    Oui, j’ai toutes les cartes en mains. Tous les atouts de mon côté. Mon seul souci se dresse devant moi, encore et toujours devant moi, à me faire la grimace comme si elle me narguait. Je crois même deviner un petit sourire sur ses lèvres tordues et je serre les poings sur mes cuisses.

    Ma pauvre Anne, même dans la mort, tu es un poison.

    Erwin Doe ~ 2014

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